Chapitre 25
Everyone has a right to pursue a happy life.
The difficult part is to be given that right.
Everyone has a right to pursue a happy life.
The difficult part is to fulfill that right.
I too have a right to pursue a happy life.
The difficult part is to work out a compromise for that right.
-Frederica Bernkastel
Passé le cap de la surprise, et le temps nécessaire pour sentir la cruelle réalité le percuter de plein fouet suite à la chute brutale qui avait succédé à son ascension en direction du septième ciel, (pourquoi cette maudite sonnerie n'avait-elle pas attendu quelques secondes supplémentaires avant de se déclencher sans rime ni raison?) Ryuzaki fut submergé par la tentation d'extirper un téléphone portable du fond de sa poche, non pas pour le décrocher, mais pour le fracasser sur le mur d'une cellule...
Celle qu'il continuait d'enlacer le devança, relâchant le corps de son amant pour lui confisquer l'appareil qui continuait de vibrer dans sa poche, appareil qu'elle envoya en direction du sol avec une force suffisante pour que l'impact le sectionne en deux parts égales, étouffant une sonnerie stridente dans un grésillement électrique qui résonna simultanément à un craquement sec.
« Lorsque...nous en aurons fini, toi et moi...apporte-moi le nom et le prénom de l'imbécile...à l'autre bout du fil...avec une photographie si nécessaire... »
« Quel...intérêt ? Si je le retrouve...tu liras...son nom...sur le rapport...du médecin légiste... »
L'ombre menaçante de Thanatos sembla injecter une énergie nouvelle à Eros, le va-et-vient qui faisait osciller les deux mains reliées par la même chaîne, il s'était intensifié de plus belle, le détective comme la criminelle s'efforçant de faire remonter à son partenaire la pente qu'un intrus leur avait fait dévaler à quelques centimètres du sommet...
Malheureusement pour les deux amants, un écho inquiétant commença à s'immiscer au sein du kaléidoscope de sensations qui tournoyait jusqu'à leur en donner le vertige... celui de la sonnerie qui avait rendu son dernier soupir suite à l'explosion de l'appareil qui l'avait fait retentir en premier lieu...
Ce n'était pas possible, le seul téléphone susceptible de relier cette pièce au monde extérieur était éparpillé un peu partout sur le sol, alors comment.. ?
Quel que soit la source du bourdonnement qui lui martelait les tympans, ses vannes semblait s'ouvrir un peu plus à chaque seconde qui passait, tandis qu'une ondulation parcourait en un temps record la distance séparant les ultrasons des infrasons...
Si cette invasion continuait, le détective serait forcé de relâcher le corps de sa criminelle pour se plaquer les deux mains sur les oreilles... Réflexe qu'il tenait fermement en laisse, avec un peu de chance, son seuil de tolérance se situait au delà de la ligne d'arrivée du marathon effrénée dans lequel l'avait entraîné une adolescente... Ligne qui se rapprochait de seconde en seconde alors qu'il haletait pour parcourir les dernier mètres qui l'en séparait encore...
Malheureusement pour lui, le seuil de tolérance de celle qui lui faisait face se situait avant la ligne plutôt qu'après... Sa respiration s'était accéléré à un rythme exponentielle au fur et à mesure que les échos de cette vibration digne de celle d'un marteau piqueur avait ricoché entre les murs de la cellule, déchiquetant un peu plus les tympans de ses deux occupants à chacun de ses aller et retour à l'intérieur...
Sur le coup, il avait interprété l'essoufflement progressif de son amante comme la résultante du va et vient que ses doigts effectuaient au sein de son intimité, illusion qui se déchira lorsque ses paupières relevèrent le voile pudique qu'il avait glissé sur le visage d'une jeune femme.
Le sang que l'excitation avait fait remonter jusqu'à ses joues, leur donnant une nuance de rose qui flirtait avec l'écarlate, il avait reflué en l'espace de quelques secondes, donnant à son épiderme la pâleur d'un linceul... Un instant auparavant, ses traits avaient été écartelés dans une expression d'extase qui se confondait avec la plus intense des agonies. Ambiguïté qui avait volé en éclat, l'adolescente n'avait pas percuté le sol de plein fouet lorsqu'on avait interrompu son ascension vers le septième ciel, elle avait poursuivi son déclin par dessous la surface jusqu'à atteindre l'extrême opposé.
Celui ou celle qui avait fait résonner ce hurlement mécanique à travers les haut-parleurs de la pièce, il ne s'était pas contenté d'éteindre une passion brûlante sous une douche glaciale, il avait siphonné l'ivresse du corps frémissant de la jeune femme à une telle vitesse que l'horreur avait été aspiré dans ce vide pour le combler instantanément...
Horreur qui s'avéra contagieuse puisqu'elle commençait à faire son aurore dans le regard du détective tandis qu'il s'efforçait de soutenir celle qui s'effondrait entre ses bras, menaçant de percuter le sol avec une violence digne de celle qu'elle avait infligé à un malheureux téléphone.
Métaphore qui menaçait de devenir littérale, ce n'était pas une poupée de chiffons qu'il essayait de maintenir contre lui, mais une poupée de porcelaine qui s'effritait de toute part, au point de lui donner l'impression qu'elle se réduirait en miette s'il la serrait contre lui d'un peu trop près...
Vision de cauchemar qui aurait pu se confondre avec celle qui avait illuminé un écran de surveillance, quelques jours plus tôt...
