Notes de l'auteur :

Vous l'avez attendu longtemps, alors j'ai décidé de mettre la sauce. Le chapitre est sans doute le deuxième voir le premier de toute la fanfic en terme de longueur. Et certainement le premier en termes d'importance et de révélations. Beaucoup de choses sur lesquelles vous vous posiez des questions vont trouver des réponses... Ce qui ne fera malheureusement que poser d'avantage de questions, c'est à craindre.

Je suis navré que l'attente ait été aussi longue pour ce chapitre. La reprise a été très dure. J'enseigne dans un lycée loin de chez moi. J'ai beaucoup de trajets, mon emploi du temps est horrible, et mes classes pas faciles... Bref, c'est vraiment pas la joie. J'aime pas forcément beaucoup mon boulot, mais je m'en accommode, faute de mieux. C'est difficile de se focaliser sur ce qu'on est contraint de faire, alors qu'on n'a qu'une seule envie : se consacrer à ce qu'on aime. Si je pouvais vivre de l'écriture et du dessin, ma vie serait bien plus heureuse. Mais que voulez-vous ? Il faut redescendre sur terre.

Vous noterez que la fanfiction passe en classification M pour Mature à partir de ce chapitre. J'aurais pu m'obstiner encore et toujours à lutter pour rester dans les clous d'une classification T, mais soyons honnêtes, on l'a dépassée depuis un moment déjà, ne serait-ce que par les thèmes abordés. Je ne le fais pas pour justifier du smut plus juteux, vous vous en doutez. Mais bon, dans ce chapitre, il y a pas mal de violence graphique, que ce soit dans l'action ou dans les propos... Bon, il y a du sexe aussi... Mais encore et toujours, rien de trop graphique, et surtout rien de gratuit. Tout est justifié et important, donc soyez attentifs, même dans cette scène particulière.

Le genre a été mis à jour aussi. On est passé de Romance / Humor à Romance / Mistery. La Romance est toujours au cœur de l'action, mais même si l'humour reste toujours important à mes yeux, on ne va pas nier que le scénario a pris une tournure plutôt sombre de polar, d'enquête et de mystères... Donc ça me semblait plus adapté comme ça.

Bref, je ne vais pas tergiverser plus longtemps. Le chapitre est en béta, pour l'instant. C'est à dire que je n'ai procédé à aucune relecture pour le moment, et vu sa longueur, il doit y avoir pas mal d'erreurs. Mais j'étais trop impatient de le partager avec vous. Je le mettrai à jour lorsqu'il aura été revu et corrigé.

Bonne lecture, et à très vite j'espère.


Chapitre 28 : La mort de Jonathan Wilde

Il partageait son lit. Mais pas avec Judy. Il était dans son corps. Mais ce n'était pas vraiment le sien.

Il avait cinq ans, et consolait les pleurs erratiques de son frère, dont le corps parcouru de tremblements n'évoquait que peine, souffrances et terreur. Un cauchemar d'une rare violence l'avait extrait à son sommeil, et les hurlements horrifiés qu'il avait poussé étaient le signe d'une nouvelle nuit exténuante, où rien ne saurait le soulager, ni le rassurer. Alors Nick l'avait invité à partager son lit, encore une fois, autant de fois qu'il le faudrait, jusqu'à ce que ses maux passent, où que Vincent soit devenu suffisamment fort pour faire face à ses propres craintes sans avoir besoin du soutien de son frère. Nick espérait-il voir ce moment arriver ? En toute franchise, non… Car s'il était exempt des tortures innommables qu'un sommeil agité pouvait infliger lorsqu'il décidait de transformer les rêves en moment de terreurs, avoir son frère auprès de lui était devenu une norme rassurante. Il se sentait utile. Il se sentait aimé.

« Qu'est-ce que c'était, cette fois ? » demanda le petit Nick à voix basse, tandis que son frère jetait des regards affolés par-dessus le rebord des couvertures sous lesquelles il s'était réfugié.

« Toujours pareil… Un monstre prend mon visage, et il massacre tout le monde… » Vincent tourna un regard apeuré vers son frère, dont il parvenait à peine à soutenir le regard dans ce moment de faiblesse. « Il vous massacre tous… Maman, papa, Dizzie… Et même toi… Et je suis prisonnier… Et je ne peux rien faire… A part regarder… Regarder ce qu'il vous fait subir… Avec mon propre visage… »

« Tu sais que tout ça c'est faux. Personne ne nous fera de mal. » tenta d'avancer Nick du ton le plus rassurant qu'il pouvait ménager, en dépit du fait que les propos de son frère parvenaient toutefois à le terrifier.

« Je ne pourrais jamais… Jamais vous faire du mal, mais… Pourquoi faut-il que ce soit moi qui… » Sa voix mourut en une nouvelle vague de sanglots inconsolables. Nick resserra ses bras autour du corps tremblant de son frère, essayant de l'apaiser du mieux qu'il pouvait, de le bercer comme il avait vu sa mère le faire. Il n'avait que cinq ans, et ce n'était pas son rôle de gérer une telle situation… Il le savait bien. Mais ce n'était pas important. Vincent avait besoin de lui… Vincent était tout pour lui, en cet instant, et pour longtemps encore, avant que tout ne change, ne se gâte, et ne se transforme en un cauchemar… Un cauchemar qui avait eu le mauvais goût de s'inviter dans la réalité.

Une ombre passa et voila son regard, emportant le décor dans un voile de ténèbres, et tout se reconstruit autour de lui. L'environnement familier de l'arrière du van de Finnick, cette poubelle sur roue qui servait de logement au fennec, et de repaire à leur duo. Mais cette fois, Finnick était en retrait. Installé sur son matelas, il jaugeait d'un air dur l'échange entre les deux frères. Nick et Vincent avaient dix-huit ans, et leur relation était au paroxysme de la haine qu'ils s'inspiraient à présent mutuellement, sans se douter que ce sentiment infernal ne ferait que croître au cours des prochaines quarante-huit heures, pour ne jamais disparaître. Pas pour l'un d'entre eux en tout cas. Pas pour Nick. Jamais.

Ce-dernier balança un sac de voyage aux pieds de son frère, sa gestuelle emprunte d'un dégoût manifeste. Le contenant entrouvert laissa apparaître une quantité impressionnante de billets, rassemblés en une dizaine de liasses.

« Prends ce fric et casses-toi, loin. Genre très loin. Disparais de cette ville, et de nos vies. » déclara le renard d'un ton méprisant.

Vincent jaugea le sac d'un regard détaché, avant de se baisser, de le refermer d'un geste et sac, et de passer la lanière autour de son épaule. Il ne discuterait pas la réception d'une telle quantité d'argent. Le fait qu'il se montrât raisonnable sembla contenter Nick, qui acquiesça d'un air entendu, avant de pousser un soupir.

« Il ne sera pas dit que j'aurais laissé mon frère mourir, au moins. »

« Mais tu es satisfait d'être enfin débarrassé de moi, pas vrai ? » rétorqua Vincent en retroussant les babines, révélant une série impressionnante de crocs.

Peu impressionné par la mimique intimidante de son frère, car usité à le voir en abuser, Nick haussa les épaules, avant de détourner le regard. « Tu t'es mis dans cette situation tout seul… Koslov te fera arracher les membres un par un, avant de faire empailler ta jolie gueule pour orner le mur de son salon. Juste au-dessus de la cheminée. Il fera en sorte de conserver cette magnifique expression sauvage que tu présentes, pour rappeler à tout le monde ce qu'il en coûte de laisser parler sa vraie nature. »

Vincent poussa un ricanement ironique, avant d'émettre un léger grognement. Nick put percevoir le mouvement furtif de Finnick, dont la patte venait de se resserrer sur le manche de sa batte de baseball. L'atmosphère était électrique, et tout pouvait déraper d'un instant à l'autre. Mais le fugitif tempéra son agressivité, avant de rétorquer d'une voix plus plaintive que menaçante.

« C'est injuste, et tu le sais. »

« Je m'en contrefous. » répondit Nick derechef. « Tes emmerdes ne me concernent plus depuis que tu nous as planté un poignard dans le dos, à Finnick et à moi. Ça fait trois ans déjà que j'ai tiré un trait sur toi. A mes yeux, toute cette embrouille est le juste paiement de ta dette, et me fait comprendre qu'au final les choses sont bien faites. Maman avait finalement raison : tout se paie un jour. »

Vincent secoua la tête, se satisfaisant peu de ce raisonnement. Il avait déjà accepté l'argent, bien entendu, mais ne semblait pas capable de se résoudre à prendre la fuite. « Ça n'a pas à se passer comme ça ! » répliqua-t-il d'un ton plus raisonnable, fait assez étrange chez lui. « Il y a d'autres moyens… »

« Morris a perdu son putain de bras ! Et c'est entièrement ta faute ! » s'exclama Nick d'une voix à la fois impatiente et furieuse, tout en lançant un regard éperdu à son frère, comme pour lui faire comprendre que son raisonnement n'avait pas de sens. « Tu connais la loi de la rue. La loi du sang ! Tu la connais pour l'avoir fait respecter au nom de Koslov un certain nombre de fois, si je ne m'abuse… »

Cette référence à ces activités sinistres d'homme de main au service de l'un des pires criminels de la ville était proférée sur un ton des plus méprisants… Déjà à cette époque, Nick était répugné par les méthodes violentes et sanglantes qu'employaient ses homologues, et dans lesquelles Vincent Wilde trouvait trop souvent un plaisir des plus sinistres. Face à cette logique implacable, ce-dernier ne trouva rien à répondre.

Nick poussa un soupir, avant d'indiquer la porte arrière du van d'une patte fatiguée. « Fous le camp, maintenant… Avant que je ne change d'avis et que j'appelle Koslov pour lui vendre moi-même ta foutue carcasse. »

Vincent hésita un instant, prêt à quitter le véhicule… Mais il se figea un instant, ne pouvant visiblement se résoudre à tourner le dos à cette ville où il avait passé sa vie entière. Cette ville qui était littéralement tout ce qu'il avait. Il se retourna vers Nick et lui lança un regard suppliant où se lisait une honnêteté fragile. « Après tout ce qu'on a traversé… Tout ce qu'on a vécu… Tu… Tu me laisses tomber, dans ce moment où j'ai besoin de toi et… »

« Arrête avec la fibre fusionnelle du frère repenti ! » le contra Nick d'un ton écœuré, une grimace de dégoût affiché sur le visage. « Après ce que tu nous as fait, estime-toi heureux que je te propose cette porte de sortie. Tu n'auras qu'à recommencer ta vie de misère dans une autre ville… Et je te conseille même d'opter pour un autre continent. Parce que Koslov ne lâchera pas l'affaire, crois-moi. Pas tant qu'il n'aura pas fait de ta fourrure sa nouvelle descente de lit. »

« Si on unissait nos forces, on pourrait aller à l'encontre de sa volonté ! On pourrait trouver un plan pour… »

« Mais tu vas fermer ta gueule, oui ? » le coupa Nick une fois de plus, visiblement fatigué de ces continuelles tentatives visant à le convaincre de lui venir en aide. N'en avait-il pas assez fait ? N'avait-il pas assez donné ? La vision du renardeau apeuré qui se glissait dans son lit, victime des pires cauchemars s'imposa un instant à son esprit, et il la rejeta avec la violence farouche de son humeur exécrable. Il maudissait son frère en cet instant… Il maudissait ce renard et tout ce qu'il représentait. « T'as pas encore compris ? Je ne veux plus jamais rien avoir à faire avec toi ! Si je t'aide, c'est seulement pour pouvoir m'endormir la conscience tranquille… Tu crèverais demain, que ça ne me couperait pas l'appétit. Alors maintenant… » Il pointa la porte du van d'un doigt intransigeant et tremblant de rage. « Dégage. »

Vincent se figea un instant, les sourcils froncés, et le visage déterminé… Son expression ne témoignait qu'une colère froide et viscérale, une rage contenue derrière un masque d'impassibilité, dont les fissures laissaient entrevoir sa véritable apparence… Celle d'un être sauvage et indomptable, qui vibrait d'une haine brûlante. Il saisit la poignée du van et entrouvrit la porte, prêt à quitter le local renfermé… Mais avant de libérer son frère de sa présence, il se tourna une nouvelle fois vers lui, et lâcha d'un ton aussi cruel que le sourire carnassier qui déformait son museau.

« La loi du sang n'impose pas que le fautif soit celui qui paie l'addition. »

« C'est une menace ? » grogna Nick, ne se rendant pas compte que la phrase qu'il venait de percevoir, l'une des dernières qu'il avait entendu prononcée par son frère depuis lors, hanterait ses pensées pendant des années, qu'il en soupèserait chaque mot, chaque syllabe, chaque phonème, y percevant la culpabilité annoncée d'un mammifère qui ne tarderait pas à commettre l'irréparable.

« Non… » répondit simplement Vincent en détournant les yeux. « Pour toi, je trouverais mieux… Bien mieux, Nick. »

Il referma la porte du van derrière lui dans un mouvement violent. Nick ne put percevoir le claquement consécutif, car tout l'environnement se fondit en une masse informe et obscure, qui se remodela progressivement autour de sa personne, tout en prenant des allures gothiques et menaçantes. Le renard retint son souffle, tout en sachant que sa propre respiration, tout comme cet environnement, n'avaient rien de réel, et qu'il plongeait à présent dans les méandres éthérés de son subconscient endormi.

Nick sut qu'il était en train de cauchemarder avant même de réellement prendre conscience de l'incongruité de la situation dans laquelle il se trouvait. Une sorte d'instinct primal l'avait averti, et rendu attentif au fait que les choses qui l'entouraient ne pouvaient être concrètes, en dépit du réalisme troublant qui les qualifiait. Les limbes du songe n'étaient pas avenantes, et il n'y avait rien d'un rêve heureux et insouciant dans cet environnement onirique des plus inquiétants. L'horreur l'attendait au détour du premier couloir qu'il aurait à franchir, car il se trouvait présentement dans le corridor des ténèbres où il avait soldé son dernier séjour notable au royaume du sommeil. Il était alors sauvage, et incapable de rationnaliser ce qu'il voyait, percevait, ressentait, coincé à bord d'un étrange manège le tractant au gré des souvenirs les plus malheureux de son existence, le tout entrecoupé de phantasmes obscurs, et de terreurs avilissantes.

Mais à présent, tous ses sens étaient en alerte, du moins lui semblait-il, mais il s'agissait d'un songe, et jamais l'esprit ne laissait libre court à la raison dans ces cas de figure bien particulier. Prisonnier d'un vaisseau qu'il savait être lui-même, ou tout du moins le suspectait-il, il demeurait impuissant, passager otage de la virée que ses enfièvrements nocturnes allaient lui imposer. Comment était-il possible d'en être réduit à souffrir de ces cauchemars, alors même qu'il dormait présentement sous un attrape-rêve, avec dans ses bras la lapine qui l'avait jusqu'à présent si efficacement préservé de ses angoisses inconscientes. Mais rien ne semblait à même de le prémunir contre ce spectacle cruel, à présent… Ni un quelconque talisman à l'efficacité douteuse, ni le réconfort et la présence de celle qu'il aimait (fait auquel il accréditait pourtant une efficacité réelle).

Tout n'était qu'ombre, et pourtant il y voyait clair comme en plein jour. Ce qui obstruait sa vue était un épais voile de brume, vaporeux et dense, à la blancheur laiteuse, qui s'insinuait autour de lui à la manière d'un courant insaisissable, poussé par un vent qu'il ne pouvait sentir. Au-dessus de lui, des lustres luxueux étaient fixés à un plafonnier en voute, dont il ne percevait pas le sommet, tant celui-ci s'élevait haut, se perdant dans l'abîme obscur qui se substituait à sa vue. Les murs étroits qui l'encadraient ne menaient que dans deux directions, vers l'avant ou vers l'arrière, mais il ne percevait aucune limite, que ce soit d'un côté ou de l'autre, et il savait que lorsqu'il se mettrait à avancer, il ne lui serait plus possible de faire demi-tour.

Pourquoi est-ce que ça m'arrive encore… ? Qu'est-ce qui se passe ? se murmura-t-il à lui-même, parfaitement conscient de l'état dans lequel il se trouvait. Trop conscient pour que cet état soit celui d'un rêve normal.

« Judy ! Judy, au-secours ! Réveille-moi, je t'en prie ! » hurla-t-il à pleins poumons, sans entendre le son de sa propre voix, espérant que cet effort mental serait à même de devenir un marmonnement dans la « réalité », au moins un gémissement, ou un cri étouffé… Que Judy le secouerait et le tirerait de là. Car s'il ne savait à quoi s'attendre, tous ses instincts lui hurlaient que ce serait certainement horrible, et il n'avait pas envie d'y faire face.

Le bruit d'une porte s'entrouvrant lentement dans un grincement sinistre attira son attention vers l'avant, et sans même qu'il s'en soit rendu compte, il commença à avancer, bien malgré lui, dans cette direction. Horrifié de n'avoir aucun contrôle sur son propre corps et d'être prisonnier d'un vaisseau astral dont il ne pouvait subir que les informations sensorielles primales, il essaya de détourner le regard, de fermer les yeux, de s'obliger à l'aveuglement… Mais rien n'y fit. Derrière ses paupières closes, la même image réapparaissait, se superposant aux barrières qu'il tentait d'y apposer.

En l'espace d'un instant, il fut guidé vers la porte du bureau de son père, qui s'ouvrait nonchalamment au milieu de cet espace inconnu, comme si elle se trouvait parfaitement à sa place, et que tout ceci était l'environnement logique dans lequel il était supposé en franchir le pallier.

