Cela faisait à présent une semaine que Lincoln s'était réveillé. Il parlait, mangeait et respirait presque normalement malgré la douleur qui martelait ses côtes. Clarke et Nyko – il avait obtenu la permission de s'occuper de le soigner avec elle – s'étaient accordés sur le fait que sa cicatrisation était en bonne voie. Les côtes cassées étaient au nombre de trois, deux flottantes et une sans conséquence vitale une ou deux étaient fêlées au niveau des poumons, mais Lincoln était de constitution robuste. Défiant les pronostics de ses soigneurs, il les surprenait déjà à vouloir déjà se remettre à marcher. Il disait que tout ce qu'il risquait à présent, c'était d'avoir mal – très mal certes – mais que ça irait.

Octavia, après son entraînement de la journée avec Indra et ses autres seconds, rentrait souvent harassée, couverte de poussière du désert et décorée de bleus de plus en plus nombreux. Fourbue mais heureuse, elle visitait Lincoln, mangeait un peu de la soupe de leur petit camp, nettoyait ses affaires tachées de son propre sang et finissait par aller se coucher sous la tente du convalescent.

Alors Finn se retrouvait libéré de sa surveillance et pouvait aller se restaurer à son tour, s'entraîner avec Bellamy au combat à mains nues ou courir dans la plaine.

Il était devenu de plus en plus silencieux et, désœuvré, s'occupait longuement à préparer leurs repas, veiller Lincoln et préparer à l'occasion des remèdes appris par Abby avec ce qu'ils avaient à disposition. Il évitait les hommes de Lexa exceptés les enfants à qui il renvoyait souvent un sourire, et même quand il se rendait sur le terrain des entraînements, c'était seul qu'il frappait dans un sac, faisait quelques mouvements de gymnastique et s'exerçait au lancer de javelot.

Clarke et Raven se demandaient toutes deux à quoi il pensait, les yeux rivés sur un couteau à aiguiser ou plongés dans le manioc de son chaudron. Quelquefois, à l'arrivée de la relève dans la tente de Lincoln, il se précipitait à l'extérieur l'air fébrile et s'empressait d'aller cogner du sac de frappe rempli de sable et d'herbes sèches.

Bellamy, lui, frayait un peu plus avec les soldats. S'ils pouvaient difficilement se supporter, en tout cas ils ne le montraient pas et acceptaient sans grand problème de se battre ensemble, oubliant momentanément leurs différences. C'était en grande partie la manière dont il occupait ses journées : s'entraîner, surveiller Octavia de loin, aider à pomper de l'eau par le puits du village.

Raven continuait sa rééducation, à marcher d'un bout du camp à l'autre pour bricoler son engin réduit et aider à l'occasion avec la mécanique de quelques uns des chars des généraux. Lexa avait eu vent du vol sans vergogne de Monty et Jasper et était venue en informer Clarke avec une colère sourde dans la voix. Mais après un avertissement, et sa demande d'être informée de ce genre d'« emprunts » à l'avenir, elle avait donné à Raven et Monty l'autorisation de trifouiller leur matériel et de se servir dans le hangar désormais surveillé par un garde.

Jasper était parti avec le premier convoi, Monty était triste mais ne le laissait pas trop paraître. Il passait ses journées avec Raven ou Clarke et se rendait utile comme les autres.

Au fil des jours, toutes les caravanes d'évacués étaient parties. Le village s'était progressivement vidé et les soldats n'avaient pas pris la place des familles dans les abris et bunkers. Eux aussi partiraient sous peu et, jusque là, ne faisaient que traverser TonDC pour joindre l'une ou l'autre partie du camp qu'ils avaient fini par établir tout autour.

Une dernière entrevue avait eu lieu en petit comité avec Lexa.

