Chapitre 28 : L'absence
Ce qui venait de m'être incidemment révélé sur le capitaine Achab m'emplissait d'une souffrance à la fois vague et violente à son égard. Et d'une certaine manière, à ce moment-là, j'éprouvai envers lui une douloureuse compassion, dont j'ignorais la raison, à moins que ce ne fût à cause de sa jambe perdue de si cruelle façon. Et pourtant je ressentais aussi à son égard une terreur respectueuse, mais cette sorte de terreur, que je serais bien en peine de décrire, n'était pas vraiment de la terreur, je ne sais pas ce que c'était. Elle me pénétrait et ne me rebutait pas.
Le bruit des coups frappés contre la porte, inlassablement… les grognements avides des morts-vivants, le raclement incessant de leurs ongles contre le métal, ce son, à en devenir fou… et le sang … le sang giclant hors de la blessure, poissant le sol… l'odeur du sang… la scie… la douleur, et ce long, long hurlement…
Merle s'éveilla d'un seul coup, se redressant d'un bloc dans le lit, en sueur, le cri de son cauchemar s'étouffant dans un hoquet incontrôlable. Il serra son bras contre sa poitrine, instinctivement, et chercha frénétiquement la main qui aurait dû se trouver là et qui, se rappela-t-il finalement, n'y était plus. Qui n'y serait plus jamais, malgré la souffrance qu'il continuait de sentir, dans chacun de ses doigts absents, à travers sa paume, comme une brûlure. Ce mal-là, aucune drogue, aucun antidouleur ne parvenait à l'apaiser.
Il reprit son souffle et ses esprits… mais la douleur était toujours là, lancinante.
Alors seulement il se souvint de l'endroit où il se trouvait, et avec qui.
Il chercha autour de lui, dans la pénombre, et se rendit compte que sa voisine n'était plus là.
Sa place dans le lit était à peine tiède, presque froide.
Il avait vraiment mal, trop pour pouvoir espérer se rendormir immédiatement.
Lorsqu'il poussa la porte de la terrasse, il ne fut qu'à moitié surpris de voir Vi assise dans le fauteuil à bascule.
Elle était emmitouflée dans son gros manteau de fourrure en vison, le bras gauche toujours en écharpe. Par terre à côté d'elle se trouvait leur lampe de camping.
Une paire d'estropiés insomniaques, se dit-il.
Il remarqua qu'elle n'avait pas ses chaussures, mais à la place, une épaisse paire de chaussettes en laine rouge – des chaussettes à lui, nota-t-il distraitement.
Elle lui lança un drôle de regard, alors qu'il s'asseyait sur la chaise à côté d'elle, celle qu'il avait apportée l'autre jour et que personne n'avait remise à sa place.
« Tu dors pas ? demanda-t-il.
- Toi non plus.
- Comment tu t'sens ? »
Leurs regards se croisèrent et il devina que ce qui allait sortir de la bouche de Vi serait un gros mensonge.
« Pas trop mal, répondit-elle en prenant un ton dégagé. Et toi ?
- Moi quoi ?
- Tu dormais bien quand j'suis partie. Là t'es réveillé. Comment tu t'sens ? »
Il soupira avec un demi-sourire.
« Pas trop mal ? » proposa-t-il.
Elle lui rendit son sourire et il se dit qu'ils faisaient également une jolie paire de menteurs.
« Qu'est-ce que tu fiches là ? demanda-t-il.
- J'en avais marre d'être au lit, j'voulais prendre un peu l'air. Et j'avais envie de fumer. Mais, bon… »
Elle baissa les yeux et Merle suivit son regard. À ses pieds sur le plancher se trouvait suffisamment de tabac pour rouler au moins trois clopes, et plusieurs feuilles froissées.
Vi leva ses mains. Elles tremblaient trop pour pouvoir espérer faire quelque chose d'aussi précis que confectionner une cigarette.
« … voilà, quoi », acheva-t-elle en haussant les épaules.
Merle sortit son propre paquet de clopes de sa poche, s'en mit deux en bouche, les alluma et en tendit une à la jeune fille.
Elle l'accepta avec un hochement de tête et un petit sourire reconnaissant.
Elle en aspira une longue bouffée et rejeta la fumée loin devant elle dans un profond soupir. Elle ramena ses genoux contre sa poitrine et se blottit dans le fond du fauteuil, s'enveloppant dans le manteau de fourrure trop grand. Seules en dépassaient sa tête couronnée de boucles blondes et sa main tremblante tenant sa cigarette.
