Chapitre 29 : Envoûtée/ Spellbound
Après avoir quitté Jacob sur la plage de La Push, une semaine auparavant, j'étais directement rentrée chez Charlie -chez moi, car cette maison était la mienne à présent- avec l'intention de me reposer quelques heures avant de devoir dire au revoir à Renée et à Phil. Je me sentais réellement épuisée, lasse et vide. J'avais mis cet accablement sur le compte de la longue nuit que j'avais passée et de l'accumulation de bouleversements que ma vie avait eu à subir en si peu de temps. Trop d'émotions fortes à gérer pour la jeune fille que j'étais… je m'attendais, un jour ou l'autre, à ne plus pouvoir tenir debout. Un moment de dépression aurait sans doute eu quelque chose de très naturel. Pourtant, ce qui m'arrivait n'avait rien de naturel, et il allait me falloir encore plusieurs jours pour m'en rendre compte.
J'avais retrouvé Edward qui m'attendait, dans le salon, à l'endroit même où il se trouvait lorsque j'étais partie. Silencieux et figé, si semblable à une statue. Il était bien capable de n'avoir pas bougé durant des heures. Son costume gris et sa chemise blanche étaient aussi impeccables que s'il venait de les revêtir…
Peu après mon entrée, il s'anima comme s'il sortait de sa torpeur. Lentement, il tourna son regard vers moi, tendit la main.
« Un moment, j'ai imaginé que tu ne reviendrais pas, murmura-t-il avec un petit sourire inquiet. Je n'arrive jamais vraiment à être rassuré à propos des intentions de Jacob… »
Je m'avançai vers lui et m'assis à ses côtés. Je voulais appuyer ma tête contre son épaule et me détendre, m'endormir, peut-être, auprès de lui. Cette maison était aussi la sienne à présent. Nous étions mari et femme. Edward avait pris ma main, il caressait mon poignet.
« Mais qu'est-ce que… ? », articula-t-il soudain.
Je rouvris les yeux. Il contemplait mon bras, l'air effaré.
« Oh, mince !, m'exclamai-je. Je vais aller nettoyer ça. »
La plaie de mon bras saignait, sans doute à cause de l'eau de mer. Elle ne me cuisait pas pourtant.
Je la nettoyai consciencieusement avec un produit que je trouvai dans la salle de bains, y appliquai une pommade antiseptique et me fis une sorte de bandage avec un bout de tissu propre. Edward me regardait faire, appuyé contre le montant de la porte.
« Qu'est-ce qu'il t'a fait au juste ?, demanda-t-il enfin.
_ Rien de bien grave, ça va passer rapidement. J'aurais juré que c'était déjà presque sec tout à l'heure…, je suis désolée en tout cas, Edward. »
Il me considérait d'un air perplexe. A cet instant, l'idée me traversa l'esprit qu'une vie quotidienne avec lui allait sans doute se révéler plus difficile que je ne l'avais imaginée. L'avais-je jamais réellement envisagée, d'ailleurs ? Si je m'étais déjà projetée dans une vie commune avec Edward, quelques fois seulement, et jamais de manière bien approfondie, je ne m'y étais jamais vue humaine… Etait-il seulement possible de vivre avec un vampire, sous le même toit que lui ? Passerions-nous tout notre temps ensemble ? Nous ne partagerions pas nos repas, certes … il ne partagerait pas mon sommeil… que nous resterait-il ? Combien de temps cela serait-il supportable, pour lui comme pour moi ? Si seulement il nous restait du temps…
Je m'aperçus que ces pensées faisaient progressivement monter en moi une sorte de colère. Je me sentais énervée, tout à coup. Je n'avais plus sommeil, je n'étais plus fatiguée. Il fallait… il fallait que je fasse… quelque chose.
« Je crois que je vais… ranger un peu la maison, déclarai-je. Non ? Qu'est-ce que tu en penses ? »
Il ne répondit rien et se contenta de me suivre des yeux comme je dévalais l'escalier en direction du salon.
