C.S


The Jezabels - Look Of Love

Emily venait régulièrement nous voir. Elle prenait un plaisir incompréhensible à sortir les deux monstres que Bob et James étaient devenus. Encore le premier pouvait être raisonné avec beaucoup de patience et d'explications. Mais le second était une vraie teigne, d'une inconscience absolue et têtu comme une mule corse. Je commençais à me dire que marier le nom de Fitch à celui de James avait été peut-être une erreur.

« Ne vient pas te plaindre, dans les deux cas, tu étais averti. » C'est ça, moquez-vous, les deux sœurs.

Emily vivait toujours à New-York. Elle était maintenant une photographe très connue et respectée. Ses clichés s'étalaient sur les sites internet des journaux du monde entier et ses expositions devenaient de vrais évènements.

Un soir assez tard, un appel en visio apparut sur l'écran souple du salon.

« Emily, je suis content, comment vas-tu ? Tu es où ? Chez-toi ou au bout du monde ». Chaque appel d'Ems me mettait dans une joie immense, pas besoin de la décrire.

« Ca va bien, Ju, vraiment bien. Je suis chez moi. » Son regard, je le trouvais un peu changé, il ne rayonnait pas mais il semblait moins triste, une lueur différente. Par contre son front plissé et ses lèvres fermées disait tout autre chose.

« Toi, tu as à me parler. Et je ne dois pas appeler tout de suite Katie, c'est ça ? »

« Un peu, juste 5 minutes avec toi, avant Katie. » Elle avait son visage grave et sec de baroudeuse qui ne la quittait plus depuis bien longtemps.

« Ok, explique à ton ami. » Elle mit deux, trois secondes avant se lancer.

« Voilà, j'ai accepté de faire des photos d'un book d'une jeune comédienne. Tu le sais d'habitude je ne fais pas dans le portait de personnalité et encore moins dans le glamour mais son agent a beaucoup insisté. « Elle est anglaise comme vous, elle débute, elle adore votre travail. Rencontrez-la au moins. » J'ai cédé. La fille est vraiment sympa, j'ai fait les photos. Ju, je ne m'en suis aperçu qu'après mais ce sont les mêmes que j'avais faîtes pour Naomi, les mêmes poses, la même lumière. Quand elles se sont affichées sur l'ordi, j'ai cru que je m'étais trompé. Ju, je ne sais pas quoi faire. »

En l'écoutant, j'ai eu le fol espoir qu'elle redevienne heureuse.

« Tu es troublée, je comprends, mais cette fille, elle te plait ? Ce n'est pas le hasard si tu as réalisé ces photos, si inconsciemment, tu lui as fait prendre les mêmes poses. » Il fallait bien poser cette question. « Ems, tu crois que tu es tombée amoureuse ? »

« Je ne sais pas, je suis paumée. Elle m'a fait rire. Nous avons un peu flirté. »

Je la voyais rêveuse.

Elle voulut se reprendre. « J'ai envie de tout effacer. » Mais pas suffisamment. « Pourtant elle semblait si heureuse de poser pour moi, elle m'a remercié mille fois. Ce serait la décevoir terriblement. »

Je le lus dans ses yeux ...

« Surtout que ces photos, Ju, depuis celles de Naomi, je n'en ai pas réalisées de plus belles. Elles sont uniques. J'ai fait un sacrément bon travail. Et c'est vrai, je l'ai trouvée jolie. Elle est fragile mais déterminée, intelligente et pas orgueilleuse, pas comme ces petites connes d'actrices que je croise parfois. Elle est douce et très humaine.»

… ils exprimèrent une tendresse infinie.

Je souris. « Emily, je suis heureux pour toi, car après cette description, je crois que la question ne se pose plus. »

« Mais Ju, je ne peux pas. Naomi est toujours avec moi. Le jour, je l'imagine marchant à mes côtés, où que je sois, ici ou dans un bidonville. Même sous les bombes, elle est avec moi. La nuit, je sens son odeur, il m'arrive même de croire que sa peau touche la mienne. Ju, comment pouvoir aimer quelqu'un d'autre quand on aime comme ça. Elle est ma vie.»

