Chronique X : Nouvelle Donne (3/4)
France, Lyon, 2 juin 2004, 18 h 40 (June 2, 4:40 PM GMT +2 :00)
Sous les arènes de Fourvière
La première sensation que perçut Lu Wa fut celle d'une douce brise caressant son visage. Elle rouvrit un œil, puis un autre, et s'aperçut qu'elle était engluée dans une sorte de toile d'araignée géante. Elle tenta de bouger, mais ses membres étaient fermement retenus le long de son corps par les filins blancs.
« Tu ne pourras pas te dégager si facilement de ce piège... Il te faudrait un objet tranchant », résonna une voix près d'elle.
Lu Wa fit tous ses efforts pour tourner la tête et entrevit l'auteur de ces paroles : Lùitgard était tranquillement assis sur une roche et la contemplait en souriant.
« Cela t'amuse-t-il de me voir prisonnière ainsi ? » maugréa la Chinoise en tentant vainement de dégager ses membres du cocon collant.
« Non, car si tu restes prisonnière, je ne pourrai être libéré...
– Mais qu'es-tu donc à la fin ? Un fantôme ? »
Lùitgard partit dans un grand éclat de rire.
« Je n'ai pas d'âme, je ne peux donc pas être un fantôme... Non, c'est juste mon aura que je projette depuis mon cercueil sous une image imitant mon apparence d'origine. »
Lu Wa allait lui crier qu'elle commençait à s'agacer de ses explications pour le moins singulières, lorsqu'un son peu rassurant retentit du fin fond de la caverne. Elle tenta d'ajuster sa vision aux ténèbres de l'un des boyaux d'où le bruit semblait provenir, mais malgré son sens développé de la vue, l'obscurité lui resta insondable. Elle sentit soudain la toile bouger, et se déboîta à moitié le cou pour pouvoir observer ce qu'il se passait : elle comprit que le haut de la gangue de soie, reliée au plafond rocheux, était en train de se déchirer. Un nouveau coup d'œil en direction de Lùitgard lui confirma que c'était bien lui qui agissait sur son piège et essayait de lui rendre sa liberté.
La toile oscilla, puis commença à descendre, jusqu'à ce que le dernier lien cède. La pression du cocon faiblit, mais toutefois insuffisamment pour pouvoir libérer ses membres et lui permettre de prévenir sa chute. Sa tête heurta violemment le sol, la laissant sonnée pendant un temps qu'elle ne put définir. Lorsqu'elle reprit ses esprits, elle perçut immédiatement le son qui se rapprochait d'elle. Elle ouvrit les yeux, et découvrit le visage de Lùitgard, qui s'était penchée sur elle.
« Quel plaisir que d'être sauvé par une si jolie femme ! Enfin... si toutefois tu parviens à lui échapper. »
Le regard de Lùitgard quitta le visage de la jeune Chinoise et fixa un point derrière elle. Lu Wa se retourna et, laissant échapper un cri de stupeur et de terreur mêlées, se remit le plus rapidement possible sur ses jambes.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 20 h 15 (June 2, 5:15 PM, GMT+3 :00)
Temple du Dieu du Soleil
Les doigts d'Apollon se refermèrent sur la rose, écrasant les pétales couleur azur dans sa paume. Une fumée grisâtre s'échappa de son poing. Lorsqu'il desserra son étreinte, les cendres de la fleur flottèrent dans le léger vent qui s'engouffrait des immenses fenêtres. Il les regarda avec chagrin suivre leur chemin aérien, voletant à l'extérieur à travers les grands rideaux blancs qui frémissaient sous une faible brise.
« Ishara... » murmura-t-il, songeant qu'il lui avait réservé le même sort qu'à cette fleur, symbole de leur rencontre. Il baissa la tête et ferma les yeux : d'horribles images l'assaillirent aussitôt. Il voyait sa maîtresse entourée par les flammes, cherchant à fuir la salle où l'un des gardes de Perséphone l'avait conduite. Puis le feu se rapprocha, léchant les voiles de sa toge, ses cheveux, puis...
« Apollon ! »
Il rouvrit les yeux, alors que les cris de son amante, immolée dans le brasier créé par les Spectres, lui déchiraient les tympans. Des larmes roulèrent sur ses joues, l'une d'entre elles tombant sur le dos de sa main. Il regarda ce liquide cristallin avec incrédulité : qui aurait dit qu'il s'attacherait autant à cette femme vampire ? Qu'il en arriverait à éprouver pour elle ce sentiment-là ?
Une nouvelle vague de tristesse allait le submerger lorsqu'il entendit un bruissement de soie derrière lui. Son cœur sembla s'arrêter de battre dans sa poitrine, avant de palpiter furieusement.
« Ishara ! » s'exclama-t-il en se retournant, l'espoir de nouveau peint sur son visage.
Il reconnut sa demi-sœur, Artémis, et son sourire disparut aussitôt. Il laissa échapper un soupir en voyant que celle-ci lui jetait un curieux regard, mélange de mépris, de réprobation et de tristesse.
« Je ne vous ai pas entendu entrer... » gronda Apollon pour se donner un peu de contenance.
Ce fut le tour d'Artémis de soupirer.
« Mon cher frère, reprenez-vous ! De vilaines rumeurs circulent sur vous depuis quelques semaines. Je suis parvenue jusqu'à présent à les faire taire, ne voulant pas croire que vous et ce... monstre... puissiez être devenus proches, et...
– Et... ? Que disent donc ces rumeurs ? » demanda Apollon en se levant.
Il s'approcha de sa demi-sœur d'un pas lent. Sa haute silhouette s'interposa entre la lumière du seul candélabre de la pièce et Artémis, la plongeant dans l'ombre. Apollon savait que son comportement n'était pas amical, mais Artémis s'était sans aucun doute déplacée pour lui faire des reproches au sujet d'Ishara, chose qu'il se sentait incapable de supporter alors qu'il venait de la perdre. La déesse de la chasse étant sa soeur jumelle, il connaissait parfaitement sa nature belliqueuse : elle ne manquerait pas de le blesser, l'entraînant encore plus bas qu'il ne l'était déjà.
Écrasée par sa présence, Artémis recula, légèrement effrayée.
« Elles disent que vous avez fait de cette créature de la nuit votre amante. Et que Perséphone, la veuve du Seigneur Hadès, s'est elle-même compromise avec une autre de ces créatures. Que pour la libérer de l'emprise de son amant immortel, vous avez tendu un piège à celui-ci et que votre maîtresse a été détruite avec son complice. Et que depuis cet instant, vous la pleurez, retiré dans ces appartements, oubliant de rendre hommage à l'astre qui vous gouverne, et dont vous tirez toute votre force ! Que... »
Le long égrènement de « ses fautes » agaça Apollon.
