Scène II

Le loup – La lune du temps des loups

Phelan fait un pas à l'intérieur de la pièce et s'efface impeccablement pour laisser entrer Remus. Celui-ci ne regarde qu'Isolfe. Elle ne regarde plus que lui.

Remus ne l'a jamais vu habillée de cette façon, d'une seule et même couleur, la couleur de son nom. Elle porte un long vêtement bleu pâle, de velours mat somptueusement brodé d'arabesques bleu brillant ; où le pourpoint s'ouvre sur ses jambes, Remus aperçoit une doublure en fourrure gris pâle et des bottes souples, lisses et hautes, bleues elle aussi : elle porte ses vêtements comme un bouclier. Il croit même deviner une ombre bleue sur ses paupières, mais peut-être est-ce l'épuisement ou l'éclairage de la pièce. Quant à lui, il porte le manteau, bleu, lui aussi, bleu encre, celui prêté par Isolfe, il lui a semblé que pour ce rendez-vous, entre son passé et son avenir, il ne pouvait pas en être autrement.

Thoerdag, à part – Oh, ces quatre yeux accrochés, le lien tout de suite recréé entre eux…

Isolfe s'approche de Remus, elle passe un doigt le long de sa joue, pas plus. Thoerdag se retire dans un coin de la pièce, on sent qu'il doit se retenir de ne pas les regarder.

Thoerdag, à part – Ce moment d'intimité n'est pas pour moi, j'en suis exclu.

Isolfe – J'ai envie que vous m'entouriez de vos bras, mais je sais que l'heure de ce geste n'est pas encore venue. Je vous parlerai donc. Elle scrute ses yeux - Vous avez toujours vos yeux doux, ils sont inquiets également. Vous voyez, je suis maintenant arrivée de l'autre côté de vos eaux noires, je les ai parcourues, elles étaient froides et violentes, mais j'en connais maintenant le secret. Et vous êtes venu m'aider pour nous les fassions disparaître, ce sera donc notre œuvre à tous deux. Mais avec vous, je serai seule entre deux loups. Elle s'arrête brusquement, elle est frappée par les mots qu'elle vient de dire à haute voix. Remus et Thoerdag ont tressailli en même temps.

Remus, angoissé – Il fallait que je vienne, pour que vous sachiez ce qu'il va vous falloir faire, même si tout à l'heure… Il fait un geste vers sa joue. Isolfe, quelle est cette blessure, personne n'a donc remarqué cette fine trace de sang séché, d'où a-t-il coulé ?

Isolfe, elle passe ses doigts dans ses cheveux, appuie sur un endroit précis – De là, mais ce n'est pas grave, je l'avais oublié, une simple entaille.

Remus – Je ne veux pas vous voir aborder la pleine lune avec des traces de sang sur vous, ce n'est pas la peine de rendre la situation plus dangereuse qu'elle ne le sera déjà.

Thoerdag, qui a entendu, parce qu'il n'a pas pu s'empêcher de se rapprocher d'eux - Aborder ! par le destrier d'Arthur, quel mot : comme si elle était un navire ! Mais le danger, il a raison, imbécile que je suis, je n'avais pas vu ! Il tape du poing dans sa paume ouverte.

Remus jette un coup d'œil autour de lui, voit le guéridon ; il s'en approche rapidement, prend une serviette, l'imbibe d'eau, revient vers Isolfe et commence à nettoyer la trace de sang avec des gestes précis et respectueux, sur sa joue d'abord, puis dans ses cheveux. Thoerdag les regarde, immobile comme une pierre. La serviette dans la main de Remus est la seule chose qui bouge dans la pièce. Quand toute trace a disparu, il examine les légères traces de rouge sur le tissu, il y pose rapidement sa bouche, et jette la serviette dans la cheminée.

Isolfe, terriblement émue, tremblant à nouveau – Vous avez essuyé mon sang… vous…

Remus – Oui.

Thoerdag se rapproche d'eux, avide de reprendre la parole et l'initiative sur Remus. Sa voix résonne dans la vaste pièce.

Thoerdag - Quelle bénédiction : après la belle Isolfe, la future mère de mes petits-enfants, voici son mon toit, Remus Lupin, le fils que je me suis donné en le mordant, mon fils de sang.

Ces mots font sursauter brusquement Isolfe et Remus ; mais la véhémence de leur réaction ne parvient pas à masquer autre chose, qui est presque comme un tressaillement de joie.

Isolfe - Comme c'est étrange, vous parlez d'une voix si normale, mais c'est comme un murmure d'enchantement à mon oreille, vous dites des choses que j'ai envie d'entendre depuis si longtemps - elle se met à murmurer, comme si elle n'était pas encore prête à ce que ses paroles soient entendues - que je vais devenir la femme de cet homme, et que j'aurais des enfants de lui…Mais c'est également une menace que j'entends à mon oreille, et là votre voix redevient dure, cet avenir que vous nous présentez, n'allez-vous pas tout faire pour empêcher qu'il ne se réalise ?

Elle s'approche de lui , elle se place face à lui, elle couvre son visage de ses mains, puis lentement ses mains se dégagent, son visage est à nouveau visible, ses mains viennent lentement se ranger le long des ses flancs - Qu'allez-vous choisir entre le bien et le mal, la malédiction ou la bénédiction ?