« Ems, écoute, Naomi m'a dit … » Putain c'était dur d'en parler. « Naomi m'a dit le jour où elle nous a quitté que tu ne pouvais pas vivre sans amour. Ems, elle le sait, où qu'elle soit, elle sait que tu l'aimes mais elle veut ton bonheur. Ems, comme tu veux le sien, comme je veux celui de Katie. Prouve-lui que tu peux vivre et être heureuse. Tu ne l'oublieras jamais, mais je suis sûr que voir ton sourire renaître, la rendra plus forte et ainsi elle pourra être en paix et te protéger encore plus. Elle avait besoin de savoir que tu vivrais. Ce soir-là, elle ne souhaitait que ça. »

Katie me regardait, dans depuis l'encadrement de porte, elle pleurait comme Emily, comme moi, comme Naomi qui était là avec nous, dans nos cœurs.

« Ems, pour elle, pour toi, ne te referme pas et puisque tu as un signe, fait confiance à ton cœur. »

« Ju, j'ai eu si mal toutes ces années. …. C'est vrai que pendant le shooting, j'étais bien. Tu crois que … » Elle hésitait, puis d'une petite voix. « Ok, je vais l'appeler pour lui montrer les épreuves. »

Katie passa devant la caméra. « Je t'aime ma sœur, je t'embrasse, je suis heureuse pour toi. Je suis sûre que ça ira et ma foi, si elle est si sympa, amène-la nous, d'accord ? On l'adoptera. Au fait, elle est connu cette actrice, elle s'appelle comment ?»

« Carter Stevens. »


Internet me donna toute sa carrière. Jeune comédienne londonienne de 20 ans, qui joua dans une série anglaise qui connut un énorme succès et qui maintenant voulait lancer sa carrière aux USA à travers la télé et le cinéma, Hollywood, quoi.

Je m'aperçus que des dizaines de sites, blogs, pages Facebook lui étaient déjà consacrés.

Emily l'invita chez elle pour voir les résultats de leur travail. De ce jour, Carter ne la quitta plus.

La série de photos dès sa sortie fit, en quelques clics, le tour du monde.

J'avais les originaux papiers des clichés de Naomi qu'Ems ne voulut pas garder près d'elle après le départ de Naomi. Effectivement elles étaient similaires mais là ou Naomi était diaphane, presque irréelle, d'une beauté magique, Carter apportait une personnalité plus marquée, son regard noir était profond mais avec une réelle délicatesse. Son corps blanc éclairé par une lumière naturelle, prenait des poses lascives, très suggestives sans rien montrer, qu'une épaule ou une hanche et pourtant sa sensualité était intense. Ses cheveux bruns encadraient un visage fin, en amande, que terminait un petit menton volontaire. Mais c'est son sourire qui était remarquable, à la fois franc mais très doux, porté par de fines lèvres rouges et de délicates dents blanches. Il invitait aux baisers et à l'amour.

Les internautes l'appelèrent très vite, la Mona Lisa de la photographie.

On sentait que ces photos avait été faîtes avec un amour immense et que photographe et modèle vivaient une vraie connivence.

Katie me dit que ces photos étaient des tableaux semblables aux Maîtres Flamands. Elle lui rappelait par leur éclairage, la carnation de la peau, « La jeune fille à la perle » de Vermeer.

Elles eurent un succès phénoménal. Les images de Carter Stevens s'étalèrent partout et firent chavirer les cœurs de bien d'hommes et de femmes. On dit qu'elles ornaient des dizaines de millions de fonds d'écran de l'Alaska à la Patagonie, de la Chine à l'Afrique.

Emily partit vivre avec Carter à Los Angeles tout en gardant son appart à NY. Elle était apaisée, moins en colère, cela se ressentit sur son travail qui devint moins noir, plus chaleureux.


Emily Hearn - "Gotta Have Him"

Et puis un jour, elles débarquèrent à Roissy Charles de Gaulle.

Elles étaient arrivées à préserver leur vie privée même si leur relation était connue.

Mais je n'imaginais pas la frénésie autour de cette actrice, entre temps elle avait tourné trois films et une série qui avaient cartonnés. Elle semblait faire le consensus, les jeunes l'adoraient pour ses rôles romantiques et son tempérament engagé et les critiques pour son jeu très naturel et ses interprétations précises. Le voyage était incognito mais il suffisait qu'un fan la repère et c'était dans la seconde, relayé par l'ensemble des réseaux sociaux.

Bref, c'était une star et moi, je dus suivre les indications militaires de son agent pour les récupérer avec la voiture.

