Avertissement : Marcia et Atalante se rendent dans un lupanar. Certains lecteurs trouveront peut-être certains propos ou certaines évocations un peu crues.

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CHAPITRE XXIX


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Astyanax arrêta Gaïa au moment où elle s'apprêtait à sortir de la loge. La fête malgré la fin des combats n'était pas finie. L'Empereur avait encore réservé des surprises au public. On devait tirer la loterie et attribuer les lots promis : vaisselles, esclaves, bijoux, vêtements, amphores de vin, lopins de terre, petites propriétés campagnardes, animaux... Les deux sœurs n'avaient pas eu à se consulter du regard pour se décider à quitter l'amphithéâtre. Elles avaient eu leur compte d'émotion et de sang, elles aspiraient au calme. Julia arborait une mine contrariée et Gaïa serrait les dents.

— Madame, le Prince aimerait que vous restiez encore un peu, déclara l'affranchi d'un ton qui se voulait sans réplique.

Je suis fatiguée, fit Gaïa.

Est-ce une excuse ?

Non, en convint-elle.

Ne partez pas sans que le Prince ne vous en ait donné l'autorisation.

L'affranchi les raccompagna courtoisement à leurs sièges avant de retourner prendre sa place auprès de Titus.

— Il est parfois difficile d'échapper comme on le voudrait à l'Empereur, leur déclara avec sympathie Claudius Pera. Il ne s'embarrasse guère des contingences dont pourrait souffrir le commun des mortels. La loterie va s'éterniser, les gens vont hurler. Personne n'osera quitter l'amphithéâtre tant que Titus n'aura pas donné son aval.

Je ne comprends pas, s'étonna Gaïa. Je suis venue plusieurs fois et chacun m'a toujours paru pouvoir partir quand bon lui semblait.

Vous ne connaissez pas tous les usages, le signal vous a échappé et sans le savoir, vous n'avez jamais commis d'impairs.

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Claudius Pera n'avait pas menti, le tirage de la loterie dura des heures. Une collation fut offerte aussi bien aux invités de la loge impériale qu'au public. Les cohortes urbaines interdisaient toutes sorties de spectateurs. Les hommes se soulagèrent sans honte dans les escaliers, les femmes protestèrent avec véhémence, mais elles durent comme les vestales, prendre leur mal en patience. Malheur à celles qui avaient abusé de boisson. L'ambiance était joyeuse, les plaisanteries courraient, les bonnes histoires s'échangeaient, on commentait les derniers combats, ceux d'hier et ceux de demain. On pariait. Le soleil avait brillé toute la journée et la température était encore douce, la froidure du soir n'était pas encore descendue sur les épaules du public, les lots ravissaient les gagnants et maintenaient l'attention de tout le monde. Des acrobates, des dresseurs d'animaux et des lutteurs s'ébattaient sur le sable. Des esclaves chamarrés de couleurs courraient dans les gradins pour récupérer les numéros gagnants et remettre les bons des lots qu'on ne pouvait distribuer, d'autres proposaient à volonté, boissons et nourriture. Certains spectateurs succomberaient à l'ivresse bien avant l'ouverture des portes. Ils seraient jetés dehors par les gardes urbains si Titus ne leur accordait pas le droit de dormir dans l'amphithéâtre.

Gaïa s'impatientait. Julia lui attrapa le bras et posa sa main, paume tournée vers le haut, sur sa cuisse. Son index commença à dessiner des huit et des courbes sur son poignet, puis à remonter lentement sur son avant bras. Un jeu hérité de leur enfance. Julia y avait beaucoup joué avec Lucia avant d'y jouer avec Gaïa. Elle avait découvert, quand l'enfant avait grandi, qu'il la détendait quand elle s'ennuyait ou s'impatientait sans pouvoir bouger et que son humeur menaçait de tourner à l'orage. Gaïa glissa légèrement sur son siège. Julia sourit en coin. À vingt-quatre ans, sa jeune sœur était toujours aussi sensible à la sensation. Claudius Pera enviait leur complicité, il s'ennuyait lui aussi à mourir, sa vessie menaçait d'exploser et il pensa avec amertume que si son frère avait été présent, il n'aurait pas comme la sœur de Gaïa Metella prit soin de lui comme celle-ci prenait soin d'elle. Même sa femme ne s'embarrasserait pas de lui. Une indifférence polie caractérisait leurs rapports conjugaux. Il aurait pu demander à une esclave, à la jolie petite Illyria de le distraire, mais l'empereur ne tolérait ni esclave, ni affranchi, ni même un ami auprès de ses invités. Gaïa avait bien de la chance que l'empereur eût étendu les faveurs dont il lui faisait grâce à sa sœur aînée. Après trois mois, il n'avait toujours pas découvert ce qui pouvait lier l'empereur à la jeune Alexandrine. Ce qui expliquait sa présence à Rome, pourquoi elle logeait dans une villa mise à sa disposition par Titus, pourquoi un centurion de la garde prétorienne assurait sa sécurité, un speculator redoutable qui traînait une réputation d'homme intègre et extrêmement dangereux. Un centurion qui bénéficiait de la confiance de l'Empereur.

Le tirage de la loterie s'acheva enfin et l'amphithéâtre se vida dans un joyeux brouhaha. La loge impériale avec beaucoup plus de retenue. Domitien partit le premier sans adresser la parole à quiconque, sa femme le suivit, beaucoup plus aimable, puis des gens que Gaïa n'avait jamais rencontrés avant ce jour. Marcus s'était assoupi. À moins qu'il n'eût espéré, sans qu'on s'en inquiétât, d'assister à l'entrevue qu'avait réservée Titus à Gaïa. Astyanax le réveilla sans douceur, le sénateur eût beau protester, il fut fermement invité à rentrer chez lui. Immédiatement. Claudius Pera, n'insista pas. Il prit fort civilement congé aussi bien auprès des deux sœurs que de l'Empereur ou d'Astyanax. L'affranchi était puissant, il avait l'oreille et la confiance de Titus. Un personnage à ne surtout pas négliger.

Une armée d'esclaves avait pris possession de l'amphithéâtre. Munis de balais, de râteaux, de sceaux, de linges, de paniers et de hottes, ils allaient travailler sans relâche, pour nettoyer l'édifice de fond en comble. L'amphithéâtre ressemblait à une immense décharge : cosses de légumes secs, coquilles de noix, d'amande et de noisettes, pelures de fruits et de légumes, débris d'amphores, de pots, de gobelets et d'assiettes brisées, torrents de vin, de crachats et d'urine, de déjections. Certains chanceux tomberaient sur des bijoux ou des pièces de monnaies perdues, encore fallait-il qu'ils ne fussent pas surpris par les prétoriens qui veillaient, par les affranchis de la maison de l'Empereur qui s'assuraient que l'amphithéâtre parut à la foule des spectateurs qui l'envahirait le lendemain aussi propre et neuf que trois mois auparavant, au premier jour de son inauguration.

Ce grand nettoyage n'était que la première tâche à accomplir. Une fois satisfaits, les affranchis enverraient les esclaves se reposer. Aux premières lueurs de l'aube, ils devraient revenir et parer tout l'édifice de guirlandes de fleurs et de branchages odorants. Des femmes s'activeraient toute la nuit dans l'antre du grand vaisseau de pierre pour lier entre elles des milliers de fleurs venues de mystérieuses contrées où en plein hiver, elles fleurissaient. Parfois plus simplement issues des serres où elles poussaient à l'abri des vents et des froidures de l'hiver. Des plantes qu'on forçait à fleurir hors de leur saison naturelle d'épanouissement. Les spectateurs s'extasieraient durant les cinq premières minutes qui suivraient leur entrée dans l'amphithéâtre et puis, ils oublieraient. Le midi déjà, il ne resterait que des lambeaux de guirlandes défraîchies. Mais la première impression resterait et marquerait les spectateurs d'un souvenir indélébile qui alimenterait l'imaginaire de la plèbe et des étrangers pendant des années.

La loge était vide. Gaïa et Julia attendaient le bon vouloir de l'Empereur avec une nonchalance feinte si parfaite que celle-ci frisait l'incorrection. Astyanax les surveillait du coin de l'œil. Inquiet et contrarié. L'Empereur ne l'avait pas mis dans la confidence. Il n'en savait pas plus que Claudius Pera sur Gaïa Metella. Titus n'avait jamais évoqué la jeune Alexandrine devant lui sinon pour dire qu'elle lui plaisait, et aux questions curieuses d'Astyanax, il lui avait répondu qu'elle lui rappelait Bérénice.

Titus parlait à un centurion de la garde prétorienne. L'homme était accompagné d'un architecte. La conversation s'éternisait. Le centurion salua soudain et se recula. L'architecte se plia en deux et le suivit. Titus d'un geste impatient invita Astyanax à se retirer lui aussi. Puis, il se retourna lentement pour faire face aux deux jeunes femmes qu'il avait grossièrement fait attendre.

Il se demanda s'il était possible de briser l'entente profonde qui régnait entre les sœurs Metella. Ce qui pourrait les entraîner à se détourner l'une de l'autre, si cela était possible. L'argent ? Le pouvoir ? Un homme ? Une femme, puisque Gaïa semblait apprécier les femmes ? Elles étaient immensément riches, l'une comme l'autre. Ses agents à Alexandrie, comme en Lycie le lui avaient confirmé. Julia était mariée et son ménage alimentait les conversations mondaines de Patara. Quintus Valerius Pulvillus était un magistrat en vue qui possédait de grands domaines agricoles. On se moquait avec plus ou moins d'indulgence de ce mariage heureux et de l'amour ridicule que les deux époux manifestaient l'un envers l'autre.

Le mariage et les milles qui séparaient Gaïa et Julia Metella, n'avaient su briser leur complicité. Titus n'avait pas non plus réussi à savoir quelle gladiatrice jouissait réellement de l'attention de Gaïa. Marcia Atilia ? La grande rétiaire de Sidé ? La Gladiatrice Bleue ? Toutes les trois avaient passé au moins une nuit avec elle. Elle les avait toutes connues l'été qui avait précédé la mort de Vespasien. Publius Buteo, lui avait affirmé que Marcia Atilia et Gaïa n'entretenaient qu'une simple relation amicale, que la jeune femme tenait auprès de la jeune fille un rôle d'aînée et de protectrice qu'avait confirmé par la suite l'arrivée de sa sœur qu'un lien quasi familial attachait à Marcia Atilia. Quant aux deux gladiatrices de Sidé, rien ne lui avait jamais laissé supposer que la jeune Alexandrine eût une préférence pour l'une ou pour l'autre. Elle avait passé une nuit avec l'une, plusieurs heures enfermée dans son tablinium avec l'autre, mais Buteo ne jurerait jamais devant un dieu qu'elle s'était adonnée avec elles à la volupté, encore moins que la jeune Alexandrine éprouvait pour les gladiatrices des sentiments qui allaient au-delà d'une estime indiscutable.

Une grande estime.

Les aventures incroyables de Gaïa Metella : Gaïa Metella et ses gladiatrices, Gaïa Metella contre les loups, Gaïa Metella contre les pirates crétois, Gaïa Metella dérivant sur les océans, Gaïa Metella errant sur les routes désertiques de la Cyrénaïque. Que cachait-elle encore ?

— Quel secret cherchez-vous donc encore à m'arracher, Imperator ? lança Gaïa d'un air mutin.

Titus sursauta, déstabilisé par l'attaque inattendue. Gaïa arborait un petit air suffisant, satisfaite de sa petite victoire sur le maître du monde.

— Je ne nourris aucune mauvaise intention à votre égard, Gaïa.

Je me garderais bien de penser le contraire, Imperator, rétorqua Gaïa d'un ton charmeur.

Je me suis montré grossier de vous avoir ainsi gardées toutes les deux à ma disposition si longtemps. Je vous ai peut-être inquiétées. Si tel est le cas, je vous prie de me pardonner mon impair bien involontaire.

N'êtes-vous pas l'Empereur ? répondit Gaïa d'un ton qu'elle désirait neutre.

Ne vous montreriez-vous pas insolente ?

Gaïa éclata de rire. Titus ne put s'empêcher de sourire. Il aimait leurs petites passes d'armes innocentes. Il admira le calme de Julia Metella Valeria qui ne se comportait pas autrement que si elle avait assisté à une banale conversation entre amis de bonne compagnie.

— Je vous ai gardé parce que j'avais l'assurance d'être tranquille et qu'aucune oreille indiscrète ne traînerait aux alentours.

Gaïa pencha légèrement la tête sur le côté, extrêmement attentive. Julia s'efforça à côté d'elle de garder une attitude détendue, agrémentée, au vu de la situation d'une pointe d'ennuis. Titus tira un siège et s'assit face aux deux jeunes femmes.

— Vous avez courtoisement, mais sans cette obséquiosité insupportable dont font preuve tant de mes proches, accepté mon invitation à vous rendre à l'inauguration de l'amphithéâtre. Vous vous êtes montrée une invitée discrète, agréable, attentive et... pleine de surprises. Je sais que vous n'êtes pas simplement venue pour m'être agréable ou pour jouir de mes faveurs. Vous aviez vos propres raisons de venir à Rome. Vous avez accepté sans trop de restrictions, la présence de Kittos chez vous. Vous vous êtes montrée honnête... dans une certaine mesure. Vous avez aussi porté à ma connaissance des faits que je considère d'une extrême importance. Tous les éléments n'ont pas encore été réunis, mais je crois malheureusement que la confiance que moi et mon père avions accordée à un ami, à un compagnon d'arme et à un fonctionnaire a été bien mal récompensée.

Gaïa, comme Julia, se redressa soudain sur son siège.

— Mais je ne désire pas vous entretenir de cela maintenant, les prévint l'Empereur. J'aimerais seulement vous exprimer ma reconnaissance et vous accorder une faveur.

Titus se tut. Gaïa patienta, puis elle réalisa que l'Empereur attendait une réaction.

Quel genre de faveur, Imperator ?

Il est difficile de surprendre une femme telle que vous, Gaïa. À un homme ambitieux, j'aurais offert une charge de légat, de propréteur, de procurateur, pourquoi pas de préfet. Un siège au sénat. Si vous aviez été un homme paresseux, une propriété dont vous n'auriez eu qu'à recueillir les bénéfices chaque année. Mais vous êtes une femme. Une femme riche et avertie. Des bijoux, de l'or, des vêtements ? Vous possédez tout cela. Des propriétés ? Les vôtres vous suffisent au-delà de vos besoins. Vous ne manquez de rien et vous seriez offensée qu'on vous crût incapable d'y remédier si tel était le cas. Plus offensée encore, si on pensait que vous étiez dans la gêne. Vous m'avez causé bien du souci, Gaïa.

Moi, Imperator ?! se récria Gaïa.

