Nous y voilà.
Eh oui, voici le dernier chapitre, puisque, indéniablement, vous conviendrez qu'il n'y aura pas grand chose à ajouter après ça.
Après plus de quatre ans de rédaction intempestive, après avoir impunément joué avec des personnages plus ou moins conciliants et à jamais consignés dans les limbes de l'infinitude (oui, j'ai dit infinitude. Quelqu'un croit au volume 19 ?) clampesque, nous y voilà : la fin du voyage.
J'écris ce chapitre depuis 3 ans. Oui, oui, sérieusement, 3 ans. La fin de VVVD demandait un peu de planification ! Bon, le plus gros a été fait dans les deux derniers mois, mais, tout de même, pour la postérité…
HokutoXtora : Héhé, je suis surprise que vous n'ayez pas démasqué Inuki tout de suite… Mais c'est vrai qu'il fallait y penser ! Merci pour le commentaire sur Nataku, c'est probablement le personnage qui m'a donné le plus de fil à retordre. D'où le crossover !
Eh oui, ce chapitre est bien le dernier… Merci pour ton soutien constant.
Aphykit : Ha, je me suis bien débrouillée pour le fangirlisme, hm ? Bon, question chronologie, c'est un peu chamboulé parce que Peter ne peut pas avoir 15 ans en 1999, donc on va dire que la datation est inconnue… ( 71 %, c'est généreux, non ? )
Bah voilà, celui-ci devrait me valoir un paquet entier de twix… et, au fait, plus que 10 jours pour finir Réminiscences, dude !!!
La fin du voyage donc, pour moi et pour tous ceux qui restent de l'autre côté de leur ordinateur, mais aussi pour ce petit monde parallèle soigneusement élaboré par mes soins (Hé ! un peu de crédit, tout de même !).
Bon, vous êtes à bord (ça peut durer un moment…) ? Alors on est partis…
LEITMOTIV
Vent de cils aux ruines divague
Vagues visages au vent dérivent…Aux yeux aveugles d'Hinoto, la princesse yumémi, le destin est un leitmotiv. Ce sont toujours les mêmes boucles, le même enchevêtrement de lignes, de croix et de sentiers comme autant de serpents lancés dans l'obscurité. Sa cécité ne lui permet pas de visualiser les visages et les corps de ceux qui se pressent autour d'elle, mais son pouvoir lui donne une vue que personne ne peut imaginer. Ce qu'elle voit, ce n'est pas à quoi ils ressemblent, c'est ce qu'ils sont. Ce qu'ils vont être.
Elle voit des cristaux et des épines, des fleuves et des flammes, des éclats de lumière et de métal qui tournent et cliquètent dans l'obscurité, des fractales de toutes les couleurs qui se répercutent à l'infini sur la toile du songe. Elle voit le motif de tous, le langage secret des rouages de l'avenir qui tisse le canevas du monde et précipite les hommes les uns contre les autres.
L'avenir, contrairement à l'avis des profanes, n'est pas une porte sur le nouveau. Ce n'est pas une terre inconnue et vierge. L'avenir n'est que la répétition inexorable, inévitable des mêmes mécanismes, ce n'est que le déploiement de cette infinité de thèmes individuels qui vont aveuglément sur la voie de leurs serpents personnels. C'est pourquoi il n'y a jamais qu'un futur, une seule et unique possibilité, en dépit de l'acharnement des hommes à vouloir s'y soustraire.
Il n'y a qu'une personne, une seule, dont Hinoto ne puisse pas lire le motif, qui défie la lucidité de sa cécité, qui s'entoure de serpents mouvants, gorgone aux deux visages et mille mains. Elle sait qu'on l'appelle Kamui, qui défie l'autorité des dieux, mais pour elle, il est avant tout une créature monstrueuse et sacrilège, un magnifique impair commis par un pouvoir qu'elle-même ne peut approcher. Oui, Kamui tient dans ses mains non seulement son propre avenir mais également celui de tous ceux qui gravitent autour de lui.
Quand elle le voit pour la première fois, elle comprend que Kamui n'est pas un monstre. C'est un fil conducteur. C'est le centre de la fractale. C'est le seul point qui ne se répète pas. Elle voit, et tout autour de lui, les autres se déploient en silence.
C'est le début de la fin.
OoO
La toile du rêve est sans aspérité.
C'est un immense drap de soie sombre dont les couleurs changent, mais jamais la texture. C'est la matière de l'impuissance, soyeuse et confortable, moite et tiède, légère comme un baiser oublié au coin des lèvres. Kakyô trace les contours de sa prison avec ses mains et ses yeux, reconnaît les motifs récurrents, caresse l'élasticité des parois. Il peut les repousser à l'infini, mais il ne fait jamais qu'étirer les murs.
La toile rêve des formes des vivants, des éveillés, elle épouse les contours de l'existence des autres, leur voix et leur peau, la qualité de la lumière qui se dépose comme des grains de poussière sur leurs cheveux. Kakyô voudrait pouvoir toucher l'autre côté, mais c'est toujours le canevas qu'il rencontre et sur lequel s'impriment fugitivement ses visiteurs.
Il y a Kamui évidemment, qui vient régulièrement le questionner, Yûto et Satsuki qui font inopinément irruption dans sa chambre pour tromper leur ennui, Kanoé qui vient parfois, silencieuse et froide, vérifier qu'il est toujours en vie. Le Sakurazukamori est mort à présent, mais la nouvelle ne lui a procuré qu'un soulagement très mitigé. Il sait qu'Hokuto aurait voulu qu'il vive. Il voit parfois son frère, qui vient s'asseoir près de lui pour jouer sa musique mortifère. Kakyô aime l'écouter, il aime la souffrance que la musique inspire et il aime sentir la douleur qui émane du garçon. Il pense : « c'est juste », et il se sent moins triste. La seule personne dont il aime vraiment la compagnie, c'est la silencieuse jeune fille qui vient parfois s'asseoir à son chevet, les mains sur ses genoux, et qui pense à mourir par amour, puis à vivre par amour. Ils ne se parlent pas, même lorsqu'elle pénètre sur la toile, quand elle marche sur les rubans du destin. Il sait qu'elle va vivre et ça lui fait plaisir. Quand elle repart, il effleure la matière du sommeil et il songe à se réveiller, à chercher une faille, une minuscule entaille.
Mais la toile du rêve est sans aspérité.
OoO
Hokuto Suméragi a toujours été moins belle que son frère. C'est comme ça.
Elle a lu quelque part que chez les jumeaux, il y en a toujours un qui est plus beau que l'autre. Ça ne l'a jamais gênée, pour la bonne et simple raison qu'elle est certaine d'être la seule à s'en rendre compte. La plupart des gens pensent qu'ils sont rigoureusement identiques et c'est vrai que tous leurs traits, jusqu'au petit grain de beauté au-dessus de la paupière droite, sont sinistrement semblables. Quant à ceux qui perçoivent une quelconque différence, ils accordent toujours leur préférence à Hokuto. C'est tout naturel. Depuis qu'ils sont tout petits, Subaru se terre dans l'obscurité. Il avance la tête baissée, il regarde avec des yeux fuyants, il parle d'une voix tremblante et, Seigneur, heureusement qu'elle s'occupe de lui trouver des vêtements acceptables parce qu'il n'a vraiment aucun sens de l'esthétique. Hokuto ne cesse jamais de sourire. Même quand elle pleure, il y a toujours comme une ombre de joie sur sa bouche. Parfois, ça lui fait mal au visage, mais elle n'y peut rien. C'est comme ça. Elle porte des robes multicolores, des rubans qui se déroulent comme des cerfs-volants quand il vente et elle rit comme des centaines de cathédrales qui sonnent midi en même temps. On dirait que ses yeux sont plus clairs, plus brillants. Oui, Hokuto a l'air plus jolie parce qu'elle sait tellement mieux être heureuse.
Mais elle n'est pas dupe. Depuis toujours elle regarde son frère dans le miroir pendant qu'elle se coiffe, quand elle se maquille, quand elle s'entraîne à être la plus belle possible, et elle sait qu'elle ne le sera jamais plus que lui. Les yeux de Subaru sont mille fois plus profonds et plus émouvants que les siens. Sa bouche est plus douce, sa peau plus blanche, ses mouvements plus tendres, sa voix plus agréable, son cœur plus pur. Elle se dit que s'il regardait les gens en face, peut-être que quelqu'un s'en rendrait compte. Parce que ça lui saute aux yeux, à elle. Elle, pour qui sa beauté est devenue une telle évidence qu'elle ne la remarque plus.
Elle se dit qu'elle pourrait être jalouse, après tout c'est elle la fille, ce n'est pas juste. Elle passe son temps à se donner du mal pour être ravissante et, bien entendu, elle l'est, mais moins que lui, qui ne se donne même pas la peine de regarder les gens dans les yeux. Elle se dit qu'elle devrait être jalouse parce qu'ils ont le même visage mais que seul Subaru y a mit quelque chose de bouleversant, quelque chose qui retourne le cœur quand on le regarde de près. Mais elle ne l'est pas et elle ne l'a jamais été. Jamais, parce qu'il n'y a qu'elle pour regarder de près et même son frère n'a pas la moindre idée de ce qu'il y a de si particulier chez lui. Alors Hokuto n'est pas jalouse, elle n'en a vraiment pas besoin parce que tout le monde pense qu'elle est la plus jolie.
Tout le monde sauf Seishirô. Elle le sent dès leur première rencontre, dès l'instant où ses yeux se posent sur elle. Elle sent qu'il ne la voit pas vraiment, parce qu'il ne regarde que Subaru. C'est la première fois qu'elle ressent ne serait-ce qu'une étincelle de jalousie à l'égard de son frère. Elle ne lui a jamais rien envié. Ni ses pouvoirs, ni son statut, ni sa gentillesse, pas même l'amour que lui porte leur grand-mère et qu'elle sait supérieur à celui que la vieille femme ressent pour elle. Mais cet homme, c'est différent. Il voit à travers elle au premier coup d'œil. Il voit à travers son sourire, ses robes multicolores et ses rubans, il voit qu'elle n'est pas aussi belle que lui et qu'elle ne le sera jamais. C'est comme ça. À l'instant où Seishirô Sakurazuka entre dans leur vie, Hokuto cesse pour toujours d'être la plus jolie des deux et il lui semble que tout le monde peut désormais s'en rendre compte.
Alors, elle n'a plus le choix. Maintenant qu'on a percé son secret, il va falloir qu'elle reprenne sa place. À l'arrière plan. Elle s'est souvent imaginé qu'elle vivait un roman palpitant. Mais elle ne peut plus être le personnage principal de sa propre vie, elle n'a plus rien d'une héroïne. Elle devra se contenter d'être la sœur de son frère, tout comme elle a été la petite-fille de sa grand-mère. Mais, quand elle y pense, ce n'est pas si grave. L'important, c'est qu'elle excelle toujours dans ce qu'elle fait. Peut-être qu'elle restera à jamais un personnage secondaire, la cinquième roue du carrosse, le troisième larron, mais elle peut jouer ce rôle à la perfection. Elle a fait une entrée spectaculaire et elle fera une sortie grandiose. Tout le monde s'en souviendra. À partir de maintenant, elle est Hokuto Suméragi, la sœur dévouée, excentrique, incroyable, et elle ne vivra plus que pour faire de la vie de Subaru un merveilleux roman. Elle ira jusqu'au bout. Oui, Hokuto est d'heureuse nature est si elle n'est pas sous les projecteurs, tans pis, ce n'est pas grave.
C'est comme ça.
OoO
Depuis qu'elle sait parler, Karen Kasumi récite ses prières. C'est la toute première chose qu'elle se souvient avoir appris, avant même de connaître le nom de sa ville, de son pays, peut-être même avant son propre nom. Elle n'avait pas vraiment de raison de connaître son nom, d'ailleurs, parce que sa mère ne l'utilisait jamais et qu'elle n'était en contact avec personne d'autre. Sa mère disait "Hé, toi" quand elle était de bonne humeur ou bien "fille de l'enfer" quand elle avait peur et "sale petite putain" quand elle était en colère. Quand Karen y repense, elle se dit que sa mère ne s'est pas trompée en lui attribuant ce nom-là, et que peut-être elle avait raison pour les autres aussi. Quand elle lui donnait des coups, quand elle hurlait, quand elle lui jetait ses bouteilles de saké à la tête, Karen priait. C'est tout ce qu'elle savait faire. À l'époque, déjà, elle avait une préférence pour les Ave Maria. Elle aimait leur régularité et les répéter encore et encore, pendant des heures, parvenait toujours à calmer la douleur. Elle se souvient du contact du rosaire entre ses paumes, les perles rondes qui roulent sous ses doigts, ces petites protubérances rassurantes et lisses qui ne la quittent jamais, même quand elle est mauvaise. Elle se souvient des poings de sa mère qui s'abattent sur elle pendant qu'elle murmure :
Je vous salue Marie pleine de grâce…
Encore des coups, des coups qui n'en finissent plus.
Le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes…
C'est à la Vierge qu'elle songe quand sa propre mère tente de la tuer.
Bien plus tard, après toutes ces années passées au Centre, elle prie encore. Le jour où elle rencontre Toshirô, elle revient de l'église. C'est un dimanche, elle s'en rappelle très bien. Elle a quatorze ans, mais elle n'est plus une petite fille, elle a vécu plus de choses que la plupart des femmes qui travaillent au Centre. Oui, Karen est une femme à présent, une adulte et elle ne doit pas se laisser aller comme une enfant. Elle a du mal à appliquer cette règle quand ils décident de tuer dans son ventre le bébé que Toshirô y a mis avant de disparaître. Alors elle prie pour ne pas pleurer.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes… Et Jésus, le fruit de vos entrailles est béni.
Elle pense que le Christ avait de la chance d'avoir une mère qui était prête à tout pour Le garder, même accoucher dans une étable glacée au milieu de l'hiver, et un père nourricier qui avait pris ses responsabilités. On ne peut pas compter sur les hommes d'aujourd'hui. Le Christ avait de la chance… Il était béni.
Elle prie encore quand elle commence à travailler au Flower. Elle ne se sent pas coupable, pas vraiment, mais ça lui fait du bien de continuer à penser à Marie. Elle se demande si certains y verraient un blasphème. Elle voudrait pouvoir dire qu'elle s'en moque, parce qu'elle sait qu'elle est aimée, même si elle n'est qu'une pécheresse, même si elle n'est qu'une putain. Elle n'a plus besoin d'être seule. Parfois, elle a honte quand elle pense qu'elle priait la Vierge alors qu'elle était avec un client, mais ça lui fait du bien. Quand elle sent les mains d'un homme, un homme qu'elle n'aime pas, qui se posent sur elle, qui touchent sa peau et ses cheveux, elle prie.
Sainte Marie, Mère de Dieu,
Priez pour nous pauvres pécheurs…
À vrai dire, Karen a dû dire assez d'Ave Maria pour continuer à pécher en paix jusqu'à la fin de ses jours. Elle ne va plus se confesser. Ça lui paraît tout à fait absurde d'aller demander à quelqu'un d'autre de juger la peine qu'elle mérite pour ce qu'elle a fait. Ça ne regarde personne. C'est entre elle et Dieu. Elle et Marie.
Quand elle rencontre les autres Sceaux, Karen prie toujours. Elle a désormais la certitude qu'elle priera jusqu'au bout. Elle prie pour que Tokyo ne soit pas détruite. Elle prie pour que personne n'ait à mourir inutilement. Elle prie pour son âme et pour la vie de ses amis. Elle prie pour Aoki, sa femme et sa fille et pour qu'ils forment une famille unie jusqu'au bout. Elle prie encore et encore pour être sûre qu'il y aura quelqu'un avec elle à la fin. Pour être sûre que la Vierge l'accompagnera quoi qu'il arrive et jusque de l'autre côté.
Priez pour nous pauvres pécheurs…
Maintenant et à l'heure de notre mort.
Amen.
OoO
Il y a, dans la vie de Fûma, une étrange impression de déjà vu. Il ne s'agit pas de sensations épisodiques, de flashs passagers d'images familières qui évoquent curieusement un rêve, non, c'est une véritable impression, un voile qui recouvre, qui imprègne la totalité du monde dans lequel il évolue. Les choses qu'il voit, ce qu'il touche, les gens à qui il s'adresse, tout lui semble être sorti d'un souvenir lointain, recouvert de sable et de suie. Ce n'est pas qu'il ait déjà vécu ces choses, ni même qu'il en ait l'illusion. C'est comme si le monde avait cessé de faire sens autour de lui, et pourtant il a la conviction, la certitude qu'il sait, qu'il lui suffirait de fermer les yeux pour se rappeler et comprendre enfin.
Bien sûr, cette impression n'est pas inexplicable. Les médecins lui ont dit que plusieurs mois de coma pouvait engendrer de telles complications. Ils ont parlé d'amnésies locales, de vertiges, de perte temporaire des ancrages spatio-temporels et de toutes sortes de choses effrayantes, mais il n'en a vécu aucune. Il lui semble juste que ces mois d'absence l'ont rendu sensible à quelque chose d'indescriptible, à une force et une clarté presque inhumaines. Il n'aime pas beaucoup y penser. Cette force ne lui ressemble pas, ne ressemble à personne et sa pureté lui paraît néfaste.
Fûma médite pour se débarrasser de la présence. Le plus souvent, tout va bien, mais parfois, il lui semble percevoir comme un rire, un écho, un murmure qui le glace de la tête aux pieds. C'est un son cruel et très triste, et c'est cette tristesse qui est la plus insupportable. Alors il ferme les yeux très fort et il pense à sa sœur. Le souvenir n'est pas amer. Il se rappelle de traces de soleil et d'herbe sur le sol, d'un parfum de fleurs fraîches et de pèche, de boucles soyeuses comme des spirales de coton. Il se rappelle d'éclats de rire aux angles polis par la bouche tendre et du goût de cerise et de cannelle qu'elle avait. Fûma médite et il se demande pourquoi il était amoureux de sa sœur et pourquoi il l'a perdue. Il se demande si c'est mieux comme ça.
Fûma médite jusqu'à ce que les pas de Kamui fassent doucement craquer les marches et il soupire, soulagé et meurtri, comblé. Kamui le regarde toujours avec surprise, comme s'il s'étonnait chaque fois de le trouver là, comme s'il s'attendait à le voir disparaître par la fenêtre. Il ne laisse jamais les fenêtres ouvertes. Cette expression revient souvent, à chaque fois que Fûma rit, quand il l'embrasse, dès que Kamui touche la grande cicatrice sur son flanc, là où un éclat de verre de plus d'un mètre de long l'a transpercé et plongé dans onze mois de sommeil, pendant le séisme de Nakano. Celui où Kotori est morte. Kamui n'aime pas cette marque, mais il ne peut pas s'empêcher de la toucher et, chaque fois, Fûma croit reconnaître quelque chose dans ses yeux, quelque chose qu'il a oublié. Quelque chose d'important… Mais quoi ?
