Le Moldu

Chapitre XXVIII : Halte

Remus dormit très mal, cette nuit là. Il se retourna souvent dans son lit et se redressa tout aussi souvent, les yeux écarquillés dans le noir, cherchant en vain à repousser ses préoccupations. Son épouse remarqua son agitation ; alors que le jour commençait déjà à poindre et que les premiers rayons de soleil s'infiltraient entre les interstices des volets de la chambre, Tonks l'entoura de ses bras, l'incitant à nicher sa tête au creux de son épaule.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » chuchota-t-elle avec douceur.

Remus ferma les yeux et se laissa aller à la douce chaleur qui émanait de Nymphadora.

« Je ne sais pas, lui répondit-il en un murmure. Je me demande… si c'est vraiment une bonne chose. Si j'ai bien fait de prévenir Harry. »

Il ne lui avait pas raconté en détails la houleuse conversation qu'il avait eue avec le héros du monde sorcier, la veille ; mais Nymphadora en avait bien deviné la teneur, et elle comprenait les inquiétudes de son mari – même si elle ne les partageait pas aussi franchement que lui.

« Tu as fait ce qu'il fallait, Remus » le rassura-t-elle.

Elle passa complaisamment une main dans les cheveux ébouriffés du loup garou, les entremêlant avec tendresse.

« Tu devais prévenir Harry, mon chéri. Il fallait qu'il soit au courant. »

Remus répondit par un soupir. En son for intérieur, il ne pouvait s'empêcher de se demander où tout cela allait les mener ; et si tout était réellement pour le mieux…


Il paressa quelques minutes au lit après que Nymphadora l'ait quitté pour aller se préparer ; mais il était incapable de trouver un sommeil paisible, même après avoir écouté les propos rassurants de son épouse. Il finit donc par se lever pour se traîner jusqu'à la cuisine ; en passant, il s'arrêta devant la chambre de Teddy et entrouvrit doucement la porte. Emmitouflé dans les couvertures, le petit garçon dormait profondément ; seule une mèche de cheveux bleu nuit dépassait et trahissait ainsi sa présence. L'oreille attentive du loup garou parvenait également à déceler sa respiration discrète mais régulière, qui emplissait la pièce de son apaisante mélodie. Au dessus de lui, sur la petite commode, le loup sculpté offert par Sirius trônait fièrement en gardien immuable, protégeant les rêves de son fils. Ce tableau fit naître un sourire sur les lèvres de Remus, qui referma silencieusement la porte.

Il était encore très tôt – pas même six heures du matin. Nymphadora dormait à moitié dans son café, et elle manqua de le renverser plus d'une fois le temps que Remus se fasse griller quelques toasts et se soit versé le sien. Anticipant la catastrophe, le loup garou déposa lesdits toasts sur la table, qu'il contourna ensuite pour venir se placer derrière son épouse ; lui enlevant délicatement la tasse brulante des mains, il la déposa à son tour et enlaça la jeune femme contre lui. Tonks se laissa aller à cette éteinte, enfouissant la tête contre son torse.

« Ca se passe bien en ce moment, au QG ? murmura-t-il, en déposant un baiser au sommet de son crâne.

- Hum-mh. On ne peut pas dire que ce soit calme, mais ce n'est rien comparé aux deux années qui ont suivi la mort de Tu-Sais-Qui. »

Les deux années en question avaient été marquées par de nombreuses arrestations et poursuites ; il avait fallu prendre les mesures d'après-guerre et reconsolider le monde sorcier, en traquant mangemorts et collaborateurs des forces du mal. Cela avait été un projet fastidieux et de longue haleine pour les Aurors, compliqué encore par la chasse-aux-sorcières à l'intérieur même du ministère, qui avait été le théâtre de bien des abominations du temps de Pius Thicknesse ; le monde sorcier britannique avait été fortement ébranlé, jusqu'au cœur même de ses fondations, lorsque le ministère tout entier était tombé aux mains de Voldemort – et ce dès l'assassinat de Rufus Scrimgeour. Là encore, comme à la fin de la première guerre, il avait été particulièrement ardu d'identifier les vrais fautifs parmi tous ceux qui se prétendaient soumis à l'Imperium, à commencer par Pius lui même. D'autre part, certains étaient suffisamment malins pour passer entre les mailles du filet, et avaient maintenu une attitude tellement discrète quant à leurs allégeances qu'ils devenaient difficilement condamnables en l'absence de preuves ; et les preuves en question étaient particulièrement difficiles à établir après une telle période de terreur et d'agitation. « Faire le ménage » aussi bien à l'intérieur du ministère que dans le reste de l'Angleterre sorcière avait donc demandé énormément de patience et de persévérance…

