Un supplément d'âme

Merci à ceux qui ont partagé leur lecture du dernier chapitre avec moi - c'est toujours chouette de voir ça par vos yeux : Rémi, Lucrecia Caine, EtoiledeNeige, lapaumée, Rebecca-Black et Na.
Et puis toujours merci à celles et celui qui ont relu, relu et puis relu : Alixe, Fée, Thalys et Dina.

28 - Les divisions de l'âme (Remus)

Quand Harry et ses amis nous ont rejoint, il ne restait plus que cinq jours de vacances. Enfin, si on retranchait la réception officielle célébrant la coopération roumano-britannique, pour laquelle nous nous étions déplacés dans ces bois perdus, et la non moins inévitable journée que je me devais de passer à préparer la rentrée – surtout en l'absence de Severus pour qui je ne cessais maintenant de m'inquiéter –, autant dire qu'il ne restait rien. Si peu de temps et tant de questions.

J'aurais aimé avoir le temps de ré-interroger Harry, encore et encore, sur sa rencontre avec Nadedja. J'enrageais que nous n'ayons pas de Pensine à disposition par exemple pour voir à mon tour les évènements qu'il nous avait décrits tels que Nadedja les lui avait montrés. J'aurais aussi aimé avoir le temps de marcher dans les bois roumains jusqu'à ce que l'ordre se fasse dans ma tête. Marcher m'a toujours fortifié l'âme. Mais les urgences étaient ailleurs et les ignorer aurait été manquer de prudence. Il fallait faire bonne figure auprès du ministre roumain et du directeur du camp ; il fallait porter des toasts, faire des discours, serrer des mains, applaudir d'autres discours. Il fallait aussi régler les détails du retour.

Il me semblait que tout le monde aurait d'abord voulu voir Albus et discuter avec lui. Je n'ai même pas demandé et j'ai envoyé un message annonçant notre retour. Il n'y avait rien de particulièrement étonnant à ce que le directeur de Poudlard aille voir celui de la Coopération magique en revenant d'un voyage officiel à l'étranger. Je n'avais pas besoin de coder le message ou d'utiliser des moyens détournés : un simple hibou long cours faisait l'affaire. La réponse de son secrétaire, elle, ne nous est parvenue qu'à Londres :

"Le professeur Dumbledore a accompagné une délégation universitaire à Salem. Nous ne savons pas la date exacte de son retour - sans doute à la fin de cette semaine. Veuillez l'excuser, Professeur Lupin, pour ce désagrément... "

« Qu'est-ce qu'Albus fiche aux États-Unis ? C'est le moment tiens ! » Ma frustration en lisant ces mots me semblait trop importante pour tenir entre les murs de l'appartement. Ma petite famille a pris les choses beaucoup plus sereinement que moi :

« Même s'il revient après la rentrée, ça ne change pas grand-chose, non ? », a sagement commenté Harry qui s'était immédiatement mis à finir ses devoirs laissés en plan avec le voyage.

« J'espère qu'il nous ramènera des t-shirts de l'Université de Salem", a rajouté Cyrus sans doute pour m'agacer. "Tu crois que ta copine Aurore sera rentrée avant, Harry ? On pourrait aller au ciné, non ? »

Je ne pouvais pas légitimement m'opposer à ce que Harry fasse ses devoirs – moi qui avais profité de la Roumanie pour m'assurer que Cyrus termine correctement les siens. Et au nom de quoi n'auraient-ils pas profité du reste de leurs vacances ? Je me suis réfugié auprès de ma femme et des jumeaux.

"Hum. Et si on laissait les grands ici à Londres et qu'on allait deux jours chez mes parents avec les petits ?" elle m'a suggéré.

"Chez tes parents ?", j'ai répété, pas parce que je ne goûte pas la compagnie de Ted et Andromeda, mais parce que la proposition me prenait autant au dépourvu que la disparition inattendue d'Albus. Dora s'est méprise sur ma réaction :

"On pourrait aussi laisser les jumeaux là-bas et partir deux jours, tous les deux", elle a immédiatement proposé, à moins qu'elle ait eu ça en tête depuis le départ. " Je ne sais pas moi, on a déjà essayé le milieu de nulle part, on pourrait passer deux jours dans une grande ville... Berlin, Bruxelles, Paris, Madrid... ? On aurait l'air totalement frivoles et pas inquiets", elle a proposé avec un sourire à faire fondre le pôle Nord.

"Ce serait une couverture ?" j'ai souri.

"Ce serait une procédure de renforcement de l'âme", elle m'a indiqué.