Kamui entre sans faire de bruit, les cheveux en bataille, et lui dit :
- J'ai fait du thé.
Et il sourit.
Alors, Fûma pense qu'il va passer toute sa vie avec lui et sourit aussi, invariablement.
Il est heureux.
OoO
Kamui, quoi qu'en disent ses détracteurs, est un homme de traditions. Plus précisément, c'est un homme de rituels. Il en collectionne des dizaines parce qu'il aime par-dessus tout cette régularité extraordinaire, cet enchaînement de gestes et de paroles, cette puissance d'invariant qui anime les hommes. Accomplir toutes ces choses, se brosser les dents, manger des glaces le samedi, mettre des vêtements, rire aux plaisanteries des autres, nourrir les chats, toutes ces choses infimes qui n'ont rien de naturel pour lui, le fascine. Elles prennent la qualité sacrée de la cérémonie. Imiter les hommes est quelque chose qu'il sait très bien faire, mais, curieusement, ça ne le rapproche pas beaucoup d'eux. Il manque une étape dans sa chaîne.
Parmi ces rituels, il y en a un que Kamui affectionne particulièrement. Les échecs. Le jeu a une forte dimension poétique, mais c'est aussi l'un des divertissements les plus impersonnels qu'il ait jamais vu. Il n'y a pas d'affect dans la partie, seulement une ineffable logique qui pousse forcément l'adversaire à se rendre devant l'évidence. Il y joue d'abord avec Yûto qui s'ennuie terriblement dans le sous-sol, puis avec Seishirô qui suit toujours la partie avec une certaine distraction, parce qu'il n'est pas sensible à la beauté du vide. Il n'aime pas beaucoup Satsuki, peut-être parce qu'elle lui ressemble trop, inexplicablement, mais elle joue de temps en temps, avec cette froideur qui lui plaît tant dans ce jeu.
Mais son partenaire favori demeure sans aucun doute la prêtresse d'Isé. Dommage qu'elle ne soit pas venue avant. Les échecs ont pour elle une signification secrète (les Sceaux sont pleins de secrets, Kamui trouve ça fatigant) et une importance toute particulière.
- Echec, dit-elle sans même le regarder.
- Vraiment ? S'étonne-t-il. Tu vas perdre ta reine.
- Je sais. Il faut faire des sacrifices.
Elle le regarde gravement et il sourit en hochant la tête.
- Tant que nous sommes d'accord là-dessus.
Il s'empare du pion d'Arashi.
- Il te reste le cavalier, dit-il doucement.
- Oui.
- Du moins si tu joues correctement.
- Je joue toujours correctement.
- Bien sûr. Mais tu vas finir par commettre une erreur.
Elle sursaute et son visage pâlit.
- Non, fait-elle sourdement. Pas d'erreur.
- Sans compter que le cavalier protège le roi. Si tu le perds…
- Je ne vais pas le perdre. Silence.
Il sourit, toutes ses dents dehors.
- Mais, Arashi-san… Si tu ne le sacrifies pas, tu ne peux pas gagner.
Elle regarde longuement l'échiquier. C'est le moment qu'il préfère, l'instant où l'évidence se peint sur le visage de la proie, l'instant où elle réalise qu'il n'y a pas d'issue. Les Sceaux ne comprennent pas. Ils ne disposent pas de la logique nécessaire à l'accomplissement de leur tâche. Ils n'acceptent pas le principe des pertes collatérales. C'est pour cette raison qu'ils ne peuvent pas gagner. Ils n'ont pas le sens du sacrifice. Le véritable sacrifice, le sacrifice rituel. Celui des autres.
Arashi est pâle et crispée. Elle le dévisage, comme si elle pouvait le démasquer avec ses yeux et il se prend un instant à espérer qu'elle le peut. Ils savent comment s'achève la partie.
Elle se lève tout à coup.
- Je n'ai plus envie de jouer.
Cette fois, son sourire est obligeant. Presque triste.
- Ce n'est pas une option.
Elle se rassoit, défaite.
- Arashi-san, dit-il en avançant sa tour, son attention à nouveau concentrée sur le plateau. C'est juste une partie d'échec. Comme toujours.
OoO
Les choses se passent toujours de la même façon. La désignation, la traque, la mise à mort. Pour Setsuka, l'exécution est comparable aux mouvements d'une valse, à un rondeau. Tout en souplesse, en poésie, en sang. Elle n'a pas de préférence pour les hommes ou les femmes, les enfants, les vieillards, l'apparence, l'âge, la beauté de la victime n'ont aucune importance. Le sacrifice est grandiose en lui-même. Quand sa main traverse la poitrine de ses élus, elle se sent invincible et elle les aime si fort que c'est comme tuer R. encore et encore.
- Si tu observes les élus, disait-il, tu peux voir à quel point chacun d'eux est incroyable, insoutenable, bouleversant. Ils nous appellent des criminels, ils nous traitent comme de simples meurtriers, mais ils ne comprennent pas du tout. Personne n'aimera ces gens comme nous l'avons fait. Personne ne peut leur donner ce que nous leur donnons. La vie est une grande faiblesse, Setsuka. On n'épargne pas ceux qu'on aime.
- Tu m'épargnes, répond-elle.
- Oh, mon amour, tu sais bien que non.
La désignation. Elle sait qu'elle viendra d'elle-même, parfois par requête particulière, parfois comme une évidence, parce que l'arbre a choisi, parce que l'arbre a faim. Les élus se déplacent dans une lumière blanche et rouge avec des gestes qui sont déjà ceux de l'au-delà. Elle ne comprend pas comment tout le monde peut l'ignorer.
La traque. Ce n'est pas difficile, mais ça peut être long. Laborieux. Elle aime parler avec eux, se présenter, leur faire comprendre en les charmant. Elle ne s'est jamais considérée comme un assassin, comme une tueuse redoutable, une prédatrice. Si elle doit se comparer à quelque chose, c'est à un ange. Elle répond à l'appel, elle accompagne l'élu. Une petite faucheuse en kimono blanc, un shinigami sans cruauté et sans scrupules, pleine de compassion et bien au-dessus de la misère humaine. Si elle n'est pas une envoyée céleste, elle est ce qu'on peut voir de plus proche sur terre.
La mise à mort. Naturellement, c'est le moment qu'elle préfère, le baptême, la grande consécration. Setsuka aime le sang qui cajole ses mains, qui coule contre sa gorge ; le sang comme l'amour, la vie pressée contre sa peau, la mort contre son sein. Il n'y a rien de plus beau, de plus puissant qu'une personne qui meurt, quand la ridicule et futile petitesse de son existence s'échappe et qu'il n'y a plus que la mort et la vie dans ce ballet éternel, toujours recommencé, l'essence la plus pur de l'être. Setsuka donne l'extrême onction dans le sang de ceux qu'elle délivre et, chaque fois, elle se sent une déesse.
Setsuka sait qu'elle va bientôt mourir. Elle sait que l'éblouissante blancheur du sang qui crépite dans ses veines ne va pas tarder à exploser et elle trépigne d'impatience, elle vibre d'une excitation presque érotique.
Son mari peut être fier d'elle. Elle aura fait son travail jusqu'au bout.
OoO
Lady Suméragi avait six ans lorsqu'elle perdit ses parents. Elle se souvient des cris des servantes qui couraient dans la maison, elle se souvient d'une histoire de bateau, de naufrage et, fait inédit, des larmes de son oncle. Elle sait qu'elle a pleuré, elle aussi, mais elle ne se souvient pas avoir ressenti de réelle douleur, juste un grand vide, comme une fenêtre ouverte sur le néant, la première de sa longue, longue existence.
Elle avait vingt-quatre ans lorsqu'elle perdit son oncle et qu'elle se retrouva seule à la tête de la famille Suméragi. Elle pleura amèrement la disparition de cet homme et, avec lui, de sa dernière étincelle de liberté.
Elle avait quarante-six ans lorsqu'elle perdit son mari. Reiji avait succombé à un cancer du poumon, maladie injustifiée chez un homme qui n'avait probablement jamais allumé une cigarette de sa vie. Elle ne pleura pas, mais demeura longuement prostrée dans sa chambre, tous volets clos, toutes portes verrouillées, dans la pénombre moite du manoir. Sans mot dire, elle ouvrit la troisième fenêtre et le chaos de l'autre côté était plus noir encore.
Elle avait cinquante et un an lorsqu'elle perdit son fils aîné. Le travail n'était pas pour lui. L'esprit était trop puissant et elle le lui avait dit. Elle avait envoyé son neveu, Toshirô, s'en charger, mais Jin n'avait rien voulu entendre. Il avait ordonné à son cousin de lui céder la place, ce que le pusillanime Toshirô avait fait de bonne grâce. Peu importait l'étendue de ses pouvoirs, celui-ci ne dirigerait jamais le clan. La bonne nouvelle, c'est que Jin sauva l'immeuble et bannit le poltergeist. La mauvaise, c'est qu'il fut tué par l'éboulement du grenier avant d'avoir pu évacuer les lieux. Lady Suméragi cessa de compter ses fenêtres.
Elle avait cinquante-cinq ans lorsqu'elle perdit, à quelques mois d'intervalle, son beau-fils et sa fille, aux mains de l'adversaire qu'elle avait jusqu'alors jugé négligeable et qui n'aurait de cesse d'achever de ruiner ce qui restait de sa vie. Elle se souvient de s'être tenue au-dessus du corps de K. et de celui de Sôma, elle se souvient de s'être penchée, incrédule, pour effleurer le visage glacé de ses enfants, d'avoir passé ses mains précocement parcheminées dans les cheveux de ses chers gisants, d'avoir songé à la poussière qui les recouvrirait, la poussière que formerait leurs os sous la terre alors qu'elle continuait à crouler sous le poids des années. Elle serra ses petits-enfants contre son cœur et tenta de ne pas songer aux deux nouveaux trous qui béaient dans sa poitrine, colmatant chacun deux avec un des bébés qui dormaient contre son sein.
Elle avait soixante-douze ans quand sa petite-fille mourut à son tour. Assise sur son lit, assise puisqu'elle ne se lèverait plus jamais mais qu'elle vivait encore, elle songea qu'elle avait vu quatre générations s'éteindre alors qu'elle veillait là, immobile et froide, impuissante. Hokuto était partie, morte, disparue comme sa mère, assassinée pour compléter l'incompréhensible cycle de destruction qui se jouait autour d'elle. Elle n'avait même pas fêté son dix-septième anniversaire.
Lady Suméragi a quatre-vingt un ans et elle vient de perdre son petit-fils. Elle ne l'a pas fait enterrer près de sa sœur, mais incinéré, comme il le lui avait demandé. Aujourd'hui, elle part disperser les cendres du haut de la tour de Tokyo, inexplicablement intacte. Ce n'est pas facile d'atteindre la rambarde avec son fauteuil, mais la douleur lui fait du bien. Subaru avait dit quelque chose à propos du dernier étage et elle ne sait pas si c'est important, mais elle ne connaît aucun autre endroit où il est susceptible de vouloir reposer. Ou ne pas reposer. Elle ouvre l'urne et sa main tremble. De minuscules particules argentées volètent dans la brise et tournoient dans la lumière comme des paillettes de carnaval, de la poussière d'étoile. Elle se demande si Subaru est enfin en paix, si, peut-être, il a trouvé ce qu'il cherchait, tout à la fin. Elle retourne l'urne et les cendres s'envolent tout d'un coup, semblent un instant recouvrir l'horizon avec un murmure éthéré et s'étiolent doucement, pour disparaître sur la ville. Lady Suméragi regarde longuement le ciel, attend une réponse. Aucune ne lui vient. Quelques fragments brûlés s'accrochent à sa chevelure, traversent ses fenêtres battues par le vent, se perdent dans la lande vide et infinie. Il n'y a plus de Suméragi. Il n'y a plus de Sakurazukamori. Il n'y a plus qu'elle, comme toujours, à présent seule au monde et si incroyablement vieille. Elle se demande si tout cela a un sens. Elle connaît déjà la réponse. D'une main lasse, elle fait pivoter son fauteuil et fait signe au major d'homme.
- Allons-y.
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Curieusement, Subaru Suméragi constitue un élément récurrent dans la vie de Seishirô bien avant qu'il ne comprenne pourquoi. Il se souvient de la toute première fois où il s'est retrouvé en sa présence, dans la blancheur de la grande maison de Kyôto où Lady Suméragi recevait sa mère. Seishirô revoit les jardins immenses et verdoyants, le léger chatoiement des feuilles des cerisiers et des pruniers, le ruisseau dans lequel il ne trempe pas les pieds parce qu'il n'a pas reçu l'autorisation de le faire. Il écoute le chant des troglodytes et des rossignols, les pas étouffés des servantes qui s'affairent. Il pense que c'est une maison magnifique, la plus belle qu'il ait jamais vue, et il est heureux que sa mère l'y ait emmené. Quand il pénètre dans la chambre des nouveau-nés, il sent que l'air est chargé d'électricité et de vibrations secrètes, il perçoit le murmure des jumeaux qui dorment, les chuchotements de leur rêve commun. C'est amusant, parce que lorsque Seishirô regarde le berceau, il songe : A moi.
La seconde fois ressemble presque à un hasard et il lui faudra dix ans pour se rendre compte que rien n'est jamais imprévu. L'enfant est seul et fragile comme de l'argile. Il a déjà tué aujourd'hui, il est encore couvert de sang et lui suffirait d'appuyer sur la nuque du garçon pour que rien n'arrive jamais. Mais Seishirô est un enfant du destin et il sait quand il regarde Subaru (même s'il ne connaît pas son nom à l'époque) qu'il vient de rencontrer le sien. Il est un peu surpris que ce soit un enfant, un garçon, mais il n'est pas là pour remettre le chemin du sort en question. Les voies du sang sont impénétrables. En fait, l'enfant lui plaît beaucoup. Il l'imagine avec le sang de la fille qu'il vient de tuer sur les mains et son cœur s'emballe. Il le laisse partir et il lui dit qu'il le retrouvera et que s'il ne s'est pas trompé, alors il aura la vie sauve. Il ne précise pas à quel prix, le garçon est trop jeune et il a de si jolis yeux.
La troisième fois, c'est à la gare. C'est tout juste si Subaru ne se jette pas dans ses bras par accident en criant « désolé, désolé ! » et quand il s'écrase la tête la première sur le bitume, Seishirô a comme une révélation. Plus tard, lorsqu'il apprend son nom, lorsqu'il comprend à qui il a affaire, il commence à comprendre et il a vraiment envie de rire. Il voudrait presque pouvoir mourir tout de suite et hâter l'échéance, mais il sait que c'est beaucoup trop tôt, que tout raterait s'il essayait de précipiter les choses. C'est plus drôle comme ça et après tout, il n'a qu'une parole et une promesse à tenir. Et puis, il ne veut pas partir sans l'avoir possédé. Subaru lui sourit et il lui présente sa sœur, sa jolie sœur qui voit instantanément à travers lui, mais qui jouera le jeu jusqu'au bout parce qu'elle est comme lui, au fond, parce qu'elle sait qu'il n'y a rien de plus important que ce qu'il est en train de construire. Hokuto aurait fait un Sakurazukamori formidable, mais il n'y peut rien, ce n'est pas d'elle qu'il est amoureux. Le défi n'est pas assez grand.
Il porte le coup de grâce un an plus tard, avec le sang de la famille Suméragi sur les mains. C'est un grand final, mais il est un peu déçu de devoir attendre encore. Il se souvient du craquement des os de Subaru sous ses doigts et la vibration de douleur qui traverse le bras du garçon ne lui procure aucun plaisir, lui paraît même désagréable. Subaru est désespérément inerte, presque catatonique et Seishirô est très ennuyé, irrité par son manque de combativité. Il comprend que c'est trop tôt, que ce n'est pas assez. Il laisse Hokuto venir à lui, la brave Hokuto décidée à forcer le destin qui trouve la solution à leur pénible équation. Seishirô n'a jamais été aussi reconnaissant de toute sa vie. Quand elle meurt dans ses bras, quand il ramène son corps à Kyôto, il se rend compte qu'il a tué quelqu'un qui lui était cher, une véritable amie. C'est un peu comme exécuter sa mère une seconde fois. Incroyablement beau et étrangement triste. Il pense avec une certaine surprise qu'elle lui manquera.
Il ne cesse pas d'observer Subaru. Il constate sa progression avec plaisir, il se charge d'éliminer toute distraction. Il découvre avec étonnement qu'il est agacé par ces gens que Subaru fréquente et qu'il éprouve un plaisir presque sauvage, très différent de celui auquel il est habitué, lorsqu'il supprime l'homme avec lequel il a passé sa première nuit, puis quelques années plus tard, la jeune fille qu'il a vu l'embrasser dans un café. Il y a quelque chose d'irrémédiablement humain dans cette colère, un sentiment qu'il n'a pas l'habitude d'éprouver. Il cesse d'y penser.
La première fois qu'il fait l'amour avec Subaru, celui-ci fête son vingt et unième anniversaire, seul, à Hokkaido. L'expérience est très particulière, mais Seishirô s'avoue qu'il est soulagé d'avoir la certitude que le jeune homme ne lui échappe pas et ne lui échappera jamais. Ils ne se sont pas parlé depuis quatre ans et Subaru est tellement stupéfait de le voir s'asseoir à sa table le plus naturellement du monde, comme un vieil ami, qu'il est incapable de résister à quoi que ce soit. Seishirô le raccompagne à sa chambre et Subaru commence enfin à se rebiffer, à le menacer, mais il sait qu'ils ne peuvent pas se battre ici, qu'il ne peut pas mener à bien sa vengeance, qu'il n'est pas prêt. Alors il fait l'autre chose dont il a désespérément envie depuis cinq ans : il se laisse faire. Plus ou moins, amende mentalement Seishirô qui garde des griffures pendant trois semaines. Ça lui plaît de savoir que Subaru a aiguisé ses crocs pendant tout ce temps. Ce ne sera pas suffisant, mais il y a Hokuto pour le reste. Il l'abandonne au petit matin et il disparaît sans laisser de traces.