Thoerdag, soudainement sur ses gardes - Comment oses-tu m'interroger ? Cette réponse que tu sollicites, et pour lui et pour toi : c'est mon pouvoir sur toi et sur lui ! Comment peux-tu penser que je vais l'abandonner ? D'une voix inaudible pour les deux autres - D'ailleurs, je pensais connaître la réponse, maisla proximité de la pleine lune m'agite et veut m'entraîner vers ma part maudite, qu'en est-il pour lui, pour l'autre loup en lui ? Tout à l'heure, quand j'étais seul avec elle je pouvais encore y échapper, nous étions un pour un, mais plus maintenant, nous sommes deux maudits, est-ce qu'elle sera assez forte pour s'opposer à nous deux ? Mais c'est de lui que dépend l'issue de la partie qui se joue entre nous, s'il l'aime vraiment, son amour le libérera de l'influence létale de la pleine lune, et il saura la protéger de moi.

Remus - Comme c'est étrange, vous parlez d'une voix si normale, mais c'est comme un cri de rage et de frustration que vous me lancez … Moi, je sais que je vous ai pardonné depuis ces si longues années … Thoerdag s'apprête à dire quelque chose …Non, ne m'interrompez pas, je connais votre objection, vous alliez me dire qu'il m'est facile de pardonner maintenant, alors qu'Isolfe est à mes côtés et qu'elle a ouvert une perspective dans ma vie et que la rencontrer valait toutes ces années de solitude et de mépris. Mais je vous demande de me croire, il y a bien longtemps que je me suis vidé de tout sentiment de haine pour celui qui m'a donné cette morsure. Il y a bien longtemps que je lui ai pardonné.

Thoerdag, se rapproche de lui, le visage menaçant et d'une voix saccadée - Tu as raison, la rage m'habite maintenant, à nouveau, comme avant, et oui, tu as vu juste, la jalousie aussi, car, pourquoi, oh pourquoi par Merlin, une femme telle qu'elle ne s'est jamais penchée sur moi avec les yeux qu'elle a pour toi, pourquoi n'est-elle pas venue pour me sauver, moi ? Tu devrais être à genoux devant elle, t'es-tu jamais prosterné à ses pieds ? Il pousse un grand éclat de rire amer. Non, bien sûr, je suis idiot, vous vous aimez comme des égaux. Debout l'un face à l'autre, et le monde peut s'effondrer autour de vous. Il rit encore, mais s'arrête et reprend tout bas d'une voix incrédule - Ce mot de pardon se met à tourner dans ma tête.

Isolfe - La violence de vos sentiments fait palpiter vos yeux.

Thoerdag, interloqué, se dirige lentement vers un coffre, en sort un miroir, le dépoussière avec sa manche, se contemple en silence, yeux réels dans les yeux du reflet. A voix basse - Je vois mes yeux qui se contractent et se rétractent comme un autre coeur; travaille deuxième coeur, répands à l'extérieur tous les sentiments qui m'animent afin que quelqu'un ici puisse les déchiffrer, car moi je ne sais plus si vous deux, là, si proches et si beaux, c'est ma colère ou mon amour que vous suscitez. Il rejette le miroir dans le coffre, rabat le couvercle, et s'assoit dessus. Il reste un long moment, les yeux dans le vague, les deux mains serrées sur ses genoux. On a l'impression qu'il est l'objet même de sa songerie, mais impossible de savoir si elle concerne son passé ou son avenir. Puis ses mains claquent sur ses cuisses, il se relève vivement et se lance dans de grandes enjambées en direction de Remus.

Thoerdag - Tu vois maintenant jusqu'où peut aller l'amour d'une femme ; qu'as-tu fait, toi pour le mériter ? Et moi, qu'ai-je fait pour ne pas le mériter ? Il s'éloigne de Remus sans lui laisser le temps de répondre.

Isolfe se trouve maintenant au centre de la pièce, Remus et Thoerdag sont de chaque côté d'elle, tournant autour d'elle dans un mouvement fluide ; elle est au centre d'un cercle qui l'isolerait tout en l'exposant.

Isolfe - Rien, il n'y a rien à faire pour mériter un amour, il suffit d'être soi même… L'amour ne se situe pas dans le domaine du mérite et de la récompense.

Remus - Vous avez raison, Thoerdag, puisque Isolfe s'est révélée capable d'aimer un loup-garou, un monstre, pourquoi moi et … Il s'approche de Thoerdag, à le toucher, ils sont quasiment bouche contre bouche, dents contre dents - Pourquoi pas un autre, pourquoi pas vous ? Et pourtant, vous connaissez la réponse. Si c'était vous qui deviez être sauvé, ce n'est pas vous qu'elle serait venue voir. Il se recule, en haussant brièvement les épaules.

Thoerdag, pour lui – Touché, coulé, Thoerdag, voilà ta réponse. C'est impossible pour toi – celui qui t'a mordu est mort.

Isolfe regarde Thoerdag avec un air de défi tranquille, une sollicitation plus qu'une bravade.

Thoerdag - Oh, Isolfe, cet air de défi doux et obstiné, seule une femme peut unir tant de volonté à tant de constance, quand elle s'est mise en tête de sauver celui - il marque une pose – ou ceux qu'elle aime ou – il continue d'une voix à peine audible – quand elle a décidé de mettre des enfants au monde. Il reprend, sur un ton plus haut - Qu'en penses-tu Remus, toi qui te tais sur ce sujet depuis ton arrivée ? Pourtant il faudra bien que tu lui dises un jour combien tu l'aimes… Car tu l'aimes, n'est-ce pas ?. La voix de Thoerdag est pressante, presque implorante, il s'est rapproché de Remus, et cherche ses yeux. Puis – Oui, bien sûr, tu l'aimes, sans cela, tu n'aurais pas retrouvé sa trace, tu ne serais pas parvenu ici, car la route fut pour toi encore plus rude que pour Isolfe, sans cela, je ne le lirais pas dans tes yeux.

