CHAPITRE 28 : Pax Melior Est Quam Iustissimum Bellam

La paix est meilleure que la plus juste des guerres

Assise sur un banc, les mains profondément enfoncées dans les poches de sa veste en cuir, Tonks ruminait de sombres pensées. La neige avait enfin cessé de tomber mais elle avait laissé derrière elle un épais tapis glacé qui figeait le village de Loutry Sainte Chaspoule. Le froid l'enveloppait, convenant parfaitement à son humeur.

Elle avait beau faire tout son possible pour passer à autre chose, elle ne parvenait pas à chasser Remus de ses pensées. Chaque mot, chaque objet lui rappelait le son de sa voix ou les traits de son visage. Elle sourit vaguement en se remémorant son rire. Ça lui arrivait de plus en plus rarement, comme si le bonheur ne parvenait plus à l'atteindre. Quelques instants de paix, une plaisanterie à échanger… il y avait longtemps que quelqu'un ne s'était pas attardé à partager quelque chose avec lui.

Tonks soupira. Un nuage de buée se forma devant ses lèvres et se dissipa dans le clair de lune. Elle serait bientôt pleine. Oh, comme elle détestait cet astre qui jouait avec si peu de déférence avec le destin de certains.

Des pas firent craquer la neige. Tonks ne détourna pas le regard de la lune, même lorsqu'elle sentit une épaule frôler la sienne. Quelqu'un venait de s'asseoir à côté d'elle. Pas la peine de regarder de qui il s'agissait, elle le savait déjà.

« Est-ce que tu es sûre de lui, Tonks ? demanda la voix de Bill.

_ Est-ce qu'on peut réellement être sûr de quoi que ce soit à l'heure actuelle ? »

Elle sentit une main se poser sur son bras et lui serrer le poignet avec compassion. Si ça n'avait pas été Bill, elle aurait retiré sa main. Elle finit par baisser les yeux vers lui. Il avait l'air inquiet. Comment pouvait-il en être autrement ? Il avait été le seul à qui elle avait fait part de la demande de Goodfaith de venir en aide à Harry. Pour l'instant, elle préférait ne pas impliquer trop de monde.

« Est-ce que tu vas bien ? »

Tonks secoua la tête.

« Non. Je ne vais pas bien du tout.

_ Tu veux en parler ? »

Elle hésita. Pouvait-elle lui expliquer ce qui clochait chez elle ? Dans l'immédiat, Bill était le seul à être capable de lui prêter une oreille attentive. Sous ses airs de mauvais garçon, il était peut-être le plus compréhensif et le plus réfléchi des Weasley. Elle pinça les lèvres pour cacher le sourire qui essayait d'y fleurir. Pendant les vacances d'été, Ginny lui avait demandé pourquoi elle devait avoir Fleur comme belle-sœur et non pas elle. Elle avait répondu simplement que l'amour ne se commandait pas et qu'elle devait respecter les sentiments de Bill et de Fleur.

Elle avait essayé de prêcher pour sa propre paroisse.

Il lui lâcha le poignet, passa le bras autour de ses épaules.

« Ce n'est pas facile en ce moment, n'est-ce pas ?

_ Est-ce que tu peux me rendre un service ? »

Elle enfouit son visage entre ses mains pour ne pas voir son air surpris. Des mèches de cheveux vinrent caresser ses doigts. Ses dons de métamorphomage ne lui obéissaient pas encore tout à fait. Durant un bref instant, elle s'était à nouveau sentie elle-même. C'était… c'était lorsque Remus…

« Retrouve-le. »

Bill ne répondit pas immédiatement.

« Tu veux parler de Remus ? »

Elle eut un éclat de rire amer. Molly devait déjà avoir raconté à tout le monde ce qui s'était passé entre eux. C'était vrai qu'ils n'avaient pas été particulièrement discrets. Ni l'un ni l'autre n'avait eu l'idée de lancer un sort de silence. Tonks préférait se dire que c'était par oubli mais au fond d'elle, elle savait que c'était parce qu'ils avaient besoin qu'on les entende. Pour affirmer ce qui s'était passé, pour les mettre eux-mêmes devant le fait accompli.

Elle sentit l'étreinte de Bill se resserrer sur son épaule.

« Je veux bien faire tout mon possible mais je ne te promets rien.

_ S'il te plaît. J'ai la conviction que ça se passe mal. Il a besoin d'aide. Et je ne peux pas le faire. Je… (elle se frotta les yeux) je n'en aurais pas la force. »

Elle serra les dents pour ne pas se remettre à pleurer. Non, pas devant Bill ! Un craquement sonore vint clore la conversation. L'air vibra du côté du kiosque à journaux puis Robert Goodfaith fit son apparition, brossant la neige qui s'était déposée sur son manteau.

Bill retira immédiatement sa main de l'épaule de Tonks, comme s'il avait craint d'être surpris dans cette position. Après tout, il était sensé se marier bientôt avec Fleur et jalouse comme elle était, elle était capable d'essayer de refaire le portrait de Tonks si elle apprenait qu'ils étaient trop proches l'un de l'autre.