« Cela suffit maintenant ! Sortez tout de suite de mes appartements ! » ordonna-t-il d'un ton péremptoire.
Mais Artémis ne semblait pas l'entendre de cette oreille. Elle se redressa la plus droite possible, et toisa son demi-frère – qui la dépassait de presque trente centimètres – d'un regard peu amène.
« Ce que j'ai à vous dire maintenant n'est point une rumeur. Ce sont les paroles d'une divinité... Tout comme vous l'êtes. Mais je crains que vous ne vous soyez un peu écarté de la ligne de conduite attendue pour votre rang. Il est temps de rendre des comptes ! » siffla-t-elle.
Apollon sentit la colère s'échapper de lui malgré tous ses efforts pour la contenir. Les rideaux qui oscillaient légèrement dans la brise furent soudainement agités par une aussi inattendue que violente bourrasque, puis s'enflammèrent, comme soufflés par l'explosion d'un incendie. Artémis recula, craignant que la même « foudre », ou plutôt l'ire de son demi-frère, ne s'abatte sur elle. Celui-ci semblait pourtant faire de son mieux pour se dominer à nouveau.
« Sortez d'ici... Sortez immédiatement, pour votre sécurité », articula Apollon, en lui montrant de la main la sortie.
Artémis, effrayée, esquissa une brève révérence et marcha en hâte jusqu'à la porte. Elle se retourna alors qu'elle s'apprêtait à en franchir le pas.
« Les paroles divines que je vous rapportais n'étaient pas les miennes, c'étaient celles de notre père, Zeus... Il vous attend en son palais, demain matin, au lever de l'astre que vous représentez. Puisse ce dernier vous protéger. »
France, Lyon, 2 juin, 19 h 30 (June 2, 5 :30 PM, GMT +2 :00)
Sous les arènes de Fourvière
Lu Wa se rattrapa de justesse à la paroi pour ne pas trébucher. La roche était irrégulière et égratigna la paume de sa main. Sans prendre garde à la douleur, elle se retourna, fouillant l'obscurité des yeux : elle n'aperçut pas la créature, ni son ombre, mais son ouïe aiguisée lui fit comprendre que celle-ci était toujours à ses trousses. Prise de panique, elle se mit à courir encore plus vite, mais finit par glisser sur un objet contondant. Elle tomba à genoux et se rattrapa comme elle put pour éviter de s'étaler complètement par terre. Sa main s'abattit sur un tube fin et long, qu'elle saisit.
« Un tibia... » murmura-t-elle, étonnée, contemplant l'objet beige sale.
Elle balaya du regard l'alcôve rocheuse dans laquelle ses pas l'avaient menée : des ossements humains jonchaient le sol sur plusieurs centimètres.
« Oh ! Bon sang ! Je suis dans son garde-manger... »
Un crissement d'insecte se fit entendre derrière elle, accroissant d'un cran son angoisse. Elle avisa alors une épée qui émergeait d'un tas d'ossements. Elle se releva, dérapa sur les os lisses, retomba dans la marée d'ivoire blanc et finit par ramper jusqu'à cette arme antique, qu'elle saisit avec empressement.
Un bruit de mandibule claqua, en même temps qu'une poigne de fer se referma sur l'un de ses mollets et la tira en arrière. Elle s'accrocha du mieux qu'elle put à l'arme, alors que sa main droite s'enfonça au milieu des crânes et des vertèbres, cherchant une prise. Peine perdue : l'étau se resserra sur sa cheville, la faisant hurler de douleur et elle lâcha le pommeau de l'épée, dont elle vit avec angoisse la silhouette effilée s'éloigner.
« Argh ! Mais lâchez-moi ! »
Elle glissa inexorablement sur le tapis de restes humains sans pouvoir se retenir à quoique ce fut. Un os saillant entailla l'une de ses cuisses, et la douleur la força à réagir. Elle se débrouilla pour se retrouver sur le dos et envoya un grand coup de pieds dans l'une des pattes de son agresseur. Celui-ci trébucha légèrement, mais ne se retourna même pas. Sans se décourager, Lu Wa attrapa au passage un os brisé dont la pointe dépassait, et au prix de quelques contorsions, s'accrocha à l'une des pattes velues, et y planta son arme improvisée de toutes ses forces. Cette fois-ci, son assaillant glapit de douleur, et desserra son emprise sur la cheville de Lu Wa.
« Ah ! Ca fait mal, hein ! »
Celle-ci en profita pour arracher son poignard d'ivoire de la plaie, et frappa de nouveau. La créature hurla une seconde fois, puis entreprit des mouvements désordonnés pour se libérer de son agresseur. Lu Wa reçut un violent coup de patte à l'abdomen et roula sur le sol. Elle se releva presque aussitôt et contempla avec dégoût cette créature, se demandant par quels sortilèges ou mauvaises plaisanteries de la nature une telle chose pouvait exister : elle semblait le fruit d'une erreur, où un buste d'homme aurait été soudé au corps d'une araignée géante. Elle frissonna en voyant que le monstre se remettait difficilement sur ses pattes meurtries et jetait un regard furieux dans sa direction.
Lu Wa prit ses jambes à son cou dans la direction de l'épée.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 2 juin 2004, 21 h 00 (June 2, 6 :00 PM, GMT+3 :00)
Temple d'Elision
Rhadamanthe fut navré de constater que Minos se trouvait toujours au chevet de son procureur. Rune avait cessé de gémir de douleur et s'était endormi, mais sa pâleur cadavérique n'augurait rien de bon : soit il était en train de devenir vampire, soit il était proche de la mort. Quelle que fût l'issue, il préférait que Minos n'assistât pas à la fin de son disciple. Il était déjà suffisamment ébranlé comme cela, ce n'était pas la peine d'aggraver les choses. Il avait besoin que le Griffon retrouve son calme pour garder la cohésion de leur groupe et faire face à la situation.
« Minos, tu devrais prendre du repos. Je vais le veiller : je t'appelle s'il se réveille ou si quelque chose se passe. »
Le Griffon tourna son visage fatigué vers la Vouivre : il paraissait aussi pâle que Rune. Il tenta de protester, mais trop épuisé, il acquiesça finalement et se leva de son siège, jetant un dernier regard désolé à son fidèle Spectre.