Carter au-delà d'être une très jolie fille, était intelligente, pleine d'esprit et je crois, très psychologue. En tout cas, elle aimait Emily, c'était une évidence. Elle n'avait de cesse de s'occuper d'elle, de chercher son regard, de prendre sa main.

Elle portait des petites robes légères, elle ressemblait à une adolescente.

Katie et moi étions ravis de faire visiter à Carter, ce Paris qu'elle ne connaissait pas.

« Paris est la ville de l'Amour, n'est-ce pas Emily ? » Ses yeux pétillaient.

« Oui, chérie, tu as raison, elle est faîte pour les couples amoureux. » Emily lui souriait comme à une enfant qui vient de découvrir son énorme gâteau d'anniversaire.

Les voir marcher toute les deux, dans les rues était un plaisir. D'ailleurs elles ne marchaient pas, elles glissaient sur les trottoirs.

Parfois, les passants se retournaient et se chuchotaient : « Si je te le dis. Elle ressemble Carter Stevens. »

Emily était heureuse, je ne dis pas que l'ombre avait définitivement disparue mais elle s'était considérablement atténuée.

Je comprenais pourquoi, Ems avait pu arriver à la prendre dans ses bras. Carter avait la fraicheur et l'innocence des premiers vrais sentiments. Elle ne calculait pas, elle n'économisait pas sa passion pour Emily. Elle vivait intensément tous les instants. Elle était pure avec une personnalité marquée.

Elle avait en elle une force de caractère indéniable. Elle vous regardait droit dans vos pupilles et vous sondait au plus profond de votre être et une fois rassurait, elle se laissait aller complétement. Elle vous donnez sa confiance totalement.

Katie conquise lui montrait ses tableaux à la galerie.

Emily, en retrait, me jeta un regard. Elle avait compris depuis la première minute que j'étais heureux pour elle et que j'appréciais Carter.

« Elle est parfaite, vraiment Ems, je la trouve extraordinaire. Elle est simple, directe, charmante et elle t'aime profondément. »

Emily se rapprocha de moi, elle posa sa tête contre mon épaule. « C'est vrai, elle est vivante, pleine de joie. Je tiens à elle, elle a réussi à faire taire mes cauchemars la nuit et nous faisons l'amour comme jamais je n'aurais cru pouvoir le refaire. Nous faisons beaucoup attention l'une à l'autre. Son métier est difficile, être actrice, c'est très dur physiquement, psychologiquement et elle si jeune. »

Carter avait soulevé une toile. « Katie, il est magnifique, je te l'achète. »

« Non, Carter, un membre de ma famille n'achète pas un de mes tableaux, je le lui offre. Ce sera mon cadeau pour te remercier d'être ici.»

Carter était émue, elle tomba dans les bras de Katie. Elle avait compris qu'elle était entrée définitivement dans le clan Fitch. « Merci, Katie. » Elle se tourna vers moi. « Merci à vous deux. » Et elle se précipita vers Emily.


Madonna – Celebration

A la sortie de la galerie, deux jeunes filles et un garçon attendaient impatiemment. Ils devaient avoir 16 ans tout au plus.

« Tu vois, c'est elle, j'en suis sûre. »

Avant même qu'ils avancent, Carter les avait repérés et je compris ce qu'était, être une star.

Carter leur sourit et s'approcha d'eux. Je vis leurs yeux s'éclairer d'une lumière incroyable. Ils semblaient réaliser un rêve inconcevable.

« Carter, on t'adore, tu es la meilleure, s'il te plait, on peut prendre une photo. » Ils en pleuraient presque.

Et là, Carter n'était plus une jeune fille, elle était l'actrice la plus aimée au monde. Pourtant, elle garda sa simplicité. Avec une gentillesse inouïe, elle se prêta au jeu des selfies, leur parla pendant que Katie traduisait, signa les autographes et les embrassa avec chaleur.

Et soudain, l'attroupement devint énorme. Les gens criait son nom, l'applaudissait, les portables se levaient. Mais à aucun moment il n'y eu une bousculade ou de la violence. Son regard allait de l'un à l'autre, elle serrait les mains, embrassait les joues. Ils la respectaient, je compris que personne n'aurait osé lui faire du mal. Elle avait dompté la foule, par son seul comportement elle créait une réelle communion avec ses admirateurs. Et là, je la vis, cette aura autour d'elle qui la mettait au-delà de l'humanité et la rendait immortelle. Je comprenais pourquoi les hommes, quand ils avaient la chance de croiser une déesse, lui construisait des temples. Et comment une foule subjuguée pouvait suivre une seule personne jusqu'à la mort.