Quand René et Phil arrivèrent, en début d'après-midi, j'avais déjà remis en place, rangé et lavé la plupart des meubles, accessoires et éléments de vaisselle que nous avions déplacés ou utilisés la veille. Edward était rentré se changer et les avait ramenés pour que nous puissions nous embrasser avant de les conduire à l'aéroport. René remarqua mon bras bandé mais ne s'étonna pas lorsque je déclarai que j'avais cassé une assiette en faisant la vaisselle. Elle me serra tendrement contre elle, puis prit mon visage entre ses mains.
« A bientôt, ma chérie », dit-elle avec émotion.
Presque aussitôt, elle s'exclama :
« Oh ! Mais Bella, tu… tu te sens bien ? On dirait que tu as de la fièvre…
_ Ah bon ?, m'étonnai-je. Non, je me sens tout à fait normale. Je dois… être fatiguée, j'imagine.
_ Bien sûr, sourit Renée. Venez nous voir, bientôt… Tu me manques déjà ! »
Après leur départ, je décidai d'aller prendre une douche. Les travaux que j'avais effectués dans la matinée m'avaient donné terriblement chaud et j'avais suffisamment transpiré pour la journée.
En apercevant mon reflet dans le miroir, je compris cependant la réflexion de Renée. Contrairement à l'habitude, mes joues étaient très roses, mes lèvres presque rouges et mes yeux brillants. Je paraissais réellement fiévreuse. Pourquoi me sentais-je aussi bien alors ? Je ne pouvais pas être malade… à moins que je n'aie attrapé, au cours de ma nuit près de la mer, une sorte de rhume qui ne tarderait pas à se manifester. Ce n'était pas bien grave. Une douche s'imposait, de toute manière.
Le temps que je passai sous l'eau chaude ne m'apporta pourtant pas la détente à laquelle je me serais attendue et j'en sortis plus dynamique que je n'y étais entrée. Tout en moi appelait l'action. Je sentais qu'il fallait que je bouge, je ne pouvais envisager de rester une minute sans rien faire. Si je n'en avais pas besoin, tant mieux, je me reposerais plus tard. Mon esprit anticipait rapidement les tâches à accomplir et l'ordre dans lequel il valait mieux les entreprendre : il me restait tant de chose à arranger ! D'abord, il me sembla qu'un nettoyage et un rangement complets s'imposaient dans la maison, ensuite… je pourrais commencer à transformer la chambre d'amis. Je ne voulais pas toucher à celle de Charlie pour l'instant. René m'avait proposé de m'aider à faire le tri dans ses affaires, nous nous étions interrogées sur ce à quoi il valait mieux les destiner, mais nous n'avions pu nous résoudre à rien pour le moment, et je ne pouvais toujours pas. Par contre, il était possible faire quelques petits travaux d'aménagement simples dans la troisième chambre dont nous nous étions si rarement servis (pour ainsi dire jamais) qu'elle avait toujours plutôt fait office de débarras et ne contenait même pas de lit. Je devrais peut-être chercher un petit travail, également, afin de gagner de quoi assumer certains frais et subvenir à mes besoins. J'étais mariée à Edward, pour qui les ressources financières n'étaient pas -et ne seraient sans doute jamais !- un problème, mais je ne voulais pas vivre à son crochet toute mon existence… Je pourrais prendre des cours par correspondance aussi, afin de continuer à m'instruire et ne pas perdre mes acquis, le temps que… Rien ne me semblait impossible. Il fallait juste s'y mettre… S'y mettre tout de suite. J'en ressentais le désir impérieux, le besoin absolu.
Lorsque Edward revint de l'aéroport, il me trouva en pleine activité. Il ne dit d'abord rien et partit lui-même chercher certaines de ses affaires qu'il souhaitait voir intégrer notre nouveau foyer. Puis, comme la nuit tombait, il parut s'inquiéter.
« Tu ne te sens pas fatiguée, Bella ?, s'enquit-il d'un ton qui me sembla signifier que mes occupations lui paraissaient suspectes.
