Chapitre 29
Espoirs & Désillusions
Margaret avait passé la nuit à imaginer tout ce qu'elle et Mr. Thornton auraient pu se dire s'ils s'étaient rencontrés à la fin de la représentation de la Vita Nuova. Malheureusement, le mal de tête de Mrs. Bingley l'en avait empêché et elle était rentrée à Darcy House bien trop tôt à son goût, un sentiment de frustration intense difficile à dissiper.
Mais dans sa déception, une chose l'avait amusée : c'était la réaction de Georgiana et la discussion qu'elles avaient eu le soir lorsque cette dernière était passée la voir avant de se coucher.
« Je ne vous dérange pas ?
- Pas du tout, entrez Georgiana ! »
La jeune fille avait pris soin de fermer la porte derrière elle et s'était assise à côté de Margaret.
« Mrs. Bingley est désolée d'avoir écourté votre soirée. Elle savait combien cela comptait pour vous...
- Oh, il ne faut pas qu'elle s'en veuille ! Ce n'est pas sa faute... Et puis... il y aura peut-être d'autres occasions pour que nous nous retrouvions Mr. Thornton et moi...
- Vraiment ?
- Oui... oui, nous ne nous sommes pas parlés, mais... nous nous sommes compris l'un et l'autre. Je sais que je parle par énigme... mais tout cela a un sens, je vous assure... » avait répondu Margaret avec un air mystérieux tandis qu'un sourire s'était dessiné sur ses lèvres.
La frustration de la jeune fille s'était alors muée en un apaisement grâce au meilleur souvenir de la soirée, à savoir la sensation que Mr. Thornton avait compris tout l'amour qu'elle avait pour lui et son désir d'avoir une autre chance auprès de lui après l'avoir rejeté.
Margaret avait eu l'occasion de parler avec Mr. Bingley, qui allait mieux et souhaitait s'excuser en personne pour l'avoir obligée à quitter la soirée plus tôt qu'elle ne l'aurait souhaité. Margaret la rassura et lui exprima toute sa joie de la voir en meilleure santé, arguant que c'était le plus important. A présent, elle attendait avec impatience la venue de Mr. Crawford, curieuse de connaître ce qu'il avait à lui dire de si important. Il lui avait fait envoyer un message dans la matinée pour la prévenir qu'il viendrait à quatorze heures. Lorsqu'il fut annoncé, elle le salua avec gentillesse, remarquant qu'il avait l'air nerveux, ce qui la ramena à la fois où il lui avait fait sa demande en mariage et les moments pénibles qui en avaient résulté. Mal à l'aise, elle le pria de s'asseoir.
« Je suis toute ouïe, Mr. Crawford. Que souhaitiez-vous me dire ? demanda-t-elle enfin.
- Tout d'abord, je tiens à vous remercier de me recevoir, compte tenu de notre... passé, déclara-t-il avec reconnaissance.
- Je vous en prie, c'est oublié ! » répliqua Margaret de façon plus brutale qu'elle ne l'aurait voulu.
Puis elle se reprit :
« Nous sommes restés bons amis, c'est très bien ainsi..., ajouta-t-elle d'une voix plus douce.
- Oui, j'en suis flatté... Miss Dashwood... ma démarche va sans doute vous paraître singulière, mais... je prends le risque... et je sais que vous pourrez m'aider...
- Vous m'intriguez de plus en plus, Mr. Crawford...
- Je viens vous demander votre assistance dans une affaire sentimentale. » annonça Mr. Crawford.
Margaret resta bouche bée, stupéfaite par les mots qui venaient de franchir les lèvres de Mr. Crawford.
« Votre demande est plus que singulière, en effet ! s'exclama-t-elle. Expliquez-moi davantage, je vous prie ! »
Mr. Crawford parût soulagé d'avoir franchi une première étape difficile et se leva pour être plus à l'aise, faisant les cent pas.
« Très bien... Il y a... un mois environ, j'ai rencontré une jeune femme. Elle est magnifique, sensible et cultivée... la plus merveilleuse créature que j'ai eu l'occasion de rencontrer ! Sans vouloir vous offenser..., ajouta-t-il soudain en voyant l'air de Margaret.
- Je suis bien trop intriguée pour être vexée, Mr. Crawford ! la rassura-t-elle sans pouvoir se retenir de rire de la maladresse de Mr. Crawford. Continuez...
- Merci. Cette jeune femme est incroyable, mais... elle a un passé difficile et vit de façon si... Oh ! Elle mérite tellement mieux que ce qu'elle a et je veux le lui offrir. Mais... j'ignore si son désir de nous unir est aussi fort que le mien car elle se sent indigne de moi et je crains que même si elle le voulait, nous n'ayons pas l'approbation de sa famille... de son tuteur plus exactement... Et c'est ici que j'aurais... que nous aurions besoin de votre aide, Miss Dashwood, déclara Mr. Crawford.
- Mon aide ? Mais... je ne connais pas cette personne ! De quel appui vous serais-je ? demanda Margaret, interloquée.