« Au moindre signe… tu viens me chercher. »
Rhadamanthe hocha la tête et le regarda quitter la pièce d'un air inquiet, puis alla s'asseoir sur le siège à côté du lit. Il se pencha légèrement en avant pour examiner Rune. La fièvre continuait à le ravager, trempant son corps de sueur. Il chassa quelques mèches collées sur son front, et grimaça lorsqu'il vit ce visage d'habitude si beau et si calme crispé par la douleur et le désespoir. Ses paupières étaient rougies et de longs sillons marquaient ses joues. Il avait dû pleurer toutes les larmes de son corps avant de s'endormir.
« Tout ça à cause de ce Bàlint. Maudit vampire ! Quel gâchis. »
Le buveur de sang en question aurait été à portée de main, il l'aurait mis en pièce une seconde fois, en prenant le temps de le torturer de la façon la plus cruelle possible. Rhadamanthe bandit les poings et enterra au plus profond de lui-même la rage qui menaçait d'exploser.
« J'espère que ce monstre pourrit aux enfers, dans la plus puante et dégoûtante fosse de la Malebolge (1) », gronda-t-il en s'adossant au siège du fauteuil.
« Oh… rien n'est moins sûr. »
Rhadamanthe se crispa, légèrement contrarié de ne pas avoir entendu l'espion pénétrer dans la pièce. Il savait pertinemment que Darius n'était pas un danger – pour l'instant – mais sa façon impromptue d'apparaître et de disparaître avait quelque chose de dérangeant.
« Vous pourriez frapper avant d'entrer, remarqua-il avec humeur.
– Désolé. De toute façon, je ne suis pas passé par la porte… », répondit l'intrus d'un ton neutre. Sans se faire inviter, il contourna Rhadamanthe pour se retrouver de l'autre côté du lit et se pencha sur le malade, posant sa main sur le front en sueur. « Il doit bien avoir quarante de fièvre. Il est temps d'agir ou il risque de perdre la vie.
– Vous avez dit que vous aviez une solution… Ce serait le moment de m'expliquer ce dont il s'agit, et pourquoi il fallait à tout prix éloigner Minos de là, fit remarquer Rhadamanthe.
– Je pense qu'il n'accepterait pas le procédé dont je vais user pour guérir son fidèle serviteur », répondit laconiquement Darius en fouillant dans les plis de sa cape.
L'Écossais le regarda avec attention tirer une petite fiole contenant un liquide rougeâtre, qui lui rappela immédiatement la couleur et la texture du sang. Pris d'un mauvais pressentiment, il se redressa sur sa chaise, sa main agrippant fermement le poignet de l'homme masqué.
« Il se pourrait que je ne l'accepte pas non plus, en tout cas pas sans avoir été informé au préalable de ce que vous comptez lui faire, dit-il nerveusement. Qu'y a-t-il là dedans ?
– Quelques gouttes de mon sang », répondit tranquillement Darius, suspendant son geste.
« Il est hors de question que Rune avale cela ! C'est en buvant du sang qu'il est tombé dans cet état : cela suffit avec ces pratiques macabres ! » s'insurgea la Vouivre. Il avait beau avoir été Juge des enfers, les pratiques sataniques ne lui inspiraient guère plus que du mépris.
« Il est tombé malade parce qu'il a bu le sang d'un vampire. Le mien est bien différent : il peut régénérer toute forme de vie. Dans la longue lignée de mon clan, il est essentiellement utilisé pour régénérer les armures des chevaliers d'Athéna, mais il est capable également de guérir un être humain de toute maladie ou blessure, à condition qu'il soit traité à temps. »
Rhadamanthe se recula, lâchant le poignet de Darius, comprenant soudainement à qui il avait à faire.
« L'apprenti de Mü du Bélier, c'est là votre véritable identité, n'est-ce pas ? demanda-t-il d'une voix blanche.
– Je vois que vous êtes bien renseigné…
– Je ne suis jamais parti en guerre contre le Sanctuaire sans connaître un minimum les chevaliers d'Or auxquels j'allais avoir à faire », rétorqua la Vouivre. « Pourquoi cachez-vous votre identité derrière ce nom d'emprunt, ce masque et ce grotesque accoutrement ?
– Parce que je suis sensé être mort, et non en train d'espionner les divinités de ce Sanctuaire pour contrecarrer leurs plans. »
Le Spectre serra les mâchoires, son regard s'arrimant aux orbes d'acier. Il avait la désagréable impression que Darius lui cachait quelque chose, voir pire, tentait de le manipuler lui et ses compagnons. L'odieuse trahison de Perséphone constituait déjà un élément suffisamment perturbant pour ne pas ajouter une seconde déconvenue.
« Pourquoi devrais-je vous faire confiance ? lâcha-t-il. Vous tenez tout de l'intrigant qui se sert des autres pour accomplir une quelconque vengeance.
– Je n'accomplis aucune vengeance, si cela pour vous rassurer. Je désapprouve simplement les maîtres de ce Sanctuaire qui ont foulé aux pieds le Traité de paix signé avec l'Ordre d'Ermengardis. Tout ce que je désire, c'est m'assurer que les personnes prises en otages par ces dieux peu scrupuleux puissent définitivement s'en enfuir. Et vous, anciens Spectres d'Hadès trompés par Perséphone, vous en fait partie. »
Rhadamanthe sentit tout son corps se crisper à ces mots : Darius insinuait-il qu'il se trouvait en position de faiblesse ? L'impudent ! Son poignet cassé ne l'aurait pas tant fait souffrir, il lui aurait volontiers administré une correction pour lui rappeler qu'on ne prend pas de haut les Spectres de l'armée d'Hadès, et encore moins l'un Juge des Enfers.
« Et vous croyez me convaincre par ces mots… que je vais continuer à vous faire confiance ? »
Un léger gémissement l'empêcha d'étaler les objections qui lui venaient à l'esprit. Baissant les yeux, il vit que Rune s'agrippait de toutes ses forces aux draps, une crise de douleur l'assaillant si violemment qu'il se mordit les lèvres presque jusqu'au sang.
« Je crains que vous n'ayez pas le choix… », répondit Darius en tendant la fiole à Rhadamanthe. « Celui qui a le plus besoin d'aide ici, c'est Rune. Êtes-vous prêt à le laisser mourir et à subir les conséquences que cela produira sur votre petit groupe de rescapés, ou êtes-vous disposé à lui donner une chance ? »
La question fit presque sortir Rhadamanthe de ses gongs, mais la voix de la raison lui imposa le silence, de même qu'un nouveau gémissement de Rune. Il baissa de nouveau les yeux sur le Balrog, et vit que le jeune homme avait ouvert les yeux, ses prunelles violettes le suppliant d'accepter l'offre de Darius. Ou bien… réclamait-il le coup de grâce ?