Je ne veux pas… Je ne veux pas… Je ne veux pas regarder… Pas encore… Mais avant de voir, toujours l'odeur, celle de la mort et du malt, le whisky renversé, les pilules éparpillés au sol, le corps sans vie d'un renard entre deux âges, le visage écrasé contre la surface lisse de son bureau en acajou. Et toujours le même sentiment d'horreur, et d'impuissance. La lumière s'affaiblit, n'illuminant plus que le cadavre qui lui faisait face, tandis qu'autour de lui se pressaient ombres et formes sinueuses et mobiles. Il concentra sa vue pour voir se découper dans l'ombre les silhouettes spectrales d'une dizaine d'entités, de masses et de tailles diverses, aux contours incertains, mais qui, il en était certain, focalisaient leur attention sur lui.

« Mort au champ d'honneur. » proclama une voix glaciale, sur un ton monocorde qui ne laissait transparaître aucune émotion.

« Mort en lâche. » répondit une voix féminine sur le même ton placide et froid.

« Sans fierté. Sans honneur. » ajouta, en écho, une voix plus caverneuse encore, qui semblait provenir des tréfonds des abysses.

« Comme son fils. » conclut l'ultime voix, qu'il reconnut cette fois, doucereuse et délicate. C'était celle du Berger. La silhouette obscure la plus proche s'avança vers lui, révélant le masque de l'agneau aux contours anguleux et à l'aspect effroyable, dont la lumière tamisée illuminait les formes ciselées.

« Qu'est-ce que tu me veux ? Pourquoi tu me harcèles comme ça ? » s'égosilla Nick, éperdu et terrifié, tandis que le Berger surplombait le corps de son père, caressant le dos vouté de la carcasse d'une patte fine, gantée de velours noir. Sa gestuelle était maniérée, précise, presque affectueuse.

« Tu me connais. » déclara le Berger pour toute réponse, inclinant légèrement la tête sur le côté. « Tu me connais et tu sais ce que je veux. Et cela justifie que tu meures. Qu'elle meurt. Que tout le monde meurt. C'est ce qui arrivera. Parce que tu me connais, mais que tu ne me reconnais pas. »

C'est un avertissement… songea Nick, essayant de se remémorer envers et contre tout que ce qu'il voyait n'était pas réel, que ce n'était qu'un message de son subconscient à lui-même, essayant de l'alerter, de lui faire remarquer ce qu'il avait manqué. Il s'acharna à mémoriser ce qu'il voyait, ce qu'il percevait, ce qu'il ressentait… Il pourrait peut-être tirer le fin mot de tout ceci en rationnalisant à son réveil ce que le cauchemar avait voulu lui dire. Mais tout ce qu'il parvenait à percevoir à l'heure actuelle était un état de terreur profond et indicible.

« Tu penses que ton père s'est sacrifié à la demande de ton frère, pas vrai ? » questionna le Berger de son ton mielleux, tout en inclinant son masque sur le côté, comme pour souligner la fausseté de sa propre question. « Que ressens-tu face à cela ? Du dégoût ? De la pitié ? De l'admiration ? ». La façon dont il prononça ce-dernier mot, sur un ton de ricanement à demi-écœuré, faillit faire hurler Nick de rage… Mais son rêve ne lui autorisait pas à manifester librement ses émotions.

« Qu'est-ce que ça peut faire ? Ça ne change rien à ce qui s'est passé… » contesta le renard en tentant de détourner les yeux, sans y parvenir.

« Qu'aurais-tu fais, à la place de Jonathan Wilde ? » demanda le Berger d'un air réjoui, avant de se pencher derrière le bureau, pour en extirper une masse de pelage gris, qu'il fallut un instant à Nick pour reconnaître comme étant Judy, nue et bâillonnée, roulée en boule sur elle-même, et tremblante de terreur. Le criminel jeta la lapine en travers du bureau comme si elle n'était guère plus qu'un sac de viande dont il cherchait à se délester au plus vite. Tout dans sa gestuelle manifestait mépris et dégoût. S'il avait pu agir, Nick se serait jeté sur lui, et l'aurait taillé en pièces… Ses instincts sauvages étaient là, tout près, si proches de la surface à peine palpable qui les maintenaient à l'écart de son esprit raisonnable et civilisé. Il pouvait les sentir comme un vent incontrôlable qui poussait de toutes ses forces contre la paroi d'une bicoque prête à s'effondrer. Que tout craque… Que tout craque, et que vienne la boucherie.

Mais pourquoi Judy ? Pourquoi toujours s'en prendre à elle ? Il n'y avait qu'une seule chose qui soit à même de lui faire perdre la raison, de le pousser à renoncer à toute sérénité, à toute capacité de raisonnement, à tout contrôle sur ses pulsions : c'était l'idée qu'on puisse faire du mal à sa femelle, à celle qu'il aimait, celle pour qui il était prêt à…

« … A te sacrifier ? » acheva le Berger à sa place, son subconscient conférant à cet antagoniste onirique la capacité de lire et de retransmettre librement ses pensées. Bien entendu. Foutu rêve macabre. « On dirait que tu comprends mieux ton père que tu ne veux bien l'admettre. Alors jouons à un jeu cruel, Nicholas… »

Tout ça se passait dans sa tête. Il s'infligeait lui-même un tel traitement, de telles pensées… Qu'y avait-il à comprendre là-dedans ? Pourquoi se questionnait-il sur sa perception des actes de son père ? Etait-ce en réponse à ce que sa mère lui avait appris aujourd'hui ? Sur sa reconsidération du fait que, en définitive, c'était bel et bien lui qui s'était éloigné de sa famille, envers et contre tout ? Lui en voulait-il d'une certaine manière, que ce cauchemar cherchait à traduire ? Ou bien peut être que la clé était là, dans les circonstances particulières de la mort de Jonathan Wilde, dans les raisons qui l'avaient poussé à commettre l'irréparable.

Je connais la vérité… s'obstina à penser Nick, refusant de se laisser aller au piège de ses songes tourmentés.

« Oui, comme tu me connais. » renchérit le Berger, dont il pouvait deviner le sourire qui s'élargissait derrière ce terrifiant masque d'agneau, et cela sans avoir besoin de le voir. « Et comme tu te connais… » ajouta-t-il avant de désigner le corps tremblant de Judy, qui cherchait à capter le regard de son renard, et le suppliait de lui venir en aide par ce seul contact visuel. « Je parle de ta véritable nature, bien entendu. Celle d'un prédateur. »

Le Berger s'arqua en arrière, proclamant un rire désincarné, sans relief et sans timbre… Il ne reflétait que le froid de la mort, et une sorte d'abandon macabre, qui confinait à la folie. Je vais finir dans le même état si tout ceci ne se termine pas très vite, pensa Nick, les yeux rivés sur le regard terrorisé que lui lançait Judy. Il se pencha en avant, son corps onirique se rattrapant au rebord du bureau, et il crut qu'il allait vomir, si tant était qu'il lui fût possible de générer un tel acte dans cet environnement irréel. Tout ceci semblait si crédible…

« Voici les règles du jeu. » reprit le Berger d'une voix plus sereine, en écartant les bras pour désigner le corps de la femelle qui gémissait et se débattait en vain. « Nous allons la tuer dans dix secondes. La mettre en pièces. La déchiqueter. La ravager. La dévorer, jusqu'à ce qu'il n'en reste que des os nettoyés de toute trace de chair. »

Un frisson extatique parcourut l'intégralité des silhouettes ténébreuses qui se trouvaient toujours en retrait, cohorte macabre à la merci des vices affichés de ce leader psychotiques, dont les intentions néfastes n'étaient pas rendues plus saines par l'imaginaire torturé de Nick Wilde. Tout, dans l'attitude de ces ombres diffuses, manifestaient une rage sourde, une sauvagerie qui ne demandait qu'à se révéler.

« Ou bien, tu peux la tuer toi-même, et lui éviter de souffrir ? » proposa le Berger en inclinant à nouveau la tête sur le côté, comme pour souligner l'aspect presque raisonnable d'une telle offre.

« Aucun rapport avec le choix qu'a dû faire mon père. » contesta Nick d'une voix tremblante. « C'était sa vie à lui, qu'il devait sacrifier. Pas celle d'un autre. C'est le but de ce jeu, non ? Que je choisisse de mourir à sa place ? »

« C'est pertinent… Mais ce n'est pas ce que je t'ai proposé. » déclara le Berger en secouant la tête pour signaler son refus d'accréditer une telle option. « Tu n'as que deux options… Chacune mène à la mort de celle que tu aimes. L'une peut lui éviter de souffrir, c'est le seul choix que je t'offre. »

La panique et la terreur commençait à imprégner l'esprit de Nick, qui secoua la tête, se refusant de se résoudre à participer à un tel jeu, et encore moins de considérer que c'était sa propre psyché qui lui imposait une telle torture.

« Dix… Neuf… » commença à décompter le Berger d'une voix rieuse.

Le renard releva le visage vers lui, sentant son pouls s'accélérer follement dans sa poitrine.

« Ça n'a aucun sens ! Mon père n'a pas eu à faire ce choix… Alors pourquoi… »

« Huit… Sept… »

Les ombres commencèrent à avancer vers le bureau, frémissant d'impatience. Des grognements gutturaux et bestiaux émanaient de leur masse compacte… Nick ne pouvait laisser une telle chose se produire. Il se figea, terrifié… Il ne pouvait laisser une telle chose se produire… Il ferma les yeux, et crut voir, l'espace d'un instant, le jeune Vincent Wilde prendre la place de Judy… Un enfant innocent, craintif, empli de gentillesse et d'amour pour sa famille, éprouvé par la vie sur de nombreux aspects. Il ne pouvait laisser une telle chose se produire… se répéta-t-il une nouvelle fois, comprenant qu'il ne faisait plus référence à sa propre personne, mais à son père. Il comprit soudain ce qu'il cherchait à comprendre. Ce qu'il avait face à lui était l'exact calque de ce qui s'était déroulé.

« Mon père ne pouvait laisser Vincent mourir…. »

« Six… Cinq… »

« Il était prêt à tout pour le protéger… »

« Quatre… Trois… »

« Vincent le lui a-t-il réellement demandé ? »

« Deux… Un… »

« Ou bien était-ce son idée à lui ? »

« Le temps est écoulé. »

Et d'un coup, d'un seul, tandis que la menace se précisait, prenant des formes sauvages auxquelles il ne prêta pas la moindre attention, et que des grognements féroces jaillissaient des ténèbres, accompagnant un mouvement d'assaut, son esprit se libéra de l'emprise léthargique que lui imposait le cauchemar. Il avait trouvé la clé. Saisi le lien. Et dans l'horreur indicible de ce moment critique, il sentit ses dernières défenses céder, et il rejeta au loin ses inhibitions, ses doutes et ses craintes, pour ne laisser s'exprimer qu'un primal instinct de préservation… La force qu'il ressentit à se laisser aller ainsi à sa nature sauvage fut quasiment extatique. Il bondit avec férocité par-dessus le bureau, la mâchoire béante, révélant une série de crocs sous des babines haineuses, retroussées par la rage et la barbarie. Il retomba lourdement contre le Berger, le précipitant au sol, tout en laissant ses griffes labourer la chair qu'elles rencontraient, et sa mâchoire se resserrer autour de cette gorge. Il sentit la carotide pulser de sang brûlant, avant que ce-dernier ne jaillisse, abondant et métallique, inondant son pelage d'une projection carmin à l'odeur entêtante. Il y était… Retourné à l'état primal. Sa femelle derrière lui, portant un regard horrifié à son acte meurtrier, tandis qu'il avalait le morceau de chair qu'il venait d'arracher de la masse à présent inerte qu'était devenu son ennemi mortel.

Le Berger tressaillit, secoué de quelques spasmes sporadiques, et le masque glissa de son visage, révélant un faciès ô combien connu, que jamais il n'aurait su oublier… Sous le masque se dissimulait le museau d'un renard et des yeux révulsés, qu'il avait déjà vu exprimer une telle absence de vie… Sous ses yeux, la gorge déchiquetée, une flaque de sang s'étendant autour de lui, gisait son père, Jonathan Wilde.

Il l'avait tué…

Des larmes brûlantes se mirent à couler de ses yeux encore écarquillés par l'état sauvage qui conditionnait présentement sa nature profonde. Et il poussa un hurlement d'horreur lorsque le cadavre redressa la tête vers lui, et plongea son regard mortifère dans le sien, avant de prononcer une nouvelle fois ces paroles prophétiques.

« Tu me connais. »


Judy fut tirée de son sommeil par les tremblements sporadiques du mammifère au creux des bras duquel elle s'était assoupie quelques heures auparavant. Elle entrouvrit des yeux empêtrés de sommeil, tandis que son ouïe s'activait, percevant les gémissements furieux poussés par Nick, lesquels se voyaient périodiquement ponctués de quelques grognements fébriles. La lapine secoua doucement Nick, avant de passer une patte affectueuse dans le creux de son cou, pensant que cette seule gestuelle serait à même d'apaiser le cauchemar dont il souffrait visiblement.

Cependant, comme au bout de quelques secondes les soubresauts dont était parcouru le corps de son mâle ne faisaient que s'intensifier, et que les gémissements laissaient place à des grognements agressifs continus, elle se redressa sur son séant, le regard inquiet, avant de tâtonner du côté de la table de chevet pour actionner l'interrupteur de la lampe.

La lumière révéla à ses yeux un spectacle aussi sinistre que pitoyable. Roulé en boule sur lui-même, Nick tremblait comme une feuille, mais cet état de faiblesse apparent était contrebalancé par l'agressivité manifeste que témoignait sa gestuelle et l'apparition farouche de ses attributs de prédateurs les plus menaçants. Ses griffes étaient entièrement déployées, et lacéraient lentement le drap dans lequel elles s'étaient empêtrées, tandis que ses babines retroussées en une expression de haine dévoilaient une série de crocs aiguisés, entre lesquels filtraient des filets de bave non contenus.

« Nick… » bredouilla Judy avant de secouer la tête, repoussant son propre effroi pour se précipiter à l'encontre de son renard, cherchant le meilleur moyen de le manipuler sans déclencher un réveil trop brutal, qui aurait pu conduire à une catastrophe involontaire, étant donné son état.

Elle appliqua précautionneusement ses pattes contre ses épaules et le secoua doucement, tout en l'appelant par son prénom, et en lui intimant l'ordre de se réveiller. Comme la délicatesse se montra inefficace à le tirer de sa torpeur, et que son état ne faisait qu'empirer, son pelage s'hérissant littéralement sous ses yeux, et les tremblements se métamorphosant en spasmes violents, elle appliqua plus de force, et une note de panique palpable fut audible au creux de sa voix.

« Nick ! Nick ! Réveille-toi ! Je t'en prie ! Nick ! »

Finalement, au creux d'un grognement féroce qui terrifia inconsciemment la lapine, Nick écarquilla les yeux, enfin ramené dans le mon réel, les effets néfastes du cauchemar se dissipant autour de lui comme un château de carte qui s'effondre. Il se redressa d'un bond, repoussant Judy sur le côté. La férocité qu'il avait témoignée se métamorphosa en un cri d'horreur. La lapine écarquilla les yeux en le voyant se précipiter à quatre pattes hors du lit, tomber au sol, gémir brièvement, et aller se calfeutrer dans un coin de la pièce, les genoux remontés contre son museau, le corps tremblant. Ses yeux paniqués, dont les pupilles étaient intensément dilatées, scrutaient la pièce dans les moindres recoins, semblant chercher à détecter une menace plausible et manifeste.

Judy fut parcourue d'un frisson en voyant Nick si frêle, si fragile… On aurait cru un enfant innocent, terrorisé par quelque croque-mitaine… Un enfant sauvage, pour le coup, car elle put lire dans son regard une sorte d'absence étranger, une incompréhension terrifiée de son propre environnement, et elle n'avait vu cet éclat dans le regard de son renard qu'une seule et unique fois : lorsqu'il était sous l'effet du sérum, et qu'il était devenu sauvage.

La lapine se risqua néanmoins à se laisser glisser hors du lit, et à s'approcher de Nick à pas feutrés. Il ne focalisa son regard sur elle qu'un bref instant, semblant la reconnaître, avant de recommencer à scruter la pièce dans des mouvements oculaires paniqués.

« Nick… » bredouilla Judy en s'arrêtant à deux pas de lui. Ils étaient tous deux entièrement nus, n'ayant pas pris la peine de se rhabiller après leurs derniers ébats, mais la lapine se moquait bien que la situation puisse paraître étrange en ce sens… Une seule chose la préoccupait en cet instant : l'état de son renard. « Nick… Tu m'entends ? Tu me comprends ? »

Nick hocha brièvement la tête pour répondre par l'affirmative, avant de tendre une patte tremblante dans sa direction, sans pour autant fixer son regard sur elle. Elle la saisit avec tendresse des deux pattes, la caressant immédiatement du mieux qu'elle pouvait, dans le but de le réconforter, ne serait-ce qu'un peu.

« Nick… Parle-moi, s'il-te-plaît… Je suis morte d'inquiétude… »

Mais le renard ne répondit rien, se contenter de resserrer ses doigts autour de sa patte, avant de violemment la tirer vers lui. Il ne lui fit pas mal, mais se montra néanmoins brutal. En l'espace d'une seconde, et sans avoir vraiment le temps de comprendre ce qui lui arrivait, Judy se retrouvait calfeutrée contre lui, ses deux bras passés autour d'elle, et sa queue repliée par-dessus, formant une sorte d'écran protecteur, comme s'il avait cherché à dissimuler sa femelle à la vue d'un danger potentiel.

« Je… Je ne le laisserai pas te faire de mal… » parvint-il finalement à marmonner d'une voix frêle et lointaine, marquée par une terreur indicible. Il fut parcouru d'un tremblement violent à l'évocation de cette idée, et Judy ne put s'empêcher de l'imiter, bien qu'elle soit totalement ignorante de la raison qui le poussait à agir de la sorte.