_ Non, répondis-je avec étonnement car je venais moi-même de prendre conscience de la quantité de travail que j'avais abattu en une journée. Je crois même… que je pourrais continuer toute la nuit ! Il y a tant…
_ Viens un peu par ici… s'il te plaît, insista-t-il avec un geste de la main.
_ Quoi ?
_ Assieds-toi. »
Je me posai près de lui. Une seconde, deux secondes, trois… Mes doigts commencèrent à tambouriner nerveusement sur l'accoudoir du canapé. Cinq secondes, six… Mes orteils se tortillaient d'eux-mêmes à l'intérieur de mes chaussettes, mon souffle s'accéléra, mon cœur cognait. Rester inactive me rendait… nerveuse ! Je n'en pouvais plus, je me levai comme un ressort. Edward m'observait, si calme et si immobile…
« Bella, tu n'es pas dans ton état normal. Tu te sens bien ?
_ Oui, je… je dois seulement…
_ Tu ne tiens pas en place. Est-ce que tu t'en rends compte, seulement ? Tu es… franchement agitée. On dirait que tu as pris des amphétamines ! Aurais-tu… je me demande… as-tu peur de rester simplement avec moi ?
_ Mais non, voyons, quelle idée ! »
A nouveau, je sentis monter en moi une irrépressible colère. Réellement disproportionnée, cependant, m'apparut-il.
« Alors arrête de me donner l'impression que tu cherches des prétextes… enfin, tout ça peut attendre ! Nous avons le temps… »
L'étrange ballon qui avait lentement gonflé à l'intérieur de ma poitrine, m'empêchant de respirer et m'oppressant depuis plusieurs minutes –à moins que ce ne fût depuis toute la journée- éclata soudain.
« Oh, Edward, me désolai-je, crois-tu vraiment que nous ayons du temps ? Qu'allons-nous faire ? Il faut nous préparer… les Volturi… le bébé… la suite… y a-t-il une suite ? La maison… comment allons-nous vivre ?... »
J'étais trop tendue pour pleurer, néanmoins ma voix hoquetait comme si j'avais vraiment sangloté.
« Bella ! Calme-toi… »
Edward s'était levé, m'avait prise dans ses bras.
« Bella, mon amour… Je crois que tu commences à décompresser… et c'est bien normal. Je me demande même comment cela n'est pas arrivé plus tôt. Là, calme-toi… »
Il posait des baisers sur mes cheveux, ses mains caressaient mes épaules. Tout mon corps se mit à trembler. J'étais secouée de soubresauts nerveux, mes idées s'emmêlaient, mes sentiments se bousculaient, confus et violents, passant instantanément de la peur à la confiance, du désir à la répulsion, des sensations se répandaient dans tout mon corps, incontrôlables et aberrantes. Voulais-je m'abandonner au bien-être que me procurait le contact d'Edward ? Me laisser aller, être réconfortée et apaisée ? Ou bien me dégager de ses bras, exprimer tout ce qui me torturait depuis si longtemps, que j'avais si bien enfoui au fond de mes entrailles que j'avais presque réussi à en oublier l'existence, mais dont la présence muette me hantait jour et nuit ? M'arracher à l'attraction qu'il exerçait sur moi dès que nous étions trop près l'un de l'autre, et m'enfuir, peut-être même… loin de cet être charmeur qui parvenait à me détourner de mes préoccupations graves et réalistes, loin de son irrésistible beauté, loin de son parfum qui me chatouillait les narines et dont l'odeur douce me mettait autant mal à l'aise qu'elle m'était délicieuse ?
Mes bras désenlacèrent sa taille et retombèrent, inutiles, le long de mes flancs. Edward se détacha un peu de moi pour juger de mon expression. Alors, je m'aperçus que sa chemise était tachée. La plaie de mon bras s'était rouverte. Je ne comprenais plus rien à ce qu'il m'arrivait.
Pendant trois jours, je ne compris plus rien à rien.