Oui, vous, ma belle Orientale, ma belle et mystérieuse jeune inconnue. Savez-vous que l'odeur du chèvrefeuille vous rappelle toujours à mon souvenir ?

Oh... Julia ne pensait pas que sa petite sœur avait ainsi tant charmé l'Empereur. Lui avait-elle vraiment tout rapporté de leurs entrevues ?

Gaïa était partie rencontrer Titus un an et demi auparavant. Elle le haïssait. Autant que Lucius Annius que Vespasien avait envoyé dévaster l'ancienne Décapole. Lucius Annius qui avait rasé Gerasa. Elle le haïssait autant que Vespasien, autant que l'homme qui avait commandité l'attentat de Saul, autant qu'Aulus Flavius, autant que Marcus Silus Numicius son horrible centurion, autant que ce tribun dont Julia avait oublié le nom et que Gaïa avait envoyé pourrir dans une mine espagnole.

Lucius Annius était mort, le meurtrier de Saul aussi. Lui, il avait été retrouvé noyé dans le port d'Alexandrie quelques mois seulement après l'assassinat de leur père adoptif. Deux flèches fichées entre les deux épaules. Deux flèches à l'empennage si curieux. Deux flèches dont les pointes imprégnées d'un poison violent lui avait assuré une mort aussi certaine que l'eau qui lui avait envahi les poumons. Le premier meurtre de Gaïa. Elle avait quatorze ans et la haine tenace. Un de plus, pour Julia. À dix-huit ans, la jeune femme avait déjà tué trois hommes avant de décrocher sa flèche entre les omoplates du Romain corrompu. Trois légionnaires. Elle avait tranché la gorge du premier, lardé de coups de couteau le deuxième, défoncé la tête du troisième à l'aide d'une pelle abandonnée dans l'atrium de leur maison à Gerasa.

— Je pense cependant avoir trouvé le moyen de vous exprimer mon plaisir de vous avoir reçue à Rome et de vous remercier d'avoir supporté le regard outré et offensé de la bonne société romaine pour m'être agréable.

Le regard des autres m'importe peu, Imperator.

Je n'en doute pas, mais votre passage à Rome alimentera longtemps certaines conversations et...

… pas mal de fantasmes ? suggéra Gaïa en se fendant d'une moue amusée.

Exactement, confirma l'Empereur. On vous envie vos relations avec la bestiaire aux cheveux d'or et vos aventures avec certaines gloires de l'arène.

Aventures, dont peu, pourtant, connaissent réellement la nature.

Il n'est pas donné à tout le monde d'être dans le secret des dieux ou plutôt des déesses en ce qui vous concerne.

Vous me flattez, Imperator.

Julia fronça les sourcils, une ombre venait de bouger dans l'embrasure de la porte qui donnait accès à la loge.

Ne vous inquiétez pas, ce n'est qu'un centurion.

Marcus Duvius Corvus ?

Oui, c'est lui, confirma Titus. Il nous assure de ne pas être dérangés. Gaïa, je ne veux pas vous presser, mais je suis attendu au palais et je voudrais mettre au point certains détails concernant la journée de demain. Y assisterez-vous ?

Si vous m'y invitez, Imperator.

Les grandes chasses sont achevées, les gladiatrices livraient leurs derniers combats aujourd'hui. Demain, ne verra aucun gladiateur de Sidé combattre. Aurez-vous réellement, si vous venez assister au spectacle, d'autres intérêts que celui de me complaire ?

Non.

Alors, ne venez pas.

Merci.

Mmm… mais revenons à l'objet de votre présence aussi tardive. Gaïa, je vous offre un gladiateur.

Ah ! Je vois que j'ai réussi à vous surprendre, vous m'en voyez ravi ! s'exclama Titus dont la physionomie confirmait les dires.

Un gladiateur, Imperator ?! articula Gaïa lentement. Qui ?

L'honneur de son choix vous revient

Mais… tous ne vous appartiennent pas, Imperator.

Je ne peux pas vous donner un auctoratus ni rendre sa liberté à Marcia Atilia, même si elle la mérite. Le contrat d'un auctoratus ne peut être annulé légalement sans l'accord du laniste qui l'a signé. Je ne crois pas que Téos de Sidé me cédera un tel trésor et il serait mal venu que j'use de mon pouvoir pour l'y contraindre. On me le reprocherait. De plus, certains contrats ne peuvent être juridiquement cassés ou dénoncés. Je ne peux vous offrir qu'un esclave ou... une esclave, insinua-t-il l'air entendu.

Titus… c'est…

Je ne vous offre pas un vulgaire cadeau, Gaïa. Je vous accorde une faveur. Me la refuserez-vous ?

Non.

Donnez-moi un nom. Si le gladiateur m'appartient, je vous le cède immédiatement, s'il appartient à un laniste indépendant, je fixerai moi-même la somme qui lui est due et celle-ci lui sera versée dans l'heure. Avant la deuxième veille, vous aurez un gladiateur en votre possession. Je suis sûr que vous saurez utiliser à votre avantage cette nouvelle acquisition.

Gaïa se mordit la lèvre inférieure. Titus se réjouissait par avance de percer à jour la jeune femme. De savoir enfin, à qui allaient ses préférences. Il pariait pour la grande rétiaire. La jeune femme aimait visiblement beaucoup la Gladiatrice Bleue, mais la grande rétiaire excitait sans conteste son désir. Julia bougeait inconfortablement sur sa chaise, persuadée que Gaïa commettrait une erreur, si seulement elles avaient pu se concerter avant que Gaïa ne donnât sa réponse à l'Empereur. Si seulement Titus lui avait accordé à elle aussi cette faveur. Gaïa laisserait parler son cœur et son choix promettait de déplaire.

Les mêmes réflexions tourmentaient Gaïa. Si elle avait pu, elle aurait choisi Marcia, mais Quintus avait affirmé à Julia que c'était juridiquement impossible et Titus venait de lui dire qu'il n'irait pas à l'encontre de la loi. La jeune Alexandrine avait envie de cracher à la figure de Titus. De lui dire que les gladiatrices ne se cédaient pas comme des objets ou des propriétés, qu'elles avaient leurs propres sentiments, leurs propres sens de l'honneur et qu'elles méritaient qu'on les respectât un peu plus que comme de simples biens. Gaïa pensa à Aeshma, à Marcia et à leurs camarades. Accepteraient-elles leur liberté si elles la devaient à une femme à qui l'Empereur les avait offertes comme de vulgaires sacs de viandes pour la remercier de lui avoir été agréable. Pourtant, l'occasion ne se représenterait pas et comment refuser une faveur qui venait de l'Empereur sans risquer de gravement l'offenser ?

Cette excuse en vaudrait bien une autre et si vraiment, elle ne suffisait pas, si la gladiatrice n'acceptait pas ses propositions pour l'avenir, elle l'affranchirait et lui donnerait assez d'argent pour recommencer sa vie ailleurs, ou même si elle le voulait pour rejoindre le ludus de Sidé et signer un contrat d'auctorata. Au moins, elle aurait grimpé dans l'échelle sociale. Elle haïrait peut-être Gaïa pour l'avoir acquise. Lui appartenir lui apparaîtrait peut-être comme une humiliation suprême, mais Gaïa lui aurait donné une chance. Tant pis, si elle ne le comprenait pas. Le nom tomba. Pas vraiment celui qu'attendait Titus. À côté d'elle, Julia faillit bondir sur sa sœur et la serrer à l'étouffer. Parfois, Gaïa avait l'art de la surprendre de la plus incroyable des façons. Gaïa n'était pas très sûre d'avoir fait le bon choix, mais elle remarqua le mouvement de Julia à ses côtés et sut que celle-ci l'approuvait sans nier pourtant ce qu'il pouvait avoir de cruel. Elle se sentit un peu moins coupable envers Aeshma, moins triste et moins seule.

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Une semaine et on commentait encore le combat entre Vérus et Priscus. L'empereur avait osé. Le combat avait tenu ses promesses. Herennius y avait assisté. La célébrité des deux gladiateurs dépassait toute mesure parmi la plèbe romaine. Une déception. Les deux gladiateurs n'étaient pas meilleurs qu'Ajax ou Germanus. Et si leur combat n'avait rien eu de honteux, Herennius ne lui reconnut pas le mérite de surpasser ceux qu'avaient livrés ses meliores. À ses yeux, il n'égalait pas celui d'Aeshma ou des deux reines des Amazones. Il ne dépréciait pas les performances des autres, mais les filles comme les garçons n'avaient pas, comme les trois gladiatrices, été poussés par le public aux limites du possible.

Vérus et Priscus étaient de force égale. Ils avaient combattu courageusement et offert au public le spectacle qu'il attendait d'eux. Mais ils n'avaient pas bravé les dieux. Ils avaient pu effectuer un tour d'honneur sans l'aide de personne, sans même boiter, à peine en sueur. Ils avaient même conservé assez de souffle pour se permettre de courir à petite foulée.

Leur gloire tenait plus du mensonge que de la réalité. Titus leur avait accordé la victoire. À tous les deux. Pff… Si une paires de gladiateurs avaient mérité une victoire partagée, c'était Lysippé et Penthésilée, pas Priscus et Vérus. Eux, méritaient une très honnête égalité. La gloire des idoles de Rome était surfaite. Il n'était pas le seul à le penser et si la décision du Prince avait ravi l'amphithéâtre, c'était aussi parce qu'on n'avait jamais accordé à quiconque une double victoire. Jamais depuis des siècles. Les duels finissaient toujours par la défaite d'un héros. Qu'il s'appelât Nestor et fut un prince, ou Sergios, un obscur gladiateur, il ne pouvait que sortir vainqueur ou vaincu. Parfois on accordait l'égalité. L'affrontement se terminait par un équilibre. Comment porter le titre de vainqueur s'il n'y avait pas de vaincu ?

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Les gladiatrices n'avaient pas commenté le combat des deux idoles de l'arène. Les jeux s'étaient achevés pour elles avec le combat de Lysippé et de Penthésilée. Elles étaient toujours à l'infirmerie. Penthésilée récupérait lentement, Lysippé plus encore. Aeshma et Celtine ne valaient pas beaucoup mieux. Leurs combats les avaient durement éprouvées.

La vie d'Aeshma n'avait jamais été en danger. Penthésilée avait inquiété Atticus, mais ses soins attentifs l'avaient sauvée et la gladiatrice avait reçu la permission de sortir quelques heures par jour dans la cour. Lysippé était encore très faible.

De son côté, Atalante s'en était bien sortie, mais Atticus avait usé de tous ses talents de couturier pour refermer la plaie longue et profonde qu'avait creusé le glaive de son adversaire. La jeune Syrienne avait reçu l'autorisation de réintégrer sa cellule, mais Atticus avait demandé à Marcia de la surveiller étroitement et la grande rétiaire était tenue de venir chaque soir passer un examen de contrôle.

Herennius avait dispensé tous les blessés des entraînements. Pour les autres gladiateurs, la fin officielle du munus n'avait rien apporté de nouveau. La familia était dans l'incapacité de voyager et les entraînements avaient repris, monotones et exigeants.

Tidutanus et Herennius pensaient attendre le mois de mars pour repartir. Les liaisons maritimes seraient alors possibles. Pourquoi tenter un voyage de plusieurs semaines en plein mois de janvier par voie de terre, quand au printemps, il leur suffirait de quatre à cinq jours pour relier Sidé à bord d'un navire ?

Les frais de leur séjour au ludus Aemilius seraient largement couverts par les gains récoltés au cours des trois derniers mois. Ils pourraient aussi engager des gladiateurs dans des petits munus. Ils les maintiendraient ainsi en alerte et entretiendraient leur motivation.

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Marcia se leva de table en grimaçant. Caïus lui tendit une main secourable et Galini, assise en face d'elle, fronça les sourcils. La jeune auctorata remercia Caïus pour son aide.

Tu veux que je t'accompagne ? proposa celui-ci.

Non, ça ira. C'est juste au début, après ça va mieux.

Ses deux camarades n'objectèrent pas qu'elle boitait et que, quand elle se tenait trop longtemps debout ou qu'elle marchait plus qu'il n'était raisonnable, elle palissait à vue d'œil et se mettait à transpirer. Mais Marcia souffrait plus encore de son immobilité et de son enfermement que de sa cuisse blessée. Elle ne pouvait suivre aucun entraînement, Herennius lui avait interdit de sortir du ludus, elle n'avait revu ni Julia ni Gaïa. Elle s'inquiétait pour Astarté dont elle n'avait aucune nouvelle et pour ses camarades couchées dans l'infirmerie qui, à son goût, mettaient bien trop de temps à guérir. Le retour d'Atalante dans leur cellule n'avait pas suffi à calmer ses inquiétudes et à chasser ses idées noires.

Marcia s'ennuyait.

Galini avait tenté de la distraire comme elle pouvait en jouant aux dés ou au latronculorum, mais la jeune fille avait repris les entraînements et elle n'avait pas plus de temps à lui consacrer que Gallus, Caïus ou les autres. Marcia traînait à l'infirmerie et son humeur ne se trouvait pas meilleure en sortant qu'en y entrant.

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Aeshma fulminait de se retrouver clouer sur un lit et elle avait plusieurs fois décidé de se lever et de partir. Métrios s'était interposé, la Parthe l'avait regardé si méchamment qu'il avait reculé. Atticus l'avait enjoint à la laisser libre de faire ce que bon lui semblait.

Aeshma n'avait jamais trouvé la force d'aller jusqu'à la porte. Elle s'était évanouie la première fois, s'était arrêtée sur le grabat de Celtine la seconde, sur celui de Penthésilée la troisième, sur une chaise la quatrième et ainsi de suite. À chaque tentative, Atticus l'avait ensuite aidée à regagner son lit et l'avait soigné sans rien dire.

Medicus, lui demanda-t-elle un jour. Je voudrais parler à Atalante.

Tu ne veux pas aller la voir ? lui demanda-t-il sarcastique ?

Aeshma détourna la tête.

Je n'y arriverai pas, avoua-t-elle d'un ton morne.

Deviendrais-tu raisonnable, Aeshma ?

Non, mais...

Non ? rit le médecin. Au moins, tu es honnête !

Medicus…

Qu'est-ce que tu lui veux ?

Aeshma s'assombrit.

Shamiram, je ne veux pas t'obliger à me révéler tes sombres secrets, seulement savoir si c'est important.

Je veux qu'elle s'occupe de Marcia.

Tu crois qu'elle a besoin de tes conseils pour cela ?

Je…

Je vais envoyer la chercher, annonça le médecin sans plus poser de questions.

Atalante avait écouté Aeshma avec attention, elle avait surtout répondu à ses questions. Aeshma s'inquiétait de l'humeur sombre de sa pupille et elle voulait savoir à quoi elle passait ses journées.

Elle est comme toi, Aeshma. Elle s'ennuie.