« Y a-t-il des risques que ce… remède. » Rhadamanthe grimaça, ayant du mal à qualifier ce liquide de la sorte. « …Que ce remède lui soit fatal ?
– Plus nous passons de temps à tergiverser, moins il a de chances de s'en sortir.
– Là, vous contournez la question ! J'ai demandé si…
– Oui, il y a des risques que l'absorption de mon sang lui soit fatale. Mais ses chances de survie sont bien plus grandes s'il le boit. »
La Vouivre plongea de nouveau son regard dans les pupilles violettes et lut le plus profond désespoir. Rune était-il conscient que son sort était peut-être en train de se jouer, et que lui, Rhadamanthe, allait prendre une décision qui pouvait le conduire vers une issue tragique ?
France, Lyon, 2 juin 2004, 20 h 15 (June 2, 6 :15 PM, GMT +2 :00)
Sous les arènes de Fourvière
Lu Wa glissa sur la pente instable créée par la montagne d'ossements, mais incapable de garder son équilibre, trébucha et retomba à genoux. Elle se mit à ramper jusqu'au sommet du tumulus et agrippa l'épée de toutes ses forces.
« Bravo, je suis impressionné par tes talents de combattante », la félicita Lùitgard en applaudissant d'un geste théâtral.
Lu Wa releva la tête, et resta tout d'abord bouche bée, trop surprise par la réapparition du vampire en un moment si inopportun.
« Mais bon sang, qu'est-ce donc que cette horreur ? hurla-t-elle, perdant brièvement son calme.
– Charles de Saint-Dizier, le dernier descendant de Castamir de Saint-Dizier, fidèle du Général Adémar, et qui s'est vu confier la charge de garder mon cercueil à l'abri de toute tentative de profanation. Deux cents ans après que Castamir ait accepté cette dangereuse mission, ce cher Charles a voulu se soustraire à cette tâche familiale, et s'est fait punir de cette façon par ses amis de la Milice Noire.
« La Milice Noire ? répéta Lu Wa, légèrement perdue.
– Ne t'inquiète pas, j'expliquerai tout cela de vive voix à ton maître, si tout de fois tu parviens à te débarrasser de notre nouvel ami commun. Attention, il est derrière toi… »
Lu Wa se retourna et hurla autant de terreur que de surprise en voyant deux pattes velues s'abattre près de ses jambes. Elle retrouva pourtant très vite ses esprits et lança un coup de pied dans l'une d'entre elles. Elle brandit l'épée que sa main n'avait pas lâchée et la plongea sur son assaillant. Elle n'avait pas essayé de viser, mais son coup se révéla particulièrement meurtrier, entaillant le torse de la créature de l'épaule gauche jusqu'au ventre. Celle-ci roula sur le côté en poussant des hurlements déchirants, puis glissa au bas du tumulus d'ossements, se heurtant au mur. Elle se remit pourtant debout plus vite que Lu Wa ne l'eut espéré. Celle-ci, se sentant envahie d'une fureur sans précédent, bondit tout près de l'homme-araignée en grondant comme un loup près à fondre sur sa proie. La créature recula en vacillant sur ses jambes puis prit résolument le parti de la fuite.
Lu Wa s'arrêta à l'entrée de l'alcôve, agitant son arme d'une façon qui ne laissait aucun doute sur ses intentions.
« Reviens ici, espèce de monstre, et je te jure que ce n'est pas qu'avec une entaille que tu t'en sortiras ! » hurla-t-elle.
Des applaudissements et un rire qui lui était désormais familier la firent se retourner : elle découvrit Lùitgard étendu nonchalamment au sommet du tumulus.
« Bravo... À mon avis, ce cher Charles ne reviendra pas d'aussitôt. Et si tu t'occupais d'ouvrir mon cercueil, maintenant ? »
O
Lu Wa déposa le cercle de platine dans un écueil du couvercle du cercueil, qui reproduisait exactement la même forme ronde que l'objet qu'Ober et Adenon lui avaient désigné comme la « clé » ouvrant le trésor tant recherché. La Chinoise jeta un regard amusé à ses deux nouveaux disciples, qui étaient agenouillés sagement à quelques mètres d'elle. Elle se sentit brièvement emplie d'orgueil, jusqu'à ce que la coupure à sa lèvre et l'entaille à sa cuisse ne la rappellent à la réalité. La clé tournait dans son écrin, d'un mouvement lent et régulier. Un cliquetis se fit entendre, puis le couvercle glissa de lui-même jusqu'à mi-cercueil, révélant un étrange squelette noirci et habillé de riches vêtements. Lu Wa se recula de dégout, puis la curiosité l'emportant, se pencha de nouveau. Elle reconnut les quatre canines plantées dans les mâchoires, signes distinctifs de sa "race", et constata que bien qu'une chaire parcheminée collait toujours à sa carcasse, le corps ne dégageait aucune odeur de décomposition. Nul doute n'était plus permis sur l'identité de celui qu'elle avait en face de lui.
« Lùitgard, je te préfère tel que tu m'es apparu tout à l'heure », plaisanta Lu Wa en effleurant l'une des joues creuses et noircies. Elle retira pourtant rapidement sa main, ayant cru entendre un grognement s'échapper de la gorge à moitié déchirée.
« Prenez garde ! » fit Ober en se levant, prêt à défendre sa nouvelle maîtresse.
Lu Wa lui fit signe de ne pas intervenir, ordre auquel Ober obtempéra sans broncher.
La Chinoise glissa un regard joyeux sur le cadavre.
« Lùitgard, je sens que toi et moi allons devenir très amis... Quand à Sylvenius, il ne pourra pas me refuser une petite récompense pour lui avoir ramené un tel joyau, pas même son Premier Conseiller », murmura-t-elle, ses lèvres esquissant un sourire pervers.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 2 juin 2004, 23 h 15 (June 2, 8 :15 PM, GMT +3 :00)
Porte principale du Sanctuaire
Jabu crispa une main sur l'une des sangles de la boîte qui contenait l'armure de la Licorne. Darius lui avait expressément demandé d'abandonner le précieux objet au Sanctuaire, mais il avait décidé de passer outre. Il ignorait totalement si les gardes le laisseraient partir avec son butin, mais il comptait fermement apporter la première armure à l'Ordre d'Ermengardis, honorant ainsi une clause du traité qui n'avait jamais été respectée à cause des manigances d'Apollon.