On a donc fait exactement ça. Bruxelles était tout près, francophonement exotique, facile. Comme la communauté magique y est très réduite et que nous souffrions plutôt d'une overdose de magie plutôt que du contraire, nous nous sommes installés dans un hôtel entièrement moldu. Nous avons flâné sur les places, visité des musées un peu au hasard quand ils apparaissaient sous notre nez. Les deux soirs, nous sommes sortis : un concert bruyant et enfumé choisi par ma femme ( mais la voir s'amuser autant m'a rendu patient) ; un spectacle de danse conseillé par le portier de l'hôtel (même pas besoin de sortilège de traduction). Ça n'a duré que 48 heures mais ça a libéré ma poitrine du poids qui l'oppressait.

Quand nous sommes rentrés à Londres, au matin du troisième jour, chargés de croissants achetés dans une boulangerie belge avant de partir, la petite voisine prenait le café chez nous avec les garçons.
Rien ne vous prépare à ça.
Comme à chaque fois que la sexualité de mes enfants me saute en plein visage, j'ai fui, laissant Dora enquêter très poliment pour savoir si la jeune fille était – ou non – là depuis hier soir. Je n'étais pas depuis deux secondes dans mon bureau à faire semblant de m'intéresser à mon courrier qu'Harry demandait dans mon dos :

"Tu es en colère ?"

Non, je n'étais pas en colère, mais la vérité était que je ne savais pas du tout comment réagir pour autant. Se méprenant sur mon silence, Harry, avec un air de petit garçon qui nous rajeunissait lui et moi, a commencé à s'excuser méthodiquement :

"Je sais, j'aurais dû vous en parler avant. Mais ce n'était pas prémédité... On s'est beaucoup vus tous les trois, Cyrus, Aurore et moi... Hier soir, après le cinéma, elle est un peu venue ici... puis elle est rentrée chez..."

"Harry, c'est ta maison ici" , j'ai quand même réussi à endiguer le flot un peu confus de son embarras. "Tant que vous ne mettez pas un bazar innommable, tant que vous êtes prudents et responsables, vous pouvez y amener qui vous voulez". Comme il avait l'air d'attendre toujours une absolution, j'ai résumé : "Harry, est-ce que je dois te répéter que je te sais prudent et responsable ?"

Il a daigné sourire et reprendre un peu d'impertinence :
"Dommage que je n'ai pas compté les fois où tu m'as dit le contraire !"

Comme c'était la veille de la rentrée, nous avions tous des milliards de choses à faire. Je suis parti à Poudlard en annonçant qu'il ne faudrait pas m'attendre pour dîner. Les grands sont allés faire quelques courses sur le Chemin de Traverse – "C'est pratique, quand même, les grands", a remarqué Dora quand elle m'a appelé depuis chez ses parents : les jumeaux avaient un peu de fièvre, et elle n'allait pas les trimballer à Londres dans cet état. Du coup, j'ai essayé de rentrer pas trop tard pour passer un peu de temps avec les garçons, mais il était déjà onze heures du soir quand je les ai retrouvés.

Harry s'étant assoupi sur le canapé, Cyrus et moi, nous nous installons autour d'un jeu d'échecs ; pas tant pour se mesurer l'un à l'autre que pour partager un moment sans avoir besoin de parler. Je suis relativement concentré sur le jeu quand Cyrus lance :
"Il est bien amoureux, hein, Harry ?"
"Ça m'en a tout l'air", j'admets. Et puis réfléchissant tout haut, j'ajoute : "C'est même étonnant comme ils se retrouvent... Je veux dire, ce n'est pas comme s'ils se voyaient tous les jours..."

Cyrus a un sourire conspirateur pour me glisser : "Ils s'écrivent très régulièrement depuis cet été."
"Vraiment ?" je m'étonne en toute sincérité. "Et Radio Pouldlard n'a pas encore remarqué qu'il envoyait autant de lettres moldues !?"
"En fait, il... il demande à Hermione... - à Justin aussi je crois - de les envoyer pour lui", il s'empresse de répondre.
Bien sûr, c'est tout à fait possible. C'est même le meilleur moyen pour ne pas devoir répondre à des questions embarrassantes. S'il n'y avait pas eu cet éclat d'affolement dans les yeux de Cyrus j'aurais même pu l'acheter comptant cette théorie...

"C'est ton fou, hein, que tu as bougé tout à l'heure ?" demande alors Cyrus, et ça sonne comme une retraite.
"Oui", j'opine pourtant sobrement. Les questions se bousculent sur ma langue mais je les retiens. Je ne veux pas savoir comment Harry s'y prend réellement pour envoyer ses lettres. Si je n'étais que leur père, passerait encore. Mais demain c'est la rentrée, et je n'ai aucune envie que le directeur de Poudlard souffre d'un cas de conscience. Cyrus joue finalement sa tour pour protéger son roi. Ça m'occupe un moment de trouver comment remonter mon attaque. Sans doute rassuré par l'arrêt de mon enquête, il reprend :

"Tu ne crois pas qu'il devrait lui dire ?"
"Pardon ?"
"Harry... il devrait lui dire à Aurore, non ?"
"Lui dire quoi ? Qu'il est un sorcier ?"
Cyrus acquiesce et moi je me demande, à voir son attente, s'il ne fait pas des parallèles un peu rapides entre sa situation, ses récents aveux à Ginny, et celle de son frère.
"Tu parles comme s'ils étaient fiancés", j'essaie l'humour.
"Il ne devrait pas lui dire un peu avant ? Tu ne crois pas que le jour des fiançailles, ça serait un peu tardif ?"