Ils restèrent à fumer un petit moment, le regard perdu dans le paysage. L'eau du lac miroitait faiblement sous la lumière de la lune.
Merle prit finalement la parole.
« Je m'suis levé parce que j'avais mal », avoua-t-il.
Elle le dévisagea un instant, visiblement étonnée qu'il fasse preuve d'une telle franchise.
« Où ça ? demanda-t-elle.
- À la main, répondit-il en tirant sur sa propre cigarette. Celle qu'est plus là. J'la sens, exactement comme si je l'avais encore.
- Douleur fantôme, c'est ça ?
- Ouais. J'peux même bouger les doigts, j'les sens remuer. Tiens, regarde, là j'suis en train d'te faire un doigt d'honneur, dit-il en levant le bras devant elle, avec un léger sourire.
- Et ça fait très mal ?
- Assez, ouais. Cette foutue main, elle veut pas m'laisser tranquille, on dirait. La journée ça va, j'y pense pas trop, mais la nuit, putain, ça arrête pas, c'est infernal. C'est pour ça, aussi, qu'j'arrête pas d'me cogner le bras partout, comme j'ai toujours l'impression que la main est là, ça m'embrouille le cerveau, j'essaie de l'utiliser, tu vois ? »
Vi hocha la tête.
« Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour arranger ça ? demanda-t-elle.
- Rien, j'suppose. J'imagine que ça me passera, avec le temps. Enfin, j'espère.
- J'espère aussi.
- Mouais. Et toi, c'est quoi qui t'a réveillé ? demanda Merle.
- Cauchemar. »
Elle souffla la fumée devant elle alors que son regard se perdait dans l'obscurité par-delà le faible halo de la lampe.
« J'ai rêvé que je tuais mon frère. Encore. Ça non plus, ça veut pas m'laisser tranquille. »
Elle n'ajouta rien de plus. À vrai dire, Merle était étonné qu'elle en ait déjà dit autant.
« L'autre moitié de ton tatouage… c'est ton frère qui l'a, c'est ça ? » demanda-t-il doucement.
Vi tourna la tête vers lui et lui offrit un sourire mélancolique.
« Évidemment. »
Elle souffla une nouvelle bouffée de fumée vers les ténèbres.
« Extinguo, c'est ça le reste de la phrase. Nel l'a sur le dos de la main. Nutrisco et extinguo. Je m'en nourris et je l'éteins.
- Éteins quoi ?
- Le feu, Merle, le feu. Nutrisco et extinguo, c'est une locution associée à la salamandre.
- Le p'tit lézard noir et jaune ?
- Non, pas ça. Il y a un autre animal qu'on appelle salamandre, un animal légendaire, il ressemble plus à une sorte de dragon. Dans l'Antiquité et au Moyen Âge, on disait que la salamandre vivait dans le feu et qu'elle s'en nourrissait, et c'était l'esprit élémentaire du feu. Elle ne meurt que lorsque le feu meurt, et la phrase, nutrisco et extinguo, ça veut dire qu'elle se nourrit du bon feu et qu'elle éteint le mauvais. »
Vi tira de nouveau sur sa cigarette, la braise rougeoyante au bout venant apporter une étonnante illustration à ce qu'elle disait.
« Pour moi et mon frère, ça veut dire plein de choses, il y a beaucoup de sens cachés, de symboles derrière cette phrase. C'est en quelque sorte le carrefour de plusieurs choses qui font partie de nous.
- Comme quoi ?
- Notre caractère. Moi je suis plus fonceuse, plus irréfléchie, plus violente aussi, et mon frère, il est plus patient, plus modéré, plus diplomate. C'est souvent moi qui le motivais à faire des trucs, et c'est souvent lui qui me retenait de faire de trop grosses conneries. Nutrisco d'un côté, extinguo de l'autre, on était complémentaires, tu vois ?
- À peu près.
- Mais pas seulement ça. Ça a beaucoup d'autres sens. Des trucs à nous, tu sais… des trucs de frère et sœur. »
Merle opina gravement. Il n'était pas sûr de comprendre entièrement tout ce délire latiniste à propos d'une bestiole du Moyen Âge, mais ce qu'il comprenait, par contre, c'était qu'il pouvait exister entre des frères quelque chose de complexe, de fort et de difficilement compréhensible aux yeux des autres.