Ryuzaki ignorait s'il y avait un semblant de réalité derrière l'expression voir défiler tout le fil de sa vie, mais il bénéficia d'un ersatz, les scènes qui se reflétèrent à la surface de sa conscience à une vitesse folle, comprimant deux mois de captivité pour les faire tenir dans une cellule de quelques secondes. Au cours de ce défilé, un son résonna aux oreilles du détective, se superposant à celui qui lui vrillait les tympans, et pour cause... Le système automatique qui avait si souvent résonné dans une cellule, dès l'instant où les paupières de sa prisonnière menaçaient de se refermer, la faisant basculer dans un sommeil réparateur... Quelqu'un s'était amusé à le brancher sur sa cellule actuelle pour lui faire goûter sa propre médecine...
Si la torture sonore lui apparaissait littéralement insupportable alors qu'il n'avait pas atteint le cap des cinq minutes, il était incapable d'imaginer les tourments de celle qui l'avait subi plus d'un mois d'affilée... Nul besoin de le faire justement, il suffisait de contempler celle qui avait basculé à genoux à ses pieds, les mains plaquées sur ses oreilles, les lèvres écartelées pour laisser le passage au cri d'horreur qui allait lui rompre les cordes vocales d'une seconde à l'autre, se succédant à une respiration stérile alors qu'elle semblait étouffer malgré la quantité phénoménale d'air emmagasiné dans ses poumons à chaque seconde...
« Ah...Ahhhh...AHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH ! Aaaaa...rrêêêêêê...teezzzzz ça ! »
Ryuzaki rétracta ses lèvres avant de se les mordiller jusqu'au sang. Stress post-traumatique. Sa criminelle était peut-être surhumaine, mais quelques jours de convalescence n'auraient jamais suffit à rétablir son assiette, contrairement à ce que son détective s'imaginait par moment, de peur de contempler la triste vérité... La fille d'un commissaire était une funambule, flottant en équilibre précaire au dessus du plus abrupt des précipices, et quelqu'un s'amusait cruellement à agiter le fil tendu sous ses pieds.
Ses forces décuplés par le brusque accès de démence, elle avait violemment repoussé le détective en arrière avant de ramper en direction des débris d'un téléphone, les mains toujours plaquées sur les oreilles, et les yeux écarquillés face au cadavre d'un appareil définitivement hors service.
« N-n...on...Non...Non, non, non, non, NONNNNNNNNNN ! J-je..ne p-peux...plus...l'arrê...ter...Ca ne s'arrêtera...jamais...N-non...P...Pitié...tout mais pas ça...P..pas...caaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa ! »
L'adolescente se redressa brusquement face aux décombres de ses espérances, sa colonne vertébrale se rapprochant dangereusement d'une courbure qui rimerait bientôt avec rupture...Ressort qui se détendit violemment en avant, envoyant le front de l'étudiante se fracasser contre le sol, opération qui se renouvela la seconde suivante...prélude d'une succession frénétique qui accroissait un peu plus les tâches de sang qui maculaient le point d'impact.
Ryuzaki demeura tétanisé devant la crise, avant que l'adrénaline ne balaie son incrédulité, lui donnant les forces suffisantes pour maintenir une démente sur le sol avant qu'il ne soit trop tard.
« Light ! »
Si les méandres de cette investigation ne l'avait pas déjà amené à soupçonner que la terre et le ciel contenaient bien plus de choses que n'en soupçonnait sa philosophie, les soubresauts comme les hurlements de sa prisonnière auraient suffit à lui faire réviser sa position sur l'existence des possessions démoniaques.
A ce stade, elle ne parvenait même plus à articuler sa souffrance... L'espace d'un instant, un hurlement d'agonie atteignit une seul d'intensité suffisante pour couvrir les va-et-viens de la scie sonore qui déchiquetait chacun de ses nerfs...
Cri dont l'écho continuait de martelait les tympans du métis alors qu'un silence funèbre succédait progressivement à la cacophonie, les hauts parleurs de la pièce avaient cessés de vibrer, mais le corps qu'il avait emprisonné sous le sien continuait d'être agité de spasmes.
La même expression horrifiée se reflétait de part et d'autres de la ligne séparant le détective de sa criminelle, une ligne qui aurait pu être la frontière séparant la vie du néant qui l'encerclait de toute part si on en jugeait à la manière dont le visage d'une adolescente avait été figé au beau milieu de son agonie, ce visage maculé par un filet de sang. S'il n'y avait pas eu ces soubresauts qui la poussait à se déhancher par intermittence, Ryuzaki aurait pu s'imaginer que c'était bel et bien un cadavre dont il avait emprisonné les poignets entre ses mains fébriles.
D'interminables minutes étirèrent la conscience du détective jusqu'à l'extrême seuil du point de rupture avant que la catatonie de sa prisonnière ne se dissolve dans une expression d'angoisse abjecte qui avait le triste mérite de ramener un semblant de vie dans ses yeux.
« Ryu...za...ki...T-t..tu..tu...tu...tue-moi...S'il...te...plaît... Pitié...Tue moi... Maintenant...Main...tenant... Laisse-moi mourir...pour de bon...mais par pitié...pitié...n-ne...ne...me ramène...pas...là bas... »
Un soupir caressa les lèvres tremblantes d'une adolescente tandis que celui qui la surplombait voyait son trilemme se rétracter à deux branches, libérer Kira ou exécuter Light Yagami, à moins que ce ne soit l'inverse... Quelle importance ?
