CHAPITRE XXVIII

Le repas terminé, les femmes se réunirent au salon, pour discuter en même temps qu'elles brodaient le trousseau du bébé. L'expression de Georgiana reflétait le bonheur et la tranquillité que provoquait chez elle la présence du colonel. Elizabeth, au contraire, était anxieuse de recevoir les nouvelles de Rosings que, sûrement, son cousin partageait avec Darcy.

« Georgie, comment te sens-tu à le revoir après si longtemps ? – demanda Elizabeth à sa jeune belle-sœur.

- Oh, Elizabeth ! J'ai cru ne plus pouvoir respirer. C'est heureux que, en tant que cousins, nous ayons pu nous écrire durant tout ce temps sans éveiller les soupçons de mon frère.

- T'a-t-il confirmé ses sentiments ?

- Non ! C'est un gentleman honorable, jamais il ne dirait quelque chose qui me compromettrait avant que je ne sois présentée en société. Nous discutons d'autres choses, mais bien qu'il ne me l'ait jamais dit, je sais qu'il m'aime. C'est difficile à expliquer. »

La jeune fille vit le visage de sa belle-sœur se couvrir de douleur.

« Je suis désolée, Georgie, c'est de ma faute si tu n'as pas encore fait tes débuts. Avec ma grossesse, toute cette affaire a été mise de côté. Je m'en veux terriblement, - dit Elizabeth affligée.

- Lizzie, ne te blâme pas, ce n'est pas de ta faute. C'est une grande joie de savoir que je vais être tante, et c'est le plus important, » tenta-t-elle de la consoler en voyant qu'elle était au bord des larmes.

A ce moment, les gentlemen pénétrèrent au salon pour se trouver face à cette situation.

« Un problème ? – s'inquiéta immédiatement Darcy.

- Non, rien, je suis seulement un peu émotive, - répondit Elizabeth plus calmement.

- Préparez-vous à supporter une looongue grossesse, - commenta Mr Bennet à voix basse son gendre.

- Papa… Je suis peut-être enceinte, mais je ne suis pas sourde, » réagit aussitôt Elizabeth.

Le colonel souhaitait passer quelques instants seul à seule avec sa cousine, et suggéra donc qu'elle joue quelque chose au piano, se proposant de tourner les pages de la partition. Georgiana accepta avec plaisir sa proposition, et tous deux se dirigèrent vers l'instrument.

Mr Bennet pris le livre qu'il était en train de lire et s'assis à l'écart de sa fille et son gendre.

« Des nouvelles de ta tante ? – s'enquit Elizabeth, voyant que son époux ne désirait pas apparemment aborder le sujet.

- Oui, elle nous félicite pour ta grossesse, et souhaite que ce soit un héritier mâle… dans sa particulière façon de s'exprimer.

- J'imagine : espérons que cette fille d'origine inférieure soit capable de ce que sa mère n'a pas pu faire, » dit-elle en imitant le ton de Lady Catherine.

Darcy ne put retenir un éclat de rire, s'attirant les regards étonnés de ses compagnons.

« Que dit-elle encore ? – continua Elizabeth.

- Je te dirai le reste quand nous serons seuls, - répondit son époux.

- Je vois, - répliqua-t-elle d'un ton peu aimable. – Sûrement ce sont de mauvaises nouvelles, et tu préfères éviter que ta peu raisonnable épouse fasse un scandale.

- Mais je n'ai rien suggéré de tel, » essaya de se défendre Darcy, avant d'être interrompu par son épouse, qui se leva furieuse et sortit de la pièce, sans saluer aucune des personnes présentes.

Darcy resta ébahi, sans savoir exactement ce qu'il avait pu dire pour l'offenser.

Mr Bennet s'approcha et déclara :

« Les femmes sont d'ordinaire difficiles à comprendre, mais quand elles attendent un enfant elles deviennent totalement imprévisibles.

- Je ne suis pas sûr de comprendre la raison de sa colère, - dit un Darcy étonné.

- Fitzwilliam, je ne crois pas que vous devriez le prendre avec tant de sérieux, ou ce seront cinq mois éternels. Je parle d'expérience : ces changements d'humeur vont être constants, et de plus en plus fréquents. Je vous recommande de vous armer de patience et de le supporter comme un gentleman, - lui conseilla son beau-père avec un sourire.

- Croyez-vous que je devrais aller lui parler ? – demanda encore Darcy, confus.

- Le mieux serait de lui laisser le temps de se calmer. Après sa première fureur, elle se rendra compte qu'elle a réagi exagérément. »

Quand tous allèrent se coucher, Darcy se dirigea vers sa chambre.

Elizabeth était peinée de sa réaction. Sa sœur lui avait raconté dans ses lettres qu'elle passait d'un état d'esprit à un autre pour n'importe quelle raison. Mais elle ne pensait pas que cela lui arriverait aussi. Elle attendait donc que son époux la rejoigne pour pouvoir lui présenter des excuses. L'entendant entrer dans la chambre voisine, elle patienta un peu, et quand le valet se fut retiré, elle pénétra à l'improviste dans la pièce.

