Chapitre 28 : Qu'avez-vous fait ?
Je ne sais pas... combien de temps j'ai mis à guérir de mes blessures. Peut-être une semaine. Peut-être deux mois. Je penche quand même plus pour les deux mois. Ouais... deux mois à regarder la Citadelle des Ténèbres se consumer devant mes yeux vides. J'ai eu mal, une souffrance lancinante qui ne cesse de percer mon être à tout instant. Chaque battement de paupière m'arrache un cri de souffrance. Et je supporte tout ça sans me plaindre... parce que je le mérite.
C'est Saïx qui change mes bandages, mais c'est Vexen qui se charge de me soigner, concrètement. Pour un Simili, le corps... c'est tout ce qui lui reste. Et Saïx m'a avoué que j'ai failli disparaître dans le néant, sur cette terrasse. Heureusement, il m'a récupéré à temps. Par affection, me direz-vous ? Bien sûr et les poules ont des dents ! Non... c'est parce que je suis son seul allié ici et que si je disparais, il atteindra son but beaucoup moins facilement.
Vexen s'est beaucoup moqué de moi. Il m'insulte sans cesse parce que j'ai osé m'opposer à leur chef. Il doit lui-aussi savoir que j'ai ma mémoire. Je ne dis rien. A quoi ça servirait ? Il a raison de se moquer. Il m'arrive moi-aussi très souvent d'éclater de rire sans aucune raison. Quand je pense à mes anciennes idées folles. Quand je pense qu'un jour, j'ai pu tout contrôler. Ça me paraît si loin maintenant. Une sorte de rêve qui s'évanouit au fur et à mesure des jours. Et bientôt, je le sais, je serai la marionnette de Xemnas au même titre que Lea était celle de Xehanort.
-Tu vas donc suivre mon plan à présent ? a demandé Saïx un jour, alors que je regardais le ciel par la fenêtre.
-Ton plan... ai-je répondu avec dédain. Celui de Xemnas. J'm'en fous. Tout ce qui compte aujourd'hui... c'est moi, et personne d'autre.
Il a fait planer un long silence – je m'en souviens, parce que j'ai cru qu'il était parti – mais il a en fait esquissé un sourire très, très froid, avant de répondre d'une voix grave :
-Tu es enfin un membre de l'Organisation. Bienvenue, Axel.
Et il a raison... bien sûr qu'il a raison. Je ne suis pas Lea. Axel n'a jamais été Lea. Et je n'ai plus aucune raison de me battre. Xehanort a gagné, il y a longtemps, il y a très longtemps, une bataille qui ne me concerne pas. Toute vendetta serait inutile, et vaine – si je cherchais vengeance aujourd'hui ça n'aurait plus aucun sens, parce que ma défaite a été totale. Je suis sous ses ordres, à présent.
Je me souviendrai toujours de ce jour-là. Toujours. Je pense que le moment où je disparaîtrai dans le néant – en grand héros, bien sûr – c'est ce souvenir-là qui me reviendra. Je suis dans une de nos salles communes, le regard dans le vide, l'oeil fatigué. Mes blessures sont toujours visibles, bien sûr, mais elles n'ont plus de bandages. Je peux me tenir debout sans souffrir, je peux bouger et parler sans gémir, c'est déjà un miracle. Saïx me surveille du coin de l'oeil. Xigbar me dévisage avec provocation, un peu plus loin il n'attend qu'une seule chose, que je croise son regard, pour que le combat commence.
Il y a un frôlement de tissus. Nous nous figeons tous et je jette un regard au-dessus de mon épaule. Xemnas se tient derrière moi. Je ne l'ai pas revu depuis ma petite remontrance. Et j'avoue qu'en levant les yeux vers lui, mon estomac se serre. Tout le monde s'est immobilisé dans la pièce déjà silencieuse. Lui pose sa lourde main sur mon épaule et observe la lueur de frayeur dans mes prunelles avec délice. J'ai tellement... peiné... à croiser son regard, qu'il sait à présent que je lui appartiens totalement, comme dans ses rêves les plus fous. Combien de fois Xehanort a-t-il voulu poser sa main sur l'épaule de Lea, et que ce dernier le regarde avec une telle terreur ?