Subaru est bien sûr la seule raison pour laquelle Seishirô rejoint les dragons de la Terre. Ces histoires de destruction et de sauvegarde de l'humanité l'ennuient à mourir et il n'y a rien dont il se moque davantage que l'issue de cette bataille. De toute façon, il ne sera pas là pour y assister. Il suspecte Subaru de ne pas beaucoup s'y intéresser non plus, mais il sait qu'il ne pourra pas s'empêcher de se battre quand même. Il songe avec une certaine fierté que Subaru est toujours consciencieux et que tous les ravages qu'il a si savamment semé dans son cœur et son corps ne sont pas venus à bout de ce qu'il y a d'unique chez lui. C'est avec une certaine surprise et une grande satisfaction que Seishirô se rend compte qu'il aime effectivement Subaru, de façon inimaginable et particulièrement dangereuse, et qu'il sait que le moment est venu.
Subaru est un thème récurrent, comme un refrain, une odeur, comme les fleurs de cerisier au printemps et le chant des cigales dont la régularité épuise mais sans lequel les arbres paraissent étrangement vides. Il définit les boucles de la vie de Seishirô depuis sa naissance, depuis leur première non-rencontre dans la grande maison blanche de Kyôto jusqu'à l'obscurité du Rainbow Bridge. Seishirô regarde son propre sang sur les mains de Subaru, son sang comme celui de la fillette, toutes ces années auparavant, l'écho d'une mort presque oubliée qui s'écrase en fractales sur sa peau et il est parfaitement comblé. Il est amoureux.
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Il y a une raison, une seule, pour laquelle Tokiko Magami a décidé de poursuivre des études de médecine. Ce n'est pas pour sauver des vies. Ce n'est pas pour protéger les autres. Ce n'est même pas pour le prestige social ou le salaire replet qui tombera sous peu sur son compte en banque. Non, si Tokiko a étudié les sciences, la biologie, la pharmaceutique, c'est parce qu'elle sait mieux que quiconque mémoriser des formules.
Ρapp =(ρ – ρφ)x VgLes formules sont sûres. Les ions, les staphylocoques, les leucocytes ne varient pas. Chaque équation qu'elle compose, chaque diagnostique qu'elle émet, chaque médicament qu'elle administre est régi par une infaillible logique et une rigoureuse certitude. Bien entendu, les effets sur les malades, la stabilité et l'efficacité des traitements ne sont pas garantis, mais les réactions chimiques, la rencontre des organismes et leur interaction, rien de tout ça n'est laissé au hasard. Toute est dans la formule et dans le sang.
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Aujourd'hui, Tokiko passe son examen final, celui qui lui permettra de décrocher son diplôme de médecin et de commencer à pratiquer. Elle est attablée avec deux de ses amis au réfectoire de la faculté.
- J'ai déjà un poste dans le cabinet de mon père, commente en soupirant son amie Minako. Quatre générations de praticiens, tu parles d'une pression sociale…
- Moi, je vais tenter médecin hospitalier à La Charité de Kyôto, intervient Max en avalant un œuf de caille.
- Eh bien ! Tu n'as pas froid aux yeux. Et toi, Tokiko ? Tu t'es décidée ?
- En lycée, répond-elle en prenant une gorgée de thé.
- En lycée, répète Max comme si la phrase n'avait aucun sens.
- Oui. Je pense que je veux être médecin scolaire.
Un silence stupéfait suit cette assertion. Puis Minako éclate de rire.
- Attends, dis-moi que tu n'es pas sérieuse ! Tu as majoré trois fois en cinq ans et tu veux être médecin scolaire ?
- Oui, réplique simplement Tokiko.
Elle sourit derrière ses lunettes trop lourdes pour son visage délicat. Elle songe aux ambitions et aux rêves des autres, aux espoirs de ses camarades et, tout au fond, elle se sent soulagée. Il n'y a pas d'espoir pour elle. Plus de rêves, d'ambitions, d'appétits, de hasards. Plus d'hésitations. Tokiko a un destin. Pour elle, il n'y a que des certitudes.
Ρapp =(ρ – ρφ)x VgElle hausse les épaules et sourit, contrite.
- Il faut bien que quelqu'un le fasse, n'est-ce pas ?
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La femme se montre tous les jours à la même heure.
Yayoi l'a remarquée la toute première fois, parce qu'elle est vraiment très belle, distinguée. Et puis elle a ce parfum sophistiqué mais subtil, ce parfum ambré qui fait palpiter ses narines quand elle se penche par-dessus le comptoir pour lui dire :
- Un expresso.
Elle commande toujours la même chose, tous les matins à 7h45 précises. Pas 7h46 ou 7h44, non 7h45, réglée comme du papier musique.
- Un expresso qui marche, répond-il en souriant.
Parfois, elle sourit aussi, parfois elle ne le regarde même pas.
Mais aujourd'hui, il se passe quelque chose qui sort de l'ordinaire. Elle est assise au comptoir et, lorsque Yayoi lui apporte son café, elle lui sourit d'un air sincèrement heureux. Il n'a jamais vu cette expression sur son visage. Puis, elle prend le pot de sucre à côté d'elle et elle en verse trois cuillères dans sa tasse. Jamais, jamais il ne l'a vu sucrer son café.
- Vous fêtez quelque chose ? Demande-t-il en essuyant le bar.
- La fin de monde, répond-elle en levant sa tasse comme pour porter un toast.
- Kanoé-san !
Un homme blond au sourire avenant entre à grands pas. Yayoi le déteste instantanément, sans doute parce que cette femme vient dans son café tous les jours depuis un an et qu'il ne connaissait même pas son nom, contrairement à cet inconnu.
- Il veut vous parler. Apparemment, la fille est arrivée. Nous allons pouvoir commencer.
Il sourit encore, hausse les épaules.
- Ou finir, plus probablement.
- J'arrive, dit-elle en vidant sa tasse d'un trait.
Elle la repose sur le comptoir et sort sans se retourner. Yayoi sait qu'il la voit pour la dernière fois.
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Toru suit les fractales du bout des doigts, laisse courir ses mains sur les boucles cabalistiques qui semblent se répéter à l'infini.
C'est un très beau tatouage. Plus qu'un tatouage, bien sûr, une incantation, une marque ésotérique, le fer rouge du destin. Toru est une Magami, comme sa sœur, comme leur mère et la mère de leur mère, mais elle n'est pas née pour se laisser faire. Elle choisit aujourd'hui ce qu'elle va devenir.
Il la regarde curieusement et elle se demande s'il en sait plus qu'elle, ou bien encore moins, s'il a peur lui aussi parce qu'il n'a que vingt ans. Elle ne sait pas si on exige de lui qu'il meurt également.
- Allons-y, dit-elle en caressant encore le tatouage qui recouvre le dos du jeune homme. Maintenant ou jamais.
- Je suis désolé, répond-il en la regardant se déshabiller.
- Je sais. Ce n'est pas ta faute.
Elle retire son chemisier, puis sa jupe. Elle inspire profondément. Dégrafe son soutien-gorge. Il la regarde avec une sorte d'émerveillement qui lui fait du bien, qui la remplit d'indulgence. Et elle aime vraiment son tatouage. On dirait qu'il ne finit jamais. Elle se débarrasse de ses sous-vêtements et elle lui rend son regard, nue et glacée dans la chaleur moite de juin.
- Je suis vierge, dit-elle, même si ça n'a pas beaucoup d'importance.
- Oh.
Il a l'air surpris.
- Tu…Hum. Tu te réservais ?
Elle sourit avec une certaine désobligeance et il rougit. Il n'a pas besoin d'avoir plus d'importance qu'il n'en a déjà.
- Je n'aime pas les hommes.
Elle sent à quel point c'est vrai quand il met les mains sur ses épaules et qu'il l'attire à lui, sans brutalité, mais avec maladresse, nonchalance. Après tout, il ne fait que son devoir, tout comme elle. Elle trouve que sa nudité a quelque chose de ridicule, presque révoltant, que son sexe est laid, son corps massif, son visage inexpressif. Elle le laisse aller et venir en elle et elle essaye de toutes ses forces de ne pas penser à Saya, d'endurer la douleur et l'humiliation de se donner à cet homme parce qu'il le faut.
Quand il termine enfin, Toru regarde le plafond. Elle le laisse se rhabiller et partir, de son pas hésitant et contrit. Elle demeure étendue un long moment, jusqu'à ce que la sueur ait séchée sur son corps. Puis elle se lève, se nettoie, s'habille à son tour. L'expérience a quelque chose de vulgaire, de trivial. Rien de la communion mystique qu'elle avait espérée malgré elle. Toru sait qu'au fond, tout au fond d'elle, elle aurait voulu aimer cet étrange accouplement, cet homme en elle, elle aurait voulu se prouver que rien ne la définissait, qu'elle n'avait besoin de personne.
Je peux aussi coucher avec un homme, Saya. Tu vois, je peux même me trouver un mari si je veux. Je n'ai pas besoin de toi.
Toru referme la porte derrière elle et pense au tatouage sans fin dans ce monde où tout s'use. Elle remercie le ciel d'être aussi révoltée par ce qu'elle vient de faire. Saya peut bien la quitter si c'est ce qu'elle décide de faire, elle la gardera envers et contre tout. On ne lui volera jamais la femme qu'elle aime.
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Kotori Monô a toujours aimé la broderie.
Elle sait qu'il y a là quelque chose d'un peu embarrassant, que toutes ces aiguilles et ces fils de couleurs, que les jolis motifs sur la soie ou le coton sont normalement l'apanage des femmes d'âge mûr. Pourtant, voir jaillir de ces petits bâtons de fer blanc et de ce fouillis de fils de lin quelques formes, un décor brusquement surgi du néant, avoir soudain tout pouvoir, même sur un morceau de tissu, lui procure un grand bien être et une étrange excitation. Sa mère qualifiait cette passion d'élan créateur, même si elle n'hésitait pas à s'en moquer gentiment, mais Kotori sait qu'il y a autre chose, quelque chose de secret et de sombre derrière les couleurs chatoyantes de ses broderies de vieille dame. Parfois, lorsqu'elle est vraiment fatiguée ou bien lorsqu'elle se sent troublée (et elle se sent de plus en plus troublée depuis quelques mois), il lui semble presque que toutes ces lignes, ces motifs, ont en sens, qu'en les mettant bout à bout, elle pourrait lire quelque chose, déchiffrer le grand secret que ses mains pressentent. Et, si elle est d'humeur assez maussade, elle peut se persuader un instant que les fils parlent en chuchotant, forment un gigantesque tableau rouge et noir qui pulse de sang et de larmes, une fresque de mots silencieux et terribles sur laquelle elle ne doit pas poser les yeux, au risque de les voir fondre.
Mais c'est ridicule, n'est-ce pas ? Ce sont juste des points piquetés, des points les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres. Pour s'occuper les doigts.
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Ce que Seiichirô Aoki préfère dans les jours fériés, c'est qu'ils reviennent tous les ans. Cette redondance lui procure toujours un sentiment de sécurité et de bien être presque inébranlable. La certitude qu'il y aura un autre Noël à célébrer en famille, une nouvelle fête des Sakuras, une autre saint Valentin l'année prochaine. C'est un sentiment puissant et rassurant. Quelque chose qui s'approche de l'immortalité. Seiichirô a été élevé dans la perspective de devoir un jour sacrifier sa vie à une cause plus grande que lui, et ces pierres blanches continuent à lui donner espoir. Même s'il disparaît, il n'est pas concevable que l'on ne fête pas l'an 2000, puis l'an 2001, et 2002, encore et encore. Seiichirô aime toutes les fêtes annuelles parce qu'elles lui rappellent que le monde continue de tourner.
Cependant, il a une nette préférence pour le 14 mars. Il sait que le fameux White Day a été emprunté à l'Occident, mais il est heureux qu'il s'agisse maintenant d'une tradition japonaise. Lorsque ce sont les filles qui doivent faire le premier pas, pour la Saint Valentin, il se souvient d'avoir toujours été étrangement gêné. Mais lorsque venait son tour d'offrir cartes de vœux et chocolats, son tempérament timide fondait comme neige au soleil (ou bonbon sur la langue, le cas échéant). La toute première fois qu'il a offert des chocolats à une fille pour célébrer le White Day, il avait quatorze ans.
Il attend devant la porte de la salle de classe, dansant d'un pied sur l'autre. Il est très excité, mais aussi nerveux .Il n'a jamais fait ça avant. La cloche sonne et les élèves sortent. Il constate que tout le monde est dans un état de surtension, surtout les filles.
- Miaka-chan !
Elle se retourne et ouvre de grands yeux. Il lui tend la boîte sans rien dire parce qu'il ne trouve plus ses mots.
- Oh ! Aoki-kun !
Elle rit et il se sent soulagé.
- A l'orange ? Ce sont mes préférés, comment as-tu su ?
Seiichirô sourit à l'évocation de ce souvenir. Miaka a été sa petite amie jusqu'au lycée, avant qu'elle en parte étudier en Angleterre. Il pense à ces petits chocolats emballés dans des papiers multicolores et à un autre White Day avec Shimako, biens des années plus tard.
Ils sont au restaurant, un endroit chic et bien au-dessus de ses moyens, mais ça n'a pas d'importance, parce que c'est un jour très spécial. Aujourd'hui, il n'y a pas que des chocolats dans la petite boîte qu'il a posée sur la table.
Shimako sourit, rayonnante tandis qu'elle regarde autour d'elle avec ravissement. Il se demande comment font tous les autres clients pour ne pas être éblouis par sa beauté. Tant mieux, après tout, il aime à penser que c'est un secret destiné à lui seul.
- C'est magnifique, Seiichirô, dit-elle en prenant sa main. Tu as gagné à la loterie ?
- Oh, non, répond-il en riant, bien mieux que ça. J'ai gagné la plus belle femme du monde.
Elle rit aussi et elle rougit un peu, comme l'ombre d'un baiser sur ses joues.
- J'ai quelque chose pour toi, dit-il en lui donnant la boîte.
- Ah, j'ai même droit à des chocolats, fait-elle en la lui prenant.
- Ouvre-la.
Il se sent nerveux comme la première fois qu'il a adressé la parole à Miaka.
Elle ouvre la boîte et il regarde ses yeux s'agrandir. Elle les lève vers lui, puis les baisse à nouveau sur la boîte. Il attend, le cœur battant, la gorge serrée.
- Oh…
Elle porte une main à sa poitrine et il voit que les larmes lui sont montées aux yeux.
- Oh, Seiichirô… Oui. Oui, bien sûr !
C'est probablement le plus précieux moment de son existence, quoiqu'il ait un peu honte aujourd'hui d'avouer avoir caché la bague dans une boîte de bonbons. Mais l'eau de rose peut avoir du bon.
Aujourd'hui, le 14 mars 1999, c'est le premier White Day qu'il passe loin de sa femme depuis qu'il l'a épousée. Shimako a dû se rendre à Fukuoka pour voir sa grand-mère, apparemment à l'article de la mort. Seiichirô s'est senti presque alarmé quand elle le lui a annoncé.
C'est juste quelques jours, chéri. On fêtera le White Day l'année prochaine.
Evidemment, Seiichirô a dû acquiescer en souriant. Qu'allait-il lui dire ? Qu'il n'y aurait peut-être (probablement) pas d'année prochaine pour lui ? Il l'a laissée partir en pensant au restaurant trop cher où il l'a demandée en mariage, et il s'est dit qu'il lui avait donné au moins un White Day inoubliable. Quoi qu'il en soit, la perspective de se retrouver seul ce soir était intolérable et il n'a fait aucune difficulté quand Karen lui a demandé de venir avec elle sur le campus, dîner avec leurs jeunes amis. Voir Karen lui fera du bien et passer la soirée avec les autres lui ôtera tout sentiment de culpabilité.
- Les brioches sont brûlantes ! Crie Yuzuriha en apportant un grand plat rempli de petits paquets à l'arôme prometteur.
Elle court à travers le salon et c'est un miracle, de l'avis de Seiichirô, qu'elle ne trébuche pas avec leur repas.
- La soupe arrive ! Hurle Sorata depuis la cuisine. Yuzu-chan, tu peux m'apporter les bols et les grandes baguettes pour les udon ?
- Tout de suite, lance-t-elle en réponse avant de partir en trottinant.
Kamui et Arashi sont déjà assis à table, temporairement bannis des cuisines et apparemment surmenés par l'enthousiasme de leurs camarades.
- Karen-san, Aoki-san, dit poliment Arashi quand ils prennent place avec eux.
- Bonjour, Arashi, Kamui, répond Karen avec entrain. Subaru-san n'est pas des nôtres ?
- Il travaille, répond sombrement Kamui.
- Quel dommage, ce garçon passe son temps à travailler… par une si belle nuit !
- C'est une belle nuit, en effet, commente Seiichirô en souriant, un peu ragaillardi.
- Et pleine de bonne humeur, ajoute Karen avec un clin d'œil. Kamui, tu es bien pâle. Quelque chose ne va pas ? Tu as l'air songeur.
Le garçon sursaute et porte automatiquement une main à son visage, comme s'il pouvait en palper la couleur.
- Je… Hum…
- Kamui a reçu des chocolats, annonce Sorata en entrant dans le salon, une grande soupière devant lui.
- Tais-toi ! S'écrie Kamui en virant au rouge pivoine. Ce n'est pas…
- Plusieurs boîtes, ajoute Yuzuriha qui a l'air de trouver l'attention touchante. Quelle chance ! Moi je n'en ai eu qu'une.
Seiichirô regarde Kamui qui n'a pas l'air de goûter la plaisanterie et sourit avec bienveillance. Voilà au moins de quoi lui changer les idées.
- Des… chocolats ? Répète Arashi qui ne semble pas suivre la conversation.
Tout le monde se tourne vers elle. Elle les regarde sans comprendre.
- C'est une tradition, explique gentiment Seiichirô. Le 14 mars les garçons offrent des chocolats aux filles qu'ils… disons qu'ils apprécient particulièrement. Et le 14 février, pour la Saint Valentin, ce sont les filles qui en offrent.
- Nee-chan… Tu n'as jamais fêté le White Day ?
- Je… Non.
Elle fronce légèrement les sourcils.
- C'est pour ça qu'il y avait tellement de chocolats dans mon casier ?
- Quoi ? S'étrangle Sorata qui a commencé à servir la soupe. Combien de boîtes ? De qui ?
Elle hausse les épaules.
- J'ai pensé que c'était une erreur.
- Et me voilà avec des concurrents, comme si c'était pas assez difficile comme ça…
Du coin de l'œil, Seiichirô voit Karen sourire et il sait qu'ils partagent les mêmes pensées. Il trouve curieux de se sentir soudain âgé, alors qu'il a à peine plus de trente ans. Les Sceaux sont si jeunes…
- Mais pourquoi… poursuit Arashi, toujours dubitative, pourquoi Kamui a-t-il eu des chocolats aujourd'hui ?
