Chapitre 28

Je jette un coup d'œil à ma montre une fois de plus. Dix-neuf heures et cinq minutes.

A la prison, on avait perdu l'habitude de connaître l'heure exacte. On se fiait au soleil, surtout. J'essayais de compter les jours pour pouvoir encore suivre le cours des mois et des saisons, mais il m'arrivait d'en oublier. C'était de l'approximation. Quand on est arrivés à Alexandria, j'ai remarqué qu'ils avaient tous des horloges, dans chacune des maisons. Et que la plupart portaient des montres, aussi. Je leur en ai demandé une, et je l'ai reçue. On m'a dit que je pouvais venir le redéposer quand elle ne marcherait plus et que j'en recevrais une autre. Je me demande comment ils font pour faire fonctionner toutes ces choses. D'où ils tirent toute cette énergie.

J'entends un bruit derrière moi et me retourne. Maggie vient de descendre les escaliers. Elle a mis une jolie robe et des talons. Elle a même pris le temps de se coiffer et de se maquiller.

- Tu es magnifique, lui dis-je.

Elle tourne la tête vers moi et me sourit.

- Merci. Retourne-toi, que je puisse te voir.

Je me mets face à elle et elle me jette un regard admiratif qui me rend fière.

- Toi aussi, tu es très jolie, ajoute-t-elle.

- Tu viens avec nous ? demande une voix masculine derrière ma sœur.

Glenn apparaît, très élégant dans son costume si propre qu'on le croirait neuf. Il tient Sasha à son bras, habillée d'une très belle robe bleu.

- Non, dis-je. C'est gentil, mais je vais attendre Merle. Il va arriver.

Ils hochent la tête tous les deux puis sortent de la maison.

Maggie s'approche de moi.

- Si jamais tu as besoin de quoi que ce soit ce soir, qu'il te fait du mal, ou que tu ne te sens pas bien, retrouve-moi, je serai là-bas, pas très loin de toi, et je t'aiderai.

Je hoche la tête et elle me prend dans ses bras.

- Sois prudente, conclut-elle.

Puis elle rejoint les autres et je les regarde partir par la fenêtre.

Dix-neuf heures quart. Je commence à m'inquiéter.

Je décide d'aller voir s'il n'est rien arrivé à Merle. J'enfile mon manteau et sors de la maison, en direction de la sienne.

Sur le chemin, mille pensées traversent ma tête. Je me surprends à l'imaginer se faire mordre par un rôdeur sur les chantiers, ou encore prendre peur et s'enfuir à nouveau, m'abandonnant une nouvelle fois.

Arrivée devant chez lui, je me précipite pour toquer à la porte et ne remarque même pas que Daryl est assis sous le porche.

- Il n'y a personne, dit-il.

Je sursaute et me retourne. Ce n'est que quand je distingue sa silhouette que je me calme.

- Comment ça, il n'y a... Mais où sont Merle et Carol ?

- Carol est partie il y a plusieurs heures, elle a pratiquement préparé le buffet de ce soir toute seule. Et pour mon frère, j'en sais rien. La dernière fois que je l'ai vu, c'était ce matin.

Je tambourine tout de même à la porte, mais Daryl semble avoir raison puisque personne ne me répond.

Déçue, je retourne sur mes pas et m'assieds à côté de lui sur le bois froid.

- Carol sait faire tellement mieux que cuisiner à longueur de journée..., dis-je.

- Elle a fait ce qu'il fallait pour s'intégrer, me répond-il en sortant son paquet de cigarette de sa poche.

- Pas toi ?

- Moi je suis encore là uniquement grâce à Aaron.

- D'ailleurs, où est-il ? m'interroge-je. Pourquoi tu n'es pas chez lui ?

- Il voulait passer un peu de temps seul avec Eric.

- Encore ? Tu m'as dit la même chose hier soir !

- Ils ne veulent pas en parler, mais... je sais qu'ils préparent leur mariage, m'explique Daryl. J'ai vu les catalogues sur la table du salon, les photos qui traînaient... Bah, s'ils sont heureux, tant mieux...

Je hoche la tête.

- Mais qu'est-ce que tu fais là, dehors ?

- Ça se voit pas ? dit-il en tirant sur sa cigarette. Je fume.

- Tu ne vas pas au bal ?

- Non.

Il me regarde plus précisément et dévisage ma tenue.