« Nick… Personne ne va me faire de mal… Tu as seulement fait un cauchemar. »

« Je sais. » répliqua-t-il brutalement. « J'en ai parfaitement conscience. C'est bien le problème. Je ne devrais pas le savoir. Je ne devrais pas l'avoir vécu avec autant de… de précision… J'ai… J'ai encore le goût de son sang dans ma bouche… »

Judy redressa la tête, anxieuse, pour constater avec effroi qu'en effet, un léger filet de sang s'écoulait de la bouche entrouverte de Nick. Elle se redressa, l'expression angoissée, et tourna ses pattes du mieux qu'elle put en direction de son museau, en dépit du peu de marge de manœuvre que le renard lui laissait, étant donné la force avec laquelle il la maintenait serrée contre lui.

« Nick, tu t'es blessé. Ouvre la bouche. »

Il refusa tout d'abord, mais comme les pattes de la lapine s'activaient autour de son museau, il consentit finalement à céder brièvement à sa demande. Judy put constater que dans sa débâcle somnolente, Nick s'était sévèrement mordu la langue, mais il ne resta pas tranquille assez longtemps pour lui permettre de vérifier l'importance des dégâts.

« Nick, il faut qu'on soigne ça. Tiens-toi tranquille. » répliqua-t-elle d'un ton farouche, en tentant d'immobiliser son museau entre ses pattes, ce qui était rendu complexe par les mouvements incessants que le renard opérait, maintenant qu'il avait repris sa surveillance scrutatrice des recoins de la chambre.

Eventuellement, l'insistance de Judy irrita une part enfouie de sa personne, car il poussa un grognement furieux à son encontre. La lapine eut un mouvement de recul, plus par réflexe que par effroi, et toute empêtrée qu'elle était entre les pattes de Nick, trébucha maladroitement au sol, se retrouvant sur le dos. D'un bond, le renard s'était redressé au-dessus d'elle, et la scrutait d'un œil suspicieux, ses pupilles dilatées exprimant un zeste de sauvagerie non-contenue. Judy frissonna à leur contact, ses instincts traduisant immédiatement l'attitude de Nick comme une menace. Elle se mit à dégager une odeur particulière, que le renard perçut immédiatement… Celle de la peur.

« Ju… Judy… Je… » bredouilla le renard, horrifié de ce qu'il venait de se passer, de cette posture dominatrice qu'il tenait à présent, arqué qu'il était au-dessus de sa femelle, son museau pointé vers elle, tandis qu'il la scrutait avec l'intensité d'un chasseur sur le point de fondre sur une proie.

La lapine comprit immédiatement son trouble et rejeta au loin les considérations instinctives qui venaient de la gagner, contre lesquelles elle n'avait pu lutter dans la précipitation imprévisible des évènements. Elle se redressa en prenant appui sur ses coudes, réduisant l'écart qui la séparait de son renard. Faisant fi de la sauvagerie perceptible au fond de ses yeux, du léger filet de sang qui s'écoulait de sa bouche, ou de ses babines à demi-retroussées, elle planta ses lèvres contre les siennes, lui offrant un baiser d'une intensité passionnelle. Si les mots ne pouvaient lui faire comprendre qu'elle ne le craignait pas, qu'elle avait une confiance pleine et entière en lui, alors peut être les actes seraient mieux à même de lui témoigner cette vérité… Et avec un peu de chance, elle parviendrait ainsi à l'apaiser.

L'effet sur Nick fut immédiat. Un frisson lui parcourut l'échine, tandis que sa sauvagerie prenait un tour nouveau, et que ses sens en ébullition captaient la gamme particulièrement fine et variée d'odeurs dégagées par la lapine, mais également par lui-même. Son musc jaillit, fort et intense, privé de toute inhibition. Frappée de plein fouet par la fragrance intense qu'il dégageait, Judy ne fit qu'intensifier son baiser, qui lui était rendu avec une fougue au moins aussi passionnelle… Jamais la lapine n'avait ressenti chez Nick un tel besoin, une telle urgence ouvertement affichée. Habituellement, elle était la plus émotive des deux, et la plus claire dans ses attentes et la manifestation de ses envies… Mais rien ne venait concurrencer l'aspect presque primal de la déclaration corporelle que Nick lui transmettait, chaque mouvement infime, chaque soupir, ne visant qu'à lui faire comprendre à quel point il avait besoin d'elle en cet instant… A quel point il la désirait, pleinement, entièrement, sans compromission.

Elle ne s'opposerait pas à un tel besoin… Et dans son enfièvrement manifeste, elle ne tarda pas à céder à ses pulsions, à son tour.

Elle arqua le bassin, pour venir se frotter avec sensualité contre la région pelvienne du renard, qui se tenait penché au-dessus d'elle, une nouvelle décharge hormonale jaillissant, plus claire et intense, à ce seul contact. Nick poussa un grognement féroce, qui la fit frémir d'un mélange extatique de crainte et de désir. Les pattes de la lapine glissèrent dans le dos de Nick, et elle le ceintura sans ménagement, l'invitant à prendre possession d'elle immédiatement… Il n'y avait pas de place pour les tendres préliminaires dans cet échange presque bestial. Seul existait ce besoin sauvage, primal, ce désir brûlant qui les animait tous deux.

Grisé par les effluves odorants que leurs corps entremêlés dégageaient, et qu'il percevait avec une intensité nouvelle, dans cet état étrange qui le caractérisait, il fallut quelques secondes à Nick pour prendre conscience de la tournure subite des choses, et du rôle dominateur qu'il occupait présentement. Il plongea son regard dans celui de Judy, reconnaissant sa femelle, autant par l'apparence que par l'odeur du marquage qui la proclamait sienne… Sa conscience morcelée, encore sous l'effet de la perte de contrôle sauvage qui l'avait gagné en rêve, et qui n'avait su se disperser pleinement depuis son réveil, ne chercha pas à comprendre si ce qui était en train de se dérouler était bien, ou mal… Il n'y avait pas de place pour une vision aussi manichéiste dans le lien qui les unissait à présent.

Un lien qu'il ne tarda pas à sceller physiquement.

Il ne se montra ni doux, ni délicat, mais se délivra entièrement dans l'intensité de l'acte. Judy resserra ses bras autour de son cou, et enfonça son visage au creux de son pelage, haletante, cherchant ainsi à étouffer les cris de plaisir presque incontrôlables qui la gagnèrent. Elle n'aurait pu considérer Nick comme brutal, dans sa manière de lui faire l'amour… Sauvage aurait été la définition la plus juste, si l'on rejetait le fait que sa gestuelle, son attitude, ses marques d'attention et d'affection, témoignaient qu'il prenait en considération le bien-être de sa partenaire, en dépit de l'état incompréhensible qui le caractérisait.

Bientôt, elle le rejoignit dans cette transe bestiale, où ils retournaient à leurs instincts les plus primaires, et tenta de prendre le dessus dans leurs rapports, ce qui donna lieu à une lutte enfiévrée et passionnelle, pour déterminer qui aurait le droit de prendre les commandes. Elle poussa un rire éperdu et incontrôlable lorsque, lui opposant sa force de prédateur, et son état actuel de mâle dominant, Nick la plaqua au sol sans ménagement, tout en resserrant sa mâchoire autour de son cou. Il la mordit avec douceur et délectation, et la pression qu'il exerçait fut parfaitement mesurée pour lui faire sentir l'aspect tranchant et menaçant de ses crocs sans toutefois la blesser… Une sensation suffisamment intense pour briser les dernières défenses de la lapine, qui se perdit dans l'extase d'un orgasme difficilement contenu, et dont les manifestations sonores ne furent atténuées que par son réflexe de serrer les dents.

S'il en était ainsi, elle ne perdait rien à laisser Nick prendre la direction des opérations, et se laissa finalement manipuler au gré de son mâle, tandis que ses puissantes pattes se resserraient autour de son bassin, et qu'il la retournait sans ménagement pour la plaquer au sol sur le ventre, la rendant plus ou moins aveugle aux traitements futurs qu'il lui réservait… Sentir le renard si déchaîné, si passionné, agir ainsi à son égard, perdu dans l'effervescence des sens qu'elle avait su générer chez lui pour l'éloigner de son état de panique et l'amener dans des territoires plus sensoriels (et mille fois plus plaisants), était une satisfaction pleine et entière pour Judy… Et elle en fut elle-même récompensée par une autre forme de satisfaction.

La manière « sauvage » était en effet une posture des plus délectables en matière de rapports intimes, et elle ne tarda pas à en découvrir et en apprécier toutes les subtiles réjouissances. Elle était totalement dominée par Nick qui se tenait au-dessus d'elle, la maintenant immobile sous son propre poids, tandis qu'il s'activait furieusement contre sa croupe, ses pattes retenant son sternum contre le sol. Elle pouvait sentir ses griffes tranchantes, aiguisées, s'enfoncer dans son pelage et frôler sa peau délicate… Elle avait une conscience pleine et entière du souffle furieux et brûlant qu'il projetant contre sa nuque, son museau aux crocs menaçants se tenant à quelques centimètres seulement de sa gorge… Et pourtant, en dépit de tout, de son statut de prédateur, de la perte totale de contrôle qui le caractérisait, elle ne ressentait ni peur, ni crainte… Seulement une pleine et entière confiance, et bien entendu, un plaisir non feint.

Elle aurait aimé que cet échange primal, brutal, sauvage, dure éternellement, car elle ne parvenait à se raisonner face à l'intensité indescriptible de ce qu'elle ressentait, et elle en redemandait, encore et toujours, ne laissant jamais l'opportunité à Nick de ralentir la cadence de ses mouvements, l'incitant à poursuivre les bienfaits dont il la gratifiait par sa propre gestuelle erratique et continue, sans doute maladroite, mais de toute manière incontrôlable. Néanmoins, ce moment de plaisir partagé ne pouvait s'étendre au-delà des limites de leurs propres corps, dont ils s'approchèrent néanmoins dangereusement… Et au bout d'une durée qu'il lui fut impossible de déterminer, dans l'extase sensoriel où elle baignait littéralement, Judy sentit Nick se raidir au milieu d'un grognement bestial, et la pression identifiable de son nœud se resserrer entre eux, la gratifiant d'une ultime sensation indescriptible, qui se tenait à la limite parfois intangible pouvant exister entre le plaisir et la souffrance.

Nick s'effondra au-dessus d'elle en poussant un soupir erratique, ménageant un dernier effort pour éviter de l'écraser sous son poids. Elle sentit la douce chaleur de son corps la recouvrir presque totalement, tandis que sa queue en panache se lovait autour d'elle, comme pour l'isoler instinctivement du monde et témoigner qu'elle n'appartenait qu'à lui. Jamais Judy n'aurait à cœur de contredire cette vérité. Elle percevait les battements de cœur incontrôlables du renard s'associer aux siens, et ils restèrent ainsi, immobiles et silencieux, allongés à même le sol dans cette étreinte relativement incongrue.

Au bout d'une certaine durée, leurs rythmes cardiaques s'apaisèrent, et les halètements incontrôlables de Nick diminuèrent, jusqu'à disparaître complètement, les plongeant dans le silence nocturne de la nuit, qu'ils n'avaient finalement perturbé qu'un instant (toujours trop bref aux yeux des amants). Finalement, Judy sentit Nick resserrer son étreinte contre elle. Le renard fut parcouru d'un léger frisson, avant de murmurer au creux de son oreille.

« Judy… Je crois qu'il y a quelque chose qui ne va pas chez moi… »

La lapine agrippa le bras du renard entre ses deux pattes et le ramena contre lui, réduisant encore d'avantage le peu d'espace qui les séparait, avant de pousser un soupir de contentement. « Hmmm… Je ne suis pas de cet avis… »

« Je ne parle pas de ça… » répondit-il en poussant un léger ricanement, avant de se corriger d'une voix emplie de fierté par rapport à ses dernières performances. « Encore que… »

« Et de quoi parles-tu, alors ? » demanda Judy en déposant un petit baiser sur son avant-bras, qui se trouvait juste à la hauteur de son museau. « C'est par rapport à ce cauchemar ? Tu te sens prêt à m'en parler ? »

« Ce n'est pas tant que je n'étais pas prêt plus tôt… » répondit Nick en frissonnant brièvement. « Mais… Dans ce rêve, je devenais sauvage… Et en me réveillant, j'étais encore dans cet état… Je pense que tu as remarqué. Je… J'ai bien perçu que tu avais peur mais… J'étais incapable de me contrôler. »

« Ton cauchemar… » reprit Judy avant de fermer les yeux, cherchant la meilleure manière de formuler sa pensée. « … Il devait être si intense qu'il a perduré un petit instant après ton réveil. Ce sont des choses qui arrivent. Nick, tu n'as rien d'un sauvage. »

Le renard secoua la tête, peu convaincu par cette explication. « Je ne suis pas persuadé, Carotte… C'était vraiment intense. Je l'ai parfaitement ressenti. Il y avait une part de moi-même que je ne maîtrisais plus… »

« Oh, oui… Ca je l'ai remarqué. » répondit-elle sur un ton tendancieux avant de pousser un petit rire incontrôlable, tandis que lui revenait à l'esprit l'intensité de ce qu'elle venait de vivre. Elle sentait littéralement des papillons lui voleter au creux de l'estomac.

« Pas vraiment ce que j'avais en tête… Mais ravi que ça t'ai plu à ce point. » rétorqua le renard, sans réussir à retenir le sourire narquois qui lui gagnait le museau. « Néanmoins, si tu ne m'avais pas… Ramené à la réalité par ce… ce moyen des plus délicieux. Et d'ailleurs, Carotte, n'hésite pas à employer de telles méthodes à chaque fois que tu as l'impression que j'ai une petite faiblesse, hein… »

« Très amusant, Nick. » répliqua-t-elle en secouant brièvement la tête. « Je te rappelle cependant que tu as fait le plus gros du travail. »

« Mouai… Tout ça pour dire que si tu n'avais pas employé une telle stratégie, je crois que je ne serais jamais revenu à la raison. Pas entièrement. Pas pleinement. »

Judy resta pensive pendant quelques secondes, tentée de se laisser aller au confort du repos au creux des bras de l'être aimé… Mais cette discussion était loin d'être terminée. Nick avait besoin de faire un point complet sur ce qu'il venait de vivre, et en dépit de la fatigue intense qu'elle ressentait, jamais elle ne l'abandonnerait à l'expectation d'une idée aussi morbide que celle qu'un simple cauchemar avait été suffisant pour le rendre sauvage.

« Nick… » reprit-elle patiemment. « Je suis là. Parle-moi. Tu n'as rien à craindre, tu le sais ? »

Il n'en était pas si sûr… Il savait que même s'il venait à perdre la raison, il y avait très peu de chance qu'il soit capable de faire du mal à sa lapine, mais ce qu'il venait de vivre ne le rassurait pas pour autant. C'était trop perturbant pour ne laisser aucune séquelle. Cet état second semblait à présent loin derrière lui, et les effets qui en avaient découlés lui laissaient une impression étrange et diffuse, presqu'irréelle. Etait-il possible qu'il ait tout imaginé ? Que tout n'ait été qu'une conséquence imprévisible d'un rêve assez traumatisant pour en arriver à contaminer sa psyché consciente ?

« Il était là… » commença-t-il sur un ton hésitant, tout en luttant pour contenir le tremblement qu'il sentait naître au plus profond de ses nerfs.

« Qui donc ? »

« Le Berger… »

Le silence qu'il obtint en réponse fut suffisant pour lui faire comprendre que la seule mention du mammifère en question était à même de perturber Judy. Il s'en voulut de faire venir la conversation sur de tels sujets, surtout après le moment tout à la fois intense, merveilleux, mais également un peu effrayant, qu'ils venaient de partager.

« Et… Il te voulait du mal, je suppose ? » demanda finalement la lapine d'une voix craintive.

« Il nous voulait du mal… » expliqua-t-il en glissant son museau dans le dos de Judy, et en fermant les yeux, trouvant du réconfort à son contact si doux, et dans l'odeur délectable qu'elle dégageait… Sa fragrance particulière, qui lui évoquait à présent l'image rassurante d'un foyer.

« Mais c'est compliqué… » ajouta-t-il finalement au bout d'un court instant, sur un ton traduisant son malaise à évoquer la chose. « Cela se mêlait à mes souvenirs, et… Je crois que j'essayais moi-même de me faire comprendre quelque chose. »

« Une chose que tu n'aurais pas été en mesure d'accepter autrement ? »

« Sans doute… Et c'est pour ça que ça a pris la forme d'un rêve, je suppose. Pour m'obliger à l'envisager… »

Judy poussa un léger soupir, cherchant le courage nécessaire pour poser la question qui lui brûlait à présent les lèvres, mais dont elle redoutait d'entendre la plausible réponse. « Qu'as-tu compris, Nick ? Qu'est-ce qui a pu te mettre dans un état pareil ? »

Le renard resta silencieux un moment, cherchant la force de formuler cette certitude nouvelle qui l'avait gagné, mais à laquelle il avait encore bien du mal à faire face. Finalement, il se risqua à mettre des mots sur sa pensée, espérant que ceux-ci ne seraient pas trop maladroits. « Tu… Tu sais, ce que je t'ai dit, à propos de la mort de mon père… Et du fait que je pense que mon frère est responsable, voire même coupable de son suicide ? »

Judy se contenta d'acquiescer, sentant une boule d'appréhension se nouer au creux de sa gorge.

« Finalement… J'ai compris que… Que mon père a fait ce sacrifice sciemment et… Et… Que je suis sans doute tout aussi coupable que Vincent, de ce qui lui est arrivé… »

« Nick ! » s'exclama Judy, tentant instinctivement de se retourner vers lui, ce qui leur fit tout deux pousser un léger cri de douleur, étant donné la nature du lien physique qui les unissait toujours. La lapine poussa un léger soupir avant de reprendre sa place initiale… Elle aurait aimé pouvoir faire face à son renard pour poursuivre cette conversation, mais c'était peine perdue. Peu importait que la situation semblât grotesque, à ce stade. Les choses devaient être dites.