Isolfe, angoissée, l'interroge – Remus, dites-moi ce qu'il vous a fait supporter ?

Remus, avec lassitude - J'ai cheminé dans la lueur aveuglante et cruelle de mille lunes pleines.

Puis, répondant à Thoerdag et sa voix tremble, puis s'affermit au fur et à mesure qu'il parle, en regardant Isolfe - Je lui ai écris, sur une page fiévreuse à grands mots qui dévoraient tout mon espoir. A présent, sa voix est palpitante et chaude, comme si la fièvre qui l'habitait quand il écrivait ces mots venait de resurgir en lui.

Remus – Isolfe, vous poussez la vie vers moi, comme …comme… Isolfe, vous avez transformé mon néant en nouveau vivant. Depuis ce moment minuscule et déjà si dense, quand nous nous sommes croisés. Et aujourd'hui - il s'interrompt, n'osant pas continuer : il se pourrait qu'il se soit finalement trompé sur la démarche d'Isolfe. Il reprend, hésitant - Et aujourd'hui… Isolfe vient se placer à côté de lui, ils sont maintenant tous les deux tournés vers Thoerdag …vous êtes venue jusqu'à la source de ma malédiction … pour y mettre un terme et …

Isolfe - …pour que cessions enfin de nous croiser sans oser nous dire des choses essentielles, et douces, rares et précieuses. Et pour que soit enfin ouvert le cercle dans lequel vous êtes enfermé depuis si longtemps.

Elle s'éloigne de Remus.

Thoerdag, à part – Je les écoute si intensément que j'en ai mal, c'est comme si j'étendais parler pour la première fois, comme s'il m'était donné l'immense privilège d'entendre les premières paroles du monde. Il marque une pause, sa voix est devenue rauque et douce à la fois – Vous êtes comme je me l'étais imaginé, comme je l'avais espéré. Comment pourrais-je ne pas vouloir ce que vous voulez ?

Tout à coup Isolfe se rapproche de Remus, afin de le contourner pour atteindre Thoerdag. Remus la regarde s'avancer vers lui, la tension qui l'habite est si forte qu'elle solidifie l'air autour de lui, et qu'elle doit se forcer un passage au travers de cette invisible barrière en l'écartant de ses bras pour atteindre l'autre homme.

Isolfe – Tout à l'heure, quand nous parlions de Remus… elle ne peut s'empêcher de regarder rapidement vers celui dont elle vient de prononcer le nom, elle murmure – Remus, sois comme une grande présence protectrice – puis reprend à voix haute… je n'ai pas osé vous poser une question, et pourtant je suppose que cette interrogation là, il la porte en lui depuis, depuis que vous l'avez mordu… Remus se rapproche d'eux…Thoerdag, entendez-vous comme ma voix est solennelle, cette vibration au dessus de nos trois têtes, savez-vous si Remus a jamais mordu quelqu'un ? s'il a jamais transmis cette horrible malédiction ?

Remus est revenu se placer à côté d' elle, devant Thoerdag.

Thoerdag – Vous deux comme un mur vivant devant moi, pleins de votre interrogation. Vous deux opposés à moi ? Pourrons-nous un jour être réconciliés ? Mais pour en revenir à ta question et à tes lèvres qui tremblent… Remus lève sa main, l'approche du visage d'Isolfe, il sent sous ses doigts sa bouche, sous ses doigts ce tremblement saccadé, il presse les lèvres pour leur imposer le calme, et lui dit très bas – Ce n'est pas à vous de trembler. Il fait encore un pas vers Thoerdag, rompant ainsi le parfait alignement avec Isolfe, qui choisit de rester un peu en arrière.

Thoerdag, reprenant - Puis-je répondre avec certitude ? Comment pourrais-je le savoir ? Ces choses là laissent rarement de traces… Pour moi, il y en a eu, et j'en suis heureux aujourd'hui. Mais pour lui… – il pointe son doigt vers Remus …pour toi, il n'y a rien. Quelle conclusion faut-il en tirer ? Peut-être que les protections organisées par tes parents, puis ta mère seule, puis par Hogwarts et enfin par toi, se sont révélées d'une formidable efficacité. Tu as bénéficié d'une constante chaîne d'attention, construite par d'autres qui ont, de toute la force de leur volonté, refusé l'inéluctable, en ton nom, quand tu étais trop jeune et que tu ne possédais pas encore la force de caractère nécessaire, et ensuite toi tu as continué à assembler les maillons, un par pleine lune, alors que tu aurais pu, retrouvant l'usage de toi-même, te laisser aller aux abominables instincts de ta nature monstrueuse. Mais tu as continué de lutter. Et en employant toutes tes forces humaines à combattre ta nature inhumaine, tu me trahissais, tu reniais ton camp. Mais tu sublimais, tu transcendais ta malédiction. Et tu préparais ton salut, car seul peut être sauvé celui qui a déjà commencé à se sauver lui même en refusant de propager la malédiction. Dis, Remus sais-tu de combien de maillon cette chaîne est constituée, cette chaîne qui t' a longtemps tenu dans son acier et qui pourtant te libérait à chaque fois qu'elle s'allongeait ? Moi, je ne sais pas. Ou plutôt si, je sais, je sais que j'ai cherché à le savoir, puisque je voulais faire de toi mon compagnon, mon héritier, le continuateur de notre lignée, il fallait que je sache si les espoirs que je plaçais en toi avaient commencé à se matérialiser.