- Mais toi si, on dirait. Laisse-moi deviner, tu devais y aller avec Merle, c'est ça ?

Je baisse les yeux et hoche la tête tristement.

- Quel enculé..., souffle Daryl entre ses dents.

- Tu crois qu'il lui est arrivé quelque chose ? demande-je, inquiète.

Le cadet Dixon me scrute longuement, comme si j'avais été incapable de voir l'évidence et qu'il attendait que je trouve la réponse moi-même.

- J'ai jamais compris ce qu'il y avait vraiment dans la tête de Merle. Je l'ai vu fuir le bonheur tellement de fois que j'ai fini par penser qu'il devait y être allergique.

Je jette un coup d'œil à ma montre. Il est presque vingt heures.

- Il ne viendra pas, hein ? dis-je, partagée entre la colère et la tristesse.

Daryl laisse échapper un petit rire cynique, tire une ultime fois sur sa cigarette et l'écrase dans le cendrier. Ensuite, il se lève et me tend la main.

Etonnée, je la prends et me lève aussi.

- Il ne mérite pas ta robe, les heures que t'as passées à te préparer. Il ne mérite pas que tu l'attendes une heure devant sa porte, il ne mérite pas que tu sois triste pour lui, et il ne mérite pas ton enfant.

- Et pourtant, c'est le cas, dis-je, sans comprendre où il veut en venir.

- Alors, promets-moi que ce sera la dernière fois.

Il s'approche de moi, lentement. Je sens son souffle dans la fraîcheur du soir, je sens son odeur de fauve qui date encore de l'époque de la prison, puisqu'il refuse de se nettoyer complètement et de troquer ses habits crasseux contre des vêtements neufs.

- Je te le promets, dis-je doucement.

Il hoche la tête et tire sur mon bras.

- Où est-ce qu'on va ? demande-je.

- Au bal.

...

Quand je franchis la porte, je cherche instinctivement Merle du regard, toujours inquiète pour lui, puis je me force à arrêter de penser à lui.

L'ambiance a tout de celle d'un bal de lycée, à part peut-être le grand nombre d'adultes présents. La musique ne hurle pas, Dieu merci. J'imagine que Deanna ne cherche pas à rameuter tous les rôdeurs aux portes de la ville.

Daryl et moi nous asseyons sur deux chaises autour de la piste de danse.

- Je vais chercher à boire, me dit-il.

Il revient une minute plus tard avec deux verres et Maggie. Je les vois discuter un peu plus loin avant de me rejoindre.

Daryl me donne un verre et glisse l'autre dans la main de ma sœur qui se jette presque sur moi.

- Beth, ça va ? Regarde Sasha, comme elle s'amuse ! Je ne l'avais plus vue ainsi depuis longtemps.

Je tourne la tête. En effet, Sasha est en train de se trémousser du feu de Dieu avec Abraham et Tara.

La vision d'Abraham confirme ce que je pensais : il n'y a pas eu de problèmes sur les chantiers aujourd'hui, Merle n'y a donc pas été blessé ou tué, sinon l'homme roux aurait prévenu Daryl.

Maggie ne me laisse pas le temps de penser et me pousse sur la piste de danse.

- Allez, sœurette, ce soir, on s'amuse !

Je voudrais lui dire que non, que je n'en ai pas envie, mais peut-être qu'une danse ou deux ne peuvent pas me faire de mal. Alors, je me laisse aller. Je ne sais plus depuis combien de mois, voire même d'années je n'avais plus eu l'occasion de danser, mais ça m'avait manifestement manqué. C'est trop bon.

Je jette un coup d'œil à Maggie qui me regarde avec amusement. J'adore la voir sourire. C'est un cadeau qui n'a pas de prix.

Deux chansons plus tard, un slow commence et une idée me traverse alors l'esprit : je voudrais le danser avec Daryl.

Je me retourne vers les chaises où nous étions assis tantôt, mais il n'est plus là.

- Où est Daryl ? demande-je à Maggie.

- Daryl ? Il n'avait pas très envie de rester, me répond-elle. Il m'a demandé de garder un œil sur toi.

Je baisse les yeux et m'arrête de danser, furax. Quel petit malin ! Comme ça semble facile de se débarrasser de moi !

Je sors de la piste de danse et entend Maggie crier.

- Beth ? Où est-ce que tu vas ?

- Je vais le chercher, dis-je.

Je la vois qui s'avance vers mon côté, mais Glenn s'interpose entre elle et moi et l'attire contre lui sur la piste.