« Je t'interdis de dire une chose pareille ! » protesta Judy avec ferveur. « Je t'interdis même de ne serait-ce qu'y penser ! »

« C'est simplement que je me refusais à comprendre l'aspect le plus évident de tout ceci… Je refusais d'imaginer que mon père avait choisi ce sacrifice de son plein gré… Sans doute en désespoir de cause… Et que j'aurais pu agir pour éviter que tout ceci ne se produise. »

« Je… Je suis désolée, Nick… » répondit Judy en secouant piteusement la tête. « Mais… Je ne peux pas comprendre ce que tu veux me dire… Parce que je ne sais toujours pas clairement ce qui s'est passé. »

« C'est vrai, Carotte… » acquiesça le renard en poussant un soupir contrit. « Je pense qu'il est grand temps que je fasse la lumière sur toute cette histoire. »

La lapine se figea en entendant cette phrase. Le moment semblait finalement venu, où Nick allait entièrement s'ouvrir à elle sur son passé. Elle avait perçu dans le son de sa voix cet aspect à la fois mal à l'aise et solennel, qu'il prenait à chaque fois qu'il était contraint d'aborder des souvenirs pénibles… Néanmoins, elle ne sentit aucune animosité dans son attitude, ni dans le timbre de ses mots, rien de cette nervosité caractéristique qui le gagnait lorsqu'il revenait sur les évènements qu'il avait vécu, à cette époque si mystérieuse de sa vie. En lui, quelque chose était apaisé, et elle pouvait le sentir. Néanmoins, elle ne put s'empêcher de chercher à le préserver, encore et toujours.

« Tu es sûr ? Nick… Ne te sens pas obligé de… »

« Je sais, Carotte. » coupa calmement le renard, une note de conviction au fond de la voix. « Je ne suis pas obligé, et tu ne m'y contraints pas. Si je dois être tout à fait honnête avec moi-même, je me dois de reconnaître que toutes ces choses que je t'ai cachées… J'aurais dû les partager avec toi il y a bien longtemps. »

Judy resserra son étreinte sur la patte du renard, qu'elle maintenait entre les siennes, avant de la tirer vers son museau pour s'y frotter doucement. « Peu importe le moment que tu aurais choisi… A mes yeux, il aurait été le bon. »

Nick resta silencieux pendant un instant, le souffle légèrement bloqué par l'émotion qu'il ressentait aux paroles de Judy… Il avait été conscient de ce fait depuis un moment déjà, mais en cet instant précis, où il se sentait si vulnérable, il le frappa avec plus d'intensité encore. Il avait une conscience pleine et entière de la chance qu'il avait d'être aimé par une femelle aussi extraordinaire que Judy Hopps. Il ne put s'empêcher de manifester physiquement son contentement, et l'embrassa tendrement dans le cou. La lapine poussa un soupir langoureux à ce contact si délicat, et ferma les paupières pour en savourer les délectables sensations.

« Je t'aime, Judy… » murmura Nick au creux de son oreille, cette déclaration aussi sincère qu'inattendue tirant la lapine de sa torpeur.

Elle sentit une vague de chaleur intense l'envahir, tandis qu'elle se perdait dans l'extase de ses émotions, et répondait avec une passion affectée, en resserrant une nouvelle fois sa patte entre les siennes, pour tenter de donner plus de conviction encore au poids de ses propres mots. « Je t'aime... Tellement fort… »

« Je suis sans doute le mammifère le plus chanceux au monde, dans ce cas. »

« Tu crois ? » demanda-t-elle d'une voix un peu plus joueuse. « J'avais l'impression que c'était moi. Mais puisque tu le dis, je te fais confiance… »

« Attention, Carotte. Tu vas finir par ne plus pouvoir passer les portes. »

« Laisse-moi me réjouir un peu de mon sort, renard cruel. Ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion d'entendre le mammifère qu'on aime déclarer des choses aussi touchantes… »

« Ah vraiment ? Il ne faut pas que j'en fasse une habitude, dans ce cas… Ou bien tu vas finir par te lasser. »

Judy secoua la tête en poussant un léger rire, avant de réajuster sa position avec précaution, afin de se placer de la façon la plus confortable possible pour eux deux.

« C'est plutôt ironique, quand on y pense… » déclara-t-elle finalement d'une voix claire, en jetant un regard autour d'elle. « A croire que tu avais prédit que les choses finiraient comme ça lorsque tu m'as proposé de tester le confort relatif du tapis… Je te confirme qu'il est tout à fait relatif, d'ailleurs. »

« Dixit la charmante lapine qui m'avait assuré une privation totale de câlineries, mais qui a cédé deux fois en moins de vingt-quatre heures. »

Judy enfonça la tête entre ses épaules. Elle s'était douté qu'il profiterait de ce détour pour lui renvoyer cette pique en pleine face, mais elle devait bien admettre qu'au-delà de tout cynisme, il avait entièrement raison… Elle avait beaucoup de mal à lui résister, sur certains aspects.

« Que veux-tu ? » répondit-elle finalement. « Je suis une lapine en chaleur, amoureuse du renard le plus sexy à des lieux à la ronde. J'aurais droit à la légion d'honneur, si j'étais capable de résister. »

« Autant d'auto-stigmatisme en une seule phrase… Pour une personne si ouverte d'esprit par rapport aux autres espèces, je te trouve bien dure avec les lagomorphes, Carotte. »

« Pour avoir vécu au milieu d'une ribambelle d'entre eux, et pour en être une à cent pour cent, je dois malheureusement admettre que tous les stéréotypes les concernant ne sont pas forcément surfaits… Maintenant, j'admets que la question a de nombreuses raisons pour sembler passionnante, surtout aux yeux d'un renard qui se retrouve coincé à l'intérieur d'une lapine pour une durée indéterminée, et ce plusieurs fois par jours… »

« C'est tout à fait délicieux… » commenta le renard en roulant les yeux sous ses paupières.

Judy poursuivit en ignorant la réflexion, qui ne fit qu'accroître le sourire qui lui montait aux joues. « … Néanmoins, tu auras tout loisir de jauger par toi-même les modes de vie très particuliers de mon espèce, lorsqu'on rendra visite à ma famille… Et que tu le veuilles ou non, les câlineries seront très certainement prohibées. »

« Vraiment ? Encore un pari que tu ne vas pas tenir, Carotte… » répliqua Nick en poussant un ricanement moqueur.

« Rien à voir avec un pari, mon amour… C'est un simple constat. » explicita la lapine en poussant un soupir de déception.

« Ah bon ? » demanda-t-il, sincèrement surpris. « Et en quel honneur ? »

« Pour faire simple : absence totale d'intimité. »

« Oh. » déclara simplement le renard d'une voix franche, avant de laisser s'écouler quelques secondes de silence, où Judy eut la joie de pouvoir se délecter de son trouble. « Bien… Bien, je vois. Enfin… Je suppose… » reprit-il avec plus d'incertitude.

Un nouveau silence légèrement pesant retomba entre eux, faisant comprendre au renard qu'il était temps d'aller au bout de son entreprise initiale. Judy ne le presserait pas, et ne ferait pas revenir d'elle-même la conversation sur un sujet qu'elle savait aussi délicat à son égard. Il devait à présent s'obliger à se livrer en toute honnêteté et en toute franchise à une personne extérieure… Chose qu'il n'avait jamais faite jusqu'alors. Même sa famille n'avait pas eu droit à un récit détaillé de toute l'histoire, mais avec Judy, les choses étaient différentes. Les sentiments qu'il éprouvait pour elle dépassaient de loin les craintes qu'il ressentait à revenir sur son vécu, et il était persuadé qu'elle saurait les entendre avec justesse, honnêteté et bienveillance. Son passé, après tout, était rempli de ses propres erreurs, et il n'en était pas fier… Cependant, il devait tout lui révéler. Elle le méritait. Ce qu'ils représentaient, ensemble, le méritait.

« Bien… Carotte… Aussi amusantes soient toutes ces perspectives à venir, je crains qu'elles ne nous éloignent un peu du sujet initial. »

« C'est vrai, mon cœur… » répondit-elle en laissant sa tête reposer contre son biceps, tout en caressant avec affection l'avant-bras du renard qui se trouvait à sa portée. « Si tu te sens prêt, je t'écoute… »

Nick ferma les yeux et poussa un profond soupir, avant de chercher la meilleure manière de débuter son récit. Il savait qu'il devrait aborder quelques évènements antérieurs, et tout en se promettant de ne pas entrer dans les détails, afin que ces explications ne durent pas des heures, il tenta de notifier tous les éléments indispensables à la compréhension pleine et entière de ce qui avait mené à la catastrophe finale. Pour se donner un peu de courage, il serra une nouvelle fois Judy contre lui, et inspira avec délectation l'odeur que son pelage dégageait.

« Quand mes parents se sont séparés… » commença-t-il finalement d'une voix incertaine. « Vincent et moi avons décidés de rester vivre avec mon père, comme tu le sais. Décision non réfléchie, ou prise pour de mauvaises raisons, je le sais à présent. Plus prise par mon frère que par moi-même, d'ailleurs… Mais à cette époque, il venait tout juste de sortir de maison de correction, et je culpabilisais tellement par rapport à ça que j'aurais été près à le suivre partout, et à suivre n'importe laquelle de ses directives. »

« De… Maison de correction ? » questionna Judy d'un air surpris. « Si jeune ? »

« Il y a été placé à l'âge de neuf ans, après avoir reçu plusieurs avertissements pour avoir agressé à de nombreuses reprises des camarades d'école… Toujours des proies, et souvent sans raisons. Vincent avait commencé à développer une haine féroce des proies depuis un certain temps… Ce qu'il avait traversé, avec tous ces cauchemars, ces thérapies, et ce qu'il vivait au quotidien… Il en parlait rarement, mais quelque chose l'avait dévasté, anéanti… Et il avait plus ou moins perdu l'esprit, concernant ce rapport entre proies et prédateurs. Dès qu'il avait l'occasion de se battre contre une proie, dès qu'un prétexte s'offrait à lui pour leur faire du mal, il s'y jetait à corps perdu. »

Nick laissa passer un petit instant, semblant poser une réflexion intérieure sur la question, tandis que Judy était gagnée par le souvenir de son altercation avec Gideon Gray… L'enfance était une période difficile et instable émotionnellement, qui pouvait rendre certains jeunes particulièrement cruels. Elle ne pouvait juger Vincent Wilde sur cette seule conduite… Pas en ayant à l'esprit la personne que Gideon était devenue. Les gens pouvaient changer. La haine et la bêtise n'étaient pas une norme ou une constance… C'étaient des sentiments volages, qui pouvaient disparaître au gré du temps.

« Le derniers de ces prétextes… » reprit finalement Nick dans un soupir. « … Ça a été l'incident dont je t'ai déjà parlé, avec les rangers scouts juniors. Je t'ai fait part de la partie émergée de l'iceberg, mais cette histoire a eu des conséquences bien plus graves. Quand Vincent a appris ce qui s'est passé, et qu'il a vu que mes parents ne réagissaient pas plus que ça… Mais en même temps, qu'auraient-ils pu y faire ? Enfin bref… Lui, a décidé d'agir. Il a dévasté le QG de la troupe, tabassé deux petits rangers qui avaient eu le malheur de se trouver là… Et qui n'avaient même rien à voir avec la troupe qui m'avait maltraité, en plus. Il a envoyé l'un d'eux à l'hôpital, et je crois que le malheureux conserve encore à ce jour des traces bien visibles de ce qui s'est passé à l'époque. En sus du reste, il a brûlé un almanach des plantes d'une valeur importante… »

Nick perçut le frisson qui parcourut l'échine de Judy à l'évocation d'un tel déchaînement de violence, et poussa un léger ricanement.

« Et oui, je t'avais dit que Vincent était un individu assez effroyable lorsqu'il se mettait en colère… Ce n'est pas pour rien que j'avais peur de lui, à une époque. Il m'a donné plus d'une fois des raisons de le craindre… Et crois-moi, il a fait bien pire que ça, par la suite. »

« Il n'a jamais été arrêté ? » questionna la lapine sur un ton sceptique.

« Je pense que les flics l'ont eu plus d'une fois dans le collimateur… Mais Vincent était au moins aussi malin que moi, pour couvrir ses traces. Il ne s'est plus jamais fait épingler, par la suite, et ce passage en maison de redressement a été son seul vrai moment derrière les barreaux. En le laissant sortir de là, ils l'ont considéré comme « apte à regagner le système ». Pour ce que cette formulation veut dire… »

« Le système est différent pour chacun, pas vrai ? » lui lança Judy d'une voix tendancieuse.

« C'est une question de point de vue, Carotte. Et en général, les mammifères malhonnêtes auront tendance à voir les choses d'un œil différent du tiens. »

« Dois-je en déduire qu'il reste en toi la fibre d'un truand de seconde zone ? »

« C'est ce que j'étais lorsque nous nous sommes rencontrés, chérie. Mais à une autre époque, je jouais dans des divisions bien plus hautes. »

Judy secoua la tête, perplexe face à cette idée. Non pas qu'elle ne se soit pas doutée que Nick avait connu des heures bien plus sombres, d'après ce qu'il lui avait déjà dit de son passé… Cependant, ses pensées se trouvèrent étrangement focalisées sur un autre point : Mais une seconde, est-ce qu'il vient de m'appeler… ?

« Chérie, hein ? » reprit-elle en haussant les sourcils. « L'appellation ne me dérangerait pas en définitive, si tu lui donnais une consonance un peu moins cynique. »

« Il faudra que j'y pense, Carotte. Ces petits surnoms intimes, c'est nouveau pour moi… »

Comme si ça ne l'était que pour toi… songea Judy sans formuler oralement sa pensée, peu désireuse d'éloigner le propos du sujet principal. Néanmoins, elle retrouvait bien là la psychologie très calculatrice de son renard. Pour elle, ces petites marques d'affection orales avaient été involontaires et spontanées, mais lui se penchait déjà à un ouvrage de réflexion par rapport à la question. Indécrottable. A ce rythme-là, elle serait encore surnommée Carotte vingt ans plus tard.

« Enfin bon… » reprit Nick, ramenant de lui-même la conversation sur les rails. « Comme je viens de te le dire, j'ai joué dans la cour des grands, pendant un temps. Mais c'est pas le genre d'endroits dans lequel tu te retrouves catapulté par hasard. En choisissant de rester vivre à Zootopie, on a concédé le fait que mon père ne pouvait pas nous prendre avec lui à plein temps. Pas les moyens, pas la place… Alors on vivotait entre son appartement, et celui de ma grand-mère. On essayait de passer pour des enfants modèles auprès d'eux. Bons résultats scolaires, bonne attitude en classe… Mais dès qu'on en avait l'occasion, on se plongeait à cœur perdu dans le monde de la rue, car on avait vite compris qu'il était possible pour nous de nous faire un peu d'argent, en abusant de la crédulité et de la bêtise de nos concitoyens. »

« Et c'est ce que tu faisais toujours lorsqu'on s'est connus, Nick… » commenta Judy, comme pour souligner la constance un peu médiocre du parcours de son renard. Cela eut au moins le mérite de le faire rire.

« C'est pas faux. » répondit-il, un éclat euphorique au fond de la voix. « Mais c'est parce qu'avec Finnick, on avait décidé d'en revenir à la simple arnaque… Quitte à sacrifier des revenus plus intéressants. Ce qu'on a vécu entre temps nous avait persuadés qu'on ne voulait plus jamais tremper dans les milieux du véritable crime. »

« En parlant de ça… A partir de quand as-tu commencé à faire équipe avec Finnick ? »

« Quasiment tout de suite. » répondit Nick. « Je détestais ce fennec parce qu'il draguait ma sœur, à l'école primaire. J'avais voulu lui donner une bonne leçon, mais il m'a flanqué une sévère correction. Cette rivalité passagère s'est transformée en amitié… Et il n'a pas tardé à nous rejoindre dans nos arnaques. Il avait une gueule d'ange, ce qui pouvait être très pratique pour certaines combines, comme tu as pu en faire les frais toi-même, d'ailleurs. »

« Ha-ha. » ricana cyniquement Judy.

« Mais il était aussi doué pour la baston, ce qui pouvait également présenter un certain avantage. Mieux valait le laisser gérer l'action, que de donner le feu vert à Vincent… Ce-dernier ne savait pas s'arrêter, quand il fallait faire parler les poings. Jamais bon pour les affaires, quand les billets verts se trouvent couverts de sang. »

Ce fut au tour de Judy de pousser un léger ricanement, avant d'enchaîner : « On dirait une réplique d'une série B de gangsters… »

« Pas impossible que je la tire de là, Carotte. Tu sais à quel point j'aime les mauvais films. »

« Presque autant que moi, je dirais. »

« Ma vie, à cette époque, aurait pu servir de scénario à un très mauvais film de ce genre. En fait, les choses sont parties en vrille tellement vite qu'on pourrait croire qu'un scénariste complètement fêlé s'est amusé à enfiler les poncifs les uns à la suite des autres… »

Judy préférait largement voir Nick aborder les choses sous un angle relativement léger, ce qu'elle veillait à encourager par des remarques régulières, afin de donner à ces révélations l'impression d'un dialogue ou d'un échange, plutôt que d'un monologue qui aurait pu être difficile à soutenir pour son petit-ami. Tant qu'il lui serait possible de soulager un minimum son renard dans l'appréhension qu'il avait à s'ouvrir sur son passé, elle le ferait… Mais elle redoutait d'ores et déjà les moments qui ne manqueraient pas d'arriver, où même avec la meilleure volonté du monde, elle ne trouverait aucun moyen de rendre la procédure plus aisée.