Trois jours et trois nuits, pendant lesquels je ne dormis pas. Je ne parvenais à calmer la tension singulière qui m'habitait qu'en m'occupant physiquement : dépenser mon trop plein d'énergie me procurait une vraie et incompréhensible satisfaction. Je tournais dans la maison comme une âme en peine de choses à faire. Mon attitude frénétique alarmait Edward, qui prévint bientôt Carlisle. Après m'avoir examinée, sans pour autant se sentir obligé de m'interroger à propos de l'origine exacte de ma blessure –il était trop délicat pour cela-, le docteur Cullen avait constaté que la plaie de mon bras, bien qu'elle ne fût toujours pas cicatrisée, était tout à fait superficielle et n'avait induit aucune infection. Il déclara que, malgré mon attitude foncièrement étrange et la fièvre inexpliquée que je semblais avoir, j'étais en parfaite santé. Le médecin ne voulait donc m'administrer aucun médicament que ce soit, ne pouvant déterminer de quoi je souffrais et compte tenu de mon état. Il recommanda seulement que je ne reste pas seule, que je n'entreprenne rien qui puisse se révéler dangereux et demanda qu'on le prévienne immédiatement si quelque chose de nouveau venait à se produire et qu'il faille envisager des examens plus approfondis.
Curieusement, le manque de sommeil ne me causait aucune gêne.
Pourtant, le quatrième jour, je m'effondrai soudain sur le canapé, et m'endormis instantanément d'un sommeil de brute. Quand je rouvris les yeux, j'étais dans ma chambre, Edward se tenait près de moi.
« Comment te sens-tu ?, demanda-t-il aussitôt et je remarquai immédiatement l'expression préoccupée, presque effrayée, de son regard.
_ Mais… bien. Très bien, même… Pourquoi… ? »
Je me redressai. Ma tête tournait vaguement et mon estomac émit un gargouillis sonore.
« Tu n'as quasiment plus de fièvre, reprit Edward en posant une main sur mon front. Bella, tu… tu as dormi… plus de cinquante heures d'affilée !
_ Ah ?... »
Je ne m'étais absolument rendu compte de rien. Par contre, je réalisai très rapidement que j'étais morte de faim. Il fallait que je mange, et très vite. Jamais de ma vie, je ne me souvenais avoir autant éprouvé cette sensation de faim insoutenable.
Edward me regarda dévorer le plat de pâtes géant ainsi que les quelques ailes de poulet que je venais rapidement de me préparer. Quand je fus rassasiée, je compris qu'il n'était pas seulement soucieux de ma santé. Edward paraissait également fou de rage.
« Bella, finit-il par déclarer, il va vraiment falloir que tu m'expliques ce que Jacob et toi avez fait ! Ce qu'il t'arrive n'est pas… naturel. »
Sur ce dernier point, il avait sans doute raison. J'ouvrais la bouche pour lui faire comprendre que les quelques gestes que Jake avait accomplis ne me semblaient pas pouvoir être directement la cause de ce que je ressentais depuis quelques jours, quand il ajouta :
« Il n'est pas dans son état normal non plus… Billy a demandé à Carlisle de passer à La Push.
_ Quoi ?, sursautai-je, Jacob est… malade ? Qu'est-ce qu'il a ? Je vais aller…
_ Ne t'inquiète pas, me coupa Edward d'un ton sec, comme toi il est en parfaite santé. Il est juste… fatigué et il a… froid.
_ Hein ? »
Il était parfaitement impensable que Jacob ait pu avoir froid. Depuis sa transmutation, sa température corporelle habituelle était bien plus élevée que la normale, au point que la neige même lui était indifférente. Il pouvait faire fondre un glaçon dans sa main en quelques secondes.
« Rien de plus, reprit Edward. Carlisle n'est pas inquiet. Son état a l'air de s'être amélioré dernièrement, comme le tien, d'ailleurs. C'est pour cette raison que je crois… qu'il y a un rapport avec ce qu'il s'est passé l'autre nuit. Quoi qu'il ait fait, vu les conséquences, je pense sincèrement qu'il n'a pas convenablement réfléchi à ses actes, et qui peut savoir ce qu'il risque encore de se produire ? Ce garçon est complètement inconscient ! A quoi a-t-il joué ? »
Les yeux d'Edward lançaient des éclairs et son ton glacé exprimait davantage de rancœur et de reproches que ne l'auraient fait des cris.