Lui et Daryl n'avaient jamais eu l'idée de partager un tatouage, mais s'ils l'avaient fait, le motif en aurait certainement été à la fois subtil, très crypté et hautement symbolique.
Il reporta son regard sur la jeune fille à ses côtés.
Nutrisco… celle qui vit dans le feu et s'en nourrit.
Il se dit que, de manière un peu ironique, cela lui allait terriblement bien. Particulièrement en ce moment précis, où elle était brûlante de fièvre, comme bien souvent, mais également brûlante de désir de vivre, comme toujours.
Il se rappela tous ces moments où il l'avait vue se battre, et ne rien lâcher, et sa façon de le faire, toujours sur le fil, toujours en équilibre entre la catastrophe et le gros coup de chance.
Il se rappela sa promesse ce soir-là sur le toit.
J'veux que ce soit grandiose et flamboyant, Merle ! Que ce soit intense ! J'veux pas en perdre une seconde, j'veux pas gâcher un seul des derniers instants de cette putain de vie à chialer ou à craindre la mort ! J'veux crever en m'sentant vivante jusqu'au bout !
C'était vrai que Vi vivait dans le feu. Et que ce feu la nourrissait.
Jusqu'au jour où il la consumerait totalement.
« Et toi ? Le loup furibard, là. C'est pour quoi ? » demanda Vi malicieusement.
Il lui fallut un petit moment pour comprendre à quoi elle faisait référence, avant de deviner qu'elle parlait de son tatouage à lui. Il se l'était fait faire sur un coup de tête à vingt-trois ans, sur l'omoplate gauche. À la base, c'était une tête de loup qui montrait les crocs, honnêtement pas si mal réalisée. Mais bon, il devait bien avouer que son loup avait pas super bien vieilli. L'encre avait pâli et, les années passant, l'expression de la pauvre bête était passée de féroce à vaguement tristounette.
C'était du coup plutôt une bonne chose de s'être fait tatouer dans le dos, ainsi il n'avait pas trop souvent l'occasion de faire face à la relative décrépitude de son animal-totem et de se souvenir à cette occasion que, décidément, c'était quand même moche de vieillir.
« Quoi, il est pas bien, mon loup ? rétorqua-t-il, vexé.
- Oh, nan, nan, il est cool. J'aime bien, on dirait un peu Courage Wolf.
- Qui ça ?
- Courage Wolf. Tu sais, le meme. »
Le visage de Merle se transforma en une allégorie de l'incompréhension soupçonneuse.
« C'est un truc sur internet, expliqua-t-elle. C'est un loup, tu vois, il dispense des messages courageux, du genre Mange un marteau, Chie des clous.
- C'est quoi ces conneries ?
- C'est pas des conneries, c'est un truc cool. J'trouve que ça te va super bien ! Le loup du courage, mec !
- J'vois pas c'qu'il y a de courageux à manger un marteau. C'est juste complètement con.
- Ouais ben n'empêche que ton tatouage, on dirait Courage Wolf. J'vais même t'avouer un truc, quand je t'ai récupéré dans la rue, les trois jours que j'ai passé avec toi, quand je connaissais pas ton nom, j't'avais surnommé comme ça.
- Sérieux ?
- Bah ouais, fallait bien que je trouve un truc pour t'appeler.
- Misère. C'est la soirée des révélations.
- Et alors ? Qu'est-ce qu'il signifie pour toi, ce loup ? Le courage ? La force ? La violence ? La beauté de la nature ? Ta passion secrète pour le Petit Chaperon Rouge ?
- Ce qu'il signifie ? Ben, que j'aime bien les loups.
- Quoi, c'est tout ?
- J'hésitais avec un aigle, mais le mec m'a dit qu'il dessinait mieux les loups.
- Wah. Je suis en totale admiration devant ton esprit pratique et ton sens aigu de l'imagination, commenta-t-elle ironiquement.
- Ben quoi ? J'avais du fric, j'voulais un tatouage, j'allais pas réfléchir cent cinquante ans.
- Certes. Un bon vieux loup, c'est toujours une valeur sûre. »
Il pouvait clairement sentir la légère moquerie dans la voix de son amie.
« C'est toujours mieux qu'une demie phrase incompréhensible en latin, grommela-t-il, vexé.