« Bon, on a fini par comprendre le fonctionnement du machin. Je vous épargne les détails, mais il se charge certainement aux rayons solaires, ceux qui ne sont plus filtrés par notre atmosphère défaillante, et avec une bonne dose d'électricité il transforme le tout en rayons. J'aurais bien fait un test, mais je n'avais pas assez d'écrans noir pour faire une grande surface de capteurs. Dommage, ça aurait été autrement plus impressionnant. »

Sur ce, Raven avait exhibé son propre mini-canon devant le regard curieux de Lexa.

« Il reste que ce n'est qu'une imitation basée sur ce qu'on a deviné avec Monty. En gros, on a repris tout ce qu'on savait sur les technologies en circulation dans le monde connu et nos notions d'électromagnétique et de climatologie, et on a fabriqué ce à quoi leur canon devrait ressembler. Donc on ne peut pas te dire précisément quelles commandes manipuler pour le désactiver, fit-elle à Clarke. Il faudrait qu'on voie le machin nous-mêmes.

- Et avec une radio ?

- Impossible sur une aussi grande distance. A moins qu'on ne se place au pied des murailles...

- Pour ne pas être vus, il nous faudra nous poster derrière les dunes, rappela alors Lexa. Les premières sont à un rayon de deux kilomètres autour de Polis.

- C'est donc à oublier. »

Ils étaient seulement quatre dans cette tente Clarke, Monty, Raven et Lexa qui discutaient loin des oreilles des généraux de cette dernière. Ce n'était pas dû à un manque de confiance, mais à sa volonté d'accélérer enfin les choses. Le lendemain, ils marcheraient sur Polis. A eux de voir, maintenant, comment ils s'y prendraient pour y entrer.

« C'est là que notre courageux Monty intervient, reprit Raven en lui lançant un regard chaleureux. Il vient avec vous. Votre job, à Bellamy et à toi, sera de l'introduire dans la salle des machines ou je ne sais comment ils appellent l'endroit où ils ont forcément entreposé tous leurs circuits. Je vous ralentirais si je venais, mais lui saura parfaitement faire le travail, pas vrai ? »

Monty hocha la tête.

« Le plan, c'est de saboter gentiment et discrètement leur système de chargement ou d'alimentation, pour que d'une manière ou d'une autre, ils ne puissent pas activer le canon avant d'avoir trouvé la faille. Idéalement, soupira-t-il, on rentre en se faisant passer pour des marchands ou des voyageurs, on réussit à couper ça sans qu'ils s'en rendent compte, on ressort tranquillement vous rejoindre, et ils ne se rendront compte de tout ça qu'au moment où la commande d'activation de leur plus grosse arme leur restera dans la main quand votre armée forcera déjà leur porte, commandant. »

Un silence.

« Ça me semble correct. Et dans la pratique ?

- Dans la pratique, on plonge dans l'inconnu, répondit Raven. Tout relèvera de leur talent d'improvisation. Pour rentrer à l'intérieur, trouver la salle des machines innocemment, passer à travers Dieu sait quelles défenses et protection, réussir à désactiver une monstrueuse machine sans en connaître les détails, et ressortir indemnes... Il leur faudra une sacrée dose de chance. »

Lexa se taisait, le regard songeur et posé sur l'embryon de machine bricolé par Raven. Suspendus à sa réaction, les autres attendaient une objection, un encouragement, un ajout, n'importe quoi.

Elle se tourna vers Clarke et Monty et articula simplement :

« Bonne chance. »


Ils avaient décidé de s'y rendre en différé : d'abord le trio de « suicidaires » (disait Raven) à qui on avait prêté un vieux kat-kat et des guenilles déchirées, puis la longue caravane de l'armée de Lexa, bardée de mammoüks surchargés et de tout le matériel qu'ils pouvaient emmener.