- En réalité, si. Vous l'avez déjà rencontrée... Il s'agit de Miss Beth Williams, la pupille du Colonel Brandon... »
Margaret écarquilla les yeux, stupéfaite.
« Beth... Vous êtes amoureux de Beth ?! Mais... quand et comment vous êtes-vous rencontrés ? Cela semble si incroyable ! s'exclama-t-elle.
- Elle vit à Dorchester et il s'avère que lors d'une visite à un ami de longue date qui séjourne là-bas, j'ai eu l'occasion de rencontrer les Rickman, la famille qui l'a élevée. Nous avons bien sympathisé et ils m'ont invité à dîner chez eux. C'est là que j'ai rencontré Beth... Dès que je l'ai vu, j'ai été captivé par sa beauté, son air grave et ses grands yeux sombres. Mais elle n'est pas que belle... Elle a une conversation si agréable ! s'exclama Mr. Crawford, les yeux brillants.
Je suis souvent retourné visiter les Rickman, et ce sous n'importe quel prétexte, mais je voulais revoir Beth... Quelque chose m'a intrigué pourtant... Elle était très agréable avec moi, mais semblait distante... J'ai d'abord cru qu'elle était promise à un autre et qu'elle ne voulait pas me faire nourrir de faux-espoirs en se montrant plus charmante qu'il ne l'aurait fallu, mais personne n'a parlé d'un prétendant... J'ai alors décidé de lui avouer mes sentiments pour mettre un terme à mes incertitudes. Contre toute attente, lorsque j'ai commencé à lui parler de ce que je ressentais pour elle, elle m'a arrêté et m'a remercié avant de me dire qu'elle ne pouvait pas accepter ma demande, même si elle éprouvait des sentiments pour moi. Je l'ai évidemment supplié de me donner la raison d'un tel refus puisque mes sentiments étaient partagés... Elle a lutté un long moment avant de finalement céder et me demander de l'attendre quelques instants... Lorsqu'elle est revenue, elle tenait dans ses bras le plus beau petit garçon que j'ai jamais vu..., expliqua Mr. Crawford avec émotion.
- Andrew..., murmura Margaret en souriant.
- Oui... Andrew... Elle m'a alors raconté toute l'histoire... »
Margaret resta silencieuse, attendant la suite. Elle-même ne connaissait pas la véritable histoire de Beth. Elle savait seulement qu'elle s'était laissée séduire par un homme qui l'avait abandonnée après avoir obtenu ce qu'il voulait, plongeant la jeune fille dans la disgrâce. Elle ignorait que cet homme en question était Willoughby. Seuls les Brandon, Elinor et Mrs. Dashwood le savaient et n'avaient rien dit à la jeune fille, la jugeant trop jeune à l'époque des faits. Beth n'ayant guère l'envie de relater ce triste chapitre de sa vie, Margaret n'en avait jamais rien su et n'en saurait jamais rien.
« Elle a ajouté que c'était pour cette raison qu'elle devait aller à l'encontre de ses sentiments, préférant ne pas me mêler à son passé douloureux qui continuait de la poursuivre, la rendant recluse... Mais je ne suis pas mieux ! Je lui ai raconté mon ancienne vie dissolue, mon propre passé, celui-là même qui vous avais tant choqué, à raison... Elle a été abusée, mais elle était sincère et si jeune ! Moi, j'étais mûr et frivole, ne songeant qu'à moi ! Qui mérite le plus une vie meilleure que celle qu'il a si ce n'est Beth ? Mais je veux m'amender... Je ne la mérite pas, même si j'ai bien changé... Mais je l'aime..., continua Mr. Crawford.
- Le lui avez-vous dit ? demanda Margaret.
- Oui... J'ai pris le petit Andrew dans mes bras et j'ai ressenti un tel bouleversement ! Je lui ai juré que si cet enfant représentait un obstacle à son bonheur, à son espoir de se voir aimer, il représentait tout ce que je souhaitais. Une famille... Je lui ai promis que je l'aimerai et prendrai soin de lui comme de mon propre fils... et que je l'aimerai et ne la ferai jamais souffrir si elle voulait de moi...
- Qu'a-t-elle répondu ? »
Un sourire éclaira le visage de Mr. Crawford.
« Elle a dit oui... »
Margaret eut un petit rire joyeux.
« C'est plus qu'elle ne l'aurait espéré ! » dit-elle avec émotion.
Mr. Crawford lui baisa la main, touché par la réaction de Margaret.
« J'ai demandé sa main aux Rickman. Ils ont été surpris, mais très heureux pour Beth. Ils n'y voient aucune objection, mais tout repose entre les mains du Colonel Brandon... » dit-il.
Margaret hocha la tête.
« Souhaitez-vous que je parle de vous à mon beau-frère ?