Aux spasmes qui évoquaient les mouvements erratiques d'une mécanique dont les engrenages s'enrayaient avait succédé le flux irrépressible d'un gloussement sans qu'un métis ne parvienne à discerner la différence.
« Ahhh...haha...ha... t-tu...ne peux p-pas... N-non...tu ne veux...pas... la même chose...au fi...nal...Comment est ce que...j'ai pu m'imaginer... Eh...hehehe...mais après tout...je me suis imaginé...l'espace d'un instant... que j'étais sortie de cette cellule... N-non...que tu étais venu me chercher...Nyhehehehe...tu imagines ça ? Moi non plus...et pourtant...pour...tant... j'ai du...réussir à m'endormir...l'espace d'un instant...ou même plusieurs...et tu sais ce que c'est avec les rêves...ils te comprimeraient une vie entière...dans une cellule...tellement étroite...qu'elle ne contiendrait pas trois minutes pour le reste du monde...en dehors... une vie entière...ou quelques jours...hehe...peut-être que j'aurais eu le droit... à une vie entière...si t-tu...ne t'étais pas décidé à...presser ce bouton...à nouveau... t-tu...aurais pu attendre quelques minutes...quand même... ou même quelques secondes...quelques secondes... Pratiquement rien pour toi...mais tout pour moi... Par...don...pour nous...hehe... enfin non...moi...seulement...moi...puisque tu n'as jamais été...là... et pourtant...ah haha...pourtant... je te vois...encore...de...vant...moi... il faut croire...que c'est dur de s'éveiller...de certains rêves...et pourtant...tu es si doué...Ryu...zaki...si doué...pour les réduire en miettes...mes rêves...si...dou...ehhh...hehe...he...»
Litanie des plus irrationnelle... Elle n'en était pas moins justifiée pour autant...quand bien même...
« ...est-ce que çà te consolerait...si je te disais que je suis d'accord...celui qui a pressé ce bouton...l'a fait un peu trop tôt à mon goût... »
« Ah? Haha... Toi aussi...tu faisais le même...rêve...éveillé.. ? Une folie à deux... Comme c'est charmant... Nous ne partagions plus ma prison... c'était un asile tout autour de nous...mais on dirait bien que les docteurs... ne vont pas nous laisser partager...la même chambre...bien longtemps... »
Ryuzaki adressa un regard lourd de reproches à la surface d'une vitre, cette surface qui était obstruée par son propre reflet tandis qu'il redressait une adolescente pour la maintenir sur sa poitrine.
« Oui...on dirait bien... et oui, c'était sans doute...un moment de folie passager...à deux...»
« Passager, hein ? Pour toi...sans doute... Après tout... tu as le droit de sortir d'ici...contrairement à moi... une chambre à soi, c'est déjà trop pour moi... une chambre conjugal, c'est apparemment de trop également...La solitude, je n'y aie plus le droit... Avoir quelqu'un d'autre pour partager ma cellule, je n'y ait pas le droit non plus... Eh...hehe... En fait, je suis juste...définitivement...seule... Ah...hahaha... tu ne trouves pas ça ironique ? Je ne me suis jamais...senti...aussi seule...alors que je n'ai plus aucun...aucun moment...où je peux être seule avec moi même... Il ne me reste plus...qu'à attendre la venue de mon shinegami...mais même lui...vous ne l'autoriserez pas à venir me rendre une petite visite... Une seule... Ah, suis-je bête...il est venu... il est là... »
Une chair de poule commença à hérisser l'épiderme du détective, alors qu'il commençait à se demander si une adolescente n'était pas en train d'adresser son sourire à la grande faucheuse qu'elle apercevait par dessus son épaule, en train de se pencher sur son cas.
« Il...est là.. ? »
« Hehehe... Si tu voyais ta tête... Bien sûr qu'il est là... Qui d'autres me retiendrait entre ses bras, autrement ? Mais peut-être...qu'il n'y a personne...pour me retenir entre ses bras...justement... »
L'angoisse passagère se rétracta à la conscience du détective, laissant la tristesse prendre le devant de la scène face à la question implicite qui se reflétait dans les yeux d'une adolescente, alors qu'elle suppliait silencieusement ses désillusions de constituer la réalité plutôt que le voile qui se déchirerait d'une seconde à l'autre...
« Oh, il y a quelqu'un...à défaut de ton shinegami, il y a bien quelqu'un d'autre dans cette cellule...pour l'instant... »
« Il est bien là, mon shinegami...c'est juste qu'il n'est pas à la hauteur de son devoir... Ah, le devoir... mon père me disait que c'était l'ombre qui suivait toujours un privilège...ou un droit... je ne sais plus...sans doute les deux... le devoir de ton côté, le droit du mien... à moins que ce ne soit l'inverse... mais mourir ce n'est pas un droit, apparemment... En tout cas pour moi... Juste un privilège... et vous avez...tu as décidé de me le confisquer... alors que c'était bien le dernier...la dernière chose... la toute dernière chose...qui me restait... »
Ryuzaki refréna un soupir tout en promenant ses doigts dans une chevelure auburn.
« Mourir n'est ni un droit, ni un privilégie... c'est de continuer à vivre qui en est un...et celui là... je ne suis pas disposé à te le retirer pour l'instant... »
Une main se superposa à la sienne pour le guider dans le va-et-vient d'une caresse, cette main qui partageait sa chaîne.