Il observa une dernière fois la colline du Sanctuaire : justement ce soir-là, les douze maisons flamboyaient sous des éclairages aussi variés qu'enchanteurs. Le premier palais resplendissait d'une délicate couleur bleutée, rappelant l'onde de la mer : l'ancienne demeure du Bélier était désormais celle du dieu Poséidon. Au-dessus d'elle, le temple du Taureau était devenu celui d'Hermès. Le regard de Jabu se posa sur le troisième édifice, qui jadis fut gardé par des générations successives de Gémeaux, et abritait à l'heure actuelle Éros, grand amant des nymphes devant l'éternel.
« Ce spectacle va-t-il vraiment me manquer ? » s'interrogea-t-il avec mélancolie.
Le quatrième temple apportait une touche sombre dans le paysage, car au contraire des autres, il n'était pas éclairé. Jabu soupira en songeant qu'il n'avait guère changé depuis l'époque du chevalier du Cancer et que la déesse Perséphone faisait malheureusement perdurer cette atmosphère de désespoir qui était cher à Masque de Mort. Au-dessus de ce bâtiment lugubre, les anciennes maisons du Lion et de la Vierge brillaient d'une lumière chaude ; leurs nouvelles habitantes étaient il est vrai plus gaies que la veuve de l'Empereur des morts. Jabu se remémora avec amusement les circonstances qui avaient amené Aphrodite dans la sixième demeure. Celle-ci avait d'abord brigué la douzième maison, arguant que son précédent propriétaire, le chevalier des Poissons, avait porté avec honneur son nom et possédait une splendide roseraie. Elle fut déboutée de sa demande par Apollon lui-même, qui s'appropria bâtiment et jardins, l'exilant à la sixième maison, plaidant avec ironie que l'énorme trou dans la toiture – vestige de la dernière Guerre Sainte – invitait à y aménager un magnifique patio.
« Apollon et ses manigances…Non, ça, cela ne va pas me manquer, au contraire. »
Les trois temples suivants étaient elles aussi mises en valeur par de savantes illuminations, sans vraiment faire concurrence avec celles des trois dernières demeures sacrées. Les anciens temples des Poissons, du Verseau et du Capricorne brillaient de mille feux, rivalisant les uns avec les autres d'artifices de lumière. Une manifestation à peine voyante de l'animosité qui animait Apollon et Artémis contre leur demi-sœur, Athéna.
Jabu s'extirpa de ses pensées lorsqu'il s'aperçut qu'il n'était plus qu'à une centaine de mètres de la porte principale. Sa main se crispa une nouvelle fois sur la sangle de sa boîte et il se jura qu'il ne partirait pas sans son armure.
Le capitaine de la garde inspecta minutieusement son autorisation de sortie. Puis le saluant, il lui redonna son précieux document et ordonna à ses hommes de déverrouiller le passage. Les lourdes portes de platine s'ouvrirent en un crissement froid, dévoilant les ténèbres de la campagne environnante.
Jabu lui rendit son salut et s'engagea sur le chemin obscur qui menait au village voisin de Rodorio.
O
Perchés sur le toit de la capitainerie, Sylphide et Valentine observaient avec des yeux brillants d'envie le jeune homme qui quittait l'enceinte et s'éloignait à grands pas de cette terre maudite. Comme ils auraient aimé faire de même et déserter ce lieu qui ressemblait plus à une prison qu'à autre chose. Le seul ersatz de liberté qu'ils s'accordaient était de fureter en dehors du temple d'Élision et satisfaire leur curiosité d'espions.
« Je donnerais n'importe quoi pour être à sa place », soupira Sylphide en se tournant pour s'allonger sur le dos, le regard rivé aux étoiles.
« Et moi donc… Je n'aimais pas le Sanctuaire avant, mais maintenant que nous y sommes reclus, je le déteste carrément », répondit son compagnon.
Le silence s'installa entre eux, Sylphide s'absorbant dans la contemplation du ciel et Valentine observant d'un œil morne la colline illuminée. Tous deux partageaient le même sentiment : ce Sanctuaire n'était pas le leur.
« Tu crois que nous allons finir par quitter cet endroit ? demanda soudain Valentine. Je pense que c'est la seule bonne décision à prendre, surtout avec Perséphone susceptible de nous trouver à tout moment pour finir sa besogne.
– C'est certain : nous ne sommes pas en sécurité ici, acquiesça Sylphide. Mais où pourrions-nous aller ?
– N'importe où, mais loin d'ici, en tout cas !
– Oui, loin d'ici. »
Ils retournèrent tous les deux à leur rêverie. Dans la cour, quelques mètres en dessous de leur plateforme d'observation, les soldats s'étaient remis en faction autour de l'immense porte principale.
« Tu crois que Rune va s'en sortir ? s'interrogea Sylphide.
– Je n'en sais trop rien… Le Seigneur Minos le veille en permanence, ne laissant personne s'en approcher. Cela doit vouloir dire que Rune est trop faible pour se défendre par lui-même. » Valentine prit un air songeur. « Je sais que je ne devrais pas dire cela, mais peut-être vaut-il mieux qu'il ne survive pas.
– Je sais, moi aussi j'y ai pensé. Il a toujours été celui par lequel la discorde a éclaté entre les Seigneurs Minos et Éaque. Cela avait peu d'importance aux Enfers, mais là… Nous ne sommes que six, dans un monde qui n'est pas le nôtre et qui nous est hostile. La moindre division au sein de notre groupe risque de nous coûter cher. » Sylphide se redressa, se tordant la bouche nerveusement comme s'il cherchait à s'interdire de parler. « Je n'ai rien contre lui – je ne le connais pratiquement pas tellement il est resté en marge des autres Spectres – mais il fait planer un sacré danger sur nous ! »
Son compagnon acquiesça d'un air grave.
« Oui. Espérons que le Seigneur Rhadamanthe saura prendre la bonne décision en temps voulu pour régler ce problème. »
Japon, Quartier Général d'Ermengardis, 3 juin 2004, 7 h 00 (June 2, 10 :00 PM, GMT +9 :00)
Pavillon Zochoten, troisième étage
Angelo descendait les marches aussi rapidement que possible, songeant que si les médecins l'avaient relâché, c'était parce qu'il était complètement rétabli. En tout cas, il se sentait mieux, ou tout au moins devait se le prouver. De plus, Eleny avait fait savoir à tous qu'ils avaient de grandes chances de partir en mission dans les jours qui venaient. Un peu d'actions – sous contrôle cette fois-ci ! – remettrait du pep dans sa vie, surtout s'il s'arrangeait pour être aux côtés de la belle rousse et lui démontrer sa valeur sur le terrain. Se sentant pousser des ailes, il entreprit de sauter une marche sur deux, puis une sur trois, saisissant habilement la rampe pour négocier les tournants en douceur. Petit jeu qui s'arrêta net lorsqu'il nez à nez avec une silhouette qui ne lui était pas inconnue. Il frémit en voyant le regard émeraude se charger de surprise, puis de gêne.
