CHAPITRE 28
Le lendemain matin, Elsa se planta devant la porte de Loki à sept heures tapantes, préparée à la première séance d'entraînement. Elle s'était habillée de façon très confortable et pratique, autrement dit un pantalon moulant (de glace), un t-shirt à manches courtes (de glace), un pull (de glace), et des chaussures de sport (… de glace !). Elle avait relevé ses cheveux en queue de cheval haute. Pour se vêtir, elle avait piqué des idées aux souvenirs qu'elle avait de Natasha Romanoff, l'ambassadrice. Bon, le résultat était peut-être proche, mais vu que ça venait d'un souvenir, elle avait dû improviser un peu. Et elle n'avait pas pu résister à sa traditionnelle cape longue et glacée.
Aussi, quand Loki passa la tête par l'entrebâillement, encore fatigué, il ouvrit de grands yeux surpris. Il avait encore les cheveux en bataille, les paupières tombantes, et une marque sur la joue qui disait qu'il avait dormi appuyé contre quelque chose de dur. Et il était torse nu, d'après le peu qu'elle voyait. Elle rougit légèrement, et dut se retenir et se concentrer sur son visage pour ne pas commencer à penser bizarrement.
— Euh… bonjour… marmonna-t-il, encore ensommeillé. Vous venez pour quoi, au juste ?
Elle soupira légèrement en voyant qu'il n'avait pas remarqué la soudaine rougeur de ses joues.
— Eh bien, vous m'aviez promis un entraînement, donc je me suis dit qu'il valait mieux commencer tôt.
Il bâilla, s'étira, et, sans fermer la porte, alla enfiler des vêtements adaptés. Elsa hésita, à l'entrée, incapable de déterminer si c'était une invitation à entrer ou pas. Finalement, elle s'adossa au chambranle. Elle n'eut toutefois pas à attendre longtemps. Une demi-minute plus tard, il réapparut, coiffé et habillé, avec l'air de celui qui sort d'une bonne douche.
— On a combien de temps avant le mariage ? demanda-t-il sur le chemin vers la cour intérieure.
— Nous avons décidé de repousser la date au premier de Gormánuður*, finalement, soit dans deux semaines.
— Ce qui me laisse deux semaines pour faire de vous une combattante passable… siffla-t-il. Ça va être un peu juste…
Elle haussa les épaules. Après tout, il ne savait pas encore qu'elle s'était déjà entraînée avant.
— D'ailleurs, comment ça se fait que vous maniiez si bien les armes ?
Ah. En fait, il avait remarqué.
— Ça va faire un an que je m'entraîne avec le capitaine Halv, de l'armée. Après le Grand Froid de l'année dernière, et les évènements associés, Anna et moi avons jugé qu'il serait utile que je sache me défendre dans le cas où je perdrais mes pouvoirs.
— Un entraînement d'intérêt politique, donc…
Elle poursuivit son chemin sans rien dire. Maintenant qu'il n'y avait plus de risques, elle s'autorisa à le regarder de haut en bas. Elle nota le pantalon noir, le t-shirt blanc et les bottines toutes simples. Autant de détails que Halv lui avait appris à distinguer. S'il décidait d'en venir au combat singulier, elle n'aurait aucune prise… Tandis que lui… D'un mouvement discret, qu'elle fit dans le prolongement du balancement de sa main, elle toucha sa cape, et la fit disparaître. S'il le remarqua, il n'en fit pas la réflexion, mais elle surprit un regard légèrement appréciateur. Satisfaite, elle s'autorisa un sourire intérieur. Maintenant, il faudrait qu'elle y pense plus tôt.
Ils arrivèrent dans la cour pavée alors que l'aube pointait. Les serviteurs étaient déjà en action aux quatre coins du château. Les gardes, eux, faisaient leur ronde habituelle sur la muraille.
Loki marcha jusqu'au centre, et fit un tour complet sur lui-même pour observer son environnement. Il réfléchissait.
— Très bien, lâcha-t-il finalement. Que font vos soldats, en général, lors des entraînements de groupe ?