C'est une vraie question, je me dis. Je réalise aussi que je n'y ai jamais réfléchi. J'avance mon deuxième fou derrière ma tour, une manœuvre que j'aime bien et qui a toujours son efficacité.
"Honnêtement Cyrus, c'est à Harry de décider. Il est assez grand pour le faire, je crois. S'il a besoin de lui dire... s'il veut s'engager envers elle", j'essaie et je regarde ledit Harry en boule sur le canapé - c'est assez curieux de parler de lui sous son nez.
"C'est fou comme en six mois, on passe d'un statut où l'on vous fait tout le temps la leçon à un statut où l'on peut décider tout seul de briser la loi du secret !", persiffle mon éternel-jaloux-d'être-le-second en sortant son cavalier de derrière sa ligne de pion - joli coup qui lui permet de menacer en même temps ma tour et un de mes fous. Ce garçon m'épuisera un jour - qu'ai-je donc fait pour mériter ça ?

"Voilà autre chose", je soupire. "Tu regrettes d'avoir parlé à Ginny ?"
"Non", il reconnaît considérablement adouci. "Non, pas du tout"
"T'ai-je réellement forcé à la faire ?" j'insiste.
"Tu m'as dit..."
"Oui ?"
"Tu m'as dit" - il cherche visiblement dans sa mémoire.
"Il me semble t'avoir conseillé de lui donner sa chance. Point. C'est loin d'être un ordre, si ? Je ne me permettrais pas", j'ajoute très vite, "de te donner des ordres concernant ta vie amoureuse... à peine des conseils et encore..." Soudain je repense à la condamnation d'Arthur quelques mois auparavant et je demande réellement inquiet : "Ginny a bien compris qu'elle devait garder ça pour elle pour l'instant, hein ?"
"Jusqu'aux fiançailles ?" demande suavement mon fils.
J'inspire en décidant de me concentrer sur le jeu. J'amène ma dame de manière à ce qu'elle puisse s'enfourner dans la brèche que Cyrus ouvrirait s'il prenait ma tour et mettre son roi en échec. S'il décide de se contenter du fou noir, elle pourra aussi le venger en prenant le cavalier. Quand mon fils a fini d'analyser le coup, il me jette un regard noir :
"T'es terrifiant parfois... Comment tu peux bricoler des coups pareils tout en me parlant de Ginny ?" s'indigne-t-il.
"T'as qu'à pas être de mauvaise foi", je réponds quand la sonnette de l'appartement retentit.

Harry se dresse d'un bond sur le canapé. Un coup d'oeil à l'horloge m'apprend qu'il est près de minuit. Mes deux fils derrière moi, je m'approche de la porte.
"Aurore doit venir te dire au revoir ?" demande Cyrus à son frère qui lui jette un regard outragé. Ainsi la petite Aurore a dû effectivement passer beaucoup de temps chez nous, je comprends sans trop savoir quoi faire de cette information. Revenant au présent et décidant en faveur de la prudence, je jette un sortilège de transparence à la porte. Nous découvrons ainsi Albus, un sortilège d'illusion à peine jeté sur ses robes.

Il arrive tout droit de Salem, il nous explique en rentrant. Il est venu directement chez nous, sans prendre le risque de repasser chez lui et que quoi que ce soit s'interpose, sans même prendre le temps de nous prévenir. La surprise n'explique pas à elle seule notre silence et notre nervosité collectifs. Les précautions prises par Albus annoncent pour lui qu'il s'attend à des révélations et nous ramènent du même coup à cette inquiétude que nous portons en nous et que nous avions masquée depuis trois jours. Je décide de faire du thé.

OO
C'est peut-être parce qu'il a été réveillé en sursaut que les propos d'Harry paraissent étonnamment détachés de la lourdeur de l'enjeu. Il raconte ça comme il ferait un exposé : le voyage, les jours, les villes, l'arrivée à Sofia, la décision de se grimer pour se rendre au rendez-vous, le stratagème de Severus et la rencontre avec Nadedja. Albus ne l'interrompt jamais ; Cyrus assis à côté de moi frissonne un peu et je l'entoure de mon bras.

