Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis le départ de Frodon, et Lily, fidèle à sa promesse, faisait de son mieux pour entretenir Cul de Sac, maintenant tant bien que mal une cohabitation cordiale avec les Sacquet de Besace. D'abord cinglante, Lobelia avait fini par apprécier la jeune fille qui se montrait toujours souriante, aimable et gracieuse. Consciente de l'inconfort de la situation dans laquelle elle se trouvait, et qui risquait, si elle n'y prenait pas garde, de rejaillir sur son père, Lily avait entrepris dès le début d'abreuver Lobelia d'attentions délicates. Elle accomplissait par exemple sans qu'on le lui demande tous les travaux de couture, veillait à ce que le trou soit toujours parfaitement propre et bien rangé(en réalité, davantage que du temps de Frodon), et préparait même les repas.
De sorte que la vieille hobbite se trouvait bien aise d'avoir à demeure une hôtesse si précieuse, bien qu'elle ne manquât pas, le naturel reprenant le dessus de la rabaisser quant à ses origines chaque fois qu'elle en avait l'occasion : un jour que Lily lui avait recommandé, fort poliment du reste, de manier avec précaution un ouvrage très ancien et très précieux de la bibliothèque, Lobelia lui avait rétorqué de son air pincé et hautain :
« Mais enfin, ma petite, de quel droit la fille d'un vulgaire fermier se permet-elle de me dire, à moi, ce que je dois faire dans ma propre maison ? Vous n'êtes jamais que la marmaille d'un métayer, et tant pis pour vous si Frodon s'est plu à vous faire croire le contraire, et sans doute pour des motifs peu avouables ! »
Blessée par la remarque, Lily avait cependant ravalé ses larmes et sa colère, et s'était contenté de répondre dans un grand sourire :
« Oui, Madame. »
Puis elle avait continué de s'affairer. Mais ce n'était pas sans contrepartie que Lily acceptait la présence de l'acariâtre vieille femme sans rechigner et avec résilience : elle avait en effet obtenu de garder pour elle la chambre de Frodon sans que rien n'y soit changé, et cela lui permettait, lorsqu'elle ne rentrait pas le soir chez l'ancien, de dormir dans le lit de son bien-aimé, retrouvant ainsi un peu de sa présence. Un temps, elle avait même été tentée de demander à son frère Hamson, artisan parfumeur, s'il était possible de capter une odeur à partir d'un drap ou d'un vêtement pour qu'elle puisse à tout moment respirer à son aise l'odeur de Frodon. Mais, inquiète de se voir moquée pour cette idée extravagante, elle avait aussitôt abandonné le projet.
De sorte que la vie à Cul de Sac, si elle n'était pas des plus gaies, ne se trouvait pas non plus être des plus insupportable, malgré les dires de l'ancien qui, par principe, pérorait abondamment sur ses nouveaux voisins auprès de quiconque voulait lui prêter l'oreille. Et comme les Sacquet de Besace n'avaient jamais été très populaires, le vieil ancien trouvait sans difficulté un public complaisant. Un soir qu'il était au Dragon Vert, Papa Bipied décida de l'entreprendre sur le sujet :
« Alors, dis-moi, mon vieux, comment ça se passe avec tes nouveaux voisins ? »
« Oh, ne m'en parle pas, une catastrophe, une vraie catastrophe ! Je ne sais vraiment pas ce qui a pris à Monsieur Frodon de laisser sa maison à ces gens-là ! Déjà, il a fait de la peine à la petite, et ça, ça me brise le cœur ! »
« Et comment elle va, ta petite, Hamfast ? Repris Papa. »
« Oh, tout doux, elle fait bonne figure, mais je vois bien qu'elle se languit ! Et ce Lothon, il faut voir comme il la regarde ! On dirait qu'il lorgne une pièce de bœuf ! »
« Hé, mais c'est qu'elle est appétissante, la Lily, intervint Ted Rouquin, le fils du meunier. D'ailleurs, m'est avis que son Frodon était du même avis, et qu'il ne faisait pas que lui lire de la poésie, si vous voyez ce que je veux dire ! »
« Attention à ce que tu dis, gamin ! protesta l'ancien, perdant patience ! Ma fille est une honnête fille, et Monsieur Frodon un parfait gentilhobbit ! Lily m'a assuré qu'ils n'avaient rien fait de mal et ma fille ne ment pas ! »
« Hé ben alors, pourquoi tu t'énerves ? rétorqua le meunier, narquois. »
Fortement irrité, l'ancien allait en venir aux mains quand il fut distrait par l'arrivée inopinée de Dora Sacquet :
« Bonsoir Messieurs ! »
« Bonsoir, Madame Dora, répondirent-ils de concert. »
« Dites moi, Maître Hamfast, repris Dora à l'adresse de l'ancien, me prêteriez-vous Lily, demain ? La pauvre petite doit se sentir seule depuis le départ de Frodon, et j'aimerais la distraire en l'amenant faire les magasins à Lézeau. Je pourrais lui offrir des robes et des bijoux, nous nous amuserions bien ! Et bien sûr, vous pouvez nous accompagner si le cœur vous en dit, cher Hamfast, ajouta Dora dans un clin d'œil. »
« Oh, Madame Dora, répondit timidement l'ancien, ça serait avec plaisir, mais il faudrait pour ça que Madame Lobelia la laisse un peu respirer ! »
« Pour cela, faites-moi confiance, d'ailleurs elle n'est pas sa servante ! En revanche, je considère déjà Lily comme ma nièce, il est donc normal que je m'en occupe ! Bientôt, Frodon sera de retour, et nous organiserons ensemble un splendide mariage ! Vous serez superbe en habit, Hamfast ! »
« Comme vous y allez, Madame Dora ! répliqua l'ancien en rougissant ! »
« Allons, allons, un bel hobbit comme vous ! Ne soyez pas si modeste ! Votre fille a de qui tenir ! »
« Vous me gênez ! »
« Mais non, mais non ! Alors, me prêtez-vous Lily ? »
« Oh, mais bien sûr ! Et puis, si vous pouviez faire quelque chose pour ces…pour mes nouveaux voisins, vous qui avez de l'influence, Madame Dora … »
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Les craintes de l'ancien à propos de Lothon étaient pleinement justifiées car, dès son arrivée à Cul de Sac, les intentions du hobbit à l'égard de Lily s'était avérées telles que celle du loup dans les contes pour enfants. Il avait immédiatement trouvé Lily fort jolie et avenante et, dans son esprit limité, prenait l'affabilité de la jeune fille pour d'éventuels encouragements. Toutefois, les plans du hobbit, tout fruste qu'ils étaient, s'étaient échafaudés de manière progressive. Il avait tout d'abord considéré Lily comme une jolie servante à lutiner à l'occasion, pour rire et se donner de l'importance, mais peu à peu, son intérêt pour la jeune fille s'était mué en un désir violent, nullement teinté d'affection. Tout dans l'attitude et la présence de Lily le poussait à vouloir la posséder, sa démarche, sa gestuelle, sa façon de sourire. En son temps, Frodon avait ressenti la même attirance, mais son amour et son respect pour la jeune fille lui avaient permis de résister pendant bien longtemps à ses pulsions. Mais de respect, Lothon Sacquet de Besace n'en avait pour personne, surtout pas pour Lily qu'il pensait être depuis longtemps la maîtresse de son cousin. Son esprit limité en était arrivé à concevoir l'idée qu'en fin de compte, Frodon avait laissé Lily dans la maison, au même titre qu'un meuble dont il pourrait jouir à sa guise….
