Chapitre 29 : Une très mauvaise nouvelle
Ce n'est pas possible, songea Raquel dévisageant le jeune De la Vega.
Elle se tourna vers son mari pour jauger sa réaction. Ce dernier souriait, satisfait.
— Vous le saviez ? souffla-t-elle effarée.
— M'auriez-vous cru si je vous l'avais dit ? questionna-t-il.
Raquel se sentit rougir, effectivement la vérité était si improbable.
Constancia observa son père qui affichait un grand calme et elle comprit que ce dernier devait connaître l'identité du Renard depuis un certain temps.
Le vice-roi observait Monastario et fut surpris par sa réaction. L'ancien capitaine avait raison depuis longtemps, mais il ne paraissait pas plus étonné par cette révélation et encore moins la nièce de celui-ci qui pleurait d'émotion, sans doute du fait de la demande de Diego. À bien y regarder, Constancia se trouvait elle aussi au bord des larmes.
— Non, Don Diego, ne vous faites pas passer pour Zorro… Zorro est bien trop… Non, se lamenta le sergent.
Diego, en train d'embrasser tendrement sa dulcinée, sourit en entendant le commentaire du sergent. Il se releva et aida Salena à faire de même avant de se tourner vers Garcia.
— Sergent, il ne faudrait pas que je prenne l'habitude de finir dans vos bras, dit-il en retirant le bandage autour de sa tête et découvrant ainsi la marque que lui avait laissée le tir.
Cette preuve supplémentaire, et les dires de Diego, lui embrouillèrent l'esprit… Il vacilla et prit appui sur l'arbre à ses côtés.
— J'aurais préféré que vous vous soyez réellement cogné la tête, gémit-il.
— Prenez un peu de vin, cela vous fera du bien, dit le jeune don en récupérant un verre sur le plateau que Crescencia apportait.
— Gracias, Don Diego, dit ce dernier en attrapant le verre.
— Señor Monastario, vous devriez prendre exemple, vint lui murmurer Don Alejandro tandis que Crescencia s'était figée au milieu de la cour devant l'accoutrement de son patron.
— Je vous demande pardon, s'étonna-t-il.
Don Alejandro, souriant, lui indiqua discrètement la señorita De Santa Anna en lui offrant un verre.
— Vous n'étiez pas seul dans le patio, glissa-t-il avant de se rapprocher de son fils, laissant Enrique hébété et rouge d'embarras.
Isabella le remarqua.
— Qu'avez-vous, mon oncle ? demanda-t-elle.
— Je ne... Rien, balbutia-t-il en regardant Angela qui demeurait silencieuse et tout aussi surprise que certains des invités.
Don Donatio observait Diego d'un œil perplexe. La dernière fois qu'il avait vu Zorro se faire démasquer, il s'était avéré qu'au final le jeune De la Vega n'était pas Zorro. Était-ce encore une supercherie.
— Diego De la Vega ! s'exclama le gouverneur une fois qu'il eut retrouvé l'usage de la parole.
Leonar tentait de distinguer les traits du Renard en Diego, et il fallait reconnaître que physiquement, il lui ressemblait effectivement. Mais qu'en était-il de sa façon de combattre ?
— À quand la cérémonie, Diego ? demanda Felipe à ses côtés.
— Il faut que j'en discute avec Salena et mon père, Padre, expliqua Diego en souriant.
— Zorro compte-t-il faire partie des invités ? questionna-t-il espiègle.
— Qui sait…
— Don Diego, d'ici deux semaines je vais organiser une petite fête à Los Angeles avec quelques animations, dont un tournoi d'escrime. Seriez-vous partant pour y participer en tant que vous-même ? interrogea le capitaine.
Le jeune don demeura silencieux.
— Je doute que les citoyens mettent Don Diego gagnant.
— C'est bien là le but du jeu, Sergent, dit Alejandro comprenant où voulait en venir Toledano.
— Diego, en deux semaines vous récupérerez assez, si vous restez sagement à vous reposer à l'hacienda, intervint Avila.
— Il lui faudra des adversaires sérieux, glissa Monastario le regard pétillant.