« Toujours est-il que ces petites arnaques fonctionnaient bien, et qu'on avait fait un véritable challenge de les améliorer, de les complexifier et de les multiplier. » poursuivit finalement Nick. « D'abord, c'était plus pour s'amuser qu'autre chose, en toute honnêteté. On gagnait pas mal d'argent, mais on ne se rendait pas compte de la valeur des choses, à l'époque. De fil en aiguilles, on a grandi dans cette atmosphère étrange, partageant nos journées entre le rôle d'élèves et de fils modèles auprès de l'école et de nos familles, et nos doubles identités d'escrocs en herbe. Je sais que ce qu'on faisait était mal, bien entendu, mais à cette époque-là, j'étais vraiment heureux. Et pour Vincent… C'était un peu pareil, j'imagine. Il était plus serein, plus doux… Je retrouvais mon frère tel que je l'avais toujours connu. On riait énormément, on avait l'impression d'avoir le monde à nos pieds. »

Sa voix mourut un instant, emportée par l'émotion de souvenirs sincèrement heureux. Judy fut touchée de voir qu'en dépit de tout le reste, Nick était encore capable d'associer des pensées positives à son frère. Elle se doutait que le récit atteignait son apogée lumineuse, et qu'il allait commencer à redescendre vers des ténèbres de plus en plus insondables.

« Quand on est rentrés au lycée, mon père a commencé à nous parler de Wilde Times. C'est arrivé au détour d'une conversation lambda, où il présenta la chose comme une idée saugrenue. On était loin de se douter qu'il était sérieux, et qu'il avait déjà commencé à travailler d'arrache-pied à ce concept de parc d'attractions, au point d'y avoir d'ores et déjà investi une belle quantité d'argent. On a compris que ce projet un peu fou était réellement important pour lui en se rendant compte qu'il en parlait de plus en plus souvent, et d'une manière toujours plus concrète. J'y ai vu une occasion de me rapprocher de mon père, que je revoyais pour la première fois heureux et enthousiaste depuis longtemps. Vincent, lui… Il y a vu une perte de temps, d'argent, et un projet foireux dont l'ambition n'avait aucun intérêt. Forcément, un projet de parc d'attraction dont la thématique visait à réduire les écarts et à limiter l'incompréhension entre proies et prédateurs… Pour un spéciste comme lui, la pilule était difficile à avaler. Mais moi, si j'ai d'abord adhéré au concept dans le but de partager des moments privilégiés avec mon père, j'ai finalement été convaincu par le projet, et je m'y suis investi avec la même intensité fiévreuse que lui. J'y voyais vraiment une solution admirable à un problème social réel, que beaucoup trop de monde négligeait à mon sens. »

« Tu connais mon avis sur la question, Nick… Ce projet aurait réellement pu fonctionner, et apporter quelque chose à Zootopie. »

« J'en suis persuadé, Carotte. Encore aujourd'hui… » répondit le renard, et elle put presque deviner le léger sourire nostalgique qui marquait son museau à l'évocation de Wilde Times. Celui-ci mourut néanmoins rapidement, à l'évocation des problématiques que ce projet ne manqua pas de ménager dans l'existence de Nick. « Cependant, un tel projet demandait un financement en béton. Et… Ça n'a pas fonctionné. Je me rappelle encore de ces journées entières où je démarchais les banques aux côtés de mon père, essayant de faire entendre raison à tous ces bureaucrates coincés, de leur expliquer les bienfaits incroyables d'un tel projet, tout ce qui faisait que ça pourrait réellement marcher. Mais aucune n'a suivi, tu t'en doutes… On s'est fait rejeter par toutes les fédérations bancaires de Zootopie… Y compris celle des mignons petits lapins, d'ailleurs. »

« Désolée. » répondit Judy d'une voix innocente. « Je ne suis pas responsable de la stupidité avérée dont mon espèce peut faire preuve. »

« Oh, Carotte… » reprit Nick en secouant la tête. « Tu ne devrais vraiment pas me tendre des perches si faciles. »

« Je te déconseille de la saisir, du coup… » répliqua la lapine d'un ton plus dur, tout en fronçant les sourcils. « Je te rappelle que la partie la plus sensible de ton anatomie est actuellement coincée dans la mienne. Qui sait ce que je pourrais lui faire subir ? »

Bien que Nick dissimulât toute réaction d'effroi, il ne put résigner la légère contraction musculaire qui le gagna à cette idée, et que Judy ne manqua pas de remarquer, ce qui fit naître sur son visage un sourire triomphal.

« Mouai… » commenta finalement le renard, décidant qu'il valait mieux pour le moment en revenir à l'essentiel. « En définitive, pas de financement… Donc mort du projet… Mais je ne pouvais laisser mon père baisser les bras de cette façon et… Et je l'ai mis en contact avec certaines personnes douteuses, qui auraient peut-être les moyens de le soutenir financièrement, s'il était en mesure de les rembourser en temps, et en heure. Etrangement, mon père ne s'est pas étonné que j'ai dans mes connaissances des personnes aussi louches… Je crois que quelque part, il savait que Vincent et moi n'étions pas les honnêtes garnements que nous prétendions être. Son projet comptait trop à ses yeux pour qu'il se formalise de la nature de l'argent qui servirait à le financer. Et c'est ainsi que j'ai mis les pattes dans un terrible engrenage, en mettant mon père en affaire avec Vladimir Koslov. »

« Le… Le patron du Syndicat ?! » s'époumona Judy, les yeux écarquillés. « L'un des deux criminels les plus dangereux de Zootopie ?! Mais comment tu… ? »

« Comment je le connaissais ? » reprit Nick d'une voix plus calme, essayant de l'inciter à conserver le sien en la caressant doucement dans le creux du cou, ce qui l'apaisa assez rapidement. « Pas en personne, en tout cas. Je ne savais même pas que le coursier avec lequel on contractait l'affaire était un affilié de Koslov. C'est arrivé peu de temps avant que le l'ours blanc ne fasse scission avec Mr Big. »

« Les deux étaient associés, à une époque ? » s'étonna la lapine.

« Tu ne le savais pas ? » demanda Nick d'un ton surpris. « Il va falloir réviser tes dossiers avant de reprendre le service, Carotte… Oui, Mr Big et Koslov étaient les meilleurs amis du monde, à une époque. Leurs deux groupes mafieux composaient la troisième sphère du pouvoir de Zootopie. Un empire criminel stable et serein, qui maintenait une sorte d'ordre en place… Il est étrange de se dire que le crime organisé est l'un des piliers de la paix civile, pas vrai ? Mais à l'époque, c'était vraiment le cas… Sous l'égide de ces deux figures d'autorité, les choses filaient droit. Et paradoxalement, Zootopie vivait dans une paix beaucoup plus affirmée qu'à l'heure actuelle. »

« C'est une chose qu'on nous apprend, à l'académie de police… Accepter qu'en dépit de tout, le crime reste une constante qu'il faut accepter, et contre laquelle on ne peut jamais lutter à cent pour cent. Parce que ces grands groupes organisés maintiennent une certaine forme de stabilité sur le monde du crime, et empêchent un développement anarchique de la criminalité. »

« C'est un fait, Carotte… Et du coup, nos petites manigances, à Finnick, Vincent et moi, les ont vite agacé, parce qu'on ne travaillait pour personne, et qu'on marchait sur leurs plates-bandes, sans même le savoir. En contractant ce prêt pour mon père auprès de l'agent de Koslov, j'ignorais que je venais de nous vendre au Syndicat… Vincent l'a rapidement compris, pour sa part, et il n'a pas tardé à prendre position, quitte à nous trahir. »

« Quoi ? » s'exclama Judy, sincèrement surprise. « Comment est-ce arrivé ? Pourquoi a-t-il fait ça ? »

« La raison, je l'ai cherchée longtemps, avant de la comprendre insidieusement… Je pense tout simplement qu'il était jaloux. Jaloux que je le délaisse au profit de mon père… Jaloux que mon père se soit plus rapproché de moi que de lui… Vincent a eu le sentiment que je l'abandonnais, que je me tournais vers autre chose que la relation qui nous liait. Je n'avais pas conscience, à l'époque, que notre intense rapport fraternel, presque fusionnel, était une constante stable à ses yeux… Sans doute la seule à laquelle il parvenait à se rattacher, et qu'elle donnait du sens à ce qu'il vivait au quotidien. Ca a toujours été difficile pour moi de voir les choses de son point de vue… Lui et moi, on était tellement similaires, mais en même temps, tellement différents. Un peu comme un reflet déformé dans le miroir. On se renvoyait chacun nos défauts, on les imprégnait à l'autre… Notre relation n'avait rien de positive, je pense… Je crains même que nous nous soyons mutuellement influencés, toujours dans le mauvais sens, au point de conduire nos vies à la ruine. C'était une fatalité certaine… Une machine infernale qui s'était mise en marche, et que plus rien ne pouvait arrêter. Dès cet instant, il était déjà trop tard. »

« Nick, je ne pensais pas que tu étais du genre à croire au destin, et encore moins à te montrer fataliste… » contesta Judy avec douceur, tout en glissant sa patte dans la sienne. « Tu sais bien que les choses ne sont pas si simples. »

« C'est certain, Carotte. Elles sont même extrêmement complexes. Pense à toutes les interactions infimes, les prises de décisions inconscientes qui ont mené au désastre vers lequel on se profilait, Vincent et moi, depuis des années… Difficile de ne pas y voir de liens de cause à effet, et la seule constante au milieu de ces millions de variables chaotiques, ça a toujours été la relation qui nous unissait. »

« Mais cela peut valoir pour n'importe quoi, en ce sens. »

« Peut-être bien. » acquiesça le renard. « Mais rien ne semble avoir autant impacté mon existence que cette vérité… Encore aujourd'hui, d'ailleurs. Toute cette histoire qui nous poursuit, la Compagnie 112, le Berger… Tout est lié. »

« Rien ne le prouve, Nick. » déclara Judy en tremblant légèrement. « Et si c'est le cas, ce n'est pas un coup du destin. C'est une question de choix. »

« Alors tu peux dire que j'ai fait de ma vie une succession de mauvais choix. »

« Pas pour tous, j'espère. » répliqua-t-elle en déposant un petit baiser sur son bras, avant d'y frotter amoureusement son museau.

« Non, en effet. » répondit Nick avec douceur. « Il semblerait que j'ai appris de mes erreurs, dernièrement, et que j'ai enfin décidé de mettre un peu d'ordre dans ma vie. J'avais juste besoin d'un petit coup de patte… »

Judy comprenait parfaitement qu'il faisait référence à leur relation et à l'influence à priori positive qu'il lui donnait dans une approche plus positive de sa propre existence. Dire qu'elle était touchée et heureuse de l'allusion aurait été un euphémisme, mais elle ne pouvait se permettre de se perdre dans ces considérations pour le moment, alors que son renard n'allait pas tarder à aborder les aspects les plus sombres de son histoire.

« Et donc… Il t'a trahi, c'est bien ça ? » questionna-t-elle d'une voix hésitante, craignant de se montrer un peu trop poussive.

Nick prit bonne note de sa prudence oratoire, et la réconforta en l'embrassant une nouvelle fois, juste derrière les oreilles, ce qui la fit frissonner de plaisir.

« Oui… » finit-il par murmurer au bout de quelques secondes. « Il nous a planté un poignard dans le dos, à Finnick et à moi… On a rien vu venir… Qui aurait pu le prévoir, de toute manière ? » Le renard poussa un soupir. Visiblement, cette partie de son récit était désagréable à revivre, mais il s'acharna à ne pas laisser ces aprioris affecter son humeur, et encore moins sa conviction à dévoiler toute la vérité à sa lapine. « On avait commencé à faire de l'arnaque de luxe. C'est comme ça qu'on appelait le principe… Finnick et moi, on pensait qu'entourlouper le péquin moyen, c'était injuste et déloyal, parce que tous ces mammifères, finalement, galéraient au moins autant que nous. Donc on s'est mis à cibler d'avantage nos victimes. On arpentait les beaux quartiers, on jouait aux plus fins dans les boîtes branchées, les discothèques à la mode… Puis, on s'est attaqués aux casinos. »

Nick laissa passé un instant, comme si quelque chose le dérangeait par rapport à ce qu'il allait révéler, et qu'il cherchait un moyen de contourner le propos, sans y parvenir. Finalement, il poussa un soupir, et se lança, visiblement à contrecœur.

« Toutes ces femelles avec qui j'ai eu des relations… C'est à cette époque-là que ça s'est passé. Séduction, jeu de rôle, attractivité… Dans ces milieux-là, c'étaient les meilleurs moyens d'arriver à nos fins. On se composait des personnalités, des personnages hauts en couleur, et on déboulait dans la foule de ces parvenus avec autant d'aisance que si on était nés dans leur milieu répugnant. Le fric s'étalait partout, le champagne coulait à flot… Une vraie décadence. Plus on trempait là-dedans, et plus on s'imprégnait de ce magma suave… Je ne sais pas vraiment pourquoi c'est arrivé, ni même comment, mais on a sérieusement déconné, et on a commencé à croire qu'on était invincibles, que jamais personne ne nous confondrait. Alors on s'est mis à prendre toujours plus de risques. Le jeu n'en valait même pas la chandelle, à vrai dire… C'était juste qu'on avait complètement pété les plombs. Tout nous réussissait, on menait la grande vie… Tu m'aurais vu à cette époque, Carotte… J'étais un jeune arrogant méprisable, qui n'avait d'estime pour personne. Je pensais être plus malin que tout le monde, mais je ne m'étais même pas rendu compte qu'un filet s'était dressé autour de nous, et que celui qui l'avait tendu n'était nul autre que mon propre frère. »

« Mais… Il ne travaillait plus avec vous, à ce moment-là ? » demanda Judy, qui œuvrait de toute ses forces pour ne pas réagir avec trop d'emportement à tout ce qu'elle venait d'apprendre sur la passé de dépravation du mammifère qu'elle aimait.

« On va dire qu'il donnait le change. » explicita Nick en haussant les épaules. « Ces arnaques de luxe découlaient davantage de nos compétences communes, à Finnick et moi. Vincent était beaucoup moins fin dans sa manière de procéder… Du coup, il restait pas mal en retrait, se tenant prêt à agir lorsque les choses dérapaient. Son rôle, c'était de nous servir de filet de sécurité, ou d'ange-gardien. Vois ça comme tu veux… Seulement, ce qu'on ne savait pas, c'est qu'on n'était de loin pas aussi discrets qu'on se le figurait. Le Palm Tree Casino appartenait à Koslov, à cette époque, et quand il a compris qui nous étions, et ce que nous tramions, il n'a pas cherché à nous liquider, ni à nous punir, en dépit des arnaques constantes qu'on mettait en place au sein de son établissement… Au contraire, il a cherché un moyen de profiter de nous et de nous mettre à son service. Il a donc approché Vincent, qui a accepté de se liguer à sa cause. Et il nous a vendu, Finnick et moi, en contrepartie de ce privilège. »

« Tu… Tu plaisantes ? » demanda Judy, horrifiée par cette révélation. « Mais pourquoi ? Il n'avait rien à y gagner ! »

« Oh, il se mettait à l'abri de la colère de Koslov, et gagnait même sa confiance et sa protection… C'était sans doute un argument suffisant, à ses yeux. Visiblement, Vincent ne voyait plus beaucoup d'intérêt à poursuivre ces petites arnaques en notre pitoyable compagnie. Il visait plus grand. Finnick et moi ne l'intéressions plus… Et comme je te l'ai dit précédemment, je pense que la relation que j'avais développée avec notre père l'agaçait pour plusieurs raisons. Tout ceci a été suffisant à ses yeux pour décider de faire table rase de notre association, quitte à nous jeter en pâture aux hommes de main de Koslov. »

« Comment vous en êtes-vous tirés ? »

« Pas sans bobos, je ne vais pas te mentir. Finnick et moi avons été passés à tabac, et on a chèrement payé le prix de notre arrogance… Mon corps s'en souvient encore, crois-moi… Et ça a duré un moment, avant qu'ils ne se décident à en finir avec nos carcasses. Sans l'intervention de Mr Big, nous n'aurions pas cette conversation à l'heure actuelle, Carotte… Koslov nous aurait fait tuer, et Vincent n'aurait certainement pas levé le petit doigt pour essayer de l'en dissuader. »

« Mr Big ? » questionna Judy, d'une voix toujours mue par la surprise et la confusion. « C'est à ce moment-là que tu as fait sa rencontre ? »

« Oui… Au moment exact où les tensions entre lui et Koslov étaient à leur summum. C'est assez surprenant quand on parle d'un parrain du crime, mais Mr Big est un mammifère loyal, bon et honnête par nature. Crois-moi, Carotte… Sa vision du monde et du fonctionnement de la société ne pourrait pas entrer en adéquation avec la tienne, c'est certain… Mais cette musaraigne est très certainement le plus grand philanthrope que je connaisse. Toujours est-il qu'il a exigé que nous soyons relâchés, et nous a pris sous sa protection. Il avait vu du potentiel en nous, et il ne pouvait accepter qu'on finisse ainsi. »

Judy était à présent trop abasourdie pour répondre quoique ce soit, comme Nick s'y était attendu. La narration de son passé, qui avait jusqu'alors pris la forme d'un dialogue entrecoupé de quelques réactions amusées, allait maintenant devenir un monologue… Il ne pouvait en vouloir à la lapine. Ce qui suivrait ne serait ni plus drôle, ni plus facile à entendre… Mais cela devrait être dit, en dépit de tout. Et le plus tôt serait le mieux, alors il poursuivit.