Ils déserteraient complètement TonDC, qui serait abandonnée à son statut de bidonville-fantôme. Mais cela leur importait peu : ce qu'ils voulaient, c'était Polis. Leur véritable origine était là-bas, pas dans les regroupements de fortune qu'ils avaient été forcés de construire au fil des ans de leur exil. Partir, c'était espérer la victoire, mais surtout renoncer à la peur et à la nostalgie de cette survie précaire et bien trop misérable par rapport à la vie fastueuse que leur avait offert Polis pendant un temps. Ceux qui s'en souvenaient encore n'hésitaient pas : un échec pour la retrouver, et tout était fini. Ils n'auraient même plus l'utilité de refuges comme TonDC. Tout serait terminé, leurs vies éteintes.

Ils ne laisseraient rien derrière eux, qu'ils trouvent au bout du chemin leur terre promise ou un néant absolu.

Octavia, Raven, Finn et Lincoln avaient dit au revoir à leurs éclaireurs en kat-kat, essayant de ne pas trop en faire un adieu. Quelques minutes de sourires, de recommandations futiles et de vagues plaisanteries, puis le départ pétaradant du vieux véhicule et un dernier signe de la main.

Pour mieux entrer en paix dans la forteresse, ils n'avaient emporté que le strict nécessaire : trois outres d'eau, quelques rations insuffisantes et une poignée d'outils.

A part un canif et un couteau de chasse, ils n'avaient pas d'armes. De toute façon, sur la route qui les menait dans la gueule du loup, leur plus grand ennemi serait le désert lui-même, et avec lui la soif, la chaleur et son grand silence étouffant.

« Que se passera-t-il s'ils tirent à vue sur n'importe quels visiteurs et pas seulement les Trikru ? » demanda soudain Octavia alors que la kat-kat avait déjà disparu à l'horizon.

Raven et elle étaient restées figées face aux couleurs déjà ténues du ciel qui avait englouti leurs amis. Des volutes indistinctes faisaient se mêler le violet fade et le vert nauséeux d'anciennes vapeurs toxiques et le relief irrégulier se tordait doucement sous la chaleur qui s'extirpait du sol.

« Normalement, le ciel est avec nous. Il devrait y avoir une tempête électromagnétique venant de l'est dans deux jours. S'ils se débrouillent bien, ils aborderont Polis le lendemain, et le canon sera de toute façon inutilisable. Les champs magnétiques dérèglent toujours les circuits, aussi protégés soient-ils. »

Octavia ne répondit pas, acceptant la réponse. Dans l'air flottait pourtant l'obsédante question, celle de savoir s'ils y parviendraient, si les prédictions météorologiques seraient tenues, et surtout combien de chances ils avaient de résister à trois, à court de vivres et sans abri solide, à une tempête au milieu du désert. A cette dernière interrogation, pourtant, l'expérience ne laissait pas de place au doute.

Clarke, Monty et Bellamy n'avaient que très peu de chances de se relever le lendemain matin.


Pendant ce temps, Finn et Nyko avaient escorté, ou plutôt soutenu Lincoln jusqu'à sa tente.

Il avait fait l'effort épuisant de se joindre aux adieux et avait à présent de grandes difficultés à se maintenir redressé. Trop comprimé par la prise de ses compagnons, il serrait les dents sous les vagues de douleur qui irradiaient sa cage thoracique et se raccrochait à cette pensée salvatrice qu'il était vivant malgré tout, qu'il était revenu de la frontière entre la vie et la mort, et qu'il l'avait fait pour Octavia.

C'était ce qui l'aidait à ouvrir les yeux le matin, et à se laisser sombrer dans le sommeil le soir venu : la main d'Octavia dans la sienne, calleuse et décorée d'écorchures à force de manier sabres et boucliers, et parfois tremblante d'épuisement.

Elle donnait toute sa force dans ces exercices, dans sa résistance aux moqueries et provocations des autres autour d'elle, prête à se consumer dans ce nouveau rôle. Se faire accepter parmi ceux qu'elle voyait comme des égaux, cela se passait presque comme un remplacement pour elle. Le remplacement de celui qu'elle avait enlevé indirectement à cette armée, le remplacement de ce frère qui lui avait été arraché et n'avait pu la protéger quand elle en avait eu le plus besoin, le remplacement de cet homme qu'elle aimait et qu'elle avait toujours le sentiment insidieux d'avoir mené jusqu'à sa mort, dans cette arène où il n'aurait jamais dû retourner parmi les siens.