- Pas tout de suite. Beth va lui écrire pour savoir si elle peut lui rendre visite à Delaford et lui annoncer la nouvelle. Si vous voulez faire quelque chose pour nous, dites juste au Colonel que j'ai changé et que je suis on ne peut plus sincère dans mes intentions envers Miss Williams. J'irai ensuite faire ma demande auprès du Colonel. Nous nous sommes vus obligés de procéder ainsi car je ne suis pas intime avec les Brandon pour être invités chez eux régulièrement et leur prouver mon attachement à Beth... »
Margaret se leva et serra les mains de Mr. Crawford dans les siennes, les larmes aux yeux.
« Je suis si heureuse pour vous deux !
- Merci... Merci beaucoup, Miss Dashwood ! Pensez-vous que nous avons une chance d'être ensemble, Beth et moi ?
- J'en suis persuadée ! Et quand bien même, battez-vous ! Lorsque deux personnes s'aiment en se souciant du regard des autres, elles sont malheureuses, alors... aimez-vous pour vous et personne d'autres ! »
M. Thornton rebroussa chemin, la mâchoire serrée et le cœur brisé par ce qu'il venait de voir. Il allait se rendre à Darcy House pour parler à Margaret, mais ce qu'il avait vu à travers la fenêtre l'avait arrêté net. Margaret et Mr. Crawford l'un en face de l'autre, le regard radieux, main dans la main... Il n'avait pu le supporter. Il aurait douté de ce qu'il avait vu s'il n'avait pas déjà vu Margaret avec ce gentleman.
La veille il les avait aperçu alors qu'il tentait de se frayer un chemin à travers la foule dans le hall du Royal Theatre de Londres. Il avait été surpris et désappointé, encore dans l'espoir de parler à Margaret après ce qu'il avait vécu durant la représentation de la Vita Nuova. Il aurait aimé la voir, lui parler, lui demander s'il avait bien compris le regard qu'ils s'étaient échangés... Lorsqu'il l'avait vu quitter l'Opéra, il s'était senti vide, impuissant, l'angoisse d'avoir mal interprété leur échange de regards prenant le pas sur l'espoir. Il était à présent sûr qu'il s'était cruellement trompé...
« Elle s'est bien joué de moi, finalement... » songea-t-il amèrement.
Mais davantage que l'amertume, c'était la douleur qui dominait dans le cœur de Nicholas Thornton. Pourtant, il y avait cru jusqu'au bout. Il n'avait cessé d'y croire même lorsque Margaret avait refusé sa demande en mariage. Il était même allé acheter une bague de fiançailles, décidé à revenir à la charge auprès de Margaret avec des arguments plus convaincants pour l'assurer que rien ni personne ne lui ferait avoir honte d'elle.
Il se sentait humilié à présent. Il soupira en songeant que sa tante allait lui présenter de nombreuses jeunes filles bien nées pour qu'il en prenne une pour femme. Mais comment pourrait-il s'intéresser à ne serait-ce qu'une seule de ces dames alors que toutes ses pensées étaient concentrées vers le visage souriant de Margaret Dashwood ?
Marianne se sentit réveillée par des caresses sur son ventre. Les yeux toujours clos, elle se mit à sourire. Elle ignorait depuis combien de temps Brandon était sorti du sommeil, mais connaissant l'impatience qu'avait été la sienne lorsqu'il espérait sentir le bébé bouger, à présent qu'il l'avait senti une première fois, il n'allait certainement pas en rester là ! Elle se retourna lentement pour faire face au visage radieux de Brandon.
« Bonjour..., murmura-t-il. Je t'ai réveillé... » ajouta-t-il l'air penaud.
Marianne secoua la tête en souriant.
« Non... Un réveil pareil ne se refuse pas... »
Brandon lui rendit son sourire et se pencha pour l'embrasser.
« Tu as passé une bonne nuit ?
- Oui... »
Elle poussa une exclamation et se mit à rire.
« Qu'y a-t-il ? » demanda Brandon.
Marianne lui prit la main et la posa sur son ventre.
« Il semblerait que quelqu'un d'autre ait été tiré du sommeil ! » répondit-elle d'un air amusé.
Brandon caressa le ventre rebondi, les yeux emplis de tendresse, couvé du regard par Marianne.
« Alors... que faisons-nous aujourd'hui ? demanda-t-elle. Nous n'allons tout de même pas rester au lit toute la journée ? J'aurais bien le temps lorsque nous rentrerons à Delaford..., ajouta-t-elle en soupirant, songeant à son confinement.
- Voilà qui est intéressant..., répondit Brandon avec malice en jouant avec les boucles auburn de Marianne. Cela veut dire que je t'aurais rien que pour moi... »
Marianne poussa une exclamation et se redressa sur le lit.
« Je suis toujours là pour toi ! C'est toi qui me laisse seule pour aller aider tout le Dorsetshire ! » fit-elle remarquer d'un air boudeur.
Brandon éclata de rire.
« Tout le Dorsetshire ? Ne crois-tu pas que tu exagères un peu ?
- N'essayez pas de détourner la conversation sur ma tendance à l'exagération, Colonel Brandon ! Cela ne marche plus ! » répliqua Marianne en posant son index sur le front de Brandon.
Ce dernier continua à rire, puis il la pris dans ses bras et lui embrassa l'épaule avant de la faire s'étendre sur le lit. Il était penché au-dessus d'elle, ses mains posées sur le lit, de chaque côté de ses épaules.
