Titre : Bois des beignes

Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers du Disque-Monde, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles). Surtout, tout le mérite en revient à messire Terry Pratchett (gloire à lui) !


Kituko était en garde à vue depuis maintenant presque une semaine. Le temps était long, mais au moins il était en relative sécurité et bénéficiait des visites quotidiennes des filles de Tantine qui lui amenaient des petites douceurs et des vêtements propres. Curieusement, les agents de garde se montraient fort courtois avec elles quoi qu'un peu nerveux. Peut-être ne souhaitaient-ils pas qu'elles évoquent certains de leur souvenirs devant leurs collègues, du moins en supposant que de tels souvenirs puissent exister. Ce comportement ne manquait pas d'énerver profondément le capitaine Angua qui n'hésitait pas à fouiller elle-même les filles quand elle était dans les parages. Les autres agents en parlaient tout bas, car Angua souhaitait apparemment éviter plus que tout que le capitaine Carotte puisse être amené à fouiller une femme. Pas parce qu'il en profiterait, Kituko sentait qu'il ne pensait qu'à son travail, mais parce que. Argument typiquement féminin selon les agents, et Kituko était d'accord sur ce point. Il avait reçu plusieurs visites de ses avocats. En général, maître Brise-Crevée passait une bonne heure à lui explique le fonctionnement de la justice et de la manière dont il allait le défendre, et maître Parlotte passait les cinq dernières minutes à balayer sa stratégie d'un revers de main, ce qui mettait l'un dans tous ses états et l'autre de très bonne humeur. Pour l'heure, l'un de ces entretiens était sur le point de se terminer.

- M... mais j'ai passé trois nuits à compulser les recueils Montard de jurisp...
- Les gros bouquins rouges qui permettraient de faire vivre toute une famille des Ombres pendant un an ?
- Heu. Oui ?
- Laisse tomber. C'est juste bon à se torcher. D'ailleurs, j'ai recommandé plusieurs fois l'achat de livres de droit au directeur de la Praline. Une qualité de papier pareille, c'est criminel de la réserver à des bouquins que personne n'ouvre.

Comme d'habitude, Parlotte savoura l'expression outragée de son confrère. Avant que ce dernier n'ait pu répondre quoi que ce soit, un agent entra et remis un papier à Brise-Crevée avant de sortir. Parlotte le lui arracha des mains et le déplia. Sa moue dubitative était par contre bien nouvelle.

- La date du procès a été fixée.
- Quoi ? Déjà ? Ça prend au moins un mois, d'habit...
- T'as emmerdé des gens puissants, mon grand ! L'ambassadeur du Klatch a des intérêts dans le commerce d'esclaves. Et le bateau immobilisé par ta faute devait lui appartenir ou transporter sa cargaison. Oh d'ailleurs, à ce sujet, sa seigneurie a pris en charge une partie des frais de bouche des esclaves. Les marins ont dû se dire que s'ils crevaient tous avant le procès ils pourraient repartir plus tôt. Je crois que les riverains n'ont pas vraiment apprécié d'entendre autant de gens mourir à petit feu.
- C'est tout ? On leur donne à manger juste pour qu'ils n'empêchent pas les habitants de dormir ?
- En gros, c'est ça. Ici, la majorité des gens se foutent de savoir qu'un autre se fait égorger dehors tant qu'ils ont la certitude de pouvoir bénéficier d'un autre repas et de leur petit confort. Mais rassure toi, une quantité non négligeable d'habitants se sent suffisamment concernée par la situation pour payer l'eau, la nourriture voire des vêtements aux esclaves. Certes, une partie le fait quand même par intérêt. On a des prêtres en mal de fidèles, des escrocs, des gens qui veulent s'assurer qu'ils ne vont pas mourir et empester le voisinage... Mais beaucoup de gens les aident par pitié.
- C'est toujours ça. Et donc, quand est-ce que je dois paraître con ?
- Ben à ce niveau là, c'est bon, t'as même pas mal d'avance. Mais si tu parles du procès on dit comparaître. Et il doit se tenir dans trois jours, en présence de sa seigneurie et de plusieurs maîtres de guilde. Normalement on aurait dû passer devant un juge à qui on aurait pu graisser la patte, mais le fait que les Klatchiens nous boycottent réellement donne à cette affaire une toute autre ampleur. En plus, Biaiseux a failli être l'avocat de l'accusation. Mais sa seigneurie a refusé parce qu'il dirige une guilde et qu'il fera donc déjà partie du jury.
- Heu, si je peux me permettre... ce n'est pas réellement un jury parce qu'il n'y aura pas de tirage au sort et q...
- Ouais si tu veux. Ta gueule, au fait. Donc on risque de s'amuser pas mal. On a écrit et envoyé un clac à la direction de la Fil-Yâl puisque tu nous as affirmé que tu avais bossé pour eux, mais on a reçu aucune réponse. Eux aussi doivent faire la gueule. C'est con que l'employeur qui pourrait te présenter sous un bon jour soit aussi un des plus gros esclavagistes du pays qui t'en veut. Tu as marché dans la merde, dernièrement ? Contrarié des dieux ?