J'en profite pour filer avant qu'elle ait eu le temps de se retourner.

...

Je sors de la salle et cherche Daryl des yeux mais je ne le trouve nulle part. Je me dirige alors vers l'extérieur de l'hôtel de ville, mais rien non plus. Je me mets à courir en direction du poste de surveillance, persuadé qu'il n'a pas pu aller si loin que ça.

Je m'arrête en bas et lève la tête.

- Daryl ! hurle-je. Je sais que tu es là !

Un homme armé que je ne connais que de vue se penche et m'observe quelques secondes avant de se retourner et de prononcer quelques mots à quelqu'un que je ne peux pas voir.

J'entends ensuite des bruits de clés qu'on tourne, d'armes qu'on s'échange et de portes blindées qu'on ouvre.

Puis Daryl sort du poste et m'observe d'un air agacé.

- Qu'est-ce que tu veux ? demande-t-il.

- Tu m'emmènes au bal et me fais promettre de rayer Merle de ma vie, puis tu m'abandonnes sous prétexte que je suis avec ma sœur ? Je croyais que tu allais m'accompagner toi.

- Beth, les bals, c'est pas mon truc, d'accord ? J'ai jamais eu l'intention d'y aller. Mais je pouvais pas te laisser déprimer sur le porche de la maison.

- Et, laisse-moi deviner, tu ne sais pas danser, non plus ?

- Non, je ne sais pas danser.

- Ok, dis-je, déterminée. Prouve-le-moi.

- Quoi ?

- Va sur la piste, fais trois pas de danse, et si effectivement tu es nul, je te laisserai tranquille et tu pourras partir.

- Beth, j'ai pas le temps de jouer à tes jeux, là...

- C'est dingue, m'exclame-je, tu dis que Merle fuit le bonheur mais tu fais exactement pareil ! Tu te rends pas compte que le bal, c'est une excuse ? Je voulais juste passer un peu de temps avec toi !

- Avant de me reprocher tout ce que je fais, tu devrais peut-être penser à choisir entre mon frère et moi et arrêter de nous monter l'un contre l'autre !

- Que je quoi ? demande-je, choquée.

- Tu sors avec Merle, puis avec moi, puis j'apprends que tu es enceinte de lui. Puis avec ce qu'il s'est passé, l'attaque du Gouverneur, la mort de ton père, Alexandria, j'ai cru qu'on pourrait arrêter toute cette comédie, tu vois ? S'installer dans une maison, faire semblant que nos vies pourraient à nouveau avoir du sens. Je croyais que c'était clair pour toi aussi, mais faut croire que je me suis encore trompé ! Et puis j'apprends que tu vas au bal avec Merle, qui, évidemment, se pointe pas à l'affaire, et toi tu viens toquer à la porte juste quand je passe fumer une clope avant de rejoindre les gars du poste de surveillance. J'avais prévu de les aider ce soir, tu savais ça ? Sauf que le destin décide de me faire chier. Et quand j'essaye juste de passer du temps à tirer de loin sur des putains de rôdeurs, pour oublier que t'es seule à ce putain de bal, faut encore que tu te pointes et que tu m'ordonnes de ramener mes fesses. J'en ai marre !

Son monologue me glace le sang et je reste figée sur place. Se pourrait-il que... Daryl m'aime encore ?

- Est-ce que tu... Est-ce que tu m'aimes ?

- Laisse tomber, crache-t-il, arrête de t'intéresser à ce que je pense. Va danser et fous-moi la paix.

Il se retourne et ré-ouvre la porte du poste de surveillance. Je tente une dernière approche, désespérée.

- J'ai aimé Merle.

Il ne se retourne pas, mais s'arrête au moins pour m'écouter.

