Acte cinquième, scène 4.

L'éternel cheveu dans la soupe.

« Très chère, vous venez de prononcer le mot de trop. »

Son couteau bien en main, John le Rouge s'avança posément vers elle, ses intentions des plus claires. Parfait ! Cela signifiait qu'elle avait réussi son coup. Bouffée intérieure de triomphe. En paix avec son sort prochain, Lisbon n'avait aucun scrupule à recourir à ce stratagème qui précipiterait le dénouement. Elle fixe le visage de son adversaire. Nul besoin d'être médium pour suivre le raisonnement, les conclusions qu'il en tirait : on avait dû le qualifier de bien des noms jusqu'à ce jour, mais que ce soit dans sa vie officielle ou celle plus officieuse, jamais personne ne lui avait jamais sans doute adressé cet épithète. Lâche. Non pas qu'il s'en offusquât… Sourire satisfait de Teresa, yeux effrontés.

Rusée roublarde, elle savait qu'il n'avait d'autre choix que de mordre à l'hameçon, de suivre la voie qu'elle avait choisie pour la mise à mort. Nulle question de provocation émotionnelle ici, d'incitation à la colère, non… Retournant ses confidences contre lui, pliant son discours, l'incurvant dans un chemin donné, elle l'avait amené doucement à reconnaître qu'il avait choisi la voie de la facilité plutôt que celle, purement de vitrine, du « qui se rassemble s'assemble », lui offrant tout loisir d'interpeler sa couardise en toute légitimité, sans qu'il ne puisse s'en défendre sans ridicule justification.

Un mouvement malin. Elle démontrait ainsi sa capacité intacte de rivaliser d'esprit avec lui, en dépit de sa fatigue et d'une concentration prolongée; de le manipuler jusqu'à un certain point mettait en lumière un danger minime mais bien présent de le surclasser et de le réduire à sa merci, de mettre un terme à son règne homicide. Le contraignait à ne plus s'étendre sur ses états d'âme et réflexions de tueur pour ne pas risquer de chuter de la même manière que son défunt rival trop présomptueux à accepter et respecter sa volonté, si clairement énoncée quelques minutes auparavant, celle d'épargner à Jane le poids d'une culpabilité supplémentaire. Regard déterminé.

Elle userait pour cela de tout l'arsenal à sa disposition - le provoquerait pour le coup - afin qu'il n'y ait aucun doute quand au vrai et unique responsable de sa mort - elle -, y compris pour un cerveau aussi tortueux et entêté que celui de son compagnon. S'assurerait que ses actions et ses paroles inciteraient au meurtre même le plus doux et équilibré des individus sur Terre. Et Lui – aucun des deux ne l'ignorait - ne pouvait que céder face à cette résolution généreuse : il ne tirait jamais la queue du diable. Particulièrement quand ce diable se prénommait Teresa. Il le reconnaissait lui-même. Il choisirait toujours un Jane sur une Lisbon. Car il était lâche. Boucle bouclée.

Elle ne se privait pas de le lui bien faire sentir, ne cherchait pas à masquer la note narquoise qui brillait certainement dans ses yeux au regard franc, libre de peur. Il lui ôterait la vie dans une pincée de secondes à peine, mais c'est à elle que reviendrait la victoire. Il fit un pas de plus

« Restez où vous êtes ! Ne bougez plus ! Ton indéfinissable, de fermeté, d'angoisse, de soulagement et de rage mêlées. »

Pétrification. Yeux qui s'écarquillent. Non ! Ce n'était pas possible ! Ce ne pouvait être qu'un cauchemar ! Il ne pouvait pas sérieusement choisir ce moment-là pour se libérer et mettre son grain de sel ! Et pourtant si. L'éclair de surprise et d'admiration qu'elle intercepta dans les prunelles du Rouge avant de se tourner vers la source de l'interruption suffit à l'en convaincre. Idiot ! Au lieu de sortir et de sonner l'alarme pour obtenir des renforts - la raison pour laquelle elle lui avait abandonné cette tige métallique si précieuse dissimulée dans le bracelet sur mesure qu'elle avait commandé et fait fixé à son poignet de manière permanente - il venait se jeter directement dans la gueule du loup ! Triple idiot ! Si elle avait su… Sa bêtise allait leur coûter cher… Ses yeux croisent ceux de Patrick, son irritation des plus légitimes retombe instantanément.