« Excuse-moi, j'aurais dû frapper, - dit-elle en le trouva à moitié déshabillé. – Préviens-moi quand tu auras terminé. »

Elizabeth allait se retirer, quand la main de son époux la saisit au bras.

« Attends, - lui dit-il. – Tu peux me dire ce que tu veux maintenant. Tu m'as vu moins habillé. »

Les paroles manquèrent à Elizabeth. Elle commença à balbutier des excuses, mais les bras de son époux l'avaient attirée plus près, elle sentait son souffle sur ses joues. Darcy l'embrassa pour la faire taire, et sans attendre sa réaction la mena jusqu'au lit. Il l'assit sur lui et leurs visages se trouvèrent face à face. C'était une nouvelle variante qui valait la peine d'être explorée.

Après huit mois ensemble, c'était la première nuit qu'ils passaient dans la chambre de Darcy. Au matin elle se réveilla fraîche et renouvelée, et se sentit encore mieux quand elle vit que son mari était encore à son côté.

« Bonjour, mon amour, » la salua-t-il en la voyant réveillée.

Elizabeth s'étira avant d'embrasser son époux en guise de salut.

« As-tu bien dormi ? – lui demanda Darcy.

- Très bien, je ne me suis même pas rendue compte que je n'étais pas dans ma chambre. Et toi ?

- J'ai très bien dormi, je te remercie. Dois appeler ta femme de chambre ?

- Pas encore, - bâilla-t-elle, tandis qu'elle nichait sa tête contre sa poitrine et fermait les yeux.

- Lizzie, nous devons parler. Préfères-tu que nous le fassions plus tard ?

- Parle, je t'écoute, - répondit-elle sans ouvrir les yeux.

- Ma tante a arrangé la présentation de Georgiana à Londres. Elle dit vouloir te soulager de cette tâche, vu ton état. Elle a tout organisé pour qu'elle ait lieu à l'occasion du Bal d'Automne.

- Lui as-tu déjà donné ton accord ? – l'interrogea Elizabeth, contrariée.

- Non, je voudrais avoir ton avis. Si tu n'es pas d'accord, nous la reporterons jusqu'après la naissance du bébé.

- Non, s'il te plaît. Je ne souhaite pas que Georgiana continue à se priver des plaisirs d'être présentée par ma faute. Elle a déjà dix-huit ans, et mérite de profiter de sa jeunesse. Cependant, je ne pourrai pas être présente à ce moment.

- Je le sais, je ne t'exposerais pas à un aussi long voyage à cinq mois de grossesse.

- Ce n'est pas pour cette raison que je ne serai pas là, mais parce que Jane doit accoucher en octobre et j'ai promis d'être à ses côtés.

- Je ne me rappelle pas avoir été consulté pour cette décision, - remarqua Darcy, le sourcil froncé.

- Depuis quand dois-je te demander la permission ? – s'offensa Elizabeth.

- Depuis que tu portes mon enfant dans ton ventre ! – s'exclama-t-il, irrité.

- Tu es l'homme le plus buté que je connaisse ! – s'écria-t-elle, se mettant à rassembler ses vêtements. – J'ai promis à ma sœur d'être avec elle le jour le plus important de sa vie, et je ne l'abandonnerai pas. S'il devait lui arriver quelque chose… et que je ne sois pas là… je ne pourrais me le pardonner, » finit-elle en larmes, avant de rejoindre sa chambre.

Darcy ferma les yeux de frustration et se passa la main dans les cheveux. Ce seraient de très longs mois.

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Georgiana se coiffait, avec l'aide de Daisy – elle avait hâte de pouvoir afficher des coiffures plus élaborées. Richard lui avait fait part des plans de sa tante et, bien que ne voulant pas contrarier sa belle-sœur, elle était contente que sa présentation en société survienne plus tôt qu'elle ne l'avait pensé.

Quand elle descendit, elle rencontra son cousin, qui offrit de l'escorter vers la salle à manger. Là, ils retrouvèrent Mr Bennet et Darcy, qui discutaient des nouvelles du journal. En s'asseyant, le colonel demanda :

« Elizabeth va bien ?

- Oui… Elle déjeunera dans sa chambre, - fut la réponse embarrassée de Darcy.

- Quels projets avez-vous pour aujourd'hui, colonel ? – interrogea Mr Bennet.

- S'il ne pleuvait pas, je sortirais à cheval. Je crois en fait que je vais rester à l'intérieur, et profiter d'un bon livre et de la musique, pourvu que l'une de ces dames décide de s'exercer. Et vous-même ?

- Si j'en crois ma fille, j'ai passé trop de temps dans la bibliothèque, aussi aujourd'hui je profiterai des œuvres d'art de la maison.