— Bien sûr, affirma Toledano. Seulement, Don Diego, durant cette fête, prévoyez un foulard autour de votre tête… Tout le monde a vu Zorro se faire blesser hier en fin d'après midi.
— Et comment justifier l'absence de Don Diego au pueblo durant deux semaines ? demanda le sergent.
— Diego a été blessé en voulant se rendre au pueblo avant-hier, cela devrait être suffisant. Sinon, continuons à le faire passer pour mort. Après tout, nous n'étions plus là lorsque le docteur Avila a constaté le contraire, suggéra Toledano malin.
— Señores, Señoritas, je vous demande simplement une chose. Pour le moment, gardez pour vous l'identité du Renard.
— Crescencia, appela Alejandro en l'apercevant toujours figée au milieu de la cour.
— Si… Si, Patrón, balbutia-t-elle en s'approchant de lui.
— N'ayez crainte ma chère, dit-il enjoué. Gardez le secret vous aussi, je vous prie, et prenez un verre, cela vous fera du bien.
— Si, no… gracias, bafouilla-t-elle avant de se ressaisir et d'apporter les verres à chacun des invités.
Diego regarda autour de lui les réactions encore visible de chacun. Il devina qu'ils étaient avides de réponses, mais il se sentait éreinté et relâcha la main de Salena.
— Je sais que nombre d'entre vous souhaiteraient entendre quelques explications, mais j'ai le regret de vous informer que vos réponses vont devoir attendre.
— De la Vega ? interrogea Monastario en le dévisageant.
Il le trouva pâle… Diego n'était pas au mieux de sa forme. Enrique posa alors son verre dans les mains de sa nièce puis il se précipita à ses côtés en le voyant vaciller, le rattrapant de justesse.
— Diego ! s'exclamèrent Alejandro et Salena.
— On aura tout vu, laissa échapper Don Donatio qui n'en revenait toujours pas. Non seulement le jeune De la Vega s'avérait être réellement Zorro, mais en plus son ancien ennemi avait une réaction surprenante à son égard.
— Gracias, murmura Diego en s'agrippant fermement à lui.
— Vous présumez de vos forces, De la Vega. Vous devriez perdre cette habitude, soupira Enrique le faisant sourire.
— Fils ?
— Je vais bien, Père, j'ai juste eu un vertige passager.
— Vous devriez aller vous reposer, Don Diego, déclara Avila.
— C'est ce que je comptais faire, Docteur… Gracias, Señor Monastario, dit-il en le relâchant. Je vous souhaite à tous une bonne fin de soirée. Veuillez me pardonner de ne pouvoir rester davantage avec vous, salua-t-il en faisant signe à Bernardo de venir.
…
Diego parti, la discussion reprit autour de la fête à organiser. Doña Isabella et Doña Salena s'excusèrent à leur tour avant de gagner leur chambre. Monastario était encore pensif quant à ce que Don Alejandro lui avait suggéré. Il ne connaissait pas suffisamment la señorita pour lui faire une proposition de ce style. Perdu dans ses pensées, il s'éloigna un peu du groupe, suivit par doña Angela qu'il n'avait pas vue. Aussi, lorsque celle-ci l'interpella, il en fut saisi.
— Je suis navrée de vous avoir fait peur, dit-elle avec confusion.
— Ne vous en faites pas, Señorita. Que puis-je pour vous ? interrogea-t-il.
— Cet homme, le señor De la Vega… Zorro… Je ne comprends pas comment vous pouvez rester si calme en connaissant maintenant son secret.
— Détrompez-vous, Señorita, il y a longtemps que je le connais… Avez-vous entendu l'histoire à propos d'El Diablo ?
— Si… Ce bandit avait l'air terrifiant. Mais quel rapport ?
— Durant cette affaire, ce que Don Diego a omis de raconter, et je l'en remercie, c'est que j'ai tenté de mon côté de prouver qu'il était le Renard. À cette époque j'éprouvais une vive animosité à son égard… Mais, j'ai frôlé la mort et Zorro m'a mené à la mission pour que je puisse être soigné… J'étais alors un homme recherché.