Il fait un geste de la main, comme pour signifier que le sujet est clos.

Thoerdag - Mais dis-moi, Isolfe, qu'attends-tu exactement de moi, dis-moi comment vas-tu procéder, comment vas-tu m'affronter ? Avec toi, il ne s'agit pas d'aller au lit ? … De la main, il fait un signe en direction de Remus.

Thoerdag, à Remus – Calme-toi, c'est elle que j'interroge.

Isolfe – Pourquoi êtes-vous inutilement blessant maintenant ? Est-ce la proximité de la pleine lune qui vous agite, qui vous travaille le corps et … l'âme ? Blancheur et noirceur ? Non, l'image est trop facile. Considérez que je n'ai rien dit.

Thoerdag commence à avancer vers Isolfe en la scrutant, pupilles resserrées et tendues, il n'est plus qu'un pas et un regard.

Thoerdag – Alors, j'attends ma réponse.

Isolfe - Eh bien soit, je m'exécute. Elle rit douloureusement, en répétant – Je m'exécute. Puis sa voix redevient neutre, technique. Ce sont les informations que m'a données Margaretha van Geer, c'est la méthode qu'elle a employée pour son bien-aimé, son beliefde, elle m'a appris un mot de néerlandais ! et dont elle même avait eu connaissance, je ne sais par quels moyens, c'est une partie qui doit me rester secrète… Donc, une fois que vous serez transformé, je dois m'arranger pour vous approcher, et évidemment sans un quelconque recours à la magie, cela enlèverait du panache à la chose !! Un rire strident se déploie dans la pièce. Il faut un certain temps à Isolfe pour se rendre compte que c'est elle qui rit ainsi. Elle poursuit, honteuse et énervée de cette réaction – Et ensuite, je dois ouvrir une plaie sur vous, non c'est idiot de dire ça comme ça, je dois vous entailler la peau, et boire de votre sang … comme vous avez pris celui de Remus. J'ai donc amené une dague avec moi, une dague de louvetier. Ainsi se réalise le deuxième échange de sang, dont parle ma prédiction, succédant au premier, si longtemps après, la morsure infligée à Remus.

Remus, il la saisit brusquement, presque brutalement, par les poignets – Non, Isolfe, non ! Margaretha van Geer vous a menti, j'ai suivi vos traces, j'ai fait les mêmes recherches que vous, je l'ai retrouvée, à moi aussi elle a parlé, mais elle n'a pas dit les mêmes mots. Quelqu'un était venue avant vous, Isolfe, pour la circonvenir et l'obliger à vous mentir. Elle m'a tout avoué, elle était si contente que je parvenue jusqu'à elle, elle était tellement pleine de remords d'avoir dû vous tromper. Même si la personne qui avait tout manigancé lui avait expliqué pourquoi elle agissait ainsi… Isolfe, c'est vous qui allez être mordue ! En disant cela, il lâche ses poignets et pose ses mains sur ses épaules, une emprise énergique et réconfortante, délicate aussi.

Isolfe vacille, blêmit, puis des larmes s'amassent dans ses yeux et au bout d'un moment , les premières sont obligées de s'échapper sur les joues pour faire place à celles qui continuent à arriver. Remus observe cette rapide procession d'eau salée. Thoerdag fait de même.

Thoerdag, à voix basse, pour lui seul - Ah enfin Isolfe tu pleures ! J' ai réussi à te faire pleurer et c'est comme si tu t'abandonnais enfin dans ses bras… Il s'adresse à Remus - Tu as vu juste, tu as percé le piège que je lui avais tendu - sa voix prend une intonation quelque peu guindée - Tu es venu la sauver, et toi avec elle. Les jours de ton malheur sont accomplis, Remus. Vois-tu Isolfe, maintenant je m'adresse à toi, car lui sait déjà ce que j'ai fait pour toi et pour lui , le livre que tu as trouvé, c'est moi qui l'ai mis dans tes mains. Le petit gars de la bibliothèque de Rome … comment s'appelle-t-il déjà ?

Isolfe et Remus, en même temps – Ernesto.

Thoerdag – Ah, oui Ernesto, il a bien dû être surpris de voir ce nouvel ouvrage apparaître d'un coup sur ses étagères… Mais il a bien réagi, en vous le présentant, à l'un comme à l'autre.Quant au portrait, dont le livre t'a appris l'existence, je l'avais puissamment enchanté : le discours que t' a tenu Margaretha van Geer, n'était que la réplique falsifiée, inversée de l'expérience qui fut la sienne il y a si longtemps de cela. Et seul celui qui t'aimerait vraiment, t'aimerait au point de comprendre ce que tu t'apprêtais à faire pour le sauver, au point de te retrouver ici, saurait détruire le charme.

Isolfe, elle ne pleure plus, elle est affreusement agitée – Mais pourquoi avoir agi de façon si étrange, si … tordue ? Pourquoi avoir obliger cette femme vertueuse à me mentir ? Pourquoi ne pas m'avoir laissée venir seule vous voir ? Elle se rapproche de Thoerdag, lui saisit le bras, demandant la vérité – Ou alors, aviez-vous peur que je me défile si vous me présentiez la cruelle réalité de mon épreuve ? Avez-vous douté de moi ? de ma volonté, de ma résolution ?

