Interstate 94
- Putain c'est pas vrai ! Ça nous ramène encore dans cette saleté de rue !
Redressé sur son siège, ses mains agrippées au volant et le nez collé sur le pare-brise, Lincoln engagea pour la troisième fois sa voiture sur Astor Street, la rue la plus sordide du centre de Milwaukee, Wisconsin. Il faisait nuit noire et sous la lumière des réverbères, les trottoirs luisaient encore d'une averse passée. De chaque côté se dressaient de vieux immeubles noircis abritant squats aux fenêtres condamnées par des blanches de bois moisies, hôtels miteux aux devantures délabrées, sex-shop aux enseignes fluorescentes et night-club aux portes discrètes.
L'ambiance à l'extérieur était glauque et, assis sur le siège passager, Michael roulait discrètement des yeux pour observer sans y paraître les loubards rasés, tatoués et percés qui, à en juger de leurs regards sombres, semblaient prendre le troisième passage sur leur territoire de cette clinquante berline pour de la provocation. Son index posé sur le bouton de verrouillage des portières, il se tenait près à parer contre toute tentative d'agression.
Loin de telles préoccupations, Lincoln semblait totalement hermétique au degré de criminalité ambiant et ne cessait de pester contre le manque d'indications routières. Depuis qu'ils avaient quitté la patinoire du Bradley Center de Milwaukee, où ils avaient assisté à la finale de hockey opposant les Admirals régionaux aux Blackhawks de Chicago, cela faisait près d'une demi-heure qu'ils tournaient dans le centre-ville à la recherche de la voie d'accès à l'Interstate 94, l'autoroute qui les ramènerait chez eux en à peine plus d'une heure.
- Non mais c'est pas possible ça ! maugréait Lincoln. Une autoroute ça doit être indiquée partout et de manière évidente ! Et cette saleté de GPS qui pouvait pas attendre encore un peu avant de claquer !
Il donna une tape rageuse sur le petit appareil qui avait rendu l'âme une semaine plus tôt.
- Si tu veux mon avis, intervint Michael, je pense qu'on s'est trompés peu de temps après avoir quitté la patinoire et qu'on a dû partir à l'opposé de la bonne direction. Tout à l'heure on a traversé une rivière qu'on aurait pas dû croiser.
- Et c'est maintenant que tu le dis ! s'énerva Lincoln.
- Eh ! T'en prends pas à moi ! se défendit Michael. C'est toi qui avais insisté pour être l'organisateur du voyage, t'avais qu'à mieux préparer ton itinéraire !
Le pied à peine posé sur l'accélérateur, Lincoln marmonna dans ses moustaches tandis que la voiture déambulait à dix à l'heure dans la rue sous les regards toujours plus hostiles des riverains.
- Bon, par où je vais maintenant ? finit-il par demander. Peu importe la direction que j'essaie, on en revient toujours ici. Si ça se trouve cette ville est un labyrinthe ensorcelé, souffla-t-il d'une voix sombre.
- Retourne à la patinoire, proposa Michael. On va tout reprendre depuis le début.
- D'accord, je veux bien, mais… c'est par où la patinoire ? On a pas arrêté de tourner dans tous les sens et je t'avouerai que je suis un peu désorienté maintenant.
- Formidable, soupira Michael en portant une main à son visage pour se masser les sourcils avec son pouce et son index. Moi je t'avouerai que je te pensais totalement apte à nous ramener à Chicago et que par conséquent j'ai pas été hyper attentif à l'itinéraire que t'as suivi avant qu'on atterrisse ici.
Un silence tendu s'installa dans la voiture.
- Bon… bah on est perdus je crois, commenta LJ, las et résigné, depuis la banquette arrière où il était avachi, comme écrasé sous le poids harassant de ses dix-neuf jeunes années.
- Merci mon fils ! ironisa Lincoln en lui jetant un coup d'œil par le biais de rétroviseur central. C'est tout à fait le genre de remarques qui va nous aider ! Non, moi je crois qu'il nous reste plus qu'à demander notre chemin.
- Ah oui ? Et à qui ? s'enquit Michael dans un sourire sarcastique. Au dealer là-bas qui arbore un magnifique coup de poing américain à sa main droite ou au type de l'autre côté qui tient un pitbull non muselé ?
- Ni l'un ni l'autre, on n'a qu'à demander à la nana, là-bas…
Lincoln désigna du doigt une femme en minijupe, collant résille et cuissardes en cuir qui roulait des hanches sur le trottoir de droite quelques mètres plus bas.
