Dernier chapitre avant l'épilogue. Il faut commencer à se faire nos adieux.

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La douzaine de sirènes qui avaient suivi Adara étaient relativement calmes et semblaient attendre un signe de leur maîtresse. Pourquoi n'étaient-elles pas prises de la même frénésie que les autres? Rose s'inquiétait pour tout : les sirènes qui pouvaient se retourner en un clin d'œil contre eux, celles qui étaient rendues folles et qui convergeaient déjà pour les massacrer, le Docteur dans ce maudit vaisseau, l'équipage qui avait probablement un plan qui ne conviendrait pas du tout aux Natifs. Elle se sentait aussi responsable de Verdelet qu'elle avait entraîné dans les pires ennuis. Elle comprenait trop bien ce que le Docteur pouvait ressentir à présent.

Son Docteur. Du calme, il fallait avant tout trouver une façon de se sortir de là. Ce n'est qu'après qu'elle pourrait songer à une façon de le retrouver. Dire qu'elle était passée à un cheveu de le toucher!

« Rose, ils arrivent. » dit Dragonne en pointant une autre mouvante.

« Nous aussi. » gronda la voix puissante de Clic qui chassa instantanément une partie de la frayeur qui s'emparait de Rose.

Rose n'avait pas besoin d'explications pour comprendre que ce 'nous' signifiait tous les Natifs. Verdelet se frotta doucement contre elle et Rose essaya de lui expliquer qu'il devait partir. Le petit gronda et couina : « Je reste avec toi. ». Rose soupira. Oui, elle comprenait ce que le Docteur vivait avec ses compagnons. La bravoure et l'entêtement allaient de pair, peu importe l'espèce, semblait-il.

Et soudainement, il ne fut plus temps de penser, mais d'agir. Des traits de laser les effleurèrent. Leur seule chance était que la rage qui habitait les attaquants les rendait plus maladroit, mais plus ils se rapprochaient, plus les traits se faisaient précis.

« Ne restez pas en place! Bougez-vous! » transmit Clic.

Il y avait des sirènes partout, mais pas de Natifs. Stradi essayait de garder le contrôle sur Adara, mais elle fut obligée de la libérer quand les sirènes se jetèrent sur elle pour libérer leur précieuse télépathe.

« Tuez-la! » rugit Adara dès que ses troupes reconnurent Rose.

Verdelet bondit vers Rose pour tenter de lui faire un bouclier de son corps, mais les sirènes se faufilèrent et la cernèrent. Délaissant les lasers qui risquaient d'atteindre Adara ou leurs alliés, elles s'acharnèrent sur la sirène blonde avec un plaisir indescriptible pendant que le rire d'Adara résonnait dans leurs esprits.

Un nouvel arrivant plongea au beau milieu de la confusion, fit sortir une palme de sous chacune de ses semelles, plaque une main sur sa gorge et hurla de colère : « Adaraaaa! »

Adara se jeta sur le Docteur, essayant d'arracher son masque respiratoire, mais Batcam et Musgo vinrent à la rescousse et la repoussèrent. Le Docteur rajusta le masque et la ceinture soutenant ses accessoires et toucha un objet à la forme familière glissée dans sa cuissarde. Non… Jack n'avait tout de même pas retrouvé aussi son bon vieux tournevis! Il délimita le contour et le reconnut avec un petit pincement de satisfaction, comme un vieil ami qui avait retrouvé sa place.

« Tu ne l'auras pas! Elle ne sera jamais à toi! »

Il releva brusquement la tête juste à temps pour apercevoir Adara, plus hystérique de jamais, réussir à se débarrasser de Batcam, le temps de s'emparer du laser de la plus proche sirène avant de tirer sur Rose. Le Docteur réagit comme si c'était lui qui avait été touché et nagea vers elle. Elle était grièvement blessée et ne pourrait survivre que grâce à un miracle.

Mais le miracle attendait à quelques dizaines de mètres de là.

Il pointa le tournevis vers le haut, sentant presque dans sa chair les mécanismes et les circuits du vaisseau s'animer pour venir chercher la jeune femme. Il s'écarta comme le siphon la soulevait et se retourna vers Adara. Elle n'avait jamais fait face à un Seigneur du temps furieux et au sommet de sa forme. Il n'était plus entravé par le milieu aquatique, il n'était plus soumis à la peur de ce qui arrivait à Rose - il savait qu'elle s'en sortirait avec tous les nanogènes qu'il y avait à bord - et il était tout simplement capable de TOUT faire à cette damnée sirène. Pour la première fois depuis des mois, il permit à ses souvenirs et à son imagination de crier leur injustice : il avait été gardé sur une île, puis dans la bulle, puis handicapé, tout ça au nom d'une science barbare et des ambitions débiles d'une sirène stupide. On avait fait un lavage de cerveau à Rose et dieu sait quoi d'autre. Mais pire que tout, on les avait séparés. Rose sans le Docteur. Le Docteur sans sa Rose.

