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Pendant ce temps là, Ashitaka et le deuxième louveteau couraient à toute vitesse, se rapprochant de plus en plus ! Les points serrés, le jeune guerrier semblait filer comme le vent, évitant les innombrables obstacles avec une dextérité incroyable et se protégeant de son bras des branches qui menaçaient de lui flageller le visage. A ses côtés, la langue pendante, les yeux étincelants, le loup progressait lui aussi à la vitesse de la lumière. Tout deux avançaient, sautaient, tournaient avec une surprenante coordination.
Mais l'animal blanc était tout de même plus rapide, et malgré la ténacité du prince, il gagnait peu à peu centimètres sur centimètres. Il s'approcha d'Ashitaka pour être à sa hauteur.
- Tu ne cours pas assez vite, dit t-il, grimpe !
Sans hésiter, le jeune homme attrapa la fourrure du louveteau - sans ralentir son allure pour autant – et bondit sur le dos de ce dernier. Presque aussitôt après, ils sortirent des feuillages et débouchèrent au bord d'une deuxième falaise qui tombait abruptement dans la vallée. Le loup se ramassa et s'élança dans le vide...
Au terme d'une longue chute anticipée, ils atterrirent sur un bloc solitaire surplombant le sommet des arbres juste en dessous. La hauteur était telle qu'ils auraient pu se briser les os, mais cette fois le loup se surpassa. Ses muscles, préparés au chocs qu'ils allaient recevoir, tinrent bon. L'animal prit appui sur le roc une fraction de seconde avant de bondir prestement dans les feuillages, Ashitaka agrippant fermement sa fourrure. Il n'avait pas sitôt touché le sol qu'il continuait sa course, accélérant encore son allure. Malgré cela, sa respiration n'était plus haletante et nerveuse, et une flamme résolue s'était allumé dans ses yeux.
Le jeune guerrier quand à lui, s'était rapidement adapté à la vitesse destructrice du loup et avait plus ou moins réussi à accorder ses mouvements aux foulées de ce dernier. Serrant les dents pour ignorer la douleur créée par les branches qui lui cinglaient le visage de temps à autre, il gardait ses yeux fixés droit devant sans relâcher sa concentration.
Soudain, il poussa une courte exclamation de surprise. Devant eux, venaient brusquement d'apparaître des hommes vêtus de capes de paille et armés d'arquebuses. Le prince eut à peine de le temps de faire ce constat que le louveteau bondissait déjà sur le côté pour les éviter et continuait vers la droite. Les humains se ressaisirent toutefois très vite et firent aussitôt feu sur les deux intrus. D'autres hommes apparurent, cette fois vêtus de tuniques blanches et rouges. Sans se soucier de ceux qu'il bousculait, le loup accéléra davantage, piétinant tout ce qui ce trouvait sur son passage. Il n'y avait plus aucun doute : ils venaient de faire irruption au beau milieu du groupe menée par Dame Eboshi ! Les exclamations fusèrent de toute part tandis que les arquebusiers affolés s'écartaient précipitamment pour éviter l'animal blanc qui fonçait droit devant lui, le jeune étranger à moitié couché sur son dos. La tête de la caravane approchait. Tout à coup au détour d'un nouveau virage acrobatique, une silhouette bleue se profila à une cinquantaine de mètre devant eux. Cette dernière se retourna brusquement et des yeux noirs vinrent se braquer droit sur les arrivants. Droit vers Ashitaka. Celui ci leva la tête pour laisser échapper une exclamation fébrile.
- Eboshi !
Une balle siffla à ses oreilles tandis que le louveteau filait à toute allure vers la jeune femme, jetant impétueusement sur le côté les arquebusiers téméraires qui s'avançaient pour lui barrer la route. D'une formidable détente, l'animal sauta finalement au dessus d'Eboshi et de Jiko qui eurent l'heureux réflexe de se baisser et d'éviter ainsi de se faire emporter. A leur gauche Gonza se dressa et tira aussitôt, tandis que les deux compagnons continuaient leur course. Le cerveau du prince tournait à cent à l'heure. Il n'avait pas oublié la promesse qu'il avait faite à Toki et aux autres forgerons qui étaient restés au Tatara. Il n'avait pas oublié, mais San était en danger ! Que devait-il choisir ? Qu'allait-il faire ?
Il n'hésita que quelques secondes avant de se retourner sur le dos du loup. Ils avaient rattrapé la caravane ; à présent, ils ne devaient plus être loin du domaine du dieu Cerf. Tenir sa promesse et partir ensuite à l'aide de la princesse devait être réalisable. Non, allait être réalisable ! Prévenir et convaincre Dame Eboshi ne prendrait pas plus d'une minute. Il faudrait jouer serré, mais le jeune homme estimait loyalement qu'il n'avait pas le choix. Il se retourna vers le louveteau.
- Continue sans moi ! lui intima-il avant de sauter sur le sol.
L'animal disparut derrière un tronc. Conscient de jouer son va-tout, Ashitaka se tourna courageusement vers la dirigeante des forges qui se tenait debout, sur ses gardes. Derrière elle, une dizaine d'arquebusiers étaient accroupi, leurs armes pointées vers lui.
- Eboshi ! cria t-il de toute ses forces tandis que les balles explosaient autour de lui. J'ai un message pour toi !
Jiko se tourna aussitôt vers les arquebusiers.
« - Cessez de tirez, cessez de tirer ! ordonna t-il.
- … Quel est ton message ? fit-elle de manière à ce que le jeune guerrier l'entende. »
Ce dernier pris une grande inspiration. La vie des habitants de la forteresse dépendait de ce qu'il allait dire.