« Ambre !
– Angelo ! »
Ils se toisèrent un certain instant, ne sachant que dire. Finalement, Ambre fut la première à réagir et s'écarta du chemin d'Angelo.
Celui-ci, légèrement vexé, l'agrippa par le bras au passage.
« Attends, reste ici cinq minutes… On a tout de même à discuter. »
Ambre fit mine de l'ignorer et dégagea vivement son poignet. Peine perdue : Angelo la saisit cette fois-ci par la taille, et l'obligea à lui faire face.
« Ambre, nous nous sommes embrassés, toi et moi !
– Et alors ? répondit Ambre, le regard impassible.
– Et alors ? C'est tout ce que tu trouves à dire ? » demanda Angelo en écho.
Il éclata d'un rire qui sonnait faux : la déception provoquée par la réponse de la belle rousse faisait monter de seconde en seconde sa colère, qu'il sentait devenir incontrôlable. Il n'osait plus bouger, de peur de perdre tout sang-froid. Ambre n'avait vraisemblablement pas compris le duel intérieur qu'il se livrait, et profita de son immobilisme pour le refouler, brisant la dernière digue qui empêchait la fureur d'Angelo de déborder. Il la poussa contre le mur, l'enlaçant avec urgence et brutalité.
« Lâche-moi ! ordonna Ambre.
– Tu embrasses un homme un jour, et le lendemain, tu l'ignores, c'est ça... ? Et bien, ça ne marche pas avec moi ! » rétorqua Angelo, tout en cherchant un nouveau baiser.
Ambre détourna la tête lorsque les lèvres d'Angelo frôlèrent son visage. Celui-ci grogna de rage, avant de planter son poing dans le tableau suspendu à quelques centimètres de là.
« Mais regarde-moi au moins ! »
La jeune femme tressaillit, mais se refusa à répondre. Cette fois-ci, ce fut une poigne de fer qui s'abattit sur sa gorge.
« T'es vraiment qu'une allumeuse ! » gronda Angelo avec rage.
Sans doute consciente du danger qui planait sur elle, Ambre ne perdit pas de temps pour réagir. Elle repoussa Angelo de toutes ses forces, se libérant de son étreinte, puis s'arcboutant de plus belle, le fit battre en retraite jusqu'à ce qu'il se retrouve acculé à la rampe. L'extrémité du canon de l'un de ses pistolets se pressa contre la pomme d'Adam de l'Italien.
« Écoute-moi bien... Masque de Mort, ou Angelo... Peu importe... Tu étais ivre hier, et moi, je me suis montrée faible. Alors ce que j'ai dit, ou j'ai pu faire, cela ne compte pas ! »
Angelo balaya d'un geste le perturbant objet.
« Cela compte pour moi, et ce ne sont pas tes excuses bidons qui vont me faire changer d'avis ! » rétorqua-t-il, essayant de caresser une joue.
« Arrête ! Tu me flanque la trouille… » lâcha la jeune femme avant de s'enfuir dans le couloir.
Angelo la regarda gravir les marches en toute hâte. Il aurait voulu la rattraper, s'excuser, la rassurer sur son compte. Il ne savait pourtant pas comment. Il fit un pas, mais ses jambes vacillèrent. Il porta sa main à son crâne, tentant d'échapper à l'horrible vision qui s'offrait subitement à lui : des visages humains, accrochés aux murs, au plafond d'un temple. Et parmi eux, celui d'Ambre.
« Non ! Pas ça... Je ne veux pas redevenir lui ! » hurla-t-il, avant de s'écrouler, recroquevillé contre la rambarde de l'escalier.
O
Aveuglé par les larmes qui coulaient à torrent sur ses joues, Angelo ne s'aperçut pas du curieux phénomène qui déforma subrepticement le mur. Devenu aussi ondulant que la surface d'un lac, il s'orna d'un visage féminin qui se pencha sur le jeune Italien sans se faire voir.
« Ne te l'avais-je pas dit, mon ange ? Masque de Mort est toujours là, tapi en toi, et il ne suffit que d'une petite pichenette pour le réveiller. Or, on dirait que tu t'es pris un sérieux soufflet. »
Lançant un dernier regard cruel à son futur jouet, Salem se fondit de nouveau dans le mur, qui reprit son aspect normal.
Non loin de là
« Tu as entendu ? On aurait dit la voix d'Angelo », murmura Aphrodite en s'arrêtant net.
– Oui... Et il n'était pas seul », acquiesça Milo en fronçant les sourcils.
Ils se retournèrent, entendant des bruits de pas précipités dans l'escalier. Ils virent Ambre débouler dans le couloir, haletante et légèrement effrayée. Elle marqua un temps d'arrêt en découvrant les deux hommes, puis avança d'un pas décidé, feignant de les ignorer.
Milo et Aphrodite la regardèrent s'éloigner, surpris par son comportement : Ambre avait pourtant l'habitude de plaisanter avec eux à chaque fois qu'elle les croisait.
« Milo ?
– Quoi ? »
Aphrodite se tourna vers son compagnon et soupira.
« Je crois savoir pour qui Angelo à un faible...
– Je crois avoir deviné moi aussi. Viens, on va voir ce qui lui est arrivé ! »
Pavillon Zochoten, deuxième étage
Camus se dirigeait d'un pas lent vers ses appartements ; il revenait d'une courte promenade dans le parc, où il avait pu donner libre cours à ses réflexions sans être dérangé. Méditations qui l'avaient amené à la conclusion que de Grandfort soupçonnait certainement quelque chose à son encontre. Sinon, pourquoi aurait-il retardé son départ ?
Il tourna à l'angle d'un couloir et aperçut Ambre non loin de sa chambre. Elle était adossée au mur, et semblait contempler le vide, une triste expression sur son visage.
« Ambre, mais que fais-tu là ? » demanda-t-il doucement en s'approchant d'elle.
Elle leva la tête vers lui, et fit tous ses efforts pour lui sourire.
« Camus, j'étais juste venue voir si tu te sentais mieux », répondit-elle en réduisant la distance avec lui. Le pâle sourire disparut alors que son regard croisa celui de Camus, et elle se blottit contre lui.
Le jeune homme mit quelque seconde à réagir avant de l'entourer de ses bras.
« Ambre, que t'arrive-t-il ? murmura-t-il d'une voix trahissant mal son émotion et sa surprise. Il sentit qu'elle s'abandonnait contre lui et resserra son étreinte, se moquant bien de savoir si quelqu'un pouvait les voir ainsi.