— Dios, murmura-t-elle.
— Il a jugé préférable de me remettre entre les mains de Dieu plutôt qu'entre celles des lanciers. Durant ma convalescence, Don Diego est venu me voir… Il n'était pas seul. Ma nièce, Doña Isabella De la Cruz était avec lui. Ce fut le début d'une période de réflexion quant à mes actes passés.
— Doña Isabella est votre nièce ?
— Si. Don Diego l'a sauvé des griffes d'El Diablo plus d'une fois et il a bien failli y perdre la sienne à chaque rencontre… C'est en partie ce qui m'a ouvert les yeux quant à ma personne, avoua-t-il pensif.
— Je ne comprends pas comment un homme aussi formidable que vous peut avoir fait autant de mal, lui murmura-t-elle en posant tendrement une main sur son torse.
— Formidable ? N'exagérez pas, Señorita.
— Appelez-moi Angela, Señor… Et je n'exagère pas si j'en crois le señor De Granada.
— Alors appelez-moi Enrique, Angela, rétorqua-t-il en recouvrant sa main avec la sienne.
Subitement, Monastario réalisa qu'ils n'étaient pas seuls et se racla la gorge en prenant un peu de distance.
— Veuillez m'excuser, ce ne sont pas des manières, murmura-t-il en lui faisant un baisemain.
Angela se rendit compte de l'embarras dans lequel elle l'avait mis et rougit de confusion. Cependant, maligne, elle profita de la situation pour lui voler un autre baiser. Confus, mais plus rapide qu'elle, il lui attrapa le bras tandis qu'elle allait de nouveau prendre la fuite. Surprise, elle se retourna vers lui. Le regard de Monastario en disait long sur ses intentions.
Au diable les qu'en dira-t-on… songea-t-il avant de se pencher vers elle pour l'embrasser tendrement.
— Il me semble que je vais avoir une seconde cérémonie à organiser, murmura Felipe tandis qu'Alejandro faisait signe à ses invités de retourner discrètement dans l'hacienda.
Bien que l'événement puisse être jugé scandaleux, le seul à en être vraiment outré demeurait le gouverneur. Alejandro et le vice-roi en souriait encore. Laissant ses amis débattre de celui-ci, Avila alla trouver Diego et Bernardo, donnant une dernière recommandation au serviteur. Ensuite, il redescendit au salon où il nota que Monastario et la señorita étaient revenus, gardant un peu de distance entre eux. Ils savaient que leur comportement était inapproprié, néanmoins les sentiments qu'ils ressentaient l'un pour l'autre étaient bien réels, et ils en étaient conscients.
La soirée prit fin peu après et les invités repartirent pour Los Angeles malgré la proposition de Don Alejandro de leur offrir le gîte pour la nuit.
…
Les deux semaines suivantes passèrent à folle allure. Les bans furent publiés dès le lendemain de la demande de mariage de Diego à Salena, pour une cérémonie qui se tiendrait seulement deux semaines plus tard.
La rumeur courut à Los Angeles que Don Diego avait été pris pour Zorro et qu'il s'agissait de la raison de son agression. Tout le monde savait bien que si cela avait été le cas, il aurait très bien pu se défendre et s'en sortir facilement, or dans ce cas… Don Diego avait frôlé la mort et devait sa vie au señor Monastario…
Ce dernier se rapprocha davantage de la señorita De Santa Anna durant ce laps de temps et finalement Monastario osa franchir le pas. Seulement, la réponse de sa belle ne fut pas celle escomptée… Oui, elle voulait l'épouser, néanmoins il lui fallait le consentement de son frère dont elle attendait un courrier depuis sa libération. Enrique en avait brièvement perdu son sourire, mais avait aussitôt prouvé ses avances en lui disant qu'il irait lui-même à Mexico s'il le fallait. Angela en avait pleuré d'émotions et ce fut à ce moment là qu'Isabella réalisa ce qu'il se passait.