Thoerdag – Non, je n'ai jamais douté de toi, et ta réaction me prouve combien j'ai eu raison. Comprends-moi, comprenez-moi tous les deux : je tiens tellement à toi, que je voulais pas te laisser à un homme qui ne te méritât point et qui se serait révélé incapable d'être à tes côtés ce soir … Comme je tiens tellement à Remus qu'il fallait que je sonde la profondeur de tes sentiments pour lui. Vous m'êtes déjà si précieux, toi Isolfe, toi Remus.

Remus et Isolfe ont pâli encore, on dirait des jumeaux, ils regardent Thoerdag avec intensité. Thoerdag s'est levé de son fauteuil, et s'est remis à marcher, allant de Remus à Isolfe, son agitation tranche sur le calme de deux autres.

Thoerdag - C'est la chair d'Isolfe qui doit recevoir ma morsure : ta vie de malédiction a commencé par une morsure et c'est une autre morsure qui va y mettra fin. Oui, cette fois-ci il s'agira d'une meurtrissure exceptionnelle, exorbitante… sa voix devient rêveuse, et caressante … celle qui va se faire mordre, ici, volontairement, ne sera pas transformée : à celle qui vient, tremblante de peur, mais résolue à remonter à la source du mal pour en sauver un, la malédiction ne sera pas transmise. Plus bas – Et peut-être deviendrai-je ce que je recevrai ? Peut-être le sang d'Isolfe adoucira-t-il mon sort ? Mais ai-je bien réfléchi à la façon dont les choses vont se dérouler ? Il s'arrête et du pied frappe le sol violemment à plusieurs reprises : il est terriblement inquiet à la pensée de ce qui va se passer une fois la pleine lune levée, lorsque Isolfe sera seule, exposée entre deux loups.

Remus, à Thoerdag – Et Tommasso Ursini, quel rôle joue-t-il dans la prédiction faite à Isolfe ?

Thoerdag – A ton avis ?

Remus – Aucun, j'y ai réfléchi, non, il ne peut y avoir aucun rapport. Tommasso Ursini ne faisait pas partie du texte même de la prophétie, et Enez avait un drôle d'air quand elle m'en a parlé, comme si elle récitait une leçon. Il s'interrompt, et reprend soudain, d'une voix un peu accusatrice – Vous êtes également allé voir cette femme…

Thoerdag – On ne peut rien te cacher. Un peu récalcitrante, au début, mais je suis parvenu à me faire entendre d'elle et je dois qu'elle était ravie de vous jouer ce tour. Et puis, c'était un bon tour, non ? une astuce bienveillante.

Remus ébauche un sourire, puis se retourne vers Isolfe – Vous avez parlé d'une prophétie qui vous concerne, dites-moi comment elle parle de vous.

Isolfe, à Thoerdag – Etes-vous au courant de cela aussi, vous qui semblez connaître tant de choses sur nous ?

Thoerdag – Oui, je l'ai découvert quelques mois après ton arrivée à Hogwarts. Et j'en ai tiré des conclusions. Et j'ai découvert l'existence des sœurs Kéréon, et je suis allé voir la survivante, Enez. Et oui, j'avoue, je l'ai circonvenue, elle aussi, et je lui ai demandé de vous donner, à l'un comme à l'autre, un indice primordial. Je ne voulais pas que nous perdions trop de temps. Mais parle nous de cet oracle.

Isolfe – Bien. Il s'agit d'une prédiction qui été faite à ma naissance, par une femme qui habitait alors chez mes parents, Iroise Kéréon. Vous savez que je ne suis pas une pure blood ! Ma mère, qui est une muggle, n'a jamais attaché aucune importance à tous ces racontars, et mon père, magicien lui, non plus d'ailleurs. J'ai donc découvert cet oracle assez tardivement, lorsque j'avais douze ans. J'ai dû broder des tas d'histoires sur cette base pendant une bonne année, et puis j'ai décidé qu'il valait mieux que je compte sur moi, et sur moi seule, pour décider de mon avenir et de qui j'allais épouser. Car évidemment, comme toutes les vaticinations concernant les filles, celle-ci parlait de mariage ! A priori, seuls les garçons, mes frères ont fait partie du lot, ont le droit à des indications qui concernent leurs futurs exploits ou, plus prosaïquement, leur future carrière ! J'ai donc oublié tout cela, jusqu'au moment où Snape m'a appris que vous étiez un loup-garou et que moi j'ai enfin compris … sa voix hésite, en suspension dans l'espace resserré et protégé qui sépare sa bouche de Remus.

Remus, impatient et doux – Que vous avez compris quoi, Isolfe ? Je vous en prie, dites-le moi, maintenant, avant que… dites-moi ce que j'ai tellement besoin d'entendre de vous…

Isolfe fait un pas et se hausse vers lui, et murmure au creux de ses lèvres – Je vous aime.

Elle s'écarte, et recommence à parler.

Isolfe – Donc à ce moment là, ou du moins dans les heures qui ont suivi, alors que j'étais en train de faire l'expérience de cette fameuse énergie du désespoir, celle qui vous défend de baisser les bras, et qui me faisait dire qu'il devait forcément exister une solution, même imparfaite, le souvenir de cette prédiction m'est revenu.

Remus – Que disait –elle ?

Thoerdag – Allons, tu le sais pourtant. … Mais je te comprends. Vas-y, Isolfe, dis-lui.

Elle ne peut s'empêcher de lui sourire, et son sourire est un mélange involontaire de détente et d'inquiétude. Puis elle se tourne vers Remus, et le curieux sourire est toujours là.