- Excuse-moi, j'voulais pas t'froisser. Pardon. Ton loup est cool, juré », dit Vi en souriant.
Elle avait l'air sincère.
« Mouais. Ton machin en latin est cool aussi. Un peu mystérieux, j'aime bien, avoua-t-il.
- C'est vrai ?
- Mmh mmh. Et le truc avec le loup, en fait, c'est la liberté.
- La liberté ?
- Ouais. Tu vois, j'avais vingt-trois ans et moi et Daryl on venait de s'casser de chez son connard de père. Ce sale con m'avait pourri la vie pendant treize putains d'années, quand j'me suis débarrassé d'cet enculé, j'ai eu envie de marquer le coup.
- Waah. C'est encore plus cool. Genre, le loup solitaire et libre. La classe. Ça te va trop bien. »
Merle sourit, attendri. On pouvait dire ce qu'on voulait de Vi, mais putain, quand il s'agissait de faire des compliments qui allaient droit au cœur, y avait pas meilleur qu'elle.
Il se revit ce jour-là, chez le tatoueur, en train d'attendre son tour. Il venait de vendre sa bagnole pour payer la caution d'un appart minable où il pourrait s'installer avec son petit frère en attendant de trouver du boulot. Il avait réussi à tirer de sa voiture plus de fric qu'il ne l'espérait et, ajouté à ses propres économies, ça faisait une jolie petite somme, plus d'argent qu'il n'en avait jamais eu. Il avait alors eue l'idée de se payer un tatouage.
Et donc il était là, à attendre son tour dans un salon de tatouage minable, sans même avoir réellement réfléchi au motif qu'il allait garder sur sa peau jusqu'à la mort.
Il avait feuilleté une sorte de catalogue de dessins qui se trouvait là, et s'était arrêté à la page des aigles. Le livre disait que les aigles symbolisaient la liberté, la force, la fierté et la victoire.
Fuck Yeah. Va pour un aigle, s'était-il dit.
Une fois devant le tatoueur, un barbu obèse aux bras recouverts de femmes à poil et de têtes de mort (qui se félicitait d'avance de la bonne affaire qu'il allait réaliser en vendant pour deux cent dollars un tatouage qui en vaudrait cent à un blanc-bec à peine débarqué de sa campagne), Merle avait pointé du doigt l'oiseau qu'il voulait sur la page du catalogue. Le type n'avait pas eu l'air emballé, Merle n'avait jamais su pourquoi, peut-être qu'on lui demandait trop souvent des aigles et qu'il en avait marre ?
« Tu veux pas plutôt un loup, gamin ? »
Il avait tourné les pages du livre.
« Tiens, regarde, j'te fais un beau loup, j'les dessine bien les loups en plus, t'as du pot. »
Merle avait regardé la petite meute de canidés exposée sur le papier jauni.
La signification du loup était : fidélité, courage, instinct sauvage, férocité, liberté.
Fuck yeah. Va pour un loup.
Alors qu'il était perdu dans ses pensées, Vi se baissa et ramassa quelques choses par terre à côté du fauteuil à bascule. Il constata avec étonnement qu'il s'agissait d'une bouteille. Lorsqu'elle en but une longue lampée il se rendit compte que c'était une bouteille de vin, plus exactement une de celles qu'ils avaient récupérées la veille chez la famille Fourrure. Il lut Lambrusco sur l'étiquette.
« J'suis pas persuadé que ce soit l'idée du siècle de picoler en étant malade. Surtout qu't'as rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures, fit-il remarquer.
- C'est probablement pas une super idée, en effet, admit-elle. Mais plus je bois, plus je change d'avis, alors… à la tienne. »
Elle lui passa le vin et il l'accepta avec un petit sourire.
« À la tienne, répéta-t-il. Lambrusco, c'est italien, non ?
- Esatto ! Et il est carrément buonissimo, celui-là. »
Il en but une gorgée et en eut la confirmation.
« Pas mal, pas mal, j'admets.
- Quitte à se bourrer la gueule pendant l'apocalypse, autant le faire avec des produits de luxe.
- En tous cas, tu vas pas faire long feu avec un truc pareil, il est plutôt fort », fit remarquer Merle, avant de se rendre compte du jeu de mot involontaire qu'il venait de faire en utilisant le mot feu.
Sa voisine gloussa.