« Entre autres choses, c'est sur cette ultime opposition que Koslov a mis un terme à son partenariat avec Mr Big. Le Syndicat était devenu un groupe criminel à part, et la Famille de Mr Big œuvrerait de son côté. Il en allait de même pour nous, au final… Vincent, rallié à la cause de Koslov, et moi à celle de Mr Big. Nos oppositions ne faisaient que croître, d'autant plus que nous avons vite occupés des fonctions similaires dans ces deux clans… Ceux de conseillers, de négociateurs et d'arrangeurs. Des postes importants, qui nous plaçaient à de hautes fonctions hiérarchiques au sein de ces empires du crime. Vincent avait la confiance de Koslov, et j'avais celle de Mr Big… Nous étions en rivalité, tous comme nos dirigeants, en fait. C'était assez comique, et un brin ridicule, quand on y pense… Bien entendu, on ne se fréquentait plus. Je crois que ça aurait très mal fini, si on s'était retrouvés face à face. Mon père avait compris que quelque chose se tramait, puisqu'on ne venait plus le voir ensemble. On le visitait, mais chacun de notre côté. On a trouvé des prétextes, des faux-fuyants, et finalement, je crois que mon père y voyait très clair de toute manière… Et il était trop focalisé sur Wilde Times pour réellement y accorder de l'importance, si je dois être parfaitement honnête. Il n'avait plus grand espoir en ses deux fils, il faut croire… Il a préféré se focaliser sur ce qui lui semblait réellement important.

Ça a duré quelques temps, comme ça… Près de trois années passées au service de Mr Big, à me confronter indirectement à mon frère sur plusieurs affaires, essayant de toujours l'emporter sur lui, dans un esprit concurrentiel, fait de rivalités et de vengeances… Parfois même, je m'impliquais dans des réseaux ou des trafics peu intéressants aux yeux de la Famille, seulement pour avoir le plaisir de ruiner un contrat ou une transaction planifiée par Vincent pour le compte du Syndicat. On jouait à ce petit jeu malsain d'essayer de bousiller l'autre par des manigances interposées… J'espérais secrètement pouvoir le supplanter, et le décrédibiliser aux yeux de Koslov. Je rêvais en m'imaginant l'ours polaire regretter d'avoir porté son choix sur Vincent, plutôt que sur Nicholas Wilde. Je n'avais qu'une volonté, c'était de briser mon frère, de détruire ses objectifs, quels qu'ils puissent être, afin de le punir de m'avoir doublé. C'était devenu une obstination presque malsaine, à force… Et il me renvoyait méchamment la balle, crois-moi. Cette escalade en lutte indirecte ne pouvait que mal finir, tu t'en doutes… Et j'ai allumé la mèche qui a mis le feu aux poudres. »

Nick fit une petite pause pour reprendre son souffle. Il avait la gorge sèche et les yeux brûlants. De plus, il sentait parfaitement le corps de Judy contre lui, et sa crispation nerveuse ne lui avait pas échappée. Il ne parvenait pas à analyser clairement la réaction qu'avait la lapine à l'audition de toutes ces choses honteuses et inquiétantes qu'il lui révélait sur son passé, mais il n'était plus temps pour les doutes ou les considérations de secondes zones… Il était presque arrivé au bout de son récit, et il lui fallait ménager suffisamment de force et de courage pour parvenir à mettre en mots ce qu'il redoutait d'avancer… Ce dont il n'avait parlé à personne depuis si longtemps. Et dont il n'avait d'ailleurs jamais parlé personne, pas à un tel degré de sincérité et d'intimité.

« Mon réseau d'informateurs a fait remonter à mon attention le fait que Vincent serait à la tête d'un petit groupe de mammifères pour négocier l'affiliation d'un territoire à un gang qui avait accepté de rejoindre le Syndicat, pour lui servir de chasse-gardée. Ce gang de petits caïds originaires d'Happy Town était en rivalité avec un autre clan, qui avait été laissé sur le carreau… Mais en somme, ces types-là pouvaient pas se piffer, et se massacreraient bien volontiers s'ils en avaient l'occasion. J'ai donc jugé approprié de… Vendre l'information à ce gang rival, leur révélant la date, le lieu et l'heure de la réunion, afin qu'ils puissent aller… Eh bien tout foutre en l'air… »

« Nick ! » La réaction de Judy avait été aussi spontanée qu'horrifiée, alors qu'elle comprenait la façon déloyale et mesquine dont Nick avait essayé d'obtenir vengeance sur son frère. Elle regretta presqu'immédiatement cette manifestation consternée, en se murant dans le silence… Mais le renard comprit parfaitement qu'elle partageait son point de vue sur son propre comportement de l'époque : misérable et honteux. Au moins, ils étaient d'accord sur ce point, et il n'y aurait pas besoin de le discuter.

« Je sais, Carotte… » maugréa-t-il d'un ton piteux, avant de poursuivre. « Tout a marché comme je l'espérais, tu t'en doutes. Seulement, ce que je n'avais pas anticipé, c'était que Koslov avait décidé d'envoyer son fils unique, Morris, pour épauler Vincent dans cette tractation. En vue de lui apprendre le métier, sans doute… Après tout, c'était lui l'héritier du Syndicat, en définitive. Je ne sais pas exactement comment les choses se sont déroulées, et j'ai eu droit à une dizaine de versions différentes de l'histoire… En somme, ce qui revient le plus fréquemment, c'est que le gang rival a mené un assaut frontal extrêmement violent, et que les membres du Syndicat ont essayé de se tailler de ce qu'il pensait être un guet-apens à leur encontre. Le rendez-vous avait lieu dans une ancienne usine de pliage de cartons… Aucune idée du comment ni du pourquoi, mais au cours de la rixe, quelqu'un a remis les machines en marche. Morris a été happé par un compresseur, et son bras a été broyé. Vincent l'a abandonné à son sort et l'a laissé pour mort… Morris a perdu son bras dans l'histoire, et Vincent a été considéré comme un traître, responsable de cette catastrophe. »

« Oh… Oh c'est pas vrai, Nick… Non… Tu… Tu te rends compte que… »

« Que je suis responsable ? » termina le renard à sa place, devinant à la voix tremblante de Judy que celle-ci était sur le point de pleurer. Lui-même était au bord des larmes, au souvenir de cet évènement tragique, et du fait qu'en définitive, il l'avait provoqué. « Oui, j'en ai parfaitement conscience, Judy. »

« Mais… Mais tu ne pouvais pas savoir que… Que cela engendrerait de telles catastrophes, alors… » bredouilla la lapine, la voix toujours tremblante, son émotion palpable.

« Carotte… Je ne cherche pas d'excuses, et encore moins l'absolution. Je ne te raconte pas tout ça dans l'espoir d'obtenir un quelconque pardon. Je sais que j'ai fait énormément de mal autour de moi, à beaucoup de personnes, et sois en assurée, il n'y a pas un jour où je ne regrette pas ce que j'ai fait… Encore plus aujourd'hui, d'ailleurs. Mais nier la gravité de l'acte ne changera rien aux faits : Morris Koslov a perdu son bras par ma faute, des mammifères sont morts ce soir-là par ma faute. Tout ça pour une stupide vengeance… J'ai eu ce que je voulais, c'est certain… Et à l'époque, en dépit de la catastrophe, je n'avais aucun regret. »

« Nick… Il y avait tout un tas de circonstances qui entraient en jeu et… Tu ne peux pas simplement… Te haïr pour ce qui s'est passé et… »

Nick poussa un soupir. Judy était touchée émotionnellement, et il n'eut pas besoin de sentir ses larmes couler contre son pelage pour se rendre compte qu'elle pleurait. Les sanglots dont son corps était parcouru avaient été un signe avant-coureur. Le renard avait craint qu'elle puisse réagir de la sorte, surtout qu'étant en chaleur, son émotivité (déjà excessive au naturel) était décuplée. Il était touché qu'elle essayât de le réconforter de la sorte, mais il craignait de poursuivre, étant donné sa réaction.

« Judy… Je ne me hais pas… Cette phase est passée depuis longtemps… Mais si c'est trop dur pour toi, on peut continuer cette conversation plus ta… »

« Non ! » le coupa Judy avec fermeté, se redressant sur ses avant-bras, ce qui ne manqua pas de générer une tension des plus manifestes au niveau de leurs bas-ventres respectifs. La lapine poussa un petit cri, avant de se laisser retomber dans sa position initiale… Parfois, ce nœud n'avait pas que du bon, en définitive. Néanmoins, la lapine ne s'attarda pas sur l'incident, et reprit : « Nick, il faut que je sache… Je ne t'oblige pas à raconter, mais je t'interdis de t'arrêter si tu penses devoir le faire pour moi. »

« Héroïque en toutes circonstances, pas vrai ? » demanda cyniquement le renard.

« Je fais de mon mieux… » murmura-t-elle piteusement, en baissant la tête pour rejoindre le confort sécurisant que constituait le creux des bras de Nick. Celui-ci les resserra autour d'elle, soulagé de voir qu'elle ne fuyait pas son contact, mais s'y lovait avec intensité, bien au contraire.

« Bien… Tu t'en doutes, cette affaire a eu des répercussions importantes. La première d'entre elle fut la proclamation par Koslov de la loi du sang, à l'égard de mon frère. »

« La… La loi du sang ? » demanda Judy d'un ton légèrement craintif.

« Oui… La façon dont les gangs font régner la justice, en somme. Un donné pour un rendu. Selon la gravité de l'acte, tu paies plus ou moins cher. Pour avoir abandonné Morris, le fils de l'un des deux plus grands criminels de la ville, et l'avoir laissé pour mort, ce qui a résulté par la perte de son bras, le prix à payer pour Vincent était des plus élevés, tu t'en doutes. »

« Tu veux dire qu… »

« Oui. » l'interrompit Nick. « Il aurait dû le payer de sa vie. »

Un frisson parcourut l'échine de Judy, qui se trouvait horrifiée face à cette violence dissimulée, qui définissait pourtant la vie et le quotidien d'un bon nombre des citoyens les moins chanceux de la grande ville. Néanmoins, c'était plus l'implication amenée par cette révélation qu'autre chose qui lui glaça le sang.

« Pourtant… » avança-t-elle, hésitante. « Il s'en est tiré. Comment ? »

« Quelqu'un d'autre a payé à sa place. » déclara Nick d'une voix froide.

La dernière pièce de puzzle venait d'être posée. Tout ce que le renard aurait à ajouter ne serait qu'un complément d'information subsidiaire, mais dans l'absolu, tout faisait sens, à présent, pour la lapine. Elle resta interdite, ne trouvant pas les mots.

« Quand j'ai su que la vie de Vincent était menacée… » reprit Nick sur un ton plus faible. « … J'ai compris que j'avais eu tort. J'ai été horrifié par ce que j'avais fait. J'avais mené mon propre frère à la mort, et malgré la haine qu'il m'inspirait je ne pouvais me résoudre à cette idée, alors… J'ai essayé de l'aider, comme j'ai pu. Finnick a accepté de sacrifier tout l'argent que nous avions réussi à récolter au cours des mois qui avaient précédés… On a tout foutu dans un sac, et on le lui a donné, afin de lui offrir une chance de s'en aller loin de Zootopie et de repartir à zéro, ailleurs… »

Le renard poussa un ricanement ironique, comme s'il réalisait encore aujourd'hui à quel point cette idée était stupide et mauvaise. « Il a pris l'argent, mais a refusé de partir… Il ne voyait pas les choses sous cet angle, tu comprends ? A ses yeux, tout ceci n'était qu'une injustice, et je me voyais mal lui apprendre que j'étais la cause de cette situation… A mon sens, il était le seul responsable. C'était lui qui m'avait trahi, à la base… J'étais tellement stupide. Je ne me suis pas rendu compte que je ne faisais qu'aggraver les choses… Et… Il m'a supplié de l'aider… De tirer un trait sur le passé… De l'aider à affronter Koslov… De trouver une solution pour le sortir de là… Mais je l'ai rejeté. Je lui ai dit qu'il n'obtiendrait rien d'autre de moi, et que sa mort ne me ferait ni chaud, ni froid… »

« Tu le pensais ? » se risqua Judy, totalement perdue dans le flot intense de questions qui la gagnaient, celle-ci s'avançant au-devant des autres, sans autre raison que son incapacité à la contenir une seconde de plus.

Nick resta silencieux quelques instants, ne semblant pas capable d'y répondre en toute sincérité… Même après toutes ces années. Finalement, au bout d'un petit moment de silence, il se risqua d'une voix hésitante. « Je… Je n'en sais rien… »

« Après tout ce temps, tu le détestes encore ? » demanda la lapine sur un ton à la fois peiné et timide.

« Pour tout ce qu'il a fait, et pour tout ce qu'il représente à mes yeux… Oui… Je le déteste, comme je me déteste… Et je l'aime, comme il m'arrive de m'aimer… Souvent, je nous vois comme les deux faces d'une même pièce… Indissociables, mais opposés, incapables de se comprendre, mais obligés de coexister. Il est ce que j'aurais pu devenir. Je suis ce qu'il aurait pu être. Ou inversement… Je ne sais pas si je suis dans le juste, ou si j'ai tous les torts. Nous avons faits des erreurs, chacun de notre côté, et comme nous sommes indéfectiblement liés, la somme de ces erreurs a fini par provoquer une catastrophe dont nous sommes tous deux responsables. »

« Nick… » commença Judy d'une voix douce et réconfortante, en percevant un léger sanglot naître au fond de la gorge de son renard. Mais celui-ci ne lui laissa pas l'opportunité de le consoler, car il était pris par la nécessité de relâcher enfin tout ce qu'il avait conservé au fond de lui pendant toutes ces années.

« J'aurais pu aider Vincent… C'est sans doute ça, le pire… J'aurais pu l'amener à Mr Big. Il aurait pu le protéger, trouver un moyen de contrer la volonté de Koslov. C'est une chose que Mr Big aurait faite, si je le lui avais demandé. Oui, j'avais un tel degré de confiance auprès de lui, à cette époque… Il m'aurait faite cette faveur, en raison de l'affection qu'il me portait… Mais je n'ai rien fait, car je voulais que mon frère disparaisse. Je ne pouvais accepter qu'il meure, mais je ne supportais pas qu'il soit toujours présent dans ma vie… A ce jour, mon sentiment à son égard demeure inchangé. Je sais qu'il est là, quelque part… Que si je le croisais, je n'aurais qu'une envie : lui arracher les yeux. Mais en dépit du reste, je suis heureux quand on m'apprend qu'il va bien, et que les choses roulent pour lui… »

« Nick… Il faut que tu me dises ce qui s'est passé… » le pria Judy en resserrant ses pattes autour de son poignet.

Le renard acquiesça. Il se doutait qu'elle avait déjà tout compris, bien entendu… Mais il fallait que l'histoire soit complète, sinon tout ceci n'aurait servi à rien.

« Vincent a demandé à mon père de payer le prix du sang à sa place. Qu'il ait pu avoir l'indécence de proposer une telle chose me laisse encore sans voix… Mon père avait beau être un mammifère distant, perdu dans ses grands projets, il n'en était pas moins incapable de laisser l'un de ses enfants mourir. Pas s'il avait la possibilité d'empêcher une telle chose. Alors, il s'est donné la mort pour que Vincent vive. »

« Quelle horreur… » murmura Judy, choquée d'entendre Nick confirmer le pire de ce qu'elle avait pu s'imaginer.

« Mais ce seul sacrifice n'était pas suffisant pour compenser la perte subie par Koslov. Donc mon père a remanié son testament, pour léguer à mon frère tous les biens acquis par l'intermédiaire du financement crapuleux de Koslov, afin que Vincent puisse rembourser sa dette par une somme d'argent globale. Koslov n'a pas eu d'autre choix que d'accepter… Et c'est pour cette raison qu'aujourd'hui, il ne reste plus de Wilde Times qu'un champ de ruines… Il ne subsiste rien de mon père, ni de ses rêves… »

« C'est faux, Nick… » contesta Judy, en larmes à présent. « Tu portes toujours en toi ces valeurs… »

« Je les ai bafouées trop longtemps pour en être digne, Carotte… Après la mort de mon père, plus rien n'avait de sens à mes yeux. Il n'y avait plus que ma haine qui comptait. J'ai tenté de retrouver mon frère pour le tuer. J'ai essayé de convaincre ma famille de sa culpabilité, et c'était sans doute un bon moyen pour moi de me dissimuler la mienne. Mais inconsciemment, je le savais… Je l'ai toujours su… Je suis autant responsable que Vincent de la mort de mon père… »

« C'est faux, Nick… Tu ne peux pas endosser cette responsabilité. Tu as peut être ta part dans ce qui a provoqué les évènements, mais tu n'as pas pris part à l'acte… Ce n'était pas ta demande… Ce n'était pas ton choix… »

« Mais tout découle de mon erreur ! »

« Tout découle toujours de l'erreur de quelqu'un ! Ça ne fait pas de lui un criminel ! Nick, nos choix, bons comme mauvais, ont toujours des conséquences qu'on ne peut pas anticiper. Tu as tellement ruminé cette histoire qu'elle a fini par laisser des cicatrices dans ton âme, et le seul moyen que tu as de les supporter, c'est de rejeter la faute sur ton frère, ou sur toi-même… Mais tu as tort. » Judy peinait à conserver une voix claire au milieu des sanglots qui parcouraient ses propos, et des reniflements erratiques qu'elle ne pouvait maîtriser. Elle tremblait sous le coup de l'émotion, ses petites pattes enserrant fermement le poignet de son renard, auquel elle se raccrochait avec toute l'énergie du désespoir. « Je t'en prie, Nick… Ne t'inflige plus ça. Je t'en prie… »

« Même si tu avais raison… Comment le pourrais-je ? Même mes nuits sont hantées par ces souvenirs… Et c'est encore pire, maintenant. Tous ces évènements récents me ramènent toujours à ma faute… Et je ne peux accepter que tu souffres en raison de toutes ces erreurs que j'ai commises.

« Nick, arrête ça. Tu n'es pas responsable de ce qui nous arrive aujourd'hui, pas plus que tu n'es responsable de ce qui est arrivé à ton père à l'époque. Je suis heureuse avec toi… Et la seule souffrance que je ressens, c'est celle que j'ai à te voir te blâmer de la sorte… »

Le renard poussa un soupir. Il avait espéré une réaction globalement positive de la part de Judy, se doutant bien qu'en dépit de la gravité de ce qu'il allait lui révéler, elle ne le rejetterait pas, se montrerait compréhensive, et chercherait à le soutenir envers et contre tout. Mais il n'avait pas anticipé la façon dont lui-même réagirait face à un tel soutien, alors qu'il s'ouvrait entièrement à elle, dévoilant son âme à nue, dans tout ce qu'elle avait d'indigne… Il sentit les larmes lui monter aux yeux, mais parvint à lutter contre cette faiblesse d'apparence. Néanmoins, les battements erratiques de son cœur et la pression de son souffle brûlant, entrecoupé de soupirs affligés, firent comprendre à Judy l'état émotionnel dans lequel se trouvait son renard.