Adara sentit son changement d'humeur et se fit toute petite.

« Inutile. » gronda l'impressionnante voix mentale de Clic.

Le Docteur se rendit alors compte que les Natifs se tenaient juste à la limite du cercle de lumière délimité par le vaisseau. Les baleines ne se contentaient pas de former un anneau : elles cernaient entièrement l'espace et restreignaient les sirènes à cet espace. Leurs dos formaient un plancher vivant, leurs nageoires se mouvaient difficilement du fait que toutes étaient tassées les unes contre les autres.

« Ne résistez pas. » commanda Clic.

Et derrière sa voix se faisaient entendre la voix de TOUTES les baleines en même temps. Adara s'immobilisa lentement, incapable de continuer à se battre. Le Docteur oublia sa colère sous le coup de l'immense calme que transmettaient les Natifs.

« Qui… qui êtes-vous? » demanda timidement Adara.

Pour la première fois, elle n'était ni la plus forte, ni en position dominante et craignait d'offenser cet chœur immense qui la pressait physiquement en mentalement.

« Nous sommes la voix de Shouaï. Et nous décrétons que c'en est fini de vos manigances et de vos tours. Laissez les vôtres choisir leur destin et leur planète. »

« C'est notre planète! Nous l'avons payée pour la coloniser. »

« Nous étions ici les premières. Et la planète ne nous appartient pas. C'est nous qui lui appartenons. Et si vous l'aviez compris, si au moins vous aviez essayé, elle vous aurait aussi adoptée. »

« Conneries! » fit Adara en retrouvant un peu de sa fierté.

« Alors pourquoi tous ces dons, pourquoi tous ces mutants et ces pouvoirs remarquables? » contra le Docteur avec le collier-parole. « Ne me dites pas que vous croyez sincèrement que les créations génétiques des laboratoires sont chaque fois à ce point parfaites! Ne me dites pas que vous ne trouvez pas curieux que les habiletés aquatiques se soient si formidablement développées en moins de quatre générations! »

« Notre contact hors planète… » commença Adara.

« Votre contact hors planète n'était même pas fichu de vous donner des lasers capables de blesser les Natifs! Votre contact hors planète vous trompait! Et tout ce temps, au lieu de tabler sur vos réalisations et votre potentiel, vous regrettiez votre passé! »

« Nous ne sommes pas des sirènes! » cracha Adara. « Nous sommes des humains et nous voulons le redevenir. »

Quelques sirènes échangèrent des regards confus et l'une d'elle finit par admettre qu'elle préférait continuer à vivre sous l'eau plutôt qu'habiter la terre ferme. D'autres l'approuvèrent, puis encore plus.

« Je ne comprends pas. » fit Adara avec dépit.

Un plongeon et rideau de bulles précédèrent l'arrivée d'une sirène aux cheveux blonds qui se plaça rapidement aux côtés du Docteur. Ce dernier respira un peu plus rapidement et, comprenant que le chapelet de bulles qui s'échappait du respirateur le trahissait, il se força à la tempérance.

« C'est pourtant simple. » dit Rose sans méchanceté.

Le Docteur n'eut plus besoin de la paix des Natifs pour se sentir bien. Rose était là. Rose était de retour et toujours la même, avec la même gentillesse, le même caractère qui la lui avait rendu si précieuse.

« Adara, tu es capable de projeter tes propres pensées, mais aussi de les forcer dans leur esprit. Tu as cessé de les écouter il y a bien trop longtemps. Tu les manipules depuis bien trop longtemps. »

« Pour leur bien! »

« Elles viennent de te dire qu'elles ne veulent pas de tes ambitions. Elles veulent rester ici. Elles sont chez elles ici. Les sirènes et les mermen font partie de Shouaï désormais. »

« Non! »

« S'ils choisissent de rester, ils sont les bienvenue. » gronda Clic avec toute la puissance et l'acceptation des siens. « Choisissez! » ordonna-t-elle.

« Les autres partiront. Il y a d'autres planètes à coloniser. » dit le Docteur. « Et j'ai comme dans l'idée que les volontaires pourraient bien retrouver leurs pieds s'ils le souhaitent assez fort. »

« Le vaisseau? » fit Stradi avec stupéfaction. « Je pensais que son contact hors planète… »

« …a été remplacé. » dit fermement Rose. « Et il y a de quoi soigner définitivement tout le monde. Les nanogènes seront plus efficaces que les traitements et vous serez assurés qu'Adara ou n'importe qui d'autre n'a pas modifié le traitement. »

Le Docteur s'attendait plus ou moins à être questionné sur l'utilisation des nanogènes et il était prêt à expliquer qu'il était un peu tatillon avec cette technologie depuis une certaine rencontre pendant le Blitz de Londres, mais personne ne songea à lui. Les sirènes et les mermen discutaient passionnément et les lasers étaient oubliés.