Lincoln se battait pour revivre, et Octavia se consumait dans sa nouvelle appartenance au groupe d'Indra, dans son nouveau rôle de second, de guerrier, d'élément de troupe. Auparavant, avec Clarke et Raven, les trois se démenaient chacune pour exister dans ce monde hostile. A présent, elle plongeait sans remords vers la fin de cette indépendance, au service de ce gigantesque corps pétri de vengeance qui commençait à s'ébranler vers son destin.

Le camp empaquetait déjà les rations de survie et chargeait les mammoüks. Connaissant bien ces grosses bêtes stupides à qui elle avait appris à obéir pendant des années, Octavia était allée participer à leur harnachement spontanément. Après qu'ils avaient couché Lincoln sur sa paillasse pour une dernière nuit de sédentaire, Nyko avait gentiment poussé Finn dehors pour qu'il vaque à ses propres occupations.

« Va faire tes paquets et dormir un peu. Demain, Lincoln aura besoin que tu l'aides à voyager. En attendant, je veille sur lui. »

Après quelques rechignements, Finn avait fini par céder. Il faisait confiance à Nyko, là n'était pas la question. Depuis le réveil de Lincoln, et depuis qu'ils l'avaient vu revenir chaque jour avec un nouvel onguent ou une nouvelle tisane pour accélérer sa guérison, tout leur petit groupe avait été rassuré sur ses intentions. Il ne voulait vraiment pas qu'il souffre inutilement et Lincoln lui avait lui-même donné raison sur sa tentative de lui épargner une mort trop lente et inutilement douloureuse.

Non, ce qui chagrinait Finn était sa propre frustration, ce sentiment de vide qu'il avait aussitôt qu'on l'arrachait à tout occupation qui vidait son esprit. Se concentrer sur la surveillance de Lincoln ou la lente mécanique d'un raccommodage de gants était devenu ce qui le calmait et lui faisait oublier momentanément ses palpitations et les tornades de pensées qui l'assaillaient de plus en plus souvent.

Le problème, c'était qu'il commençait à être à court de cachets. La petite réserve fournie par Abby au départ de ce voyage commençait lentement à s'épuiser – lentement, parce que cela faisait déjà quelques jours que Finn espaçait les prises et même coupait les petits blocs farineux en deux parties égales. Mais même avec ces précautions, il sentait que cela ne durerait pas longtemps.

Tout devenait difficile. Quand il était seul face à ce sac de sable qui le défoulait tous les soirs, sa frustration grimpait en flèche, autant que ses bras s'affaiblissaient. Constamment, il avait l'impression de bouillir de rage alors que ses extrémités tremblaient comme de fatigue.

Craignant une saute d'humeur imprévisible, il s'isolait régulièrement et partait courir ou marcher en pleine fournaise dans l'espoir de s'épuiser assez pour abrutir ses impulsions.

Le plus dur restait d'échapper aux regard légèrement inquiets de Raven. Elle avait dû sentir quelque chose tout comme Clarke, mais les deux avaient été heureusement bien trop occupées pour revenir à la charge et le faire parler. Raven avait bien essayé une fois, mais ça s'était soldé par un échec invoquant subtilement tout ce qu'il avait fait pour elle sans rien attendre en retour, il l'avait condamnée à un silence hésitant qui lui avait laissé le temps d'une pirouette et d'une plaisanterie. Après un sourire, ils avaient bien vite changé de sujet, et n'avaient plus jamais reparlé du départ toujours mystérieux de Finn. C'était tant mieux, il n'avait pas prévu de leur en reparler, fût-ce pour leur donner enfin une explication satisfaisante.

Pas avant qu'un cas de force majeure ne l'y pousse, du moins.