Isolfe – Elle disait que je trouverais mon bien-aimé… elle a hésité légèrement sur le mot… entre deux loups et deux hommes à condition que soit procédé à un triple échange de sang et que, en même temps que je le découvrirais, je le délivrerais d'une terrible malédiction.

Remus – La prophétie parlait donc de trois personnages…

Isolfe – Oui, quand elle me fut révélée et que je commençai mes affabulations, je m'imaginai en train de combattre avec une épée fabuleuse, une sorte de Durandal, deux loups féroces, les affidés de deux monstrueux seigneurs, afin de délivrer mon prince, charmant évidemment. Quant à la malédiction dont il était accablé, j'avais imaginé plusieurs versions, j'ai même dû aller jusqu'au vampirisme !

Thoerdag – Mais tu n'avais jamais songé à la lycanthropie…

Isolfe – Non. Et quelques jours après la révélation de Snape, mes yeux se sont dessillés, mais pas complètement, je m'en suis aperçue ensuite, j'ai d'abord compris qu'il n'y aurait que quatre acteurs pour cinq rôles : moi, deux loups, deux hommes, donc un homme était également un loup, ou un loup était également un homme.Et celui-là, maintenant je le connaissais. Elle sourit à Remus. Les deux autres, l'autre homme et l'autre loup, il fallait que je les trouve. C'est étrange que je n'ai pas songé à raisonner de façon symétrique, deux hommes + deux loups, deux hommes deux loups. Inconsciemment, je voulais sans doute que Remus soit le seul à bénéficier d'un privilège si exorbitant ! Enfin, c'est si simple quand après on connaît la solution. Elle hausse les épaules d'un mouvement maladroit, bancal, qui mélange lassitude et nervosité.

Thoerdag – Et ton prénom, Isolfe, comprends-tu maintenant combien il est lui aussi prophétique ? Isolfe,toi dont le prénom se termine comme notre malheur, werewolf, mais pas simplement. Regarde, et regarde toi aussi Remus

Il se dirige vers un ancien cabinet de style Renaissance, bois sombre décoré d'une marqueterie d'ivoire en assez mauvais état. Il ouvre une des portes, soulève impatiemment des documents, des lettres, trouve une feuille de papier, un crayon. Il revient vers le centre de la pièce, vers le guéridon qu'il débarrasse du plateau en le posant sur le sol, et commence à écrire.

ISOLFE - I Save wOLF (E)

Isolfe et Remus lisent par dessus son épaule.

Thoerdag, regardant Remus – Isolfe, la salvatrice de loups – plus bas, pour lui seul - Isolfe la salvatrice de lui et de …moi ?

Thoerdag, s'adressant aux deux - L'aviez-vous remarqué ? Et la vague au milieu ?

Isolfe, elle fixe toujours l'assemblage de lettres grises d'un air songeur et pénétré. – Non, mais cela n'est sans doute qu'une coïncidence, je devais m'appeler Isolde… mon prénom est une erreur du bureau de l'état civil, où j'ai été déclaré, comme tous les bébés muggles. Et quand mes parents s'en sont aperçus, c'était trop tard pour procédér à un changement.

Remus – Oui, j 'avais trouvé. Il faut vous dire que j'ai essayé beaucoup de combinaisons avec les lettres de votre nom… Il se tourne vers elle et fait descendre ses deux index le long de ses joues, sur le grain de sa peau, à partir du coin de l'œil jusqu'à la pointe du menton, puis il les fait remonter, et redescendre encore. Il a repris son geste d'accueil de toute à l'heure, pour le prolonger. Après ma fuite, lorsque j'eus récupéré un peu de ma raison, j'ai passé des jours à dire et à écrire votre nom, comme la seule chose qui me restait de vous, et j'ai trouvé ce message dans votre nom et j'y ai cru, c'était la preuve du lien entre vous et moi, vous savez ce lien que nous pressentions tous deux, dont Dumbledore m'avait parlé. Je trouvai dans cette étrange combinatoire la preuve que ce que j'avais pressenti – que vous pourriez me protéger et me délivrer de moi-même – pourrait se réaliser. Et c'est alors que je décidai de vous retrouver, de vous aider à me sauver. Parce que mon loup m'avait éveillé à … à cela, parce qu'il vous qu'il attendait, lui aussi.

On frappe à la porte , il est sept heures un quart. Tous trois restent silencieux, un nouveau coup est frappé à la porte, Remus et Isolfe se regardent, le léger mouvement qu'ils amorcent l'un vers l'autre fait réagir Thoerdag.

Thoerdag, impatient – Et bien ! quoi encore ? Entre importun Phelan.

Phelan passe la tête par la porte qu'il n'a fait qu'entrouvrir, il fait un signe en direction de Thoerdag. Son visage est moitié soucieux, moitié apeuré.

Phelan – Puis-je dire un mot à Monseigneur en particulier ?

Thoerdag – Et pourquoi "en particulier" ? Je n'ai pas de secrets pour des hôtes si importants, si essentiels.

Phelan, hésitant, et encore plus effrayé, il entre dans la pièce, et s'approche furtivement de Thoerdag, au point d'oublier la juste distance qui doit régner entre un maître et son serviteur. Il chuchote – Eh bien, justement ce sont eux …bientôt …. la pleine lune … On comprend que Thoerdag savoure la noire ironie de la situation, et qu'il n'est pas disposé à venir en aide au pauvre Phelan. – Ces gens, il… ne faut surtout pas qu'ils restent… Thoerdag éclate d'un grand rire sarcastique, bouillonnant, à la surface duquel viennent néanmoins éclater des bulles d'anxiété.