« Si je m'éloigne quelques fois c'est pour me protéger de tes charmes..., susurra-t-il. Mon cœur n'y résisterai pas ! »
Marianne eut un rire moqueur.
« Ce n'est pas comme s'il t'était interdit de m'aimer..., répliqua-t-elle ironiquement.
- Non... Mais c'est ce qui me permets de me rendre davantage compte de la chance incroyable que j'ai ! » répondit Brandon avant de se pencher davantage pour lui embrasser la naissance de la gorge.
Marianne fronça le nez et secoua la tête.
« Comme toujours, tu as gagné à force de compliments ! Arriverais-je un jour à te battre à ce jeu-là ?
- Mais je ne joue pas ! Je suis on ne peut plus sincère ! » répliqua Brandon d'un air rieur.
Marianne le regarda, un sourire empli de tendresse dessiné sur son visage, donnant davantage de poids à la sincérité de Brandon. Elle était belle et rayonnante, ses cheveux éparpillés autour de sa tête, cherchant à gagner ses épaules si pâles. Sa poitrine s'était développée à cause de sa grossesse et ses formes étaient encore plus marquées, sa chemise de nuit en satin les mettant en valeur de par sa transparence. Elle avait le teint rosé et ses yeux pétillaient, les cernes qu'elle arborait quelques jours avant s'étant estompées.
« Tu es sublime... » souffla-t-il en se penchant à nouveau vers elle.
Elle leva un doigt et le posa sur ses lèvres, l'air amusé.
« Pas encore... Notre enfant se manifeste à nouveau... Et je veux me sentir seule au moment où tu m'embrasseras... »
Brandon rit et posa sa tête contre le ventre de Marianne, ressentant les coups portés par le bébé.
Deux heures plus tard, ils se promenaient main dans la main dans les environs de Falmouth, observant les collines et les vallées verdoyantes, les falaises sur lesquelles la mer déchaînée venait se fracasser. Ils avaient décidé d'aller voir le château de Pendennis, construit par Henri VIII en 1539 dans le but de se protéger des invasions françaises et espagnoles chargées de rétablir la religion du pays à la demande du pape. En effet, Henri VIII avait changé la religion d'Angleterre, qui était devenu l'Eglise d'Angleterre, origine de l'anglicanisme, afin de pouvoir divorcer de Catherine d'Aragon dans le but d'épouser Anne Boleyn. Marianne avait toujours été révoltée par le traitement infligé à Catherine d'Aragon.
« Tout ça parce qu'elle ne pouvait pas donner d'héritier ! Pauvre femme... Morte seule et humiliée ! s'exclama-t-elle en parcourant du regard la tour ronde du château.
- Oui, c'est abominable, mais malheureusement, d'autres subirent le même sort qu'elle par la suite..., fit remarquer Brandon.
- Le pouvoir... L'argent et le pouvoir ! Voilà ce qui domine les rois ! Les sentiments, l'amour, l'honneur... cela n'a pas d'importance à leurs yeux ?
- Tous n'étaient pas comme ça... Mais il est vrai qu'Henri VIII était particulièrement odieux... »
Après un court silence, Marianne se tourna vers Brandon, l'air grave.
« Penses-tu que cela soit dû à la fonction de roi ? Il devait pourtant les aimer, elle et Anne Boleyn au début...
- Je ne saurais le dire. Il est vrai que le pouvoir et la peur de ne pas réussir à accomplir ce que tout le monde vous demande peut modifier le plus sage des esprits humains...
- Mais la véritable sagesse serait de refuser un tel pouvoir au final, ne crois-tu pas ? »
Brandon lui sourit.
« Oui, mais malheureusement ce n'est pas si facile...
- Je n'ai jamais dit que ça l'était. » répondit Marianne.
Ils gardèrent le silence un moment lorsque Marianne reprit la parole.
« Je ne peux m'empêcher de me trouver quelques similitudes avec Anne Boleyn... »
Brandon la regarda, surpris.
« Il faut que tu m'expliques... J'espère que je n'ai rien de semblable à Henri VIII ! » dit-il d'un air amusé.
Marianne éclata de rire.
« Oh non ! C'est en cela que je connais ma chance. Anne Boleyn est décrite comme ayant été une femme spontanée, vivace et insoumise... C'est ce qui aurait séduit le roi, mais après, ces qualités-là même qui faisaient son charme ont causé sa perte... sans parler du fait qu'elle ne pouvait pas donner d'héritier... J'ai ces mêmes traits de caractère et...
- Tu n'es pas insoumise, la coupa doucement Brandon.
- Non... Mais ce qui fait mon charme à tes yeux, me décrédibilise aux yeux du monde, j'en ai eu la preuve à Londres... J'ai de la chance de ne pas être reine ! » soupira-t-elle.
Brandon arrêta de marcher et éclata franchement de rire.
« En effet !
