A/N : Nous arrivons à la fin de cette fanfiction, plus que deux chapitres et nous abandonnerons Lyarra à son destin. Je me permets une nouvelle fois de remercier tous ceux qui me lisent et qui laissent des commentaires - c'est toujours une joie de les lire. Il n'y aura pas d'update la semaine prochaine (je décolle pour la Louisiane pour une semaine). Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture !


LIVRE III

End in fire


Chapitre VIII – In a dragon's breath

De l'intérêt de porter une couronne quand celle-ci ne suffisait pas à ouvrir les portes des geôles. Le zèle des surveillants était remarquable, en temps normal, elle ne pouvait le nier. Mais ils avaient manqué lui refuser l'accès à la cellule de Mormont, sous prétexte que le prisonnier était dangereux et qu'ils ne pouvaient pas risquer qu'il lui arrivât quoi que ce soit. Elle avait eu beau les assurer qu'elle agissait sous sa seule responsabilité, ils avaient tergiversé tant et si bien qu'elle avait failli les menacer d'exil. Ils l'avaient finalement laissée passer à regrets et ne l'avaient quitté du regard que lorsque la pénombre l'eût avalée. Elle poussa un soupir excédé lorsqu'ils ne furent plus en mesure de l'entendre et se dirigea d'un pas assuré dans les couloirs exigus. Elle s'y repérait définitivement trop bien, ce n'était pas nécessairement une bonne chose. Au détour d'un embranchement, elle repéra l'homme qu'elle cherchait. Elle s'approcha sans prendre garde à le prévenir. Il sursauta quand elle fit résonner ses ongles contre les barreaux. Il se releva et lui fit face. Elle lui sourit froidement et lui fit signe de se rasseoir. Il ne le fit pas. Elle croisa les bras sur sa poitrine et chercha ses mots quelques instants.

« Messire Mormont. Comment trouvez-vous vos appartements ?

- Vous ne seriez pas si arrogante si j'étais de l'autre côté des barreaux.

- Sans doute. Mais les dieux ont fait que vous soyez enfermé et moi libre, » répliqua-t-elle. « J'ai fait préparé des vêtements pour le mariage. Je tiens à ce que vous soyez présentable.

- Je n'ai aucune envie d'assister à votre simulacre de légitimation.

- Alors c'est que vous n'avez définitivement rien compris. »

Elle soupira et secoua la tête. En dehors de ses activités esclavagistes et de son exil, elle n'avait jamais entendu que du bien sur cet homme. Honorable, droit, fier, loyal. Fidèle. Jusqu'à ce qu'il se marie avec la fille Hightower et qu'il se fourvoie toujours un peu plus. Elle savait qu'il avait été l'instrument de la volonté de Varys et qu'il envoyait des rapports réguliers sur la petite princesse Daenerys. Quelque chose avait fait qu'il s'était retourné contre ses maîtres et l'avait rejointe. Au point de tenter de la tuer elle. Elle n'avait pas besoin de réfléchir longtemps pour deviner ce qui l'avait poussé à trahir Westeros une nouvelle fois. Il aimait cette gamine, comme il avait aimé Lynesse. Pauvre homme, pensa-t-elle. Elle aussi l'abandonnerait, quand il ne serait plus capable de lui apporter ce qu'elle désirait. Peut-être était-ce déjà le cas, d'ailleurs. Ses velléités de régicide n'étaient peut-être qu'un moyen d'attirer l'attention de sa reine.

« Je suis déjà légitime. Mes hommes me sont fidèles, les seigneurs des Sept-Couronnes me sont fidèles, le peuple m'est fidèle. Epouser Aegon n'est que la clé de l'unité du royaume, pas celle du trône. En punissant les responsables de la guerre, j'ai gagné l'estime des grands. En arrêtant purement et simplement cette guerre, j'ai gagné celle des petites gens. Que possède votre reine que je n'ai pas, en dehors de bébés dragons indisciplinés ?