Thoerdag, l'agrippant par les épaules – Mais si, justement, il faut qu'ils restent, ils sont venus pour çà, comprendras-tu donc enfin ? Il l'entraîne dans une parodie de valse, en chantonnant un air qui n'a rien d'académique. Après quelques mesures, il s'arrête, en rattrapant agilement son serviteur qui a failli tomber dans la brusquerie du mouvement interrompu.

Phelan, reprenant son équilibre – Qu'ils restent, mais pas ici ! pas avec Monseigneur qui … qui

Thoedag – Phelan, obstiné Phelan, faut-il que tu reviennes à la charge ! Oui et oui, cette demoiselle, ce monsieur, cette femme et cet homme, restent près de Monseigneur qui … qui… il imite la voix et la posture de Phelan, puis il redevient Thoerdag et se fige soudain, comme si le moment évoqué s'était rapproché de lui à toute allure.… près de moi qui vais me transformer.

Phelan se recule, et d'un ton sentencieux, presque menaçant – J'espère que Monseigneur sait ce qu'il fait et qu'il n'en sortira rien de mal.

Thoerdag - Je l'espère aussi Phelan, à un point que tu ne peux pas imaginer. Mais rassure-toi, il désigne Isolfe et Remus debout l'un près de l'autre, proches à se frôler les mains, ces deux là savent ce qu'ils font, ils sont venus de loin pour moi, ne vois-tu pas qu'ils portent en eux des espaces d'éternité ?

Phelan – Il y a autre chose, Monseigneur, Jakob m' a signalé qu'Epona devrait bientôt avoir son poulain. Il s'arrête de parler mais garde la bouche ouverte.

Thoerdag – Bien, bien, et il ne t'a rien dit de particulier ? Connaissant Jakob, cela m'étonnerait ! Faut-il donc t'arracher les mots de la bouche !

Phelan – La jument est très nerveuse, pour le moment il est près d'elle, pour cette nuit il passera le relais à Jans. Mais il pense que tout se passera bien…

Thoerdag – Epona est toujours inquiète, et ensuite elle est forte et courageuse…cette jument est une reine quand il s'agit de pouliner… Une naissance de pleine lune alors… Il fait un saut en avant. Ecoute moi Phelan, si c'est une pouliche, nous lui donnerons un nom qui commence par "I", si c'est un poulain, le nom devra commencer par "R".

Isolfe et Remus se regardent surpris, puis Remus hausse les épaules, en se met à sourire, heureux de cet intermède qui les distrait un peu de leur angoisse, touché, rassuré, également par ce qui vient de se dévoiler de la vie normale de Thoerdag.

Thoerdag – Arrête, Phelan, reviens par là. Donne-nous l'heure.

Phelan, consultant sa montre de gousset – Il est sept heures et demi.

Isolfe sursaute, elle serre son poignet gauche dans sa main droite, férocement, comme si elle devait à toute force s'empêcher de s'enfuir. Remus desserre doucement ses doigts crispés

Remus – Isolfe, calmez-vous, ne vous faites pas inutilement mal …

Isolfe, l'interrompant, un peu agressive – Non, vous avez raison, cela viendra bien assez tôt ! Elle éclate de rire – Voyez, je ris de peur, mieux vaut en rire qu'en pleurer, non, c'est ce qu'on dit !

Pendant qu'elle parlait, Thoerdag et Phelan se sont rapprochés d'elle et de Remus.

Isolfe, qui se voit maintenant entourée par ces trois hommes, elle crie

– Arrêtez, vous me faites déjà peur, que sera-ce tout à l'heure ! Reculez, je vous en prie.

Les trois se regardent, Phelan interloqué mais compatissant, obéit tout de suite ; Thoerdag et Remus, sont ravagés de culpabilité, car ils savent que tout va bientôt reposer sur ses seules épaules. Ils se regardent rapidement, chacun voit dans les yeux de l'autre la tacite volonté de l'assister jusqu'à la dernière seconde possible.

Remus, saisissant les deux mains d'Isolfe dans les siennes – Vos mains sont froides de peur, c'est comme si j'explorais une mince pellicule de glace prête à se briser, et pourtant vous êtes forte, sans cela vous ne seriez pas là, Isolfe, vous êtes plus forte que vous ne le pensez. Maintenant, je vais approcher vos mains de ma bouche, ce geste que j'ai rêvé et caressé tant de fois depuis que je vous connais, vous savez depuis ce moment où nous nous étions croisés, cette seconde précise s'ouvrant sur notre avenir, et je vais souffler sur vos mains pour les réchauffer. Et quand elles se seront réchauffées à ma bouche, vous n'aurez plus peur. D'accord ?

Isolfe , sérieuse comme une enfant qu'on rassure – D'accord.

Il porte ses mains à sa bouche, il souffle sur ses mains.

Phelan les regarde, les yeux écarquillés et humides.

Thoerdag – Comme ils sont distants de moi, je les regarde abruptement, intensément, et mon regard ne les atteint pas, quelque chose en ce moment m'éloigne d'eux.

Isolfe, elle reprend ses mains – Je n'ai plus peur.

Thoerdag – Bien, maintenant il s'agit d'être précis, pratique. Vingt minutes encore, et pourtant je ne sens rien comme d'habitudele loup n'agite pas encore l'homme. Et toi Remus ?