- Un autre que toi aurait sans doute réagi avec beaucoup moins de douceur et de patience ! continua Marianne en s'arrêtant à son tour. Si j'avais été née quelques siècles plus tôt, je me serais attirée bien plus de problèmes... »
Brandon redevint sérieux et posa ses mains sur les épaules de Marianne.
« Ce qui s'est passé à Londres est réglé, et tu es suffisamment forte et bien entourée pour que la Saison prochaine se passe bien mieux. Quand à ma réaction envers toi... c'est mon rôle d'époux. Je t'ai épousé pour tes grandes qualités et tes petits défauts et je serais un lâche si je te méprisais pour ces traits de caractère. A l'inverse d'Henri VIII, je ne suis pas roi, je n'ai aucune pression sur mes épaules, et je suis éperdument amoureux de la femme que j'ai épousé, et ce malgré les difficultés que nous traversons et que nous traverserons encore... »
Marianne lui sourit et se blottit contre lui.
« Je le sais... Je suis sûre que si tu avais été roi, tu n'aurais pas agi comme Henri VIII... »
Brandon lui caressa les cheveux.
« Il ne faut jurer de rien ! Je pense que ce que les rois vivent peut leur faire perdre facilement leurs principes au profit de ce que les autres les pressent de devenir... Mais j'aime à croire que je serais resté tel que tu me vois aujourd'hui. » ajouta-t-il devant l'air de son épouse.
Celle-ci lui sourit et reposa sa tête contre la poitrine de Brandon.
« Jusqu'à ce que je me fasse assassiner par mes ennemis à cause de ma gentillesse... » continua ce dernier.
La remarque de Brandon eut l'effet escompté : le rire de Marianne s'éleva dans l'air.
De son côté, Margaret était en proie à une vive agitation. Elle n'avait aucune nouvelle de Mr. Thornton et commençait à croire que l'espoir qu'elle avait perçu n'était qu'illusion. Elle confia ses inquiétudes à Barbara dans une de ses lettres, où elle lui expliqua tous les événements qui s'étaient déroulés depuis sa dernière lettre, omettant seulement les mésaventures de Marianne. Elle espérait que l'état de santé de son amie s'était amélioré et se sentait coupable de ne pas être auprès d'elle, songeant qu'elle devait se sentir bien seule, recluse dans sa chambre à lire et à se reposer.
Margaret était de sortie très souvent, en compagnie des dames Darcy et Bingley la journée, tandis que dans la soirée venaient s'ajouter leurs époux. Une autre dame fut également incluse à leur sortie. Miss Caroline Bingley, sœur de Mr. Bingley. Il ne fallut guère plus d'une minute à Margaret pour la juger antipathique et hypocrite. Lorsqu'elle lui fut présentée, elle put remarquer la moue de dédain qu'affichait la jeune femme et le sourire crispé qu'elle arborait en compagnie des Darcy.
Sans que personne ne lui en eut soufflé mot, il ne fut pas difficile pour Margaret de deviner que Miss Bingley aurait bien aimé se trouver à la place de Mrs. Darcy, et que sa courtoisie à son égard semblait lui coûter. Mrs. Darcy avait l'air plus pétillant que jamais, affichant elle aussi beaucoup de politesse à l'égard de Miss Bingley, mais sans sa chaleur coutumière, même si elle semblait plus sincère que Miss Bingley dans son désir de bien jouer les apparences.
Le premier soir que Miss Bingley passa en leur compagnie, les discussions furent essentiellement lancées par Mrs. Darcy et Mrs. Bingley, qui espérait voir sa belle-sœur se tenir de façon courtoise. Elle craignait une impolitesse de sa part envers Margaret, car le regard qu'elle lui lançait de temps à autre était curieux, comme si elle cherchait à savoir de quel rang social elle pouvait être. Cette attention mal placée amusait la jeune fille. A sa grande surprise, elle commençait à changer et à ne plus être affectée par le regard accusateur ou réprobateur des autres. Peut-être était-ce le fait de côtoyer Mrs. Darcy, mais elle était d'humeur espiègle et cela ajouté à son impétuosité et ses idées très libres sur les droits et les devoirs d'une jeune fille l'auraient rendu infréquentable si elle n'avait pas eu cette éducation, ce charme et cette capacité à tenir des conversations agréables avec autrui pour peu que le sujet l'intéresse.
« Vous n'aviez pu venir dès le début de la Saison, Miss Bingley. Miss Dashwood y a fait son entrée dans le monde avec succès, tout comme sa sœur, Mrs. Brandon, lança Mrs. Darcy.
- Vraiment ? J'en suis ravie pour vous, Miss Dashwood... Cette cérémonie est impressionnante pour les jeunes Débutantes. J'imagine que vous n'avez pas l'habitude de ces mondanités, vous qui venez du Devonshire ?
- Non, en effet. Mais j'apprends un peu plus chaque jour, répondit Margaret avec un sourire timide.