« Tu… tu lui en veux ?
_ Oh oui ! Comment a-t-il pu mettre ta vie en danger ? Pendant un moment, j'avais pensé pouvoir lui faire confiance, j'avais vraiment cru… mais il semble que je me sois trompé.
_ Il faudrait sans doute que j'aille à La Push…
_ Non. J'apprécierais que tu évites de le voir pendant quelque temps. Tant que tout ne sera pas redevenu normal, en tout cas. Et j'aimerais vraiment que tu me dises où vous êtes allés et ce que vous avez fait. Je veux faire des recherches et pouvoir en parler avec Carlisle. »
L'attitude d'Edward me laissait clairement entendre que je n'avais pas le choix. Comme je l'avais ressentie quelques jours auparavant, une tension se réveillait dans tout mon corps et une vive irritation, que je reconnus pour ne pas être le produit de mon seul caractère, fit battre le sang à mes tempes. J'éprouvais des humeurs inattendues, brusques et changeantes. Je commençais seulement à les percevoir avec une certaine distance. Néanmoins, je ne parvenais pas à refouler mon agacement et, bientôt, il s'empara totalement de moi.
« Et moi, j'apprécierais, Edward, que tu me laisses juger moi-même de ce qui est dangereux ou non, bon pour moi ou non. Notre vie commune va rapidement devenir un véritable enfer si tu ne perds pas cette fâcheuse tendance que tu as à te comporter de façon ridiculement paternaliste à mon égard ! »
Les mots que j'avais prononcés avaient dépassé ma pensée, et il m'apparut que ni l'un ni l'autre n'étaient véritablement les miens !
Edward me considérait, médusé. Allions-nous nous disputer ? Je redoutais sa réaction, pourtant, je restai campée face à lui comme s'il avait été en mon pouvoir de lui tenir tête. Il me sembla même que je voulais que nous nous disputions.
« Tu vois, fit-il remarquer d'une voix blanche en levant les sourcils, tu n'es toujours pas redevenue toi-même.
_ Je suis complètement moi-même au contraire, désolée que tu n'apprécies pas !, rétorquai-je, et une partie de moi remarqua aussitôt que cet entêtement n'était effectivement pas le mien. Je sais bien… je sens qu'il faut… que j'aille voir Jacob. Tu ne vas pas m'en empêcher quand même ?
_ Tu le verras, affirma Edward, plus tard. En attendant, si je dois t'attacher…, poursuivit-il avec une expression volontairement menaçante, ça ne me pose aucun problème ! Je ne vais pas te laisser sortir seule dans un état pareil. Tu te montres incapable d'agir rationnellement et… (j'avais ouvert la bouche) non, je ne t'accompagnerai pas !... car je suis bien persuadé que je profiterai de la faiblesse de Jacob pour l'empêcher définitivement de nuire.
_ Oh ! »
J'étais outrée. Il se donnait le droit de me retenir prisonnière maintenant ! J'avais envie de le battre.
Mon air devait être suffisamment suggestif car Edward ajouta, sans pour autant se montrer moins ferme :
« Tu n'es pas en mesure de t'en rendre compte, je pense, mais c'est pour ton bien. »
C'en était trop. Je me ruai vers la porte.
Avant que j'aie pu l'atteindre, Edward se tenait devant moi, empêchant ma main de saisir la poignée.
« Mais… Edward, pousse-toi de là ! »
Il se produisit alors quelque chose que, de ma vie, je n'aurais jamais pu envisager : je me mis à lutter contre Edward, à me débattre furieusement, essayant de me frayer un chemin vers la sortie. J'avais beau y mettre toute ma force, qui devait, à cet instant, être bien supérieure à celle que j'avais jamais pu avoir, je ne parvenais pas à me dégager de sa poigne surnaturelle. Ses mains tenaient mes bras, mes épaules, ma taille. Mon impuissance me rendait complètement hystérique. Je voyais bien qu'il faisait en sorte de ne pas me blesser, alors que, moi, j'utilisais toute la violence dont j'étais capable. Il dut se résoudre à m'immobiliser complètement.