« Rien, il ne m'arrive rien... » l'entendit-il sangloter.
Pavillon Zochoten, troisième étage
Milo glissa un regard inquiet sur Angelo. Il ne subsistait comme trace de sa crise de désespoir qu'un sillon sur ses joues, et une moue désenchantée au coin des lèvres. Mais rien ne laissait deviner qu'Angelo avait littéralement fondu en larmes il y a quelque vingt minutes, se cachant dans les bras de Milo, et n'ayant de cesse de répéter : « Non, ne me laissez pas redevenir lui ! Ne me laissez pas redevenir Masque de Mort ! »
Il glissa un regard à Aphrodite. Celui-ci hocha la tête, puis se força à demander de la voix la plus douce possible :
« Angelo, est-ce que ça va ? Tu n'es pas obligé de nous accompagner. Tu devrais peut-être te reposer !
– Je vais mieux… J'ai juste besoin de voir les autres : Shura, Dohko, Shion... Ambre », murmura Angelo, alors qu'une nouvelle larme coulait sur sa joue.
Milo soupira : pourquoi fallait-il que les choses aillent si mal ? Il avait toujours eu peu de respect pour Masque de Mort, mais les efforts qu'avait faits Angelo pour devenir honorable et sociable l'avaient impressionné, tout comme sa détresse actuelle. Sa peur de redevenir le cruel Masque de Mort ne présageait rien de bon : l'Italien avait été possédé par la démone qui avait pris d'assaut le quartier général, et nul ne savait à quel point son âme avait été torturée, ou peut-être même, corrompue.
Mais celui pour lequel il s'inquiétait le plus était Camus, d'autant plus qu'il n'avait pas pu le voir depuis l'attaque de l'avant-veille. Le Comte de Grandfort se trouvait en permanence à côté de lui, tel Cerbère devant l'entrée des enfers, et il ne pouvait pas l'approcher.
Pavillon Zochoten, deuxième étage
Toujours sous la surprise du comportement d'Ambre, Camus déverrouilla la porte de sa chambre, regrettant que sa jeune compatriote se soit arrachée à leur douce étreinte aussi brusquement qu'elle s'y était abandonnée. Il sentit une présence derrière lui et se retourna dans un sursaut avec l'espoir que c'était elle qui revenait. Il se retrouva nez à nez avec l'aîné des Gémeaux, qui l'observait avec gravité.
« Saga... » murmura-t-il, quelque peu gêné pas l'insistance de ce regard, rougi par le manque de sommeil.
« Camus... Il va falloir que tu m'expliques certaines choses.
– Vraiment ? Mais lesquelles ? »
Camus se maudit intérieurement : il n'était décidément pas fait pour mentir. Dieu que sa voix sonnait faux !
« Pourquoi te fais-tu appeler Gabriel ? Pourquoi de Grandfort tient-il tant à être avec toi, et toi, à le fuir ?
– Pour rien... » se contenta de répondre Camus avec une incertitude flagrante, ultime aveu qu'il cachait effectivement un secret.
Saga ne fut pas dupe de sa lamentable tentative d'esquive. Il posa une main sur l'épaule du Français et le fixa de son regard bleu vert si perçant.
« Camus, il va falloir me dire la vérité... Sinon, je ne vais pas pouvoir continuer à te couvrir comme je l'ai fait jusqu'à présent. »
« Te couvrir... » Camus tressaillit en entendant ses paroles : il avait l'impression d'être un accusé sur le banc des prévenus. Il se contenta de hocher la tête et ouvrit la porte de sa chambre, faisant signe à Saga de le suivre.
Grèce, Sanctuaire Terrestre, 3 juin 2004, 2 h 00 (June 2, 11 : 00 PM, GMT +3 :00)
Temple d'Élision
Rhadamanthe commençait à somnoler lorsqu'un gémissement lui fit relever la tête. Rune venait de se réveiller et s'agitait de nouveau, l'une de ses mains étreignant sa poitrine comme s'il voulait enfoncer sa cage thoracique et arracher son cœur. Il se cambra, rejetant sa tête en arrière et poussa un hurlement qui ébranla l'ancien Juge, pourtant habitué à pire lorsqu'il faisait régner la terreur aux enfers. Il n'était cependant pas accoutumé à voir un Spectre souffrir au point de ne plus pouvoir retenir ses cris. Surtout pas le silencieux Rune…
« Ça me brûle… C'est horrible », haleta le Balrog, tournant son regard enfiévré sur Rhadamanthe. « Est-ce que… Est-ce que je suis en train de me transformer ?
– Je n'en sais rien, avoua Rhadamanthe.
– Je ne veux pas devenir un vampire. » Les larmes se remirent à couler sur les joues trop pâles. « Je ne peux pas… moi, Rune de l'Étoile du Talent, le procureur du Juge Minos, garant de la Justice des Enfers, je ne peux pas devenir cette créature pécheresse ! »
Sa voix s'étouffa à mesure que les larmes roulaient de plus en plus nombreuses et que des sanglots s'élevèrent de sa gorge. Rhadamanthe baissa la tête, se sentant impuissant devant tant de désespoir. Mais une chose était claire pour lui : le sang de Darius était en train de porter un coup fatal à Rune. Il allait mourir. Rhadamanthe décida qu'il n'irait pas déranger Minos : il ne fallait pas que le Griffon en voie davantage.
« J'ai peur. »
L'aveu l'assomma littéralement : il tranchait tellement avec l'image qu'il avait de Rune. Le procureur s'était toujours montré calme, réfléchi, rationnel et courageux. La seule fois où il s'était laissé déstabiliser, c'était parce que Kanon l'avait honteusement manipulé avec son illusion.
« J'ai tellement peur. »
Pour une fois, Rhadamanthe décida de laisser sa fierté de Juge des enfers de côté et se pencha sur Rune. Il l'attira à lui, le redressant en position assise sur son lit. Le jeune homme s'agrippa avec ferveur à ses épaules, cachant son visage dans son cou. Rhadamanthe prit la mesure de la fièvre qui l'habitait lorsque le front brûlant frôla sa peau. Il passa ses bras autour du buste amaigri, et eut l'impression de serrer une ombre contre lui. En moins d'une semaine, le poison que Bàlint lui avait instillé dans les veines avait amoindri ses forces et fait fondre son corps.
« Calme-toi, Rune. Tu n'as aucune raison d'avoir peur. »
Un sanglot fut la seule réponse qu'il obtint. Les larmes coulèrent dans son cou, provoquant un frisson dans le dos de l'ancien Juge. Ne sachant que faire pour calmer Rune, il se mit à caresser une mèche de sa longue chevelure tout en le berçant doucement.