- C'est alors heureux que vous soyez en compagnie de Mrs. Darcy pour votre apprentissage. Elle sait mieux que personne ce que cela peut représenter lorsqu'on ne vient pas d'un milieu aisé... »
Voyant l'air choqué de Mrs. Bingley et le regard moqueur qu'affichait Mrs. Darcy, Margaret intervint :
« Détrompez-vous, Miss Bingley, j'ai été élevée dans le domaine familial, Norland Park, dans le Sussex. Une fort belle demeure, spacieuse, riche et plus que confortable... Mais comme vous devez le savoir, la loi de l'entail nous a forcé, ma mère, mes sœurs et moi, à quitter notre position aisée à la mort de mon père. Nous avons eu la chance d'être hébergées par notre cousin, Sir John Middleton, un homme qui possède beaucoup de biens. Nous vivons dans un cottage sur ses terres, ma mère et moi, mais nous avons une société très agréable et de très bonnes relations... Votre père a fait fortune dans le commerce, me semble-t-il ? »
Miss Bingley se raidit brusquement, pâle et le regard furieux, tandis que Mrs. Darcy se raclait la gorge pour étouffer un rire.
« En effet... mais cela n'a guère d'importance..., répondit-elle, les lèvres pincées.
- Vous avez raison ! Les origines sociales importent peu, aussi ne nous arrêtons pas sur ce critère pour juger les personnes que nous rencontrons, qu'en dites-vous ? » continua Margaret d'un air candide.
Miss Bingley se sentit très mal à l'aise et hochant maladroitement la tête en signe d'acquiescement, elle demanda à Mrs. Bingley s'ils pouvaient rentrer car elle se sentait fatiguée. Cette excuse ne trompa personne et Mrs. Darcy échangea un regard rieur avec Margaret, tandis que Mrs. Bingley accorda la requête exprimée par sa belle-sœur avec un grand sourire. En effet, les Bingley avaient leur demeure à Londres et n'étaient restés chez les Darcy que le temps pour Miss Bingley de venir les rejoindre, désireux de ne pas imposer aux Darcy ses remarques perfides. Lorsqu'ils se furent séparés, Mrs. Darcy éclata de rire et prit les mains de Margaret dans les siennes.
« Margaret ! Vous êtes merveilleuse ! s'exclama-t-elle. Votre répartie était parfaite ! Ne trouvez-vous pas, Georgiana ?
- Absolument ! J'espère que cela dissuadera Miss Bingley de continuer à lancer ses remarques si désobligeantes...
- N'ai-je pas été trop impolie ? demanda Margaret, l'air gêné.
- Elle l'a été, mais vous êtes restée correcte... Lorsque Lady Firth entendra parler de cela, elle va vous apprécier encore plus, c'est certain ! »
Marianne et Brandon descendirent prudemment les collines, main dans la main. Brandon portait un panier rempli de victuailles de sa main libre tandis que Marianne resserrait les pans de son étole sur ses épaules. Le temps était idéal pour un pique-nique en bord de mer. Le vent était doux, les rayons du soleil perçaient derrière les nuages et réussissaient à réchauffer les quelques promeneurs qui profitaient de ce beau début de mois de mars pour faire quelques pas près des falaises. Brandon avait préféré opter pour un chemin plus long, mais plus praticable pour Marianne.
Lorsqu'ils atteignirent la plage, il posa à terre le panier de pique-nique et en sortit une couverture qu'il étendit sur le sable. Soudain, Marianne éclata de rire. Brandon releva la tête, un sourire surpris tandis que son regard interrogeait Marianne.
« Que se passe-t-il ? J'ai mis la couverture dans le mauvais sens ?
- Non, non ! C'est juste que je me souvenais de la fois où nous avions descendu une colline escarpée pour aller au lac et... »
Une autre éclat de rire l'empêcha de continuer son histoire, mais Brandon connaissait la suite et la rejoint dans son hilarité.
« Quelle chute mémorable !
- Mon Dieu, oui ! soupira Marianne en souriant tandis que Brandon l'aidait à s'asseoir sur la couverture. C'était une époque si merveilleuse...
- Notre deuxième jour en tant que couple marié... Notre premier pique-nique juste toi et moi..., répondit Brandon en la rejoignant.
- Par contre, je doute fort que l'issue de ce présent pique-nique soit le même que le précédent ! » rit Marianne en songeant à leur acte d'amour dans la nature.
Brandon éclata de rire.
« C'est peu probable en effet !
- Mais je suis heureuse que nous ayons fait cela là-bas, alors que nous étions encore juste toi et moi... Lorsque le bébé viendra, ce sera différent...
- Différent... Oui, nous aurons un autre rôle à jouer auprès de notre enfant, mais... ça ne changera pas le regard que j'ai sur toi, si c'est ce qui t'inquiètes... Tu seras la mère de notre enfant, mais tu resteras mon épouse, ajouta Brandon en entrelaçant ses doigts avec ceux de Marianne.
- Je le sais... Et il en va de même de mon côté, mais... Mais j'ai peur que mon rôle de mère m'empêche de vivre mon rôle auprès de toi de manière aussi intense qu'aujourd'hui..., expliqua Marianne. Je viens de m'en rendre compte à l'instant. Je n'avais pas cette crainte avant aujourd'hui ! Mais le fait de reparler de ce pique-nique, et le souvenir que j'ai de nos moments passés ici, rien que tous les deux... J'ai peur de ne plus revivre ça...
