CHAPITRE 27

Loki avait réussi à tenir tête jusqu'au retour à Arendelle. Elsa, soucieuse de ne pas provoquer de crise, qu'elle soit diplomatique ou météorologique, s'était retenue de le geler sur place lorsqu'il avait refusé de répondre à ses questions. Il l'avait bien vu dans son regard, qu'elle avait envie de l'étriper, et, même s'il avait aussi vu une pointe d'amusement, il était resté sur ses gardes pendant le reste de la visite.

Elsa était occupée. En rentrant, elle avait découvert que les préparatifs du mariage, sous le commandement de Raiponce, avaient énormément avancé. La moitié du travail était faite. La reine s'était donc attelée à boucler au plus vite le reste.

Olaf n'avait pas changé pendant le temps où ils étaient partis. Il parcourait toujours les couloirs en quête d'armures avec lesquelles discuter et de serviteurs à amuser. Et, récemment, il était tout le temps accompagné par son nouveau plus fidèle compagnon : Pascal, le caméléon. La seconde surprise avait été de découvrir qu'Eugène et le reste de la famille royale coronienne étaient arrivés. Ce qui donnait l'impression qu'il y avait un milliard de personnes au palais, et que si on voulait aller quelque part, il fallait raser les murs pour ne pas rentrer dans quelqu'un.

Loki s'était donc réinstallé dans sa chambre avec un certain plaisir. Il se doutait bien que dès qu'elle aurait un moment, Elsa allait lui retomber dessus pour le bombarder de questions à propos de ses origines ou bien des autres mondes. Mais pour le moment, elle était vraiment accaparée par la masse de travail et de courrier. Anna, qui s'était découvert un nouveau côté responsable pendant la maladie de sa sœur, l'aidait au mieux.

En clair, tout allait bien.

C'était sans doute ce qui dérangeait le plus le dieu de la malice. Que tout aille parfaitement. Son rôle à lui, c'était de changer cet aspect de la vie. Pourtant, il n'en avait pas vraiment envie. Mais il changea d'avis lorsqu'Elsa déboula dans sa chambre, l'après-midi même de leur retour, et le somma de la suivre. Aie… fut la première chose qu'il pensa en se disant qu'elle avait dû trouver un créneau pour mener un interrogatoire en bonne et due forme. Lorsqu'elle l'entraîna dans son bureau personnel, et qu'il y découvrit Raiponce, il se demanda s'il ne faisait pas fausse route. Et, lorsque son regard tomba sur le corbeau asgardien qui croassait en se promenant tranquillement sur la table, il se dit que quelque chose clochait vraiment.

— Tu lui fais confiance ? demanda la princesse brune.

Elsa lui lança un regard qui en disait long, mais garda le silence. Au lieu de cela, elle attrapa le parchemin qui avait été posé sur la table, et le lui tendit. Il le déroula. Un pigeon, enfermé dans une cage non loin, roucoulait doucement.

La reine n'est pas ressortie. Aucune nouvelle de son rétablissement. Les préparatifs avancent toutefois avec la princesse de Corona. La journée du mariage pourrait être la meilleure date d'attaque.

— Qu'est-ce que vous en pensez ? demanda Elsa, anxieuse.

Il leva un sourcil en la regardant.

— Vous connaissez le destinataire ?

— Non.

— C'est un pigeon de votre volière ?

— Non.

Il croisa les bras, et commença à marcher de long en large en réfléchissant à voix haute.

— Le message vient d'ici. Il a été envoyé par quelqu'un de la ville, puisque cette personne n'est pas au courant de votre guérison. Il ne fait pas partie du personnel du château, sinon, il aurait utilisé votre volière. On a pu retrouver la maison de laquelle l'oiseau a été lancé ?

Raiponce secoua la tête en signe de dénégation.

— Je n'ai pas essayé, en fait. Les pigeons sont des messagers à sens unique.

Il grogna dans sa barbe, et maudit la technologie préhistorique des Arendelliens. Il y avait un complot à l'œuvre. Quelqu'un en voulait à Elsa. Et, quoi qu'il puisse en dire, ça l'inquiétait.

— Donc… on ne connaît pas le titre de la personne à qui c'était destiné. On ne sait pas si c'est un roi, un prince ou un comte. Mais, dans la mesure où il va attaquer, cela veut dire qu'il a une armée. Qui sont vos ennemis ?

— Arendelle n'en a pas, répondit la blonde.

Il ricana, sarcastique.

— On voit que vous n'avez pas été entraînée à penser avec dix coups d'avance.

Il redevint sérieux.

— Mais je ne parlais pas d'Arendelle. Je parlais de vous. Qui avez-vous pu blesser, tuer, humilier, etc. ?

Elle baissa les yeux, et laissa ses pensées vagabonder.

— J'ai récemment signé la relance du commerce avec Weselton… donc ils n'ont pas de raison de m'en vouloir. À part peut-être le duc, qui était présent à mon couronnement, et qui voulait m'éliminer…

— Voilà, l'encouragea-t-il. Là, c'est mieux. Et sinon ?

— Eh bien…

— Hans, glissa Raiponce à ce moment.

Loki leva un sourcil à nouveau. Il entendait souvent parler de ce Hans, sans qu'on ne lui ait jamais raconté ce qui s'était réellement passé.

— Il voulait prendre le trône, expliqua Elsa à son intention. Au début, il avait prévu de se marier avec Anna…

— Puis de vous éliminer juste après dans un « accident », devina Loki.

— Mais quand il n'a pas réussi, il a essayé de m'assassiner directement en m'accusant d'avoir tué ma sœur.

— Et vous l'avez renvoyé chez lui ? demanda Loki, surpris.