Il y a un instant de silence avant que Sorata ne hurle de rire, suivi de près par Yuzuriha, et même par Karen qui s'accorde le droit de glousser un peu. Seiichirô sourit avec indulgence, mais cherche à ne pas embarrasser davantage le garçon. On pourrait probablement faire frire des œufs sur son visage. Arashi les regarde, toujours sans comprendre.
- On… on dirait… tente d'expliquer Sorata entre deux éclats de rire, que tout le monde… Ne fait pas la différence…
- Sorata, fait Kamui entre ses dents. Tu m'avais promis.
- Oh… je suis désolé. Mais il n'y a pas de quoi avoir honte, Kamui-chan, tu feras une très bonne épouse et tu as déjà beaucoup de prétendants…
- Sorata !
- D'accord… Je serai clément. J'arrête. Jusqu'à demain.
Seiichirô prend sur lui de commencer la distribution de brioches et de réorienter la conversation.
- Vous avez une très belle robe, Karen-san.
- Oh, merci. C'est de la soie de Chine. Un cadeau de mon patron.
Elle lui sourit et il essaye de ne pas penser à quel point elle est jolie ce soir.
- Vous ne passez pas la soirée avec votre femme, Aoki-san ? Demande Yuzuriha.
- Non, elle n'est pas à Tokyo. Ma fille est chez ma mère, alors…
- Alors vous êtes venu passer la soirée ici ! C'est une chance pour nous, dans ce cas.
Elle lui tend les udon avec un sourire à faire fondre un iceberg et il se dit qu'il va peut-être passer une bonne soirée, après tout.
Juste après le dessert, Sorata se lève, solennel.
- En l'honneur de ce White Day où nous sommes tous réunis et même si nous ne sommes pas tous avec ceux et celles avec lesquels nous aurions voulu le fêter… Je suis heureux de sacrifier à la tradition !
Il dépose quatre boîtes rose et jaunes sur la table.
- Nee-chan, tu ne dois manger que ceux-là, précise-t-il en tendant une boîte à Arashi. Yuzuriha, je suis sûr que l'année prochaine, tu en recevras de quelqu'un de plus important.
Avec un clin d'œil, il lui donne une seconde boîte. La jeune fille rougit légèrement et Seiichirô se demande si un garçon lui plaît au collège. Il est sans doute trop vieux pour lui poser la question.
- Karen-san, vous avez dû en recevoir des milliers, mais vous les méritez.
- Tu es très jeune pour parler aussi bien aux femmes, plaisante-t-elle en acceptant les chocolats. Merci d'avoir pensé à moi.
- Hé, remarque Yuzuriha, pourquoi tu en as pris quatre ?
- Ah bien sûr ! Je n'oublie pas notre princesse !
Avec dextérité, il offre la dernière boîte à Kamui.
- Et voilà !
Kamui le fusille du regard.
- Ce n'est pas drôle.
- Allez, Kamui, le sucre ça remonte le moral. Je sais que je ne suis pas Segawa-kun, mais je pensais te faire plaisir…
La boîte de chocolats décrit alors un élégant arc de cercle au-dessus de la table et manque Sorata de peu.
- Sorata ! Encore un mot et je m'en vais !
Cette fois-ci, Seiichirô se met à rire.
Une heure plus tard, sur le pas de la porte, il souhaite une bonne nuit à Karen. Les joues légèrement roses, il lui tend une petite boîte.
- C'est vrai que vous avez dû en avoir des centaines, mais…
Elle ouvre de très grands yeux, comme Shimako, dans ce restaurant hors de prix, il y a des années.
- Oh. Aoki-san…
Elle a vraiment l'air émue. Elle prend la boîte et elle lui sourit, comme un astre qui s'allume dans l'obscurité.
- Merci. Je vous promets que ce seront mes préférés.
Elle se hisse sur la pointe des pieds et l'embrasse sur la joue. Il songe que ce n'était peut-être pas le plus mauvais White Day qu'il a passé.
Il sait que ce n'était pas le dernier.
OoO
Souvent, Satsuki Yatoji se demande si elle est effectivement une femme. Elle s'interroge depuis longtemps, en regardant les familles dans les parcs, les queues devant les caisses de supermarchés, les jeunes à la bibliothèque, les couples au restaurant. Satsuki ne ressent aucun plaisir en se promenant entre les arbres. Elle n'aime ni manger, ni lire, ni parler. Elle trouve curieux d'avoir si peu d'affinités avec la nature qu'elle se doit de sauver alors qu'elle en a tant avec la technologie conçue par l'humanité qu'elle s'emploie éradiquer. Mais même cet étrange état de fait ne parvient pas à attiser sa curiosité.
Satsuki n'aime ni manger, ni lire, ni parler et elle s'ennuie. Alors elle s'interroge. Elle continue à se demander si elle est bien une femme, si elle n'est pas née au sain de l'espèce humaine par erreur. Ces choses-là doivent bien arriver. Elle a lu, une fois, lorsqu'elle allait encore à l'école et qu'on l'obligeait à manipuler ces morceaux de papier et de carton recouverts d'encre, que dans une tribu d'Afrique sub-saharienne, lorsque les enfants naissent en présentant une difformité physique ou une quelconque anormalité de ce type, les sages concluent à la venue au monde accidentelle d'un bébé hippopotame parmi les hommes. Les villageois abandonnent alors le nouveau-né aux eaux de la rivière, pour qu'il puisse rejoindre les siens. Elle s'est demandé alors si elle n'était pas elle-même une de ces infortunés, un de ces enfants perdus, semés par hasard et par malheur au mauvais endroit. Un bébé hippopotame.
Satsuki n'aime ni manger, ni lire, ni parler et elle se demande si vivre dans ces conditions a encore un sens. Lorsqu'elle s'assoit pour la première fois entre les bras de BEAST, lorsqu'elle sent les doigts de métal glisser sous sa peau et se fondre dans ses cellules, électriser ses synapses, se connecter à chacun de ses neurones, elle comprend qu'elle ne sera plus jamais seule. Le programme se déploie dans sa psyché, s'imprime dans sa mémoire, les centaines de milliers de points d'interrogation se transforment soudain, se pixellisent, forment petit à petit une image immense, qui pour la première fois, semble faire sens dans le noir. Satsuki n'aime ni manger, ni lire, ni parler, mais elle n'en a plus besoin à présent.
Et puis, Satsuki rencontre Yûto et les choses changent. Elle sait ce que c'est que l'amour, un sentiment ambivalent et composite, un mélange inélégant d'un vague désir sexuel et d'une sorte de possessivité affectueuse. Elle ne sait pas si elle le ressent pour cet homme, ni même si elle est capable de le ressentir, mais elle veut le pouvoir, elle n'a même jamais désiré quelque chose de cette façon. Satsuki n'aime ni manger, ni lire, ni parler. Elle ne sait pas aimer. Elle n'est pas faite pour ça. Elle est comme BEAST, un réseau de câbles et de terminaisons nerveuses, une machine parfaite de puissance inextinguible. Mais ses câbles sont de chair et de sang et elle est soumise aux faiblesses de la race qui ne lui a dispensé aucune de ses grâces.
Même lorsqu'elle le laisse entrer dans son lit, la prendre comme la femme qu'elle n'est sans doute pas, elle n'est pas sûre. Elle a seize ans, elle répond peut-être simplement à l'éveil de cet instinct de reproduction qui naît chez toutes les filles.
Mais elle veut l'aimer, elle le veut. Elle se résout à demander de l'aide. Elle va d'abord trouver Kanoé, parce qu'elle sait que celle-ci aime sa sœur, qu'elle l'aime tellement qu'elle est prête à tout pour elle. Théoriquement, Satsuki sait que ce n'est pas la même chose, mais pour elle, il n'y a aucune différence.
- Pourrais-tu mourir pour lui ? Demande Kanoé en servant du café.
- Je ne sais pas, répond-elle.
- Alors tu ne l'aimes pas.
Satsuki n'est pas satisfaite. Elle va chercher Kamui qui joue avec son chat, ce minuscule animal auquel il est bizarrement attaché.
- Pourrais-tu tuer pour lui ? Demande-t-il sans même la regarder.
- Je ne sais pas, répond-elle, ce qui techniquement est faux. Elle l'a déjà fait.
Kamui la regarde.
- Alors tu ne l'aimes pas.
Curieusement, c'est lorsqu'elle s'adresse au Sakurazukamori qu'elle obtient une réponse qui lui convient davantage.
Il est adossé à la fenêtre, ses lunettes noires relevées, sa cigarette éteinte et il la regarde très attentivement de son œil aveugle, comme si lui seul pouvait réellement la voir. C'est peut-être le cas.
- Tu pourrais le tuer ? Demande-t-il en faisant crisser son briquet.
Elle le regarde sans rien dire. Il lui sourit.
- Et tu pourrais vivre pour lui ?
Satsuki n'aime ni manger, ni lire, ni parler. Elle n'aime pas vivre. Mais elle pense qu'elle le ferait pour Yûto. A cet instant, elle sait que c'est bien plus que de mourir, bien plus que de tuer.
- Oui, dit-elle. Oui je crois.
Il hoche la tête.
- Alors tu l'aimes. Ou bien, tu sais…
Il hausse les épaules.
- Quelque chose comme ça.
Il sourit.
Satsuki n'aime ni manger, ni lire, ni parler, ni vivre. Peut-être qu'elle peut aimer.
OoO
Lorsque Yûto Kigai songe à la régularité, à la répétition des choses, il pense invariablement au violon de Subaru Suméragi. Lorsqu'il se tient sur le pas de la porte du Sakurazukamori avec un morceau de violon brisé dans chaque main, un soir juste avant le dîner, il songe soudain que c'est sans doute cela qui l'a conduit à exécrer cette musique au point de perdre toute notion de maîtrise de soi.
Yûto ne s'est jamais considéré comme un homme mauvais. C'est un homme ordinaire, qui a mené une existence ordinaire dans une ville ordinaire. Quand il regarde les débris de bois entre ses doigts il ressent une satisfaction presque sauvage, comme s'il venait de réduire en miettes cette interminable succession de jours qui l'étouffe sans qu'il puisse rien y faire, comme s'il avait enfin agrippé une bouée de sauvetage lancée dans la mer de son ennui.
Non, Yûto n'est pas mauvais. Il n'aime pas particulièrement détruire les kekkai de Tokyo. Quand il le fait, il déteste penser aux gens qui y sont morts, indubitablement. Il trouve que c'est d'un goût effroyable. Il n'est ni Kamui, chargé d'une mission divine, ni Seishirô qui aimait regarder les cadavres au petit-déjeuner, ni même Satsuki à qui tout est égal et qui considère les hommes comme les pions d'un jeu d'échecs virtuel. Il n'est pas non plus Kanoé qui cherche à sauver sa sœur, ou Kakyô qui attend que Kamui soit disposé à en finir une fois pour toutes, ou encore Nataku, que personne ne comprend de toute manière et qui n'a pas besoin de justification. Il n'est pas Shiyu qui se refuse à prendre part au jeu, et il n'est certainement pas Arashi Kishu ou Subaru Suméragi, les renégats du clan adverse qui ont changé les règles de la partie par amour. Yûto n'est rien de tout ça. Il n'a pas de raison d'être là. Aucune excuse pour faire ce qu'il fait.
Yûto n'est pas un homme mauvais, et pourtant il sait qu'il est, entre ces congénères, le pire sans aucun doute. Et ce n'est pas peu dire. S'il y pense, mais il évite le plus souvent de le faire, l'évidence est frappante. Il est venu pour que tout cela cesse. Il est venu parce que, Dieu, que les jours se suivent et se ressemblent. Il est venu parce que, pour la toute première fois, il allait vivre quelque chose. Une sorte d'aventure.
Quand il regarde ce qui reste du violon, il comprend qu'il s'est trompé. Les choses n'ont fait qu'empirer, encore et encore, la monotonie de la vie s'est installée dans les plus pernicieux recoins, a doucement transformé son destin en une longue liste de commissions.
Coucher avec Kanoé. Fait.
Sortir avec Satsuki. Fait.
Faire dérailler un train. Fait.
Aller chez le Chinois. Fait.
Jouer aux échecs. Fait.
Plaisanter à propos de BEAST. Fait.
Pester contre le violon. Fait, fait et refait.
La musique le lui rappelle toujours et il comprend, maintenant. Il ne peut pas y échapper. Il regarde le Sakurazukamori qui ramasse les éclats de bois avec consternation et il se demande s'il vient de signer son arrêt de mort. Tiens, voilà qui mettrait un peu de piment dans cette triste affaire.
Parce que Yûto n'est pas un homme mauvais, non, il est bien pire que ça. C'est un homme ordinaire.
OoO
Kusanagi Shiyu, contre toute attente et toute tentative, se trouve être un homme à femmes. Il s'en aperçoit un soir de novembre, en retrouvant au fond de l'un des tiroirs d'un meuble stocké dans le garage, une lettre cornée et jaunie. Il la tient longtemps entre ses mains, pétrifié, tétanisé par la vague d'émotions qui le submerge. Kusanagi est un roc, un pilier. Il n'est pas en proie à ce genre de manifestations de sensibilité, elles sont contre-productives.
Mais quand il regarde la lettre de Phoebé, une lettre vieille de presque trente ans, une lettre qui porte le cachet de Rome, tous ces principes semblent soudain particulièrement insensés. Phoebé, sa première femme, morte bien avant que le monde lui demande de faire un choix, la première femme de sa vie rencontrée avant même que sa seconde épouse ne vienne au monde. Comment cette lettre pouvait-elle se trouver là, au fond de ce meuble auquel il n'a pas touché depuis des années ?
- J'ai pensé que tu voudrais la garder.
Il sursaute. Yuzuriha se tient devant la porte et elle lui sourit.
- Elle était dans un de ces vieux sacs que tu as jetés pendant le déménagement. Mais je me suis dit qu'on ne pouvait pas la jeter.
Il la regarde et il ne sait pas quoi dire.
- Je ne l'ai pas lue ! Dit-elle en agitant les mains, comme si elle craignait qu'il ne lui en veuille. Mais j'ai vu que c'était une lettre d'elle, alors j'ai pensé…
Elle le regarde presque anxieusement.
- C'était une erreur ?
- N…Non.
Les mots lui viennent difficilement tant il l'aime à cet instant.
- Ah bon !
Elle a l'air soulagée et elle cesse de tripoter ses cheveux.
- Tu viens manger ? Karen se plaint des croquettes quand elles sont trop cuites.
- Je viens. Tes croquettes sont toujours excellentes.
Les yeux de Yuzuriha se plissent de bonheur.
- C'est pourtant vrai ! Lance-t-elle en riant. Les filles ! A table !
Kusanagi repose la lettre sur la commode et suit sa femme à la cuisine. Il prend place à la table familiale et il pense à Phoebé et à Yuzuriha, à leurs deux magnifiques filles, il pense même à sa mère qui n'est plus dans sa mémoire qu'un visage trouble imprimé sur de mauvaises photos mais qu'il se souvient avoir chérie. Il pense à toutes celles à qui il a tenu au cours de son existence et il se rend compte que les femmes sont et demeureront sans doute toujours le centre de son monde. Les femmes de sa vie le regardent, assises autour d'une table qu'il n'aurait jamais pensé avoir après la mort de Phoebé, par un soir de novembre froid et sec et il songe que, peut-être, les Hommes valaient la peine d'être sauvés.
OoO
Depuis le début, Sorata est certain d'être le seul à avoir remarqué cette étrange similarité qui, plus tard, lui semblera partie intégrante des sombres arcanes du destin.
Pourtant, dès qu'il le rencontre, dès qu'il croise son regard à la fois sévère et vulnérable, il mesure à quel point Subaru ressemble à Arashi. Parfois, il les regarde assis côte à côte, silencieux et maladroits, et il détaille la beauté glaciale et curieusement hasardeuse qu'ils partagent, comme si elle s'était déposée là par erreur, d'autant plus frappante qu'elle est manifestement ignorée. Sorata regarde Arashi manger et méditer, il la regarde préparer le repas, attentive à reproduire avec exactitude les gestes qu'il vient de lui enseigner, il admire l'expression de surprise qui se peint sur son visage quand il lui parle avec tendresse ou humour, comme si ces choses n'étaient pas pour elle. Et puis, de temps en temps, il regarde Subaru, parce que Sorata est un grand observateur, même si personne ne s'en apercevra jamais. Il le voit entrer et sortir sans bruit, allumer ses affreuses cigarettes en arpentant le jardin, regarder les arbres. Et, parfois, il le hèle inopinément, juste pour voir cette expression, exactement la même que celle d'Arashi, cet étonnement si bizarrement poignant qui effleure son visage fermé à l'instant où il réalise que quelqu'un prend la peine de considérer son existence. Longtemps, Sorata ignore ce qui a ravagé Subaru de cette façon et il ne le lui demande pas. Il se contente de constater qu'il ressemble à Arashi et ce simple fait le lui rend important.
Mais il comprend plus tard que la similarité n'est pas fortuite et n'a rien d'innocent. Il le comprend quand il trouve Subaru sur la route qui conduit à la femme qu'il aime, insidieusement en travers de son chemin.
La première fois, il le remarque à peine. Il est très tôt et Yuzuriha vient d'aller se coucher après leur veille commune. Il a préparé des brioches et de la soupe et il a décidé d'aller réveiller Arashi. Tant pis pour sa tête, si elle veut la faire sauter, il la laissera faire. Il a trop besoin de la voir. Il monte le petit escalier vers la chambre de la jeune fille quand il entend la porte de du salon derrière lui.
Subaru le regarde, indéchiffrable, depuis le bas des marches.
- Tu devrais la laisser dormir, dit-il doucement, presque inaudible.
Sorata se demande pourquoi Subaru et Arashi s'expriment en chuchotant.
- Ah…
Il sourit et hausse les épaules.
- Ouais. Tu as sans doute raison.
Il redescend lentement sans quitter Subaru des yeux.
- Tu veux manger quelque chose ? Demande-t-il gentiment.
Stupéfaction sur le visage de son interlocuteur. Suivie d'un long moment de réflexion, comme si la question était particulièrement épineuse. Exactement l'expression qu'elle aurait pu avoir.
- Oui, dit-il finalement, sans avoir l'air d'être très sûr de lui. D'accord.
Sorata lui verse du café, parce qu'il sait que c'est tout ce que boit Subaru et il lui tend une brioche qu'il regarde avec une certaine méfiance, comme un animal inconnu et potentiellement dangereux.