- Je comprends... mais sincèrement... crois-tu vraiment que je ne ferais rien pour que nous revivions nos moments où nous sommes juste rien que nous deux ? C'est mal me connaître ! » rit Brandon d'un air malicieux.
Marianne sourit franchement, le regard rayonnant.
« C'est vrai ! Excuse-moi de m'inquiéter de ça alors que nous sommes loin de tout... Ces derniers temps, je m'inquiète beaucoup plus que d'ordinaire sur notre avenir... Elinor m'avait dit que c'était une des choses qui l'avait frappé depuis le début de sa grossesse... Sans parler de toutes les émotions contradictoires que je ressens parfois ! »
Elle poussa un soupir avant de faire un petit sourire à Brandon, qui la regardait, à l'écoute, sans chercher à l'interrompre pour la rassurer. Il savait qu'elle ressentait un besoin de parler de leur avenir, des bouleversements que la grossesse avait sur elle. Il est vrai qu'elle ne s'était jamais vraiment inquiétée au sujet de leur avenir en tant que parents, elle avait été radieuse et enthousiaste à l'idée de tout ce qu'ils feraient avec leur enfant.
A présent il se rendait compte que sous son calme apparent, sa jeune épouse ressentait beaucoup d'appréhension. Et il ne savait que dire, lui aussi étant sujet à certaines angoisses, notamment au sujet du déroulement de l'accouchement et de son issue pour elle et le bébé. Mais il ne pouvait pas parler de cela avec Marianne sous peine de l'inquiéter davantage.
« Je ne sais pas ce que nous réserve notre avenir en tant que parents... mais je peux déjà te promettre que notre avenir en tant que couple sera des plus amoureux. » dit-il finalement, l'air sincère.
Marianne le regarda avec tendresse et se blottit contre lui. Le soleil chauffait leurs corps tandis que le bruit des vagues les berçait. Marianne aurait pu s'endormir, mais les manifestations de son ventre affamé eurent raison d'elle, faisant éclater de rire Brandon.
« Je crois qu'il vaut mieux commencer à manger ! »
Ils firent honneur au délicieux repas concocté par Jessica et restèrent l'un contre l'autre à observer les vagues de la mer rouler vers eux. Marianne gravait dans son esprit chaque chose qui s'offrait à sa vue, son ouïe ou son odorat. L'air iodé de la mer, le chant des mouettes, le bruit des vagues, les cris lointains d'enfants accompagnés de leurs parents ou de leur nourrice... Puis le parfum de Brandon, sa respiration, ses mains qui s'égaraient tantôt sur son ventre, tantôt sur sa nuque... Elle se sentait apaisée et heureuse.
Ils rentrèrent lentement vers leur cottage lorsque le vent se fit plus frais. Sur le chemin, Marianne demanda dans un soupir quand ils rentreraient à Delaford.
« Eh bien... tu vas entamer ton cinquième mois de grossesse dans peu de temps et ce ne serait pas prudent de voyager au-delà... Je pensais que nous pouvions rentrer dans une petite semaine ? »
Marianne hocha la tête, l'air satisfait.
« Très bien. C'est une décision raisonnable ! Et qu'allons-nous faire durant ce temps qu'il nous reste ?
- Je pensais que nous pourrions continuer nos marches, nos pique-nique, découvrir un peu plus ce lieu, toi et moi... Profiter de notre solitude avant de retrouver nos proches...
- Ce programme me plaît... » sourit Marianne.
Ils passèrent les jours suivants à parcourir les ports des environs, flânant près des jetées. Marianne trempait ses pieds dans la mer dès qu'ils la longeaient, se sentant revigorée par cet air marin si vivifiant. Ils visitèrent également les ruelles étroites et pavées, dégustèrent de délicieux repas et passèrent quelques soirées et quelques aurores à guetter le coucher et le lever de soleil sur la plage. Parfois ils ne parlaient pas, restaient silencieux, main dans la main, simplement heureux d'être l'un près de l'autre sans que les mots soient une obligation entre eux.
Brandon avait craint de rencontrer certaines de leurs connaissances, le Dorsetshire n'étant guère loin des Cornouailles. Il voulait réellement partager ces moments avec Marianne sans personne pour les reconnaître et briser cette intimité, cette tranquillité qu'ils ressentaient à nouveau après des semaines houleuses à Londres.
Un jour cependant, alors qu'ils se promenaient non loin de Trevena, Marianne ayant voulu y retourner, il crut reconnaître Mr. et Mrs. Cox. Marianne le vit froncer les sourcils et regarda dans la direction qu'il fixait. Elle poussa une exclamation et reporta son attention vers son mari.
« Nous aurons été seuls cinq jours. Il y a une fin à tout... » dit-elle en souriant d'un air vaincu.
Brandon la regarda en haussant un sourcil, l'air malicieux.