- Et toi, mon frère ? »

Darcy ne répondit pas – les yeux fixés sur les pages du journal, il ne suivait pas la conversation qui se poursuivait à table.

« Frère… ?

- Mmm… Quoi ? – dit-il distraitement, sans se rendre compte qu'on venait de lui poser une question.

- Fitzwilliam, on voit bien qu'Elizabeth n'est pas à table. Elle ne le laisse pas lire le journal tandis que nous déjeunons, » commenta Georgiana à l'intention de ses compagnons.

Darcy la regarda, et referma son journal.

« Tu disais ? – demanda-t-il ensuite, un rien agacé.

- Que comptes-tu faire aujourd'hui ? – répéta sa sœur.

- Je traiterai ma correspondance dans mon bureau.

- Darcy… toujours aussi amusant ! – se moqua son cousin.

- Il faut bien que quelqu'un travaille pour payer le brandy, » rétorqua Darcy avec acidité.

Le déjeuner terminé, chacun se dirigea vers ses occupations. Georgiana s'exerça brièvement au piano, puis rejoignit la bibliothèque où se trouverait sûrement Richard. Elle entra distraitement, comme ne sachant pas qu'elle le rencontrerait ici.

« Georgie, » dit le colonel en se levant pour la saluer.

Elle lui rendit son salut avant d'aller se placer devant l'une des étagères pour choisir un livre. Richard se tint à son côté.

« Souhaites-tu que je te recommande quelque titre ?

- Non, merci, je préfère chercher, - répondit-elle en gravissant quelques marches de l'échelle permettant d'atteindre les ouvrages les plus hauts placés.

- Je l'ai trouvé ! » s'exclama-t-elle, et en redescendant, elle trébucha.

Richard la rattrapa dans ses bras, gardant leurs corps rapprochés. Ils se regardèrent sans rien dire, et le colonel ne put résister à l'impulsion d'embrasser ces lèvres roses.

A ce même moment, Elizabeth entra dans la bibliothèque.

« Georgiana ! Richard ! » s'écria-t-elle, surprise par la scène.

Les deux coupables se séparèrent rapidement, honteux et mortifiés.

« Georgiana, va donc pratiquer ta musique. Je dois dire un mot en privé au colonel, » ordonna une Elizabeth mécontente à sa belle-sœur.

La jeune fille quitta immédiatement la pièce. Elizabeth dirigea un regard de reproche à Richard.

« Je sais ce que vous me direz, et vous avez entièrement raison, - commença-t-il, tenta de s'excuser.

- Laissez-moi parler, - le coupa-t-elle. – J'avais confiance que vous vous comporteriez en véritable gentleman, mais je vois que j'ai eu tort. Peut-être devrais-je faire part de mes soupçons à Mr Darcy.

- Ne me retirez pas votre confiance. J'assume ma faute, Georgiana n'y est pour rien. J'ai agi sur une folle impulsion, cela ne se reproduira pas.

- Je l'espère. Pouvez-vous imaginer ce qui se serait passé si à ma place, mon époux était entré ?

- Je le sais, ce fut totalement imprudent. Pardonnez-moi.

- J'ose croire que vous respectez Georgiana et le maître de la maison où elle vit. Elle n'est pas encore présentée en société, et quand elle le sera, vous pourrez demander sa main et la courtiser comme un vrai gentleman. Je ne peux vous surveiller tout le temps, aussi il me faut votre parole.

- Vous l'avez, je le jure.

- Très bien. A présent, je dois parler avec Georgiana. »

Elizabeth laissa Richard à ses pensées et s'en fut à la recherche de sa belle-sœur. Elle la trouva dans la salle de musique, perturbée et troublée.

« Je… je suis désolée, Lizzie, - dit Georgiana effrayée, craignant que son frère ne prenne connaissance de l'incident.

- Calme-toi, je n'ai pas à te sermonner. Je te parlerai avec toute la tendresse d'une sœur que j'ai à ton égard. Je connais tes sentiments et également ceux de Richard, mais cela ne justifie pas ce que vous avez fait. Il ne te courtise pas officiellement, ni n'a demandé ta main, ni encore t'a fait part de ce qu'il éprouve pour toi.

- Je le sais. Cela ne se reproduira pas.

- Je sais que cela n'arrivera plus, car j'ai confiance en toi, et seulement pour cela je n'en dirai rien à ton frère.

- Merci, Elizabeth.

- A présent, dis-moi ce que tu as ressenti, - l'interrogea-t-elle ensuite fébrilement, le regard complice.

- Oh, Lizzie ! Cela n'a pas duré longtemps… mais ce fut si agréable ! »

Elizabeth sourit, se rappelant sa propre allégresse lors de son premier baiser avec Darcy, et qu'elle éprouvait encore à chaque fois qu'il l'embrassait.