« C'est le but figure-toi. La seule chose de bien avec les trucs déprimants, du genre les cauchemars tenaces, c'est qu'ils sont solubles dans l'alcool.
- À moins d'avoir l'alcool triste.
- Je n'ai jamais l'alcool triste », rétorqua Vi joyeusement.
Merle jeta un coup d'œil à son moignon. Il avait moins mal, mais ça restait désagréable. Il haussa les épaules. Après tout, peut-être que les douleurs fantômes étaient également solubles dans le vin italien.
Il en reprit une longue gorgée.
« Je vais pas être la seule à pas faire long feu, s'amusa Vi.
- Tu veux qu'on fasse la course sur ton soûlomètre ?
- Oh non, ce serait déloyal, j'ai déjà pris trop d'avance.
- Tant que ça ?
- Je suis déjà à quarante-sept, Capitaine.
- C'est vachement précis dis donc.
- Bien sûr, le soûlomètre, c'est un engin de haute précision, répondit-elle doctement.
- Et il se passe quoi arrivé à cent ?
- Figure-toi que c'est un des plus grands mystères de l'univers. Une fois avec mon frère on a essayé d'aller jusque-là. C'était un test, une expérience mystique.
- Huh ? »
Vi sourit, visiblement contente de son effet.
« La théorie de mon frère c'est qu'il y avait un lien psychique entre lui et moi, qu'on avait la même âme, juste séparée en deux parties. Il voulait voir ce qui se passerait si on était totalement bourrés ou défoncés au même moment et dans les mêmes conditions. Il était persuadé qu'un truc spirituel allait se produire et qu'on allait devenir télépathes, ou quelque chose dans le genre, expliqua-t-elle.
- Et c'était censé se produire à cent ?
- Exactement ! À la base, on avait l'intention de prendre de la drogue, mais on s'est dit que comme notre expérience mystique risquait de nous envoyer à l'hôpital, autant qu'on y arrive sous l'effet d'un produit légal. Alors on a planifié notre cuite comme des pros.
- Et alors ? Vous êtes allé jusqu'à cent ? Vous êtes devenus télépathes ? » demanda Merle, amusé.
Vi rigola.
« En fait on se rappelle plus du tout ce qui s'est passé après la barre des quatre-vingt-dix. Je sais pas si on a atteint les cent. Tout ce que je peux te dire c'est qu'on s'est réveillé le lendemain dans les bras l'un de l'autre au milieu de notre vomi avec la pire gueule de bois des temps modernes et le nez cassé tous les deux ! On n'a jamais su comment c'était arrivé ! »
Merle sourit, imaginant parfaitement bien la scène.
« On est devenu l'attraction du jour au service des urgences ! Double fracture du nez sur des jumeaux, des vieux sont descendus d'oncologie rien que pour voir ça. Je crois même que c'est passé dans le journal. J'ai cru que mon médecin allait me tuer ! Et nos parents, je t'en parle même pas !
- Vous aviez quel âge ?
- Vingt ans. Évidemment, après ça, on est devenu des stars. On répétait partout à qui voulait l'entendre à quel point notre expérience de télépathie avait été fabuleuse et couronnée de succès! »
Merle rigola.
Lui aussi, il avait des tonnes d'histoires de cuites et de conséquences de cuites épiques, des souvenirs de soirées avec ses amis, ou son petit frère. C'était typiquement le genre de récit dont il ne se lassait jamais. Ses anniversaires, notamment, ainsi que ceux de Daryl, avaient toujours eu l'art de virer dans le grand n'importe quoi, pour le pire comme le meilleur. Merle et Daryl n'avaient jamais connu aucun anniversaire agréable au cours de leur enfance, et ils avaient eu à cœur de se rattraper au centuple par la suite. Merle était capable de quasiment tout une fois bourré, et Daryl ne disait jamais non, alors, forcément, ça faisait des étincelles.
De ce qu'il connaissait de Vi, et partant du principe que son frère jumeau était sa copie conforme, il pouvait sans peine s'imaginer que ces deux-là aussi, quand ils s'y mettaient, formaient une sacrée paire de fêtards.
« C'est comment d'avoir un jumeau ? » demanda-t-il spontanément.
Il vit qu'elle réfléchissait.
« Et bien, finit-elle par répondre. J'imagine que c'est un peu comme… avoir une main droite.
- Hein ?