- C'est aux haricots rouges, précise-t-il en espérant que sa remarque aura pour effet de désamorcer l'inquiétude manifeste de Subaru, qui ne doit pas se nourrir très souvent.
- Oh, dit-il.
Il mord précautionneusement dedans et tente une sorte de sourire.
- Merci, c'est bon.
- Tu es… Très fatigué, non ? Demande Sorata en s'asseyant en face de lui.
- Oui, mais j'ai l'habitude. Pas elle.
- Hm ?
- Arashi-san, explicite-t-il.
- Ah, oui. T'en fais pas, je ne vais pas la déranger.
C'est la première fois. Evidemment, la scène est trop anodine pour qu'il en pense quoi que ce soit, mais, avec un peu de recul, il l'interprète comme un signe avant-coureur.
La seconde fois, Yuzuriha a disparu. Ils savent tous qu'elle est vivante, mais probablement gravement blessée et aucun d'entre eux n'a la moindre idée de l'endroit où elle se trouve. Kamui commence à montrer les premiers symptômes d'une crise d'hystérie qui menace de faire imploser leur maison et Sorata regarde Arashi. Il sait qu'elle s'estime coupable de la disparition de la jeune fille et que son silence buté cache une blessure plus profonde que les autres ne l'imaginent. Quand elle se lève sans mot dire pour s'enfermer dans sa chambre, il tente aussitôt de la suivre. Elle n'a peut-être pas envie de l'avoir près d'elle, mais elle en a besoin.
- Non, fait la voix de Subaru derrière lui.
Il se retourne, interloqué.
- Quoi ?
Le visage du jeune homme est largement dissimulé par les bandages qui entourent son œil mort et son regard est encore plus inaccessible qu'à l'ordinaire.
- Laisse-moi y aller, dit-il doucement. Ce n'est pas toi qu'elle veut voir.
Sorata se rebiffe.
- Elle compte pour moi, proteste-t-il. Je sais comment la consoler, d'accord ?
Subaru hoche la tête avec indulgence.
- Tu ne comprends pas. Elle ne peut pas se voir dans tes yeux, maintenant.
Sorata le regarde, interdit.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? Tu sais que je l'aime !
- Justement. Tu es trop important.
Il passe devant Sorata sans s'expliquer d'avantage. Juste avant de prendre l'escalier, il pose une main sur son épaule et le jeune homme sursaute presque. Subaru ne touche jamais personne. Sauf Kamui.
- Je suis désolé, dit-il et il a vraiment l'air désolé. Mais elle s'en rendra compte avant qu'il ne soit trop tard, tu verras.
- Quoi ? Répète Sorata, mais Subaru considère sûrement qu'il a assez parlé, parce qu'il continue sans se retourner.
La troisième fois, Sorata comprend que ce n'est pas le hasard. Il comprend que c'est cette inexplicable ressemblance de leur être et de leur destin qui rapproche mystérieusement Subaru et Arashi. Il comprend qu'il y a quelque chose que Subaru veut protéger chez elle parce qu'il peut sentir ce parallèle sur lequel Sorata n'arrive pas à mettre de nom. Il sait aussi que, cette fois, il ne peut pas accepter de se laisser faire. Il ne veut plus respecter les choix d'Arashi dont Subaru s'est désigné défenseur.
- Arashi ! Hurle-t-il en quittant le seuil de la grande porte pour tourner autour du bâtiment. Arashi !
Bon Dieu, ce satané Hôtel de Ville n'a-t-il qu'une seule entrée ? Il observe les fenêtres closes, scrute le silence de la nuit.
- Arashi !
- Elle ne viendra pas, lui dit Subaru qui est soudain adossé au mur, juste devant lui.
Sorata n'est pas vraiment surpris, mais il ne peut pas dire qu'il n'a pas de peine.
- Subaru-san, dit-il à voix basse. Bien sûr.
Il sort de l'ombre et Sorata fronce les sourcils.
- Ton œil… ?
- Elle ne viendra pas, répète Subaru.
- Tu ne m'empêcheras pas de la voir, cette fois ! S'écrie Sorata en reculant. Arashi !
- Non, concède-t-il calmement. Mais tu ne la trouveras pas ici.
Sorata lutte contre l'impulsion de l'attraper par le col et de le secouer jusqu'à ce qu'il soit incapable de parler.
- Où est-elle ? Demande-t-il entre ses dents.
Subaru hausse les épaules.
- Partie, évidemment. Tu crois qu'elle attend que tu viennes la chercher ?
D'un seul coup, Sorata se sent défait. Elle le fuit. Elle le fuit comme la peste et même s'il la retrouve, il ne lui fera pas entendre raison. Est-ce qu'il mérite d'être traité comme ça ? Peut-être. Il regarde Subaru et quand il parle, il sait que sa voix va se briser.
- Pourquoi tu fais ça ? Demande-t-il plaintivement. Pourquoi vous faites ça tous les deux ? Tu te rends compte de ce qu'ils veulent faire ?
Il fait un geste en direction du grand bâtiment.
- Comment pouvez-vous vous retourner contre Kamui ? Comment peut-elle se retourner contre moi ?
Il y a une sorte de pitié dans le regard de Subaru quand il s'approche de lui.
- Sorata-san. Tu ne comprends pas. Tout ça n'a rien à voir avec l'avenir du monde.
- Tu… Tu as… tué des gens, accuse-t-il maladroitement, parce qu'ils le savent tous même si Kamui interdit à qui que ce soit d'en parler.
- Oui, répond-il tristement.
- Mais pourquoi ? Pourquoi ?
Il sent qu'il perd pied.
- Parce qu'il voulait que ça se passe de cette façon. Mais c'est ma croix, pas celle d'Arashi.
- Je ne veux pas qu'elle devienne ce que tu es devenu, réplique méchamment Sorata.
- Alors va-t'en.
Il sent que Subaru commence à perdre patience. Peut-être va-t-il finir par se trahir. Peut-être va-t-il lui dire…
- Je veux qu'elle revienne. Pourquoi est-elle partie ?
- Tu sais pourquoi. Elle ne reviendra pas. N'as-tu donc aucun respect pour sa volonté ? Je croyais que tu l'aimais ?
Le coup est bas. Sorata sert les dents. Le visage de Subaru est glacé.
- Comme toi, tu veux dire ? Parce que tu estimes que c'est une attitude normale ? On est obligés de nourrir Kamui de force depuis que tu es parti. Je ne sais pas ce qu'il y avait entre ce type et toi (il ment, Kamui a fini par tout dire, évidemment) mais si sa volonté était que tu deviennes un meurtrier alors il n'en valait pas la peine, Subaru-san.
Sorata ne voit pas venir les branches. Elles surgissent de l'obscurité comme des serpents à la gueule grande ouverte et s'enroulent autour de ses poignets et de ses chevilles. Il est si surpris qu'il ne pense même pas à contre-attaquer.
SakurazukamoriComment ont-ils pu être aussi bêtes ?
- Tu ne comprends rien, siffle Subaru et Sorata prend note de faire attention à ce qu'il dit dorénavant. Ce qu'il voulait, ce qu'elle veut, ça n'a pas d'importance. Ce qui compte c'est de le faire. Tu crois que tu es moins égoïste ? Tu crois que tu as le droit de lui demander de te regarder mourir ? De vivre pour te faire plaisir ?
Les branches se resserrent autour de ses membres et Sorata commence à se débattre.
- Tu ne lui laisses pas le choix, continue Subaru. Tu crois que c'est juste ? Qu'elle n'a pas le droit de prendre cette décision elle aussi ?
- Arashi… N'est pas… toi… Articule-t-il en tentant de s'arracher à l'emprise du cerisier.
- Pas encore, répond froidement Subaru.
- Jamais ! Parce que je… ne suis pas… Ton Sakurazukamori. Je ne la ferai pas souffrir !
Soudain, les branches disparaissent. Sorata tombe à genoux, la poitrine et les poignets en feu.
- Je sais, dit doucement Subaru. Excuse-moi. Je ne voulais pas te faire mal.
Il a l'air tellement sincère que Sorata voudrait lui dire que ça n'a pas d'importance. Mais il veut Arashi par-dessus tout.
- Je ne veux pas lui faire de mal, répète-t-il. Je l'aime.
- Alors laisse-la partir. Sorata-san…
Il s'agenouille à ses côtés, le regarde dans les yeux avec cet œil qui n'est pas le sien.
- Si tu meurs, que crois-tu qu'il va lui arriver ?
Sorata demeure silencieux un moment, encore légèrement haletant. Il ne veut pas le regarder, parce qu'il ne veut pas voir ce qu'il pourrait faire d'Arashi.
- Si elle sait que tu la cherches, continue Subaru, elle va sortir pour mourir.
- Quoi ?
- Et elle ne peut pas mourir. Elle est enceinte.
Sorata se relève d'un bon.
- Quoi ?! Quoi ?! C'est maintenant que tu… Où est-elle ?
Cette fois, il saisit Subaru et il le secoue, il laisse des hématomes sur ses épaules et ses bras. Il n'a plus vraiment de notion de ce qui l'entoure.
- Bon Dieu, où est-elle ?!
Subaru reste muet et se laisse ballotter sans protester. Sorata sent qu'il va se mettre à pleurer. Arashi, enceinte. Enceinte de son bébé ?
- C'est une fille, dit tout à coup Subaru. S'il te plaît, ne cherche plus Arashi. Tu ne la trouveras pas.
- Je vais, je vais…
Mais il n'a pas le temps d'informer Subaru de ce qu'il va faire. Il y a comme un léger vent, un soupir de soulagement, et le corps du jeune homme, qu'il tient toujours entre ses mains, explose en un millier de pétales roses. Des pétales de cerisier. Comme un souffle, il a disparu.
Sorata regarde ses mains vides et pense à Arashi et à son ventre plein et il se met à pleurer (il n'a pas pleuré depuis des années), parce qu'il sait maintenant que Subaru a raison. Il sait qu'il n'avait pas le droit de faire ce choix à la place d'Arashi. Il sait aussi qu'il le fera malgré tout.
La dernière fois, Subaru n'est pas là. Il n'y a personne en travers du chemin de Sorata, si ce n'est lui-même et la trahison qu'il a conscience de commettre. Tant pis. Il comprend enfin ce que Subaru voulait lui dire sur l'amour.
Les choses se passent très vite, il n'a même pas le temps de lui dire qu'il sait. Elle est debout, debout sur le toit et elle regarde Kamui qui acquiesce. Sorata veut courir vers elle et puis, il voit l'épée, celle dont Kamui va se servir pour tuer Arashi, alors il court devant elle à la place. Et voilà. Voilà. Quelle drôle de chose quand on y pense. Toute une vie pour cet instant, c'est très curieux, c'est très mystérieux de constater à quel point un homme est rapidement défait. Ce n'est pas si difficile, ce n'est pas si glorieux non plus, c'est juste la seule chose à faire et il ne le regrette pas du tout.
Il l'entend qui hurle au-dessus de lui.
- Non ! Non ! Sorata !
Il sent ses mains qui passent sur son visage et dans ses cheveux, il sent les larmes qui tombent sur ses joues.
- Nee-chan ? Tu pleures ? Tu n'es pas blessée, hein ?
- So…Sorata.
Elle secoue la tête et palpe la blessure, comme si elle pouvait arrêter l'hémorragie. Comme s'il leur restait une échappatoire. Arashi ne s'avoue jamais vaincue.
- Ça va… ça ne fait pas si mal.
Elle a posé sa tête sur ses genoux et il tourne son visage contre son ventre. Il écoute. Alors, alors, il entend quelque chose. Il entend un écho lointain et terrifiant, magnifique, il entend la pulsation d'un cœur minuscule qui bat dans les entrailles de sa femme. Il entend son propre sang qui grandit à l'intérieur d'Arashi et il sait que tout ira bien, en fin de compte. Il sait qu'il ne l'a pas condamnée. Il dit « Arashi » tout doucement et il lui reste le temps de penser à quel point elle sera belle, assise sur le bord de la fenêtre, leur fille entre les bras…
OoO
Kazuki meurt neuf jours avant son quatrième anniversaire, mais elle n'en a aucune idée. Elle est très jeune et elle a été malade si longtemps. Si elle le pouvait, elle se souviendrait peut-être de sa chambre d'hôpital, du lit et des murs blancs, des draps propres, des gentilles infirmières qui se pressaient autour d'elle, des visages diaphanes de ses parents, penchés au-dessus de son sommeil.
Mais elle ne se rappelle rien de tout cela. Derrière ses paupières closes, à travers les fibres de son corps et jusque dans la mémoire de ses os n'est gravée que la douleur infinie, l'interminable souffrance qui a précédé son expiration. De cette douleur et d'elle seule les débris subsistent dans les tissus cérébraux, dans les alvéoles pulmonaires, dans les cellules nerveuses de Nataku. C'est elle qui définit l'imperceptible voile du souvenir, qui conditionne le moindre comportement non conforme aux ordres. C'est la seule trace d'humanité qui lui reste.
- Souffrir, c'est vivre, lui dit Kamui en lui caressant les cheveux. Accroche-toi à ta douleur, Kazuki. Tiens-la bien, parce que tu n'as rien d'autre.
Pourtant, il semble à Nataku que la mémoire de son corps s'éveille par moments. Il lui semble qu'elle dissimule autre chose, un plus grand secret, quelque chose qui ne devrait pas être plongé dans l'oubli. Parfois, il se réveille et il croit voir des draps et des murs blêmes dans l'obscurité, il croit deviner la blancheur de la courbe d'une joue, l'éclat lunaire d'une larme qui roule contre sa peau, le murmure tendre d'une voix qui ne s'adresse qu'à lui. Parfois, il croit presque que son corps se souvient d'avoir été aimé.
Mais la sensation ne dure pas. La chaleur blanche s'estompe et disparaît, les draps et les murs, les sourires et la pâleur de visages connus s'étiolent et Kazuki s'évanouit à nouveau, ne laissant derrière elle que Nataku. Il sait qu'il devrait également partager l'héritage de son père. Après tout, il est tout autant cet homme que sa fille et il n'est ni l'un ni l'autre. Pourtant, c'est Kazuki et elle seule qui se rappelle parfois à son bon souvenir, elle seule qui insinue de sombres pensées de draps propres dans son esprit, des pensées qui filent entre ses doigts comme un rêve récurrent.
- Ne t'en fais pas, lui dit Kamui, un soir, quelques jours à peine avant que Nataku ne meure une seconde fois. Tu finiras par te rappeler.
Nataku meurt soixante-sept jours avant son vingtième anniversaire, mais il n'en a aucune idée. Il est très jeune et il a dormi si longtemps. Pourtant, à l'instant où il sent que ces cellules ont cessé de se renouveler, au moment où il comprend que ses organes et ses membres lui font à nouveau défaut, il se souvient. Il se souvient dune chambre, d'un lit et de murs blancs, de draps propres. Il se souvient de visages exsangues et épuisés par le chagrin et l'espoir.
Il se souvient, alors jusque dans sa chair, d'avoir été aimé.
OoO
De velours, il n'y en a plus guère. La robe de Sora Kishu n'est qu'un lambeau crasseux et verdâtre, bien loin de la délicate couleur d'eau claire qu'elle avait avant qu'Arashi n'ait osé la mettre sur sa fille. Quelle idée, d'ailleurs, quelle idée d'avoir fait porter une aussi jolie, aussi fragile tenue à Sora ? Arashi se souvient de ses premières baskets, atrocement mutilées au bout d'une semaine, de la belle blouse de soie qu'elle avait reçue pour son entrée au collège, des boucles d'oreilles en or qu'elle lui a offertes pour son quatorzième anniversaire. Elle se demande s'il est vraiment utile de continuer à lui donner des parures de prix. Elle se demande même pourquoi elle doit dire à sa fille de s'habiller, quand il est évident qu'elle s'en porterait bien mieux (elle et les finances de sa mère) si elle pouvait tout simplement aller et venir toute nue.
- Désolée, marmonne-t-elle en regardant ses pieds.
- Ta robe de promotion, Sora. Comment, comment as-tu fait ça ?
Arashi n'est même pas en colère. Elle est simplement stupéfaite par l'incroyable potentiel de destruction de sa fille qui, sans aucun pouvoir, sème sur sa route plus de dégâts qu'un tsunami. Une vague d'irritation et de tendresse la submerge soudain.
- Je… On était sur la colline. Et puis Tama a dit qu'il était plus rapide que moi. Mais c'est tellement difficile de courir avec ça, alors…
- Sora, intervient calmement Arashi, Sora tu as dix-huit ans. Pas dix. Tu as dix-huit ans, tu es une fille. Pourquoi faut-il que tu te comportes comme ça ?
Elle secoue feue la robe de promotion.
- C'est un jour important, ma chérie. Les autres filles dansent, boivent et rencontrent les parents de leur petit ami.
Sora éclate de rire.
- Je connais déjà les parents de mon petit ami, maman, et le jour où tu me verras danser sur la musique qu'ils passaient là-dedans, tu peux être sûre que je serais trop vieille pour faire la course.
- Tu es déjà trop vieille.
- Oh, maman… Ecoute, je suis vraiment désolée pour la robe.
Elle passe une main sur sa nuque et son geste crie si fort « Sorata » qu'Arashi tressaille. Juste un tout petit peu.
- Il va falloir que tu grandisses un peu. Tu es presque une femme et si tu veux te marier…
- Kyôgo m'aime comme ça, fait Sora avec un air de défi.
- Tu es trop jeune pour savoir si Kyôgo est l'homme de ta vie, chérie.
- Ah oui ? Je croyais que je me faisais vieille ?
Elle met ses mains sur ses hanches.
- Quel âge tu avais quand tu as rencontré papa ? Maman, quand tu avais mon âge j'avais déjà un an.
- Les circonstances étaient différentes, soupire Arashi.
- Mais tu savais qu'il était l'homme de ta vie, non ? Tu n'avais que seize ans, mais tu savais. Et tu ne t'aies jamais mariée non plus.
Arashi fusille sa fille du regard.
- Je ne traitais pas mes vêtements comme ça. Je ne remets pas en cause tes sentiments pour ce garçon…
- Kyôgo, maman, tu le connais depuis dix ans, tu pourrais l'appeler par son nom.
- … Je voudrais simplement que tu te conduises correctement.
- Comme une fille ?
Elles se regardent et Arashi se sent épuisée.
- Maman. C'est à cause de l'école de police, n'est-ce pas ?
Arashi serre les poings mais ne répond pas.