"Pour la suite... Severus pensait qu'il faudrait que je te montre les souvenirs de Nadedja, Grand-père...", termine Harry avec un l'air de celui qui s'excuse déjà de ne pas avoir de pensine sous la main. Nous n'avons aucun d'objet magique dans cet appartement - hormis nos baguettes - pas un chaudron, pas un balai volant. C'est la seule condition pour que nous soyons sûrs que jamais rien ne nous trahira par négligence. La seule chose qui rend possible qu'Harry puisse recevoir sa petite amie moldue sans préméditation, finalement.

"Evidemment", commente sobrement Albus et il sort de sa poche une petite bourse de cuir, ressemblant à celle dans laquelle il avait apporté des gallions à la dernière réunion de l'Ordre. Il y plonge la main, puis le bras et en ressort une pensine de voyage - notablement plus petite que celle que je l'ai vu utiliser pendant des années à Poudlard.

"C'est pratique", commente Harry, et je lis presque dans ses yeux qu'il pense au gros sac qu'il a dû transporter pendant son voyage à la moldue.

Personne ne dit rien de nouveau pendant qu'Harry extraie de longs fils de souvenirs de son esprit avec des gestes lents et respectueux. Personne ne dit rien non plus quand nous voyons la petite chambre triste de l'hôpital, Severus interroger Nadedja. Je ne sais pas ce que choisissent de regarder les autres mais moi, le peu que je regarde Harry, je ressens la violence des émotions qu'il a dû endurer. Ce n'est jamais plaisant pour un parent de penser avoir envoyé son enfant à une épreuve. En tout cas, personne ne trouve quelque chose à ajouter pendant les longues minutes qui suivent l'exposition de ces souvenirs. Je peux sentir la magie lentement se dissiper autour de nous. Harry me paraît pâle, comme vidé de son énergie autant que de ses souvenirs. Avant que j'aie le temps de me lever, Cyrus s'est glissé à ses côtés et le serre dans ses bras en lui chuchotant des remerciements sincères. Je me tourne vers Albus qui, sans chercher à échapper à mon regard inquisiteur, se garde le temps de la réflexion.

"Il est très étonnant que les Malefoy aient laissé cette jeune femme en vie", sont ses premières paroles.
"Ils l'ont rendue folle !" rappelle immédiatement Cyrus.
"Pas réellement. Ils ont essayé de la rendre folle mais elle a étonnamment bien résisté. Deux ans à être soumise à l'influence des Détraqueurs... sans la protection de la magie..."
"Severus semble l'avoir beaucoup aidée à aller mieux", intervient Harry.
"Je suis tout à fait conscient de l'importance de l'intervention de Severus", répond Albus avec une affection qui semble nous englober tous : Severus, les garçons, moi, "Mais il n'aurait jamais pu la ramener à ce niveau de souvenirs si sa mémoire avait été durablement abîmée..."

"Peut-être que Nero, les souvenirs de Nero et les Malefoy ne sont pas des souvenirs heureux pour Nadedja", commente Cyrus
"Nero était toute sa vie et reste la seule chose qui la rattache au monde aujourd'hui", proteste son frère.
"Vous avez raison l'un et l'autre. Il y a une part de douleur dans les relations entre les Malefoy et Nadedja qui est, par là même, immunisée contre l'influence des Détraqueurs", intervient Albus, "Et Nero est très important pour Nadedja ; le sauver des Malefoy est son seul idéal."
"Le sauver ?" je questionne. "Le sauver de quoi ? De devenir un maître sorcier ?"

Albus hésite avant de reprendre :
"Il faudrait revoir plusieurs fois ces souvenirs pour répondre, mais je n'ai pas eu l'impression que ce que Lucius et Narcissa entendaient par 'maître' se limitait strictement à la maîtrise de la magie"
"Un maître parmi les sorciers ?" propose Harry.
"Sans doute, et même un peu plus que cela, non ?" opine Albus.
"Un nouveau maître des Ténèbres ?" propose sombrement Cyrus, On pourrait dire qu'il l'affirme et sa certitude me fait frissonner.
"Un gamin de onze ans ?" j'objecte de nouveau - c'est peut-être une prière, un espoir d'innocence.
"Remus, ce gamin n'a pas onze ans", corrige patiemment Albus, comme désolé de réduire à néant mes derniers espoirs. "Il est apparu il y a quatre ans, en affichant déjà quatre. Il pourrait à la rigueur en avoir huit mais il en présente onze. Sa croissance a été gérée, accélérée. Il n'a pas onze ans, et c'est sans doute une des choses les plus concrètes que nous sachions sur lui !"