« C'est un point de vue qui se défend... ce n'est juste pas le mien... J'ai toujours pensé qu'un criminel n'avait pas le devoir de faire face à son exécution... Il en avait le droit...Un droit essentiel dont rien ni personne n'aurait pu le dépouiller... »
« Oh je ne doute absolument pas que tu n'aurais jamais eu la cruauté de les dépouiller de ce droit, les criminels que tu aurais fait comparaître à la barre des accusés... »
Provocation qui laissait une certaine douceur derrière elle lors de son passage, aussi bien pour celui qui l'avait murmuré que pour celle qui l'avait accueillie d'un sourire.
« Tu ne peux pas...m'accuser d'être hypocrite... Mon point de vue n'a pas changé, alors que c'est moi qui me retrouve à la barre des accusés à leur place... »
Maintenant une criminelle contre son cœur d'une main, le métis tendit un bras en direction d'un lit pour le dépouiller de sa couette et l'enrouler autour de son occupante.
« Tu es quand même bien cruel, Ryuzaki... de me condamner à vivre...en présentant ça comme un droit... ah, je n'ai plus aucun droit, c'est vrai... Non, comme un privilège que tu m'accordes... Privilège... Ah... Ce n'est pas celui là que je te réclamais... »
L'amertume se dissipa des lèvres de la prisonnière quand un index les effleura pour faire refluer les mots qui s'y pressaient... Un index qui s'écarta l'instant suivant, cet instant où un détective se décida à abolir la distance qui le séparait encore de sa criminelle, l'abolir complètement, ne serait-ce que le temps d'un baiser. Baiser qui écarquilla les yeux de sa captive avant qu'elle ne succombe à la tentation de les refermer au cours du va et vient qui reprenait.
Un petit corps humide se présenta timidement à la porte du détective, alors que la criminelle se décidait à entrouvrir la sienne, invitation auquel il répondit silencieusement. La saveur métallique du sang qui s'écoulait du front de sa captive jusqu'à son menton, glissant sur ses lèvres, et la langue qui en soulignait les contours, elle n'était pas suffisante pour l'arrêter...Que ce soit la passion ou le désir ils s'étaient dissipé, ne laissant que des cendres dans l'atmosphère, et pourtant... Pourtant, ce moment éphémère qu'il partageait avec une adolescente, il lui apparaissait bien plus intense, infiniment plus intense que tout ceux qui l'avaient précédés au cours des minutes précédentes...
Si la main enchaînée au poignet de sa captive continuait de soutenir la nuque de cette dernière, la seconde préféra se glisser par dessous la surface d'une couette comme celle d'une veste, épousant le corps qui frémissait par dessous... Un corps qui avait cessé de susciter les désirs d'un détective...ou si peu... les caresses qui glissaient sur la chair d'une adolescente ne s'évertuaient pas à ranimer la flamme de l'excitation dans l'âme de sa propriétaire... ou de celui qui l'enlaçait de la manière la plus intime possible... Ils étaient en deçà ou au delà de ce cap... même s'il ne fallait sans doute pas grand chose pour que l'une ou l'autre bascule à nouveau, entraînant son partenaire avec lui...
« Ahhh...rrête ça... si...tu continue...ils vont essayer...de nous réveiller à nouveau... »
Le frisson qui ondulait sous ses doigts, c'était bien l'angoisse qui lui donnait sa tonalité, si bien qu'il obtempéra à la requête de sa captive, au plus grand chagrin de l'une comme de l'autre.
« Est-ce que tu pourrais me rendre...non, me prêter cette clé... je vais en avoir besoin... »
Pour toute réponse, elle se pressa un peu plus sur la poitrine du métis, écartant les pans d'une couette pour mieux se blottir contre celui qui la lui avait enroulé autour.
« Je resterais là... juste de l'autre côté de cette vitre...si tu as besoin de quoi que ce soit... je viendrais immédiatement... »
Concession qui se noya dans le silence, tandis qu'une adolescente emprisonnait un sweater entre ses doigts.
« ...et quand je reviendrais...les caméras et les micros seront hors tension, cette fois...il n'y aura plus personne de l'autre côté de la vitre... et la clé de la cellule, elle sera dans ma poche quand je la refermerais...derrière moi... »
L'ombre d'un sourire commença à glisser sur le visage qui était à quelques centimètres du sien.
« Il n'y aura personne pour nous interrompre, cette fois ? »
Il hocha la tête.
« Tu seras...tout à moi...rien qu'à moi ? »
Ryuzaki se caressa la lèvre de l'index d'un air songeur avant de secouer la tête.
« Hmm... non... plutôt le contraire...si tu vois ce que je veux dire... »
Elle le voyait fort bien, cela se lisait à l'inclination de ses lèvres, et à la lueur qu'une adolescente ne pouvait pas tout à fait dissimuler derrière une moue sceptique mais néanmoins affectueuse.
« Hmm... je vais devoir te détromper...ou peut-être pas... après tout, nous parlons de la même chose... »
« Alors est ce que que tu pourrais me la donner, cette clé, je te la rendrais par la suite... »
Une couette remua dans un soupir tandis que celle qui était emprisonnée à l'intérieur y dissimulait la main, avant d'en extirper une clé qu'elle glissa dans la paume d'un détective, clé qu'une pellicule visqueuse manqua de peu de lui glisser entre les doigts, alors qu'il l'insérait dans un verrou pour relâcher la tension qui maintenait un cercle d'acier refermé autour d'un poignet...