Kituko ne savait quoi répondre. Pouvait-il seulement leur expliquer que oui, il avait laissé tomber la liane céleste que les Esprits lui avaient confié ? Il ne voyait pas bien ce que ça pourrait changer. Et puis, qui aurait envie d'aider quelqu'un en butte à la colère des dieux ? Enfin bon, ce n'est pas comme s'il avait vraiment le choix. Il lui faudrait bien faire face. L'agent de permanence frappa à la porte pour indiquer que l'entretien devait se terminer. Comme toujours, les avocats ne bougèrent pas parce qu'ils savaient parfaitement qu'il leur restaient cinq minutes.

- En tous cas, l'affaire commence à s'ébruiter, et si certains sont furieux que tu aie perturbé le commerce, il semblerait que tu bénéficies du soutien de la gente féminine. On dirait que tu leur est sympathique. C'est important, de bien se sociabiliser. Y a même des gonzesses qui se sont pointées à la permanence de la Ligue civique.
- Ah bon ? Mais alors elle existe vraiment ?
- Ben tu croyais quoi, mon cher con-frère ?
- Et bien... Il se disait... Certaines personnes mal intentionnées disent qu'il ne s'agit que d'un mouvement bidon et opaque destiné à vous fournir des alibis crédibles et que vous vous en servez pour promouvoir une morale... élastique.
- Ah bon ? On dit ça ?
- Un de mes confrères et néanmoins supérieurs m'a dit, je cite "c'est juste un paravent pour que les gens le voient pas farfouiller le bras plongé dans la merde" fin de citation.
- Ha ha, ça c'est du Bélon, hein ?
- Je ne peux pas vous le confirmer. Quand bien même je serais au courant.
- Pfff. Quel guignol. Mais ouais, elle existe bien. Y a des gens qui ont fini par y croire, et j'en suis le premier surpris. Du coup je me suis dit que j'allais pas les foutre à la porte. J'aurais pu, mais ils voulaient adhérer à la ligue et m'ont demandé le montant de la cotisation.
- Mais c'est de l'escroquerie ! Vous leur avez pris de l'argent au nom d'une institution inexistante !
- Ohé, baisse d'un ton, morpion ! Je te signale que j'ai perdu du temps, et donc de l'argent à défendre des pauvres, alors que j'aurais pu continuer ma carrière d'avocat d'affaires mal barrées. Parce que quand je suis sur une affaire, mon adversaire découvre vite que le barreau il peut aussi se le prendre dans la gueule ! Du coup, y sont plutôt nombreux, maintenant. Et je me retrouve un peu coincé. Enfin, ça m'assure une visibilité et une respectabilité.

La porte s'ouvrit avec fracas et l'agent de permanence entra.

- Putain c'est trop vous demander que de respecter la durée des entretiens ?
- Ben comme tu nous choures systématiquement cinq minutes pour aller t'en griller une discrétos voire pour descendre une chtite bière, y a pas de raison qu'on te fasse de cadeaux. Ah et d'ailleurs en parlant de cadeaux, ta femme a apprécié ceux que je t'ai aidé à acheter pour un prix totalement dérisoire ? C'est illégal, normalement. Et puis quel embarras pour un policier de devoir fournir sa femme en produits naturels exotiques.

L'agent s'empourpra mais ne répondit rien. Mais Parlotte se leva et Brise-Crevée ramassa précipitamment ses papiers.

- Bon allez, on va pas faire poireauter ce pauvre agent Truin, il a une vie suffisamment difficile comme ça. Bon, machin, je repasserais probablement pas te voir d'ici le procès, j'ai pas mal de travail préparatoire à faire. Allez, à la revoyure !
- Mais on a pas encore défini notre stratég...
- Merde.

Comme à chaque fois, Brise-Crevée se retrouvait seul face à un policier en colère.