Nul besoin là non plus d'être extralucide pour interpréter les traits de son visage, comprendre que prisonnier des ténèbres et de la solitude de la cave, il avait failli basculer dans la folie, qu'un cocktail d'émotions intenses s'était disputé âprement son esprit : peur. Impuissance. Rage. Terreur. Incrédulité. Mortification. Honte. Angoisse. Résolution. Résignation. Détermination. Il refusait qu'elle se sacrifiât pour lui. Refusait de laisser filer sa vengeance.

« Patrick Jane. Lent pivot de façon à avoir ses deux proies dans son champ de vision. Attitude volontairement détachée. Ainsi, vous avez réussi à vous libérer, par quel miracle je me le demande. Je m'attendais à plus d'auto-flagellation de votre part. Silence buté. Je vois… Bien sûr, vous avez récupéré l'arme que j'ai eu la négligence d'abandonner près de la porte. Oui… Dîtes-moi, que ressentez-vous en sachant que votre… délicieuse et fougueuse nature m'a protégé toutes ces années ? Que vous étiez mon bouclier contre les instincts pertinents de notre très chère Teresa ? Un bandeau sur ses yeux ? »

Elle braque son regard sur son ami pour l'inciter au calme. Remarque la bouffée de colère difficilement contenue. Le désir de meurtre. Profonde respiration. Il devait rester calme. Ne pas se laisser distraire, manipuler. Ne pas se laisser atteindre par les pointes, rester maître de lui. La tactique de son démon était claire : pousser tous ses boutons, le déstabiliser, le pousser à la faute jusqu'à l'impulsion fatale qui les conduirait à leurs pertes.

Une simple question de temps, aucun d'eux ne l'ignorait. Profonde inspiration. Hochement machinal. Tout n'était pas encore perdu, si elle parvenait à jouer correctement son dernier atout.

« Comme vous devez vous maudire pour votre goût de la dissimulation et de la manigance. Mots traînants, doucereux. Auriez-vous découvert votre jeu à vos… amis, aux moments adéquats - et entre nous, ils ont été nombreux - que nous nous serions rencontrés bien plus tôt. Doigts qui se resserrent convulsivement sur la gâchette. Elle se décale légèrement. Nous ne serions pas réunis ici, dans une impasse. Bras qui se crispe. A dire vrai, sans notre fière Teresa, peut-être même que notre duel aurait tourné court, étouffé dans l'œuf une fois votre affront public…réprimandé. Elle fronce les sourcils, perplexe. Où voulait-il en venir ? Jane fait deux pas en avant. Pour la sûreté de votre… amie, je vous conseille de ne pas avancer davantage. Geste du couteau. Le consultant se fige. Bien. Je disais… Oui… Votre chère femme et votre adorée petite fille, si jolies, si fraîches. Main tremblante autour du revolver. Grande souffrance manifeste au visage. Mâchoires crispées.

Ne réagis pas, Patrick. Reste calme. Il veut que tu t'énerves.

Si innocentes. Si délicates… Un régal pour les yeux et pour les mains. J'ai rarement éprouvé autant de plaisir dans mes meurtres qu'avec elles. Des pièces de premier choix.

_ Salaud !

Elle se redresse, inquiète de voir ses muscles se tendre, ses prunelles s'étrécir.

Non, reste calme… Encore un peu.

_ Bravo ? C'est trop de compliments. Si seulement j'avais disposé du temps escompté pour m'occuper de la belle Angela… Rêveur. La vénérer comme il se doit. Pause. Charlotte n'était qu'un bonus. Un irrésistible bonus. Le portrait craché de sa mère.

_ Taisez-vous !

Elle se tortille un peu plus.

Tais-toi...

_ Comme il aurait était doux de l'épargner alors, de la contempler de loin, la voir quitter sa peau de fillette charmante pour celle d'une jeune fille en fleur, assister à ses premiers émois…

Note la haine dans son regard, ses dents découvertes, prêtes à mordre.

Soupir contraint. Les deux hommes ne font plus attention à elle.

_ … Et quand enfin, elle aurait été au seuil de la vie, la prendre à son tour, l'honorer à la hauteur de son mérite, comme une reine… »

Fureur aveugle. Une seconde avant que son compagnon, l'arme à son poing complètement oubliée, ne s'élance comme un tigre pour étrangler son tourmenteur à mains nues, Teresa bondit sur le tueur, comptant sur l'effet de surprise pour le désarmer.


A suivre :

Son combat intérieur se reflétait désormais sur ses traits : il voulait presser sur la détente, enfin prendre sa revanche, mais refusait d'en assumer le prix probable. Tous, dans cette pièce, savaient qu'il n'était pas assez bon tireur pour qu'elle en sorte indemne.