A ces deux années d'instabilité avaient succédé des années plus calmes, ponctuées toutefois de quelques tapages médiatiques lorsqu'il arrivait qu'un mangemort fût encore retrouvé et fit l'objet d'une poursuite mouvementée ; mais c'était devenu de plus en plus rare, et cela faisait bien une année entière – peut-être même deux – que cela n'avait plus eu lieu. Le ministère, dirigé comme chacun sait par Kingsley Shacklebolt, avait réussi à asseoir à nouveau son autorité et à regagner la confiance des sorciers, en même temps qu'il avait recouvré son intégrité et son autonomie. Une vague de modernisation s'était même développée en son sein depuis ces deux dernières années, même si les mentalités traditionnalistes de la majorité des sorciers freinaient quelque peu ledit processus.

Remus fut sorti de ces considérations par sa chère et tendre qui, ayant tendu le bras pour attraper la confiture, venait de faire basculer le pichet de jus de citrouille.


Le loup garou décida de partir au ministère en même temps que son épouse, à sept heures tapantes ; ils s'engouffrèrent dans la cheminée l'un derrière l'autre et se retrouvèrent dans le hall déjà bien encombré par des sorciers encore endormis, au visage morne et aux gestes visiblement ralentis. Nymphadora n'avait pas très bonne mine non plus ; elle avait certes eu un jour de congé la veille, mais la journée s'annonçait pour elle aussi remplie que d'ordinaire, avec une prolongation presque certaine des activités jusqu'à une heure avancée de la soirée ; aussi ces perspectives n'étaient-elles pas des plus affriolantes.

Les Lupin se séparèrent dans l'ascenseur, lorsque ce dernier s'arrêta à l'étage du département de la Justice Magique ; ils échangèrent un sourire et Tonks pressa doucement la main de son mari de la sienne en guise d'au revoir. Remus la suivit des yeux le temps que les portes de l'ascenseur se referment ; sa jeune épouse se frayait un chemin parmi les nombreux box encombrés en direction du sien propre, déjà accostée par bon nombre de ses collègues, la plupart enjoués et déjà bien vifs en ce début de matinée – une demi douzaine d'entre eux seulement avaient encore l'air un peu chiffonnés par quelque nuit de garde éprouvante.

Remus continua à monter jusqu'au 5ème étage, celui du département de la Coopération Magique Internationale, où avaient été relogés depuis quelques semaines les bureaux de ceux qui s'occupaient principalement de la paperasserie administrative (celle qui n'était pas technique au point de concerner le département de la Justice Magique, mais qui impulsait, supervisait et clarifiait notamment les modernisations apportées au sein même du ministère ; modernisations qui se prolongeaient souvent dans ses rapports avec les communautés sorcières étrangères). Ce n'était pas là un travail aussi passionnant que celui de professeur, mais Remus s'en contentait grandement ; travailler au Ministère constituait déjà une grande avancée par rapport à ses emplois passés, précaires et souvent bien modestement rémunérés. Et puis, il s'agissait là d'un travail qui avait son utilité ; un travail délicat, car tous n'étaient pas enclins aux modernisations ou aux remaniements administratifs, mais qui assurait au ministère une certaine souplesse interne qui lui permettait de mieux s'adapter aux revendications et aux nouvelles attentes de la communauté sorcière d'après guerre. Conseiller les autres départements dans leur attitude et trouver un juste milieu entre tradition et modernité exigeait beaucoup de rigueur et de diplomatie, ainsi qu'une vision assez juste des espoirs et des besoins de cette « nouvelle » communauté sorcière en pleine reconstruction ; et c'était pourquoi Kingsley avait proposé à Remus de rejoindre ce petit bureau spécifique. Toutefois, cela n'en restait pas moins un travail de paperasserie fastidieux, et le loup garou était bien content de ne s'y consacrer qu'à temps partiel.

Remus traina quelques minutes dans les couloirs du 5ème, puis se rendit au petit bureau qu'il partageait avec trois autres collègues, passant la porte à sept heures trente avec une admirable ponctualité.


A une heure, Remus retrouva Nymphadora pour déjeuner ; puis il rentra seul chez eux. Teddy passait la journée chez Andromeda, comme bien souvent en semaine ; Remus établit donc une communication par cheminette pour s'assurer que tout allait bien, et qu'Andromeda ne manquait de rien. La grand-mère de Teddy le rassura sur ce point, de son ton neutre coutumier ; elle n'avait jamais beaucoup apprécié Remus, principalement en raison de sa condition de loup-garou – et de la précarité de mode de vie que cette condition engendrait.