Pas toi ?

Euh…

Évidemment pas ! Qu'est-ce que tu as trouvé à faire pour t'occuper ?

Je m'occupe des jeunes gladiatrices, je m'entraîne un peu aussi…

Quoi ?! s'écria Aeshma scandalisée.

Herennius et Typhon me font confiance. Ils savent que je me ménagerai. En plus, tu n'es pas là, je ne serai donc pas tentée de faire n'importe quoi, conclut-elle en lui adressant une grimace entendue.

Très drôle, se renfrogna Aeshma. Mais tu n'as pas la condition physique pour faire ça toute la journée.

Non, c'est vrai. Le reste du temps, je regarde les autres et je me suis réservée du temps pour revoir tes leçons.

Mes leçons de quoi ?

Pas de pancrace, ça c'est sûr ! plaisanta Atalante.

Mais tu es hilarante, ce matin, bougonna Aeshma.

Je suis contente de te voir, lui répondit affectueusement Atalante.

J'en ai marre d'être ici.

Sabina n'en finit pas de se féliciter d'avoir échappé à sa malédiction.

Elle parle trop.

Elle attend sa bague.

Marcia n'est pas allée les chercher ?

À qui crois-tu qu'elle l'aurait donnée en premier si elle y était allée ?

Aeshma haussa les épaules.

Elle est consignée. Je ne sais pas quand Herennius la laissera de nouveau sortir.

Atalante… Tu ne pourrais pas...

Aeshma soupira, sa demande était stupide.

Tu voudrais que je distraie Marcia ? Ses camarades s'y essaient quand ils sont disponibles, mais jouer aux dés ou au latronculorum, discuter et passer du temps avec elle, ne suffit pas. Elle lit aussi beaucoup, mais elle a besoin de… Je ne sais pas trop en fait.

Atalante ? l'appela Lysippé d'une voix cassée.

Oui ?

La jeune gladiatrice lui fit signe de s'approcher. Elle s'excusa ensuite de ne pas pouvoir parler fort.

Vous cherchez à occuper Marcia ?

Mmm…

Après l'amazonachie, elle nous a lu des récits de voyages, écrits, je crois, par un grec. C'était très amusant. Je ne sais pas si les autres apprécieront, mais moi, j'ai adoré quand elle venait. Sabina aimait bien, Boudicca et Ishtar aussi. Penthésilée s'est débrouillé pour être présente à chaque fois qu'elle savait que Marcia venait. Ça ne l'occupera pas beaucoup, mais on s'ennuie nous aussi et ça me ferait plaisir qu'elle vienne autrement que pour tirer une gueule de dix pieds de long ou pour s'engueuler avec Aeshma.

On ne s'engueule pas, protesta Aeshma qui avait l'oreille fine. Je ne veux pas qu'elle reste ici à se morfondre. Et elle ne veut pas partir quand je le lui demande.

Tu lui demandes avec tellement de gentillesse aussi, répliqua Lysippé. Atalante, tu connais Marcia, elle est gentille et se montre attentionnée, mais c'est déprimant de la voir se traîner ici sans rien faire. Je n'ai jamais osé lui redemander de lire pour moi, mais si ça peut l'aider à passer du temps…

Aesh, tu en penses quoi ?

J'ai pas envie de parler, grogna celle-ci pour toute réponse.

Mais tu es débile ! lui reprocha Atalante. Tu me demandes de lui trouver une occupation et quand on te donne une idée, tu te mets à grogner !

Je ne grogne pas.

Tu es de mauvaise humeur.

Qu'est-ce que tu crois ? Que je vais me pâmer de plaisir à l'idée de passer mes journées ici ?

Je vais voir ça avec elle. Merci, Lysippé. Au moins toi, tu es utile à quelque chose.

Si je pouvais me lever… maugréa Aeshma entre ses dents.

Mais tu ne peux pas, alors ne te la ramène pas, rétorqua sèchement Atalante.

Parfois, je te déteste.

Ça ne dure jamais longtemps donc, ça n'a aucune importance, rétorqua acidement la jeune Syrienne.

Penthésilée qui venait d'entrer, se figea la main encore sur la porte.

Heureusement que Penthésilée est plus tranquille que vous deux, déclara Lysippé. Sinon j'aurais demandé à Atticus de la virer de l'infirmerie.

Après votre combat, vous n'avez rien à nous envier, ricana Aeshma.

Le truc, déclara Lysippé d'une voix qui commençait à accuser la fatigue. C'est que vous ne vous battez pas seulement sur le sable. Je ne me suis jamais battue avec Penthésilée en dehors d'un amphithéâtre.

Ni toi ni Penthésilée ne jouissez du plaisant caractère d'Aeshma, remarqua assez justement Atalante.

Lysippé se mit à rire, Penthésilée s'était décidée à entrer. Elle passa devant le lit d'Aeshma en retenant un sourire qui n'échappa pas à la jeune Parthe.

Foutez-vous de ma gueule !

Aesh ? lui demanda Atalante. Si Marcia accepte la requête de Lysippé, tu l'accueilleras gentiment ou tu maugréeras sans t'arrêter ?

Je ne dirai rien.

Sûr ?

Oui, sûr.

Celtine ?

Ça ne me dérange pas.

D'accord, je lui demande, ça lui fera toujours une heure de passée à se rendre utile.

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Marcia accepta de bon cœur, touchée que Lysippé eût gardé un bon souvenir de ses lectures. Boudicca l'apprit, elle se plaignit devant Galini de ne pouvoir elle aussi bénéficier des lectures de la jeune auctorata. Marcia lisait très bien et elle s'amusait à mettre en scène ses récits, à changer d'intonation et de voix. Non seulement les Enquêtes avaient plu à la jeune mirmillon, mais en plus, elle avait beaucoup ri. Boudicca ne connaissait pas les régions que décrivait Hérodote, mais elle aimait se laisser emporter par la voix de Marcia. Dans sa jeunesse, alors qu'elle était une enfant libre, elle avait tellement aimé écouter les bardes lors des soirées qu'elle avait pensé en devenir un elle-même sans s'inquiéter de savoir qu'une femme ne pouvait recevoir une formation de barde. Toute jeune, elle avait souvent rêvé partir à l'aventure et parcourir les terres Silures de son enfance, avec une épée suspendue à la ceinture et une harpe passée dans le dos. Galini lui proposa de demander à Marcia si elle accepterait leur présence quand elle lirait à l'infirmerie. Mais Atalante avait encouragé Marcia à lire le matin, à l'heure à laquelle commençaient les entraînements. Les heures d'entraînements étaient celles durant lesquelles Marcia supportaient le moins bien son repos forcé. Atalante n'accepterait pas que Marcia lût pendant les pauses et Herennius ne permettrait jamais à ceux qui voulaient assister aux lectures de Marcia de rater un entraînement pour aller l'écouter. Mise au courant, Ishtar se désola de la même façon. Marcia le sut. Entre temps, Atalante avait eu une idée, et elle évoqua innocemment la déception des jeunes filles devant sa pupille.

Tu crois que je pourrais lire le soir ? lui demanda pensivement Marcia.

Après le dîner ? Pourquoi pas, répondit Atalante en cachant sa joie.

Oui, mais où ? Il y a trop de bruit au réfectoire et c'est pareil dans les salles communes.

Dans notre cellule ? proposa Atalante.

Ici ?!

Oui. Tu pourras t'installer comme bon te semble et quand tu en auras marre, ce sera plus facile de te débarrasser de ton public. Ils occuperont ma cellule...

Mais et toi ?

Comment ça, et moi ?

Ben, tu vas écouter ?

Pourquoi crois-tu qu'Aeshma m'ait appris à lire et à écrire ?

Je pourrais m'asseoir à côté de toi ?

Pour suivre avec moi ?

Oui, rougit imperceptiblement Atalante.

Ata… je n'ai jamais assisté aux cours que te donnait Aeshma. Elle, euh… elle est comment ?

Comme à l'entraînement, répondit spontanément la grande rétiaire. Attentive, inventive, terriblement exigeante, incroyablement patiente et très efficace. Lire, ça va à peu près, mais c'est dur d'écrire, elle m'a beaucoup encouragée. En fait, elle… J'ai beaucoup appris et progressé très vite.

Elle t'apprend le grec, n'est-ce pas ?

Oui, confirma la grande rétiaire.

Ata, euh…

Quoi ?

Tu voudrais que je t'apprenne le latin ?

Pas spécialement, mais… j'ai regardé des livres qu'Atticus prête à Aeshma. Je ne comprends pas toujours ce qu'ils racontent. Et depuis qu'on est arrivé à Rome, je n'ai pas beaucoup écrit. Enfin, si, mais Aeshma n'a pas vraiment eu le temps de me corriger.

Tu veux que je t'explique ce que tu ne comprends pas et que je corrige tes écrits ? Tu sais, je n'ai pas le savoir de Pline ni celui d'Aristote.

Tu ne sais pas qui ils sont ?

Non.

Je n'ai pas le savoir d'Hérodote.

Ah…

Je ne suis pas non plus excellente en grec, pour lire ça va, mais pour écrire…

Tu seras toujours meilleure que moi.

D'accord.

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Marcia soulagea l'ennui des convalescentes, même celui d'Aeshma. Les Enquêtes éveillèrent la curiosité de la jeune Parthe et les lectures de Marcia l'amusèrent. Les veillées eurent, quant à elles, un rapide succès. Elle avait choisi de lire l'Odyssée. D'abord, parce qu'elle en possédait un exemplaire rangé dans l'un de ses coffres. Ensuite, parce que les aventures d'Ulysse étaient truffés de rebondissements en tout genre et enfin, pourquoi ne pas l'avouer, parce que Marcia aimait beaucoup cette histoire.

Atalante, Galini, Ishtar, Caïus, Gallus et Boudicca étaient venus le premier soir. Sabina, arriva en bougonnant le second soir et en menaçant tous ceux qui étaient présents de représailles pour ne pas l'avoir prévenue que Marcia faisait la lecture. Britannia se pointa ensuite avec Penthésilée qui assistait déjà aux lectures à l'infirmerie, toute l'équipe des masseurs suivait derrière. Ajax. Germanus, Anémios, Anté et sa femme s'incrustèrent le quatrième soir. Tout le monde se tassa et écouta dans un silence religieux. Les Celtes avaient un peu de mal à suivre, les jeunes plus que les autres. Mais ils restèrent. Sabina avait assez longtemps vécu au ludus pour maîtriser le grec, Ajax aussi. Les autres avaient grandi dans des pays où le grec s'était imposé comme la langue du commerce et de l'administration. Ils ne maîtrisaient pas toujours aussi bien la langue classique que le poète aveugle ou Marcia, mais la jeune fille attentive à son auditoire percevait parfois un flottement et revenait sur des termes inusités ou des passages mal compris. Elle reformulait les phrases, expliquait des mots, les traduisait parfois dans des langues celtes qu'elle avait apprises auprès des auxiliaires de la légion. Galini la première osa lui poser une question et quand les autres virent qu'elle lui avait répondu avec patience et gentillesse, ils n'hésitèrent plus à parfois l'arrêter pour qu'elle leur expliquât un passage qui leur semblait obscur. Marcia partit bien des fois dans de longues digressions qui s'avérèrent aussi passionnantes que le récit lui-même. Atalante veillait à ce que les soirées ne s'éternisent pas. À la seconde veille, elle engageait tout le monde à regagner sa cellule. Fermement, quelque fût son désir de prolonger la lecture. Le lendemain, les gladiateurs devraient s'entraîner, s'ils arrivaient fatigués sur le sable de la cour, Herennius ou Typhon s'en apercevraient et s'ils soupçonnaient que les gladiateurs se couchaient tard pour écouter les lectures de Marcia, ils les interdiraient.

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Atalante veillait. Sur Marcia, sur Aeshma, sur les jeunes gladiatrices, sur celles qui présumaient de leurs forces, sur les garçons qui réalisaient parfois avec effrois que presque deux tiers de leurs camarades avaient perdu la vie à Rome. Ils restaient trente-huit gladiateurs, filles et garçons confondus. Cent deux avaient débarqué trois mois auparavant sur les quais du port d'Ostie. Mais malgré sa vigilance, il avait échappé à Atalante que Marcia attendait. Impatiemment. Les bagues devaient être prêtes et les sirènes de Subure ne cessaient de se rappeler à son souvenir.

Herennius ne la laisserait jamais se rendre seule en ville. Elle pouvait à la rigueur demander à Caïus de l'accompagner pour récupérer les bagues, Tidutanus ne refuserait pas non plus de l'escorter avec deux ou trois gardes parce qu'elle rapporterait un véritable petit trésor de chez le joaillier. Les filles avaient convenu de se contenter de bijoux en argent plutôt qu'en or, mais il n'empêchait que quatorze bagues d'argent ornées de pierres précieuses ou semi-précieuses constitueraient un joli pactole pour un voleur. Si elle pouvait accepter de se rendre à l'atelier du joaillier avec qui voudrait bien l'accompagner, elle ne pouvait pas se rendre à Subure avec n'importe qui. Et si Herennius avait consenti à ce qu'elle sortît sans escorte, Marcia s'était aperçue qu'elle n'aurait pas le courage de se rendre seule à Subure.

Marcia attendait.

Elle attendait Atalante. Que la grande rétiaire fut assez solide pour l'accompagner et la soutenir. Quatre jours passèrent encore avant que Marcia n'estima, un soir, que le moment était venu. Les gladiateurs venaient de quitter leur cellule et Atalante s'apprêtait à se coucher. Marcia rangea le rouleau de l'Odyssée dans son coffre et se tourna vers son mentor :

Atalante ?

Mmm, répondit distraitement la jeune Syrienne

Si Herennius t'y autorise, tu accepterais de m'accompagner en ville ?

La grande rétiaire se retourna.

À Subure ? demanda-t-elle.

Oui. Je ne veux pas y aller toute seule et tu es la seule personne qui puisse venir avec moi.

Quand tu veux. Mais ta jambe ? s'inquiéta Atalante.

Je pensais emprunter un cheval au ludus Bestiari. Si j'en demande un, on m'en prêtera un.

D'accord.

Je veux que tu m'accompagnes, Ata.

Je t'accompagnerai.

Merci.

Non, c'est à moi de te remercier, Marcia.

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La réputation d'Atalante joua en faveur de Marcia. Herennius avait une haute opinion de la grande rétiaire et la jeune auctorata sut si bien défendre sa cause qu'il leva sa consignation et accepta qu'Atalante l'accompagnât en ville chercher les bagues. Marcia le prévint que cela prendrait peut-être du temps.

Tu veux aller voir Gaïa Metella ? Ce ne serait pas prudent, la mit-il en garde.

Je ne veux pas aller la voir, se défendit Marcia. Je sais que ce n'est pas prudent.

