Il plissa les yeux, l'air craintif et fit une petite grimace se demandant comment Alex allait le prendre et ce qu'elle allait lui répondre, car il venait ni plus ni moins de lui proposer de s'installer avec lui après seulement 6 mois de relation – bon, il y en a qui au bout de 6 mois étaient déjà mariés et parents... bien que ce ne fut pas exactement ce à quoi il songeait pour le moment ! Il voulait juste qu'elle l'accompagne à Munich parce que sa présence lui était indispensable, qu'elle était ce qu'il avait de plus cher au monde et simplement parce qu'il s'était rendu compte qu'inconsciemment, c'est ce qu'il avait toujours projeté.
Alex resta immobile à le regarder. Les yeux ronds, la bouche entrouverte, elle semblait sur « pause ». Et d'un coup, tout s'emballa : elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine, ses joues prendre feu, ses yeux devenir humides, ses mains moites. Ce n'était pas possible, elle avait dû mal comprendre. Avec lui ? A Munich ? Pour toujours ?
- Tu...tu es sérieux ? bafouilla-t-elle.
Elle était dans un tel état de choc que sa voix et son expression pouvaient prêter à confusion. Et comme à chaque fois qu'on redoute quelque chose, on a tendance à le voir de partout, Genzô pensa qu'il lui faudrait encore un peu convaincre Alex. Il la regarda légèrement implorant.
- Je sais que ça ne fait pas très longtemps que l'on est ensemble et je comprendrais que tu puisses être effrayée à l'idée d'aller déjà plus loin, dit-il d'une voix mal assurée. Je me doute que ça sera un vrai chamboulement dans nos vies, mais...pas nécessairement en mal...
A la fois une espérance, à la fois une question, Genzô reprit son souffle en la regardant, attendant d'elle un mot, un signe. Mais Alex continuait de le regarder avec cet air incrédule, incapable de dire quoi que ce soit.
- Je sais que tu as tes études, le volley, tes amis ici... mais réfléchis-y s'il te plaît, insista-t-il. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais ce dont je suis sûr et certain, confessa-t-il en lui prenant ses mains dans les siennes, c'est que je voudrais qu'on puisse être ensemble, rester ensemble. Pouvoir prendre soin de toi. T'apporter tout ce dont tu...
Mais alors qu'il lui parlait sans prendre le temps de respirer, si désireux de la convaincre, tant effrayé de ne pas réussir à la persuader, Alex le regardait les yeux brillants de mille feux, incapable de l'arrêter. Elle le trouvait tellement attendrissant à se livrer ainsi, c'était si touchant de voir ce grand gaillard fier et orgueilleux, si maladroit dans sa déclaration.
Prenant soudainement conscience de ce regard qui ne pouvait exprimer qu'une chose, Genzô comprit alors qu'il n'aurait pas à aller plus loin dans sa plaidoirie. Il se tut, lui sourit et sentit une douce chaleur rassurante qui commençait à envahir son corps.
- Alors...tu voudrais bien ? demanda-t-il fébrile.
Alex ne put que hocher lentement la tête en signe d'accord, submergée par l'émotion. Ces derniers temps, elle avait mis ses yeux à rudes épreuves à si souvent pleurer, mais ces larmes-là n'étaient pas un mal, loin de là, et elle n'essaya même pas de les retenir. Alors, sans se soucier des tasses qu'elle renversa au passage et qui répandirent le liquide encore fumant sur la vitre de la table basse avant de goutter sur le tapis, elle se jeta sur Genzô qu'elle embrassa fougueusement.
- Ça te va comme réponse ? lui demanda-t-elle d'un air radieux.
- Je crois que je n'ai pas très bien compris, répondit le jeune homme en prenant un faux air indécis et demandeur de réconfort...
Leur dimanche fut léger et euphorique. Alex ne tenait pas en place, elle était surexcitée comme elle ne l'avait jamais été et dû se retenir à grande peine d'attendre une heure décente pour appeler Maggie et tout lui rapporter. Deux heures de l'après-midi lui sembla raisonnable : l'allemande avait eu de quoi faire une grosse grasse-matinée pour se remettre de sa sortie de la veille. Les deux filles passèrent pas moins d'une heure et demi suspendues au téléphone à parler avec enthousiasme et animation, à pouffer de rire pour tout et pas grand chose sous le regard indulgent de Genzô qui renonça pour le moment à ses projets de sortir se balader avec Alex.