Je voudrais demander à Albus quand les Malefoy l'ont créé, selon lui. Si nos informations sont exactes, il est entré à l'orphelinat avec son bizarre traitement avant que les Malefoy n'aillent vivre en Bulgarie. Il ferait donc partie d'un plan relativement ancien, antérieur à la chute de Voldemort. L'idée que le Seigneur des Ténèbres ait pu ordonner sa création me pétrifie soudain. Mais Cyrus intervient avant moi :

"Mais qui est-il ?" Son exaspération est palpable. Ça fait sans doute trop de mois, trop de fois, qu'il est confronté à cette question.
"J'aurais envie de demander 'qu'est-il ?', Cyrus."

"Ah, Grand-père, ne commence pas toi aussi ! Je suis le produit d'un choix, il est celui d'une expérience sordide ! C'est bon, ils s'y sont tous collés", explose Cyrus avec un grand geste nous englobant tous et s'étendant à certains absents - je devrais dire certaines.

"Pourtant, Cyrus, toute la question est là. S'il est issu d'une partie non consciente de Regulus, s'il utilise son sang et non son âme, si ce fragment lui a été dérobé de force... Est-il, de près ou de loin, Regulus ?"

Cyrus ne dit rien, et j'ajoute :
"Severus n'a vu aucun souvenir caché dans son esprit..."
"Exactement", approuve Albus. "Sans doute, n'est-il plus possible d'écarter Regulus comme source génétique du corps de Nero Malefoy, mais nous pouvons sans doute supposer que leurs âmes sont indépendantes..."
"Mon âme est indépendante de celle de Sirius !" gronde Cyrus.
"Pas plus que ton âme est indépendante de celle de Harry, de Ginny, ou de Remus", le contredit Albus plus proche de l'emportement que souvent, "Selon moi, selon tout ce Severus nous a dit, Nero n'a pas le compagnonage de Regulus, en aucune façon. Tu n'aides personne, Cyrus, en refusant de voir la différence !"

J'ai le sentiment que mon petit Cyrus va se lever et s'enfermer dans sa chambre avec des mots définitifs sur une orchestration de portes claquées. Comme il est de l'autre côté de la table, je ne peux pas essayer de le rassurer physiquement et je me prépare déjà à son explosion, mais finalement son agacement se résume à de grandes inspirations.

"Est-ce que l'important n'est pas aussi ce qu'ils comptent faire de lui ?" il demande - comme si pour une fois le fond de la discussion l'emportait sur le sauvetage de son orgueil. "Pourquoi l'avoir envoyé à Poudlard ?"
"Et ce n'est pas une mince question", approuve Albus avec un grand sourire. "Qu'en penses-tu, toi ?"

Comme Cyrus semble hésiter à répondre - et que je me demande avec angoisse pourquoi, son frère s'essaie :
"La répétition : Voldemort est allé à Poudlard."
"Sans doute que le symbole est important, sans compter qu'ils auront ainsi tout deux aussi séjourné en orphelinat..."
"Sauf que les Malefoy le revendiquent clairement comme leur fils", je commente.
"Être les parents du Seigneur des Ténèbres est sans nulle doute une ambition profonde pour Lucius et Narcissa", regrette Albus, et je suis sûr qu'il est sincère. Il pense que des gens intelligents, puissants et riches comme les Malefoy pourraient faire tellement mieux pour le monde magique. Albus est comme moi, un idéaliste.

"Et puis il y a les reliques...", lâche Cyrus très bas. Et je comprends immédiatement qu'il espérait ne pas être celui qui devrait nous rappeler leur existence. "Rappelez-vous... selon Nick, les frères Malefoy cherchent les reliques... à Poudlard... "

Je ne peux m'empêcher de me demander s'il a fait exprès d'utiliser l'expression "les frères Malefoy" pour me rassurer ou si la petite leçon de chose d'Albus a pu aussi vite porter ses fruits - la deuxième hypothèse me paraît énorme. Je décide que son effort de formulation est néanmoins un bon signe, signe que lui même est capable de se distancier.

"Les reliques", confirme Albus, "et le pouvoir symbolique qui leur est associé. S'il s'était agi de trouver les reliques, Drago aurait pu le faire seul... Drago ou quelqu'un d'autre... C'est à cause des reliques que Nero doit être là."

"Mais est-ce que les trouver suffit ?" s'enquiert Harry les sourcils froncés. "Il ne faut pas les... mériter, dominer, je ne sais pas moi, pour s'octroyer leurs pouvoirs ?"

"C'est une bonne question, Harry", approuve Albus, avec une visible fierté envers son petit fils adoptif. "Il se trouve qu'après la découverte faite par Remus et ton frère square Grimmaurd, la même interrogation m'a traversé. Pour ne rien vous cacher, mon petit voyage à Salem voulait aussi servir à consulter les fameux Ecrits de Salazar, ce testament apocryphe qui a ressurgi au XVIIe aux futurs Etats-Unis et qui est l'un des joyaux de la bibliothèque de Salem..."