Alors, pourquoi ta petite escapade te prendrait-elle du temps ?

Parce que je devrais discuter avec le joaillier et qu'ensuite, j'aimerais passer au marché.

Pour…

Le doctor ne se laisserait pas aisément tromper.

Ça fera plaisir aux filles. Ça fait des semaines que je ne me suis pas chargée d'achats pour elles.

Si elles ont vraiment des besoins particuliers, elles peuvent passer commande aux auctoratus ou à l'intendant, rétorqua Herennius. Même au cuisinier ou à l'armurier. Et Saucia sort souvent en ville.

Elles le savent, doctor, et elles passent par eux pour certains trucs, mais…

… mais pour d'autres, elles préfèrent que tu t'en charges personnellement ?

Oui. Je suis gladiatrice et je suis une femme, alors…

C'est d'accord, Marcia, céda le doctor. Mais pas de bêtises. Tu peux aussi te faire accompagner par quelqu'un d'autre en plus d'Atalante, si tu veux. Caïus ou Galini

Non, c'est gentil, mais ce n'est pas la peine, lui assura la jeune fille soulagée qu'il eût accédé à sa demande. Atalante suffira.

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La jeune femme se contemplait dans un miroir d'étain poli. Il lui renvoyait un reflet trompeur et mouvant d'elle-même. À qui ressemblait-elle ? À quoi ressemblait-elle ? Ressemblait-elle à autre chose que ce qu'elle était devenue depuis dix ans ? Une jolie petite pute habile de ses dix doigts, de sa langue et de ses lèvres, qui s'enroulait comme une liane autour du corps et du sexe de ses clients. Qui chantait d'une voix exquise, en véritable professionnelle qu'elle était, des chansons d'amour, des chansons à boire, des chansons grivoises ou des poèmes épiques. Qui roucoulait de plaisir aux oreilles d'imbéciles qui se rengorgeaient de leurs exploits souvent pitoyables en l'entendant glousser, crier leur nom ou hurler des obscénités quand elle savait que cela excitait leur plaisir. Une pute qui jouait de la flûte avec maestria et de bien des manières possibles. Que restait-il d'elle ? De ce qu'elle avait été ?

Elle ne se rappelait de presque rien.

Pourquoi avait-elle lâché ce prénom quand elle avait vu la gladiatrice marcher aux côtés de la bestiaire aux cheveux d'or ? Qu'est-ce qui avait bien pu lui faire penser que c'était elle ? Lui ressemblait-elle ? Elle n'en était même pas sûre. Le nom lui avait échappé sans qu'elle y pensât. La démarche, les cheveux, le regard. Mais il y avait si longtemps. Et c'était tellement improbable.

Tellement inacceptable.

Elle pivota sur son tabouret. Zmyrina possédait une petite cellule qui lui servait de chambre, de foyer et de lieu de travail. Le lit était défait. Taché de fluides corporels en tout genre : sueur, sperme, sang, morve, larmes. Elle avait renoncé depuis longtemps à retirer les draps quand elle dormait enfin seule, à les changer après chaque client. Une perte d'énergie. La première année, elle dormait sur le sol. Incapable de trouver le repos dans un lit où des hommes s'étaient vautrés sur elle, rependus en elle. Le sol était froid, souvent pas bien plus propre que ses draps souillés. À la lueur d'une petite lampe à huile, on ne distinguait pas la saleté et les souillures. Les clients s'en moquaient et quand ils s'en inquiétaient, ils apportaient eux-mêmes des draps. Elle donnait son linge à laver deux fois par semaine. C'était amplement suffisant.

La cellule n'avait rien de vraiment misérable. L'ameublement — deux sièges tendus de cuir noir, une jolie table sur laquelle s'alignaient parfums et produits de toilette, un riche coffre, une petite table de nuit, de la vaisselle en terre cuite émaillée, décorée de peintures de qualité — dénotait d'un bon goût et d'une certaine aisance. Un pavement de mosaïque recouvrait le sol. Le petit panneau imagé qui se trouvait à l'entrée de la pièce annonçait à ses visiteurs sans qu'elle le trouvât nécessaire ce qu'ils étaient en droit d'attendre en s'introduisant dans cette petite cellule adossée au mur du jardin à l'arrière de l'auberge des Quatre Sœurs. Elle ne prêtait plus attention aux sujets des fresques peintes avec art sur les murs depuis longtemps et son regard ne s'arrêta pas dessus.

Zmyrina n'avait pas été si mal lotie. Elle n'avait rien de ces grandes courtisanes dont les filles et les garçons parlaient tous avec envie. Ces femmes, parfois ces enfants, pour les beaux yeux desquels se ruinaient des aristocrates ou de jeunes chevaliers, mais elle avait échappé aux lupanars sordides. Ses maîtres ne la battaient pas, ils lui donnaient assez d'argent pour se nourrir correctement, s'habiller et ne pas avoir à laver elle-même ses vêtements et ses draps. Assez pour se soigner si elle tombait malade, s'acheter des bijoux modestes et du parfum. Pour s'entretenir, soigner son apparence et son corps. Elle était trop âgée pour espérer attirer l'intérêt d'un amant généreux, elle n'échapperait pas à sa condition, mais elle pouvait dégringoler bien plus bas dans la hiérarchie qui définissait le prix d'une passe, la grandeur, le confort et la propreté de la cellule où une prostituée exerçait ses talents, le statut social de ses clients. Les Quatre Sœurs se voulait un établissement de qualité. Elles ne ramassaient pas sa clientèle parmi les mendiants, les esclaves, les marins ou les légionnaires sans le sous. Les plus désargentés étaient réservés à deux ses camarades, moins belles et plus grossières qu'elle. Zmyrina avait gardé une allure et des attitudes qui trahissaient une éducation soignée et qu'avaient soigneusement entretenue ses maîtres. Malgré son jeune âge, elle parlait bien le grec en arrivant à Rome et ils avaient engagé un pédagogue pour parfaire son éducation et lui apprendre le latin. Zmyrina était appréciée par les étrangers qui maîtrisaient mal la langue romaine et par les snobs qui avaient la grisante impression de s'offrir les services d'une hétaïre grecque. Rien de reluisant quand même, mais rien de trop misérable non plus.

Dix-neuf ans. Elle était sur la pente descendante. Elle tiendrait peut-être encore dix ans. Et après ? Elle pensa amèrement que dans dix ans, la chance l'aurait sans doute abandonnée et qu'elle crèverait, rongée par l'une de ces maladies qui touchaient si souvent les prostitués, les hommes comme les femmes, les enfants comme les adultes, qui les laissaient édentés, sans cheveux, couverts de pustules et de plaques purulentes. Elle ferait alors la joie des mendiants et des vagabonds, elle se vendrait pour un as, pour un quignon de pain.

Elle se retourna face à son miroir. À quoi bon penser à l'avenir ? Elle était encore belle, désirable et elle connaissait les artifices pour l'être davantage encore. À quoi bon penser au passé ? Elle avait tout perdu. Ils avaient tout détruit. Son innocence était morte le jour où elle avait été exposée nue devant des étrangers. Le jour où un homme avait introduit son doigt en elle pour vérifier qu'on ne le trompait pas sur la marchandise et qu'elle valait bien le prix que le marchand exigeait d'elle. Elle avait été achetée, rhabillée, bien traitée avant de monter une nouvelle fois sur une estrade. Pour l'occasion, elle avait été coiffée avec soin, maquillée. Il y avait beaucoup plus de monde que la première fois, plus de bruit, la ville était plus belle, plus grande. La vente fut aussi atroce, elle mourrait de peur.

Un nouveau doigt s'était introduit en elle et elle avait rencontré Spurius Italicus Vipsianus. Son maître. Elle avait dans la foulée, connu son premier client. Neuf ans, belle comme une statuette précieuse, innocente. Vierge. Hostia Vipsiana l'avait conduite le soir même de son achat dans une riche villa de patricien. Des esclaves l'avaient baignée, coiffée, parfumée, ils avaient huilé son corps. Sa maîtresse l'avait fermement enjointe à se montrer sage et docile. Elle ne comprenait rien. Elle ne savait pas ce qu'on attendait d'elle. L'homme ne l'avait pas frappée, il lui avait parlé gentiment, mais il lui avait fait mal. Il l'avait engagée à ne pas crier et ses yeux, quand il l'avait mise en garde, avait brillé d'un éclat métallique qui l'avait incitée à obéir. Il avait oint certaines parties de son corps avec de la graisse. Zmyrina ne se souvenait que de la douleur. Tous les autres sentiments s'étaient effacés devant elle, la peur, la honte, la tristesse, l'incompréhension. Seule la douleur avait subsisté. Après ce qui lui avait semblé une éternité, elle était repartie le matin avec sa maîtresse. Elle n'avait pas crié de toute la nuit, mais elle s'était mordu les avant-bras jusqu'au sang.

Et puis, son éducation avait commencé. Les portes de son enfance s'étaient définitivement closes. Les visages s'étaient effacés en même temps que tous ses souvenirs. Ils n'avaient pas de place dans sa vie. Ils n'apportaient que douleur et peine. Elle était trop jeune et elle avait oublié.

Que s'était-il passé au forum d'Auguste ? Une réminiscence. Pourquoi ? Elle ne saurait jamais et c'était mieux comme cela. Elle fixa ses pensées sur la bestiaire aux cheveux d'or. La plus belle rencontre qu'elle n'eût jamais faite à Rome. Un miracle. Elle sourit mélancoliquement. Elle garderait ce petit rayon de lumière dans un coin de son esprit. Quand elle peinerait trop, quand le vice et la brutalité l'auraient trop abîmée, quand elle serait trop fatiguée, elle penserait à ses yeux et à son sourire. L'éclat d'une pierre précieuse qui scintillerait éternellement au-dessus de la fange et du vice. Zmyrina avait oublié qu'il existait des gens dotés d'un cœur innocent. Même les enfants étaient pourris, mais pas Marcia. Marcia lui avait rappelé que Subure n'était pas le monde, que ses clients n'étaient pas l'humanité, que ses maîtres ne dirigeaient pas l'univers, qu'elle et ses camarades n'étaient pas tout ce qu'on pouvait attendre d'une femme ou d'un jeune garçon.

On frappa à la porte et Maria apparut dans son embrasure. Rouge, essoufflée et vibrante d'émotion.

Zmyrina ! dit-elle toute excitée. Marcia ! Elle est revenue et elle veut te voir ! Le dominus a refusé de la laisser entrer, mais une poignée de deniers l'a vite fait changer d'avis. Des deniers, Zmyrina ! Tu te rends compte ? Tu coûtes de onze à quinze as et elle te réclame pour une poignée de deniers, je n'ai jamais eu de cliente. Tu as déjà été engagée par une femme ? ! s'exclama la jeune fille. Un gladiateur ! Un champion ! Marcia ! Elle a gagné deux fois la palme des champions dans l'arène. Pourquoi ce crétin de Corvus m'avait-il clouée sur une table le soir où elle est venue ? se désola Maria. C'est peut-être moi qui l'aurais sauvée et maintenant, elle serait venue pour moi !

Maria, la morigéna Zmyrina. Tu racontes n'importe quoi.

Mais elle est là ! Elle t'a demandée ! On ne demande pas une fille comme nous pour parler avec elle ! Une poignée de deniers ! C'est la chance de ta vie ! Elle va peut-être t'acheter, c'est une auctorata, elle peut acquérir des esclaves. Elle est riche. Tout Rome dit qu'elle aime les femmes, elle pourrait avoir qui elle veut, des aristocrates, des femmes de chevaliers, les vestales, n'importe qui !

Maria !

Et elle te choisit, toi ! Tu me raconteras ?! Je veux tout savoir ? Ses cicatrices, on dit qu'elle a été mordue par une panthère à la dernière chasse. Oh ! Et il y a une autre femme avec elle ! Elles veulent peut-être te partager, je suis sûre que c'est une gladiatrice elle-aussi !

Zmyrina sentit une boule se former dans sa gorge.

Une autre gladiatrice ? Elle… Elle est comment ?

Très grande, je n'ai jamais vu une femme aussi grande.

Zmyrina se détendit, ce n'était pas celle qui accompagnait Marcia lors du sacrifice.

Maria ! criarda soudain la tenancière des Quatre Sœurs derrière son dos. Qu'est-ce que tu fais ici ?

Je suis venue prévenir Zmyrina, domina.

Fiche-moi le camp, qu'on ne voit pas ta sale petite tête de pruneau !

Maria salua Zmyrina et s'éloigna en boudant. Elle n'était pas aussi belle que sa camarade, pour sûr. Elle avait les cheveux filasses, elle en convenait, mais elle n'en était pour autant un laideron.

Zmyrina, es-tu prête à recevoir un client ?

Euh, oui, domina.

Viens ici que je t'examine.

Zmyrina s'avança sur le seuil de sa cellule. Hosta Vipsiana la tira dehors sans ménagement. Elle la fit tourner sur elle-même, vérifia la propreté de ses dents, celle de ses ongles, et promena son nez comme un chien sur elle pour y déceler des odeurs malpropres.

Tu t'es lavée ?

Oui, domina.

Tu es soigneusement épilée ?

Oui, domina.

Viens, on va te coiffer un peu et changer ta robe. Mets une tunique transparente, une palla et quelques bijoux. L'effet quand on ouvre la palla est toujours percutant, fit-elle d'un air gourmand. Il faut que tu déploies tous tes talents pour qu'elle ait envie de revenir te voir.

Elle s'inquiéta soudain et prit une mine catastrophée.

Zmyrina, tu sauras t'y prendre avec une femme ? Tu sauras la séduire, répondre à ses désirs et la faire jouir comme elle n'a jamais joui dans les bras de son aristocrate ?

Zmyrina fronça les sourcils. Elle n'arrivait pas à croire que Marcia désirait les services d'une prostituée. Les gladiateurs pouvaient s'accorder les faveurs de qui ils voulaient sans avoir à débourser un seul as. L'étonnement et le doute n'étaient pas les seuls responsables de sa réaction. Les mots que sa patronne accolait à celui de la jeune fille lui déplaisaient. Elle souillait de sa bouche immonde la pureté de la bestiaire aux cheveux d'or. Des envies de meurtres remontèrent de ses entrailles.

Je suis une femme, répondit-elle le plus déferrement qu'elle put entre ses dent. Je sais ce qui plaît aux femmes.

Ah, bon ? répondit Hosta qui, elle, n'en avait justement aucune idée.

Ne m'avez-vous pas formée à tous les arts de l'amour ?

Si, répondit l'odieuse femme avec une suffisance déplacée. Et je veux l'entendre hurler ton prénom jusqu'au bout de la rue, tu m'as bien comprise ?

Les gladiateurs ne sont pas réputés pour perdre le contrôle lors de leurs ébats sexuels.

