Vendredi 2 mars

Il est plus de 5 heures du matin lorsque je rentre chez Hank, littéralement épuisée. J'ai passé toute la nuit à marcher et réfléchir, espérant que cette promenade nocturne m'aide à y voir plus clair. Malheureusement pour moi, il n'en est rien. Absolument rien du tout. Bien au contraire, cette balade n'a fait que confirmer mes nombreuses craintes et mes innombrables doutes. Je dois me rendre à l'évidence, je ne peux plus continuer ainsi.

D'autant plus que mes agissements font du mal et impactent fortement mon entourage. En premier lieu, Hank. C'est d'ailleurs lui que je trouve sur le canapé lorsque je rentre. A en voir son visage, je comprends qu'il n'a pas dormi de la nuit :

- Je t'ai prévenu que je rentrais un peu plus tard.
- Je ne pensais pas qu'un peu plus tard signifiait toute la nuit.

Encore une fois, mon comportement lui cause du tort. En silence, je m'installe à ses côtés, hésitant à lui révéler la vérité :

- J'ai pensé que tu étais chez Jay alors je l'ai contacté pour savoir si tout allait bien.

Je ne réponds rien :

- Quand il m'a dit que tu n'étais pas chez lui, tu sais à quoi j'ai pensé ?

Bien sûr que je sais à quoi il a pensé. J'y pense pratiquement tous les jours :

- J'avais besoin de prendre l'air, murmurais-je.

Je ne crois absolument pas en ce que je dis, et je sais qu'il en est de même pour Hank.

- Il faut que tu me parles Erin.

Par où commencer ? Je n'en sais strictement rien. Il y a tellement de choses à dire que je ne sais par quoi débuter :

- Tu ne vas pas tenir indéfiniment comme ça, et moi non plus.
- C'est juste que…. Je suis fatiguée, vraiment fatiguée de tout ça … J'ai juste envie de m'en aller d'ici.

Je l'ai enfin dit. Pas explicitement, mais je sais que le message est passé lorsque je vois le visage de Hank se raidir. Néanmoins, il fait mine de ne pas saisir et me demande :

- T'en aller ?

Je sais qu'il a compris, mais il veut me l'entendre dire. Depuis un bon moment déjà, il essaie, parce qu'il connaît mes intentions depuis le début même si j'ai tenté de les lui cacher :

- J'ai juste envie de partir et ne plus revenir. Quand je vais me balader, je ne pense qu'à ça.

Il me fixe les sourcils froncés :

- T'y as pensé cette nuit ?
- J'y pense jour et nuit, lui avouais-je. Je cherche une manière de m'en aller mais sans faire trop de peine à mon entourage. Alors j'essaie de tout faire pour partir d'ici sans faire trop de dégâts.
- Tu sais que même si tu te comportes comme la pire des garces, ta mort restera toujours aussi douloureuse pour nous ? Et tu sais que ce n'est pas, non plus, en nous achetant des dizaines, des centaines de choses que allons mieux surmonter ta mort ?

Je hausse les épaules, ne trouvant rien à répondre :

- T'as pensé à en parler à quelqu'un ?
- Je l'ai fait, mais ça n'a rien changé Hank, et ça ne changera rien. Des personnes sont mortes et vont bientôt mourir par ma faute. Rien ni personne ne pourra y changer.
- Personne n'est mort par ta faute Erin. Camille est morte parce que Carl et Bunny ont obligé une gamine de 4 ans à choisir entre tuer sa propre mère ou Camille. Quant à Bunny et tous ses acolytes, ils vont mourir parce qu'ils ont commis des crimes horribles et parce que la justice en a décidé ainsi.

Tout ça, je le sais. Pourtant, la culpabilité est toujours autant présente :

- J'ai parlé avec le docteur Charles, et si tu as besoin de parler, il est là. Je sais que ça ne va pas changer le cours des choses, mais ça peut t'aider Erin, j'en suis certain. Toutes les questions que tu te poses, il pourra t'aider à y répondre.

Personnellement, je n'en suis pas aussi sûre. Mais j'acquiesce tout de même. A contrecoeur, et Hank le voit bien. Il se saisit alors de mes mains et me fixe le regard suppliant :

- S'il te plaît Erin, essaie de le faire pour moi. C'est tout ce que je te demande.