Le téléphone enfin raccroché, il resta quand même suffisamment de temps aux deux amoureux pour partir flâner dans la banlieue de Hambourg en cette après-midi. L'air était doux, chauffé par un soleil éclatant qui avait tout de même encore à gagner en chaleur, mais qu'importe, la vie ne leur avait jamais semblé aussi belle ! Solidement accrochée au bras de son homme qu'elle ne cessait de bader comme au premier jour, Alex demeurait silencieuse alors qu'ils marchaient le long d'un petit chemin, ne pensant à rien en particulier, savourant simplement le moment présent.
Si la jeune femme se promenait en toute insouciance avec des rêves plein la tête, Genzô était, quant à lui, conscient que le fait de lui avoir proposée de l'accompagner lui conférait une grosse responsabilité. Cela faisait un petit moment déjà qu'il tournait et retournait la question, et en dehors de ce sentiment d'extrême satisfaction qu'il avait ressenti lorsqu'Alex avait accepté de le suivre et qui, sur le coup, l'avait enivré, il avait une vision assez rationnelle de ce que serait leur vie à Munich : son emploi du temps était déjà quasiment bouclé, par contre il savait qu'Alex ne resterait pas sans rien faire. Ça n'était pas dans son tempérament. De plus, la française était venue en Allemagne pour poursuivre des études et certainement voudrait-elle les continuer dans une autre faculté... Mais au-delà de ces aspects somme toute « pratiques » qui ne lui causaient pas de soucis en particulier - car quoi qu'il en soit ou quoi qu'il en coûte, les revenus du joueur leur permettraient de parer à toutes éventualités – Genzô redoutait un aspect plus psychologique mais qu'il n'était, de toute évidence, pas le moment d'aborder avec sa petite-amie...
Lundi, fin de matinée.
Installées sur l'un des murets qui délimitaient la petite cour du pôle de sédimentation, les pieds se balançant dans le vide avec décontraction en attendant que le prochain cours ne commence, Alex venait de confier à Kristel ce qui la mettait de si bonne humeur en ce début de semaine (alors que généralement, la perspective d'une nouvelle semaine de cours avait plutôt l'effet inverse : tendance à saper le moral). L'étudiante allemande se montra impressionnée quand sa copine lui fit part de la proposition que Genzô lui avait faite.
- Sérieux ?
Alex acquiesça
- Mais c'est génial ça ! Et qu'est-ce que tu lui as répondu ?
- Ben, « oui » évidemment ! dit Alex. Bien que sur le coup, je n'y ai pas cru...
- Pourquoi ?
- Parce que c'était trop beau pour être vrai ! Partir avec lui à Munich...pouvoir rester avec lui.
- Tu en as de la chance !...soupira l'allemande. Tu vas te transformer en femme de footballeur, plaisanta Kristel.
- Ouais c'est ça, maugréa Alex. Et pourquoi pas la potiche de service qui passe son temps à claquer l'argent de son mec dans des fringues tous plus moches les uns que les autres tant que tu y es ?
- Ah ! Je t'imagine bien ! rigola Kristel. Non, sérieux. Qu'est-ce que tu vas faire là-bas ?
Alex resta pensive un instant. En fait, il n'y avait pas vraiment réfléchi. D'abord parce qu'elle ne pouvait pas penser à tout en même temps (et son cerveau était en état de saturation émotionnelle) et aussi parce que la réponse lui semblait évidente : tout comme Genzô qui ne faisait « que » changer de club pour conserver ses automatismes à Munich, Alex avait spontanément pensé faire là-bas ce qu'elle faisait ici : mener une petite vie tranquille (enfin...tranquille, si on veut) d'étudiante et retrouver son chéri après les cours.
- Je pensais continuer à aller à la fac, lança-t-elle. Et puisque tu en parles, il va falloir que je me renseigne pour savoir quels débouchés j'ai à Munich en géologie, déclara-t-elle du ton le plus sérieux.
- Tu vas continuer à étudier ? s'écria Kristel incrédule. Tu comptes travailler un jour en ayant un mari footballeur ?
- Hé oh ! On se calme ! s'écria Alex se sentant rougir. On n'est pas encore marié je te signale !
Kristel lui lança un regard du style « oui-mais-c'est-tout-comme » auquel Alex ne put faire face.
- D'accord, concéda-t-elle, c'est quand même plutôt bien parti pour qu'on reste ensemble encore un petit moment...
Kristel parut satisfaite et Alex poursuivit.
- Non. Honnêtement, je ne sais pas si je travaillerais un jour. Mais en tout cas, je n'ai pas l'intention de rester à ne rien faire, expliqua-t-elle. Et comme je n'ai jamais vraiment été « lèche-vitrine » et que je m'éclate à la fac...
- Il me semble bien qu'il y a quelque chose sur Munich, de l'océanographie je crois, la renseigna alors Kristel après réflexion, comme pour la dépanner. Mais rien de bien important. C'est ici que tout se passe.