Rose en profita pour rejoindre les sœurs et les remercier de les avoir aidés et pour leur faire part d'un choix possible : « Je ne suis pas entièrement une sirène. Je suis encore humaine. Et il y a un ami dans ce vaisseau, c'est le capitaine en fait, et il a une petite quantité de nanogènes modelés sur ma biologie. Vous pourriez avoir le choix d'être à la fois sirène et humaine. »

« Rose, tu ne peux pas… » lui reprocha le Docteur.

« Si, je peux. Je me fiche des lois et de la morale réglementée du paragraphe machin et de l'alinéa truc. Je fais ce qui est juste. Stradi, Batcam, Musgo et Dragonne nous ont bien aidés et c'est grâce à elles que nous ne sommes pas morts du premier coup. »

« Oui, mais… »

« ET… comme elles sont les seules ou presque de leur espèce, je crois qu'elles méritent de pouvoir appartenir à un peuple. Et donc de choisir leur corps. Tu ne vas pas me dire que tu es contre les changements de corps, n'est-ce pas? En cas d'urgence, c'est toujours… »

« Non, je ne me plaindrai pas, mais… »

« Parfait. Parce que je crois que tu devrais accepter de recevoir quelques-uns de ces nanogènes. »

Le Docteur en fut suffisamment stupéfait pour manquer cracher l'embout de son respirateur.

« Je me dis que ce serait une sauvegarde. Qui sait? Tu pourrais te retrouver à nouveau... le bec à l'eau et dans le besoin urgent d'une paire de nageoires. Tu n'auras pas toujours un Jack à porter de la main pour te donner un costume à palmes intégrées. »

Les baleines commençaient à se séparer, la plupart remontaient vers la surface pour respirer. Clic les frôla et ajouta qu'elle était d'accord si le Docteur Merman voulait rester sur Shouaï.

« On dirait que tu as été adopté par les Natifs. Pas mal, hein? »

« Et toi? » rétorqua-t-il, encore troublé par l'idée.

« Oh… moi… je suis une Rebelle. »

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Verdelet se glissa entre eux et Rose s'accrocha à son dos avec un rire. Le Docteur resta avec les sœurs et une Adara plus dépitée que jamais. La pression exercée par les Natifs l'empêchait toujours d'utiliser sa voix mentale à pleine puissance.

« Et qu'est-ce que vous allez me faire, au final? »

« Vous pourriez témoigner que votre contact hors planète vous a exploités. Il n'avait pas le droit de vendre les droits de la colonisation de cette planète, encore moins celui de vous exploiter durant des années. »

« Mais pour ça, il va falloir que je quitte Shouaï. »

« Je ne crois pas que ce soit un mal. Vous détestez cette planète. Et vous ne serez plus jamais capable de manipuler les vôtres, ce qui est encore mieux pour eux. »

« Je vous déteste. » dit-elle en serrant les dents.

« Je ne vous aime pas particulièrement non plus. »

« Mais vous ne me tuerez pas. »

« Non. »

« Nous ne nous ressemblons pas. » répondit-il d'un ton glacial.

Stradi s'occupa de l'éloigner un peu, mais le Docteur arrêta la femme-pieuvre et lui demanda quel serait le destin qu'elle préférait.

« Oh, moi… j'en ai assez des tentacules. Je crois que je vais faire comme Dragonne. »

« Sirène? »

« À temps partiel. Il y a des terres sur Shouaï, même si ce n'est pas en grand nombre, et si d'autres vaisseaux devaient essayer de s'emparer de notre planète, il faudra les convaincre d'un pied ferme! »

« J'hésite à abandonner mes écailles pour toujours et je suis bien d'accord avec ma grande soeur. J'ai toujours vécu dans la mer et je n'envisage pas de la quitter. Mais découvrir un nouvel environnement n'est pas pour me déplaire! » dit Dragonne avec un clin d'œil.

Batcam et Musgo s'approchèrent. Ils n'étaient pas parfaitement à l'aise sous l'eau et préféraient encore l'air libre, pourtant Musgo était plus que partante pour devenir une sirène.