Je lui fais alors la promesse. Pas dans l'immédiat, mais je le ferai. On continue de discuter encore quelques minutes, puis je décide d'aller me reposer.


Point de vue externe

Samedi 3 mars, 18h 00

- Bonjour messieurs. Vous êtes bien Hank Voight et Jay Halstead ?

Assis dans une salle d'attente, les deux hommes acquiescent face au médecin qui se tient face à eux :

- Vous pouvez me suivre ?

En silence et sans poser de questions, Jay et Hank se lèvent de leur siège puis suivent le médecin. Celui-ci les conduit dans une pièce isolée dans laquelle une grande fenêtre leur permet d'apercevoir Kaely :

- Je suis le docteur Harry et c'est moi qui m'occupe de Kaely. Je ne sais pas si Erin vous a expliqué le déroulement de la thérapie, mais en temps normal, nos patients sont interdits de visite. Le souci est que Kaely ne mange plus depuis qu'elle est arrivée ici, c'est-à-dire depuis hier matin. Du moment que la thérapie met en danger un patient, nous devons automatiquement la stopper. C'est pour cette raison qu'une réunion a eu lieu ce matin avec mes collègues et le directeur du centre. Nous avons longuement discuté et nous avons pris la décision de déroger à la règle principale espérant ainsi pouvoir aider Kaely du mieux possible.

Le médecin continue de leur expliquer en détails la situation. Sans la moindre hésitation, Jay et Hank acceptent ce que leur propose le docteur Harry. C'est ainsi que plus d'une demi-heure plus tard, Hank et Jay sont assis aux côtés du docteur. A quelques mètres d'eux, est installée Kaely qui a déhç l'air blasé, avant que l'entrevue ne commence :

- Kaely, est ce que tu peux me dire comment tu sens maintenant ?
- Bien, acquiesce-t-elle.
- Donc être en présence uniquement d'hommes ne te dérange pas ?

Elle secoue son visage de gauche à droite :

- Pas plus que ça.

Le docteur Harry continue de l'interroger. Mais Kaely ne faillit pas, comportement dont se doutait le docteur et que l'adolescente lui confirme

- Je ne mange pas parce que je n'ai pas besoin d'être ici et que vous m'empêchez de voir ma mère. Sinon, je vais très bien, lui fait-elle remarquer.
- Si tu souhaites voir ta mère, tu le peux, lui annonce alors le médecin.

Kaely fronce les sourcils, hésitant à le croire :

- C'est sérieux ?
- Très sérieux. Ta mère est là et tu as le droit de la voir.

Kaely accepte sans aucune hésitation. Quelques secondes plus tard, Erin entre dans la pièce et s'installe. Mais le visage de Kaely devient aussitôt plus crispé et le médecin s'en aperçoit :

- Tu sembles tendue ?

Malgré qu'elle tente de nier, le médecin persiste parce qu'il pertinemment sait ce qui est en train de se passer :

- Lorsque ta mère s'est assise à côté de nous, ton visage a semblé se raidir. Est-ce que ça te dérange qu'elle soit avec nous ?

Elle continue de nier, alors le médecin passe à l'étape supérieure. Il rapproche son siège de celui d'Erin et la réaction de Kaely ne se fait pas attendre. Elle tourne son visage comme si elle refusait de voir ce qui se passe. Le médecin qui s'était attendu à cette réaction continue de garder le silence en sachant que Kaely ne va pas tarder à craquer.

- Je ne me sens pas bien, finit-elle par murmurer.
- Et pourquoi ?

L'adolescente pousse un long soupir puis tourne lentement son visage. Lorsqu'elle remarque le médecin toujours aussi proche d'Erin, les traits de son visage se ferment :

- Je préfère que ma mère soit à côté de moi.

Elle tente de rester calme, mais le médecin sait pertinemment qu'elle bouillonne intérieurement et qu'elle se contient :

- Tu préfères qu'elle soit à côté de toi, ou plutôt loin de nous ?

Kaely ne répond rien, mais elle commence à montrer des nombreux signes de nervosité.