- Je sais que ça ne te plaît pas. Mais c'est ce que je veux faire.
- Je sais.
Evidemment, c'est ce qu'elle veut faire. Evidemment.
- J'ai envie d'aider, de protéger les gens.
- Je sais, Sora-chan. Mais tu n'imagines pas ce que ça veut dire. Ce que tu peux perdre. Tu ne peux pas sauver tout le monde.
- Je peux essayer ! Réplique-t-elle en tapant du pied. Je ne suis pas comme toi, maman. Je suis une guerrière.
Arashi enfouit son visage dans ses mains, ne sait pas si elle doit rire ou pleurer.
- Pourquoi faut-il que tu ressembles tellement à ton père ? Murmure-t-elle.
Sora se radoucit brusquement.
- Je ne vais pas mourir, dit-elle simplement.
- Certainement pas.
Je ne laisserai personne te faire du malUn long silence plane au-dessus d'elles et, soudain, Arashi pense à la valse de Subaru, au piétinement des morts. Elle entend le violon torturé qui sanglote de plus en plus fort au fond de sa mémoire, si fort qu'elle s'étonne que sa fille ne l'entende pas elle-même. Il y a si longtemps qu'elle ne fait plus danser les fantômes, qu'elle laisse leurs cendres reposer en paix, que la musique est douloureuse, perçante, chargée de secrets et de solitude. Pour la première fois, Arashi souhaiterait ne plus l'entendre.
- Je vais me coucher, Maman. On pourra en reparler.
- Oui, dit-elle tout doucement.
- Bonne nuit.
Sora l'embrasse et elle se sent très âgée tout à coup.
- Ma chérie…
- Oui ?
- Fais-moi plaisir, quand tu iras chez Kyôgo, parle de tout ça avec Fûma.
Les morts rient et applaudissent sur la scène. Sora est folle de Fûma. Et il est de bon conseil. De bon conseil. Arashi a besoin d'un verre.
- Oui, si tu veux. Je lui en parlerai.
- Oh, et pense à dire à Kamui que l'estampe est terminée.
- Oui, maman.
- Bonne nuit, Sora-chan.
Arashi regarde sa fille enlever ses sandales et disparaître dans sa chambre. Elle pense aux baskets, à la jolie blouse de soie, aux boucles d'oreilles en or, à la robe de promotion. A Sorata. Elle se dit qu'après tout, aucun cycle n'est éternel. Sora n'est pas un pion du destin. Elle roule ce qui reste de la robe entre ses mains et la laisse tomber dans la corbeille.
OoO
Kyôgo Mono, au contraire de son petit-fils éponyme et posthume, n'a jamais été épargné par la vie. Particulièrement pas en amour.
Ce soir, il a trouvé Kamui Shiro dans sa maison, comme il a toujours su qu'il le trouverait, un jour où l'autre, à peine conscient, à peine vivant et entouré par l'attention inquiète de ses deux enfants. Il n'en est pas fier, il en a même terriblement honte, mais en voyant cet enfant blessé sous son toit, cet enfant à qui il a malgré lui voué sa vie, sa première impulsion a été de l'arracher aux bras de sa fille et de le jeter dehors pour qu'il meure sur le trottoir et qu'il laisse sa famille en paix.
Il ne l'a pas fait. Il est, avant tout, un homme raisonnable. Il s'est assuré que le médecin venait et il est descendu au temple pour méditer. Il sait que ce n'est pas la faute de ce garçon, il le sait. Il sait aussi que s'il est là aujourd'hui, c'est que sa mère est morte et il ne peut s'empêcher de ressentir cette pointe tranchante et amère de triomphe au fond de son cœur. Il se donne envie de vomir, alors il prie, il prie pour purger la souillure de la colère.
Est-ce que vous ne nous avez pas fait assez de mal ? Toru, tu as détruit mon mariage, tu as tué ma femme et maintenant ton fils va me prendre mes enfants. Ce n'est pas juste.
Oh, non, ce n'est pas juste. Kamui ressemble affreusement à sa mère. Voir Kotori assise près de lui, c'est comme entrevoir à nouveau Saya et Toru, bavardant dans le jardin, totalement oublieuses de son existence.
Tu ne peux pas avoir ma fille. Je te donnerai ma vie, mais pas celle de Kotori. Pas celle de Fûma.
Kyôgo se souvient de son premier amour. C'était une jolie collégienne qui lui avait demandé de l'aide en anglais. Ils avaient beaucoup progressé ensemble. Et puis, il lui avait demandé d'être sa petite amie. Elle avait ri.
Mono, je suis là parce que tu m'aides à travailler.
C'était la première fois qu'il s'était senti trahi.
Il y avait eu une autre fille en dernière année de lycée. Une fille qui l'avait fréquenté pendant plusieurs semaines, qui avait même insisté pour qu'ils fassent l'amour. C'était comme ça qu'elle disait. Quel idiot il avait pu être. Il avait découvert qu'elle cherchait simplement à rendre jaloux son ex-petit ami, un joueur de basket qui conduisait une décapotable. Pathétique. Comment avait-il pu croire qu'une fille pareille pouvait s'intéresser à lui ?
Et puis, il y avait eu Saya. Alors qu'il croyait avoir renoncé, alors qu'il s'était juré que plus aucune femme ne se jouerait de lui, il a sauté à pieds joints dans le tendre piège qu'elle avait tendu. Comme il l'a aimée… Comme il a souffert, encore et encore, sans jamais rien lui dire. Saya l'a dupé, utilisé, trompé plus profondément que n'importe qui et jamais il n'a aimé qui que ce soit autant qu'elle. Pendant dix ans elle lui a été infidèle et elle a abandonné ses enfants par amour pour quelqu'un d'autre.
Par amour pour cette femme, dont l'enfant a maintenant investi sa maison et le cœur de ses propres enfants. Il ne peut rien contre Kamui, il a promis à Saya qu'il serait là, qu'il protégerait l'épée, qu'il veillerait sur le fils de Toru.
Mais il ne le laissera pas blesser ses enfants.
OoO
Parfois, Subaru Suméragi rêve que tout s'est passé différemment.
Il rêve souvent d'Hokuto et presque chaque nuit de Seishirô, mais ces rêves là sont différents. Ça n'arrive que rarement, quand il est vraiment très fatigué et qu'il s'endort sans avoir eu le temps d'égrener son mantra, qui le protège de ce genre de songes. Ou bien quand il est spécialement triste, comme le jour anniversaire de la mort de sa sœur, le soir où il a perdu son œil et qu'il s'est rendu compte que ça ne changeait absolument rien ou bien la fois où Yûto a cassé son violon. Ça n'arrive pas souvent, mais c'est toujours aussi douloureux.
Parfois, Subaru rêve qu'il n'a jamais poursuivi de shiki sur le quai de la gare d'Ikebukuro. Il ne s'est jamais étalé de tout son long sur le bitume et personne n'est venu pour lui porter secours. Dans son rêve, il est rentré chez lui à pieds et il a retrouvé Hokuto à la cuisine. Dans son rêve il est marié, marié à une femme aux cheveux blonds et aux lunettes académiques, au sourire tendre et aux mains fines et blanches. Ils ont un enfant, une petite fille, qui a ses yeux et le rire de sa sœur, sa sœur qui vient leur rendre visite deux fois par semaine avec son mari et ses trois fils (ou bien ses trois filles ?). Dans son rêve, Il est musicien et Hokuto est danseuse. Elle est célèbre dans tout le Japon et elle est tellement belle qu'elle reçoit tous les jours des lettres d'amour par centaines et elle les leur lit le soir, au dîner, et ils rient en l'écoutant. Le rêve se termine très mal. Il ne sait pas pourquoi, vu qu'il commence si bien. Il y a toujours des variations, mais la fin de change jamais. Il rentre à la maison et sa femme et sa fille ont disparu. Il les cherche partout, mais il ne les trouve pas. Il les appelle, mais elles ne répondent pas. Alors le vide commence à se creuser dans sa poitrine, un trou qu'il connaît bien mais qu'il ne peut pas connaître, la douleur immense de la perte, la certitude de la fin. Il descend dans la rue et il court, il court droit devant lui et c'est la nuit, les arbres se mettent à remuer, le parfum des fleurs sature l'air. Il pense qu'il aurait dû savoir, qu'il n'avait aucune chance de toute façon, qu'il ne pouvait pas l'éviter. Il s'arrête, mais il n'est pas essoufflé. Puis il baisse les yeux et il voit le sang sur ses mains.
Il se réveille en hurlant.
Parfois, il rêve qu'il a gagné un pari. Il ne sait plus très bien de quoi il s'agissait, mais ce qui compte c'est qu'il a gagné. Il a le droit d'être heureux. Dans son rêve, il a toujours seize ans, il vit avec Hokuto et Seishirô et il joue du violon. Il y a de vieux souvenirs qu'il croyait avoir oubliés qui remontent à la surface. Une après-midi dans un aquarium, un dîner à la maison et la soupe est brûlée, le soir du nouvel an où il a bu pour la première fois et où il était tellement ivre qu'il a laissé Seishirô l'embrasser. Dans son rêve, Seishirô a perdu son œil dans un accident de voiture alors qu'il emmenait un enfant à l'hôpital. Un garçon qui s'appelait Yuya mais Subaru n'arrive jamais à se rappeler où ils l'ont rencontré. Sans doute un ami d'Hokuto. Pas le sien. Ce n'est pas lui qui a demandé à ce qu'on l'amène aux urgences. Il n'est pas responsable. Le rêve se termine très mal. Seishirô est en colère contre lui, mais il ne comprend pas pourquoi. Ce n'est pas sa faute. Seishirô lui dit que de toute façon il compte s'en aller. Il va épouser Hokuto. Il va l'épouser parce que c'est elle qu'il aime et c'est bien normal, c'est une fille, et elle est plus drôle, plus vive, bien plus intéressante que lui. Subaru essaye de lui dire que non, que ce n'est pas possible parce qu'il a gagné son pari (mais de quoi s'agissait-il déjà ?) et que Seishirô ne peut pas le quitter. Mais ils le quittent tout de même. Et Subaru souhaite qu'il en meure, qu'ils en meurent tous les deux, il veut qu'Hokuto et lui prennent un mauvais virage sur la route du temple et que leur voiture explose en percutant un arbre. C'est ce qui arrive. Il le sait même si personne ne le lui a dit et toute sa haine reflue d'un seul coup.
Il se réveille en pleurant.
Parfois, il rêve qu'il n'est jamais devenu dragon du ciel. Il n'est même pas le chef de la famille Suméragi. C'est Hokuto qui a hérité du titre, comme de raison. Il est libre. Complètement libre. Personne ne lui jamais parlé d'apocalypse, de tremblement de terre, de sceaux ou d'anges et tout cela lui est complètement égal. Dans son rêve, il est assis dans un restaurant, avec Seishirô, et ils parlent de cinéma. C'est drôle parce que Subaru ne va jamais au cinéma, sauf dans ses rêves. Ils mangent un barbecue coréen comme ils s'étaient promis de le faire il y a très longtemps et Seishirô lui tient la main. Le rêve se termine très mal. Ils sortent dans la nuit et Subaru fait remarquer que les étoiles (parfois, il s'agit des arbres ou de la neige) sont vraiment belles et que Seishirô devrait enlever ses lunettes noires pour mieux les voir. Mais il ne veut pas. Subaru insiste. Seishirô lui dit qu'il ne peut pas les voir, de toute façon. Subaru ne comprend pas. Alors, Seishirô retire ses lunettes et Subaru voit que ses yeux ne sont que deux globes blancs et lisses, complètement opaques, parfaitement aveugles. Il recule, il veut s'enfuir, et Seishirô lui sourit et lui dit « C'est parce que je te les ai donnés, tu ne te souviens pas ? »
Il se réveille en haletant.
Et, parfois, Subaru rêve qu'il est mort sur le Rainbow Bridge. Il rêve qu'il se bat contre Seishirô, exactement comme dans la réalité, il peut voir les éclairs, les oiseaux, il sent les flux magiques qui ébranlent son corps. Et puis il voit la main de Seishirô qui se lève pour le frapper et il écarte les bras pour le laisser faire. Et la main traverse sa poitrine, jusqu'au coude, comme un merveilleux soupir. Ce n'est pas douloureux. C'est parfait. Seishirô le tient contre lui pendant qu'il meurt. Il a l'air un peu triste, il lui caresse le visage et il lui répète les mots qu'il lui a dit lorsque la situation était inversée. Et Subaru lui dit « je sais » et il part, tout doucement, silencieusement, il quitte son corps et il emporte le visage de l'homme qu'il aime, son visage inquiet penché au-dessus de lui. Pour la première fois, la rêve se termine bien. Il est mort. Il sait pourtant que le lendemain, il sera bien vivant et qu'il aura encore plus mal, mais pour l'instant, tout va bien.
Il ne se réveille pas.
OoO
Saya Monô n'est pas une véritable yumémi, elle le sait depuis toujours. Elle est issue d'une très ancienne famille, d'une lignée de puissants magiciens et de rêveurs qui l'ont toujours considérée comme une erreur de parcours, une faute de frappe. Elle n'a pas hérité, comme sa mère et ses sœurs, de l'extraordinaire prescience de la famille.
Mais Saya sait qu'elle est plus importante dans le cours du destin que toutes ses parentes réunies. Car elle détient un pouvoir que personne d'autre au monde ne détient. Elle est élue. Elle reconnaît avant tout le monde la femme qui porte l'avenir de la terre et elle sait dès lors qu'elle est destinée à être l'autre moitié de ce destin. La porteuse de l'étoile jumelle. Elle le sait avant Toru, avant tous les Yumémis du Japon, avant les chefs de tous les clans d'onmyoujis. Elle sait aussi qu'elle en mourra très vite, mais ça lui est égal. Elle est unique au monde.
Elle l'est, du moins, avant la naissance de sa fille. Lorsqu'elle met Kotori au monde, quatre mois après la naissance de Kamui, Saya éprouve pour la première fois l'envie irrépressible de s'esquiver. Quand elle serre le bébé contre elle, elle voit soudain, avec une déconcertante clarté, ce que l'avenir lui réserve. Elle a depuis longtemps fait la paix avec sa propre mort. Elle a même appris à accepter celle de Toru. Mais celle de sa fille lui porte un coup terrible.
Kotori lui ressemble. Elle lui ressemble même tant qu'elle pourrait être la réplique exacte de sa mère. Elle la voit jeune fille, affligée de la même beauté pâle et maladive, du même don de précognition (mais plus puissant, bien plus puissant) et de la même fureur amoureuse. Kotori va mourir. Si Saya ne part pas pour la mettre à l'abri, elle va mourir, tout comme elle, bien trop tôt, pour celui ou celle qu'elle aimera.
Saya pleure pour sa fille. Elle pleure parce qu'elle sait qu'elle va rester et que Kotori mourra par sa faute. Elle pleure parce qu'elle n'aime pas sa fille autant qu'elle le devrait, parce que, si elle est prête à mourir pour elle, elle est aussi prête à la laisser mourir pour Toru.
Saya sait qu'elle est un monstre. Elle l'a toujours su. Mais sur ce point et sur ce point seulement, Kotori est différente. Elle ne sacrifiera personne d'autre qu'elle-même. Saya regarde ses enfants, elle les regarde constamment, pour se punir, pour se forcer à les aimer chaque jour un peu plus tout en sachant qu'elle les a tous les deux attachés, de son plein gré, à l'autel sacrificiel. Elle sait ce que le sort demandera de son fils. Elle sait que la terre réclamera le sang de sa fille. Elle l'accepte.
Quel genre de mère peut faire ça ? Quel genre de femme ?
Elle aurait voulu que Kotori vive assez longtemps pour mettre au monde l'enfant de Kamui. L'idée de son sang mélangé à celui de Toru la fait frissonner de bonheur, mais elle sait que ça n'arrivera pas. Sa fille mourra en 1999.
Certaines choses ne peuvent être changées.
Certaines personnes ne veulent pas changer les choses.
OoO
Etre enceinte est un point de repère essentiel dans la vie de Yuzuriha Shiyu. Elle s'en rend compte brusquement, à trente et un ans, au huitième mois de sa troisième grossesse, alors qu'elle est assise devant la fenêtre avec son mari. Ils cherchent un nom à leur future fille.
- Encore une fille, dit-elle pensivement en caressant son ventre, une main posée sur celle de Kusanagi. Tu n'es pas déçu, n'est-ce pas ?
Il la regarde, surpris.
- Non. Bien sûr que non. Pourquoi ? Tu es déçue ?
- Oh, non !
Elle sourit et secoue la tête.
- Moi ça m'est égal. Mais je sais que les hommes, parfois… veulent des fils. Je peux comprendre.
Il l'embrasse sur le sommet du crâne et lui adresse ce regard qui veut dire « Yuzuriha, tu es encore une petite fille, ma chérie. » Il n'a jamais vraiment arrêté de la regarder comme ça et il n'arrêtera sans doute jamais.
- Tu sais que je préfère les filles. Les garçons, c'est de la mauvaise graine.
Elle rit de bon cœur et se balance légèrement sur sa chaise. Elle se sent immensément heureuse et elle réalise alors qu'elle est faite pour porter des enfants. C'est ce qui peut lui arriver de plus beau et, à chaque fois, elle se sent un peu plus complète. C'est un pouvoir mille fois plus grand que celui qu'elle a perdu, c'est une puissance extraordinaire. C'est la vie à l'état pur, la force de l'amour et de la persévérance. C'est le pouvoir de reconstruire. Perdre son inugami a été une rude épreuve, mais Yuzuriha sait qu'elle a découvert quelque chose de plus fantastique encore.
- Que penses-tu de Haruki ? Demande Kusanagi.
- Trop dur.
- Yuma ?
- Trop commun.
- Bon… Fubuki ?
Elle hausse les épaules.
- Je pense qu'on devrait l'appeler Phoebé.
Il se crispe légèrement.
- Yuzuriha…
- Non, vraiment. C'est important, la mémoire.
Quand il la regarde, il y a presque de l'adoration dans ses yeux. Elle pourrait être effrayée mais elle ne l'est pas. Ils ont appelé leur première fille Karen et la seconde Yoko, comme la mère de Yuzuriha. Elle a failli la baptiser Sorata, mais elle s'est ravisée au dernier moment.
- Kamui t'a appelée, dit-il pour changer de sujet.
- Ah oui ? Vraiment ?
Elle est surprise. Kamui appelle rarement. Il a l'air d'avoir peur du téléphone.
- Hm. Je crois que c'était au sujet de l'anniversaire de la fille d'Arashi.
- Oh… Oui, sûrement.