Il avait à peine fini sa phrase que l'un d'entre eux arriva en courant.
— Majesté ! cria-t-il.
Il freina à un cheveu de la reine, évitant de justesse la collision, puis fit un salut rapide. Indécis sur la place de l'inconnu qui habitait le palais depuis quelques temps, il se décida à saluer aussi Loki, au cas où.
— Navré pour cette arrivée un peu… précipitée, s'excusa-t-il. Je voulais vous faire part du fait que, étant donné que je m'occuperai principalement de mes troupes, je n'aurai plus vraiment de temps à vous consacrer.
— Ne vous inquiétez pas, je vous ai trouvé un remplaçant, le rassura-t-elle.
Ses yeux firent la navette entre elle et Loki, et s'éclairèrent, avant de s'assombrir brusquement.
— Pardonnez mon imprudence, Majesté, mais je ne suis pas sûr que…
Loki fit apparaître une petite tornade glacée dans la paume de sa main et jeta un regard assassin au perturbateur, qui se ratatina sur lui-même.
— Pardon, oubliez ce que je viens de dire.
Il commença à s'éloigner, luttant pour ne pas partir en courant.
— Capitaine ? l'arrêta le dieu.
À contrecœur, l'homme s'arrêta. Il passa une main dans ses cheveux bruns mi longs pour enlever une mèche qui tombait devant ses yeux noisette, préparé à être critiqué pour sa conduite irrespectueuse. À son soulagement, il n'y eut qu'une seule question.
— Que prévoyez-vous comme exercices pour vos soldats dans les prochaines semaines ?
Il hésita soudain à dévoiler sa stratégie, et jeta un coup d'œil incertain à sa reine. Elsa inclina doucement la tête. Halv dut donc se résoudre à parler.
Lorsque le garde s'éloigna enfin, Elsa se tourna vers son tuteur. Il semblait savoir ce qu'il voulait faire, maintenant. Il jugea encore une dernière fois les lieux, avant de déclarer :
— Un tour le long des remparts. Voire plus.
Elsa observa le tracé. Et grimaça aussitôt. Elle ne s'était pas habituée à courir sur de longues distances, hors les murs qui protégeaient la ville faisaient trois bons kilomètres, et de plus, ils étaient construits en pente, selon les courbes de la montagne.
— Quoi, se moqua-t-il, vous n'aimez pas courir ?
Elle fit un petit sourire ironique.
— Et vous ? Dans ces bottes ?
Il balaya l'objection d'un revers de la main, et donna un petit coup sur le bout de ses chaussures. Les semelles s'épaissirent, les pointes s'arrondirent, et bientôt, il fut chaussé comme elle.
— Ce n'est pas un problème. On y va ?
Elle grimaça à nouveau, resserra sa queue de cheval, et se lança dans la descente des quelques marches qui menaient au bas des murailles.
Elle partit trop vite, sur les premières foulées. Au bout d'une centaine de mètres, les effets commencèrent à se faire ressentir. Elle dut ralentir, à bout de souffle, et envisagea de s'arrêter. Mais Loki, pourtant parti moins vite, la rattrapa rapidement, freina pour se caler sur son rythme, et lui lança :
— Allez, allez, on ne traîne pas.
Elle résista à l'envie de lui tirer la langue, et se concentra sur sa respiration.
Inspiration.
Expiration.
Inspiration.
Expiration.
Inspiration.
Expiration.
Inspiration.
Expiration.
Les muscles d'Elsa commencèrent à protester. Elle serra les dents, et continua. À quelques pas seulement devant elle, Loki la narguait, et son honneur en prenait un gros coup. Il semblait à l'aise… voire ennuyé, alors qu'elle peinait à parcourir la distance entre les deux premières tourelles. Elle força un peu l'allure, et le regretta quelques instants plus tard. Sa respiration se fit encore plus laborieuse. Elle ralentit légèrement, et se donna pour objectif d'atteindre première tour. Déjà.