« Dix années se sont écoulées depuis le décès de ton père, Nick… » reprit finalement Judy d'une voix douce, tout en se collant le plus possible à lui, espérant que de sentir son corps contre le sien le réconforterait un minimum. « Ce passé terriblement lourd que tu portes n'est pas ce qui te définit en tant que personne… Il a contribué à faire de toi ce que tu es aujourd'hui, c'est certain. Mais il n'a pas réussi à entacher le mammifère formidable que tu es devenu, et dont je suis tombée follement amoureuse. »

« Carotte… » bredouilla-t-il, les mots lui manquant visiblement.

« Non, Nick… Ecoute-moi, s'il te plaît. » intervint-elle, une note de conviction au fond de la voix. « Je ne te dis pas tout ça pour te remonter le moral ou pour te réconforter, mais parce que je le pense sincèrement. Alors laisse-moi terminer. »

Le renard referma son museau et opina doucement du chef, laissant le loisir à la lapine d'achever son propos.

« Nous commettons tous des erreurs… Plus ou moins graves. Moi la première, je ne suis pas en reste… Tu le sais très bien, n'est-ce pas ? Mais ces erreurs ne nous façonnent pas. Elles ne nous déterminent pas. Elles ne font pas de nous ce que nous sommes. Bien au contraire, elles nous aident à grandir, et à nous définir en tant qu'individus de valeur… Parce que ce qui nous défini, c'est la manière dont on fait face à ces erreurs, la façon dont on les confronte, les moyens qu'on déploie afin de les surmonter. Et si j'ai raison, alors tu es obligé d'admettre que tu as pleinement réussi cette épreuve, Nick… Il t'aura peut-être fallu du temps, mais tu l'as fait. Tu as fait face à ces difficultés, eu le courage de reconnaître tes torts, et déployé les efforts nécessaires afin de les surpasser. Regarde-toi aujourd'hui… Tu as contribué à protéger Zootopie d'un complot terrifiant, et sans toi les choses ne se seraient jamais arrangées, ni pour la ville… Ni pour moi… Tu as laissé derrière toi ta vie d'escroc, et tu as accepté de croire à nouveau qu'il était possible de lutter pour un monde meilleur… Tu… Tu as décidé d'embrasser une carrière dont la motivation première est de te mettre au service de ton prochain, de le protéger, de le guider, de le soutenir… Tu m'as sauvé, moi… De mes propres aprioris… De mes doutes… De mes craintes… Tu m'as appris à être vraiment heureuse… Nick… Tu es un mammifère exceptionnel et courageux. Sans doute le plus brave que je connaisse. Je ne te laisserai pas prétendre ouvertement le contraire. »

« Judy… » marmonna-t-il d'une voix étouffée, gonflée par l'émotion. La lapine se figea en sentant un liquide chaud et brûlant s'écouler le long de ses oreilles, et en percevant les tremblements légers qui parcouraient le corps de Nick, engagé dans une lutte des plus vaines pour dissimuler l'intensité de ses sanglots. Il lui fallut un long moment pour calmer ses émotions… Et Judy le lui accorda bien volontiers, ayant ses propres larmes à verser. Sans doute pleurait-elle en écho à ce que le renard devait ressentir, ou simplement parce qu'elle n'était qu'une lapine émotive. Au final, peu importait. La seule chose qui comptait, c'était ce moment intense qu'ils partageaient tous deux. Unis aussi bien physiquement que spirituellement…

Au bout de quelques minutes, cependant, la tension retomba, et ils retrouvèrent un calme relatif… Ce fut Nick qui rompit le silence, après avoir reniflé discrètement.

« Je me demande quel grand bien j'ai pu faire dans ma vie pour avoir la chance qu'on te mette sur ma route, Carotte… »

Judy réprima un sourire au compliment, avant de doucement hausser les épaules. « Oh, pas de grand bien, je le crains… Il a seulement fallu que tu cherches à acheter un Jumbopop, et que je sois suffisamment suspicieuse et spéciste envers les renards pour automatiquement m'imaginer que tu te rendais dans ce magasin de glaces pour y voler quelque chose. »

« Quand on parle d'erreurs… » lâcha-t-il cyniquement.

« La meilleure que j'ai faite de toute ma vie. » répondit-elle avec enthousiasme.

« C'est vrai. Nous devrions remercier le ciel que tu aies été suspicieuse de ma nature de renard escroc dès que tu as posé les yeux sur moi pour la première fois… »

« Oh, ce n'est pas la première chose que j'ai pensé en te voyant. »

« Laisse moi deviner. » enchaîna-t-il avec délectation. « Tu t'es dit : Wow, pour un renard, qu'est-ce qu'il a bel air ! Qu'est-ce qu'il est sexy.

« Mouai… » contesta Judy, peu flattée par l'imitation stridente et douteuse qu'il venait faire de sa voix. « C'était plutôt quelque chose du genre… Il a découpé sa chemise dans la tapisserie de sa grand-mère ou quoi ? »

« Hey ! » se défendit-il d'un ton ouvertement blessé. « Mes goûts vestimentaires sont en avance sur la mode, c'est tout. »

« Ou en retard d'un demi-siècle… »

« Tu peux parler, miss je-me-balade-en-uniforme-dès-que-j'en-ai-l'occasion. »

« Oh Nick… » répondit-elle d'une voix légèrement tendancieuse avant d'osciller très lascivement du bassin, rappelant à la mémoire du renard le contact intime prolongé qu'ils partageaient. « La tenue que je préfère est très certainement celle que j'arbore en ce moment même… »

« Hum… Je vois… » bredouilla-t-il, sentant le sang lui monter à la tête, tandis que la lapine libérait déjà un flot intense de phéromones… Visiblement, elle était déjà prête à repartir à l'action. « Je m'en souviendrai la prochaine fois qu'on ira faire un tour au club naturiste… »

« Heu… Oublie ça. » répliqua-t-elle derechef, ses ardeurs immédiatement contrées par le souvenir traumatisant qu'elle avait de l'endroit. Cela eut au moins le mérite de faire rire Nick…

Ils passèrent les minutes suivantes dans un calme relatif, Judy se perdant dans le plaisir de son étreinte, tandis qu'il la gratifiait d'affectueuses caresses dans le dos. Finalement, elle se risqua à ramener la conversation sur le sujet initial, car elle avait encore quelques questions à lui poser.

« Nick… Tu as… Revu Vincent, après tout ça ? »

Le renard grimaça légèrement… Il aurait dû s'attendre à ce qu'elle revienne à la charge. Après tout, s'il devait se montrer parfaitement honnête, ils n'avaient pas réellement fait le tour de la question. Il poussa un soupir, avant de s'obliger à répondre en toute honnêteté.

« Non… Il n'est même pas venu à l'enterrement, et j'ai refusé de me rendre au rendez-vous conjoint que le notaire représentant des droits de mon père avait organisé pour expliciter ses volontés testamentaires. Je n'ai appris que plus tard qu'il avait légué Wilde Times, titres, biens et actes de propriété, à Vincent. La seule chose que j'ai récupéré, pour ma part, ça a été l'appartement dans lequel je vis toujours aujourd'hui… Et cette foutue plaque à l'entrée, qui proclame qu'un jour, j'ai été l'associé de Jonathan Wilde, sur le grand projet de sa vie. Un projet que j'ai contribué à conduire à la ruine. »

« Et… Que s'est-il passé, ensuite ? Avec la mafia et… » Elle se montrait hésitante, peu désireuse de l'obliger à combler les rares vides que présentaient encore le tableau de son passé.

« Il s'en est suivi une période peu glorieuse, où j'ai tenté de trouver du secours dans l'alcool… J'en avais plus rien à foutre de quoique ce soit. Je continuais à bosser pour le compte de Mr Big, mais sans convictions… Honnêtement, le parrain a essayé de me relever, de me responsabiliser… Je crois qu'il a essayé de faire office de figure paternelle subsidiaire. Et ça aurait pu être bénéfique pour moi, si j'avais été moins obstiné à foutre ma vie en l'air à cette époque. En a résulté ce que tu sais… L'histoire du plaid en poils de fesse de putois. J'avais trouvé un moyen d'humilier mon boss… Et il a eu la clémence de seulement me renvoyer de la Famille. Face à un autre, ça aurait pu me coûter beaucoup plus cher, mais au fond, comme je te l'ai dit, Mr Big est un mammifère bienveillant. Sans doute un peu trop pour être à la tête du plus grand réseau criminel de Zootopie. Sans doute un peu trop pour faire face à un être aussi machiavélique que Vladimir Koslov… Enfin bref… »

« Après ça, tu as repris… Ta vie d'avant, en somme ? » questionna Judy d'une voix incertaine.

« Pas immédiatement… Il y a eu un grand moment de vide, rempli de tout et n'importe quoi. J'ai fait des conneries, j'ai joué au plus fin, je me suis mis inutilement en danger. Dizzie est venue vivre à Zootopie pendant un temps, pour essayer de me ramener dans le droit chemin… Me sortir de la merde noire dans laquelle je m'étais fourré. Avec l'aide de Finnick, elle y est arrivée. A grand mal, je dois dire, et pas vraiment pour le meilleur, la concernant… Puisqu'elle s'en est retournée à Atlantea malheureuse comme une pierre, et enceinte jusqu'aux dents. La grande ville ne lui a pas réussi, à elle non plus. »

« Je ne suis pas sûre qu'elle serait de ton avis, sachant que ce soi-disant malheur est son fils, et qu'elle l'aime visiblement plus que tout. » contesta Judy d'une voix accusatrice.

Nick se mordit les lèvres, se rendant compte de l'énormité qu'il venait de déclarer, et s'en excusa immédiatement. « C'est vrai, Carotte… Je parlais seulement des circonstances, pas du résultat. Car en définitive, c'est surtout James qui m'a sauvé, en quelques sortes… Ce petit renardeau qui allait grandir sans papa… Je me suis dit qu'il allait avoir besoin de son oncle, pour le moins. Et ça m'a obligé à me remuer et à me remettre sur les rails… A faire fi du passé, au moins pour un temps, même si je ne parvenais pas à me défaire de ma colère. Je devais bien ça à ma sœur… Je le devais à mon p'tit guerrier. Alors, je me suis remis à faire la seule chose que je pensais savoir faire… De la petite arnaque à la sauvette, en compagnie de Finnick. Ces entourloupes pas bien méchantes qu'on avait pratiquées pendant des années. Plus jamais de gros coups, plus jamais dans la cour des grands. C'est ce qu'on s'était promis… Ça nous a permis de vivoter et de survivre… Et c'est la vie que je menais encore au moment où nous nous sommes rencontrés. »

« Je vois… » répondit-elle. La vie de Nick Wilde avait, en définitive, été riche en évènements, la plupart d'entre eux malheureusement sombres et tragiques. Elle était heureuse et soulagée de la connaître à présent avec plus de précision, même si elle devait admettre qu'elle était loin de s'être imaginée que les choses avaient pu être aussi graves et dangereuses. Nick avait tout de même été un membre relativement haut placé de l'un des plus grands cartels du crime de la ville… Certes, il n'avait jamais été attrapé, et son casier judiciaire était vierge, mais c'était tout de même un passé relativement lourd à porter pour un futur policier. Cependant, cela pourrait également faire de lui un excellent officier, puisqu'il connaissait les ficelles du milieu. Elle espérait néanmoins que cela ne lui porterait pas préjudice, dans un sens ou dans un autre… A ses yeux, Nick avait déjà assez souffert des drames traversés au cours de son existence, de ce qu'il avait été contraint de faire, et des erreurs qu'il avait pu commettre. Aujourd'hui encore, il était hanté par ces stigmates de son passé… C'était d'ailleurs le dernier point qu'il lui restait à aborder.

« Et ce cauchemar, alors ? » reprit-elle finalement. « Tu disais qu'il t'avait fait comprendre quelque chose d'important… »

« Oui… » affirma Nick d'une voix distante et un peu usée, qui manifestait son malaise à revenir sur ce sujet. « Tu étais confrontée à une mort certaine, et on ne m'offrait aucun moyen valable de te venir en aide… Ta situation était inextricable, et je ne pouvais pas ne pas agir, ne pas tout tenter pour te préserver, parce que… Parce que je t'aime et… »

Judy comprit qu'il lui était difficile de revenir sur ce rêve encore très présent en son esprit, et tenta de l'apaiser en l'étreignant un peu plus fort. « Ce n'est pas grave, Nick… On peut en reparler plus tard. »

« Ce n'est ni très long, ni très compliqué, Carotte… » soupira le renard, excédé par son incapacité à se montrer plus clair par rapport à ce qu'il avait vécu. « Je me suis toujours obstiné à voir la mort de mon père du point de vue de celui que j'estimais intégralement responsable. A mes yeux, c'était presque comme si Vincent avait obligé mon père à se suicider. Mais j'ai toujours soigneusement évité de me placer du point de vue de mon père, et à aborder les choses sous cet angle. Ce que j'ai vécu dans ce cauchemar a remis l'évènement en perspective : mon père ne pouvait pas laisser Vincent mourir. Il… Il s'est suicidé sciemment, afin de le sauver. Dans le principe, c'était sous la demande de mon frère, et ce seul acte ignoble me rend incapable de ne pas le considérer comme responsable, mais… Mais je ne peux plus… Je ne peux plus le considérer coupable… Si je le faisais, ce serait reconnaître que je le suis, moi aussi… »

Judy hocha la tête avec gravité, avant de fermer les yeux, commençant à ressentir les effets de la fatigue, et l'inconfort du plancher sur lequel elle reposait… Même si le contact rapproché de Nick rendait le tout plus appréciable, bien entendu. « Je comprends que ce soit compliqué, Nick… Et il est évident que les évènements récents ramènent tout ceci à ta mémoire. Le danger auquel on a été confronté, cette effraction dans le bureau de ton père… Et toujours notre incapacité à y voir plus clair. »

« Il est clair que le Berger connaissait parfaitement l'agencement de l'appartement, et savait où trouver ce qu'il cherchait, dans une pièce pourtant condamnée depuis près de dix années… Mon père a acheté cet appartement après sa séparation avec ma mère, et je ne lui connaissais pas beaucoup d'amis, et encore moins de visiteurs. Bien entendu, je ne le voyais pas très souvent… Il est possible qu'il ait reçu d'anciennes connaissances de l'armée lorsque nous étions absents, mais… »

« Ce n'est pas parce que le Berger a volé un dossier sur la Compagnie 112 qu'il en a forcément fait partie, tu sais… »

« Il y a forcément un lien. Ce type… Je le connais, j'en suis certain. En tout cas, lui me connait. Mon inconscient essaie de me faire comprendre une évidence depuis un certain temps… C'était peut-être sa posture, ou son odeur… Son aura, sa présence, sa voix… Je n'en sais rien. Tout me crie que je sais qui il est, mais je n'arrive pas à mettre le doigt dessus. »

Judy poussa un soupir contrit, avant d'étouffer un bâillement incontrôlable. « On y verra peut-être plus clair avec les documents que ta mère nous fournira… »

Au même moment, ils sentirent une légère déflation s'engager progressivement entre eux. Le nœud se résorbait… Judy vivait pour la première fois cet instant à l'éveil, et la sensation lui sembla étrange et indescriptible… Presque comme si on la privait soudainement d'une part d'elle-même. Il demeurait surprenant de voir à quelle vitesse le corps s'accommodait de certaines choses, au point de lui faire ressentir, presque immédiatement, une impression de manque.

« On dirait qu'on va finalement pouvoir se recoucher… » bredouilla-t-elle, le souffle court, tandis qu'elle sentait ses muscles se détendre et son organisme reprendre sa disposition usuelle.

« Hum… Tu voudras peut être aller te débarbouiller un peu, avant ça… C'est sans doute un peu… en désordre, là en bas. »

Judy eut enfin l'opportunité de se tourner vers lui, et de plonger son regard dans le sien… Pendant tout ce temps, elle avait été obligée de lui tourner le dos. Privée de la vue de son visage, tandis qu'il s'ouvrait entièrement à elle… Sans doute cela avait-il rendu les choses plus aisées pour lui, mais elle regrettait de ne pas avoir pu le soutenir plus directement, au moment où il traversait une telle épreuve. Elle se serra contre lui, enfonçant son visage dans le pelage doux et épais qui poussait au creux de son cou.

« Je n'en sais trop rien, Nick… J'ai comme l'impression de ne pas être encore tout à fait rassasiée de toi, ce soir… » glissa-t-elle insidieusement en déposant une série de lents et doux baisers sous son menton.

« Encore ? » s'étrangla Nick d'une voix confuse. « Carotte… Tu veux ma mort, ou quoi ? »

Judy tressaillit légèrement, se rendant compte de la façon un peu poussive dont elle agissait, et se sentit soudain gênée d'être ainsi trahie par ses pulsions hormonales. Elle s'écarta d'un air un peu gauche, tout en secouant la tête.

« Désolée, Nick… Ces fichues chaleur me tournent la tête… »

« Hey… » déclara le renard en l'agrippant doucement par le bras. « Reviens un peu par ici… »

Il la ramena contre lui et glissa un doigt sous son menton, afin de l'obliger à tourner la tête vers lui. Il insista jusqu'à ce que son regard humide et fuyant se cale sur le sien. Alors, il lui offrit un sourire doux et réconfortant. Judy nota les sillons obscurs et humides qu'avaient laissés les larmes qu'il avait versées sur le pelage de ses joues. Cela lui donnait un air d'une certaine noblesse… La sensation qu'elle éprouva à cette vue était indéfinissable.