Alors, je veux qu'on t'entende hurler son nom et lui crier des obscénités jusque sur les forums

Mmm… acquiesça la jeune prostituée. Domina ?

Oui, répondit la tenancière revêche.

Vous êtes sûre qu'elle vient pour ça ?

Pourquoi voudrais-tu qu'elle vienne d'autre ? s'étonna la domina en haussant les épaules.

Elle finit d'apprêter Zmyrina, prit un flacon de parfum, le déboucha, grimaça, le reboucha, en attrapa un autre, puis un autre jusqu'à ce qu'elle trouvât celui qui lui convenait. Elle en aspergea généreusement la jeune femme. Elle se recula ensuite.

Parfait ! déclara-t-elle d'un air satisfait. Je te l'envoie.

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Zmyrina attendait assise devant sa table. Elle tournait le dos à la porte ouverte. Les clients aimaient bien. Ils entraient, la contemplaient, s'approchaient et posaient possessivement leurs mains sur ses épaules. Un stratagème de professionnelle. Une entrée en matière plutôt agréable. Anodine. Sauf qu'aujourd'hui, le malaise rampait. Un malaise qu'elle n'avait pas ressenti depuis des années. Une appréhension. Pourquoi Marcia était-elle venue ? Pourquoi l'avoir choisie ? Zmyrina regretta soudain de l'avoir rencontrée. Plus encore de l'avoir embrassée. Son baiser n'avait rien eu de voluptueux, elle ne savait pas très bien ce qui l'avait motivé, peut-être simplement le désir de goûter à l'innocence sur les lèvres de la jeune fille. Mais Marcia s'était méprise sur son intention, Zmyrina sur son innocence. Les si beaux yeux turquoises pailletés d'or l'avaient trompée, elle avait cru... mais Marcia n'était que... C'était horrible.

De légers coups frappés à la porte la sortirent de sa sombre déception. Zmyrina se retourna. Une silhouette enveloppée dans une grande palla se tenait à contre-jour dans l'embrasure de la porte. Des mains se levèrent et firent glisser la palla, découvrant la tête. De l'or se mit à briller dans la pénombre. Marcia.

Euh, bonjour... Je, euh, je peux entrer ? bafouilla la jeune fille.

Zmyrina resta bouche-bée. La politesse, la gène, la timidité qui transparaissaient dans l'attitude et les paroles de la jeune fille qui se dressait sur le seuil de sa porte, ne correspondaient pas avec qui était censé être Marcia, avec ce qui expliquait sa présence à la porte de la cellule d'une prostituée dont elle avait exigé les services, avec une gloire de l'arène qui tuait des bêtes sauvages à mains nues et qui venait prendre son plaisir dans les bas-fond de Subure.

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Marcia n'osait plus bouger. Elle résista à l'envie de tourner les talons et de courir retrouver Atalante qui l'attendait dans la salle commune de l'auberge. Après avoir frappé sur le battant ouvert de la porte, ses yeux étaient tombés sur les peintures qui ornaient les murs de la chambre. Celles qui surmontaient le lit. Il faisait assez clair pour parfaitement les distinguer, et au cas il aurait fait sombre, une lampe à huile à quatre mèches éclairait assez la pièce pour qu'aucun détail ne pût échapper à l'œil averti du client.

Marcia n'avait rien d'une oie blanche et Astarté n'avait pas été la seule à partager ses nuits. La jeune fille ressemblait plus à Atalante qu'à la grande Dace ou même à Aeshma. Elle ne ressentait comme elles deux, le pressant besoin de soulager des tensions ou de satisfaire des besoins que les deux gladiatrices identifiaient comme sexuels. Elle était incapable d'aller entreprendre ou de céder à un inconnu, à quelqu'un qui l'indifférait. Elle ne savait pas trop comment elle s'était retrouvée en train d'embrasser Gallus, de laisser ses mains courir sur son corps et de finir nue contre lui. Personne n'avait su, sauf peut-être Atalante et Aeshma, mais les deux melioras n'avaient jamais évoqué le sujet et Marcia n'en avait jamais parlé avec elles. Gallus l'adorait, il s'était montré doux et gentil, attentif à ses désirs. Il était résistant et elle avait pris du plaisir avec lui. Elle avait trouvé que c'était différent. Peut-être parce qu'elle ne l'aimait pas comme elle avait aimé Astarté. Elle aimait bien Gallus, mais pas plus que Galini ou Caïus. Le gladiateur ne s'était jamais vanté d'avoir couché avec elle. Il n'avait jamais agi d'une façon qui eût laissé supposer qu'il avait obtenu ses faveurs. Une nuit. Deux. L'été qui avait précédé leur venue à Rome. Ensuite, Marcia avait été trop surveillée et ses doubles entraînements l'avaient bien trop épuisée pour qu'elle aspirât encore à la volupté. Son désir s'était éteint et plus rien ne l'avait encore troublée quand Gallus l'approchait. Ils étaient restés bons camarades et Marcia savait qu'elle pouvait compter sur sa discrétion.

Mais les peintures... Ce n'était pas vraiment ce qu'elles représentaient qui choquait Marcia. Il n'y avait rien qu'elle ne connût déjà, mais le fait que ce genre de scènes pût être exposées à la vue de tous, dans une chambre, au-dessus d'un lit. Marcia n'était plus venue discuter avec une jeune femme, elle était sur le point d'entrée dans une cellule de bordel, de s'adresser à une prostituée. Elle baissa ses yeux sur le lit dont les draps lui semblèrent d'une propreté douteuse. Il avait accueilli des dizaines d'hommes, peut-être des centaines, qui s'étaient efforcés de mettre en pratique ce qui s'étalaient avec indécence sous ses yeux. Elle avait bien souvent entendu les gladiatrices rappeler qu'elles avaient accepté l'offre de Téos pour échapper au lupanar. Astarté le lui avait dit. Toutes avaient préféré la violence des armes à... ça.

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Zmyrina se leva pour l'accueillir et le malaise de Marcia grandit. La robe de la jeune serveuse s'était ouverte révélant une tunique transparente qui dévoilait suggestivement les courbes de son corps sans vraiment le montrer nu. Marcia s'accrocha d'une main au montant de la porte. Le sourire charmeur, le parfum capiteux qui lui agressait le nez. Où était la timide et sympathique jeune servante qui lui avait sauvé la vie trois semaines auparavant ? La pudique jeune fille qui l'avait timidement embrassée ? Marcia ne savait pas ce qui, de la situation ou de l'odeur que dégageait la jeune femme, lui retournait l'estomac. Elle avait perdu l'habitude des parfums. Elle ne les avait déjà jamais trop appréciés avant. L'absence de femmes dans son entourage, son enfance vécue au milieu des légionnaires. Elle avait eu du mal à s'habituer au goût immodéré des femmes et parfois même des hommes pour les parfums. Ceux à base d'essence de fleurs ou de cannelle, les parfums trop suaves et trop lourds, l'écœuraient. Elle avait loué Diane quand elle avait découvert que Julia n'usait qu'avec une grande modération des parfums dont elle contrôlait pourtant une grande partie du commerce. De son corps et de ses vêtements montaient des effluves discrets qui flattaient délicatement le nez de Marcia. Elle usait principalement de deux mélanges dont la senteur du poivre dominait dans l'un et le safran dans l'autre. Elle avait retrouvé cette même modération chez Gaïa. Une spécificité des sœurs Metella à laquelle Julia avait converti Quintus.

Zmyrina puait. Elle puait la débauche et la luxure.

La jeune prostituée leva un bras et caressa doucement le visage de la jeune gladiatrice. Ses doigts descendirent ensuite légèrement le long de son bras, de son avant-bras, s'attardèrent sur son poignet pour se refermer ensuite sur sa main.

Viens, entre, l'invita-t-elle d'une voix lascive.

Euh... Non, je… balbutia Marcia.

Tu n'as pas à être timide, personne ne viendra nous déranger et tu pourras prendre tout ton temps, il est rare que je reçoive des clients à cette heure de la journée.

La main de Marcia se crispa sur le chambranle et l'invitation de Zmyrina à la suivre resta sans effet.

Je veux te parler, dit précipitamment Marcia. Simplement te parler, te remercier pour l'autre jour. Prendre de tes nouvelles, je voulais m'assurer que tu allais bien.

Zmyrina lui lâcha la main.

Oh ! dit-elle soudain embrassée. Tu... ? La patronne a dit que... Tu n'es pas venue pour... ?

Non, non, se défendit Marcia en rougissant.

Je suis désolée, s'excusa Zmyrina confuse et refermant son manteau sur son corps. Je... Je vais bien. Le dominus était fâché parce qu'il y a eu beaucoup de dégâts, mais ta venue lui a ensuite amené beaucoup de clients. On vient encore se faire raconter ta visite à l'auberge. Il pense même peut-être changer l'enseigne et appeler l'auberge de La bestiaire aux cheveux d'or.

Ah... répondit Marcia que cette nouvelle laissait sans voix.

Elle n'aurait jamais pensé voir son image accolée à une auberge qui servait aussi bien du vin que des filles à ses clients. L'honneur lui paraissait... catastrophique.

Viens t'asseoir, tu veux boire ? J'ai du vin, il n'est pas mauvais.

Euh...

Les yeux de Marcia sur posèrent sur un panneau peint. Une scène pornographique. Explicite. Zmyrina prit tout à coup conscience de la gêne de la jeune fille. Ses intentions étaient innocentes et elle venait de la plonger dans son univers de débauche. Elle se rappela ce qu'offraient à la vue de ses visiteurs les peintures qui ornaient le pourtour de sa chambre, sentit l'odeur suave et étouffante qui montait de son corps. Elle referma plus serrée sa palla sur sa poitrine.

Je suis désolée, Marcia. Allons dans le jardin. C'est tranquille et euh... il y a un petit banc de pierre sur lequel nous pourrons nous asseoir... À moins que tu ne veuilles... euh... que tu ne veuilles partir.

Marcia reprit ses esprits.

Non... et oui, euh... c'est une bonne idée. Je préfère le jardin.

Marcia se sentait de plus en plus mal. Zmyrina se traitait d'imbécile et se demandait comment elle pouvait rattraper sa bévue. Elle entraîna Marcia sous une petite treille de vigne et lui montra le banc. Ridiculement petit. La jeune gladiatrice s'assit. Ses yeux n'arrêtaient pas de sauter d'une plante à une autre. Zmyrina s'installa par terre en face d'elle. Loin. Marcia pouvait bouger sans risquer de la toucher. Un silence déplaisant s'installa. Marcia le brisa la première.

Zmyrina, tu étais présente quand j'ai sacrifié à Mars Ultor le lendemain de ma venue ici, n'est-ce pas ?

Tu m'as vue ?

Oui.

Le silence retomba. Marcia n'arrivait pas à garder les yeux sur la jeune femme qui lui faisait face.

Marcia, je peux te laisser un instant ? demanda Zmyrina prise d'une inspiration subite. Je reviens tout de suite.

Euh... oui.

Zmyrina se leva prestement et disparut. Marcia respira un peu plus librement. Elle se morigéna sévèrement de se montrer aussi idiote. Elle savait très bien la profession qu'exerçait la jeune femme en venant ici. Elle ne comprenait pas pourquoi elle se sentait si mal à l'aise. Parce que Zmyrina s'était méprise sur ses intentions ? Marcia devait bien s'avouer qu'une bonne partie de son malaise venait de là. Le reste était plus subtil. La situation lui avait rappelé que les gladiateurs se retrouvaient parfois eux-même engagés à satisfaire le plaisir de ceux qui payaient Téos pour cela. Ils coûtaient bien plus chers que Zmyrina et ils prêtaient leurs corps dans des soirées mondaines qui se déroulaient dans de riches villas appartenant à de riches notables. Le luxe ne changeait rien au fait que leurs services ne se différenciaient pas de ceux qu'offrait Zmyrina et ses camarades des Quatre Sœurs à leurs clients. Un aspect sordide du statut de gladiateur auquel Marcia évitait toujours de penser. Un aspect qui ne l'avait jamais concernée. Son contrat ne prévoyait pas qu'elle se pliât à ce genre de service. Mais ses camarades... Dire que certains auctoratus s'y prêtaient volontiers. Aeshma avait été conviée à quatre soirées à Rome. Atalante a une seule et tout le monde s'étaient démenés pour qu'elle y échappât. Galini et Galus... Marcia détestait ces soirées.

Elle se fichait des vantardises des garçons et des haussements d'épaules indifférents des filles quand on leur en parlait ou qu'on les taquinait à ce sujet. Marcia considérait ces soirées indignes et dégradantes. L'état de ses camarades le lendemain ne lui avait pas non plus échappé. Et puis, Atalante était tellement sombre quand elle apprenait qu'une soirée avait lieu. L'affolement et la détermination dont avaient fait preuve ses camarades, de Saucia à Astarté, avaient tellement frappé l'esprit de la jeune fille quand elles avaient voulu que la grande rétiaire échappât à la soirée, qu'elle n'arrivait même pas imaginer ce qui pouvait s'y passer. Zmyrina incarnait aussi la condition des filles devenues esclaves, des filles sans soutien, sans protection. Des filles qui n'avaient pas eu la chance de croiser un Téos sur leur chemin. Le laniste était un immonde salaud, mais il avait offert une voie différente à des captives trop souvent promises à embrasser la profession de Zmyrina.

La jeune femme revint. Elle s'était changée. Elle portait une simple tunique de lin bleue et s'était débarrassée de ses bijoux et de son maquillage. Quand elle s'approcha, Marcia remarqua qu'elle s'était lavée. Le parfum capiteux flottait toujours dans l'air, mais léger, presque imperceptible. Marcia lui adressa un regard reconnaissant.

Je ne crois pas que tu voulais voir la prostituée, je suis allée chercher Zmyrina, sourit la jeune femme en retour.

C'est vrai, approuva Marcia.

Tu sais, il ne faut pas t'inquiéter pour l'autre soir.

Tu as été molestée, non ?

Bah, une gifle un peu appuyée, j'en ai vu d'autre. Personne ne m'a fait du mal.

Ça fait longtemps que tu... euh... que tu travailles ici ?

Dix ans.

Oh...

Oui, c'est long de n'avoir que ce petit jardin pour tout horizon, dit-elle en promenant son regard autour d'elle. Mais je ne me plains pas, certaines n'ont que les murs d'une piaule misérable. Je préfère être ici qu'ailleurs. Quand j'ai du temps, je m'occupe des fleurs et des plantes.

Zmyrina, je...

Des bruits de pas l'interrompirent. Une jeune fille apparut. Elle marchait en sautillant, un grand sourire aux lèvres. Elle était très jeune et son air avenant rachetait son manque de grâce.

Je vous apporte du vin frais et des fruits.