- Tu sais, tu t'es jamais réveillé le matin en te disant, putain, c'est vraiment cool d'avoir une main droite. Elle a toujours été là, elle a toujours fait son boulot de main droite, sans que tu te rendes vraiment compte à quel point sa présence était précieuse, à quel point tu avais de la chance de l'avoir. C'est le genre de truc dont tu comprends la valeur seulement une fois que tu l'as perdu. Et on se rend compte qu'on peut vivre sans, mais que rien ne sera plus jamais exactement pareil. »
Merle considéra son moignon. Ce qu'elle venait de dire était l'exacte vérité. On peut vivre sans, mais rien n'est plus pareil. Il hocha la tête lentement.
« Et ben, avoir un jumeau c'est pareil. C'est la même sensation d'un truc à la fois indispensable, omniprésent et évident. Quelque chose qui est toujours là, tout le temps.
- À ce point-là ? J'veux dire, vous étiez vraiment tout le temps ensemble ?
- Non, bien sûr, pas tout le temps ensemble physiquement. Mais, je ne sais pas comment l'expliquer… psychiquement, ou… émotionnellement, dans le sens ressentir les trucs, tu vois ? Et ben on était tout le temps ensemble. On était liés.
- Et vous étiez tout pareils ? Ton frangin aussi, il était malade, du coup ?
- Non, ça non, on avait des petites différences. Mon frère est asthmatique comme moi mais il a pas de Churg et Strauss. »
Elle se cala de nouveau dans le fond du fauteuil, et se mit à raconter.
« En fait, quand on est né, et ensuite, quand on était petits, on était vraiment exactement pareils. C'était d'ailleurs une évidence pour nous, on était persuadé d'être la même personne. On refusait catégoriquement d'être différenciés, on voulait porter les mêmes habits, faire les mêmes choses, avoir le même rythme de vie. D'ailleurs, avant la puberté, on se ressemblait tellement que c'était presque impossible de nous différencier au premier coup d'œil. On aimait beaucoup ça, on en a beaucoup joué. »
Merle était surpris de la voir se confier comme ça. Elle qui était d'habitude totalement fermée sur les sujets intimes, elle lui racontait soudain spontanément des choses qui, il le devinait, étaient incroyablement importantes et émouvantes pour elle.
Pour la première fois peut-être, il avait sous les yeux la vraie Vi. Elle n'était pas en train de tricher, elle ne jouait pas son propre rôle, elle ne fanfaronnait pas… elle se racontait, tout simplement, elle lui donnait à voir un petit bout de ce qu'elle était vraiment, comme on lève doucement le coin d'un drap pour découvrir ce qui se trouve dessous.
C'était la première fois qu'il voyait chez elle une telle sincérité.
« Et puis à douze ans, j'ai commencé à être malade, continua-t-elle. Ça a été un choc pour nous deux, un vrai tournant dans notre vie. Pour la première fois, on n'était pas synchrones, il y avait quelque chose qu'on ne pouvait pas partager. Je crois que c'est à ce moment-là qu'on a vraiment réalisé qu'on était deux personnes différentes. Je me rappelle que mon frère l'a très mal pris. Il se sentait coupable de pas être malade aussi. Alors il a résolu le problème à sa manière : il s'est mis à développer les mêmes symptômes que moi, mais sans être malade ! Les médecins parlaient d'un cas rare de somatisation, nos parents s'arrachaient les cheveux et moi j'étais secrètement fière de lui, sans pouvoir expliquer pourquoi.
Avec le temps ça lui est passé, on a accepté le fait que je sois malade et lui non, et qu'on soit deux personnes distinctes. Ça nous a pas empêché de rester complètement fusionnels. »
Elle souriait en parlant.
C'était un sourire à la fois tendre et mélancolique.
« Tu peux pas imaginer ce que c'est Merle, de grandir avec un jumeau, c'est indescriptible.
C'est la relation la plus entière, la plus complète qu'on puisse avoir avec quelqu'un. C'est comme avoir un petit frère, un grand frère, un père, un fils et surtout, un ami, tout à la fois dans la même personne. C'est comme… être plus que soi-même, je sais pas comment dire ça mieux. Tu sais que tu ne seras jamais seul, même quand l'autre est pas près de toi, tu sais qu'il est là, tu le sens. On était tout le temps ensemble, d'une certaine façon. Et on était comme connectés, on ressentait les mêmes émotions. Des fois, quand il était pas là, j'étais triste sans raison, ou stressée, ou joyeuse, et je savais que c'était ce qu'il ressentait de son côté. Et à chaque fois que ça n'allait pas, je savais que mon téléphone allait se mettre à sonner, ou qu'il allait entrer dans ma chambre d'une minute à l'autre. Des fois on faisait les mêmes rêves.