Remus reprit ensuite le chemin de la maison de Sirius, comme il le lui avait promis ; en voiture, cette fois. Il était beaucoup plus facile pour lui de se comporter en moldu s'il quittait chez lui en utilisant un moyen de transport moldu.

Il se gara devant l'allée, qu'il remonta à pied en flânant un peu ; tout en avançant, il promenait le regard tout autour de lui, revenant de temps à autre vers l'endroit où Sirius, Harry et lui avaient passé une bonne partie de l'après-midi, la veille. Il se détourna même de l'allée pour venir poser la paume de sa main sur l'un des troncs massifs des deux pins centenaires ; ses doigts se baladaient sur l'écorce de l'arbre tandis qu'il réfléchissait, songeur. Ou plutôt, tandis qu'il cherchait à réfléchir ; car son esprit vagabondait facilement, et peinait à se fixer sur une idée précise.

« Tu comptes lui faire une demande en mariage ? »

Remus sursauta et tourna la tête ; Rémy était à quelques pas de lui, un sourire narquois sur le visage, les mains dans les poches – contemplant sa présente posture avec un air de raillerie équivoque. La main de Remus quitta l'écorce pour retomber lentement le long de son corps.

Les deux hommes se toisèrent, immobiles et sans prononcer un mot supplémentaire ; Remus ne voyait pas ce qu'il pouvait bien répondre à cette moquerie - anodine, certes, mais prononcée d'un ton si incontestablement ironique. Le loup-garou n'avait aucun mal à percevoir le mépris dissimulé derrière cette attitude nonchalante ; ce qu'il ne comprenait pas, c'en était la cause. Si ce mépris était aisément identifiable, il lui était en revanche impossible de décrypter les pensées qui pouvaient bien motiver ladite attitude ; les traits de Rémy n'exprimaient rien, son expression était soigneusement composée et il ne laissait rien transparaître dans son regard ombrageux.

Ce fut Sirius qui mit fin à cette sorte de conflit silencieux ; on entendit la porte d'entrée s'ouvrir, et sa voix puissante les interpella tous les deux avec étonnement :

« Rémy, Johnny ? Qu'est-ce que vous faites plantés là ? »

Remus détourna le regard vers sa voiture, mettant fin à ce curieux affrontement visuel, et Rémy se tourna à demi vers Sirius.

« On échangeait les salutations d'usage, lança-t-il de sa voix aux habituelles intonations ironiques. Maintenant, excusez-moi, mais j'ai un train à prendre. »

Impossible de déterminer s'il fallait, avec lui, prendre ou non l'expression au pied de la lettre ; Remus le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût quitté l'allée, musicien élancé à la démarche fluide et déterminée, qui avançait une main négligemment levée en signe d'adieu. Toujours aussi perplexe face à ce comportement singulier, Remus ne put s'empêcher de se demander, une fois de plus, ce qui avait motivé ce changement d'attitude à son égard. Le sorcier se souvenait très bien du premier jour de randonnée où Rémy et lui avaient fait connaissance ; et si le musicien avait alors semblé l'évaluer et l'observer avec attention, il n'avait pas fait montre d'une inimitié particulière envers lui, à ce moment-là. Il avait même paru l'apprécier, et l'avait intégré à leur conversation aussi facilement que Rod l'avait accepté dans le groupe. C'était seulement à partir du lendemain que sa conduite avait radicalement changé.

Non, décidément, Remus ne comprenait pas ce qui avait poussé Rémy à lui témoigner si brusquement, et si irrévocablement, un tel mépris.

Le loup garou détourna les yeux du guitariste qui s'éloignait et se tourna vers Sirius ; ce dernier ne semblait pas totalement satisfait de ce à quoi il venait d'assister - même s'il était incapable de déterminer ce dont, au juste, il était question. Une certaine contrariété se lisait sur son visage ; voire même une pointe d'inquiétude, décelable dans le scintillement de ses profonds yeux gris. Il adressa à Remus, qui avançait vers lui, un regard mi-interrogateur mi-inquisiteur ; mais le loup-garou se contenta de détourner le regard. Cette mauvaise entente entre Rémy et lui le mettait mal à l'aise ; c'était stupide, et tout bonnement inexplicable. Alors qu'il arrivait à sa hauteur, il crut que Sirius allait lui poser des questions et formuler ses interrogations à voix haute ; mais le musicien ne l'interrogea pas. Il se contenta de hausser imperceptiblement les épaules, comme s'il se persuadait lui-même que, puisque personne ne voulait consentir à lui en parler, cela n'avait pas d'importance ; puis il s'effaça devant son ami, et ils rentrèrent tous deux dans la petite maison londonienne.