- Heu... Je crois qu'il est temps que je retourne à mon bureau. À très bientôt, monsieur Pignolo.
- Kituko... mon nom c'est Kituko...

Mais l'avocat ne l'écoutait jamais et partait presque en courant de peur d'être passé à tabac ou que quelqu'un ne lui adresse la parole. L'agent le ramena sans ménagement à sa cellule. Pourquoi fallait il que Parlotte provoque systématiquement le policier de garde ? Bah. C'était clairement dans sa nature. Mais en attendant, c'était bien Kituko qui devait rester là. Lorsqu'il arrive dans le couloir humide, il aperçut Pélagie et en fut très surpris. Elle n'était pas encore venue le voir et il se disait qu'elle devait lui en vouloir. Truin le boucla pourtant dans sa cellule.

- Ah non, ça va bien les greluches qui défilent ! Si vous voulez le voir y a des horaires de visite !
- Je vous connais, vous !
- Ça va certainement être le cas si vous me tenez tête, oui.
- Ah oui. Ça y est. Le type qui a épousé Fumette. Comment elle va ? Elle nous écrit plus beaucoup depuis qu'elle a une vie rangée. Au fait, elle a trouvé à s'en servir, de ce machin à lanières ?

L'agent Truin passa par toutes les couleurs du spectre puis montra cinq doigts avant de prendre la parole d'une petite voix tendue.

- Cinq minutes.
- Dix. Et je ne parle pas de vos visites à l'allée Mouffion.

L'agent se raidit tellement qu'on aurait pu s'en servir comme tuteur dans un potager, pivota et partit sans rien dire. Pélagie soupira profondément.

- Je vais le payer un jour, j'en suis sûre.
- Oh, tu ne ne lui a pas demandé la lune.
- Non, mais ma mère et la guilde ne supporte pas qu'on utilise ces informations comme ça. Enfin bref. Tu as l'air de te porter bien.
- Oui. C'est pas très confortable, mais au moins personne essaie de me tuer. Tu peux être rassurée.
- Mmm. Ben en fait, en prison j'aurais pensé que tu aurais pu avoir d'autres soucis que ceux-là. D'après ce que disait Ponette, certains de tes colocataires auraient pu être intéressés.
- C'est pas faux.

Kituko se demanda ce que voulait dire le prisonnier de la cellule d'en face et pourquoi des rires gras se faisaient entendre des autres cellules. Mais il avait assez peu de temps à sacrifier, alors il décida d'ignorer simplement ces interventions.

- Non, je n'ai aucun problème si ce n'est d'être enfermé. Je suis vraiment désolé de vous poser des problèmes.
- Je n'irais pas jusqu'à dire que maman n'est pas furieuse contre toi, mais ça peut aller. Qu'est-ce qui a bien pu te pousser à te fourrer dans un tel pétrin ?
- Je ne pouvais pas laisser des enfants se faire frapper sans rien faire.
- Oh allez, l'esclavage c'est moche, mais au moins ils auraient été nourris et...
- Tu ne sais pas de quoi tu parles !

Pélagie sursauta. Kituko regretta d'avoir crié, mais ç'avait été plus fort que lui.

- Moi je sais parfaitement ce que ça veut dire l'esclavage dans le Klatch. Je l'ai vu. Il y a des razzias dans les villages des plaines et ceux qui sont capturés sont emmenés par des caravanes à travers le désert. Si certains ne peuvent pas suivre, ils sont abandonnés sans eau. S'ils ont de la chance. Après on les parque dans ces bateaux et on les emmène loin de leur pays. Au Klatch, on se moque bien de les faire mourir au travail, après tout on en trouvera toujours de nouveaux pour les remplacer. Alors peu importe les pertes. L'important c'est de faire tourner l'économie.

Pélagie resta silencieuse un moment. Kituko avait parlé sans prendre sa respiration, et il ne pouvait pas masquer sa colère.

- Je ne savais pas. Je pensais que c'était plus ou moins comme à Éphèbe. Écoutes, je...
- Que faites-vous là ?

Le sergent Angua venait d'entrer dans le couloir et était manifestement agacée.

- Il y a des horaires de visites. Et vous les avez dépassés depuis un bon moment. Sortez immédiatement où je vous y aide à la manière forte.

Pélagie jeta un dernier regard embarrassé à Kituko puis se dirigea vers la sortie, talonnée par Angua. Alors qu'elles se dirigeaient vers le poste d'accueil, Angua lui parla à voix basse.