Elle se leva, remit en place sa veste, et se dirigea à grands pas vers le nouveau venu. Bill l'observa en soupirant durant peut-être une seconde ou deux puis il la suivit.

Robert Goodfaith avait l'air nerveux. Il sourit à Tonks et serra la main de Bill avec peut-être un peu trop de vigueur.

Tonks se chargea des présentations et Bill enchaîna.

« Vous voulez aider Harry Potter. Et vous pensez qu'il suffit de claquer des doigts pour ça ? »

Goodfaith eut un petit rire nerveux qui fit tressauter sa pomme d'Adam.

« Non. Non bien sûr. Mademoiselle Tonks m'a déjà…

_ Tonks, corrigea-t-elle.

_ Pardon ?

_ Mademoiselle, ça fait vieille fille. »

Goodfaith devint écarlate, ce qui fit sourire Bill.

« Oui, euh… désolé… euh, je disais, on en a déjà discuté. Ecoutez, je suis pas un espion du ministère.

_ Mais vous travaillez pour le ministère.

_ Mais vous deux aussi, si je me rappelle bien. »

Bill secoua doucement la tête.

« Je ne travaille pas pour le ministère. Certainement pas. Mais vous m'y avez peut-être déjà vu. Ça m'arrive d'y faire un saut. »

Goodfaith acquiesça, rougissant encore.

« Je veux vraiment aider. Ce qui se passe en ce moment ce… ce n'est pas bien. »

Bill éclata de rire, ce qui fit sursauter le pauvre homme.

« Ce n'est pas bien ? C'est le moins qu'on puisse dire ! Tout part en lambeaux. Ceux qui osent se dresser contre Scrimegeour disparaissent soudainement et on apprend leur mort dans les journaux, quelques jours plus tard. »

Il baissa le ton, plongea les mains dans les poches de son pantalon.

« Je me demande pourquoi nos parents se sont battus il y a vingt ans. Tout ça n'a servi à rien. Il est revenu et personne ne veut vraiment y croire.

_ Moi j'y crois.

_ Super. Mais en quoi est-ce que vous pouvez nous aider, monsieur Goodfaith ? »

Robert Goodfaith sembla reprendre un peu d'assurance. Tonks ne doutait pas qu'il avait passé la journée à préparer ce qu'il allait dire. Il s'était peut-être attendu à rencontrer Dumbledore en personne ?

« Je travaille dans le service des réformes. Mon équipe et moi, nous mettons en forme l'information concernant toutes les nouvelles lois du ministère. Nous contactons les journaux, préparons les officialisations.

_ Et… ?

_ Et il suffirait qu'un parchemin se perde pour qu'une loi disparaisse du réseau. »

Bill se passa distraitement une mains sur le menton.

« Mmm. Ce qui jetterait immédiatement le doute sur vous, non ? »

Goodfaith se gratta nerveusement la nuque et acquiesça.

« Oui, en effet. Mais on aide chacun à notre niveau, n'est-ce pas ? Je n'ai pas peur de me dresser contre le ministère. Je peux aider, je vous le jure. Je peux rallier du monde derrière moi. J'ai envie de faire quelque chose. Si Celui-qui-ne-doit-pas-être-nommé arrive ses fins, je ne veux pas qu'on puisse dire de moi que j'ai attendu les bras croisés. »

Tonks haussa les sourcils.

« C'est tout ce qui vous intéresse, Robert ? Ce qu'on va penser de vous si jamais on perd ce combat ? »

Goodfaith eut l'air mal à l'aise. Il se mit à danser un moment d'un pied sur l'autre en se mordillant la lèvre inférieure.

« Non… enfin oui mais pas seulement. Je peux faire quelque chose ! Je ne pourrais plus jamais me regarder dans un miroir si jamais je n'agissais pas. Je suppose que vous pouvez comprendre ça, n'est-ce pas ? Tous les deux ? »

Bill et Tonks acquiescèrent de concert.

« La décision de vous faire ou non entrer dans l'Ordre ne nous appartient pas, termina Bill. On va devoir en délibérer. Ce qui serait bon pour vous, ce serait de nous prouver que vous voulez vraiment nous aider.

_ Comment ? »

Tonks écarta les mains.

« Surprenez-nous, Robert. Montrez-nous ce dont vous êtes capables. Mais pas d'héroïsme inutile. Nous ne vous demandons pas de vous sacrifier pour prouver votre bonne foi. Restez prudent. »

Goodfaith hocha la tête.

« D'accord. Je… après Noël, on peut se revoir ?

_ Après Noël, si vous le voulez, confirma Tonks. Je prendrai contact avec vous. »

Affichant un large sourire, Goodfaith leur serra la main à tous les deux.

« Merci. Vous ne regretterez pas de m'avoir fait confiance.

_ On ne vous a rien promis… » commença Bill.

Mais Goodfaith ne l'entendit pas, il transplana immédiatement. Bill se mit à rire doucement.

« Drôle de bonhomme. »

Il se tourna vers Tonks, constata qu'elle ne souriait pas du tout.

« Pas d'héroïsme, murmura-t-elle tout bas. On a déjà sacrifié trop d'innocents. »

Il soupira, baissa la tête.

« Je vais faire de mon mieux. Je te le promets. »