Un vieux monsieur très digne s'approchât. Il lui baisa la main, et la regardant lui dit : « Mademoiselle, vous êtes mon actrice préférée loin devant Marylin ou Jodie Foster, et votre sourire est parfait. Merci du plaisir que vous nous donnez. »

Elle rit à la traduction de Katie. Elle le prit dans ses bras. « Monsieur, vous savez parler aux femmes, vous êtes un vrai français. »

Emily était tout de même un peu tendue. « Carter, le taxi est là ! » C'est elle qui l'avait appelé, visiblement, elle était rodée. Carter leur fit un dernier signe de la main et s'engouffra dans la voiture avec nous derrière elle.

Katie et moi étions un peu perdus. « Ça va Carter ? » Elle paraissait épuisée.

« Oui, c'est ok. Juste un peu de fatigue, j'ai l'habitude depuis mes 17 ans. Ce n'est pas toujours simple face à beaucoup de monde, il faut contrôler, c'est tout. »

Emily la prit dans ses bras.

J'étais sidéré. « Je n'ai jamais vécu une chose pareille. Tu arrives à contenir cette foule avec une telle facilité. Et ils t'aiment avec une telle passion. »

« Cela me fait un peu peur, non pas qu'ils puissent être violent mais qu'ils m'aiment comme cela sans vraiment me connaître. Ce sont aussi de belles rencontres comme avec ce vieux monsieur. Pourtant, je les aime aussi, ils font partie de ma vie, c'est ma grande famille. »

« Il m'arrive de recevoir des courriers ou des mails poignants de fans qui me disent que grâce à moi, leur vie a changé, que je leur apporte du bonheur. Je ne fais pas que de l'art ou du commerce, je l'ai compris depuis longtemps. J'apporte dans leur quotidien de la chaleur, du plaisir et parfois un but. Je leur appartiens. Quand c'est difficile de tourner à 5h du matin parce que la veille tu as fini à minuit et qu'il fait froid, je pense à une de ces lettres et à Emily. » Elle l'embrassa. « J'aime être actrice et je t'aime. »


Labyrinth Ear – Amber

Le lendemain matin, la presse étalait à la une, pour certains journaux en tout cas, la photo de Carter : « La nouvelle star internationale Carter Stevens découvre Paris avec son amie photographe la célèbre Emily Fitch, accompagnée de sa sœur jumelle et de son mari français. » Et je ne parle pas des réseaux sociaux. Ils sont sacrément bien renseignés.

Je lisais dans la cuisine les articles et appris que certains critiques lui prédisaient l'Oscar.

Nous étions chez mon oncle, ce qui permettait une certaine tranquillité.

Emily me rejoint, j'étais sûr qu'un café lui ferait plaisir.

La tasse fumante fut effectivement bien accueillie.

« Alors bien dormi ? »

« Oui, très bien, Carter dors encore. Cette maison est incroyable, ton oncle a beaucoup de gout. »

« Carter a eu son agent hier soir, il pense que si nous restons sur Paris, ça va être impossible de faire deux pas sans tomber sur un journaliste ou un paparazzi.»

« J'y ai pensé aussi, je propose la maison de campagne. Là-bas, elle sera tranquille, elle pourra se reposer. Comme cela, elle découvrira la vraie cuisine du sud et son soleil. »

Elle rit. « J'allais te le proposer, et puis, on est bien chez toi. »

Je la reprenais. « Non, Ems, c'est chez nous. C'est notre maison de famille. » Elle me remercia du regard. « Sinon, comment tu vis toute cette effervescence ? Tu es, toi aussi, exposée, je vois. »

Elle ramena ses cheveux en arrière et sourit. « Heureusement que mes fans sont moins nombreux et moins fougueux. Au début, cela surprend et puis tu prends l'habitude d'organiser les déplacements en fonction de ces débordements possibles comme avoir en mémoire le numéro des taxis parisiens. »

« D'un autre côté, c'est moi qui ai commencé avec mes photos. Si elles avaient été moins bonnes, aujourd'hui, nous serions dans mon loft de l'Upper West Side et elle ferait du théâtre expérimental sur Broadway.»