Comme toujours, le fait de savoir qu'Albus suit une piste me rassure. C'est exactement comme quand mon père regardait sous mon lit et m'affirmait qu'il n'y avait pas de monstres cachés. Ce n'est pas de la faute de mon père s'il ne mesurait pas ce qui se cachait dans la forêt.

"Ces recherches m'ont précisé un point important. Nous connaissons tous la légende : l'épée de Gryffondor vient en aide à ceux de sa maison - Godric avait une idée large de sa descendance, qui en ont besoin. Dans le passé, elle serait même venue en aide à des personnes d'autres maisons. La coupe de Poufsouffle ou la Tiare de Serdaigle ne sont pas associées à de telles restrictions. Encore qu'on a toujours supposé que la Tiare ne suffirait pas à rendre intelligent une personne dépourvue de toute faculté..."

"Voire un troll", commente Cyrus que la digression historique ennuie.
"Tout à fait Cyrus", sourit Albus. "Finalement, c'est Salazar qui, une fois de plus, a établi la plus haute exigence envers ses descendants. Seul quelqu'un portant son sang serait capable d'attirer à lui le pouvoir du médaillon."

En expliquant cela, Albus s'est tourné vers Cyrus avec un air interrogateur qui me pétrifie.

"Serpentard ? Grand-père, si.... si nous étions des Serpentard...même à cinq générations près !- je le saurais", s'exclame Cyrus. Ca aurait même remplacé la devise des Black, si ça se trouve.... 'Dans nos veines coule du Serpentard'... ça ferait nul en français mais en latin, on doit pouvoir trouver un truc très chic, non ", il ajoute rigolard en se tournant vers Harry. Moi, ça me déchire l'âme de l'entendre dire nous. "Attends, je sais... 'Serpentard in venae fluat '"

"Tu dois même pouvoir faire l'ellipse du verbe", répond Harry, hésitant malgré tout entre suivre le délire de son frère et le rappeler au contrôle de ses identités.

"Ah oui comme In Vino Veritas", renchérit Cyrus "Voilà, c'est ça, simplifions à mort... In Nero..."

"In Neris le pluriel", l'aide Harry qui connaît mieux ses déclinaisons.

"... Serpentard " - il essaie et pâlit. (note 1)

"Telle est la question" , intervient très doucement Albus dans le calme absolu qui suit.

"Comment pourrait-il être créé à partir de Regulus et être un descendant de Serpentard", j'enquête, les sortant de leur transe linguistique. Tout ça me paraît trop compliqué. Nous jouons avec des idées trop dangereuses pour notre propre santé mentale.

"Je sais bien tout le mal que vous pensez de Lucius, Remus. Néanmoins, c'est un homme intelligent et consciencieux. S'il met ses fils - soyons simples - sur la piste des reliques, c'est qu'il sait qu'au moins l'un d'entre eux pourra s'en servir... La lignée Malefoy est connue - trop connue, dirais-je même. Celle des Black ne l'est pas moins. On peut prétendre qu'il y ait des secrets moins éventés, des enfants dont l'ascendance n'est peut-être pas celle affichée sur les tapisseries du salon mais néanmoins, comme l'a si bien souligné Cyrus, être un Serpentard, même un bâtard, ne se cache pas... En tout cas pas dans les milieux dont nous parlons."

"Donc Drago ne peut pas."

"Et même si Nero est sans doute lié à Regulus, nous ne savons pas tout sur les... conditions de sa création", termine lugubrement Albus.

"C'est sur cela qu'il faut se concentrer", je l'approuve sans avoir la moindre idée de comment nous y prendre.

"Il faut en savoir plus sur ce qu'ont fait les Malefoy depuis huit ans", énonce logiquement Albus.

"Huit ans !", répète Harry l'air sidéré et je suis bien d'accord avec lui. Il y a huit ans, Cyrus arrivait pour vivre avec nous. Serait-il possible que Nero ait déjà pu exister ?

"Non en fait, pendant les quatre années pendant lesquelles Nero a dû, d'une manière ou d'une autre 'naître'" corrige Albus. Il y a quatre ans, Voldemort n'était pas encore revenu affronter Harry. Les Malefoy le pensaient-ils alors déjà perdu qu'ils se seraient attelé à la fabrication d'un remplaçant ? Mais ma question à haute voix est beaucoup plus sobre :

"Et qui cette fois ?" je m'enquiers.

Et la réponse est aussi évidente qu'inquiétante :

"Qui d'autres que Nymphadora et Andromeda pour mener à bien cette mission ?"
OOO

Je n'ai pas réussi à voir autre chose que la main du hasard au fait que le premier cours de la nouvelle année que j'ai eu à dispenser s'adresse aux premières-années toutes maisons confondues - ce n'est qu'à partir de la quatrième année que la classe entière est redivisée par maison pour permettre plus de travail individuel.