- … Les samouraïs d'Asano ont pris d'assaut les forges ! averti t-il en levant le bras pour donner plus de forces à ses paroles. Oublie la tête du dieu Cerf et va défendre ton village !
Gonza ouvrit une mine catastrophée. Les traits de la jeune femme se crispèrent. A ses côtés, Jiko poussa un murmure contrarié et observa en coin sa réaction d'un air circonspect, une lueur mauvaise dans le regard. Haussant un sourcil, ses yeux revinrent se poser sur le messager qui était apparemment en train de déranger ses plans.
« - Les femmes résistent, continua le messager en question. Mais elles ne tiendront pas longtemps ! Tes hommes se sont déjà mis en route ! Ils attendent que tu les guides !
- … Tu as une preuve que ce que tu dis est vrai ? interrogea t-elle plus pour garder contenance que pour vérifier l'information. »
Ashitaka sentit sa résolution vaciller mais n'en laissa rien paraître. Il avait vu venir cette question et afficha un air serein et décidé.
- Aucune ! fit-il d'une voix forte. Pourquoi mentirais-je ? J'étais même prêt à combattre les samouraïs !
Eboshi restait immobile. En son for intérieur elle savait qu'elle ne mettait pas en doute l'information apportée par le jeune homme l'attaque d'Asano était trop prévisible pour ignorer sa révélation. Elle ne faisait pas confiance à Jiko, ni aux hommes du Shishou Ren qui l'accompagnaient. Elle savait presque pertinemment qu'ils étaient de mèche avec Asano. Mais tout cela, elle refusait de se l'avouer. De toute façon, il était trop tard. La jeune femme esquissa un sourire ironique.
- Tu me demandes d'épargner les dieux de la forêt mais tu veux que je tue des samouraïs à la place ! lui lança t-elle d'un ton narquois.
Le prince sentit qu'il ne pourrait rien tirer de cette discussion. Son interlocutrice avait déjà retranché son esprit derrière une barrière. Sur un ultime essai il se prépara à une dernière contre-attaque qui ne la dissuaderait sans doute pas mais qui était indispensable.
- Non ! Je voudrais que les humains et les dieux de la forêts puissent vivre en paix !
Sur cette dernière phrase, il se retourna et partit en courant à son tour. Il sauta par dessus les racines d'un énorme arbre verdoyant avant de disparaître à la vue des membres de la caravane. Jiko ouvrit des yeux ronds.
- Dans quel camp est-il finalement ? se demanda-t-il, interloqué.
Sa tentative pour changer de sujet fut vaine, interrompue par Gonza qui n'avait pas prononcé un mot depuis le début.
- Rentrons au fort, madame ! s'écria t-il d'un ton inquiet.
Les traits emplis de détermination, Dame Eboshi resta immobile. Une ombre de douleur passa toutefois dans ses yeux lorsqu'elle prit la parole.
- … J'ai formé les femmes au combat, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour elles. Elles doivent être capable de se défendre seules.
Puis sans un regard en arrière elle se mit en marche, une arquebuse en main. Sans discuter, les arquebusier la suivirent tandis que Jiko la suivait des yeux, secrètement soulagé.
« - Voilà l'étang où s'abreuve le dieu Cerf ! annonça la jeune femme en guidant la troupe.
- C'est maintenant ou jamais ! déclara le petit bonze aux arquebusiers qui passaient sans lui accorder un regard. Messieurs, à vous de jouer ! »
Deux hommes de l'organisation du Shishou Ren s'approchèrent discrètement derrière ce dernier, lequel regardait la procession avec un sourire satisfait.
- Maître, questionna le premier à voix basse. A-t-on vraiment besoin d'elle ?
- … Quand il s'agit de tuer un dieu, mieux vaut laisser la besogne à un autre... laissa entendre le bonze avec un regard perfide.
Il se mit en marche tandis qu'une inquiétante expression approbative apparaissait sur le visage de ses deux comparses...
Pendant ce temps, Ashitaka arrivait sur la berge du lac où la princesse des esprits l'avait amené à l'agonie quelques jours plus tôt. Les eaux foncées de l'étendue aquatique reflétaient l'île au centre. Rien avait changé depuis sa venue. Le crépuscule enveloppait le lieu d'une lueur bleutée qui se mêlait à celle, blanche de la lune. Un silence profond régnait. Le prince s'arrêta et regarda l'île, haletant. Il peinait à reprendre sa respiration et ses épaules et sa poitrine se soulevaient au rythme de celle ci. Il leva la tête et observa le cercle de ciel qui s'ouvrait au dessus des arbres. L'astre de la nuit était là, mais le dieu Cerf ne semblait pas être arrivé. Le jeune homme jeta un regard rapide aux environs et reprit sa course le long de la berge.
Arrivant à un endroit ou un arbre plongeait directement dans le lac, il aperçu quelque chose devant lui et descendit dans l'eau pour traverser le bras mort. Il se remit ensuite à courir avec frénésie. Moro ! Moro était là, couchée sur la rive, le corps à moitié immergé dans l'eau. Ashitaka se précipita vers elle puis s'arrêta. Les yeux de la gigantesque louve étaient fermés, elle semblait sans vie. Allongée elle était encore plus impressionnante que debout, même sans connaissance. Il n'y avait toutefois aucune trace de sang ou de blessure sur son pelage.
- Moro, Moro ! appela le jeune guerrier d'une voix ferme.
L'animal blanc ne réagit pas et resta immobile. Était-elle vraiment morte ? Ou simplement épuisée ? Ne sachant plus quoi faire, il se retourna et fit face à la forêt.
- SAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAN ! cria t-il de toute ses forces. San c'est moi, Ashitaka ! SAAAAAAAAAAAAAAN !