- Je sais, soupira Alex. C'est pour ça que j'avais demandé à venir sur Hambourg.
Elle eut soudain un vague sourire coupable aux lèvres.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda Kristel intriguée.
- Rien, répondit évasivement la jeune femme en agitant une main. Juste, je pensais que mon maître de stage français, celui qui m'a fait venir ici, risque de ne pas apprécier mes futurs choix d'orientation.
Kristel fit la moue mais n'épilogua pas. Elle préféra plutôt attaquer un domaine qui l'intéressait davantage.
- Et...vous allez vivre ensemble et tout ? demanda-t-elle avec un petit sourire entendu.
- Oui, rougit Alex un peu gênée. Mais je ne pense pas que ça changera grand chose à aujourd'hui, relativisa-t-elle. Je passe quasiment tout mon temps chez lui...
- Oui mais ici, tu avais le choix entre le campus ou son appart, tu faisais un peu comme tu voulais, fit remarquer Kristel, tu conservais une liberté de célibataire. Alors qu'à Munich, vous aurez une vie de couple. Et puis, psychologiquement, sa officialise pas mal votre relation quand même...
Alex sourit. C'est vrai que Kristel et elle n'avaient pas le même tempérament – ce qui ne les empêchait pas de très bien s'entendre. La française donnait un peu dans l'explosif « à fleur de peau » alors que l'allemande était plus posée, sachant analyser les situations avec calme, avec un côté... plus adulte parfois. En y pensant, Alex aurait parié que sa mère lui aurait fait la même réflexion !
Bon sang ! La jeune femme se donna une claque sur le front : sa mère ! Ses parents ! Mais ils allaient mourir quand elle leur dirait qu'elle abandonnait ses études à Hambourg pour suivre son petit-ami à Munich ! Petit-ami qu'ils n'avaient jamais vu en plus – même pas en photo.
Soudain la cloche sonna, figeant Alex dans un sursaut de lucidité qui allait la plonger dans la réflexion et la perplexité pour le reste de la journée.
Genzô au moins n'avait pas ce genre de tracas. Ça faisait bien trop longtemps qu'il « volait de ses propres ailes » pour se sentir obligé de demander leur avis à ses parents. Bien entendu, il savait que, de part sa culture et son éducation, il y avait quelques règles à respecter dans le secteur privé pour ne pas contrarier son père et sa mère (en particulier son père) : honnêteté, loyauté et honneur. Grosso modo, il avait carte blanche, il fallait juste qu'il ne se loupe pas ! Et concernant ses projets à venir avec la demoiselle, maintenant que le processus était enclenché et que leur relation allait s'afficher plus sérieuse (bien qu'elle le soit depuis un moment), les idées et les envies lui arrivaient en tête spontanément et avec une plus grande décontraction.
Le match passé, sa demande faite et acceptée, le japonais se sentait réellement mieux. Il avait enfin tourné la page. Il savait qu'il partait à Munich dans les meilleures conditions qui soient et s'était fait une raison pour les trois matches qu'il restait à jouer. Son comportement si serein en étonna même un peu Herman.
- Qu'est-ce qu'il t'arrive aujourd'hui ? lui demanda le blond au sortir de leur entraînement matinal.
- Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai ? s'inquiéta le japonais.
- Ben...t'as l'air bien, répondit machinalement l'allemand.
- Et c'est ça qui t'inquiète ? Que j'aille bien ? sourit Genzô – sachant pertinemment que son ami avait juste été maladroit dans ses mots.
- Noooon, bien sûr ! C'est juste que je me demandais ce qu'il s'était passé pour que ça aille « si mieux » en quelques jours...
- En fait, hésita le japonais qui n'était pas sujet aux confidences privées, j'ai demandé à Alex de m'accompagner à Munich et...
- ...elle a dit oui ! acheva Herman en arborant un grand sourire.
- Tu le savais ?
- Maggie, révéla simplement Herman. N'oublie jamais que les filles sont nettement plus bavardes que nous, lui confia-t-il dans un murmure conspirateur.
Genzô se sentit un peu bête sur le coup et son regard refléta à merveille ses pensées.
- Mais honnêtement, poursuivit Herman amusé, je ne te voyais pas partir à Munich sans ta chère et tendre, dit-il avec un battement de cils grotesque qui fit froncer les sourcils à Genzô qui n'aimait pas que l'on caricature son histoire. Et je la voyais encore moins, elle, refuser de te suivre !