L'oscillation de la chaîne qui pendait toujours au bras de son détective se refléta sur les yeux d'une adolescente, au moment où on lui en restituait son bien.
« Tu aurais pu la laisser à mon poignet, tu sais... »
« Sans doute...mais de cette manière, je suis plus crédible si je te dis que j'ai une raison de revenir ici, non ? »
Qu'il s'agisse des lèvres du détective ou de la criminelle, c'est la même expression narquoise qui les avait étiré lorsqu'elle s'effleurèrent pour la dernière fois, au moment où une main libérée de son entrave disparaissait à nouveau sous une couette.
« Tu sais où la trouver... »
Aucune réponse n'était nécessaire, et de toutes manières le grincement d'une porte l'aurait balayé. Se retournant en direction du seuil de la pièce, le métis entrouvrit la bouche dans une expression de surprise lorsque son regard croisa celui dissimulé derrière un pince-nez.
« Roger.. ? »
Comment la porte de cette cellule avait-elle pu s'entrouvrir sur le couloir d'un orphelinat situé à l'autre bout de la planète ? Question surréaliste qui trouva une réponse des plus terre à terre quand un métis prit la peine de dépoussiérer les recoins de sa mémoire. La voix du vieillard avait résonné à travers le téléphone fracassé sur la pièce, c'était de lui-même qu'il avait initié l'appel, au cours du sommeil de sa prisonnière.
Une conversation qui lui semblait dater de plusieurs mois, et dont le mérite se réduisait à expliquer la présence de l'assistant de Watari dans ce bâtiment, pas son entrée en scène sur le seuil d'une cellule. Là encore, nul besoin de chercher l'explication bien longtemps, elle était sous ses yeux, prenant la forme d'une trousse de premier soins dont le britannique souleva le couvercle après s'être accroupi face aux deux occupants de la pièce.
Ignorant les interrogations qui défilaient dans le regard d'une adolescente, Roger écarta quelques mèches de cheveux auburn pour dégager un front maculé de sang.
« Hmm, écorchure superficielle. Cela ne devrait pas poser de problème, mais nécessite néanmoins un minimum. »
Après avoir aspergé une surface cotonneuse de désinfectant, l'infirmier improvisé s'en servit pour nettoyer une plaie, tout en glissant une lingette dans la paume d'un détective.
« Je ne saurais trop vous conseiller d'y avoir usage. Vous ne l'avez sans doute pas remarqué mais votre petit...tête à tête à laissé des traces... »
Ryuzaki roula des yeux en direction du plafond de la pièce, mais se décida néanmoins à suivre la conseil, essuyant les traces de sang de son visage, pendant que le médecin enroulait une bande de gaze autour de la tête de sa patiente.
« Inutile de me regarder comme ça, L... Ah, oui, c'est Ryuzaki en ce moment, pardon. Le décalage horaire. D'autant plus que moi non plus vous ne m'avez pas laissé beaucoup de temps pour dormir. J'ai du passer l'essentiel du voyage à visionner les enregistrements que m'avait transmis notre ami commun. »
« Je vous aurait volontiers laissé dormir, vous savez. Ne serait-ce que quelques minutes... »
Le vieillard accueillit le reproche implicite d'un haussement d'épaules en achevant de fixer un pansement sur le front d'une adolescente.
« Gardez vos récriminations pour Watari. Mais ne soyez pas trop sévère, même s'il n'en laisse rien paraître, il se remet encore des derniers événements. »
« Les derniers événements... »
« Quelques minutes plus tôt, un commissaire de police a été à deux doigts de lui briser le bras derrière le dos... Allez savoir pourquoi... »
Observation qui arracha un semblant de sourire à la jeune femme tandis qu'elle tournait le regard en direction de son propre reflet. De son côté, le détective avait adopté un rictus qui exprimait la joie mauvaise plus que l'empathie pour son malheureux subordonné.
« Ouch. »
« Monsieur Yagami vous demande si cela vous poussera à revoir votre position concernant la liberté de mouvement que vous lui avez accordé. Laissez-moi vous prévenir qu'il risque de rechigner s'il vous vient à l'idée de la restreindre dans les mêmes limites qu'auparavant. Du moins, tant que vous ne lui aurez pas fourni quelques explications sur ce qui vient de se passer entre ces murs... »
Des murs qui avaient des yeux en plus d'oreilles, une réalité qui avait été oblitéré de la conscience de ceux qu'ils avaient encerclés, écarté par le tête à tête qui avait balayé le reste de leur univers respectifs pour occuper le tout premier plan.
« Hmm, je ne pense pas que j'arriverais à lui faire beaucoup de reproches sur ce qu'il a fait subir à ce pauvre Watari. Au vu de la situation, il me paraît bénéficier de circonstances des plus atténuantes. »
« Au cas où vous ne l'auriez pas encore compris, ce qui m'étonnerait fort, vous n'êtes plus en position d'exiger des justifications de sa part pour ses actes, de fait, c'est plutôt l'inverse. »
Il l'avait parfaitement compris, merci, et au vu du traitement infligé à son bras droit, il semblait avoir gagné une raison supplémentaire de s'enfermer dans cette cellule pour de bon avec son occupante.