- Euh… je sais pas si c'est une très bonne idée, hésita Michael. À mon avis c'est une… enfin tu vois.
- Une pute ?
- Je pensais plutôt au terme « prostituée », rétablit Michael en roulant des yeux.
- Ouais bah c'est la même chose. Et qu'est-ce qu'on en à faire que ce soit une pute, elle va quand même être capable de nous indiquer la route à suivre, non ?
- Oui, mais…
Michael n'eut pas le temps d'argumenter. Son frère avait légèrement accéléré pour venir s'arrêter le long du trottoir à hauteur de la femme. Celle-ci resserra l'élastique qui retenait ses longs cheveux bruns, épais et frisés sur le sommet de son crâne et tira sur son débardeur rouge pour approfondir un peu plus son plantureux décolleté tout en s'approchant, aguicheuse, de la voiture. Michael se résigna à baisser la vitre de la portière.
- Salut mes mignons ! lança la prostituée en se penchant pour venir croiser ses avant-bras sur le montant de la portière.
Michael eut une légère grimace en percevant la forte odeur de tabac qui caractérisait son haleine et que le chewing-gum à la chlorophylle qu'elle mâchait ostensiblement ne parvenait pas à couvrir.
- Salut… euh… en fait, on aurait juste aimé avoir un petit renseignement, expliqua-t-il.
- Vous voulez mes tarifs, c'est ça ? devança la prostituée.
Michael écarquilla les yeux de surprise puis secoua vigoureusement la tête.
- Non ! s'offusqua-t-il. Voilà : on est pas du coin et il se trouve qu'on s'est un peu perdus. Est-ce que vous pourriez nous indiquer comment rejoindre l'autoroute ?
- Ouais, je peux. Ça vous fera 50 billets.
- Pardon ? s'étrangla Michael. Vous voulez qu'on vous paye en échange d'un malheureux renseignement ?
La prostituée se redressa et poussa un soupir faussement navré.
- Eh ! Tout se vend et tout s'achète dans la vie mon grand ! se défendit-elle dans un haussement d'épaules. Mais tu sais, susurra-t-elle ensuite en revenant se pencher au-dessus de la vitre ouverte, quitte à payer ça peut être pour des services bien plus agréables et pas beaucoup plus chers !
Elle appuya sa proposition d'un clin d'œil et Michael afficha une mine à la fois indignée d'être pris pour le genre de types que ça intéresserait et purement dégoûtée par tant d'indécence.
- Non, bon, écoutez je vous remercie mais on va se débrouiller tous seuls finalement, se ravisa-t-il au nom de tous les occupants de la voiture.
- C'est vous qui voyez mes biquets. Mais c'est un vrai labyrinthe ce quartier quand on connaît pas. Alors quand vous en aurez fait dix fois le tour en vain, faudra pas hésiter à venir me revoir et promis je… Merde !
La prostituée se redressa subitement et fit trois pas en arrière. À travers la vitre de Lincoln elle avait vu quatre policiers en uniforme surgir d'une ruelle de l'autre côté de la rue. Elle connaissait très bien deux d'entre eux, les plus gradés du quatuor qui patrouillaient souvent de nuit dans le quartier, et savait que leur humeur influait beaucoup sur leur ronde. Si elle était bonne, ils se contentaient de surveiller qu'il n'y ait pas de débordements et fermaient gentiment les yeux sur les petits trafics de chacun. En revanche s'ils étaient mal lunés, parce que la machine à café du commissariat était tombée en panne ou parce qu'ils avaient la perspective d'un dîner chez la belle-mère pour le week-end, ils piochaient au hasard un ou deux dealers et quelques prostituées qu'ils embarquaient pour la nuit histoire de se défouler et donner l'illusion que l'argent du contribuable ne servait pas totalement à rien.
- Alors Winnie ? Comment vont les affaires ce soir ? demanda le plus grand et le plus âgé des quatre policiers.
Winonah ne répondit pas. L'agent Kessler traversait la rue escorté de sa suite et au regard et au petit sourire sadiques qu'il présentait, elle savait pour sûr que ce soir il lui fallait quelqu'un à se mettre sous les crocs. Elle aurait bien détallé vite fait si elle n'avait pas été perchée sur douze centimètres de talons aiguilles.