Bien qu'heureuse pour son oncle, elle en éprouva une pointe de jalousie en se rendant compte qu'elle allait de nouveau le perdre. Bernardo avait découvert sa peine inopinément et chercha à en savoir davantage. Ce fut le petit Diego qui lui expliqua ce qu'il avait compris à la plus grande surprise de Monastario qui surprit l'aveu de son petit neveu. Enrique alla alors trouver sa nièce, accompagné par Angela. Il fallait qu'il mette les choses au clair et ce fut avec une grande émotion qu'Isabella accepta les faits… en pleurant de joie.
La veille du jour du mariage, qui coïncidait avec celui de la fête, Diego alla trouver Bernardo. Il avait quelques doutes quant à l'usage de son bras droit… Oui, il pouvait de nouveau le bouger librement. Oui, la douleur avait disparu… Mais il n'était pas certain du reste.
Après quelques passes de haut niveau, Diego ressentit une douleur dans son dos et dans son bras, ce qui ne l'empêcha pas de désarmer Bernardo, à son habitude.
De leur côté, Salena et Alejandro finissaient de discuter.
— Je ne suis pas certain que cela soit une bonne idée, Doña Salena.
— Don Alejandro… J'ai été à bonne école, sourit-elle. De plus, je sais m'arrêter quand cela ne va pas, rajouta-t-elle malicieuse.
— Soit… Mais restez prudente. Je m'en voudrais s'il vous arrivait quoique ce soit.
…
Au pueblo, les préparatifs de la fête, censée démarrer sitôt la cérémonie du mariage terminée, touchaient à leurs fins. Après avoir été à Monterey, le vice-roi et le gouverneur étaient revenus à Los Angeles. Ils ne voulaient en aucun cas rater le tournoi d'escrime. Mais les nouvelles qu'ils apportèrent au capitaine n'étaient guère bonnes. En effet, le bateau en charge de mener les prisonniers en Espagne avait été sabordé et avait sombré. Une partie de l'équipage avait réussi à s'en sortir, cependant ce n'était pas le cas de tous les prisonniers dont certains corps n'avaient pas été retrouvés. Lorsque Toledano demanda ce qu'il en était du señor De Otsoa, les deux hommes demeurèrent silencieux un instant.
— C'est bien là le problème, souligna Don Esteban… Personne ne semblait le connaître et en pressant les recherches, j'ai appris qu'il ne faisait pas partie des prisonniers montés à bord du navire.
— Que voulez-vous dire ? s'exclama Toledano.
— Ce que je veux dire ? Tout simplement que cet homme est dans la nature. Lorsque nous l'avons vu à l'hacienda, il était blessé. Quand et comment s'est-il échappé, je ne saurais vous dire. Est-il encore en vie ? Je ne peux non plus y répondre… Capitaine, taisez l'information à Diego jusqu'à demain. Il est inutile de l'embêter avec cela pour le moment.
—Mais il est en danger…
— Et il est en état de se défendre cette fois. Nous avons croisé le docteur Avila sur la place, il nous a déclaré n'avoir jamais eu un patient qui récupérait si rapidement.
— Et si nous doublons les effectifs de garde demain, cela risque de lui mettre la puce à l'oreille, commenta le gouverneur.
— N'oubliez pas que Don Sebastián est connu des citoyens. Il ne se risquera pas à revenir à Los Angeles sans être lui aussi au mieux de sa forme et sans avoir un plan en tête, argumenta Toledano.
— Ou sans se faire passer pour une autre personne… ajouta Don Esteban. Je suis désolé de vous avoir annoncé cela aujourd'hui, Capitán, mais il était impératif que vous le sachiez.
— Ne vous en faites pas, Vice-roi. Cela ne m'empêchera pas de dormir. J'ai déjà fort à faire de surveiller que le sergent ne parle pas de Zorro, s'amusa-t-il. Vice-roi, Gouverneur, il faut maintenant que je mette une stratégie sur place pour la cérémonie et la fête de demain. Si vous voulez-bien m'excuser.
— Bonne soirée, Capitán, le saluèrent-ils à tour de rôle le laissant perdu dans ses pensées.