- Elle a le sang des Targaryen.

- L'enfant que j'aurai avec mon époux l'aura aussi. Votre souveraine connaît Essos bien mieux que moi, mais elle ne sait rien de Westeros. Elle ne saurait pas à qui s'adresser pour arriver jusqu'ici et prendre ce fichu trône. Sa place n'est pas ici.

- Sa place est avec les siens ! Les Targaryen sont les seuls véritables souverains, et peu importe que vous en épousiez un, vous n'en serez jamais une ! »

Elle ferma les yeux un bref instant, un sourire mauvais aux lèvres. Que l'homme s'énerve et l'insulte, peu lui importait. Mais il avait raison. Elle pouvait toujours se marier, avoir des enfants, porter le nom des dragons, elle n'en serait jamais réellement un. Elle pouvait toujours adopter leur étendard, leurs couleurs, rien n'y ferait. Ses cheveux resteraient noirs et ses yeux bleus et son sang serait toujours celui d'Accalmie et de Winterfell. Elle déglutit, fit mine d'être calme. Quand elle rouvrit les yeux, Jorah avait fait quelques pas en arrière, comme s'il craignait qu'elle ne le fasse tuer. Quel courage. Elle éclata d'un rire froid et saisit un tabouret de bois vermoulu. Elle s'y assit et se pencha vers les barreaux. Les yeux sombres de l'homme ne la quittait pas. Il était sur le qui-vive, prêt à mordre, Ours qu'il était, si on venait à l'attaquer. Ici il se tenait. Enfermé et instrumentalisé.

« Approchez, Mormont. N'ayez-donc pas si peur d'une gamine avec une couronne sur la tête.

- Je n'ai pas peur de vous.

- Non, vous avez peur de ne jamais revoir votre petite reine. Pourquoi donc vous a-t-elle repoussé ? Êtes-vous trop vieux ? De trop basse naissance ? Trop… Dur ?

- Je ne vous permets pas de l'insulter ! » éclata-t-il en se ruant sur les barreaux. Elle ne cilla pas. « Vous n'êtes qu'une…

- Silence. Vous ne voulez pas mourir ici et j'ai des informations à vous transmettre. Informations… Que je peux garder pour moi, après tout. »

Elle sourit délicieusement et soutint son regard furieux. Un nordien qui avait bien trop vécu à l'est. Sa peau était tannée, elle avait trop vu le soleil. Un noble sans enfant, sans terre, sans titre, espérant tout récupérer auprès d'une souveraine incapable de diriger seule. Etait-ce seulement de l'amour, qu'il ressentait pour elle ? Ou de l'intérêt ? Elle était jeune et belle, peut-être semblable à son épousée perdue. Du transfert. Ce qu'elle avait évité au maximum avec Aegon. Il était trop vieux pour penser aux lendemains, sa mort, qu'elle vienne d'elle ou de quelqu'un d'autre, était trop proche. Il appartenait à cette génération qui n'avait plus de prise sur les évènements et qui tentait tant bien que mal de se maintenir à sa place contre feu et glace. Et Lyarra se tenait sous le feu et glace, imperturbable. Elle sentit sa volonté s'amollir et son regard se détourner. Il ne lui demanderait rien, mais il voulait entendre ce qu'elle avait à dire. Elle hocha la tête, satisfaite.

« Vous voyez, quand vous voulez. J'espère que vous êtes plus patient avec votre petite reine.

- De quel genre d'informations vous parlez ?

- Le genre qui vous intéressera sans doute beaucoup, » dit-elle. « Savez-vous ce que pensent les Cités Libres de l'expansion de Daenerys Targaryen ?

- Non.