Elle fixait Marcia avec des yeux admiratifs, détaillait sans aucune pudeur ses vêtements qu'elle jugea simples et élégants, remarqua ses caligaes qu'elle trouva héroïques et s'arrêta sur son visage pour s'abîmer dans une contemplation béate.

Ce que tu as de beaux cheveux ! s'extasia-t-elle. Et tes cheveux... Ils bouclent naturellement ?

Euh, oui, répondit Marcia qui reconnut la jeune fille que des ivrognes avaient clouée sur une table quand elle était venue.

Tu es encore plus belle que la dernière fois !

Euh...

Maria... râla gentiment Zmyrina.

Je vous ai vue venir vous installer ici. Tu n'avais même pas pris la peine de prendre un plateau, reprocha-t elle à Zmyrina. Si la domina le sait... Tu manques à tous tes devoirs !

C'est moi qui ai voulu venir m'installer ici, s'excusa Marcia.

Zmyrina satisfera tous tes désirs, elle est très compétente !

Maria, s'il te plaît, tu veux bien nous laisser ?

Oui...

Elle s'éloigna, se retourna soudain et lança un clin d'œil en chuchotant :

Si vous avez besoin de moi... On ne dira rien à la domina...

Je suis désolée, s'excusa Zmyrina. Elle t'adule, alors...

Ce n'est pas grave, la rassura Marcia qui commençait à douter de ne jamais arriver à lui parler de ce qui lui tenait à cœur tout en se demandant avec angoisse si elle avait vraiment été bien inspirée.

Elle n'aurait peut-être pas dû venir. Ne pas remuer de mauvais souvenirs ? Atalante avait pourtant approuvé sa démarche. La grande rétiaire ne l'aurait jamais cautionnée si elle avait pensé que c'était une erreur ou que c'était inutile. Marcia la soupçonnait même d'avoir été heureuse de l'accompagner.

Zmyrina, je ne t'ai pas seulement vue au forum, je t'ai entendue aussi.

La jeune femme pâlit, mais elle se composa aussitôt après une attitude détendue et indifférente.

Qui est Shamiram pour toi ? demanda gravement Marcia.

Shamiram ? s'étonna la jeune femme en fronçant les sourcils.

Je t'ai entendu prononcer ce nom sur le forum. Je voulais savoir ce qu'il évoquait pour toi.

Mais rien, se défendit Zmyrina. Je n'ai même jamais entendu ce nom. C'est de quelle origine ?

C'est un nom parthe ou perse. Enfin, je crois.

Ah...

Qui est-ce ? insista Marcia abandonnant toute approche subtile.

Mais je ne sais pas ! s'exclama Zmyrina. Si quelqu'un l'a prononcé sur le forum, ce n'est pas moi. D'ailleurs, il y avait tellement de bruit ce jour-là.

Zmyrina... gronda Marcia.

Marcia, je suis venue sur le forum parce que j'avais entendu dire que tu y étais et j'ai assisté à la cérémonie, mais je suis partie ensuite. Et je n'ai jamais entendu prononcer ce nom de ma vie.

Marcia garda le silence. Terriblement déçue. Zmyrina ne dirait rien. Est-ce qu'elle pouvait en raconter un peu plus et pousser la jeune femme à lui parler ?

La gladiatrice qui était avec moi...

La Gladiatrice Bleue ?

Oui. Elle s'appelle Shamiram.

Ah, bon ? s'étonna ingénument la jeune femme. Je croyais qu'elle s'appelait Aeshma.

Aeshma est son nom de gladiatrice, répliqua sèchement Marcia. Mais son vrai nom, c'est Shamiram.

Marcia commençait à s'énerver. Zmyrina décida d'arrêter de biaiser.

Écoute, Marcia. Je suis vraiment désolée. Je ne connais pas de Shamiram et à part toi, je n'ai jamais parlé avec une gladiatrice. Tu as dû mal entendre ou bien, tu l'as réellement entendu et comme tu me connaissais, tu as pensé que c'était moi qui l'avais prononcé.

Bon, puisque c'est comme ça, déclara abruptement Marcia.

Elle se leva, prit sèchement congé de Zmyrina et se dirigea vers la porte qui donnait accès à l'auberge. Zmyrina expira lentement. Soulagée. Dévastée. Une chance sur des millions. Un prénom rare, contrairement au sien plutôt commun. Une envie de pleurer. De rattraper Marcia. Qui était la gladiatrice pour la jeune fille ? Ne pas y penser. Oublier. Retourner à sa vie. Sans regrets. Il ne fallait jamais déterrer les morts.

Elle inspira plusieurs fois, refoula des larmes inutiles. Elle verrouilla la fenêtre qu'elle avait malencontreusement ouverte et se détourna du passé.

Elle regagna sa cellule. Ferma la porte et le volet. Tourna la clef dans la serrure. S'assit devant sa table. Quelle heure pouvait-il être ? Les clients ne tarderaient pas à arriver.

.

Atalante se morfondait devant un gobelet de posca. Marcia passa en coup de vent devant elle.

Marcia ?

On s'arrache.

Mais et...

On se casse, Ata.

Marcia arrivait déjà aux escaliers quand Atalante venait à peine de s'extirper du banc sur lequel elle était assise. La jeune fille attaqua la première marche sans égard pour sa cuisse blessée. Quinze jours après, c'était encore douloureux. Elle marqua un temps d'arrêt. Atalante devina une grimace et se dépêcha de la rattraper.

Marcia, tu m'expliques ?

Il n'y a rien à expliquer, répondit hargneusement la jeune gladiatrice.

Atalante soupira. Aeshma et Marcia. Elles s'avéraient parfois aussi délicates l'une que l'autre à gérer. Enfin, presque. Atalante avait sur Marcia l'avantage de sa position. Si Atalante endossait son rôle de meliora, Marcia la respectait trop pour la provoquer. Et à la différence d'Aeshma, la jeune fille ne se noyait pas dans ses colères. Il était aisé de faire appel à la raison quand quelque chose la contrariait. Atalante attrapa Marcia par le bras et la retourna.

Pourquoi es-tu fâchée ?

Spurus Italicus et sa femme tendaient l'oreille. Ils avaient rangé les deniers bien à l'abri. On ne leur reprendrait pas, mais ils rageraient si Zmyrina n'avait pas contenté la bestiaire aux cheveux d'or. Quoique... personne n'était obligé de savoir les détails de l'affaire. La venue de Marcia suffirait à attirer le chaland. Atalante poussa Marcia dans le corridor d'accès et ferma la porte.

Maintenant, tu m'expliques, Marcia. Tu es venue pour Aeshma, pas pour toi, alors quoi ?

Alors, rien, répondit la jeune fille avec un air buté.

Marcia !

Elle a tout nié en bloc, elle a feint de ne même pas connaître le nom, de ne l'avoir jamais entendu. Elle m'a demandé de quelle origine il était ! Elle s'est foutue de ma gueule !

Tu parles comme Aeshma. Ça ne te va pas très bien.

J'm'en fous ! Elle croyait que je venais pour... euh... que je voulais me payer... enfin, et après, elle n'a rien voulu entendre.

Alors, tu es partie ? Furieuse ?

Euh... oui, souffla Marcia. Je, euh...

Atalante avait croisé les bras sur sa poitrine. Elle dardait la jeune auctorata d'un regard sévère et elle la laissa balbutier. Marcia se sentit ridiculement minuscule sous le regard de la meliora. Voilà, c'était exactement cela. La meliora. La meliora se désolait de l'attitude immature de sa pupille. Marcia malgré sa jambe douloureuse se dandina inconfortablement d'un pied sur l'autre.

J'ai été stupide, c'est ça ? demanda-t-elle penaude, toute colère évanouie.

Au moins, tu en es consciente, grimaça Atalante. J'aurais dû venir avec toi.

Elle ne te connaît pas et je croyais qu'elle...

Qu'elle te parlerait ouvertement ? lui demanda avec douceur Atalante. Qu'elle te confierait ses secrets sans hésiter ?

Marcia baissa la tête. C'était exactement ce qu'elle avait cru en venant à l'auberge des Quatre Sœurs. Qu'elle n'aurait qu'à demander pour obtenir des réponses. Pourtant, elle aurait dû s'attendre à rencontrer des difficultés. Que savait-elle de la vie de ses camarades avant qu'ils ne rejoignissent le ludus ? Que savait-elle de la vie d'Aeshma ? Rien. Elle ne connaissait rien du passé de personne, sinon des brides éparses à propos d'Atalante ou de Galini, un peu plus à propos d'Astarté. Les gladiateurs n'avaient pas de passé. Si Zmyrina avait un jour été une enfant libre, comment pouvait-elle en avoir un ? Comment aurait-elle pu le confier à une inconnue ?

Viens, on y retourne, lui déclara Atalante.

Mais...

Marcia, tu es sûre de ce que tu as entendu sur le forum ? Tu es certaine que c'était bien Zmyrina qui a prononcé le prénom.

Oui, j'en suis sûre, Atalante. Je l'ai clairement entendu et je sais que c'est elle qui l'a prononcé.

Alors, il faut y retourner. Tu vas m'attendre dans l'auberge, je ne veux pas qu'on te reconnaisse, je n'ai pas l'impression que le quartier soit très bien famé.

Marcia lui lança un drôle de regard.

Quoi ? demanda Atalante.

Tu as regardé autour de toi quand nous sommes venus ici ?

Pas vraiment. Je surveillais notre entourage. J'ai repéré des mendiants et des tire-laines. Je n'avais pas trop envie de me battre, je ne me sens pas encore prête pour ça. Je préfère anticiper dans ces cas-là.

Tu vas souvent te promener en ville ?

Tu poses des questions stupides.

Excuse-moi.

Allez, viens.

Atalante rouvrit la porte et demanda à Marcia d'aller l'attendre dans un coin de la salle. Lorsqu'elle la vit se diriger vers la porte du fond, Hosta Vipsiala s'avança pour lui barrer le passage. Atalante brisa son élan.

On t'a déjà bien assez payée, dit-elle d'une voix coupante. Mais si tu veux vraiment une autre forme de rétribution, je suis partante.

La femme recula précipitamment. Sa grande taille, son regard dur. Une gladiatrice. Une de plus. Nério fit un pas pour soutenir sa patronne, elle lui fit signe de ne pas intervenir. Contre deux gladiatrices, ils ne feraient pas le poids, même si Marcia ne semblait pas encore bien remise de sa dernière chasse.

.

La porte vibra sous des coups frappés avec impatience.

Laisse-moi tranquille, Maria !

Ouvre ! Ce n'est pas Maria, lança la voix inconnue d'une femme derrière la porte.

Zmyrina se garda bien de répondre à l'injonction. De toute façon, elle n'avait envie de voir personne. Elle continua à se maquiller. Les coups redoublèrent, plus violents. Zmyrina les ignora. Nouveaux coups. La jeune prostituée souffla, contrariée. À quoi servait Nério et les autres, si n'importe qui pouvait ainsi importuner les filles ? Un affreux juron résonna derrière la porte. Cette fois-ci, sous un impact violent, la porte trembla dans son chambranle. Zmyrina pâlit et se leva précipitamment. Elle s'empara d'un petit pugio dissimulé sous son lit et tira la lame de son fourreau. Une sécurité que lui accordaient ses patrons. Zmyrina avait assez d'expérience pour garder la tête froide quelques fussent les circonstances. Certains clients s'adonnaient à des pratiques brutales, mais ils prévenaient à l'avance les patrons, et la fille ou le garçon sur lequel ils avaient jeté leur dévolu savait à quoi s'attendre. C'était souvent peu agréable et Zmyrina en avait parfois gardé des marques pendant des jours, voir des semaines, mais le contrat prévoyait de ne jamais mettre l'intégrité physique du prostitué en danger. Le client pouvait assouvir ses fantasmes, mais il était hors de question qu'il abîma un esclave des Quatre Sœurs. La règle était respectée. En général. Il arrivait parfois que le client se laissât aller à la violence. Brutalité, oui. Violence, non. Il était pour cela interdit d'attacher les prostitués. Si on ne voulait pas qu'ils bougent, il fallait le leur demander, ils se plieraient à la volonté du client. Parce que, si un client contrevenait aux règles, Zmyrina ou ses camarades étaient en droit de se défendre. Les videurs leur avaient montré comment se servir d'un pugio, comment se défaire d'une étreinte. Les jeunes n'étaient pas armés, mais les patrons ne leur envoyaient pas les clients qui goûtaient ce genre de pratiques. Zmyrina avait reçu son pugio à l'âge de douze ans et elle savait très bien le manier.

La porte craqua. Puis céda. Zmyrina avait soufflé les lampes à huile. Atalante dut sa vie à ses réflexes. À son instinct. Elle recula vivement, bloqua un bras, exerça une clef. Un cri de douleur et le pugio changea de main. Un poing se referma sur la tunique de Zmyrina et la jeune femme fut brutalement traînée dehors. Elle ouvrit la bouche pour crier.

Tu peux hurler, personne ne viendra, siffla dangereusement Atalante. De toute façon, si quelqu'un vient, je m'en débarrasserai sans peine.

Les pieds de Zmyrina touchaient à peine terre. La femme ne plaisantait pas. Zmyrina referma la bouche et se tint coite.

Tu te tiens tranquille ? Je veux seulement te parler.

Elle lâcha Zmyrina avant d'avoir obtenu sa réponse. Les deux jeunes femmes se dévisagèrent.

Les cicatrices, la force, sa présence même, Maria avait bien jugée la grande jeune femme qui accompagnait Marcia. Une gladiatrice. Des cheveux longs très noirs, un beau visage, des yeux expressifs, une expression volontaire. Déterminée. Le genre de personne qui ne se laissait ni intimider ni manipuler.

Une taille fine, des traits fins, la mâchoire légèrement prognathe, de jolis cheveux bouclés presque noir, mais pas tout à fait, des yeux charbonneux qui tiraient sur le gris, de grands cils, un maquillage trop appuyé qui soulignait pourtant avantageusement le regard, mais blanchissait laidement le teint, une tunique provocante sous laquelle Atalante devina les seins libres de toute contrainte. Jolie, gracieuse, une vingtaine d'année. Une louve. Pas vraiment différentes des filles qu'on croisait parfois dans les corridors ou dans la cour du ludus.

Si tu viens pour m'arracher des confidences, tu perds ton temps, déclara Zmyrina d'une voix ferme. J'ai dit tout ce que je savais à Marcia et je ne vois pas pourquoi je lui aurais menti.

Moi, j'aurais menti, répondit Atalante.

Zmyrina commença à regarder autour d'elle comme un animal pris au piège.

À ta place, j'aurais menti, répéta Atalante. Même si on m'affranchissait, je ne retournerai jamais à ma vie d'avant. Tu es née libre, n'est-ce pas ?