Libérée de ses entraînements de volley, la saison étant finie, Alex alla simplement retrouver Genzô au Stade. Chemin faisant (en plus de chaque temps libre qu'elle avait eu dans sa journée), elle réfléchissait aux meilleurs moyens existants ou à inventer pour annoncer ses intentions à ses parents. A certains moments, elle tranchait radicalement que de toute façon, contents ou pas, c'était pareil et elle suivrait Genzô quoi qu'ils en pensent. A d'autres plus modérés, elle songeait quand même que se brouiller avec eux sans réussir à leur faire comprendre qu'il fallait lui faire confiance (ça lui rappelait vaguement quelque chose ça) et qu'elle ne faisait pas ça sur un coup de tête, était un peu idiot – et puis il s'agissait de ses parents quand même... A d'autres, carrément à l'opposé du premier cas, elle prenait peur que Genzô, pour des raisons de bons usages, refuse tout net de l'emmener avec lui s'ils n'avaient pas le consentement des « beaux parents » ! Donc, en fonction de son état d'humeur, ou d'esprit, Alex jonglait d'un à l'autre sans réussir à se décider et donc, de savoir quelle stratégie adopter.
Elle rejoignit donc son petit-ami, le cerveau en ébullition et la mine frustrée.
- Humm...mauvaise journée ? lui demanda ce dernier.
- Non, pas vraiment ! répondit Alex tracassée. Mais...
- Mais...
- Mes parents, énonça-t-elle en espérant que Genzô visualise immédiatement le problème.
Mais comme le jeune homme avait déjà envisagé la question des parents depuis pas mal de temps - mais avait préféré laisser le soin à sa petite-amie d'y arriver par elle-même, il n'eut aucun problème de ciblage.
- Tu leur en as parlé ? demanda-t-il quand même, ignorant s'il s'agissait d'une prévoyance ou d'un cas concret.
- Pas encore...Mais les connaissant, j'ai peur que ça ne passe pas vraiment comme une lettre à la poste, soupira Alex abattue.
Genzô la regarda en souriant, confiant.
- Commence par leur en parler, ensuite on verra bien, conseilla-t-il très justement.
- Mais s'ils ne veulent pas ? s'entêta la française.
En fait, tout ce qui intéressait Alex, s'était de savoir ce que ferait Genzô si ses parents s'opposaient à leurs projets. En fonction de, elle adapterait son ton.
- On n'en sait rien encore...s'impatienta le japonais.
- Mais...
- Bon sang mais quelle bourrique ! s'énerva Genzô. Commence par les appeler, après on verra.
Il la traitait de bourrique, mais dans le genre, il n'était pas mal non-plus, il ne pouvait pas lui répondre tout simplement non ? Bon, puisqu'il fallait mettre les points sur les « i », Alex le fit sans état d'âme.
- Genzô...se lamenta-t-elle, je voudrais juste savoir ce que...ce que tu ferais s'ils s'y opposaient.
- Ce que je ferais ? demanda-t-il incrédule.
- Ben oui, dit Alex radoucie d'une petite voix. Est-ce que tu m'emmènerais quand même ou tu me laisserais ici...
Elle n'avait pas osé le regarder en lui disant ça, trop effrayée à l'idée de lire directement dans ses yeux une réponse qui lui ferait mal...trop mal. Le jeune homme resta quelques secondes pensif et lui répondit calmement mais très sérieusement.
- Que les choses soient claires, préféra-t-il prévenir. Je souhaiterais grandement que tout aille pour le mieux et que tes parents soient d'accord. Tu reconnaîtras avec moi que ça serait nettement plus simple et serein comme ça. Donc, essaye de ne pas trop te disputer avec eux, lui conseilla-t-il un peu moqueur (s'imaginant trèèès bien Alex monter sur ses grands chevaux en cas de refus de ses parents).
Alex ne releva même pas la tête. Il venait de lui mettre une pression considérable sur les épaules.
- Cependant, poursuivit-il d'un ton plus affectueux qui interpella Alex, j'aurais le regret de leur annoncer que j'aime trop leur fille pour la laisser dépérir à Hambourg et renoncer à elle parce qu'ils ne comprennent pas ce qu'il se passe...
Elle releva la tête, laissa apparaître un visage éclairé et se jeta dans ses bras.
- Merci, lui murmura-t-elle.
- Ceci dit, plaisanta-t-il, si tu pouvais t'arranger pour que tout se passe au mieux...
Ainsi ragaillardie, Alex quitta le complexe rassurée et désireuse d'en finir avec ce dernier obstacle (en attendant le prochain). Dès son arrivée dans l'appartement du japonais, elle se saisit de son portable, se cala dans le canapé et composa le numéro de ses parents. Vue l'heure, sa mère devait être à la maison. Effectivement, après quatre sonneries, une voix féminine et avenante qu'elle connaissait bien décrocha.
Alex inspira un bon coup pour se donner du courage. Ça promettait d'être une bonne partie de franche rigolade...