- Qu'est ce qui te dérange Kaely, au juste ?
- J'aimerais juste que vous vous éloignez de ma mère. Tous, précise-t-elle sur un ton devenu beaucoup plus dur et en fixant les 3 hommes.
- Et pourquoi ?
- Parce que vous n'avez rien à faire à côté d'elle, rétorque-t-elle.

Conscient de gagner lentement mais sûrement du terrain, le médecin acquiesce tout en se décalant d'Erin :

- C'est là que tu te trompes Kaely. Les deux hommes qui sont à côté de moi sont très importants pour ta mère, ce qui veut dire qu'ils seront souvent à côté d'elle.
- Elle sait et peut se débrouiller sans eux.
- Justement non Kaely. Jay se trouve être le père de son enfant et Hank est l'homme qui l'a élevée.

Kaely continue de secouer son visage de gauche à droite, le regard toujours aussi froid :

- Et donc ? Parce qu'elle a eu un enfant avec Jay et parce que Hank l'a hébergée, ça doit justifier qu'ils doivent rester en contact malgré que mal qu'ils lui font du mal? Non.

Le problème est donc là. Le médecin a eu sa réponse, mais ce n'est plus à lui de continuer cette discussion. Il se tourne alors face à Erin. Celle ci comprend qu'elle doit se charger de la suite, elle fait donc face à sa fille :

- Ecoute Kaely, tu dois comprendre que les problèmes d'adulte sont complexes. Je ne suis pas une sainte. Oui, Jay et Hank m'ont fait du mal, mais je leur en ai fait aussi. Tu ne peux pas virer de ta vie toutes les personnes de ma vie parce qu'elle m'ont blessée.
- Si, je le peux.
- Alors, à ce compte là, je dois t'éloigner aussi de ma vie. Parce que toi aussi tu m'as fait du mal.

Réduite au silence, le visage de Kaely se ferme brusquement. Elle n'aime pas la tournure que prend cette entrevue et son comportement le prouve :

- Tu vois, ce n'est pas aussi simple Kaely. Il faut apprendre à pardonner aux gens qui t'entourent parce que les problèmes sont plus complexes qu'ils n'y paraissent.
- Pourtant, ça ne t'a pas trop réussi de pardonner à certaines personnes de ta vie, lui fait remarquer sèchement sa fille.

Erin comprend qu'un autre combat commence maintenant, un combat qu'elle doit mener contre sa fille. Elle n'en a vraiment pas envie, mais comme le médecin le lui a précédemment dit, elle doit le faire pour le bien de tous. Alors, c'est contre son gré, qu'elle reprend :

- Et tu es qui pour te permettre de me juger ?

Kaely, qui ne s'était vraisembablement pas attendue à cette répartie, fixe sa mère les yeux écarquillés :

- Peut-être celle qui t'a vu sombrer à cause d'eux, rétorque-t-elle en jetant un regard à Jay et Hank.
- Justement Kaely, tu n'as rien vu du tout et tu ne sais rien. Donc tu n'es pas en mesure de juger qui que ce soit, parce que de nous 4 qui sommes ici, c'est toi qui en sait le moins.

Erin se lance alors dans un long monologue qui n'a pas vraiment l'air de plaire à Kaely :

- Tu plaisantes j'espère maman ? Depuis le début, on s'est toujours débrouillées sans personne et maintenant tu décides de jouer comme ça ?

Le ton monte assez vite entre la mère et la fille :

- Je ne joue pas Kaely, il faut simplement que tu ne te mêles pas de tout. Ce sont des problèmes d'adultes dont tu ignores beaucoup. Tu dois prendre du recul face à tout ça, et …
- Mais quel recul ?! finit-elle par s'exclamer, haussant considérablement le ton. Je suis en âge de comprendre !

Erin secoue son visage de gauche à droite :

- Non, tu ne l'es pas. Tu n'as que 13 ans. De toute manière, il y a des choses que tu ne sauras jamais. Il faut que tu respectes mon choix. Si ça ne te plaît pas, c'est du pareil au même.
- Il faut que je respecte ton choix comme Camille l'a respecté ? Mais regarde où elle est maintenant !

Kaely regrette aussitôt ses paroles. Erin, elle, ne répond rien et tente d'encaisser le coup. En silence, elle se lève de son siège et quitte la pièce sous le regard larmoyant de sa fille.