Elle regarda la photo de Carter sur le journal. « Je plaisante même sans mes photos, elle serait une star. Elle est très douée, elle sait capter les émotions et les restituer avec justesse, sans excès, ni cabotinage. Sa peau retient la lumière d'une façon incroyable. Mais surtout, elle aime les gens, tu as vu hier comme elle se donnait à eux, c'est extraordinaire cette capacité d'empathie et le public comprends qu'elle ne triche pas. »

Katie vient se coller dans le dos de sa sœur et lui fit un gros bisou. « En tout cas, moi, je l'aime beaucoup. » Elles étaient adorables ensemble, leurs visages l'un contre l'autre.

Elle plissa ses yeux. « Et ces croissants ils sont où ? » Une tête brune apparut à la porte. « Des croissant français, j'en veux moi aussi.»

Autour de la table, un quatuor s'était reformé. Nous nous sommes regardés tous les trois. Nous avons arrêté de manger nos croissants et sans parler, nous avons envoyé des pensées d'amours vers les cieux. Emily s'empara de la main de Carter. Elle la lui serra. « Carter, on va te dire une chose : Nous t'aimons.» Elle nous regarda sans comprendre vraiment mais son sourire nous fit le plus grand bien.


The Eagles - Wasted time

Comment ne pas aimer « la Campagne des violettes » ! Carter n'arrêta pas d'en faire le tour avec Emily, à sentir les fleurs, manger les cerises et se coucher dans l'herbe. Elle jouait à cache-cache avec les jumeaux qui l'adoraient.

Un matin, alors que les twins étaient allées faire des courses avec les monstres, Carter me proposa de marcher le long du sentier qui menait au bois.

« Jules, je voudrais te poser une question, mais si c'est trop intime tu peux ne pas répondre. »

« Aucune question ne me pose de problèmes, Carter, je répondrais franchement. »

Je voyais bien qu'elle se donnait du courage, j'étais intrigué.

« Je sais que tu connais Emily depuis le collège, elle m'a expliqué votre relation très proche, alors je voudrais savoir. Qui est … Naomi ? A-t-elle compté ou compte-t-elle encore pour Emily ? »

J'étais saisi, je ne devais pas me louper. « Avant de te répondre, comment en as-tu entendu parler ? »

« Emily, parfois dans son sommeil, elle prononce ce nom mais c'est triste comme un appel et il lui arrive de pleurer sans se réveiller. J'essaie de la calmer mais je n'y arrive pas. Je n'ai jamais évoqué cela avec elle. Je n'ai pas osé. J'aimerai comprendre, elle semble tellement souffrir dans ces moments-là. »

C'était difficile, comment parler de Naomi à cette fille qui adorait Emily.

« Carter, je vais te dire la vérité mais il faut que tu comprennes que je vais remuer en moi des choses difficiles à exprimer et surtout je ne veux pas te faire de la peine. »

Je pris ma respiration. « Pour expliquer Naomi et leur relation, peut-être devrais-je commencer par ce que Naomi a dit à Emily un soir, c'était hier pour nous : Emily, je t'ai aimé dès la première fois que je t'ai vu, j'avais 12 ans et j'ai mis trois ans, avant d'avoir le courage de te parler. »

« Carter, je les appelais Naomily. C'est la plus forte histoire d'amour que j'ai connue. Elles avaient 17 ans et elles étaient si belles. » Je parlais doucement, lentement. « Je les ai vus se chercher, s'éloigner, s'aimer, pleurer, souffrir mais le jour où elles ont enfin unis leurs mains définitivement, ce fut merveilleux de tendresse et de passion. » Je sentais qu'elle était déstabilisée, je pris son visage dans mes mains.

« Je sais que je te fais du mal, mais cela ne veut pas dire qu'Emily ne t'aime pas, elle a juste vécue une aventure exceptionnelle. Mais tu as raison, si tu l'aimes, tu dois la connaître. »

Elle me regarda avec une telle puissance que j'en fus ébranlé. « Jules, continu, parle-moi d'elles. Si je comprends leur histoire je pourrai encore mieux aimer Emily. » Sa maturité était inouïe. « Elles s'aimaient autant que tu le décris ?»