Occupante qui fût gagnée par un accès de frayeur digne de celui qui avait tétanisé son détective quand le second Kira avait mentionné l'existence des shinegamis. Elle n'était pas spécialement arachnophobe, mais au vu de la taille démesurée du spécimen qui avait promené ses huit pattes sur le bras de son médecin du moment, s'avançant dans sa direction, cet état de fait pourrait bien se modifier.
Réaction qui n'échappa pas à l'œil du vieillard tandis qu'il rétractait le bras pour éloigner sa patiente de l'objet ou plutôt du sujet de ses angoisses et le déposer sur le sol d'une cellule.
« Sarah, sois gentil de ne pas embêter la demoiselle. Et de votre côté, jeune fille, je vous prierais de laisser ma petite amie tranquille, elle a manqué de peu de finir sous la semelle d'un inspecteur quand il a pénétré dans la pièce adjacente suite aux hurlements de son supérieur. Inspecteur qui semblait aussi mal à l'aise que vous si j'en juge au bond qu'il a effectué en arrière quand ma remarque lui a fait baisser les yeux sur le sol. »
Un échange de regard manifesta la complicité entre un détective et sa suspecte du moment tandis qu'ils imaginaient la même scène, et le même policier dans le rôle principal.
« Matsuda ? »
« L'inspecteur en question nous a fait juré de maintenir son anonymat. Il a même exigé qu'un infime portion des enregistrements de nos caméras de surveillance soit amputée au montage. »
Refermant le couvercle d'une trousse de secours, le britannique pivota sur lui même pour suivre les pérégrinations du quatrième occupant de la pièce.
« N'est-elle pas magnifique ? On ne devrait pas avoir ses préférés, mais je ne peux pas m'empêcher d'avoir un faible pour les arachnides. Et vous ? Oh, je n'ai pas besoin d'être détective pour constater que ce n'est pas le cas, mais il doit bien y avoir un insecte quelconque pour susciter autre chose que de la répulsion sur votre petit minois, hmm ? »
Interrogeant Ryuzaki du regard, et n'y récoltant qu'une expression blasée en retour, l'adolescente jugea qu'il était plus simple de rentrer dans le jeu de l'excentrique que de s'essayer à l'éloigner de son violon d'Ingres.
« Au risque de briller par la banalité plus que par l'originalité... les papillons ? »
Réponse qu'un détective fit mine d'enregistrer avec intérêt en se caressant le menton.
« Hmm-hmmm, des insectes annonciateurs de mort. Je devrais peut-être réajuster mon calcul d'un centième de pourcentage. »
Une pique attendrie plus qu'une accusation, et qui poussa une adolescente à darder sa langue en direction de son aîné dans une expression appropriée à son âge supposé.
« Aucune honte à cela, mademoiselle, si je prétendais dédaigner les lépidoptères, notre ami commun pourrait évoquer la multitude que j'ai personnellement encadré sur les murs d'un orphelinat. Néanmoins, ils sont en troisième position sur mon classement. Si vous vous posez des questions sur la seconde place, elle est occupée par les mantes religieuses. Absolument fascinantes ces beautés de la nature. Est-ce que vous avez déjà eu l'occasion de les contempler en cours de copulation ? Un spectacle qui vaut le détour. Mais je suppose que je ne vous apprends rien...»
Il avait embrassé le détective comme la criminelle dans son regard comme sa question, dissipant le sourire du premier et accentuant celui de la seconde.
« Hmm, non, je n'ai pas eu l'occasion de contempler ce spectacle... pas à la troisième personne en tout cas. »
Une étincelle de malice pétilla dans le regard échangé entre un vieillard et une jeune femme tandis qu'il se tournait de concert vers leur connaissance commune, au plus grand déplaisir d'un métis.
« J'ai eu l'occasion d'observer un couple en vivarium, il n'y a pas si longtemps. Vous savez comment ça se termine pour le mâle en temps normal, hmm ? »
« La femelle lui dévore la tête au cours de l'acte, ce me semble. »
Le vieillard acquiesça sans quitter un détective du regard, un regard entendu.
« Hmm-hmm... Le plus étonnant est que ça ne semble pas déranger l'infortuné plus que ça. La décapitation survient pendant l'échange et non après, le pauvre mâle continue de copuler avec entrain suite à son assassinat. D'un autre côté, j'imagine qu'il n'a littéralement plus la tête à autre chose au cours de ses derniers soubresauts. Hehe. »
Nul besoin d'être héritier de Holmes pour déchiffrer le sous-entendu et l'avertissement dissimulé par dessous. Le britannique conserva néanmoins son flegme face au regard noir qui semblait lui offrir silencieusement une suggestion des plus discourtoise sur l'emplacement où il pouvait ranger ledit avertissement,en plus de lui poser des questions des plus inquisitrices sur la nature exacte des spécimens qu'il prétendait avoir observé en vivarium, il y a très peu de temps.
Il préféra néanmoins tourner le dos à son employeur pour observer les déplacements de sa compagne sur le sol de la pièce.
« Le cannibalisme sexuel est également des plus répandu chez mon espèce favorite. Même les amateurs connaissent les habitudes de la Latrodectus en la matière, même s'ils s'y référent sous le nom vulgaire qui est devenu proverbial, la veuve noire. La Nephilengys livida est plus sélective. Elle dévore les mâles qu'elle estime trop doux et attentionnés à son égard, préférant réserver les joies de la reproduction à leur collègues plus agressifs. La sélection naturelle ne fait pas dans le sentiment. Mais le cas le plus fascinant est celui de la Nephila pilipes. Dire que j'en avais un superbe spécimen sous les yeux pendant toutes ces années. Mais ce n'est qu'au cours de ces dernières semaines que je suis parvenu à déterminer l'espèce... »
L'entomologiste avait de nouveau pivoté sur ses chaussures pour faire face à son compatriote, et l'observer dans une expression qui rappelait un peu trop à ce dernier l'attitude de son subordonné lorsqu'il empalait un papillons sur son cadre, juste au dessus de l'étiquette qui constituerait son épitaphe.