Qu'est-ce que ça peut faire, répondit Zmyrina en haussant les épaules d'un air indifférent.

Quand on est né libre, il y a un avant et un après. Pour moi ou pour toi particulièrement.

Je suis une gladiatrice, tu es... euh...

Une louve ?

Euh... oui, approuva Atalante dont le nom pourtant peu flatteur, heurtait moins sa sensibilité.

Zmyrina sourit d'un air condescendant. Atalante se rembrunit, si elle voulait obtenir la vérité, elle allait devoir enfoncer les défenses de la jeune femme. Jouer franc-jeu.

Tu es une réprouvée frappée d'infamie, moi aussi. Un objet destiné à donner du plaisir aux spectateurs pour moi, à un client pour toi, ce n'est pas vraiment différent, d'autant plus que...

Atalante détourna le regard, Zmyrina la regarda curieusement. La gladiatrice essayait de se montrer cynique, mais les mots lui écorchaient visiblement la bouche.

D'autant plus, reprit Atalante sourdement. Que parfois... on ne demande pas autre chose à un gladiateur que ce que tes clients te demandent.

Ainsi, c'était vrai, les gladiateurs n'obtenaient pas toujours, comme ils l'affirmaient et comme la rumeur le confirmait, les faveurs de riches amantes ou de riches amants, ils étaient eux aussi loués comme objet de plaisir, préférés aux prostitués pour leur force et leur aura de tueurs ou de champions. Marcia aussi ?

Les auctoratus ou Marcia ne sont pas tenus de répondre à ce genre de demandes, répondit Atalante sans le savoir à sa question. Quelques-uns le font par intérêt ou par plaisir. Marcia n'a jamais participé à ce genre de soirées. Mais les autres, les esclaves, qu'ils soient des meliores ou pas, qu'ils soient riches ou pas, sont obligés de se soumettre aux ordres de leur laniste, de se soumettre à tout ce qu'exigeront les clients comme tu les appellerais. Ils n'ont pas le choix. Gladiatrice, prostituée... Crois-tu que j'espère un jour retourner à ma vie d'avant, que je le souhaite ? Que si je reconnaissais dans la rue mon père, mon frère ou même un membre de ma tribu, je lui sauterais au cou et me ferais reconnaître de lui ?

Je détournerais la tête. Voilà ce que je ferais. Je n'ai pas honte d'être une gladiatrice, mais je ne fais plus parti du monde d'avant. Il n'existe plus, je n'y existe plus. Tu comprends ?

Zmyrina, tu comprends ce que je te dis ?

Bien sûr que je comprends, tu me prends pour une idiote ? répliqua aigrement la jeune femme.

Ça dépend, répondit contre toute attente Atalante. Tu connais Shamiram, qui est-ce pour toi ?

Je ne connais même pas...

Je connais Shamiram, la coupa Atalante qui ne voulait pas entendre ses protestations. Je la connais même très bien. Je l'aime aussi. Comme j'aimais mon petit frère. Lui, je ne le retrouverais jamais. Elle... Avec elle, j'ai retrouvé une famille. Une vraie famille. Elle est comme toi, comme moi. Elle a tiré un trait sur son passé. À une différence près. Il y a certaines choses qu'elle n'a jamais surmontées. Elle ne l'a jamais vraiment avoué, mais depuis deux ans, nous sommes plus proches l'une de l'autre et elle s'est parfois confiée à moi. Elle a pleuré aussi. Aeshma ne pleure jamais. En tout cas, jamais devant quelqu'un, sauf si c'est trop dur. Elle a pleuré dernièrement parce qu'elle a traversé des épreuves qui l'ont mise à genoux, mais elle s'est relevée. On l'a aidée, mais elle s'est relevée. Aeshma... Je ne sais pas comment t'expliquer... C'est... mais le truc, c'est que... Zmyrina, si tu es une ancienne amie de Shamiram, si tu faisais partie de sa familia ou qu'elle t'a aidée quand vous étiez captives, tu peux garder tes secrets, mais si tu es plus que ça, si elle est plus que ça pour toi, tu ne peux pas.

Et pourquoi pas ?

Parce qu'elle n'a jamais surmonté un événement. Parce que dans son sommeil quand elle parle en Parthe, j'ai fini par reconnaître un mot. Un mot qu'elle prononce souvent. Le nom d'une personne qui hante ses rêves. Parce que je l'aime et que...

Atalante s'arrêta. Incertaine. Avait-elle touché la jeune femme en face d'elle ? Ni son visage ni son regard n'exprimaient autre chose qu'un vague sentiment d'ennui. Dernier lancer de dés :

Est-ce que Shamiram est ta sœur ?

Imperceptible tressaillement.

Et si je te disais oui, qu'est-ce que ça changerait ? répondit Zmyrina avec morgue. Je suis une esclave, une pute, j'appartiens au patron des Quatre Sœurs. Elle, à son laniste. Deux esclaves ? Deux réprouvées ? Ça nous ferait une belle jambe de savoir qu'on est en vie. Quel bonheur de connaître le destin échu à chacune d'entre nous ! ricana-t-elle. Imagine un peu nos retrouvailles : Salut, Shamiram, c'est moi ta sœur ! Bon, il faut que je te laisse, un client attend de me baiser. Ou bien l'autre version : Salut, Truc, c'est moi ta sœur Shamiram, je dois tuer deux trois personnes, en baiser une ou deux autres, mais on se voit dans dix ans quand je reviens à Rome. Si d'ici-là bien sûr, tu n'es pas morte défigurée par une maladie et que je ne me suis pas fait égorger ! ironisa cyniquement Zmyrina.

Atalante retint sa main. L'utilisation de Truc à la place du prénom ! Quelle rouée. Et ce cynisme inique. Elle eût soudain une pensée remplie d'indulgence envers Marcia. La jeune fille ne s'était pas montrée colérique. Zmyrina était odieuse. Si elle n'avait pas sauvé la vie de Marcia, Atalante l'aurait frappée. Si elle n'était pas la sœur d'Aeshma... Atalante doutait de moins en moins de cette éventualité. Et si c'était vrai ? Comment lui répondre, comment la pousser à avouer, à accepter ?

Si c'était vrai ? déclara la grande rétiaire. Tu pourrais dire à Aeshma ce que tu as ressenti quand vous avez été séparées.

Zmyrina éclata de rire. Un rire méchant et amer.

Si c'était vrai, siffla-t-elle. J'aurais eu neuf ans quand c'est arrivé et Shamiram m'aurait laissée seule dans une cage. Elle m'aurait abandonnée à mon destin de petite pute pour aller de son côté jouer au héros dans les amphithéâtres.

Mais...

Mais c'est faux ? C'est ça que tu veux dire ? Oui, c'est vrai, tu as raison. Elle n'est en rien responsable de ce qui nous ait arrivé. Elle avait douze ans. C'était une enfant elle aussi. Elle a tué pour me protéger. À douze ans ! Pas étonnant qu'elle soit devenue gladiatrice ! Je lui en ai voulu pendant des années. J'ai craché sur sa mémoire pendant des années. Je pensais à elle en baisant. Je lui dédiais toutes les queues qui me défonçaient le con et le cul, toutes celles que je suçais, ma déchéance.

Atalante pâlit. Tant de violence, de ressentiments. Les mots crus.

Je te choque ?

Oui, avoua la grande rétiaire dans un souffle.

Tous ces mots, c'est ma vie.

Mais tu te couvres toi-même de boue. Tu t'humilies, murmura Atalante d'une voix mal assurée.

Je suis désolée, je suis en colère. Je lui en voulais tellement. Je croyais qu'elle serait toujours là, qu'elle me protégerait, qu'elle était invincible. J'ai mis du temps à lui pardonner.

Il faut qu'elle le sache. Vous faites partie du même monde. Et puis, même...

Non, rétorqua fermement Zmyrina. Je ne supporterai pas.

De continuer à vivre ici, si elle savait qui tu étais ?

Oui.

Et si tu partais ?

Que je fuis ? Je porte la marque de mes maîtres, fit-elle en découvrant son cou. Je serais reprise. Je n'ai pas envie de finir sur une croix ou d'être jetée aux bêtes.

Mais on peut te racheter.

Me racheter ?!

Oui, Marcia est riche, très riche même.

Et après ? Je serai son esclave, je vivrai dans votre ludus ?

Euh...

Atalante ne savait plus quoi faire ni comment faire. Elle comprenait la jeune femme. Elle se retrouvait dans une impasse. Que Zmyrina fut ou non la sœur d'Aeshma, ne changerait rien à l'amertume que ressentirait Aeshma. Il ne la soulagerait pas de la culpabilité qu'elle ressentait envers sa petite sœur. Ce serait pire.

Non, tu vivras avec quelqu'un de bien, annonça soudain Marcia.

Atalante et Zmyrina pivotèrent sur elles-même.

Je t'avais dit de m'attendre dans la salle, se renfrogna Atalante.

Plein de clients sont arrivés et ils commençaient à se montrer un peu trop curieux.

Tu as toujours de bonnes excuses, lui reprocha la grande rétiaire.

Si tu as envie d'une bagarre générale, je peux y retourner, rétorqua la jeune gladiatrice en tournant les talons.

Marcia ! fit Atalante en la rattrapant.

Marcia afficha un air insolent. Atalante soupira. Entre Zmyrina et Marcia, sa patience était mise à rude épreuve.

Je vous ai entendues, expliqua Marcia. Tu es sa sœur, alors ? Je ne savais même pas qu'elle avait une sœur. Tu le savais, Ata ?

Oui.

Pourquoi Aeshma... commença Marcia sans continuer.

… ne t'en a jamais parlé ? demanda Atalante. Tu lui avais dit toi, pourquoi tu avais choisi de rentrer en gladiature ?

Non.

Pourquoi ? Tu ne lui faisais pas confiance ?

Si ! se récria Marcia. C'était juste que... C'était trop...

Ben, c'est pareil pour Aeshma.

Ah...

Marcia, c'est quoi ton idée ?

Gaïa.

Gaïa Metella ?

Oui. Elle aime Aeshma et elle traite bien sa familia.

C'est une bonne idée, approuva Atalante qui voyait enfin une solution se profiler.

Mais c'est non, intervint durement Zmyrina.

Atalante et Marcia se tournèrent vers elle d'un même mouvement contrarié.

Tu veux rester ici ?!

Je ne veux pas fonder de faux espoir. Vous m'aurez arrachée à la prostitution et après ? Tu vas aussi acheter Shamiram ? demanda-t-elle à Marcia.

Non, ce n'est pas possible.

Tu vois bien, fit Zmyrina d'une voix lasse. Partez, oubliez ce que vous savez. Je ne suis pas prête à affronter son regard. Je n'en suis pas capable. Je ne peux pas.

Non, lâcha Atalante d'un ton définitif. On ne peut pas te laisser. Pas en sachant qui tu es. Ce serait une trahison. Je ne trahirai jamais Aeshma.

Moi non plus, ajouta aussitôt Marcia.

Je t'accorde le droit à l'oubli et au secret, Zmyrina, après tout, c'est ta vie, ajouta Atalante. Mais je ne peux pas te laisser ici. Marcia va te racheter. On te confiera à Gaïa Metella, et Aeshma ne saura jamais rien. Ton secret restera entre toi, moi et Marcia. Il n'appartiendra qu'à toi de le briser.

La jeune femme se pinça les lèvres.

C'est non négociable, la prévint Atalante.

Qui est Gaïa Metella ?

Une aristocrate d'Alexandrie. Une amie de Marcia et d'Aeshma.

Une amie de Shamiram ? Comment une aristocrate peut-elle être l'amie d'une esclave ?

C'est une longue histoire. Mais c'est surtout une amie de Marcia et elle acceptera de t'intégrer dans sa familia si Marcia le lui demande.

Tu lui diras qui je suis ? demanda Zmyrina à Marcia.

Non, je lui dirai juste que tu m'as sauvé la vie, ça lui suffira.

Zmyrina se plongea dans une profonde réflexion.

Je ne suis pas sûre que les maîtres accepteront.

Atalante et Marcia échangèrent un regard. Elles avaient gagné.

Marcia lui assura que ses maîtres ne se priveraient jamais de la petite fortune en or qu'elle allait leur proposer pour son achat et s'ils refusaient... Marcia reviendrait brûler leur auberge. Les deux gladiatrices se séparèrent. Marcia partit chercher l'argent au ludus. La grande rétiaire resta à l'auberge. Zmyrina pensait qu'elle commettait une erreur, mais elle n'avait plus la volonté de s'opposer aux deux gladiatrices qui revendiquaient sa sœur comme un être cher. De douter de Marcia et de la pureté de ses intentions.

Marcia revint. Elle se présenta avec Atalante et Zmyrina devant les propriétaires de l'auberge et de tout ce qu'elle contenait. Elle sortit une bourse de sa ceinture.

Zmyrina est vieille, dans deux ans, elle sera pourrie. Je la veux maintenant, déclara-t-elle d'une voix ferme.

Ce sera cher, susurra la tenancière.

Ce sera, dit Marcia en détachant les mots. Le prix que je vous en donne. Soit deux cents aureus.

Deux cents aureus ! s'ébaudit Hosta.

Vingt mille sesterces ! Une véritable fortune. La belle et jeune enfant encore vierge leur avait coûté six mille sesterces. Certes, il avait dépensé de l'argent pour la former au métier, mais en dix ans, elle leur en avait rapporté bien plus et puis, la bestiaire avait raison, Zmyrina n'était plus de toute jeunesse. Il ne pouvait déjà plus depuis longtemps exiger le prix qu'ils exigeaient pour elle quand elle était nubile. Sa valeur baisserait encore, malgré toute sa science et son savoir-faire. Elle se flétrirait bientôt. Les prostituées ne valaient presque plus rien après dépassé leur vingt-cinquième année. Ils devraient la revendre et son prix n'excéderait pas trois mille cinq cents sesterces, peut-être quatre s'ils négociaient bien. L'offre de Marcia était une aubaine. Il valait mieux ne pas contrarier la bestiaire et sa camarade, d'autant plus que cette dernière semblait encore plus dangereuse que Marcia. Et puis, si la bestiaire aux cheveux d'or voulait se payer une vieille ludia... puisqu'elle y mettait le prix :

Tope-la ! gouailla Hosta Vipsiala.

Son mari grogna pour signifier son accord. Marcia posa la bourse sur la table. Zmyrina aperçut Maria. Elle l'appela.

Je m'en vais, je te laisse toutes mes affaires. Si tu as un problème...

Passe me voir au ludus Aemilius, déclara Marcia en regardant les tenanciers d'un air menaçant.

Oh... tu t'en vas ! s'extasia la jeune fille. Elle t'a achetée ! Comme je suis contente !

Prends soin de toi, Maria, dit encore Zmyrina avec un petit pincement au cœur.