- Vous devriez, c'est très amusant. Surtout les noms qu'elles lui donnent. Enfin, faisons cela court, disons qu'elles n'acceptent pas l'idée d'être dominées par une enfant. J'ai reçu un corbeau, envoyé de Braavos, signé de toutes leurs instances dirigeantes me demandant mon aide pour l'écraser avant qu'elle ne prenne trop d'importance. Lisez donc. »

Elle lui tendit la missive. Elle était écrite en langue commune, de sorte qu'elle n'avait pas eu à la traduire pour la comprendre. L'écriture était soignée, la prose, délicate. Les sceaux couvraient encore la page. Elle ne l'avait pas montré à sa Main, ni à ses conseillers. Elle en avait quelque peu parlé avec Aegon, suffisamment pour qu'il lui conseille de mettre au courant le chevalier des risques qu'encourrait sa reine. Une manière comme une autre de le soumettre à leur volonté, après tout. Ses yeux parcoururent les mots inscrits sur le parchemin, de plus en plus inquiet. Elle savait ce qu'il lisait. Votre altesse serait en grâce si elle acceptait de nous venir en aide. Une alliance entre Essos renforcerait votre pouvoir comme le nôtre et nous désirons nous rapprocher de vous autant que vous nous autoriserez à le faire. Trop de précautions dans les termes. Ils ne pensaient rien de bon d'elle, pas plus que de Daenerys. Mais les ennemis de leur ennemie étaient leurs amis… Comme si elle la détestait. Ce n'était pas le cas, elle la considérait simplement comme un problème récurrent et agaçant. Elle attendit que Jorah ait terminé pour reprendre.

« Je n'ai pas encore répondu. A vrai dire, j'hésite assez. Après tout, si j'aidais les Cités Libres, je pourrais demander en échange que l'on supprime la dette de la couronne, » glissa-t-elle d'une voix calme. « Qu'en pensez-vous ?

- Vous essayez de m'acheter. Cette lettre est surement un faux.

- Les sceaux sont authentiques. Quand bien même ce ne serait pas le cas, la menace est réelle. Vous êtes suffisamment clairvoyant pour le savoir.

- Et alors ? Que pouvez-vous faire pour elle ?

- Refusez leur offre et la laisser s'affirmer en tant que reine d'Essos. En réalité, peu m'importe qui dirige ces terres, tant que personne ne me menace. La noblesse compte sur mon aide et se prépare à attaquer. Sans mon soutien, vous pourrez sans doute écraser la rébellion. Enfin… Si vous êtes aussi doué qu'on le dit. »

Son sourire se fit carnassier et elle récupéra la lettre. Elle avait instillé le trouble dans l'esprit et dans le regard du chevalier et il ne savait plus quoi dire. Et encore moins comment réagir. Encore une fois, elle avait toutes les cartes et lui aucune. Il avait sans doute agi sans l'autorisation de sa reine et il avait fait tué un de ses hommes. S'il revenait avec la certitude de faire l'objet d'une attaque croisée des Sept Couronnes et des Cités Libres, elle n'avait aucun doute sur sa mort prochaine. Toute paternelle, fraternelle ou quoi que ce d'autre que pût être sa figure, d'ailleurs. Elle lissa les plis de sa robe en attendant une réaction de sa part. Ah, les dilemmes… Il était temps qu'un autre qu'elle goûte de ce genre de médecine. Il baissa les yeux. Enfin.

« Qu'est ce que vous désirez ?

- La paix, bien sûr. Je ne désire que cela. Je comprends les velléités de pouvoir de votre reine, Ser Mormont. Elle et moi nous ressemblons sur bien des points, aussi… » Elle fit une pause. « Je tiens à ce qu'elle dirige comme elle le désire les cités que vous prendrez. Je suis prête à l'y aider.

- Vous voulez qu'elle abandonne son trône, et vous pensez qu'elle acceptera ?

- Son trône… Son trône se trouve à Qarth, Astapor, Yunkaï, Meereen. Pas sur des terres qu'elle n'a jamais vues.