« Plus, Carter. Vois-tu j'ai une adoration pour Katie et Emily est tout pour moi mais Naomily étaient une seule et même personne. Un jour, j'ai pensé, » ce souvenir me fit sourire, « mon dieu, elles étaient si jeunes, que la jumelle d'Emily, ce n'était pas Katie mais Naomi. »

« Mais que s'est-il passé ? Ou est Naomi ? » Elle connaissait la réponse et je vis ses yeux se mouillaient.

« La vie est une salope, en tout cas c'est mon avis. Naomi nous a quittés, un cancer rapide et sans appel. Elle avait 20 ans. Ce n'était pas que l'amour d'Emily, elle était mon amie, notre amie. Nous étions tous les quatre si liés. » Je ne pouvais pas retenir mes larmes. C'était la première fois que je parlais directement de sa mort. Je pinçais la base de mon nez pour éviter de trop pleurer

« Elles ont vécu des choses uniques, tellement intenses, faîtes de joie et de passion. A son départ, Ems s'est battue, elle n'a pas sombré, pourtant elle avait dans son cœur, une douleur inhumaine. Elle l'a surmontée toute seule, elle l'a fait pour Naomi parce qu'elle ne voulait pas lui faire du mal, la rendre malheureuse. Car, tu vois, pour nous, Naomi vit toujours, ce n'est pas un fantôme, elle est dans nos cœurs jusqu'à notre propre mort. »

Carter était silencieuse, profondément triste pour Emily et mais pour elle également, elle devait d'un coup sentir son amour si banal, si médiocre.

Je ne pouvais pas la laisser comme ça et je le devais pour Ems aussi. « Carter, je peux imaginer ce qui te passe par la tête. Emily s'est réfugiée dans son travail, elle croyait ne plus pouvoir aimer, son regard était toujours triste et puis tu es arrivée. Le soir où je l'ai vu sur mon écran, juste après votre séance photos, se posant toutes ces questions sur les sentiments qu'elle avait pour toi, son regard avait déjà changé. Si elle partage ta vie, ton lit, c'est qu'elle a pour toi, un amour très fort car crois-moi, Emily ne triche jamais. » Je l'ai pris dans mes bras, elle se laissa faire, elle s'abandonna.

« Tu dois être exceptionnelle pour avoir permis sa renaissance. Tu n'es pas Naomi, reste Carter, c'est de cela dont elle a besoin et tu seras heureuse avec Emily car les sœurs Fitch ont un cœur énorme et puis, nous t'aimons.» Je lui souris.

« Je comprends maintenant pourquoi Emily parle tout le temps de toi, qu'elle t'aime tant. Merci cela a dû être difficile pour toi de me raconter cette histoire, tu es bon et gentil. »

« Jules, je l'aime vraiment. » Son regard était franc. « Elle me donne la force d'avancer, elle m'aide et sans rien m'imposer me conseille toujours. Elle est délicate, quand elle m'aime, elle fait attention à moi. Avant les rares hommes ou femmes que j'avais connus étaient violents, ne voulaient que mon corps ou ma célébrité. Dès que je l'ai vu, elle m'a attiré, je la sentais si intelligente, si solide. Je comprends aussi pourquoi, nous n'avons pas fait l'amour tout de suite, il nous a fallu 3 semaines. » Elle rit doucement, elle ramena ses cheveux derrière son oreille, ce geste naturel la rendait irrésistible. « Jules, je vais m'occuper d'elle comme elle sait si bien le faire avec moi, Naomi sera apaisée. »

« S'il te plait, j'aimerais la voir. Pourrais-tu me montrer une photo ? J'aimerai lui dire, qu'Ems, comme tu appelles Emily, sera heureuse avec moi, qu'elle ne s'inquiète pas. »

J'étais abasourdi, je m'attendais à de multiples réactions mais pas à celle-là.

« J'en ai d'autre à la maison ou sur l'ordi mais j'ai celles-ci, si tu veux. » Je sorti mon portable et elle découvrit Naomi. Elle faisait glisser les images de son doigt. « Elle est magnifique. Elles sont magnifiques. » Puis elle s'arrêta sur une. « Vous étiez beaux, vous aviez l'air si heureux, c'était où ? » Et je vis la photo prise dans la remise de Freddy.