« Je ne suis pas certain d'être rassasié de toi, moi non plus. » lâcha-t-il finalement, son sourire narquois reprenant peu à peu le contrôle de son expression.

Sans demander son reste, Judy se hissa à ses épaules pour réduire l'écart qui séparait son museau du sien, et tout en glissant ses bras derrière sa nuque pour appuyer d'avantage son étreinte, elle se perdit dans l'extase du baiser qu'ils partagèrent.


« Regarde un peu plus vers le fond. Ce sont des cartons enroulés d'une cordelette assez épaisse. Je les ai stockés sous la charpente pour éviter qu'ils ne prennent trop l'humidité. »

Natasha donnait ses directives depuis l'espace central du grenier, plus ouvert, où elle parvenait sans mal à se tenir debout. Depuis ce matin, le temps était menaçant et orageux sur Atlantea, et la pression atmosphérique, ainsi que l'humidité de l'air, avaient tendance à impacter ses douleurs à la hanche… Elle aurait eu du mal à se traîner sous les poutres et l'abaissement progressif de la charpente, jusqu'à atteindre la petite alcôve au fond du grenier, où elle avait rangé les différents effets récupérés suite à la mort de son ex-mari. De fait, Nick se chargeait de la tâche quelque peu ingrate de se mouvoir dans l'espace étroit et poussiéreux… De toute manière, il n'aurait pas laissé sa mère le faire, s'il avait eu l'occasion de s'y prendre à sa place.

« Je crois que je les ai. » déclara-t-il à son attention, tandis que ses pattes se refermaient sur un ensemble de trois cartons ficelés entre eux par de la corde tressée, qui avait subi les outrages du temps, et pelait ouvertement, à présent.

Il fit glisser sa trouvaille jusqu'au centre du grenier, sa mère acquiesçant immédiatement à leur vue.

« Oui, c'est ça. » déclara-t-elle avec conviction. « Tout n'est pas forcément très intéressant là-dedans, mais tu trouveras sans nul doute des choses qui pourront t'aider à y voir un peu plus clair. »

« Merci, maman. » répondit Nick en lui offrant un sourire sincère, avant de s'asseoir à même le sol pour reprendre son souffle un instant. La pluie s'était mise à tomber, créant un clapotis hypnotique et résonnant, qui se répercutait en une multitude d'échos le long des tuiles qui les surplombaient.

« Tu as l'air radieux aujourd'hui, Nicky… » déclara Natasha en passant une patte attendrie le long de la joue de son fils, aux côtés duquel elle s'installa, profitant de cet instant qu'ils pouvaient partager seuls à seuls. « J'ai l'impression que Judy te rend heureux… J'ai tort ? »

« Non… » répondit-il d'un air un peu gêné. « Tu as même entièrement raison. »

« C'est une bonne chose… Je suis contente pour vous. Je me fais tellement de soucis, sans doute pour rien, je sais… Je suis rassurée de savoir que quelqu'un veille sur toi, en tout cas. »

Nick ne trouva rien à répondre, peu acclimaté à partager des moments aussi rapprochés avec sa mère. Encore une nouveauté pour lui… Judy avait effectivement initié pas mal de changements au sein de son existence.

« Je vois bien qu'elle est heureuse, elle aussi. Et très amoureuse, si tu veux mon avis… »

« Je te donne l'impression de ne pas l'être, peut-être ? » répliqua-t-il sans véhémence, en affichant son plus charmant sourire séducteur.

« Oh, je n'ai pas besoin de le préciser, te concernant. Mais je sais qu'on a parfois envie de se l'entendre dire d'un point de vue extérieur. Non pas que tu aies besoin d'être rassuré par rapport à ça, pas vrai ? »

Nick secoua doucement la tête, avant de pousser un léger soupir euphorique. « Cette lapine… Je ne sais pas où j'en serais aujourd'hui, si je ne l'avais pas rencontré… »

« Inutile d'y songer, puisque ce n'est pas arrivé. » répondit Natasha en haussant les épaules. « Tu te focalises trop sur ce qui aurait pu être, Nicky… Tu devrais plutôt te concentrer sur ce qui pourrait être. »

« Eclaire-moi, dans ce cas ? » demanda Nick d'une voix incertain, devinant plus ou moins où sa mère souhaitait en venir, sans pour autant trop y croire. Peut-être un peu trop tôt pour avoir cette conversation, songea-t-il… Mais après tout, pourquoi pas ? Il voyait trop eu souvent sa mère pour qu'ils puissent se permettre de remettre à plus tard des conversations importantes.

« Judy… Est-ce que c'est la bonne, à tes yeux ? A l'odeur, je peux dire avec certitude qu'elle et toi avez déjà soudés un lien particulièrement fort… Et je crois savoir que tu n'as jamais pris ce genre de choses à la légère, je me trompe ? »

« Non, c'est vrai… Tu m'as bien élevé, en ce sens. »

« Et pas dans les autres, peut-être ? » ironisa-t-elle en levant les yeux au ciel.

Nick se contenta de pousser un petit rire, tout en détournant le regard. Sa mère n'apprécia pas trop cette attitude fuyante, et plaqua une patte ferme sous son menton, pour l'obliger à tourner son visage vers le sien.

« Nick, je suis sérieuse… » déclara-t-elle. « Je sais qu'il est bien trop tôt pour qu'on ait cette conversation, mais je ne sais pas quand nous aurons à nouveau l'occasion de l'avoir. »

« Maman, je… Je vais faire des efforts et venir te voir plus souvent, je te le promets. »

« Peu de chance, si tu pars six mois à l'académie de police. Et je pense que pendant tes permissions, tu préfèreras passer du temps avec ta petite amie plutôt qu'avec ta mère. Je ne te le reproche pas, loin de là ! »

Elle avait raison. Cette visite qu'il lui faisait était sans doute la dernière avant une nouvelle longue période. Il ne la reverrait certainement pas avant plusieurs mois, une fois qu'il aurait quitté Atlantea. S'il devait être parfaitement honnête, il lui devait bien la primeur de cette conversation. Il poussa donc un soupir, avant d'acquiescer.

« Oui… Judy est la bonne, à mes yeux. »

Un sourire fin et d'une extrême douceur se forma sur le museau de Natasha, tandis qu'elle fermait les yeux, semblant savourer cet instant avec un plaisir non feint.

« Je suis… Je suis fière de toi, Nick. »

« Parce que je suis amoureux ? » demanda-t-il d'un air intrigué, comme s'il ne saisissait pas l'allusion.

« Non… Parce que tu t'autorises enfin à être heureux, à nouveau. »

Le renard ne trouva rien à répondre. Sa mère était parfaitement dans le vrai… Tout avait changé très vite pour lui au cours des dernières semaines. Son rapport à la vie, à son avenir, mais surtout à lui-même. Il s'était autorisé à croire à nouveau en ses propres capacités, et à dépasser ses propres aprioris. Il avait beaucoup grandi, d'un seul coup, et sans prévenir, sous l'impulsion initiée par cette charmante lapine qui avait eu le bon goût d'entrer dans sa vie. En dépit de tous les évènements tragiques qui avaient marqué le début de leur relation, jamais il ne s'était senti aussi épanoui et empli d'espoir.

Natasha le saisissait bien, pour sa part… Elle l'avait perçu dès qu'elle l'avait aperçu. Un éclat nouveau dans son regard. Une aura plus sereine. Un poids allégé sur la conscience. Encore plus ce matin, d'ailleurs, presque comme si la nuit avait passé un dernier coup de karcher sur l'âme de son fils. Plus le temps passerait, plus il se révèlerait en un mammifère nouveau. Il avait toute la vie devant lui, et l'opportunité d'enfin profiter de celle-ci dans tout ce qu'elle avait de plus merveilleux. Jamais Natasha Wilde n'avait souhaité mieux pour son fils.

D'un mouvement gracile, elle fit glisser ses pattes l'une contre l'autre, avant de présenter à son fils un anneau d'or et d'argent, à la simplicité élégante. Nick écarquilla les yeux, ne comprenant pas pourquoi sa mère lui tendait ainsi l'alliance que son père lui avait glissé au doigt le jour de leur mariage, et qu'elle n'avait jamais retiré depuis, même après leur séparation.

« Maman, qu'est ce qu… »

« Fais-la ajuster à sa taille… » répondit Natasha, des larmes incontrôlables s'écoulant de ses yeux en réponse à la sensation étrange de vide qui s'emparait d'elle, maintenant qu'elle s'était défaite de cet anneau, si important pour elle. « Et quand tu jugeras le moment venu, tu la lui offriras… »

Nick secoua la tête en signe de dénégation et entrouvrit la bouche pour contester cette offre, mais sa mère ne lui laissa pas l'occasion de prononcer le moindre mot de refus, et le devança immédiatement. « Ne t'avise pas de me dire non, Nicky. Tu penses sans doute avoir de bonnes raisons de ne pas accepter, mais crois-moi, aucune ne vaut l'importance que ça peut avoir à mes yeux. Cette bague est faite pour symboliser un amour réel, fort et vivace. Pas les regrets qu'elle me fait avoir au quotidien… Lorsque je la verrais au doigt de Judy, un jour prochain, je saurais qu'elle est à sa place. »

Nick resta sans voix, tandis que sa mère glissait la bague dans la paume de sa patte, et refermait ses doigts tremblants par-dessus, l'obligeant par ce geste à en prendre une possession pleine et entière.

Le renard chercha une quelconque trace de doute dans les yeux humides de sa mère, mais n'y vit que la conviction la plus sincère. Maladroitement, mais avec la meilleure attention du monde, il l'attrapa par les épaules et la tira vers lui, afin de la serrer avec force dans ses bras. Tremblante à ce contact soudain, empli d'une affection incontrôlable, Natasha resserra ses propres pattes contre le dos de son fils, et lui rendit son étreinte.

« Merci, maman… » lui souffla-t-il finalement à l'oreille.

Les mots les plus doux et les plus tendres qu'elle avait entendu depuis très longtemps.


« Y a pas à dire, ton père était bel et bien médecin… » bredouilla Judy en laissant retomber sur la table le rapport qu'elle était en train de lire. « Impossible de déchiffrer ces pattes de mouche. »

Nick et Judy s'étaient installés autour de la table basse du salon, assis à même le sol, les cartons poussiéreux ouverts à leurs côtés. Le premier comprenait des dossiers compulsés au fil des ans. Des rapports de patient, quelques traités de recherche. Rien de clair ni de tangible, et surtout rien de déchiffrable à leurs yeux de néophytes, pour le peu qu'ils parvenaient à concrètement lire, de toute manière.

« Ça, ça pourrait éventuellement être intéressant. » déclara Nick en concentrant son regard sur le compte rendu médical qu'il était en train de consulter. « Recherche de développement synaptique sur symptôme compulsif en rétrogradation instinctive… »

« Traducteur ? » demanda Judy en poussant un petit rire.

« En langue commune, ces signes disent… » commença Nick d'un ton prophétique.

« Oh, non ! Pas ce remake à deux sous du Seigneur des agneaux. Tu n'as pas la classe de Gnoudalf le Gris, Nick… Ni sa barbe, d'ailleurs. »

Les deux échangèrent un rire amusé à cette référence quelque peu douteuse, avant que Nick ne reprenne finalement un peu son sérieux, et n'explicite le contenu du document qu'il parcourait. « Apparemment, mon père s'était intéressé à la tendance de certains mammifères à laisser s'exprimer leurs instincts. »

« Plutôt en adéquation avec ce qu'il cherchait à prouver, non ? » demanda Judy d'une voix dubitative.

« Pas certain, Carotte… Ce rapport n'a pas l'air de laisser entendre une simple étude d'intérêt. On aurait plutôt dit qu'il cherchait à comprendre ce qui stimulait ces stimulis instinctifs, dans le but de les solliciter. »

Nick le mis de côté, tout en y laissant glisser un œil curieux. La lapine restait néanmoins focalisée sur la question. « Attends une minute, Nick… Tu m'as bien dit que ton père cherchait à expliciter ce qui nous unissait en tant qu'espèce mammalienne commune, à un degré primal et instinctif, dans le but qu'on puisse mieux comprendre nos spécificités diverses, mais également nos points communs, non ? Pourquoi chercher à stimuler des processus instinctifs, dans ce cas ? Ca tendrait plutôt à nous opposer, et ça va dans le sens contraire de ce qu'il cherchait à faire, non ? »

« Je t'ai seulement parlé du projet qui l'animait après sa démission de l'armée. Ce qu'il a pu faire avant ça… Le véritable but de ses recherches antérieures… Je n'ai aucune idée de leur nature. Mais je n'aime pas ça, Carotte… On dirait des recherches eugéniques. »

Un frisson parcourut l'échine de Judy, qui se concentra alors sur le propre rapport médical qu'elle était en train de lire. Elle fronça les sourcils, avant d'attirer l'attention de Nick sur le passage qu'elle était en train de déchiffrer. « Stimulation de l'agressivité par procédé biochimique non concluante. Absence totale de focalisation sur l'ordre de mission. Incapacité à obéir aux ordres. Tendance à l'insubordination, à la contradiction, au masochisme. Sous-dosage prescrit pour nouveau test à l'ordre du jour. Conseil report de l'essai sur le terrain à date ultérieure. Prescrire test VR ou RA. Renvoi du dossier à l'équipe biogénique. »

« Qu'est-ce que c'est que ce bordel… ? » bredouilla Nick, les pupilles dilatées, et le poil hérissé.

« Nick… Ton père… Qu'est-ce qu'il faisait, au juste, dans l'armée ? Quelle était sa spécialité médicale ? »

« Neuro… Neurochirurgien… Mon père était neurochirurgien et… Carotte… Mon dieu… regarde ça… »

Judy se glissa à ses côtés, pour poser son regard sur la photo que tenait Nick entre ses pattes tremblantes d'un mélange de terreur et d'incompréhension. Il s'agissait d'une photo d'unité, sous laquelle était inscrit « Bataillon de la Compagnie 110 – Division spéciale ». Une vingtaine de mammifères posaient fièrement sur deux rangs, tous engoncés dans des uniformes militaires. Quatre d'entre eux revêtaient des blouses médicales par-dessus leur tenue de camouflage… Les membres de l'unité scientifique rattachés au bataillon. Judy n'eut aucun mal à identifier Jonathan Wilde, fièrement posté sur le côté gauche de la photo, la patte droite relevant le côté de sa blouse pour s'appuyer nonchalamment sur le holster fixé à sa ceinture, contenant son arme de poing. Il arborait le même sourire narquois que son fils entretenait, bien malgré lui, aujourd'hui encore. Autour de son cou pendait un stéthoscope… Il avait l'air heureux, et particulièrement fier.

« La photo a été prise deux ans avant sa démission… » déclara Nick d'une voix tremblante. « Mais tu ne remarques rien ? »

Le regard de Judy parcourut la photographie avant de se figer, horrifié, sur un autre membre de l'équipe scientifique, qui se tenait de l'autre côté de l'escouade. La lapine écarquilla les yeux en reconnaissant immédiatement le mammifère qui se tenait là, les pattes enfoncés dans les poches de sa blouse, l'air fermé et détaché, comme pour témoigner l'ennui qu'il éprouvait à poser sur cette photo.

« Mon dieu, c'est… C'est Doug ! Le bélier qui travaillait pour Bellwether ! Il a fait partie du Projet Hundred. Il a travaillé avec ton père ! »

Nick hocha la tête, la gorge sèche et l'esprit tournant déjà à plein régime. Il laissa le loisir à Judy de s'abimer les yeux sur la photo de l'escadron, qu'elle scrutait avec une avidité telle qu'elle risquait de s'en décoller la rétine. Concentrant son attention sur le reste des documents photographiques, il ne tarda pas à trouver un autre cliché, qui allait impacter son esprit à jamais.

Nick s'effondra littéralement au sol sous le poids de l'émotion, et laissa retomber la photo, comme si celle-ci avait été brûlante. « Bordel, mais qu'est-ce qu… ? C'est pas vrai… Dis-moi que c'est pas vrai… »

Judy se saisit du document photographique tombé au sol et le retourna pour l'observer. Un frisson lui parcourut l'échine, car quelque chose de véritablement malsain figurait sur le cliché, qui semblait pourtant innocent. Les quatre membres de l'équipe scientifique se tenaient debout devant un pavillon médical. Jonathan Wilde prenait place à gauche, Doug à ses côtés, souriant. Une hermine à l'air sévère et un léopard des neiges, eux aussi en blouse blanche, complétaient le quatuor de scientifiques. Mais ce n'était pas cela qui avait bouleversé Nick, au point de le réduire à une masse tremblante, incapable de formuler le moindre mot… Au-devant des scientifiques, se tenait six enfants, aux âges variables, mais tous très jeunes, sans doute entre quatre et huit ans, tous d'espèce différentes. Elle identifia une petite brebis, un bison, un très jeune guépard, un loup, un lièvre assez élancé pour son âge, mais surtout… Un jeune renard, qui avait l'air particulièrement apeuré… Un renard que Nick avait reconnu et identifié, et dont la seule vue avait été à même de le plonger dans cet état de choc.

« Nick… Ne me dis pas que c'est… »

« Si… » acquiesça-t-il d'une voix tremblante. « C'est Vincent ! »

Judy laissa glisser son regard sur les annotations qui émaillaient le bas du cliché. L'encadré indiquait « Projet AVENIR ». Et quatre encarts, situés sous chacun des scientifiques, dévoilaient leurs noms, leurs rangs et leurs fonctions.

« Jonathan Wilde. Sergent. Neurochirurgie. »

« Douglas Ramses. Sergent. Tireur d'élite. Biogénéticien. »

« Olley Vermont. Caporal instructeur. Psychothérapeute. »

« Leila Clawfield. Caporal instructeur. Botaniste. »