Chapitre 28 : Remise de diplôme (partie 2)
- C'est vrai… Pourquoi ne pourrais-tu pas aller à la remise d'insigne de Don ? reprit-il devant le mutisme de ses parents.
- C'est un problème de date, murmura sa mère, ne sachant pas trop comment aborder la question avec lui.
Elle savait combien à la fois il espérait et il redoutait cette conférence et elle ne voulait surtout pas le troubler : si il comprenait que son frère serait seul de son côté, ça le rongerait et le rendrait moins bon. Or, avec la nervosité inhérente à l'importance de l'événement, cela pourrait tout à fait déboucher sur une catastrophe pour lui.
- Quel problème ?
Alan regarda Margaret avec un geste d'impuissance : ils auraient préféré que Charlie ne sache jamais rien de leur dilemme, mais ils n'avaient pas le choix parce que le mathématicien ne lâcherait pas le morceau tant qu'il n'aurait pas de réponse.
- Ca tombe le samedi 27 novembre.
La mâchoire de Charlie sembla se décrocher à cette nouvelle :
- Quoi tu veux dire…
- Oui… Juste l'après-midi où tu dois prendre la parole.
- Mais… Mais… C'est… Enfin ! éclata-t-il soudain en jetant les feuillets qu'il tenait à la main sur la table avant de s'avancer vers ses parents. Quelles étaient les probabilités qu'un tel événement se produise hein ? Non ! Ce n'est pas juste !
- Je sais chéri… Mais ne t'inquiète pas, nous avons résolu le problème, voulut le rassurer Margaret.
- Ah oui… et de quelle manière ? interrogea-t-il en accrochant sur eux un regard suspicieux. Tu vas venir avec moi et papa va aller à Quantico ? continua-t-il d'un ton désabusé, se souvenant que c'était bien souvent la manière dont ses parents résolvaient les problèmes de chevauchement d'emplois du temps durant leur enfance.
- A l'origine c'est ce que nous voulions faire, expliqua son père. Mais ton frère nous a dit qu'en fait ce n'était pas vraiment une grande cérémonie et que nous ferions mieux de rester avec toi…
- Il a dit ça ?
Le visage de l'étudiant s'éclaira un instant avant de s'assombrir :
- Et lui ? C'est important pour lui cette remise de diplôme : il va recevoir son insigne, devenir un agent junior du F.B.I., entrer dans la vie professionnelle… C'est une page qui se tourne et il devrait avoir sa famille avec lui pour cette occasion. Je veux dire toute sa famille, pas seulement ses parents.
- Oui, mais ce n'est pas possible Charlie, plaida sa mère, inquiète de la soudaine détermination qui s'inscrivait sur les traits encore enfantin de son plus jeune fils.
- Je ne vois pas pourquoi.
- Parce que tu as une conférence prévue quasiment à la même heure que la cérémonie à Quantico, trancha son père qui commençait à en avoir assez de tout cela.
Il se sentait déjà assez mal à devoir sans arrêt choisir entre ses deux enfants, alors puisque tout semblait arrangé pour cette fois-ci, qu'on en finisse une bonne fois pour toute, il cesserait peut-être enfin de se sentir si mal !
- Il n'y a qu'à l'annuler !
L'annonce exprimée d'une voix naturelle, comme si c'était juste une petite formalité, laissa les parents pantois avant que Margaret ne protestât :
- Voyons mon cœur ! Tu sais bien que c'est impossible ! Leur séminaire est prévu de longue date. Tu t'es engagé il y a plusieurs mois à faire cette intervention. Tu ne peux pas les planter à quinze jours ! Tu imagines la réputation que ça te ferait !
- Je me moque de ma réputation ! Je suis bien assez bon pour qu'ils me pardonnent ! D'ailleurs il paraît que les génies sont insupportables !
Quiconque aurait entendu le garçon se serait alors imaginé qu'il avait une fort haute opinion de lui-même, mais Margaret savait qu'en l'occurrence, Charlie ne faisait qu'émettre des vérités pour étayer son argumentation, aussi elle ne réagit pas, le laissant continuer :
- Je n'ai qu'un frère et il compte plus pour moi que ma réputation ! Il va se passer un événement primordial dans sa vie ce jour-là et je veux y être et vous devez y être aussi ! Il a déjà été bien souvent sacrifié pour moi, alors pas cette fois-ci ! Ca non ! Moi vivant, pas cette fois-ci !
- Charlie, tu ne peux pas faire autrement ! coupa son père d'une voix impatiente.
- Je ne vois pas pourquoi… Et d'abord, pourquoi vous décidez, une fois de plus, de venir avec moi et pas d'aller à la remise d'insigne de Don ?
La voix, accusatrice soudain, les figea :
- Mais… Tu auras besoin de nous chéri, tenta Margaret.
- Lui aussi aura besoin de vous ! Mais comme d'habitude vous ne vous en souciez pas. Ou alors vous lui en voulez toujours d'avoir abandonné le base-ball pour le F.B.I ?
- Nous ne lui en voulons pas du tout Charlie ! Ca suffit maintenant ! gronda Alan d'une voix qui, en temps ordinaire, aurait averti le jeune homme qu'il était en train de passer les bornes.
Mais lorsqu'il se battait pour son frère, Charlie avait toutes les audaces, y compris celle d'affronter le courroux de ses parents.