« Mon Dieu ! Nous étions si fragiles. Freddy, Cook, puis Naomi. A qui le tour ? » Je regardais Carter, mais je parlais pour moi. « On se croyait invincible, mais nous étions innocents, désarmés face à ces sacrifices toujours plus lourds que réclament la vie. Pourtant nous étions tous des écorchés vifs habitués à la douleur mais elle a trouvé le moyen de nous torturer un peu plus, toujours plus profondément comme par plaisir. »

« Adolescent, j'ai souvent détesté la vie, Carter.»


Wildcat! Wildcat! - Nothing Below

Sur le chemin du retour des perdrix se sont envolées de buissons vert et piquants. Combien de temps avant qu'un chasseur ne les tue ?

Je m'avachis sur une chaise de la terrasse. Je pensais l'avoir terrifiée mais au contraire, elle restait près de moi en me prenant les mains.

« Excuse-moi, je suis ridicule. J'ai un vieux contentieux avec la vie et sa copine la mort. Parfois, il faut que ça sorte. Je vais avoir 30 ans et j'agis comme quand j'en avais 17. »

« Ne t'excuse pas, moi aussi j'ai la haine parfois. En fait, quand j'ai dit que je n'avais eu que des relations violentes, ce n'est pas vrai. J'ai eu un petit copain, je n'avais pas encore 15 ans. Il était gentil, il s'appelait Jeremy. Je l'aimais beaucoup. Il avait une mobylette orange. Ma mère m'interdisait de monter dessus mais bien sûr, je n'obéissais pas. J'aimais me serrer contre lui et sentir le vent dans mon visage. On était très pudique, je le regrette aujourd'hui, j'aurais dû l'aimer comme une femme. » Son regard se ferma. « Un chauffard l'a écrasé contre une barrière et ce salaud ne s'est même pas arrêté, il la laissé mourir sur la route, tout seul. Il venait me voir ce soir-là. Pendant des semaines, je me suis mise à ma fenêtre en espérant qu'il apparaisse. Le psy a dit à ma mère que je devais avoir une activité. Le théâtre m'a permis d'exprimer ma souffrance, il m'a apaisé. Mais depuis que je suis avec Emily, je me sens protégée par notre amour, tu comprends. »

« Oui, Carter je comprends, moi c'est le travail, les livres qui m'empêchaient de penser quand j'ai perdu mes parents. Et puis j'ai rencontré mes amis à Bristol, Emily et surtout Katie, c'est elle qui me sauve chaque jour. »

Son visage reflétait de la gratitude. « Je n'en avais jamais parlé à quiconque, mais avec toi, je ne sais pas, j'ai l'impression qu'on peut tout te dire. »

« Est ce que cela te plairait de sentir à nouveau le vent sur ton visage ? »

Je sortis ma vieille 400, une fois de plus, elle ne me laissa pas tomber. J'envoyais un texto à Katie.

La journée était belle, le soleil chaud, Carter écartait les bras comme pour s'envoler. Puis à chaque virage un peu serré, elle s'accrochait à moi en criant. Je l'entendais chanter à tue-tête. Elle avait un don, elle communiquait sa joie. Je me sentais léger et euphorique.

Nous avons pris les petites routes qui serpentent au pied du Luberon, traversé les vieux villages que les guides qualifient de plus beaux de France. Au bord d'un étang, nous mangeâmes en riant des glaces dont le chocolat nous coulait sur le menton.

Lorsque nous sommes rentrés, tous les nuages avaient disparu.

Elle sauta de la moto, me prit la main et m'entraina en courant vers Katie et Ems.

Elles nous attendaient souriantes, devant de grands verres d'orangeade, installées dans les fauteuils d'osiers de la terrasse que les jumeaux avaient transformé en chantier d'autoroute, enfin je le déduis en voyant toute la terre étalée sur les mallons.

Carter se pendit à mon cou. « Merci pour la promenade, Jules. »

« Tout le plaisir a été pour moi, miss Stevens. » Elle me fit un gros bisou sur la joue.

Elle se tourna vers Katie et Ems. « Vous devez le garder, voire l'attacher, il ne faut pas qu'il s'échappe. »

Elles prirent ce petit air sadique qui leur allait si bien. « Ne t'inquiète pas, notre philtre est plus puissant que le sien mais on lui laisse croire le contraire, » persifla Katie.

Je fis un geste de dépit. « Mais enfin, combien de fois dois-je le dire ? Je suis un prisonnier volontaire. » Elle vint se blottir contre moi. « Et, moi ton esclave, Maître. »

Vivement que la nuit arrive.