- Je l'ai aimé de toutes mes forces, continue-je. Mais c'est terminé. Je ne ressens plus rien pour lui. Je t'aime depuis le premier jour, je t'aime depuis chaque seconde que je passe avec toi. Et ça a été un calvaire, parce que je ne voulais pas m'enlever de la tête que Merle restait le père de mon enfant, et que, pour ça, pour cette raison-là, je devais être avec lui. Pour le bien du bébé. Mais c'est vers toi que mon cœur me ramène à chaque fois. Tu me demandes de choisir, ça fait longtemps que j'ai choisi. Sauf qu'aujourd'hui, j'ai décidé que peu importe que ce que ma raison me dirait, ce serait mon cœur qui déciderait. Ça ne peut être que toi. Et je veux prendre une maison avec toi, et je veux vivre chaque seconde de ma vie avec toi. Je l'ai toujours voulu. Et ce soir, aussi égoïste soit ma demande, je voudrais juste danser avec toi. Si tu me suis maintenant, je te jure que je ne t'abandonnerai plus jamais, que tu n'auras plus jamais à te demander si c'est avec toi ou avec ton frère que je veux passer les jours qu'il me reste, parce que ce sera clair. Mais si tu décides de ne pas me suivre, je continuerai à espérer qu'il pourrait un jour avoir envie d'élever son bébé. Et je te laisserai en paix. Pour toujours.

Mon cœur bat la chamade lorsque je m'arrête enfin de parler. Daryl est là, dos à moi. J'espère de toutes mes forces qu'il se retourne et me suive, mais il ne bouge pratiquement pas. Pire, il avance. Dans l'escalier. Puis il claque la porte derrière lui et disparaît de ma vue.

...

Une heure plus tard, je suis assise sur une chaise dans la salle de bal. Je n'ai plus envie de danser. Je n'ai plus envie de rien, en fait. J'ai pleuré toutes les larmes que mon corps était capable de produire, puis je me suis essuyée le visage aux toilettes et je suis revenue m'asseoir ici. Je ne veux pas affoler Maggie inutilement. Quand elle m'a aperçue, il y a quelques minutes, j'ai pris la peine de faire un grand sourire, le plus crédible possible, afin qu'elle croie que je vais bien.

Peut-être que Daryl a pris la bonne décision, en fait. Il a choisi la liberté, de ne pas avoir un enfant sur les bras, enfant de son frère, qui plus est. Il a choisit de ne pas devoir me supporter à longueur de temps. Peut-être que c'est mieux ainsi, en fait.

Je croise les bras et observe la salle. Les gens s'amusent, ça fait plaisir à voir.

Soudain, en tournant les yeux vers la porte, j'aperçois Merle. Il m'a vue et se dirige vers moi, mais je prends les devants et le rejoins.

- Beth, je suis désolée, je n'étais pas là, je...

Lasse d'écouter ses excuses à longueur de temps, je l'arrête d'un geste de la main.

- Non, c'est bon, c'est rien.

- Alors, tu ne m'en veux pas ? demande-t-il.

- Non, non, aucun problème.

Il sourit et me tend la main.

- Tu veux danser ?

- Ecoute, Merle, je crois qu'il faut que je sois honnête avec toi. Je ne t'aime pas.

Il ouvre de grands yeux. Il semble ne pas comprendre.

- Je veux dire, je ne t'aime plus. Je ne ressens plus rien pour toi. J'ai longtemps cru que c'était faux, mais je me rends compte maintenant que j'avais juste besoin de croire que tu étais quelqu'un que tu n'es pas. Alors, je te libère. Tu n'auras plus de responsabilités, tu n'auras plus à venir à telle heure à tel endroit, tu n'auras plus à t'inquiéter pour le bébé. Tu peux vivre ta vie, je ne te demanderai plus rien.

A cet instant, j'aperçois derrière lui une autre silhouette. Familière. Lorsqu'il me voit avec Merle, il fait demi-tour, mais je ne le laisserai pas s'en aller. Pas cette fois.

- Sois heureux, Merle, dis-je. Arrête de fuir le bonheur.

Je dépose un baiser sur sa joue, puis le laisse là et m'élance à la poursuite de l'homme de ma vie.

- Daryl.

- T'as pas besoin de moi, dit-il sans s'arrêter de marcher.

- Au contraire, j'ai plus que tout besoin de toi.

- Tu as Merle.

- Je lui ai dit la vérité, il sait maintenant. Daryl, c'est avec toi que je veux être.

Il s'arrête et se retourne, puis, s'avance vers moi.

- Je suis venu, dit-il.

- Oui, tu es venu.

Je m'élance alors vers lui et l'embrasse de toutes mes lèvres. Il me rend mon baiser et passe ses mains dans mes cheveux.

- Je t'ai menti, dit-il. Je sais danser.

Je souris et l'entraîne sur la piste.

- Alors montre-moi ça.

Il pose à nouveau ses lèvres sur les miennes, et, pour la première fois depuis longtemps, j'ai l'impression que les choses sont exactement comme elles devraient être.