Elle lui lança un regard qui voulait dire « qu'est-ce que je devais faire d'autre ? », et il soupira devant tant de naïveté. Elle avait beau voir clair dans son jeu à lui, elle était incapable de deviner ce qui pouvait motiver un prince déchu. Aberrant.

— Il a de la famille ?

— Douze frères.

— Génial ! siffla-t-il.

— Et les trois aînés sont invités au mariage, glissa la princesse brune avec à-propos.

Loki reprit ses cent pas.

— Donc, si on récapitule, le prince Hans, et possiblement le duc de Weselton, veulent vous voir à terre. Il a – ou ils ont – un informateur ici, en ville. Et ils veulent utiliser le mariage de votre sœur pour se faufiler incognito dans la foule et vous massacrer à la première occasion, voire marcher directement sur la ville.

Elsa le regarda droit dans les yeux. Il frémit légèrement, s'employa à masquer son trouble. Maudits yeux bleus magnifiques.

— Conclusion ?

— Vous ne sortez pas du château.

— Pardon ? sursauta-t-elle.

— Toutes vos directives par écrit, à des personnes de confiance, continua-t-il sans faire attention. Voyez le moins de monde possible. Faites le point avec votre sœur et la princesse ici présente. Limitez vos contacts avec les serviteurs. Rien, ou presque, ne doit passer par vous. Apparaissez le moins possible. Laissez les autres se charger des préparatifs. Vérifiez la fidélité et l'armement de vos troupes. Surtout la fidélité. Et entraînez-vous, physiquement et magiquement.

— Et ça servira à quoi ? l'interrogea-t-elle, sceptique.

— Vous gagnez l'effet de surprise. Avant d'apparaître en public pour la cérémonie, débrouillez-vous pour qu'aucune information sur votre retour ne filtre. Rassemblez les citoyens dans un endroit précis. Vous pourrez accueillir les ennemis sur un terrain que vous connaissez, en limitant les dommages collatéraux.

— Ça ressemble à un véritable plan de bataille, ricana-t-elle, amère.

Il haussa les épaules.

— On ne plaisante pas avec la fuite d'informations. Surtout quand…

Il se retint d'en rajouter plus. Il ne voulait pas dire la fin et se montrer vulnérable. Il ne pouvait pas. Il ne devait pas.

En fait, si, il pouvait. Mais il se retenait, par crainte. Il réalisa soudain qu'il avait peur de perdre ce qui était en train de se construire. Son âme sœur, même s'il avait du mal à l'accepter. Et comprit que, pour ne pas la perdre, il était prêt à changer.

Wow. Il devenait vraiment trop sentimental. Il se secoua.

— Surtout quand quoi ? le poussa-t-elle.

Elle voulait qu'il le dise, elle l'espérait, ça se voyait dans ses yeux. Il détourna le menton.

— Surtout quand vous n'êtes pas préparée à une guerre, inventa-t-il en essayant de paraître naturel.

Il laissa un temps de pause. Un ange passa.

— Bon, soupira Elsa. J'imagine que l'on va remettre à plus tard notre excursion à Jö… Jötunheim…

Elle lui lança un regard perçant, qui disait qu'elle n'avait pas oublié. Et qu'elle ne comptait pas oublier. Et il se dit qu'il allait falloir bientôt ressortir les squelettes du placard… ou plutôt, en l'occurrence, l'armure.

— Je vous entraînerai moi-même, ajouta-t-il.

Il se demanda pendant un moment comment il allait lui annoncer qu'il gardait une armure dans l'un des placards de son palais, et qu'elle allait en avoir besoin pour ce qui se préparait. Elle reprit la lettre, inconsciente de son trouble. Il tourna le dos, et, voyant qu'elle ne le rappelait pas, s'éloigna. Alors qu'il refermait la porte, il entendit un léger murmure.

— Tu vois ? Je t'avais dit qu'il allait pouvoir nous aider.

Il sourit, et s'éloigna. Elle lui faisait encore confiance, après tout.

— Oui… dans la mesure où il n'en profite pas, répondit la voix d'Anna.

Loki se figea en plein milieu d'un pas, et, sur la pointe des pieds, revint sur ses pas pour écouter la conversation. Que diable fichait Anna dans le bureau de sa sœur… en sachant qu'elle n'y était pas entrée ?

Il y eut un bruit confus, comme si quelqu'un essayait de s'extirper d'un endroit particulièrement étroit, puis le froissement d'un meuble contre le tapis, et enfin un claquement.

— Aaah, enfin… soupira la rousse. Ça commençait à devenir étouffant. D'ailleurs, il faudrait que tu passes un coup de plumeau de temps à autre, c'est poussiéreux.

Un passage secret, comprit Loki. Ou du moins une cache. Qui avait permis à la princesse d'Arendelle de les espionner… sans doute à la demande de sa sœur. Maligne. Et pas si confiante que ça, visiblement. Enfin, quoique…

Il haussa les épaules. Après tout, tant qu'il n'était pas trop impliqué dans cette affaire, tout lui allait. Et Elsa faisait ce qu'elle voulait…

C'est seulement sur le chemin du retour qu'il comprit ce qui le turlupinait réellement. L'ancien lui se serait investi dans cette guerre. Pas du bon côté, évidemment, mais il se serait investi, rien que pour avoir sa liberté et repartir en cavale. Il aurait tout mis en œuvre pour nuire discrètement aux projets de sa nouvelle reine. Mais cet ancien lui semblait avoir disparu, au profit d'une sorte de semi-dieu mièvre, inhabituellement sympathique et parfaitement atypique. Son ancienne vie le dégoûtait presque, et il se trouvait lui-même ridicule à essayer de s'emparer du monde.

— D'accord… marmotta-t-il pour lui-même. Je suis vraiment malade…