- Je vous prierais de faire preuve d'un peu plus de discrétion. Si vous tenez à avoir un peu de rab, évitez de vous faire remarquer en le faisant crier. Surtout après avoir provoqué un agent du Guet. Je ne sais pas quels détails de sa vie privée vous avez évoqué, mais il est complètement furieux.
- Je ne pensais pas qu'il crierait.
- Et bien, on peut dire que vous connaissez mal votre petit ami.
- Ce n'est pas mon petit-ami !
- Ah ? Mais... Vous êtes une de ses collègues, alors ?
- Pas exactement. C'est à dire que...
- Oh. C'est ça.
- Quoi ? Quoi ?
- Vous êtes encore dans la période "c'est compliqué".
- Quoi ? Mais pas du tout ! Il n'y a rien de compli...
- Bonsoir, mademoiselle de Pérambouin !

Pélagie se fit claquer la porte au nez avant même d'avoir fini sa phrase.

- C... C'est pas mon petit ami.
- Si tu le dis.

Son manque de conviction était criant et... est-ce que ce chien venait de lui parler ?

- Ouaf. Tu penses à voix haute. T'as pas un truc à bouffer ? Ouaf. Grogne grogne.
- Gaspode ! Tu vas foutre le camp, oui ? T'as aucune chance...

Le sergent Angua qui venait de rouvrir brutalement la porte se tut en regardant Pélagie.

- ... d'avoir quelque chose. À manger. Allez ! Zou ! Va voir ailleurs si j'y suis ! Ah là là, ce corniaud traine en permanence dans le coin, aha.
- Gémit grogne. T'y viendras un jour, ma belle, t'y viendras. Ouaf.

Ignorant ce que son cerveau lui affirmait ainsi que l'air gêné d'Angua, Pélagie repartit chez elle en réfléchissant aux échanges récents qu'elle venait d'avoir. Certains la troublaient plus que d'autres. De son coté, Kituko se creusait la tête pour comprendre les allusions de ses codétenus...

Le jour du procès vint vite. Kituko eut le droit de se décrasser un peu, essentiellement parce que la bonne société était déjà suffisamment ennuyée de devoir assister au procès d'un jeune étranger pauvre et qu'elle ne souhaitait pas affronter ses effluves supposés néfastes. Kituko monta sous bonne garde dans un fourgon du Guet et fut amené au Palais du Patricien devant lequel il était quelque fois passé. Il se souvenait d'avoir croisé cet homme quelques temps plus tôt et ne pensait pas pouvoir compter sur lui. Le fourgon le déposa dans une arrière-cour d'où on le fit passer par un dédale de couloir et de passages secrets. Dans une antichambre, on lui mit des chaines, sans doute de crainte qu'il ne massacre l'assistance à lui tout seul. Le capitaine Carotte se trouvait déjà là et discutait avec un autre homme plus âgé en train de fumer.

- Heu... Excusez-moi ?
- Que voulez-vous, monsieur Kituko ?
- Je pourrais aller aux toilettes ?
- Vous y êtes déjà allé au central !
- Désolé.
- Heureusement pour vous, il vous reste un peu de temps. Mais un garde va vous accompagner.
- Pourquoi ? Je n'ai pas l'intention de m'enfuir !
- Peut-être. Mais il y a déjà eu trois tentatives d'assassinat contre vous pendant votre trajet jusqu'ici.
- Quoi ?
- Vous avez vraiment énervé l'ambassadeur du Klatch...
- ... Là il faut vraiment que j'y aille alors.

On emmena donc Kituko évacuer sa nervosité puis on le ramena dans l'antichambre.

- Ça fait toujours ça. C'est comme avant les exécutions. C'est mieux d'aller au petit coin avant de tester la qualité du chanvre local.

L'homme qui semblait être le supérieur de Carotte souriait. Kituko n'était pas sûr que ce soit un bon signe.

- Vous dites ça parce que vous pensez que je vais être pendu ?
- Non non. C'était juste pour faire la conversation. Au fait, ma femme adore ce que vous faites. Elle a décidé de défendre votre cause. C'est embêtant parce que normalement mon foyer est censé rester neutre dans les affaires judiciaires. Enfin, j'ai compris depuis longtemps que je n'avais pas mon mot à dire sur ce qui s'y déroulait...

Des coups se firent entendre sur une cloison.

- Ah ! C'est à vous d'entrer en scène !