On était tellement fusionnels que les gens étaient mal à l'aise en notre présence.
- Putain, je les comprends, intervint Merle. Moi les jumeaux ça m'a toujours fait vaguement flipper, j'trouve ça limite malsain.
- Mais nous on adorait ça ! Ça nous faisait trop marrer ! On faisait exprès d'en rajouter des tonnes, de surjouer notre côté clones. Quand on voulait vraiment faire chier le monde, on s'habillait exactement pareil, on disait les mêmes trucs, on faisait les mêmes gestes, les gens pétaient les plombs ! Nos parents nous appelaient pas les jumeaux, ils nous appelaient les siamois ! C'était un jeu entre nous de travailler notre synchronicité, on s'entrainait à le faire pour plein de trucs. Ados, on a fait du ping-pong en doublé quelques années, on n'était pas très bons mais on se marrait bien. On faisait de la guitare aussi, à quatre mains. »
Vi s'arrêta un moment, son regard se perdant dans l'obscurité au-delà de la lumière de la lampe.
« Honnêtement, je pense pas qu'il puisse exister un lien plus fort entre deux personnes… poursuivit-elle d'une voix douce. J'ai jamais pensé un seul instant que ça pourrait finir. C'était tellement évident pour moi qu'on serait ensemble toujours, j'ai jamais réfléchi à ce qui se passerait si… si l'un de nous n'était plus là. À comment serait le monde. À ce que ce serait de vivre… seule. »
Elle ne souriait plus.
Pour la première fois depuis que Merle l'avait rencontrée, elle semblait totalement abattue. Elle ne pleurait pas, mais il y avait dans ses yeux quelque chose d'infiniment triste, une peine immense.
Le matin même, lors de leur dispute, les paroles qu'il lui avait assénées lui avait fait du mal, il l'avait clairement vu. Mais ce qu'il voyait maintenant, c'était une douleur autrement plus profonde.
« Je l'ai tué, tu sais, Merle. Avec… avec une pioche. Je lui ai explosé le crâne, de toutes mes forces. »
Sa voix était complètement brisée.
« Je pouvais pas, je pouvais pas le laisser devenir… ça. Je devais le faire, je devais… j'avais pas le choix, et puis il me l'a demandé, il fallait… personne d'autre devait le faire, il fallait que ce soit moi, ça devait être moi. »
Elle se prit la tête entre les mains.
« Y avait rien d'autre à faire… rien… je pouvais rien faire d'autre… murmura-t-elle. J'aimais mon frère plus que n'importe qui au monde, il était ce que j'avais de meilleur… et je l'ai tué… explosé la cervelle à coups de pioche. C'était… y a pas de mot pour ça. Tu sais quoi, quand je l'ai frappé, je l'ai senti mourir. Vraiment senti, à l'intérieur… juste là. »
Elle pressa sa main à plat sur sa poitrine.
« C'était comme si je me tuais moi-même. J'arrivais plus à respirer, c'était comme si l'air me faisait mal, comme si je respirais des lames de rasoirs glaciales. C'était horrible. Mais le pire c'était pas ça, le pire c'est maintenant. Devoir vivre dans un monde où mon frère est plus là. Rien que de le dire… de me dire qu'il est pas là, qu'il est nulle part, c'est… c'est irrationnel, c'est contre nature.
Le moindre pas, le plus petit geste que je fais dans ce monde me semble absurde, dénué de sens. C'est comme s'il y avait toujours un grand vide à côté de moi, là où il devrait être. Je me sens complètement abandonnée, complètement, absolument… seule. Et c'est la première fois de ma vie. J'ai l'impression que chaque minute que je passe sans lui est totalement inutile. C'est même pas du chagrin ce que je ressens. C'est le néant, complet, total, j'ai l'impression de plus exister. D'être déjà morte. »
Merle la regardait sans rien dire. C'était ça alors, la raison qui faisait que Vi était tellement Vi, totalement sarcastique, indifférente à tout, prenant tout à la rigolade... C'était ce vide immense, ce sentiment de solitude infini, un désespoir poussé jusqu'à l'absurde.