Mais la jeune fille ne l'écoutait pas, elle lui sauta dans les bras et l'embrassa fougueusement sur la joue. Elle lui souhaita une vie heureuse et beaucoup de bonheur. Maria était un peu folle. Atalante pensa qu'on laissait toujours des gens derrière soi, qu'on ne pouvait pas sauver tout le monde. Marcia ne pensait qu'à sortir de l'auberge. Les clients l'avait reconnue et commençaient à s'agiter. Une bagarre lui avait suffi.

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Une heure plus tard, Néria s'introduisit dans le triclinium en évitant de regarder les dominas.

Néria ?

Domina, Marcia et Atalante demandent à vous voir.

Marcia et Atalante ! s'exclamèrent de concert Julia et Gaïa.

Euh, oui, répondit Néria en regardant le sol devant elle.

Elle réalisa qu'elle n'avait jamais remarqué les entrelacs géométriques qui décoraient les bordures du pavement de mosaïque. Elle les trouvait très jolis. Gaïa fronça les sourcils, étonnée par le comportement inhabituel de la jeune esclave.

Néria ?

Oui, domina, répondit Néria sans relever la tête.

Regarde-moi.

La jeune esclave leva doucement les yeux. Elle semblait horriblement gênée.

Qu'est-ce qu'il y a ?

Néria ?

Une femme les accompagne, domina.

Et ?

Euh… rien, domina, je ne la connais pas.

Mais… ?

Néria ? Qu'est-ce que cette femme a de spécial ?

Elle… C'est une prostituée, domina.

Comment peux-tu le savoir ?

Son maquillage, ses vêtements et… elle porte un tatouage. Un tatouage réservé aux prostitués.

Amène-les ici et apporte ensuite à boire et à manger.

Bien, domina.

Néria, la rappela Gaïa d'un ton sec.

Oui, domina.

Ne va te montrer insultante envers mes visiteurs.

Euh… Oui, domina.

Julia attendit que Néria fût sorti pour parler.

Une prostituée ?

Je m'étonne plus du fait qu'elles prennent le risque de venir ici. Et je croyais que les gladiatrices comme Atalante ne pouvaient pas sortir du ludus.

Néria introduisit les trois jeunes femmes et les deux sœurs ne poussèrent pas leur discussion plus loin. Le jugement de Néria leur apparut indiscutable. Marcia et Atalante encadraient une prostituée.

Julia, Gaïa, salua gentiment Marcia.

Dominas, fit Atalante avec déférence.

Zmyrina ne dit rien. Impressionnée. Le Capitole, la villa, les deux jeunes femmes qui lui faisaient face. Elle se retrouvait soudain propulsée dans un monde à mille milles du sien.

Gaïa, je te présente Zmyrina. Elle m'a sauvée la vie la nuit où je me suis rendue à Subure. Euh… je l'ai achetée, je te la cède. Julia, tu es témoin. Gaïa, c'est, euh… Tu peux en prendre soin pour moi ?

Oui, répondit lentement Gaïa qui ne comprenait pas trop pourquoi Marcia lui cédait sa protégée à elle plutôt qu'à Julia.

Il faut qu'on rentre, s'excusa rapidement Marcia. Tidutanus m'a regardée d'un sale œil quand je suis repassée seule au ludus. On se reparlera plus tard. Zmyrina, tu n'as rien à craindre ici, assura-t-elle à la jeune femme. Gaïa et Julia… euh, ben...

Marcia s'embrouillait, Atalante la pressa de partir. Marcia se jeta soudain sur Julia.

Tu me manques, lui souffla-t-elle en l'embrassant.

Elle se retourna vers Gaïa.

Merci, Gaïa.

Mais, je t'en prie, lui dit aimablement Gaïa.

Marcia tira Atalante par le bras et l'entraîna à sa suite.

Elles sont bien pressées, remarqua Julia un peu étonnée par leur visite impromptue et le cadeau inattendu qu'elles laissaient derrière elles.

Néria apparut un plateau entre ses mains.

Oh, elles sont parties ?

Oui.

Gaïa observa sa nouvelle acquisition.

Zmyrina, c'est ça ?

Oui, domina.

Tu es originaire de quelle partie du monde ?

De Syrie, mentit la jeune femme.

Une Orientale alors ?

Oui, domina.

Tu n'as pas… d'affaires ?

Non, domina. J'ai tout laissé derrière-moi.

Gaïa nota le double-sens. Un bon point.

Bon. Néria, tu peux t'occuper d'elle ? Prépare-lui un bain et donne-lui des vêtements propres. On verra pour le reste plus tard.

Bien, domina.

Néria ?

Oui, domina ?

C'est une protégée de Marcia, elle me l'a confiée et Marcia lui doit la vie.

Néria quitta son air hostile.

Vous pouvez compter sur moi, domina.

Comme toujours, répondit Gaïa avec un petit sourire gentil.

Suis-moi, dit Néria à Zmyrina.

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Marcia et Atalante traversaient l'atrium quand une voix les interpella.

Eh, les filles, qu'est-ce que vous faites là ?

Les deux gladiatrices se figèrent. Astarté se dressait de toute sa taille et de toute la largeur de ses épaules devant elles. Un grand sourire s'étirait sur ses lèvres.

Je suis contente de vous voir. Je me suis inquiétée. Tu boites encore, Marcia, tu as mal ?

Euh, un peu.

Et les autres ? Aeshma, Lysippé et Penthésilée ?

Ça va, mais elles sont encore coincées à l'infirmerie.

Mmm, elles doivent être ravies, s'amusa Astarté.

Astarté… qu'est-ce que tu fais ici ?

L'empereur, déclara Astarté comme si le mot expliquait tout.

Quoi l'empereur ?

Il m'a offerte en cadeau à Gaïa Metella.

Les deux gladiatrices restèrent muettes de surprise.

Je vous comprends, rit Astarté. Je n'ai pas compris moi-même. Le lendemain du munus, des prétoriens sont venus me chercher à l'infirmerie. Je n'étais pas ressortie si indemne que cela de mon dernier combat. Je pouvais à peine me lever et ils m'ont à moitié portée. Une litière m'attendait dans la cour du ludus. On m'a emmenée je ne sais trop où. J'ai pensé que j'allais en baver, que mon laniste m'avait louée à un tordu, mais quand la litière s'est arrêtée et que les rideaux ont été tirés, je me suis retrouvée face à l'Empereur. Je l'ai reconnu tout de suite. Il m'a déclaré que je lui appartenais, que j'étais une gladiatrice de valeur et qu'il me considérait comme un bien précieux. Et que, pour cette raison, il avait décidé de m'offrir à une dame qu'il voulait honorer. Pour une fois, je suis restée muette comme une carpe. Il m'a enjointe à servir cette dame avec honneur et m'a assuré qu'il me réserverait le pire des sorts s'il apprenait que je l'avais déçue. J'ai compris le message et j'ai répondu servilement à tout ce qu'il m'a demandé. Un garde a refermé le rideau et la litière est repartie. Quand on a tiré les rideaux une deuxième fois, j'avais Néria en face de moi. Et puis, Gaïa Metella est apparue et elle m'a gentiment souhaité la bienvenue. Je ne me sentais pas très bien alors elle m'a fait porter dans une chambre et elle a fait venir un médecin. Je suis restée alitée une dizaine de jours. Elle est revenue me voir le lendemain de mon arrivée et m'a demandé si on m'avait expliqué ce que je faisais chez elle. Je lui ai raconté mon entrevue avec l'Empereur et ça l'a fait beaucoup rire. Ensuite, elle m'a dit que j'étais libre. Que je pouvais rester à son service ou partir. Si je décidais de rester, elle m'a expliqué qu'elle m'intégrerait dans sa familia comme garde personnel et que plus tard, si cela me convenait, elle me donnerait la responsabilité de la sécurité de certains de ses convois de marchandises et qu'elle me chargerait de former ses gens au maniement des armes ; si cela ne me convenait pas et que je préférais rester gladiatrice, qu'elle m'affranchirait et m'aiderait à obtenir un contrat d'auctorata, mais elle m'a prévenue que si je voulais rejoindre le ludus de Sidé, ce ne serait pas possible avant que le ludus n'ait trouvé un repreneur ; et si je voulais retourner en Dacie, qu'elle m'affranchirait, me donnerait assez d'argent pour m'établir et qu'elle me laisserait partir quand cela me conviendrait.

Ni Marcia ni Atalante ne surent que répondre.

J'ai décidé de rester à son service. Je sais que l'empereur m'a menti. Je ne sais pas pourquoi la domina m'a choisie moi, mais je resterai avec elle. Je ne suis plus rien en Dacie, je ne veux pas appartenir à un nouveau laniste et puis… la domina m'offre une vraie vie. Une nouvelle chance.

C'est... commença Atalante.

Je suis désolée, Atalante, murmura Astarté d'un air coupable.

Non, protesta la grande rétiaire. Je suis tellement...

Atalante s'avança, prit Astarté dans ses bras et la serra contre elle.

Je suis tellement contente, souffla Atalante contre son oreille.

Elle s'écarta. Une émotion et une joie sincère brillaient dans son regard.

Mais je… commença la Dace aux larges épaules.

Tu étais seule et isolée. Nous, on a toute la familia derrière nous.

Astarté lui lança un regard reconnaissant et soudain, Marcia qui ne comprenait pas comment Gaïa avait pu préférer Astarté à Aeshma, parce qu'elle se doutait que Titus lui avait donné la liberté d'acquérir la gladiatrice de son choix réalisa que la raison avait guidé ce choix contre son cœur. C'était la deuxième fois qu'elle abandonnait ainsi Aeshma à son sort. La première fois, elle l'avait fait sur la demande de la jeune Parthe et elle avait soustrait Atalante à une orgie. Cette fois-ci, elle offrait la liberté à Astarté. Marcia ne savait pas qu'Aeshma avait déjà refusé cette offre un an et demi auparavant, mais elle, comme Atalante, savait que la jeune Parthe approuverait la décision de Gaïa. Qu'elle se serait sentie terriblement offensée d'être offerte en cadeau à Gaïa. De devoir, contre sa volonté, abandonner le ludus. Qu'elle aurait reproché son choix à Gaïa et qu'elle ne lui aurait jamais pardonné de la séparer de ses camarades sans l'avoir consultée. Contre son gré.

On doit partir, Astarté, fit Atalante.

Allez-y, saluez la familia de ma part. Toi, je te reverrai certainement, Marcia.

Oui, peut-être pas tout de suite, mais on se reverra si tu restes avec Gaïa.

Astarté les raccompagna jusqu'à la porte. Un centurion escorté par quatre prétoriens remontait la rue. Les gladiatrices le croisèrent sans s'inquiéter de leur présence.

Il interpella Astarté alors qu'elle s'apprêtait à fermer la porte :

J'apporte un message de l'Empereur pour Gaïa Metella.

Entrez, je vais lui annoncer votre venue.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE


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latronculorum : jeux de stratégie romain qui se jouait sur un plateau et au cours duquel deux joueurs déplaçaient des pièces en bois.

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Les peintures érotiques : Je me suis inspirée des peintures trouvées à Pompéi, aussi bien dans un bordel que dans les vestiaires réservés aux hommes, des bains dit "suburbain".

Sources :

Pompéi, Marie Beard. Ed. du Seuil, coll. Point Histoire, 2012.

Les bas-fonds de l'antiquité, Catherine Salles. Ed. Payot. Coll. Petite biblio Payot. Histoire.1995

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Les pratiques sexuelles honteuses au Ier siècle :

La société romaine n'était pas spécialement puritaine. Bien que, les épouses n'aient souvent été considérées que comme ventre dédiés à donner des héritiers, le citoyen romain ne boudait pas son plaisir pourvu qu'il ne s'abandonne pas trop fréquemment à la volupté. Il prenait son plaisir, s'il en avait, auprès de ses esclaves (ils étaient aussi là pour cela), s'il n'en avait pas ou qu'ils n'étaient pas à son goût, auprès des prostitués. Cependant comme dans toute société, dans toute civilisation, il existe des tabous, outre qu'il était honteux de prendre du plaisir avec sa femme comme avec un esclave ou un prostitué. Être amoureux, c'est être faible, c'est abandonner une partie de sa virilité à un autre.

Les romains considéraient qu'on devait contenir ses pulsions sexuelles car, c'était ainsi faire preuve de virilité et de force de caractère.

Zmyrina choque Atalante quand elle parle des : « queues qui me défonçaient le con et le cul, toutes celles que je suçais, ma déchéance. »

En fait, la jeune femme use de graduation.

- Dans le premier cas, rien que de très naturel. Même chez les puritains, on ne peut échapper à cette pratique si on veut des héritiers (Les puritains veulent toujours des héritiers. Des mâles. Les filles sont cause de perdition.).

- Dans le deuxième cas, Zmyrina évoque sa position passive.

Les romains couchaient indifféremment avec les hommes ou les femmes (pas de notion d'homosexualité chez eux.). Il n'y avait rien de honteux à coucher avec un homme ou un jeune garçon, pourvu que le citoyen restât actif. Être passif, c'est renoncer à sa virilité Comme le disait si bien Sénèque dans ses Controverses :

« ...de plus, s'il est normal pour un jeune homme d'être passif dans la relation, la passivité sexuelle chez un homme libre est un crime, chez un esclave, une obligation, chez l'affranchi, un service »

Jules César fut traité par ses ennemis de : « mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris ». Une insulte. Non seulement, il est accusé de sexualité débridée, mais en plus, il est accusé de passivité. César n'avait donc rien d'un homme d'état viril. C'est une accusation de faiblesse.

- Dans le troisième cas, le sexe oral n'est pas condamné. Rien n'empêche, en effet, l'honnête citoyen de s'accorder ce petit plaisir. Sauf que... Il en est le seul bénéficiaire. Il demandera de préférence ce genre de service à ses esclaves ou à des prostitués. Jamais il ne s'y adonnera. Cela équivaudrait à une soumission, au renoncement de sa virilité. Un homme libre ne posera jamais sa bouche sur le sexe d'un ou d'une de ses partenaires. Il ne se souillera jamais la bouche.

On a trouvé beaucoup de graffitis obscènes accusant des gens qu'on avait dans le nez, de ces pratiques, particulièrement à Pompéi.

Nota bene : ceci dit, malgré les sources abondantes, on connaît très mal la société antique. De plus, les lois ne sont pas toujours appliquées et ne reflètent pas toujours la société dans laquelle elles sont censées s'appliquer.

N'oublions pas, surtout, que ce qu'on écrit ou ce qu'on représente sous forme de peintures, de dessins ou de sculptures, ne correspond souvent pas à ce qu'on pense ou ce qu'on fait dans la réalité.

Sources :

ibid.

Artistique et Archéologie, Ph. Bruneau & P.Y Ballut, PUPS, 1997. Paris.

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