Dans la voiture, Lincoln semblait quelque peu dépassé par les événements, tournant frénétiquement la tête pour regarder tour à tour la prostituée et les flics. LJ laissait les choses se faire, observant la scène en spectateur passif entre ses paupières mi-closes. Michael, accoudé à la portière, avait plongé son visage dépité dans sa main. Ce qu'il avait redouté était tout précisément en train de se produire.
- Qu'est-ce que veulent ces messieurs, Winnie ? interrogea Kessler.
- Ben d'après vous ? répondit Winonah dans un haussement d'épaules désinvolte.
- Non, non, non ! protesta aussitôt Michael en ouvrant rapidement la portière pour sortir de la voiture et se tourner vers les policiers. On ne faisait que lui demander un renseignement.
- Oui, parce que Winnie a tout à fait l'air de tenir l'office du tourisme de la région ! rétorqua Kessler.
Ses trois coéquipiers gloussèrent.
- Vous deux vous descendez aussi du véhicule ! ordonna ensuite l'agent à Lincoln et LJ en tapotant un doigt strict sur la vitre de la portière arrière.
Lincoln coupa le moteur et sortit de la voiture en même temps que LJ. Kessler exigea ensuite que tout le monde dépose ses mains sur la carrosserie de la berline.
- Pourquoi vous nous traitez comme des criminels ? demanda Lincoln tout en obéissant. On a rien fait de mal !
- Bien sûr ! Vous vous êtes seulement organisés une petite virée entre hommes pour venir prendre un peu de bon temps loin de ces dames, feignit d'approuver Kessler. Y a pas de mal à se faire du bien, hein ? lança-t-il à Lincoln avec un clin d'œil faussement complice. Sauf que la prostitution est interdite dans ce pays et ce qu'on adore par-dessus tout ici, c'est arrêter les gros dégueulasses de clients ! asséna-t-il, sévère.
- Mais on est pas clients ! s'agaça Michael. Vous faites erreur là, se rasséréna-t-il ensuite pour ne pas braquer les flics. Y a un gros malentendu.
- Oui, confirma Lincoln. Nous on est simplement venus de Chicago pour assister au match de hockey et en repartant on s'est perdus. On ne faisait que demander notre chemin à cette femme. Dites-leur, vous ! pria-t-il la prostituée.
Winonah resta à le regarder quelques secondes en silence, hésitante. Puis elle porta son attention sur Kessler qui la fixait, attendant qu'elle confirme ou infirme. Elle ouvrit la bouche, hésita encore un peu et finalement pouffa d'un rire forcé.
- M'sieur l'agent ! Me dites pas que vous êtes tenté de les croire ? fit-elle mine de se navrer en secouant la tête, feignant d'être peinée de la crédulité du policier.
Michael et Lincoln étouffèrent un cri d'indignation. LJ laissa tomber sa tête lourdement entre ses deux bras tendus jusqu'au toit de la voiture. Il avait compris qu'il n'y aurait pas de retrouvailles avec son lit douillet de si tôt. Ce n'était pas qu'elle veuille nuire à Michael, Lincoln et LJ mais si elle les disculpait, Kessler les laisserait repartir et c'est elle qu'il embarquerait. Et une nuit passée au poste c'était une nuit de boulot de perdue. Il fallait bien qu'elle mange et paie son loyer, comme tout le monde.
Par la suite, congédiée par Kessler, Winonah ne traîna pas à s'en aller sous les regards assassins de Michael et Lincoln qui, comme LJ, étaient maintenant en train de se faire passer les menottes aux poignets.
- Je rêve ! C'est insensé ! murmura ensuite Michael après avoir lâché la prostituée des yeux. Croire la parole d'une fille de joie plutôt que celle de trois honnêtes citoyens… Tu vois, c'est pour ça que je voulais pas qu'on s'adresse à elle, lança-t-il à son frère, irrité, par-dessus le toit de la voiture. Si des flics passent au moment on est fichus !
- Désolé ! Je savais pas qu'il était interdit de causer à une pute ! se défendit Lincoln.
- Silence ! réclama Kessler. Et en route !
Il se mit à marcher en direction de la ruelle par laquelle il avait débarqué. Chacun escorté par un agent, Lincoln, Michael et LJ se résignèrent à le suivre jusqu'à ce que le premier réalise une chose importante et s'immobilise soudainement, obligeant les autres à en faire de même.
- Il est hors de question que je laisse ma bagnole toute seule ici ! prévint Lincoln. À tous les coups je vais la retrouver incendiée ou dépecée vivante !