-Lève-toi. Nous partons.
Je m'exécute docilement. Xigbar pousse un rire moqueur devant ma soudaine fidélité. J'aurais pu l'étrangler tellement son regard – ne serait-ce que son regard – raille à lui seul mon attitude. Mais l'aura glacée de Xemnas m'en empêche. Oui... je suis vraiment un chien fou qu'il a dressé à coups de fouet. Je me redresse donc en essayant de me tenir le plus droit possible et je le suis tandis qu'il ouvre un passage vers les Ténèbres. Je sens les regards des membres présents dans mon dos. Celui de Saïx particulièrement. Ils se demandent sûrement... s'ils me reverront vivant.
Nous réapparaissons presque immédiatement. Je lève les yeux. Il fait nuit. Nous sommes dans une chambre au plancher en bois et aux murs en torchis. Je baisse les yeux, curieux. Xemnas se tient devant une jeune fille endormie. Je me demande bien ce qu'il attend de moi. Brutalement, alors que je me tiens toujours bien sagement derrière mon Supérieur, la jeune fille ouvre les yeux et hurle. Au même instant, le Numéro I dégaine un de ses sabres, et le lui enfonce dans le ventre. Le cri s'évanouit aussitôt et elle lève les yeux vers nous, avant de retomber dans ses draps.
Elle est morte.
Au même instant, un jeune homme pénètre dans la chambre. Il lève une sorte d'épée vers nous, mais son regard se baisse bientôt vers la jeune fille qui gît dans son propre sang, et il hurle à son tour. Sans même vouloir se défendre – quel idiot ! - il cherche à se précipiter vers elle, mais Xemnas lui entrave le passage.
Pourquoi veut-il vérifier l'état de cette jeune fille plutôt que de se défendre contre nous ? En choisissant de jeter son arme sur le sol plutôt que de la pointer vers nous, il se condamne tout de suite ! Mais... mes yeux se perdent quelques instants dans le vide. Est-ce que c'est le genre de réaction excessive qu'on a quand on possède un cœur ? Lea... a-t-il déjà eu ce genre de réaction ? Je me rappelle avec quel désespoir il s'était jeté près de son meilleur ami lorsque ce dernier s'est transformé en Sans-coeur. Est-ce que ce que ressent ce garçon est la même chose ?
-Transforme-le, Axel, murmure Xemnas alors que le jeune homme pousse un cri terrifiant. C'est le moment.
Je comprends alors et lève vers Xemnas un regard épouvanté. Je voudrais... je voudrais m'exclamer, une nouvelle fois, que je refuse. Ma bouche s'entrouvre d'ailleurs presque pour que la réponse négative se forme. Mais, me devançant largement, Xemnas lève son arme vers moi avec un regard lourd de reproches.
-Fais bien attention à ta réponse, Axel. Malgré l'intérêt que je te porte, je n'ai aucun bénéfice à compter un renégat dans mes rangs.
Il ne me quitte pas du regard. Ses prunelles ambrées, froides, glaciales, semblent me commander. Au même instant, je sens une force venimeuse entrer dans mon corps (de la même manière que lorsqu'il m'a forcé à montrer mon pouvoir), comme s'il était capable d'influer directement sur mon esprit pour se faire obéir. Je gémis alors en posant une main sur mon crâne qui souffre atrocement.
-Qu'avez-vous fait ? s'exclame le jeune homme qui ramasse désespérément son arme. QU'AVEZ-VOUS FAIT ?
Mais Xemnas l'assomme immédiatement en le jetant contre le mur, sans me quitter des yeux. Moi, je gémis encore plus en me pliant en deux, suffoquant. Je veux empêcher ces deux mains aux doigts crochus de rentrer dans mon esprit, mais je ne suis pas assez puissant pour m'opposer à elles.