Remus, interloqué – Non, rien comme de coutume, et je viens seulement d'en prendre conscience. Tout est calme en moi, enfin non, tout est angoissé, mais cette fois-ci ce n'est pas l'effroi habituel, ce soir, je n'ai pas peur de me perdre moi, j'ai peur de perdre Isolfe ! Il se cache le visage dans ses mains – L'odeur de sa peau est sur la mienne, comme cette autre fois…. Il relève la tête, dégage ses mains, sourit à Isolfe, qui le regardait douloureusement - Vous n'avez plus peur.

Thoedag, marchant vers son serviteur – Phelan, ouvre bien tes oreilles, je t'explique ce qui va se passer. Monsieur, là bas, est un autre loup-garou, pas n'importe qui, remarque, c'est moi qui l'ai mordu, il est comme mon … ah, laissons cela, Thoerdag, pas le moment, et Mademoiselle ici, eh bien, elle va devoir rester avec lui et moi, quand nous serons transformés. Ne prends pas cet air effrayé – il lui frotte les cheveux en signe d'affection – Tu en as vu d'autres avec moi – il lui envoie de légères bourrades dans les cotes – mais toi, maintenant, tu vas l'emmener à l'écart, pas besoin qu'elle assiste à la transformation, tu la conduiras à nous quand, par Gungnir,… sa voix trébuche, son corps vacille, ses yeux se vident de toute leur énergie.

Phelan, à part – Nous voilà donc avec deux loups-garous dans la maison ! Et la jeune demoiselle, qui est-elle ? Et c'est vrai que Monseigneur n'est pas comme avant les autres pleines lunes, il est … encore bien humain ! C'est comme s'il y avait une présence miséricordieuse autour de nous.

Remus, tenant Isolfe par le bras, s'approche d'eux, tous quatre sont maintenant réunis, comme pour un secret conciliabule.

Remus – Phelan, vous ramènerez Isolfe une fois la pleine lune levée, puis vous repartirez. Et maintenant, dites-nous à quoi ressemble votre maître une fois qu'il est transformé, il faudra qu'Isolfe puisse le reconnaître. Quant à moi, je n'ai jamais voulu savoir quel aspect j'avais à ce moment là. Quel orgueil insensé !

Phelan – Monseigneur est un loup au poil brun, noir, avec deux tâches claires et dorées de chaque côté de la gueule, et qui se rejoignent en dessous. Je montrerai à Mademoiselle.

Remus, il a blêmi en entendant cette description – C'est comme si je voyais enfin mon bourreau, pour la première fois, et pourtant c'était il y a plus de trente ans – il se tourne vers Thoerdag – trente que tu as passé dans ma vie sans que je te connaisse…

Le visage de Thoerdag se crispe, il ne sait quoi répondre.

Phelan regarde sa montre, fait signe à Isolfe de le suivre, en s'inclinant devant elle avec infiniment de respect.

Isolfe – Attendez, accordez-moi encore une seconde.

Elle veut aller vers Remus, mais il a devancé son geste, il est déjà près d'elle.

Remus – Laissez-vous porter par votre force, et n'ayez pas peur de moi.

Isolfe – Obligez votre loup à se souvenir de moi.

Phelan l'entraîne, ils sortent.

Thoerdag, s'approchant brusquement de Remus, on devine qu'il va le saisir par le bras, mais il n'achève pas son geste, sa main retombe. Il lui chuchote, férocement, anxieusement – As-tu de quoi la soigner ? As-tu apporté ce qu'il faut ? Tu sauras quoi faire, dis, je vais lui faire du mal, elle va souffrir, cela ne peut, hélas, être autrement.

Remus, rapide, implorant – Thoerdag, pouvons-nous avoir confiance en toi ? Qui es-tu vraiment ?

Thoerdag – Je suis celui qui t'a passionnément voulu comme fils dans le mal …

Remus, mouvement impatient de la main – Et encore, et maintenant ?

Thoerdag, rapide, anxieux - Maintenant, il faut que s'accomplisse ce pour quoi nous sommes réunis tous trois ce soir – ta rédemption, et aussi mon pardon. Eloigne-toi, encore quelques minutes et nous seront tous deux transformés, j'ai bu une concoction de Phelan qui va m'affaiblir, ainsi, je ne pourrais rien tenter dont elle ne puisse se défendre, mais il va bien falloir que je la morde ! Toi, dis-moi, tu l'aimes assez pour ne pas lui faire de mal, même transformé, ton amour est si vaste et si profond qu'il n'est pas possible que tu ne l'aimes pas encore, même sous ta forme de loup ! C'est ton épreuve, comme elle va avoir la sienne. Protège-la, aide-la à quitter ces lieux, elle sera affaiblie et elle souffrira… oh, combien à donner pour que elle et toi soyez débarrassés de la malédiction que je t'ai transmise.

Remus - Et pour que tu te rachètes. Il s'éloigne, puis revient sur ses pas – Il y a longtemps que je t'ai pardonné.

Les deux se séparent, chacun dans un coin de la pièce, se préparant à leur transformation. La pleine lune se lève. Les deux loups apparaissent.

La porte s'ouvre à nouveau, Phelan l'entrouvre prudemment, il est terrorisé, Isolfe est derrière lui, elle l'écarte, prend une grande respiration, avance dans la pièce, elle voit les deux loups qui se mesurent du regard, déjà agressifs.

Isolfe – Vous voilà donc dans votre vérité. Là, Thoerdag - elle désigne le loup aux tâches dorées, et ici Remus, mon Dieu, si toi tu ne le sais pas, moi je sais maintenant à quoi tu ressembles, un grand loup au pelage gris brun, exactement comme tes yeux…

Phelan – Que les dieux du ciel vous aient en leur bonne garde. Il referme la porte.

Fin de la pièce.