- Vous me faites rire, » grinça l'homme. « Vous pensez tout arranger avec les menaces des dirigeants des autres cités. Vous ne savez pas de quoi vous parlez.

- Si vous pensez que persévérer dans cette voie vous mènera à quoi que ce soit de positif, vous n'avez vraiment pas fait attention. Vous n'avez pas le choix. Convainquez votre reine et survivez, gouvernez, installez une nouvelle dynastie. Refusez et mourrez. »

Elle se releva et l'observa quelques secondes. Elle s'était faite autoritaire et méprisante. Elle n'avait plus la patience d'être obséquieuse et elle avait bien compris que ça ne servait à rien. Si elle ne le brusquait pas, il ne ferait pas le bon choix. Elle fit volte-face, saisit une torche et fit mine de s'éloigner d'un pas rapide. Elle l'entendit s'agiter dans sa cellule, tenter d'attirer son attention. Elle allait bifurquer quand il éleva la voix.

« Je parlerai de votre proposition à la reine Daenerys. Ce n'est que d'elle que dépendra la réponse.

- Vous saurez vous faire convainquant, je n'en doute pas. »

Elle eut un sourire satisfait et ressortit des cachots. La lumière du jour l'aveugla quand elle fut de retour dans la cour et elle dut attendre quelques instants avant que ses yeux ne s'y habituent. Elle épousseta sa robe recouverte ça et là de poussières et se dirigea vers la Citadelle. Elle n'avait pas parcouru la moitié du chemin que Ser Estremont la rattrapa et l'appela. Elle se tourna et l'observa. Il s'inclina profondément et s'excusa. Elle repoussa ces précautions d'un froncement de sourcils et pencha la tête. Il désigna les portes intérieures et la prévint que la suite Stark venait d'arriver. Ses yeux s'arrondirent de stupeur et elle lui ordonna de la mener à eux. Ils attendaient dans la salle du trône où se trouvait déjà le prince Aegon. Elle se pressa à sa suite.

La grande majorité des invités nordiens se trouvait au centre de la pièce. Lord Stark était apparemment en pleine discussion avec son futur époux, tandis que Lady Sansa, rougissante, discutait avec Ser Clegane. Elle ne put retenir un sourire tandis qu'elle s'approchait. Sa cousine fut la première à la remarquer. Elle se dirigea vers elle, lentement tout d'abord, puis plus rapidement. Elle se jeta dans ses bras avant de se tendre. Lyarra éclata de rire et la serra contre elle. Elles restèrent quelques instants ainsi, avant de s'écarter. Elle la dévisagea. Il lui semblait qu'elle avait muri, ces derniers mois. Elle était toujours aussi belle, évidemment, mais à sa candeur avait succédé une douce maturité. Elle ressemblait de plus en plus à sa mère qui s'empressa de venir s'incliner devant elle. Elle la releva et lui souhaita la bienvenue avant de s'approcher de son cousin – le seigneur de Winterfell. Lui aussi avait muri, de manière plus spectaculaire encore. Quel bel homme il était devenu. Il lui baisa la main, à l'instar de Lord Greyjoy. Chose étonnante, ce dernier portait ses propres couleurs et non plus celles de sa maison d'adoption. Elle lui adressa un sourire entendu et désigna Aegon.

« Je vois que vous avez déjà fait la connaissance de mon futur époux.

- En effet. Je comprends mieux pourquoi vous avez si facilement pris Port-Réal, avec un jeune seigneur comme Lord Robb, » glissa le prince. « En votre absence, j'ai donné l'ordre que l'on installe leurs gens dans les appartements que nous leur avons réservés.