Elle lui tapote la main.
- Tu n'es pas obligé de venir, Kusanagi.
- Je sais. Mais tu aimerais que je vienne, non ?
- Eh bien… Oui. Je sais que c'est difficile, mais…
- Non. Si elle peut le faire, il n'y a pas de raison que je ne puisse pas le faire. C'est juste...
Il se lève et va jusqu'à la fenêtre.
- Je ne suis pas très doué pour… Passer à autre chose. J'aime pas penser à tout ça.
- Me dit l'homme qui a épousé une ennemie jurée, commente-t-elle en souriant.
- Pas jurée par moi, répond-il en lui embrassant la main. C'est juste Kamui… Fûma, se corrige-t-il. C'est compliqué.
Elle soupire et caresse à nouveau son ventre. Elle sent quelque chose.
- Oh oh ! Elle bouge !
Il pose une main sur son ventre et sourit quand le bébé s'agite sous sa paume.
- Bon. Je crois qu'elle a décidé pour nous.
Yuzuriha sourit et songe qu'elle va bientôt mettre au monde un troisième enfant. Personne ne lui fera croire que c'est là un pouvoir ordinaire.
OoO
Keiichi Segawa n'a jamais cru au destin. Il croit aux coïncidences, au hasard, à la chance parfois, au temps aveugle, à la grande roulette russe. Pourtant, quand il croise Kamui Shiro le jour de son trente-deuxième anniversaire devant le mémorial de 1999, il lui semble qu'il existe quelque chose, des rouages secrets, des routes tracées qui se déploient tout autour d'eux et les précipitent les uns contre les autres.
Keiichi est marié depuis quatre ans et il a un fils et une fille, une fille qui vient de fêter ses six mois. Il travaille dans une grande société informatique où il a obtenu un poste bien trop important pour son jeune âge et qui lui rapporte plus d'argent que des cadres presque deux fois plus vieux que lui. Il habite dans la banlieue, dans une grande maison bleue avec des arbres et un chien. Il est heureux et il aime sa femme. Elle travaille à l'ambassade, mais elle a pris un an de congé pour s'occuper de leur fille, parce que c'est une femme comme ça, douce et dévouée et merveilleuse avec ses enfants. Une très belle femme avec des cheveux noirs et des yeux bleus, les plus jolis qu'il ait vu.
Ceux de Shiro mis à part, bien sûr. Quand Keiichi le voit devant le mémorial, il est frappé par l'étrange ressemblance avec Yoshimi, mais c'est probablement juste le hasard.
- Shiro ?
Shiro le regarde, il lève sur lui ses yeux bouleversés avec surprise. Le cœur de Keiichi martèle la peau de sa poitrine. Sans raison, il se rappelle du bruit que faisait le cœur de Shiro contre le sien et la façon dont ses lèvres pliaient contre les siennes. Il pense aux longues heures qu'il a passé devant le monument aux morts en y cherchant son nom. Voilà quinze ans qu'il se rend au mémorial et qu'il balaye les dizaines de milliers de noms, glacé par la perspective d'y découvrir un jour celui de Kamui.
- Keiichi ? Demande Shiro avec circonspection, comme s'il pouvait s'agir de quelqu'un d'autre.
- Tu… Tu n'es pas mort, dit Keiichi avec cette voix puissante, celle qu'il n'utilise plus depuis des années.
- Toi non plus, dit Shiro, presque comme une accusation.
Ils se regardent un moment sans parler, ils jaugent en silence les années qui les séparent. Shiro a si peu changé qu'il pourrait encore passer pour un jeune étudiant. Il y a quelque chose de plus serein sur son visage, quelque chose de lisse qui métamorphose ses traits sans les changer. Il a l'air heureux.
- Je… Commence Shiro, le regard toujours fuyant. Après le nouvel an, je ne t'ai pas trouvé. J'ai cru…
- Je sais. J'étais à Osaka.
C'est vrai. Il était à Osaka. Il était parti pour ne plus penser à Shiro et puis il y avait eu le grand séisme et l'incendie de Shinjuku et quand il avait enfin pu revenir, plus de Shiro nulle part. Il était parti pour ne plus penser à lui et il n'avait fait que ça pendant six ans.
- Après je suis parti à Okinawa, continue Shiro. Nous sommes revenus il y a cinq ans. C'est la première fois que je viens ici.
Keiichi passe la main dans ses cheveux.
- Je n'arrive pas à y croire, fait-il sourdement. Je t'ai cherché pendant des années.
Shiro le regarde, les yeux écarquillés et il ouvre la bouche, puis la referme.
- Je suis désolé, dit-il tout doucement et Keiichi se demande s'il parle de toutes ses vaines recherches ou bien du reste, de Yoshimi, de la deuxième partie du nous dont Shiro a parlé. Keiichi est désolé lui aussi. Tellement désolé. Désolé de se souvenir à quel point ce garçon a compté pour lui, désolé d'avoir arrêté de chercher, désolé d'être désolé d'avoir une femme et deux enfants. Bon dieu. Comme il voudrait ne pas avoir de Yoshimi et comme il voudrait ne plus jamais, jamais penser ce qu'il vient de penser. Comme il voudrait ne pas avoir à se demander quel genre de monstre il est quand il se rend compte qu'il choisirait certainement Shiro s'il pouvait faire ce choix.
Heureusement, il ne peut pas. Il n'a pas besoin de faire face à tout ça.
- Oui, dit Keiichi, et il sourit. Tu es vivant. C'est incroyable.
Il a envie de prendre Shiro dans ses bras et il sent que le désir est partagé, mais aucun d'eux ne fait un geste.
- Incroyable, répète Shiro. Si… Si j'avais su, je…
- Je sais. Ça n'a plus d'importance maintenant.
Ils se taisent un instant.
- Tu travailles dans une firme ? Demande Shiro en désignant la mallette de Keiichi.
- Oh… (il regarde aussi la mallette et il la déteste) Oui. Au service informatique. Et toi ? Tu… Tu travailles ici aussi ?
- Oui. Aux archives du consulat.
Il hausse les épaules et sourit.
- Tu es…
Keiichi veut dire « marié », mais peut-être que la question est étrange, compte tenu de ce qu'il sait de Kamui. Peut-être que celui-ci pense la même chose.
- Tu es avec quelqu'un ? Finit-il par demander et la question a quelque chose de pitoyable.
- Oui, dit Shiro. Et j'ai un fils.
Il regarde Keiichi.
- Adoptif, ajoute-t-il, pour clarifier les choses.
- Oh. Moi aussi j'ai un fils. Et une petite fille. Je suis marié depuis quatre ans. Elle s'appelle Yoshimi.
Et elle a des cheveux et des yeux comme les tiens.
- Oh.
Shiro baisse les yeux.
- Et ton… Ton compagnon ?
- Fûma ? Fait-il comme si le nom pouvait signifier quelque chose pour Keiichi. C'est… un ami d'enfance. Je l'ai retrouvé juste après le grand séisme.
Les entrailles de Keiichi se tordent douloureusement. Où était-il, lui ? Pourquoi n'était-il pas celui que Shiro avait retrouvé dans les décombres ?
- Je vois, dit-il misérablement.
- Il faut… Que j'aille chercher mon fils, murmure Shiro. Keiichi est-ce que…
Il s'arrête une seconde, regarde par-dessus son épaule.
- Est-ce que je peux te revoir ? Finit Keiichi.
- Oui. Oui.
Shiro sourit, puis, sans prévenir, il se hisse sur la pointe des pieds et l'embrasse sur la joue.
- A bientôt.
Keiichi regarde Shiro qui s'éloigne et il sait qu'il ne va pas le revoir de sitôt. Ils n'ont même pas échangé de numéros de téléphone. Ils n'iront pas prendre de café ensemble. Mais ils se retrouveront. Il en est sûr à présent, aussi sûr que pendant les six années qu'il a passé à le chercher, il est absolument certain qu'un jour ou l'autre, ils se reverront.
Pour la première fois, Keiichi croit à sa destinée.
OoO
Jamais Kamui Shiro n'aurait pensé vivre pour voir son quarantième anniversaire.
Lorsqu'il y pense, il se rend compte que, même avant l'année 1999, avant que sa mère ne lui demande d'aller mourir comme le reste des membres de sa famille pour protéger les autres, il n'a jamais songé qu'il était possible de vivre aussi vieux. Il y a eu vingt-quatre anniversaires depuis que le monde n'a pas été détruit. Il a quarante ans depuis dix-sept jours. Aujourd'hui, ces souvenirs sont tellement lointains qu'ils lui paraissent étranges, et il serait tenté de s'interroger sur sa propre mémoire si son fils n'épousait pas ce matin la fille d'Arashi et de Sorata.
Kamui se lève très tôt, il n'est même pas six heures, et il traverse la maison sans la moindre intention d'aller où que ce soit. Il s'arrête devant la fenêtre de la cuisine. Le mois de juin commence et les cerisiers sont encore en fleurs, quoique les pétales alourdis aient entamé leur chute inexorable. Il ne s'est jamais fait aux cerisiers, ni au violon, mais il respecte et admire l'attachement que leur porte Arashi.
Aujourd'hui, Kyôgo se marie. Il n'a que vingt et un ans et Kamui le trouve terriblement jeune, mais bien sûr il ne peut pas le faire valoir. Il est avec Fûma depuis ses seize ans et ils ont adopté Kyôgo quand lui-même en avait vingt-deux. Kamui aime Sora parce qu'il ne peut pas faire autrement. C'est impossible. Pourtant, il a longtemps espéré que les deux jeunes gens finiraient par se séparer. Il sait que ça n'arrivera pas, parce que Sora ressemble trop à ses parents, tout comme Kyôgo lui ressemble. Plus à lui qu'à Fûma, curieusement, malheureusement, parce que Kamui ne peut souhaiter à personne d'être comme lui. Il se demande s'il aurait pu être davantage comme son fils si les choses avaient été différentes. Il se demande comment elles peuvent être comme elles sont aujourd'hui, comment il est possible que tout ait tourné de cette manière.
- Tu es déjà debout ?
Fûma entre dans la pièce et essaye de mettre ses lunettes, mais rate son nez deux fois et manque de s'éborgner. Kamui sourit, les lui prend des mains et les lui met délicatement. Il effleure les cheveux qui commencent à grisonner au-dessus des oreilles. Il s'étonne souvent que les siens restent aussi noirs. Contrairement à l'avis général, Kamui ne considère pas sa mystérieuse jouvence comme une bénédiction. Il voudrait pouvoir se regarder dans un miroir et y voir enfin l'homme qu'il est devenu et pas le garçon qu'il était. Il n'a plus besoin de s'en souvenir.
- J'ai eu du mal à dormir, s'excuse-t-il.
- Je sais, tu n'arrêtais pas de bouger.
- Désolé.
- C'est pas grave. J'ai eu du mal à dormir aussi.
Il embrasse Kamui sur la tempe et se penche par-dessus lui pour allumer la cafetière.
- Yuzuriha a appelé hier soir, dit-il en ouvrant la fenêtre.
Le lourd parfum des fleurs de cerisier étouffe Kamui, mais Fûma ne semble pas s'en rendre compte.
- Elle viendra avec son mari, mais ses filles ne peuvent pas être là.
Kamui s'est toujours bien entendu avec Kusanagi, peut-être parce qu'il ne l'avait pas rencontré avant, mais il est soulagé qu'elle ne vienne pas avec toute sa famille. Ses filles sont charmantes, pourtant, mais il n'a pas besoin de rendre les choses plus difficiles qu'elles ne le sont déjà.
- Bon, dit-il simplement. Tu as parlé avec le traiteur ?
- Onze heures, répond Fûma en sortant deux tasses du placard. Mais il faut que je rappelle tout à l'heure. Oh...
- Quoi ?
Kamui s'appuie contre l'évier pour le regarder. Fûma a un air très surpris.
- Notre fils se marie.
- Oui, fait tout doucement Kamui.
- J'aurais voulu que ma mère soit là pour voir ça, ajoute pensivement Fûma. Et Kotori.
- Oui, répète Kamui qui ne ressent plus de culpabilité depuis longtemps, mais une tristesse lancinante et fade.
Le sujet garde tout de même un arrière goût de tabou depuis une violente dispute il y a presque vingt ans.
Je ne suis pas Kotori, Kamui ! Peut-être que c'est avec elle que tu aurais voulu être, mais tu es avec moi !
Je te retourne la remarque, Fûma ! Je ne suis pas Kotori. Elle est morte et il ne reste que moi. Tu peux vivre avec ça ?
Il ne veut vraiment pas penser à la perfidie de ses propres mots.
- Et mon père bien sûr, continue Fûma, mais il n'aimait pas beaucoup les mariages.
- Pourquoi ? Demande Kamui avec étonnement.
- Je ne pense pas que le sien ait été très heureux, répond Fûma en haussant les épaules. Mais j'étais un peu jeune pour m'en souvenir clairement.
Kamui se demande si sa mère était la raison du malheur de son beau-père posthume. Il n'a jamais osé demander à Toru, mais il a toujours eu l'impression que Saya n'était pas qu'une amie. Elle n'a plus jamais été la même après sa mort et il lui a souvent semblé que Kyôgo Mono était mal à l'aise en sa présence. Il a toujours beaucoup ressemblé à sa mère.
Tel mère tel fils, songe-t-il en pensant à elle et lui, en pensant à Saya et Fûma. Certaines erreurs sont peut-être faites pour être commises à nouveau. Il regarde Fûma et il aime penser que, pour cela au moins, il ne s'est pas trompé.
- Tu devrais peut-être te recoucher, dit Fûma en servant le café. Si tu t'endors pendant le discours, Satoshi-san te le reprochera jusqu'à la fin de tes jours.
Satoshi-san, la vieille institutrice de Kyôgo a toujours considéré qu'un garçon devait avoir une mère et que si ses parents n'avait pas assez de jugeote pour lui en trouver une, elle s'en chargerait elle-même. Elle a tenu à mettre son nez dans les moindres phases de l'organisation du mariage.
- Je ne suis pas fatigué.
Ils s'asseyent en silence et demeurent un long moment sans parler. Kamui n'a même pas envie de son café, mais quand Fûma pose une main sur la sienne, sans même y penser, il se sent bien mieux.
Kyôgo apparaît deux heures plus tard, les cheveux ébouriffés et les yeux hagards (comment il a pu hériter de ces deux attributs alors qu'il n'est pas biologiquement son fils est un mystère insoluble aux yeux de Kamui).
- Il fallait me réveiller ! Proteste-t-il. Il est huit heures et demi !
- Ce qui te donne trois heures pour te préparer, répond calmement Fûma.
- Papa, il faut que je vérifie tout ce que Tama a fait.
- Sora s'en charge, intervient Kamui en rechargeant la machine à café. Inquiète-toi de ton témoin, Kyôgo.
- Je ne suis pas inquiet pour Maki. Elle sait ce qu'elle fait. On ne peut pas confier des responsabilités à n'importe qui pour organiser son mariage.
- Tu expliqueras ça à ta femme, réplique Fûma en riant.
- J'ai déjà essayé.
- Tu as pris ton costume au pressing ? Demande Kamui qui a l'impression d'être encore plus à cran que son fils.
- Oui, papa. Et les chaussures aussi.
- Hm. Et la voiture ?
- Chez Maki.
- Tu as pu régler la question de l'estrade ?
- Ça, c'est Tama qui doit s'en charger, ce qui veut dire que j'aurais dû être prêt à aller régler le problème moi-même il y a au moins une heure.
- Arrêtez de vous monter la tête, fait Fûma, comme s'il s'adressait à deux enfants turbulents. Kyôgo, va te changer et on verra ce problème d'estrade après. Kamui, on va s'occuper de rappeler le traiteur.
Kamui est infiniment reconnaissant pour le pragmatisme de Fûma. S'il n'était pas là, Kyôgo et lui passeraient leur temps dans un état de panique perpétuelle. Il se demande pourquoi, après avoir été si longtemps livré à lui-même dans sa jeunesse, il est devenu si dépendant de l'attention et de l'amour des autres. Quelle pitié, quand il pense (mais il n'y pense plus très souvent) qu'on lui a demandé de sauver l'humanité. Le passé a toujours quelque chose de particulièrement curieux.
- Midi ! Crie Kyôgo d'une voix plus aiguë qu'à l'ordinaire (encore un trait hérité de Kamui. Ils ont tendance à oublier qu'ils ont mué il y a des années dès que la pression devient trop forte. Kamui est navré pour Kyôgo). Dites-lui d'être là-bas à midi !
- Ne t'inquiète pas, lance Fûma en soupirant. Bon, je prends le traiteur, tu peux appeler Arashi, voir où elles en sont et si l'estrade est toujours à l'ordre du jour ?
- D'accord, répond-il docilement, parce qu'il a toujours préféré qu'on lui donne les directives, même quand il prétend s'en offusquer.
Il compose le numéro sans même réfléchir. Il le connaît par cœur depuis des années.
- Allô ?
La voix d'Arashi est tendue comme une corde. Une corde de violon.
- C'est moi. Comment ça se passe ?
Elle pousse un soupir.
- Nous essuyons la seconde catastrophe de la matinée. Elle ne trouve pas son obi.
La voix Sora s'élève derrière sa mère.
- Maman ! Je n'arrive pas à la fermer !
- Je suis au téléphone, répond calmement Arashi qui a toujours la tête froide.
- Avec qui ?
Sora hurle plus qu'elle ne parle et Kamui pourrait aussi bien être en ligne avec elle.
- Avec Kamui, ma chérie. Tu as regardé dans la buanderie ?
- Kamui ? Il y a un problème ?
- Sora-chan…
- Passe-le moi !
Kamui entend la jeune fille arracher le téléphone à sa mère.
- Kamui-san ? Qu'est-ce qu'il y a ? Il s'est passé quelque chose ?
- Bonjour Sora-chan. Tout va bien, ne t'inquiète pas. Kyôgo voulait savoir si tu avais pu régler le problème de l'estrade.
- Ah, oui ! Tama s'en occupe.
- Vraiment ?
Kamui aime bien Tama, qui a été l'ami de son fils depuis son arrivée à Tokyo quand tous les autres enfants restaient à l'écart de leur drôle de famille. Son affection ne va toutefois pas jusqu'à la confiance.
- Oui, oui, ne t'en fais pas, maman a tout vérifié. Mais il n'y a pas de problème, hein ?
Elle rit nerveusement et il la voit parfaitement passer sa main sur sa nuque et ébouriffer ses cheveux. Sorata faisait exactement la même chose.
- Aucun. Tu as regardé sous ton lit ?
- Quoi ?