-Ne résiste pas, Axel, chuchote doucement Xemnas comme s'il bordait un enfant. Ne cherche pas à t'opposer à moi. Laisse-toi faire, mon cher Lea, et repose-toi quelques instants sur moi. Tu verras, se sera facile... tu n'auras qu'à fermer les yeux.
Mon corps agit de manière automatique. C'est avec horreur que je me vois m'avancer vers le jeune homme qui essaie de se relever. Je l'attrape par le cou et mes doigts gantés se resserrent autour de sa nuque. Il suffoque alors que je le soulève en l'air, décidé, et ma main libre se rapproche dangereusement de sa poitrine.
Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi qui agis ! Et j'aimerais m'opposer à la force de Xemnas qui prend le contrôler de mes actes ! Le chef de tous les Similis... et ce n'est pas pour rien. Ce dernier pousse un rire cruel et continue, s'amusant de ma faible résistance :
-Tu ne me déçois pas, Axel. Toujours aussi héroïque. Mais une fois que je t'aurai fait arracher son cœur, tu ne pourras pas reculer. La première fois, c'est toujours difficile... mais tu y prendras goût ensuite, je le sais, nous sommes pareils.
Mes doigts s'enfoncent dans sa poitrine. Le jeune homme hurle alors que les larmes inondent son visage. Mes yeux à moi s'écarquillent d'horreur alors que c'est mon propre reflet que je crois voir. Je crois que je vais m'évanouir mais, rien qu'à cette pensée, mais doigts se resserrent autour de sa gorge. Xemnas... Xemnas contrôle même la moindre de mes pensées.
Ma main se retire. Elle tient un petit cœur translucide qui s'évanouit aussitôt dans les airs. Le jeune homme tombe sur le sol, devenu à présent une sorte de petite créature noire qui lève ses antennes devant nous, avant de disparaître dans l'obscurité. Alors qu'il a gémi en pleurant toutes les larmes de son corps devant le cadavre de la jeune fille quelques instants plus tôt, il est à présent de marbre, et a sans doute déjà rejoint son royaume dans les Ténèbres.
Je retombe lourdement sur le sol. Xemnas vient de retirer brutalement toute l'emprise qu'il a exercé sur moi. Je suis horrifié. Horrifié. Je lève lentement les mains devant mes prunelles écarquillées. Qu'est-ce que... je viens de faire ? J'ai détruit une vie... exactement de la même manière que Xehanort a détruit la mienne. Je n'arrive pas à le croire. Et maintenant... maintenant, définitivement, plus rien ne me différencie de l'ombre monstrueuse qui se tient dans mon dos.
-Tu me remercieras un jour, rajoute-t-il en s'accroupissant à côté de moi et en devinant sans aucun mal mon trouble. Je viens de faire de toi un guerrier imbattable. Je sais ce que tu te dis, continue-t-il en posant de nouveau sa main sur mon épaule, et j'ai envie de vomir. Tu te dis que je suis un monstre, n'est-ce pas ? Mais Axel... ce que tu ne comprends pas encore... c'est que nous avons toujours été semblables...
-Je...
Ma voix est coincée dans ma gorge et mes yeux restent toujours grand ouverts, détaillant mes doigts qui viennent de commettre l'irréparable.
-C'est... faux...
-C'est cet esprit de combativité que j'ai toujours admiré chez toi, poursuit Xemnas en se relevant, et en me prenant par les épaules pour que j'en fasse de même (je suis tellement léger qu'il n'a aucun mal à me remettre sur mes jambes). Mais il faut parfois accepter la réalité telle qu'elle est. Demain, tu te rendras dans un autre monde.
Il ouvrit un passage des Ténèbres sans même bouger le petit doigt. Puisque je ne bouge toujours pas, il me saisit violemment par le bras afin de m'entraîner dans sa suite. Je suis... complètement perdu. Et je ne sais plus quoi penser.
-D'autres attendent d'être transformés, conclut-il avec neutralité. Il serait égoïste de notre part de les faire attendre plus longtemps. Tu m'aideras dans notre mission, Lea. Comme tu aurais toujours dû le faire.