- Je vous remercie. Messires, m'accompagnez-vous ? »

Elle mena les trois hommes jusqu'à la salle du Conseil et les invita à s'asseoir. Son fiancé rejoignit sa place habituelle tandis que les deux autres s'installèrent face à face. La situation, pour ainsi dire, était presque la même que celle de la fin de la guerre, juste après la prise Port-Réal. Bien sûr, Aegon n'était pas là et Theon n'avait pas siégé au Conseil, mais l'ambiance était la même. Elle s'assit lentement et retint un soupir. Il sera dit que ces derniers jours auront été musclés. Elle avait à peine dormi la nuit dernière, elle avait dû s'occuper des derniers détails de la cérémonie. Le Grand Septon souhaitait s'entretenir avec elle, lui rappeler ses devoirs en tant que souveraine, lui donner sa bénédiction, ce genre de banalités. Elle avait encore dû faire retoucher sa robe, rallonger la traîne. Ses orfèvres étaient venus lui présenter la prodigieuse tiare qu'elle avait commandée. Elle avait apporter quelques améliorations, indiquer certains points à corriger, apprécier la qualité du travail. Elle ne devait pas seulement être éblouissante. Elle devait être incroyable. Puissante. Elle devait imposer le respect et pas seulement l'admiration. L'époque de la belle princesse venimeuse était terminée depuis longtemps. Elle sourit à l'assemblée et dissimula sa fatigue. Elle repoussa les parchemins encore étalées sur la table et les donna à un garde posté non loin.

« Les nouvelles du siège de Pyk vous ont devancé de très peu. Je les ai lues ce matin à mon réveil et j'avoue être agréablement surprise que les choses aient mis si peu de temps à se régler.

- Ma sœur a très vite entendu raison, » expliqua Theon. « Elle n'approuvait pas les décisions de notre père et désirait une alliance avec le Nord quoiqu'il arrive.

- Ce qui explique pourquoi elle a accepté toutes nos conditions avec si peu d'hésitations. Lord Greyjoy, vous a-t-on prévenu de votre titre exact ?

- Non, altesse.

- Intendant. Vous serez l'intendant des Îles de Fer. »

Il baissa la tête en guise de remerciement. Elle avait toujours eu confiance en lui, même si jusqu'ici, elle n'était pas certaine de vraiment le pouvoir. Son air calme et posé la rassurait quelque peu, même s'il y avait dans son regard quelque chose qui l'interpellait. En croisant celui de son cousin, elle y retrouva la même lueur. Elle plissa les yeux et surprit le sourire amusé du prince. Qu'est ce que vous manigancez… Elle s'appuya contre le dossier de son fauteuil et attendit qu'ils aient fini leur manège pour fixer Robb. Ce dernier l'évita aussi longtemps qu'il pût, jusqu'à ce qu'il éclate de rire, rapidement suivi par les deux autres hommes.

« Qu'y a-t-il d'assez drôle pour que vous riez sous le nez de votre reine sans croire bon de la mettre au parfum ?

- Pardonne nous, Lyarra, » fit Lord Stark en se calmant finalement. « Ce n'est même pas drôle. Mais la façon dont tu nous regardais…

- Abrège, cher cousin. A la façon dont vous hésitez tous à parler, j'imagine que c'est important.

- Je pense que je suis celui qui devrait vous en parler, » intervint Theon. « Robb et moi avons pensé qu'il serait temps que nos deux maisons soient unies par le mariage.

- Oh, félicitations. Comment Talysa prend-t-elle cette nouvelle ? »

Elle arqua un sourcil et éclata de rire à son tour. L'hilarité se répandit et les jeunes gens n'y résistèrent pas. Le trait d'humour n'était pas fin ni même recherché mais il était digne de ceux qu'ils se lançaient, à l'époque. Quand ils étaient encore des enfants à Winterfell. Elle sentait son fiancé légèrement à l'écart mais ne pouvait pas lui en vouloir. Il se trouvait au milieu d'un trio infernal qui avait, autrefois, fait le malheur du personnel du castel des Stark. Elle lui adressa un sourire compréhensif auquel il répondit par un hochement de tête. Lui non plus ne lui en voulait pas. Elle passa une main dans ses cheveux et soupira avant de reprendre.