Quand j'ai vérifié distraitement, par acquit de conscience la veille, ça m'a fait un drôle d'effet, comme une inutile piqûre de rappel de ce qui se jouait quelque part en Roumanie, dans la tête de Lucius et Narcissa, et contre ma famille. Je suis resté trop longtemps debout à regarder l'emploi du temps. Ma tendre mais non moins perspicace épouse s'est enquise de la raison de ma réaction.

"Ce n'est pas la première fois que tu l'auras face à toi", elle a doucement remarqué.
"C'est la première fois que je sais autant de chose sur lui..."
"Remus, nous avons toujours su que ce n'était pas un enfant innocent", elle a commencé
"Innocent ? De quoi est-il coupable, lui ? Si nous avons bien compris, il est une victime."
"Il est surtout un instrument de pouvoir pour les Malefoy", elle a corrigé.
"Mais n'est-il que cela ?"
"Remus, ne va pas douter comme ça devant Cyrus !" elle s'est affolée.

"Je ne doute de rien, Dora. Il me semble au contraire que je m'emploie à envisager le pire. Et ta mère et toi, avant de vous plonger dans les secrets des Malefoy, vous feriez bien de faire pareil !"

J'ai grimacé après, désolé de mon ton sentencieux.

"Maman a pris rendez-vous avec Narcissa pour le thé aujourd'hui", Dora a sobrement répondu. "Dans un salon de thé très chic que Narcissa a choisi. Je serai dans la salle".

"Ca m'étonnerait qu'elle en dise beaucoup dans un lieu public"

"Elle en dirait encore moins si elle s'attendait à une enquête et un lieu privé puerait l'enquête", elle me contredit. "Il est possible que le thé qu'on lui serve l'aide à parler..."

"Soyez prudentes", je la supplie.

"Toi aussi", elle répond.

Peut-être que je porte encore ce malaise quand les première année s'assoient devant moi, avec l'air à la fois contents d'être là et de revoir leurs camarades, voire peut-être de me voir moi, et agacés que les vacances soient finies. J'ai disposé sur les tables des boites contenant des créatures qu'ils ont vu au premier trimestre et qu'ils vont devoir reconnaître. Une révision collective en quelque sorte. Alors que j'explique ce que j'attends, je vois Winnie Huxley tenter d'ouvrir la boîte.

"Il ne faut jamais toucher un objet comme cela, sans savoir quel type de magie il peut contenir, Mademoiselle Huxley !" je l'arrête.

La gamine sursaute comme si elle avait été loin dans son monde - ce qui est sans doute le cas ; Comme sait si bien le caractériser Minerva, depuis Luna Lovegood, on n'avait pas eu de gamine aussi dans la lune ! Mais la jeune Winnifred est aussi un esprit assez pointu. Quand elle se reprend, elle objecte fort logiquement :
" Mais ce n'est pas vous qui..."

"Bien sûr. Mais quand bien même, il faut toujours être prudent, toujours s'assurer qu'on est protégé avant de toucher", je la coupe sans doute trop sévère pour l'infraction légère qu'elle a commise. Elle ne peut pas savoir, la pauvre que j'ai fait un voeu quasiment inviolable de militer contre la manipulation d'objets magiques dangereux à un trop jeune âge depuis que Ginny et Cyrus ont failli laisser leur vie dans un souterrain de l'école face à une émanation psychique de Voldemort.

"Tous les enfants sorciers savent ça", pérore Kévin Limp avec un regard condescendant de petit Serpentard pour sa condisciple née moldue.

"Une majorité d'enfants ayant grandi dans une famille sorcière savent en effet qu'il convient d'être prudents", je tempère. Je n'aurais qu'à réciter la liste de sangs-purs imprudents que j'ai rencontrés dans ma vie pour annuler mon premier argument ! "Mais c'est une chose de la savoir, une autre de l'appliquer. Dans mon cours, je souhaite que ça devienne un réflexe".

"Vous voulez dire qu'un objet... dans ce cours... peut contenir une force du mal ?" interroge la si vive Franny James - s'il y a du danger, elle veut en être, ça se lit sur son visage. Et je me dis que c'est comme ça que Cyrus et Ginny, avant elle, ont plongé dans la chambre des secrets en se pensant plus forts que le danger.

"Enchanter des objets pour les rendre nocifs constitue une part non négligeable des pratiques de magie noire", je confirme pensant clore là toute la discussion.

Pour bien marquer la rupture, je me tourne pour écrire au tableau deux ou trois points que j'entends leur faire recopier mais les mômes s'engouffrent dans la digression ouverte comme vers la liberté :

"On peut les empoisonner ? ", propose Limp avec une certaine délectation. J'acquiesce trop vite et l'instant d'après ça part dans tous les sens :

"Les rendre brûlants", propose un autre.