« Bella…, je t'en prie, finit-il par supplier alors, plus choqué que furieux, essaie de te calmer… Je ne voudrais pas être obligé de faire quoi que ce soit qui… »
Je me mis à hurler.
Cela me sembla durer longtemps. Mon corps était entièrement contracté, j'avais la sensation que je voulais… exploser. A mesure que mon souffle s'échappait de ma gorge, de mes poumons, du plus profond de moi, me semblait-il, je réalisais que je me montrais parfaitement insensée. Il fallait que je parvienne à retrouver le contrôle de moi-même. Quand le cri que je poussais finit par s'éteindre dans ma gorge, je haletais comme une démente. J'étais affolée et honteuse. Ma consternation fut complète lorsque je découvris l'expression du visage d'Edward. Mes yeux me brûlèrent, tout mon visage se liquifia, quelque chose en moi creva enfin… je me mis à pleurer.
Il y avait longtemps, longtemps que je n'avais pas pleuré.
Je sentis qu'Edward ne me tenait plus. Je passai mes bras autour de lui et le serrai aussi fort que je pus. Mon visage enfoui dans son cou, je pleurais. Il caressait tendrement ma nuque et mes cheveux. Ses doigts se posèrent sur ma joue. Je finis par lever les yeux vers lui.
« Oh, Bella, murmura-t-il, mon pauvre amour… »
Prenant mon visage dans ses mains, il m'embrassa. Je n'avais jamais remarqué à quel point Edward avait un goût sucré, à moins que ce ne fût encore une sorte d'hallucination de mes sens détraqués. Son baiser était à la fois exquis et étrangement gênant. Néanmoins, il me calma pour de bon. Pour quelques heures, en tout cas.
Vers le milieu d'après-midi, je me rendis compte que je m'étais remise à tourner comme un lion en cage, auprès duquel Edward aurait monté la garde. J'avais cependant davantage conscience de la façon dont j'agissais. J'avais l'impression d'être une enfant capricieuse et caractérielle. Tout à fait lunatique. Et je commençais à croire que ce qui était en train de se produire était réellement en rapport avec la cérémonie du mariage quileute que Jacob et moi avions célébré. Ne plus être entièrement moi-même me perturbait beaucoup. Alors qu'Edward faisait semblant de se plonger dans la lecture d'un livre, sans pour autant me quitter du coin de l'oeil, je me questionnai. Ce que je ressentais m'apparaissait, peu à peu, plus clairement. J'éprouvais… une sorte de manque. Je l'avais éprouvé brutalement quand Edward avait parlé de Jacob, sans pour autant en prendre conscience. A cet instant, j'avais ressenti le besoin irrépressible de me rendre auprès de lui, de m'assurer qu'il allait bien, de le voir. J'en avais été empêchée, et c'était sans nul doute la raison de la crise de nerfs que j'avais faite ensuite. Je sentais, en ce moment même où je repensais à Jacob, un grand vide, au fond de mon corps et de mon âme. Un vide qui m'appelait à partir, à le rejoindre, vite, pour trouver enfin le soulagement. Je sentais que tout cela s'arrêterait quand nous serions à nouveau réunis. Il me semblait que c'était ce qu'il fallait. Peut-être le rituel qu'il avait accompli nous obligeait-il à rester toujours l'un près de l'autre… peut-être nous empêchait-il désormais de supporter l'éloignement. Jacob m'avait-il menti ? L'avait-il fait exprès, en connaissance de cause ? Etions-nous, en quelque sorte, envoûtés ? De cela, je ne pouvais absolument pas parler à Edward. Sa colère contre Jacob ne ferait que s'accentuer et, peut-être même, irait-il lui demander personnellement des comptes.
Les choses semblaient pourtant évoluer. Même si mes émotions me submergeaient par moments, je pouvais à présent réfléchir à ce qu'il m'arrivait avec un recul certain.