« Plaisanterie mise à part, qu'entendez-vous par là ?

- Je ne peux présumer de ce que Père aurait désiré, mais il aimait Theon comme son propre fils et je le considère comme un frère. Je désire que cela soit officiel.

- Je vois, » dit-elle, surprise. « Sansa est-elle d'accord ?

- Je ne t'en aurais pas parler dans le cas contraire. A vrai dire… Cette histoire de légitimation n'est qu'un prétexte. Les choses se sont faites seules.

- Vraiment ? Eh bien. On ne peut pas vous laisser quelques mois, vous les nordiens, sans que vous révolutionniez toute l'héraldique. J'imagine que vous entendez créer une nouvelle maison ? »

Ils hochèrent la tête. Aegon s'éclaircit la gorge et se releva. Il alla fouiller dans les étagères non loin et en ressortit un parchemin. Il vint l'étaler sur la table. C'était une carte des Îles de Fer, une des plus précises du royaume. Elle s'approcha et vint l'observer. Tous les castels, des plus misérables aux plus importants, étaient indiqués. Elle reconnut vaguement Pyk, dont elle avait vu des représentations dans ses livres d'étude. Le reste ne représentait pour elle qu'une accumulation de possessions d'autant de maisons plus ou moins subalternes. Alors qu'elle parcourait la carte, effleurant les différentes îles du bout du loi, le prince saisit son poignet et le guida jusqu'à celle d'Harloi.

« Nous en avons parlé en vous attendant. Je ne vous apprends pas que la maison Harloi n'a guère d'héritier mâle depuis la mort de Lord Rodrik et de son héritier putatif, Ser Harras, pendant la rébellion, » expliqua-t-il. « La maison Greystark n'existant plus depuis des siècles, il serait question de la recréer et de lui donner comme siège Dix Tours.

- Vous n'aurez bientôt plus besoin de moi pour élaborer des stratégies. J'imagine que vous en avez parlé avec Lady Asha ?

- Sauf votre respect, majesté, simplement Asha. Elle haïrait vous entendre parler d'elle ainsi. Mais oui, évidemment.

- Bien, alors c'est décidé. J'espère être invitée à ce mariage, j'ai toujours rêvé de visiter les Îles de Fer. »

Elle sourit. Le simulacre de Conseil se poursuivit sur des détails techniques d'emblème et de devise. Elle finit par les laisser regagner leurs appartements. Le voyage avait été éprouvant et ce genre de problèmes pourraient être réglés bien plus tard. Elle se retrouva donc seule avec Aegon, une fois n'était pas coutume, et la carte au milieu de la table. Elle y jeta un coup d'œil avant de la replier. Elle s'apprêtait à lui demander de sortir quand elle sentit sa main sur sa taille. Il la fit pivoter, l'appuya contre la table et vint l'embrasser. Surprise, elle mit un instant avant de réagir et de répondre à son baiser. Elle adressa un regard à la porte close et aux colonnades bien ouvertes et posa ses mains sur son torse, qui pour le retenir, qui pour l'écarter. Il darda ses yeux dans les siens et se fendit d'un sourire. Il passa une mèche de ses cheveux derrière son oreille et se dirigea vers les jardins. Elle cligna des yeux et le suivit. Il lui tendit son bras. Elle le regarda sans comprendre tandis qu'il saluait distraitement des courtisans en promenade.

« C'était quoi, ça ?

- Je ne vous savais pas gênée par ce genre de choses.

- Je ne le suis pas, » se défendit-elle en fronçant les sourcils. « Vous n'êtes pas si démonstratif d'ordinaire, c'est tout ce que je constate.

- Nous nous marions dans à peine deux jours. Si je n'ai pas le droit d'embrasser ma fiancée, ce n'est pas d'une reine dont ce monde a besoin mais d'une leçon de mœurs.

- Vous avez abandonné votre histoire de bonne équipe.