Elle abandonna à plus d'un huitième du parcours total. Juste sous la tourelle, elle ralentit encore, et fit quelques pas en marchant, avant de s'arrêter totalement. Loki mit un moment avant de le remarquer. Lorsqu'il tourna la tête, il était presque à la moitié de la distance qui séparait les tours de guet. Il fit demi-tour, et revint vers elle, un petit sourire aux lèvres. Et quand il s'arrêta, il respirait comme s'il n'avait rien fait. Elle ragea intérieurement.
— À cette vitesse-là, nous n'en aurons pas fini avant la soirée, fit-il remarquer, pince-sans-rire.
Elle soupira, agacée, et ramena en arrière une mèche de sa frange.
— Comment vous faites ? râla-t-elle.
Il sourit.
— Entraînement. Et concentration. Quoi qu'on en dise, courir, c'est autant dans le mental que dans le physique.
Elle jeta un coup d'œil autour d'elle.
— On n'est pas trop visibles, ici ?
— Vous êtes censée ne donner aucune nouvelle. Mais la muraille est assez haute, et, si vous mettez des vêtements noirs la prochaine fois, personne ne risque de vous voir, à part par la mer, et il n'y a personne.
Elle hocha la tête.
— En avant, lui ordonna-t-il soudain, voyant qu'elle avait repris son souffle.
Il commença à s'éloigner. Fatiguée, mais encore en état de courir, Elsa le suivit, et se mit à a hauteur.
— Et dépêchez-vous, je n'ai pas toute la journée pour finir ce tour.
Elle leva un sourcil, mais ne fit pas de commentaire.
— Essayez de vous concentrer sur quelque chose de stable. Le rythme de vos pas, par exemple. Calez-vous sur les miens. Pas sur votre respiration, elle dépend de ce rythme.
Elle regarda le bout de ses chaussures, et écouta le claquement régulier de ses semelles sur la terre. Naturellement, son souffle vint se caler dessus. Elle sourit légèrement. Il n'avait pas tout à fait tort, c'était dans le mental.
Elle dut changer d'avis vers le milieu du parcours, lorsque ses muscles en feu ne lui permirent plus de faire un pas. Elle s'appuya contre le mur avec une grimace d'épuisement. Un corbeau vint se percher juste à côté d'elle. Elle n'y fit pas attention, et laissa son regard se promener sur les fjords. Le paysage était toujours aussi beau. Elle regretta soudain toutes ces années d'enfermement – dont le schéma était en train de se reproduire.
Aussi silencieux qu'un souffle d'air, Loki vint s'accouder contre la muraille, tournant le dos à la ville, songeur, comme souvent. Une sorte de calme tomba sur le lieu alors que le vent arrêtait de souffler. Elsa pivota, et ses yeux dérivèrent pour observer le port. Les navires des invités allaient commencer à arriver bientôt. Celui de Corona était déjà amarré depuis quelques jours. Le roi Thomas et la reine Primerose étaient venus en même temps que le fiancé de Raiponce, Eugène… et le caméléon. Elsa se demanda soudain si le palais serait assez grand pour accueillir tous les invités.
— Majesté ?
Elle tourna la tête vers Loki. Il avait l'air préoccupé, presque inquiet.
— Oui ?
— À propos de ce que je vous ai dit, sur Asgard…
Elle mit un moment à se rappeler de la conversation dont il parlait. Et chercha aussitôt une méthode pour dévier le sujet, sans en trouver.
— Vous ne préféreriez pas qu'on boucle ce tour des remparts avant de trouver un endroit calme pour discuter ? proposa-t-elle finalement.
Apparemment à contrecœur, il hocha la tête. Elle resserra à nouveau sa queue de cheval avant de s'élancer. Le vent frais sur son visage balaya ses préoccupations, ainsi que le sourire machiavélique de Loki.
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La petite NdA classique, juste pour signaler que le mois de Gormánuður est l'équivalent d'octobre/novembre dans le calendrier nordique.
Comme d'habitude, n'hésitez pas à me faire des remarques ou des commentaires, j'y répondrai avec plaisir :)