« Je dois me réjouir de monter de quelques crans dans l'échelle de l'évolution ? »
Remarque acerbe qui piqua la curiosité d'une adolescente.
« Hmm ? Quelle place avais-tu occupé dans le classement jusque là? »
Le détective secoua la tête qu'il inclina sous son propre poids, en tendant la main en direction de son assistant du moment, l'invitant silencieusement à répondre à la question.
« Dermatobia hominis. Si vous croisiez un spécimen, ce que je ne vous souhaite pas, il vous apparaîtrait simplement comme une minuscule mouche de couleur grisâtre. Mais la plupart des humains qui croisent sa route se souvienne surtout de la larve de deux centimètres de long qui est resté lovée sous leur peau à leur insu, avant d'en sortir en perçant un furoncle...ou au cours de l'excision d'un spécialiste. »
Une moue de dégoût manqua d'éclipser l'amusement de la jeune femme.
« Je vois...ou plutôt, je ne préférerais ne rien en voir. C'est tout de même une analogie fort peu flatteuse. »
« Oh, mais elle n'en demeurait pas moins justifiée. Si vous l'aviez croisé quelques années plus tôt... Une infâme petite sangsue gluante qui s'insinuait dans son hôte pour en extraire tout le suc. Les enfants... On me parle de miracle de la vie devant lequel il faudrait s'extasier... Les parents ou ce qui en tient lieu les décrivent comme la huitième merveille du monde, et tout ce que je m'obstine à voir, ce sont des petits sacs d'excréments visqueux qui passent leurs temps à couiner dès qu'on fait mine de se préoccuper d'autre chose que leur pauvre sort. Brr... »
Le haut le cœur qui avait tordu les traits du britannique dans une grimace qui exprimait toute la répugnance du monde, il donnait sa tonalité à ses paroles. Paroles qui reprirent leur fil, une fois que le vieillard acheva de secouer la tête pour expulser des souvenirs qui semblaient aussi chers à son cœur que les larves devaient l'être aux infortunés qu'elles avait infestés.
« Dieu merci, ils finissent par disparaître pour laisser la place aux adultes...ou dans le cas qui nous intéresse, un magnifique spécimen de Nephila pilipes. Inerte la plupart du temps, à attendre patiemment, très patiemment, le moment béni où une infime vibration parcourt sa toile, lui signalant la présence d'une proie engluée à sa surface. Si vous aviez vu sa réaction quand il a pris conscience que c'était une congénère du sexe opposé qui avait mis la patte sur cette toile. Rien de spécialement impressionnant pour un individu lambda mais quand on a appris à connaître celui-ci... »
Le sourire d'une adolescente s'étira de quelques millimètres, marquant la frontière séparant l'amusement de la gourmandise.
« Hehe, oui, cette scène là en revanche, j'aurais payé cher pour la voir... »
« Il est toujours fascinant d'observer des espèces pour qui Eros rime littéralement avec Thanatos. On finit par se poser des questions dans ce qui peut bien passer dans la tête du mâle avant qu'elle ne finisse sous les mandibules de sa partenaire. Est-ce que la sélection naturelle a eu la gentillesse de lui bander les yeux tout en lui agitant l'objet de sa convoitise sous le nez ? Dans le cas de cette espèce et de cet individu en particulier, il ne peut pas s'abriter derrière cette excuse. Particulièrement si on prend en compte la différence de taille donnant l'avantage au sexe qu'on s'obstine à qualifier stupidement de faible. Jusqu'à dix fois la taille de son conjoint. Aucune chance pour lui de s'éclipser indemne après avoir fini son affaire. Mais pour rééquilibrer la balance, mère nature lui a donné un avantage à la mesure du handicap. Notre minuscule Don Juan est rusé. Au point d'avoir trouvé le point faible de son prédateur naturelle, prédateur autour duquel ses instincts le pousse inexorablement à graviter jusqu'à franchir le seuil de la zone dangereuse. Voulez-vous savoir quelle stratégie votre partenaire à concocté pour obtenir le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière qu'il a escroqué?»
« Hmmm, est-ce que j'ai besoin de répondre à la question ? En revanche, je ne suis pas certaine qu'il vous autorisera à me l'offrir cette réponse. »
Indifférent aux simagrées de ceux qui s'amusaient à ses dépens, Ryuzaki s'était contenté d'incliner la tête en arrière pour contempler le plafond d'un regard lourd de lassitude. Maudissant les tuteurs qui s'obstinaient à faire preuve de toutes les difficultés du monde à voir l'adulte qui avait succédé à l'enfant, cet enfant qu'ils torturaient avec des sermons qui lui apparaissaient déjà aussi interminable que le dernier à s'ajouter à la liste.