- Pour l'obi.
- Oh… Pas encore. Je vais aller voir. A tout à l'heure !
- A tout à l'heure.
Arashi récupère le combiné.
- C'est comme ça depuis deux jours, dit-elle simplement.
- Ici aussi, répond-il en souriant.
Subitement, il pense que ses petits-enfants seront aussi ceux d'Arashi. Et ceux de Sorata. Pour la première fois, il se rend compte que ça lui fait plaisir.
- Les chaises sont prêtes, les tables arrivent à onze heures là-bas. Je me suis arrangée pour la grande salle.
- Et pour l'estrade ?
- Tout va bien, a priori. Le maire n'a qu'un autre mariage aujourd'hui, on peut éventuellement se permettre un peu de retard.
- Bon.
- Je l'ai trouvé maman ! Il était sous le lit !
Nouveau soupir d'Arashi.
- Je te retrouve dans deux heures, Kamui. Normalement.
***
De l'avis de Kamui, le problème de l'estrade n'est pas réglé.
Il sent qu'il va se mettre à paniquer et il ne sait pas quoi faire. Il a besoin de supervision rapidement. Kyôgo est au téléphone, visiblement avec Tama, et sa voix d'ordinaire si mesurée enfle de plus en plus au fur et à mesure de sa conversation. Kamui ferme les yeux.
- Je m'en fiche, Maman !
La voix tonitruante de Sora s'élève tout à coup dans la salle. La réponse d'Arashi est inaudible, mais elle n'a pas l'air contente.
- Personne ne va le remarquer, continue la jeune fille en s'avançant dans leur direction. C'est un minuscule accroc.
Arashi rejette ses cheveux en arrière et pince les lèvres. Elle est toujours aussi belle, bien qu'elle n'ait pas été épargnée par le temps comme lui-même. Les marques des vingt trois dernières années se sont délicatement déposées au coin de ses yeux et de ses lèvres, elles ont creusé le galbe de ses joues et légèrement terni l'albâtre de sa peau. Ses cheveux sont toujours aussi noirs, aussi brillants et aussi extraordinairement raides à côté de la crinière de sa fille. Kamui sait qu'on l'a demandée trois fois en mariage. Elle est toujours célibataire et maintenant que ses toiles ont acquis une renommée nationale, elle est sûre de n'avoir jamais besoin d'un mari pour l'entretenir.
- Shiro ! Hurle Keiichi qui vient d'entrer dans la salle. Shiro !
Il fait de grands signes de la main, comme si Kamui risquait de ne pas le remarquer. Yoshimi sourit timidement et s'accroche à son bras, comme elle le fait toujours en présence de Kamui, consciemment ou pas.
- Eh bien ! Lance Keiichi en lui tapant affectueusement sur l'épaule. Cette estrade est un peu bizarre non ?
Kamui inspire.
Sora traverse la salle et embrasse Kyôgo qui est toujours au téléphone. Il rougit et murmure quelque chose que Kamui n'entend pas. Arashi se dirige vers lui. Elle porte une tenue de cérémonie traditionnelle que plus aucune femme n'arbore depuis des années, un kimono de lin blanc orné de fils de soie bleus et noué par une délicate ceinture de satin. Les motifs sont d'Isé, mais il n'est pas capable de les reconnaître.
- Bien, dit-elle, toujours tendue. J'ai réussi à l'amener ici sans qu'elle ne réduise ses habits en pièces.
- L'estrade, indique Kamui, n'est pas tout à fait comme prévu.
- Je sais. Il va falloir faire avec, ils n'avaient pas le temps de recommencer.
Kamui se passe la main sur le visage.
- Tu sais, dit Arashi sur le ton de la conversation, si je n'avais pas vu l'apocalypse d'aussi près, j'aurais dit que ça ressemblait à ça.
- Oui, acquiesce-t-il. Moi aussi.
Ils regardent leurs enfants qui s'affairent l'un sur l'autre pendant quelques instants, puis Arashi ouvre son sac et en sort un petit paquet de soie.
- Qu'est-ce que c'est ? Demande-t-il.
- C'est un porte-bonheur pour Sora.
C'est une chaîne d'or blanc au bout de laquelle se balance un éclat de cristal bleu.
- Il était à la sœur de Subaru, ajoute-t-elle doucement.
Kamui la regarde.
- De Subaru ?
- Oui. Il m'a dit de le lui donner le jour de son mariage.
Ils se taisent un instant.
- Il te manque beaucoup, n'est-ce pas ?
- Sora ne serait pas là sans lui. Moi non plus. Oui, il me manque. Pas à toi ?
- Si.
Subaru est sans doute la personne qui lui manque le plus, parce qu'il s'est très longtemps interdit de penser à Kotori, jusqu'à ce que son souvenir se soit tellement émoussé qu'il peut aujourd'hui le manipuler sans s'entailler les mains. Il rend grâce au Ciel que la mémoire de Fûma soit si infidèle. Oui, il aurait vraiment aimé voir Subaru au mariage de son fils, silencieux et surpris, comme toujours, que tous ces gens évoluent autour de lui, lui adressent la parole. Il songe malgré tout que, même dans ses élans les plus égoïstes, il n'a jamais souhaité que Subaru ait survécu. Jamais il n'aurait pu être aussi cruel.
Fûma fait son apparition à ce moment là, impeccable et décontracté, comme si rien ne pouvait entamer son impassibilité.
- Je suis désolé pour l'estrade, dit-il avec un sourire contrit. Mais je pense qu'on va pouvoir se débrouiller.
- Sans aucun doute, répond Arashi en s'inclinant. Ils n'ont même pas remarqué.
- Je crois que tout le reste est sous contrôle.
- Bien sûr ! Vous vous inquiétez beaucoup trop tous les deux !
Sora se faufile entre eux, frappe dans ses mains et sourit, éblouissante. Elle n'est pas aussi belle qu'Arashi, mais elle dégage quelque chose d'infiniment plus séduisant : Le bonheur. Kamui pense à Sorata avec un pincement au cœur et entrevoit à quel point la vie d'Arashi doit être difficile. Ils ne se sont pas facilité la tâche, mais ils s'en sont plutôt bien sortis, tous les deux. Il a longtemps cru que la présence de cette femme dans sa vie menaçait ce qu'il avait réussi à construire à l'encontre de toute logique, mais il s'est trompé. Partager un secret, plus que ça, partager un passé est bien plus aisé que de porter seul la responsabilité du silence. Il n'aurait pas réussi sans elle.
- Bonjour, Sora-chan, dit Fûma en se penchant pour l'embrasser. Tu es rayonnante.
- Merci, papa, répond-elle le plus naturellement du monde.
Fûma rit, mais Kamui sent ses muscles se crisper. Du coin de l'œil, il a vu Arashi tressaillir. Elle ne dit rien. Elle tente de sourire aussi. Il voudrait lui prendre la main pour lui signifier qu'il sait à quel point entendre sa fille appeler Fûma de cette façon est difficile pour elle. Il ne le fait pas. C'est la seule chose dont ils ne parlent jamais.
- Sora-chan ! Kyôgo-kun !
Yuzuriha arrive, comme toujours, comme un ange tombé du ciel.
- Yuzuriha-san ! S'écrie Sora avec un réel plaisir. Et Kusanagi-san !
Yuzuriha trottine vers eux et prend les deux jeunes mariés et leurs parents dans ses bras. Elle s'est toujours sentie particulièrement à l'aise en présence de Fûma et Kamui lui en est très reconnaissant.
- Sora, tu es de plus en plus jolie, ma chérie. Oh, est-ce que je dois t'appeler « officier Kishu », maintenant ?
- Le concours est en octobre, répond Sora avec un air faussement détaché. Mais dans quelques années je vous obligerai tous à m'appeler inspecteur !
Yuzuriha et Fûma éclatent de rire. Kamui sourit et Arashi se force à nouveau.
- Kyôgo-kun, déclare Yuzuriha avec appréciation, tu portes mieux le costume que ton père…
Elle montre Kamui du doigt avec un clin d'œil et il ne lui en veut pas, il a toujours eu l'air ridicule habillé comme un homme de qualité. Yuzuriha porte une jolie robe blanche et ses cheveux sont tressés depuis le sommet de son crâne jusqu'à sa taille. Kusanagi leur tend une main un peu maladroite, clairement mal à l'aise en présence de tant de monde. Ses cheveux sont maintenant entièrement gris, mais il a gardé une forme olympique.
- Bonjour, dit-il, le regard fuyant, son accent populaire soudain très marqué.
- Bonjour, fait Fûma en lui serrant chaleureusement la main.
Kusanagi le gratifie d'un regard suspicieux et d'un sourire crispé. Il ne s'y fait pas.
- Fûma, appelle Arashi avec un petit geste de la main. Je peux te parler un instant ?
Avec son élégance naturelle, elle dissout immédiatement la tension qui commence à s'installer.
- Oui, bien sûr.
Ils s'éloignent en direction du buffet.
- Shiro-san !
Kiriko Satoshi se dandine dans leur direction, un air réprobateur à peine masqué par ses gigantesques lunettes.
- Satoshi-san, répond Kamui sans essayer de dissimuler son agacement.
- Dites-moi, l'estrade est un peu bizarre, non ?
- Ne vous en faites pas. Vous avez vu Kyôgo ?
L'habile réorientation de la vieille femme est un succès. Elle pousse un petit cri, comme une souris qu'on écrase et se dirige vers les jeunes mariés qui se tiennent maintenant à l'écart.
- C'est un beau mariage, commente Yuzuriha en attirant Kamui vers le coin opposé de la pièce.
- Précipité, répond-il. Je pense qu'ils sont…
Il fait un vague geste de la main.
- Quoi ? Demande Yuzuriha, sceptique. Trop jeunes ?
Kamui hausse les épaules.
- Oh, Kamui-kun… Regarde-nous. Toi, moi, Arashi… Ne sois pas ridicule.
- Ce n'est pas la même chose.
- Mais si !
Elle sourit..
- C'est toujours dur de laisser partir ses enfants, mais ils savent ce qu'ils font.
- Ton aînée n'a que quinze ans, réplique-t-il, vexé. Tu verras quand elle voudra se marier.
- Tu sais, j'étais plus jeune que ça quand j'ai rencontré Kusanagi.
- Tu ne l'as pas épousé tout de suite.
- Eux non plus, que je sache. Arrête de faire la grimace !
- Pardon.
Elle lui tapote la joue avec une sorte de nostalgie.
- Les choses s'arrangent, Kamui. Tu es heureux, n'est-ce pas ?
- Je… Oui. Oui.
- Tu vois ? Ton fils a fait un bon choix.
- Je sais.
- C'est fou, tu ne trouves pas, à quel point Sora…
- Oui. C'est très curieux.
Un instant, un fantôme se joint à eux, accoudé au bar, les cheveux dans les yeux et le sourire aux lèvres. Il les regarde et regarde sa fille, il regarde sa femme et, pendant quelques secondes, il semble presque à Kamui qu'il est bien dans cette salle, qu'il ne les a jamais vraiment quittés. Yuzuriha regarde elle-aussi le coin du bar avec surprise, puis elle sourit et hausse les épaules. Ils regardent en silence le jeune couple qui embrasse la foule qui se presse dans leur direction.
Vers midi, Kamui, Fûma et Arashi s'assoient au premier rang pour assister à l'échange des vœux de leurs enfants. Kamui s'est promis qu'il ne pleurerait pas, mais ce n'est pas aussi facile qu'il le croyait. Il serre la main de Fûma pendant que leur fils se marie et il se demande s'il sera un jour capable de la lâcher.
A midi et demi, un visiteur inattendu apparaît.
Il n'y a pas vraiment d'instant de stupéfaction, pas de roulements de tambour. Juste un homme aux cheveux blancs et à l'air débonnaire qui traverse lentement la salle en regardant autour de lui avec étonnement. Kamui demeure longtemps immobile, un verre à la main, tandis qu'Aoki se fraye un chemin jusqu'à lui. Il s'arrête à quelques pas et l'observe avec circonspection. Ils ne se sont pas vus depuis vingt-trois ans.
- Bonjour, Kamui-kun, dit-il d'une voix douce et rauque de velours usé.
- Bonjour, dit-il, parce qu'il ne voit pas quoi dire d'autre.
Aoki a beaucoup vieilli.
- Arashi m'a envoyé un faire-part.
- Je sais. Je ne pensais pas que vous viendriez.
- Moi non plus. Mais…
Il sourit timidement.
- Mon épouse est décédée il y a des années. Ma fille est mariée et mon fils part à l'université cette année.
Il se sert un verre de punch. Kamui ne sait toujours pas quoi dire.
- J'ai beaucoup pensé à vous, pendant tout ce temps. Mais je n'ai jamais pu me résoudre à venir. Cette vie après… après tout ça. J'ai pensé que c'était impossible. Mais c'est faux, n'est-ce pas ? Ton fils, la fille d'Arashi… D'abord je me suis dit : « c'est le destin ». Mais c'était faux aussi.
Il regarde Kamui avec une gravité indéfinissable.
- Ce n'est pas le destin. C'est simplement la vie.
Kamui veut dire « je suis désolé », mais il dit :
- Je suis content que vous soyez là.
- Moi aussi. C'est drôle, non ?
Il regarde la salle avec un air surpris et heureux.
- Nous sommes tous là.
Kamui regarde lui aussi. Il regarde et tout à coup, il voit. Yuzuriha discute avec Satoshi-san en faisant de grands gestes et Kusanagi, silencieux à ses côtés, la regarde avec une sorte d'émerveillement. Il y a Fûma, appuyé contre la fenêtre qui parle à Arashi, qui lui montre quelque chose dans le jardin qu'elle regarde attentivement en acquiesçant, l'ombre d'un sourire sur son visage sévère. Il y a Keiichi qui danse avec sa femme. Il y a Aoki avec ses cheveux blancs et son costume d'un autre temps et lui, si étrangement inchangé, devant l'estrade avec laquelle ils se sont finalement débrouillés.
Et puis surtout, surtout, il y a tous les autres. Il entend l'appel des musiciens et l'orchestre s'installe. Les violonistes soufflent sur leurs doigts et s'arment de leurs instruments. Kamui balaye la grande salle du regard et Yuzuriha, Kusanagi, Fûma, Arashi lèvent la tête. Les violons vibrent alors, brisent la clameur badine de la foule et la valse commence. La valse n°2 de Chostakovitch, qui se met à couler autour d'eux, qui remplit avec une tranchante douceur les espaces laissés vides, se répand sous les pieds des invités oublieux. La valse des morts. A cet instant, Kamui est certain qu'ils peuvent tous les voir, même s'ils ne le savent pas. Ils peuvent les voir ramenés par le souvenir inexorable des notes qui s'enchaînent et s'enroulent, qui tissent un soyeux cocon de couleurs et de mémoires mélangées. Ils reviennent, pour la toute dernière fois, pour danser avec la vie des autres.
Il voit Sorata qui s'éloigne du bar pour rejoindre la piste en souriant, qui marche vers Arashi comme s'il pouvait l'inviter à danser. Il voit Karen, un instant, tourbillonner à travers la salle comme un feu follet, il voit Subaru, près de l'orchestre, avec sa cigarette et son air absent, légèrement brouillé par un écran de fumée, Saïki, toujours timide et renfrogné. Il voit Kotori et Toru et Saya assises au fond de la salle qui le regardent et lui sourient, qui hochent la tête. Il voit même Tokiko et Mono-san qui ont entamé une danse, insoucieux des vivants qui se déploient autour d'eux.
Il lui semble même entrevoir ceux qu'il ne regrette pas, mais que d'autres mémoires entretiennent, il les devine derrière les couples qui envahissent lentement la piste. Yûto Kigai et sa petite amie qui parlait aux machines, Kanoé, la sœur d'Hinoto et le Sakurazukamori qui marche avec nonchalance entre les danseurs, le sourire aux lèvres.
Ils sont là. Ils sont tous là ce matin, en ce jour où le monde n'est pas détruit et où la vie continue, recommence, ils rendent une ultime visite à ceux qui restent pour reconstruire, à ceux qu'ils ont laissés derrière. Oui, il lui semble à cet instant que ce sont les revenants qui les convoquent cette fois, les spectres familiers qui descendent leur dire adieu, qui les libèrent pour de bon. Enfin.
Le passé étincelle, crépite, se consume au milieu des vivants, grandiose, extraordinaire, insoupçonné dans le grand secret des enfants du monde nouveau. Et Kamui sait alors qu'ils sont tous en paix, finalement.
Il sourit et les autres font de même tout autour.
- C'est vrai, murmure-t-il. C'est vrai. Nous sommes tous là.
Une des grandes fenêtres s'ouvre alors à la volée et un puissant coup de vent s'engouffre dans la salle, soulevant les sages cheveux d'Arashi et emportant le voile de Sora.
- Oh, fait-elle en regardant dehors, ou dans l'encadrement de la fenêtre, comme si elle y voyait tout à coup quelque chose que personne d'autre ne soupçonnait. Oh !
- Qu'est-ce que c'est ? Demande Fûma qui est soudain aux côtés de Kamui.
Il regarde autour de lui et il sait que les morts sont partis.
Ils sont partis avec le vent, emportés par la bourrasque et il ne reste dans l'air qu'une odeur de solitude et d'amour, de repos, de souvenirs paisiblement vieillis. Un écho de visages dispersés.
Kamui se tourne vers les jeunes mariés qui se tiennent la main, toujours tournés vers la fenêtre.
- C'est terminé, répond-il en souriant.
Et, enfin, tout peut commencer.
FIN
C'est donc fait. Curieusement, parce que ça fait tout de même presque douze ans que je fais mumuse avec l'écriture, c'est la première fois que j'achève vraiment une œuvre, nouvelles et recueils mis à part, bien sûr. Donc, j'ai passé du temps à me demander ce que j'allais écrire, pour, hein, clore la question. Un truc, genre, percutant.
Finalement je suis moins douée que je ne le pensais, ou peut-être juste plus émotive, et on va dire que c'est ça, je crois que ça vaut mieux. Le fait est… Je ne sais pas quoi dire de plus (et vous pouvez demander aux gens qui me connaissent, hein, ça n'arrive pas souvent !)
A part… Wah, heureusement que vous étiez là. Je sais qu'il y en a sûrement qui ont largué les amarres il y a longtemps, et puis il y en a qui n'ont juste pas aimé. On peut plaire à tout le monde, hein, mais merci d'être passés. Et puis il y a vous, et j'aimerais pouvoir vous dire quand même à quel point c'est important pour moi que vous soyez toujours là.
Voilà.
Merci, quoi.