« Et si je ne me transforme pas…, je vais mourir, n'est-ce pas ? » Les sanglots redoublèrent. « Est-ce que je serai jugé, moi aussi ?
– Je n'en sais rien. »
Rhadamanthe aurait aimé lui répondre autre chose, mais il ignorait ce qui se passerait à leur mort. La façon dont ils étaient revenus à la vie sortait du cycle d'éveil habituel des Spectres, les renvoyant au rang de simples mortels. La logique voulait donc qu'ils subissent le jugement dans la Première Prison et paient pour leurs péchés. À condition bien sûr qu'il y ait quelqu'un pour les juger. En l'absence de Minos et de Rune, Rhadamanthe ne voyait guère qui pourrait s'acquitter de cette tâche. À moins que Perséphone, poussant sa vilénie jusqu'à son paroxysme, ne se soit assurée de leur trouver des remplaçants.
« Après tout, ce serait de bonne guerre… J'ai jugé tant de pauvres gens qui se pressaient devant moi en me suppliant de me montrer clément. Je ne les ai jamais écoutés : au contraire, cela me rendait plus intransigeant, plus féroce. » De nouvelles larmes ruisselèrent dans le cou du Juge. Il sentit les ongles de Rune s'enfoncer dans sa chair alors qu'il s'agrippait trop fort à ses épaules. « Je mérite de pourrir dans la fosse des prévaricateurs de la Huitième Prison (2). J'ai manqué à mon devoir, trahi la confiance du Seigneur Minos… Je mérite d'être jugé et puni pour tout ce que j'ai fait », gémit le Balrog.
Les sanglots redoublèrent, entrecoupés de paroles incohérentes égrenant les supplices les plus horribles que Rune pensait se voir infligés en punition de ses péchés. Rhadamanthe, comprenant qu'il délirait, fit de son mieux pour le calmer, le câlinant et le cajolant comme un enfant. Ses efforts payèrent au bout d'une bonne demi-heure, lorsque Rune se détendit enfin et sombra de nouveau dans un demi-sommeil enfiévré.
« Il ne va pas passer la nuit… », songea amèrement la Vouivre. Il étendit Rune dans son lit, caressant avec tristesse le visage souillé par les larmes. « Quel gâchis, vraiment. »
Il allait se lever du bord du lit pour retourner sur sa chaise lorsque le mourant agrippa son poignet.
« Je ne veux pas rester seul… que je meure ou me transforme… je ne peux pas l'affronter seul. Je n'en ai pas la force. Je vous en prie, Monseigneur, ne m'abandonnez pas. »
Rhadamanthe se rassit et acquiesça silencieusement. Il prit la main de Rune dans la sienne et lui jura qu'il resterait jusqu'au bout, quelque soit l'issu et malgré le danger de le voir se retourner contre lui.
Japon, Quartier Général, 3 juin 2004, 8 h 15 (June 2, 11 : 15 PM, GMT +9 :00)
Pavillon Zochoten, deuxième étage
Camus jeta un regard inquiet à Saga ; maintenant qu'il savait tout, qu'allait-il faire ? Le dénoncer aux Grands Maîtres et au Comte de Grandfort ? Il se dit qu'en un sens, il le méritait.
« Tu vas garder le silence, décréta Saga.
– Mais pourquoi ? » demanda Camus, surpris.
Le Grec lui jeta un regard pénétrant.
« Je garde le dossier, et toi tu vas garder le silence sur cette affaire. Nul ne doit savoir en dehors de toi, moi et Ambre. Pas même Milo ! Est-ce clair ? »
Camus acquiesça la tête, un peu abasourdi par cet ordre.
« Mais pourquoi est-ce que tu me couvres ?
– Premièrement, parce que je suis l'un des derniers à pouvoir te jeter la pierre sur tes erreurs passées. Et deuxièmement, parce que les circonstances se prêtent mal aux règlements de compte internes. Nous allons avoir besoin de toi, en pleine possession de tes facultés physiques et mentales, et non de quelqu'un rongé en permanence par le remords ! »
Camus allait lui dire qu'il appréciait sa compréhension lorsque la voix de Milo retentit du fond du couloir.
« Alors, te voilà enfin ! Tu te sens mieux ? »
Le Français fit de son mieux pour faire bonne figure alors que son ami de toujours s'approchait de lui à pas rapides.
« Bonjour Milo ! » glissa-t-il tout en jetant un regard à Saga, qui l'encouragea d'un hochement de tête.
« Alors Saga, tu as réussi à faire fuir le Comte de mâaachain-chose ? Il était temps… Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi collant ! s'exclama Milo.
– Le comte de Grandfort... » corrigea Saga, tout en reculant d'un pas dans le but évident de se soustraire à la conversation.
« Il voulait juste bien faire… Et puis il est français, comme moi… » se justifia Camus, cherchant désespérément la suite de son argumentaire dans son esprit. Recherches qui s'arrêtèrent net lorsqu'il entrevit le visage triste d'Angelo qui s'approchait, Aphrodite à ses côtés. Camus regarda Saga et vit que lui aussi scrutait d'un air soucieux les traits amers de l'Italien. Milo saisit parfaitement cette conversation muette.
« Je vous préviens, il a été bien plus secoué qu'il ne veut bien prétendre. Personnellement Saga, je pense qu'il faudrait le mettre à l'écart de la « mission »... enfin, si bien sûr, mission il y a... » chuchota-t-il, surveillant d'un œil inquiet Angelo qui semblait définitivement plongé dans un autre monde.
Saga hocha la tête, ne détachant pas son regard du visage fermé du Cancer. Il connaissait cette expression : c'était celle qu'Angelo affectait adolescent, à l'époque où ayant encore toute sa tête, il avait compris quel genre de chevalier le faux Pope le destinait à devenir.
À suivre dans la Chronique X : Nouvelle Donne (4/4)
Notes concernant certains termes tirés de la Divine Comédie de Dante :
(1) Malebolge : ce terme italien désigne le Huitième Cercle des Enfers. C'est une gigantesque caverne remplie de fosses (ou Bolge) chacune dédiée à un péché particulier.
(2) Les concussionnaires et prévaricateurs (ceux qui ont vendu la justice ou qui ont gravement et volontairement manqué à leur devoir) sont condamnés à la cinquième fosse du Huitième Cercle. Entièrement plongée dans le noir, elle se compose d'une énorme mare de poix bouillante dans laquelle des anges noirs jettent les damnés. Lorsqu'un condamné tente de remonter à la surface, les démons présents le repoussent encore et encore dans la poix en feu. Kurumada s'en serait-il inspiré pour sa mare de sang ?