"C'est pas de la magie noire !" - juge Franny James.

"Si !"

"Non!"

"J'ai déjà vu un livre qui mordait", annonce alors Nestor Winter.

J'abandonne mon écriture au tableau pour me retourner vers eux pour demander le calme. C'est alors qu'une petite voix ajoute : "C'est vrai professeur qu'on peut mettre son âme dans un objet ?"

Voldemort avait bien mis sa mémoire dans un journal, je commente pour moi même, et mon coeur manque de s'arrêter. Un journal. Il y avait un journal sur la liste de Regulus ! Arrête immédiatement, je m'ordonne. Tu ne vas pas sauter sur n'importe quelle information comme cela !

"Comment ça ?" interroge Winnifred Huxley en se tournant vers son voisin William Barrington, l'auteur de cette révélation sulfureuse.

"J'ai lu ça... ça avait un nom bizarre... Hor... Horcruxe", il termine en me regardant d'un air interrogateur.

La peste soit des familles d'explorateurs, elles ont des bibliothèques bien trop fournies pour leur propre bien !
"Vous avez de curieuses lectures, M. Barrington", je ne peux m'empêcher de lui faire remarquer. Un Horcruxe ? s'inquiète mon imagination. Était-ce un Horcruxe ce qu'Harry avait détruit il y avait maintenant près de cinq ans ? Un Horcruxe de Voldemort lui même ? Et je me rends compte que si cette idée est vraie alors Harry n'aurait jamais pu le tuer définitivement il y a trois ans... Le vertige n'est pas loin. Est-ce que la liste représente des Horcruxes ? - insiste mon imagination en pleine surchauffe.

"Ça existe, Monsieur ?" veut savoir Franny James.

On est terriblement loin des Pitiponks ou des Clabberts. On est loin de tout cours de première année. Mais est-ce que je peux les laisser totalement seuls avec leurs imaginations fertiles et des notions aussi abominables que la réification de l'âme ?

"Les Horcruxes constituent, comment dire, le pire que l'on puisse faire à une âme", je commence sombrement. Le sujet m'a toujours fait horreur mais mes dernières supputations ne m'amènent pas à être plus léger. "Le principe veut qu'on en sectionne une partie pour la mettre dans un objet pour la conserver. Du principe à la réalité, il y a un gouffre. Espérant vivre plus longtemps, ceux qui ont tenté de déchirer leur âme ne sont pas seulement morts, ils ont perdu leur humanité."

"Mais si ça avait marché, ils n'auraient plus pu mourir ?" me coupe Barrington, l'air beaucoup trop intéressé à mon goût.

"Ils n'auraient pas non plus pu vivre telle que vous l'entendez, Monsieur Barrington", je corrige. "Une forme de vie ne contenant qu'une partie d'âme ne peut être considérée comme une individu complet."

Ma sortie finit de ramener le calme et la mesure. Mais pendant qu'ils recopient les questions que j'ai finalement écrites au tableau, mon esprit se joue des lieux, des moments et des contextes. La liste, le journal, Voldemort... Regulus, pourquoi Regulus aurait-il dressé la liste d'horcruxes qui auraient potentiellement contenu l'âme de Voldemort ? Etait-ce la raison de sa mort ? Mes yeux vont seuls vers Nero Malefoy, avec ses grands yeux gris qui m'en rappellent trop d'autres, avec un air captivé par mes propos - et je me demande ce qu'il en est de son âme.

note 1 - le latin débridé de Cyrus.... Il commence par traduire mots à mots : Dans nos veines Serpentard coule (jusque là tout le monde suit). Le verbe en latin quand il est sous entendu par le contexte peut facilement sauter, comme lui fait doctement remarquer Harry. Mais Cyrus va plus loin et dit "Dans les Black (Neris) est Serpentard"... et ça fait frissonner... Du pouvoir du latin... Fénice - qui n'a pourtant pas réussi à vendre le latin en option à son propre fils, allez savoir pourquoi...- se venge sans doute sur ses pauvres lecteurs...

Note 2 – Dans la série, mes personnages sont vos amis, mon aide-mémoire sur les camarades de Nero Malefoy :

Serdaigle

Zoya Appleseed - fine

Winnifred Huxley - timide, rêveuse

Nestor Winter

Gryffondor.

William Barrington, famille d'explorateur

Franny James, vive athlétique

Serpentard

Calixia Cowl

Kevin Limp, sang pur militant

Ophelia Newt

Poufsouffle

Erik Gloringford, maladroit

Nero Malefoy...

La suite ? Elle s'appelle Risques fraternels et elle nous est racontée par Cyrus.