- Ah non ? Alors pourquoi vous refusez d'aller fêter la fin de sa formation ?
- Mais tête de bois ! Parce que tu dois être à Harvard ce jour-là et que nous tenons à t'accompagner pour ta première conférence dans ce lieu prestigieux ! tempêta Alan à bout de patience.
- Donc c'est bien ça : vous pensez que ma conférence est plus importante que sa cérémonie de remise des diplômes, que ce que je fais vaut mieux que ce qu'il fait…
- Charlie, non ce n'est pas… tenta Margaret.
Mais l'étudiant continuait :
- Savez vous qu'il n'y a environ que deux et demi pour cent des candidats qui sont admis à suivre la formation ? Savez-vous que sur les cinquante stagiaires admis à chaque début de session, plusieurs abandonnent avant la fin des dix-sept semaines ? Savez-vous combien de candidats de l'âge de Don sont admis ? Certes ils acceptent les postulants de vingt-trois à trente-sept ans, mais la grande majorité d'entre eux est âgée de trente ans lors de leur formation initiale. Ce qui veut dire que Don a environ sept ans de moins que la plupart des autres étudiants de sa classe ! A peu près comme moi, donc. Et savez vous aussi combien de postulants dont les parents ont eu maille à partir avec les autorités à cause de leurs actions passées sont reçus ? Et sachant tout ça, vous continuez à penser que sa réussite est moins éclatante que la mienne !
- Maintenant ça suffit Charles Edouard Eppes ! coupa Margaret d'une voix sans réplique. Tu vas m'écouter mon petit bonhomme ! Non nous ne pensons pas que ton frère vaut moins que toi ! Oui nous sommes conscients de sa valeur et de tout ce qu'il a surmonté pour être là où il est aujourd'hui, même si son choix nous a surpris ! Et oui ça nous crève le cœur de ne pas pouvoir être auprès de lui ce jour-là ! Mais en tant que parents nous avons dû faire des choix toute notre vie ! Et nous devons en faire un aujourd'hui encore ! Ce n'est pas forcément celui qui nous plaît, c'est juste ce que nous devons faire !
- D'accord, excusez-moi, dit Charlie contrit, comprenant qu'il était allé trop loin. Mais ça ne retire rien à ce que j'ai dit, reprit-il aussitôt après : je ne ferai pas cette conférence ce jour-là !
- Charlie…, tenta d'argumenter son père.
- Non ! Ils me veulent ? D'accord. Ils n'ont qu'à me déplacer à un autre jour : après tout le séminaire dure du vendredi matin au dimanche soir non ?
- Charlie…
- Non maman… Ils ont assez insisté pour que je sois là il me semble. Alors s'ils me veulent, ils changent la date où ils ne m'auront pas ! Fin de la discussion !
La soirée se poursuivit en longs pourparlers entre les trois membres de la famille, mais il fut impossible aux parents de faire entendre raison à leur fils et une fois de plus ils déplorèrent d'avoir un enfant aussi buté. En même temps, Margaret s'attendrissait de le voir mener ce combat non pas pour lui mais pour son frère. A tous leurs arguments le mathématicien répondait de manière rigoureuse, leur indiquant qu'avec une heure trente d'avion entre Boston et Washington, environ une heure de route entre Washington et Quantico, il n'était absolument pas impossible qu'ils passent le samedi après-midi auprès de Don et qu'il puisse donner sa conférence le vendredi ou le dimanche. Et à chaque objection de ses parents, que ce soit sur le prix supplémentaire du transport, il avait la même réponse assurée, conscient de sa propre valeur :
- Ils me veulent, ils font ce qu'il faut. Pour les billets je pense que ma rémunération pour cette conférence suffira. Et puis Donnie vaut bien quelques dollars supplémentaires non ?
Finalement les parents durent baisser les bras et se résoudre à laisser leur fils appeler, dès le lendemain, les organisateurs du séminaire pour leur faire savoir qu'il ne serait pas disponible le samedi ayant un impératif familial auquel il lui était absolument impossible de se soustraire. Et il s'avéra que le jeune homme avait parfaitement raison : les organisateurs du séminaire voulaient à tout prix le jeune prodige dont le nom commençait à courir dans la communauté scientifique. Ils avaient même pour projet de l'attirer dans leur corps enseignant avant qu'une autre université ne mette le grappin dessus, ignorant totalement que celle de Calsci avait déjà fait une proposition à l'étudiant qui y réfléchissait très sérieusement, ne voyant que des avantages à pouvoir travailler dans un établissement très renommé mais à taille humaine et surtout si près de sa maison d'enfance et de sa famille. Aussi, au grand étonnement des parents, non seulement la conférence de Charlie fut permutée sans difficulté avec celle d'un de leur professeur, malheureux qui lui n'aurait pas voix au chapitre pensa Alan, mais ils proposèrent aussi de se charger des billets d'avion et réservèrent même un hélicoptère pour qu'ils aillent plus vite de Washington à Quantico.
C'est ainsi qu'un Don stupéfait auquel ses parents et son frère avaient décidé de faire la surprise, eut l'immense joie de recevoir son insigne en leur présence, en même temps que les félicitations pour son rang de major de sa promotion qui fit se gonfler de fierté le cœur de sa famille heureuse d'avoir pu, pour une fois, être là lors d'un événement qui comptait tellement pour lui.
Fin du flashback
(à suivre)