- C'est pas mon problème, lui fit savoir Kessler avant de se remettre en route.
Mais Lincoln refusa de faire un pas de plus et pesa de tout son poids et de toute sa force pour se souder au sol. L'agent qui se chargeait de lui se trouva bien incapable de le faire bouger d'un centimètre. Kessler se retourna pour fixer Lincoln et devant son regard déterminé, il poussa un soupir.
- Très bien, concéda-t-il en s'approchant de lui. Passez les clefs à mon collègue il va se charger de la ramener au poste.
- Sont dans ma poche les clefs, indiqua Lincoln.
Kessler les récupéra et les donna à son subalterne dont il prit le relais auprès de Lincoln.
- Faites gaffe, elle est toute neuve et c'est une boîte auto', indiqua ce dernier au flic qui s'en allait vers son bébé carrossé.
oOo
Une dizaine de minutes après avoir regagné les deux voitures de patrouille qui étaient garées dans la rue parallèle à Astor Street, tout le monde avait débarqué au commissariat central de la ville. Toujours menottés, Michael, Lincoln et LJ avaient étaient installés sur trois chaises en face du bureau de Kessler qui s'était chargé d'enregistrer leur arrestation. Il avait pris notes de leur identité et relevé leurs empreintes digitales.
À présent il leur annonça qu'on devait leur tirer le portrait.
- On a pas le droit à un coup de fil normalement ? demanda Michael.
- Si mais vous le passerez après les photos, indiqua Kessler en se levant de sa chaise.
- Moi je préférerais le passer maintenant, ça évitera une perte de temps à tout le monde.
- Bon, vous n'avez qu'à le passer pendant qu'on photographie les deux autres.
Kessler amena son téléphone sur le bord du bureau, en face de Michael.
- Tenez, appelez donc votre avocat, vous allez en avoir besoin.
- C'est pas mon avocat que je vais appeler, souffla innocemment Michael en attrapant tant bien que mal le combiné du téléphone avec ses deux mains reliées l'une à l'autre. C'est Frank Tancredi.
- Le gouverneur de l'Illinois ?
Kessler éclata d'un rire gras tandis que LJ et Lincoln se redressaient d'un coup sur leur chaise, se sachant désormais tirés d'affaire.
- Vous voulez pas carrément appeler le président des États-Unis pendant que vous y êtes ? ricana le policier.
- Pourquoi faire ? Je suis pas son gendre à lui, ça m'étonnerait qu'il ait envie de me venir en aide. En plus je connais pas son numéro.
Kessler s'arrêta subitement de rire devant le sérieux apparent de Michael qui commençait déjà à composer le numéro. D'un geste vif il lui arracha le combiné des mains et le reposa rapidement sur son support.
- Le… le gouverneur Tancredi est votre beau-père ? balbutia-t-il dans un murmure.
- Je veux que c'est son beau-père ! confirma Lincoln dans un élan triomphal. Et vous, vous allez vous retrouver à faire la circulation ! prédit-il en pointant un doigt menaçant vers Kessler.
Il eut ensuite un grognement guttural, savourant la revanche. Kessler avait pâli et il passa une main nerveuse sur son visage tout en retournant s'asseoir derrière son bureau. Il prit une profonde inspiration puis releva la tête vers Michael, Lincoln et LJ en même temps qu'il déposait ses avant-bras sur son sous-mains.
- Bon… euh… on va tout reprendre depuis le début, déclara-t-il. Et cette fois tâchez d'être clairs dans votre récit ! ordonna-t-il avec mauvaise foi.
oOo
À peine cinq minutes plus tard, Michael, Lincoln et LJ étaient dehors, blanchis et libres comme l'air. Ils reprirent place dans la voiture de Lincoln qui patientait sagement sur le parking du commissariat et ce dernier démarra. Il attendit qu'une voiture de patrouille sorte avant lui et se mit à la suivre.
- Dis-moi Mike : est-ce que je t'ai déjà remercié d'avoir épousé Sara ? demanda-t-il gaiement.
- Non, répondit Michael. Mais en même temps y avait pas de raison, c'est pas pour toi que je l'ai fait.
- Ouais, ben n'empêche que ça nous est à tous bien utile ! se félicita-t-il.
Lincoln suivait toujours de près la voiture de patrouille qui, gyrophares dansants, leur ouvrait la voie jusqu'à l'entrée de l'autoroute.