« N'importe quelle option est intéressante avec le visage que j'ai. Mais je me suis assez dorée au soleil pour ne pas regretter la terre ferme. Je crois que je vais opter pour devenir sirène. Et toi, Batcam? »

« Humaine. » dit aussitôt la chauve-souris. « J'en ai assez des mélanges air-sol-terre-mer. Rendez-vous compte que je suis probablement la plus polyvalente de mes sœurs! »

« Justement, ça ne va pas te manquer? » dit Dragonne.

« Les humains peuvent nager avec des bouteilles d'air. Ils peuvent voler avec des vaisseaux et des machines. Et pour le reste, bah… je me débrouillerai et je saurai imaginer quelque chose. »

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« Tu vas partir, Rose, c'est ça? » demanda tristement Verdelet.

« Il le faut. Je n'appartiens pas à cette planète. »

« Si! »

« Je peux y vivre, mais ça ne veut pas dire que c'est ma planète. »

« Tu es une sirène! Tu peux rester! » insista-t-il.

Comme Rose restait silencieuse, le petit comprit et couina : « Mais IL ne restera pas. Alors tu vas le suivre. »

« Ma place est avec lui. »

« Et tu ne peux pas le convaincre de rester? »

« Il va retrouver son Tardis et nous poursuivrons notre route. Je reviendrai peut-être, tu sais. »

« Quand? » répliqua-t-il aussitôt.

« Peut-être même avant que j'arrive. » dit-elle avec un sourire en sachant combien le Docteur pouvait parfois terriblement mal calculer ses arrivées.

« Tu vas me manquer. »

« Oh, toi aussi, mon petit. »

Son petit faisait près de quatre mètres maintenant, mais il siffla quelques bulles et se blottit contre elle. Peut-être était-ce ainsi que les baleines pleuraient.

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Le Chula supervisa la « guérison » d'environ 200 sirènes et merman vers une forme humaine définitive, dont une Batcam très satisfaite de son unique environnement. Les autres décidèrent de conserver écailles, nageoires et planète. Les sœurs ne se dirent pas adieux, car il était déjà prévu une liaison régulière entre la nouvelle colonie et Shouaï. Batcam reviendrait probablement de temps en temps.

Adara se trouvait à bord quand le vaisseau quitta la planète. Le médecin Chula était particulièrement intéressé à étudier les capacités mentales de la sirène et il avait déjà programmé et utilisé - avec l'accord du Docteur - quelques nanogènes qui réduisaient sa portée télépathique. Le Chula admettait avec flegmatisme que sa patiente ne soit pas coopérative, mais elle avait eu le choix entre s'en remettre à la pitié du médic ou à celle des autorités. La peine de mort étant toujours d'actualité, Adara finissait dans un laboratoire où ses talents seraient testés, évalués, notés et d'où elle ne pourrait jamais s'échapper puisqu'elle n'avait pas eu droit aux nanogènes pour la « guérir » de sa queue de sirène.

« Ça fait un peu œil pour œil, dent pour dent. » commenta platement Rose.

« Elle a fait pire et ne mérite pas mieux. » fit le Docteur, d'une humeur sombre. « Le Chula la traitera bien et il finira par lui enlever tous ses dons avant de lui redonner des jambes et la remettre éventuellement à la justice. Ou bien, elle tombera amoureuse de son docteur. Ce genre de choses arrive, tu sais. »

Il en voulait toujours à Rose de lui avoir imposé les nanogènes à un moment où son attention était distraite, mais comme elle avait caché son équipement de plongée, il avait été contraint à revenir à un corps à écailles, le temps qu'il retrouve le Tardis. Et après ça…

Il avait été nettement plus détendu.

Ils s'étaient dit qu'ils avaient besoin d'une période d'adaptation avant de quitter Shouaï. Rose avait parlé de vacances à la mer et le Merman - il n'était pas le Docteur quand il avait ces écailles bleues et or - avait repoussé le retour dans le Tardis de quelques heures. Comment résister à une sirène dorée?

Il portait la clé du Tardis autour du cou et sa chère boîte bleue se trouvait sur une plage, là où des Natifs l'avaient déposés (les sirènes et les merman avaient repris le nom d'un commun accord). Elle les attendait patiemment et les accueillerait avec un bourdonnement de bienvenue.

Mais ça, c'était plus tard.

Jack n'était pas venu les rejoindre et le Docteur ne l'avait pas vu. Il avait dû se contenter de la description de Rose et de l'assurance que Jack semblait heureux et content et tout…

« Et il y a ce lieutenant qui lui est tombé dans l'œil. » ajouta la sirène avec un clin d'œil.

Merman avait été entièrement rassuré dès ce moment sur le sort de Jack Harkness. Et puis, de toute façon, pour le moment, c'était plutôt leur sort qui lui importait. Ou plutôt, ceux du grand merman et de la petit sirène.