Quelque part, si on est persuadé que rien ne peut être pire, ça fait de nous une sorte d'optimiste, non ? Dans le sens où on ne redoute plus vraiment ce qui peut arriver, à ce moment-là, autant tout prendre avec le sourire.
Il comprenait mieux maintenant pourquoi elle prenait sa propre mort autant à la légère. Pourquoi elle accordait si peu de valeur à ce qui l'entourait, elle y compris. Pourquoi elle prenait si peu soin d'elle.
Vi continuait à fixer le vide droit devant elle avec intensité, comme si elle regardait quelque chose qu'elle seule pouvait voir, perdue dans ses pensées.
« Hé… » l'appela-t-il doucement.
Elle sursauta et se tourna vers lui, surprise, comme si elle avait complètement oublié sa présence.
Elle lui sourit tristement.
« Désolée d'avoir pourri l'ambiance…
- Pas grave.
- J'sais même pas pourquoi j'raconte tout ça. C'est juste… sorti tout seul. »
Il haussa les épaules et tenta un petit sourire.
« Si c'est sorti, c'est p't'être que ça devait sortir, tu crois pas ? »
Vi soupira.
« J'crois surtout que je suis fatiguée… et fiévreuse… et ivre… et stupide… et que je ferais mieux d'aller me coucher. »
Elle posa la bouteille de vin à côté de lui et se leva.
Autant pour la fille qui prétendait ne jamais avoir l'alcool triste, songea Merle amèrement.
« J'te laisse la lampe, dit-elle.
- Ok.
- Bonne nuit.
- 'nuit. »
Il l'entendit marcher à pas légers jusqu'à la porte, l'ouvrir et s'arrêter au milieu de son geste.
Elle s'était retournée dans sa direction.
« Merle… »
Elle regardait ses pieds au lieu de le regarder lui.
« Ce… ça m'a fait du bien. De parler avec toi.
- Oh. Ben… C'était pas grand-chose, j'veux dire, j'ai rien dit de spécial », répondit-il, un peu embarrassé.
Elle releva la tête et lui adressa un léger sourire.
« T'as écouté. Et puis aussi, aujourd'hui, avec moi, t'as été vraiment… vraiment gentil.
- Dis pas d'conneries, rétorqua-t-il sèchement. C'est pas de la gentillesse. J'ai jamais été gentil, je l's'rai jamais. Va pas t'imaginer que j'ai été sympa avec toi gratuitement parce que c'est faux. Je rends c'qu'on me donne, c'est tout. C'est comme ça que j'fonctionne. Y a rien qu'est gratuit dans c'monde. Tu reçois d'un côté, tu donnes de l'autre, t'as rien sans rien, moi c'est tout c'que j'connais et c'est c'que j'applique. Tu m'as sorti d'la merde à un moment où j'y étais tombé profond, je sais toujours pas pourquoi t'as fait ça, t'avais rien à y gagner, n'empêche que tu l'as fait, et qu'maintenant j'ai une dette envers toi. Et moi, j'suis p't'être pas un exemple à suivre niveau moralité, mais mes dettes, j'les paie. Y a rien d'autre entre toi et moi. »
Il regretta ses paroles à l'instant même où il eut terminé de les prononcer, comprenant qu'il venait de merder pour la deuxième fois en moins de vingt-quatre heures.
Le visage de Vi, qui était quelques instants auparavant souriant et ouvert, s'était totalement fermé.
La Vi fragile et sincère, celle qui s'autorisait à partager ce qu'elle ressentait vraiment et à se confier, venait de battre subitement en retraite, pour laisser la place à celle qu'il connaissait, celle qui encaissait sans rien lâcher et qui refusait de se montrer faible.
« Te dire que j't'ai trouvé gentil, c'était censé être un compliment, pas une insulte. Mais apparemment, on n'a pas la même vision des choses », répondit-elle calmement.
Avant qu'il ait pu ajouter quoi que ce soit, elle rentra dans la maison et referma la porte doucement derrière elle.
Et voilà, à la prochaine, merci énormément de votre lecture et brossez-vous bien les dents !
Que va-t-il se passer au chapitre suivant ? Une chaise fracassée, de l'inquiétude et une main tendue.