- Non. Disons que nous formons une… Très bonne équipe. »

Son sourire se fit légèrement tordu, indéchiffrable. Elle secoua la tête, faussement agacée et resserra sa prise sur son bras. Une très bonne équipe. En effet. C'était un excellent début. L'idée ne lui paraissait plus si mauvaise, même au détour d'un buisson de roses dorées. Elle sentit leur parfum l'atteindre. Il était lourd – elles fanaient. Comme toutes les fleurs de tous les bosquets de ce jardin. Que penses-tu de tout ça, Willos ? Est-ce que je remplie ma promesse ? Son cœur ne se serra pas, parce qu'elle savait au fond d'elle qu'il lui aurait répondu par la positive. Ce n'était pas encore de l'amour, ce n'était pas de l'amitié, ça n'avait rien en commun avec le lien qu'elle avait eu avec lui, mais c'était quelque chose et elle y tenait. L'attitude du jeune homme lui laissait croire que cette affection était réciproque. Finalement, tout ça n'avait rien en commun avec ce qu'avait été le mariage désastreux de Cersei Lannister.

On avait déplacé des allées, refait l'agencement des rocailles pour accueillir le mariage royal. Tant que l'été subsistait, il fallait que les festivités se déroulent à l'extérieur. Les immenses tables avaient été installées, les tonnelles étaient en train d'être montées. Les premiers étendards s'agitaient mollement, emportés par le vent. Le pourpre et noir des Targaryen et le noir et or des Baratheon. Un mélange étrange, autant graphiquement qu'historiquement. Qui l'eût cru ? Les ouvriers s'inclinèrent profondément devant le couple royal avant qu'elle ne renvoie à leur travail. Ils avaient mieux à faire que de ramper au sol. Elle resta quelques instants immobiles à regarder ce qui serait le théâtre de l'ultime scène et l'ultime acte de son accession au pouvoir. Sa légitimation totale. Deux fauteuils identiques, aussi hauts l'un que l'autre. Bientôt ils porteraient la même couronne, siègeraient sur deux trônes, côte à côte. Une reine et un roi gouvernant ensemble. L'idée paraissait étrange, comme si celle d'une reine pour diriger un royaume ne l'était pas assez. Mais elle lui plaisait.

« Des rumeurs courent sur votre robe.

- Ah oui ? Je ne vous savais pas intéressé par ce genre de choses, » le singea-t-elle. « Il est de mauvais ton de voir la robe de la mariée avant la cérémonie.

- Oh mais je ne doute pas que vous serez magnifique. C'est sur sa couleur que les paris sont ouverts. Blanche, dorée, noire… Rouge. Tout est possible, avec vous.

- Vous ne serez pas déçu, c'est tout ce que je vous dirai.

- Vous ne m'avez encore jamais déçu, chère Lyarra, » dit-il avec une certaine délectation. « Je ne pense pas que vous commencerez à notre mariage. »

Il lui adressa une œillade et se mit à rire. Elle le suivit et acquiesça. Il ne serait jamais déçu. Même lui ne pourrait jamais savoir à quoi s'attendre de sa part – pour ça, il aurait fallu que les dieux l'eussent faite prévisible. Au lieu de ça, ils avaient préféré faire d'elle une boule de feu couvant sous de la glace épaisse. Impossible de savoir quand est-ce que l'on se brûlerait, ni si la brûlure serait douloureuse ou délicieuse. La seule certitude restait celle qu'elle viendrait, irrémédiablement. Baisée par le feu. L'assurance d'Aegon à son égard pouvait sembler hors de propos, lui qui était soumis à son bon-vouloir tant que le mariage n'était pas prononcé. Il pourrait toujours se brûler et s'effondrer. Pourtant, elle était si terriblement justifiée. Le feu ne peut pas tuer un Dragon. Et qu'étaient-ils, tous deux, si ce n'est les deux derniers dragons de Westeros ?