« Mate binding, si vous m'autorisez à avoir recours à ma langue maternelle, faute de trouver un équivalent approprié dans la vôtre. Le mâle des plus intrépides escalade le dos de sa partenaire pour la recouvrir de sa soie. »
« Je vois, il ne peut satisfaire sa passion qu'à condition de priver sa partenaire de toute liberté de mouvement pour la réduire à sa merci. Hmm, je pense effectivement que vous ne vous êtes pas trompé au niveau de l'espèce que peut revendiquer ce détective. »
S'il en jugeait à la manière dont elle caressait la ligne qu'une paire de menottes avait laissé sur ses poignets, sa partenaire semblait savourer sa captivité au lieu de s'en offusquer. Les reproches vis à vis de son geôlier s'éclipsant derrière l'affection qu'il avait laissé derrière lui en se reflétant dans les yeux de sa victime. Mais si on envisageait les choses du point de vue de la femelle de l'espèce, il était sans doute naturelle d'être euphorique à l'idée de sentir sur son dos le mâle qui avait réussi à la mettre hors d'état de manifester ses pulsions homicides, au moins le temps de consommer leur union.
Allons bon, les lubies de son assistant commençaient à déteindre de manière inquiétante sur son employeur.
« Oh, mais il y a malentendu. La femelle n'aurait aucun mal à s'extirper de ce genre de liens si elle s'en donnait la peine. Pendant un temps, on a même envisagé d'expliquer leur efficacité par les phéromones dont ils étaient imprégnés. »
« Hmfff... Oui, cela te correspond mieux, Ryuzaki. Même maintenant, tu arrives à m'engluer dans tes mensonges alors que je sais pertinemment qu'ils sont cousus de fil blanc. Y compris ta dernière promesse hélas... »
Le sourire d'une adolescente avait commencé à se colorer d'une nuance de tristesse tandis qu'elle dardait un regard en coin en direction d'un détective, poussant ce dernier à se mordiller les lèvres. Il ne demandait pas mieux que de la contredire, mais malheureusement au vu des circonstances, il n'était plus certains de pouvoir le faire sans arrière-pensées.
« Mais l'explication s'est avérée dépourvue de fondement. Pour la mettre à l'épreuve, j'ai amputé plusieurs de ses charmantes créatures de leur sens de l'odorat. Sans résultat apparent suite à la mutilation, le mâle parvenait toujours à ses fins. En revanche, quand j'ai pris la peine de recouvrir leur dos d'une fine couche de super glu, les privant temporairement de toutes sensations tactiles, le petit Don Juan a eu beaucoup plus de mal à convaincre sa partenaire de se laisser faire docilement. »
« Hmm, cela ne fait qu'épaissir le mystère vous ne trouvez pas ? »
L'entomologiste contempla son interlocutrice avec une expression appropriée à un grand-père qui s'amusait des frasques de ses petits enfants.
« Mystère ? Mais l'explication est d'une simplicité enfantine. Le petit futé mérite définitivement nos applaudissements. A force de se creuser les méninges, il a trouvé une manière toute simple de capturer sa meurtrière potentielle entre ses filets. Pour convaincre la femelle de se laisse faire gentiment, il suffisait d'un peu de tendresse, il suffisait juste...de la caresser... Ah, mais je ne vous apprends rien au final, n'est ce pas ? »
Quelques instants s'écoulèrent au cours desquels la criminelle comme sa victime potentielle s'amusaient avec l'autre, l'un de l'autre. La troisième roue du carrosse de son côté, avait eu la courtoisie de leur tourner le dos pour récupérer celle qui galopait hors de sa portée.
« Le temps nous dira si cette stratégie passera l'examen de la sélection naturelle. Malheureusement pour ma curiosité d'entomologiste, je crains fort que cette question demeure ouverte indéfiniment... Au vu de la manière dont vous contemplait un commissaire de police de l'autre côté de cette vitre... Et s'il vous vient l'idée saugrenue de faire reculer votre comparution au tribunal paternel, je suis au regret de vous dire que sa patience était déjà à l'extrême rebords de ses limites quand j'ai franchi cette porte... »
Ryuzaki laissa sa tête s'effondrer de nouveau sous son propre poids tandis qu'il anticipait le moment de faire face au courroux qui bouillonnait derrière le reflet que son dos renvoyait sur une vitre. Il trouva néanmoins la force de la redresser pour pointer la responsable de ses futurs tourments d'un index accusateur.
« C'était ton objectif depuis le tout début. Amener ton pauvre père à m'assassiner à ta place. Le pourcentage est passé à 100%. »
Accusation qui s'écrasa sur un sourire railleur.
« Démasquée. Si jamais ton plaidoyer ne parvenait pas à émouvoir le juge, demande-lui au moins de m'accorder... »
« ...la grâce du condamné ? »
« Bien sûr que non. Je voudrais juste qu'il m'autorise à assister à l'exécution. »
On faisait mieux en matière d'encouragements, particulièrement si on prenait en compte la lueur de gourmandise qui avait illuminé un regard en lieu et place de compassion, mais il doutait qu'il obtienne plus de la part de cette petite effrontée, aussi se décida-t-il à se relever pour emboîter le pas à son assistant et franchir la porte du tribunal qui l'attendait de pied ferme.
Il adressa néanmoins un dernier regard derrière lui, en direction de celle qui agitait la main à son attention, emmitouflée dans sa couette. Une image qu'un métis s'efforça de graver dans sa mémoire, il aurait besoin de se la remémorer sous peu, quand on lui ferait payer le prix pour l'avoir contemplé d'un peu trop près...même si ce n'était pas suffisamment à son goût...