« Qui a parlé de fin ? »
Prenant le bras de Marianne, il l'entraîna dans une boutique qui les cacherait des regards des Cox. Lorsqu'ils furent à l'intérieur, Marianne le regarda, hilare.
« Mais... vous frôlez l'impolitesse, Colonel Brandon ! murmura-t-elle en riant.
- Je nous garde encore quelques instants seuls au monde, ma douce... Si impolitesse il y a pour un tel motif, alors je l'assume pleinement ! répliqua-t-il en souriant.
- Oh non ! rit Marianne d'une voix étouffée en montrant d'un signe de tête les Cox qui s'apprêtaient à entrer.
- Suis-moi... »
Secouée de rires silencieux, Marianne suivit Brandon qui l'entraînait dans un dédale de rangées pleines de rubans, chapeaux et autres couvres-chef. Les Cox venaient d'entrer dans la boutique et inspectaient les rangées qui s'offraient à eux. Marianne et Brandon firent le tour de la boutique, les contournant discrètement, jusqu'à ce qu'ils puissent sortir et s'éloigner rapidement. Lorsqu'ils furent assez loin, ils éclatèrent de rire.
« Je n'en reviens pas de ce que tu viens de faire, Christopher ! s'exclama Marianne entre deux rires.
- Moi non plus ! » répondit Brandon avec un rire doublé de stupéfaction.
Marianne s'arrêta de marcher et le regarda, les yeux pétillants.
- S'il n'y avait pas autant de monde autour de nous, je t'embrasserais... Je crois que je t'aime encore plus lorsque tu es aussi spontané... » murmura-t-elle sérieusement.
Ils n'attendirent pas une minute de plus pour prendre la direction de leur cottage, Brandon ne souhaitant pas priver son épouse des marques d'affection qu'elle voulait lui donner.
Margaret ajusta son décolleté et se mira une dernière fois dans le miroir. Une belle robe de couleur myosotis mettait en valeur sa taille fine et longue. Elle commençait à se rendre compte qu'elle avait pris quelques centimètres et que sa taille s'était affinée, lui donnant une allure distinguée. Elle regrettait cependant de ne pas davantage remplir son décolleté, enviant celui de ses sœurs. Elle était consciente qu'un beau décolleté était un atout de séduction. Il n'y avait qu'à voir les regards discrets, furtifs que lançaient certains gentlemen sur la poitrine de Marianne.
Elle commençait d'ailleurs à envisager l'hypothèse que le confinement de la femme lors de sa grossesse avait une autre raison que la bienséance et s'apparentait davantage à une aide pour les époux, visant à les faire jouir seuls de l'évolution du corps de leurs épouses sans qu'un autre homme n'en profite, attisant leur jalousie ou le trouble de leurs femmes. Margaret sourit à cette idée, essayant de la garder en mémoire pour pouvoir la restituer à Barbara dans une prochaine lettre.
Elle songea soudain avec tendresse que Mr. Thornton n'avait jamais eu de tels regards sur les décolletés de ses sœurs ou le sien... du moins en sa présence.
« Pourquoi ne m'écrit-il pas ? » murmura-t-elle soudain avec colère.
Cela faisait quatre jours. Quatre longs jours qu'elle n'avait eu aucun signe de lui. Elle était pourtant sortie à diverses soirées susceptibles de le compter dans la liste des invités, mais il n'en avait rien été. Elle confia son désarroi à Lady Firth lors de la soirée. Cette dernière ayant lu en elle comme dans un livre ouvert, elle avait immédiatement compris la raison du manque d'entrain de la jeune fille.
« Je crois savoir ce qui vous préoccupe, Miss Dashwood... Vous pensez à Mr. Thornton, n'est-ce pas ?
- En effet... Son absence m'inquiète... Je pensais avoir de ses nouvelles et je n'ai rien reçu...
- Nous en aurons sous peu. J'ai appris que Lady Hamilton, une amie de la tante de Mr. Thornton, était invitée. Elle nous en dira plus... Qu'y a-t-il, Margaret ? Vous êtes pâle tout à coup ! »
Margaret s'était souvenue de la manière avec laquelle Lady Hamilton avait parlé d'elle lors d'un salon, expliquant qu'elle ferait honte à Mr. Thornton s'il l'épousait. Elle craint soudain de se trouver face à face avec cette dame.
« Ce n'est rien... Mais je vous en prie, ne lui posez pas la question devant moi ! Elle va se faire des idées...
- Des idées qui ne seraient pas absurdes, soit dit en passant... »
Margaret rougit.
« Oui... Mais elle voit notre union possible d'un mauvais œil... Je l'ai entendu le dire et je ne souhaite pas... »
Lady Firth lui posa une main compatissante sur l'épaule.
« Je comprends. Ne vous en faites pas, je serais discrète. »
Margaret la remercia et alla rejoindre les Darcy, faisant mine de s'intéresser à leur discussion avec les Hathaway. Elle ne cessait de jeter des coups d'œil vers Lady Firth qui était à présent auprès de Lady Hamilton et engageait la conversation. Margaret eut le cœur serré, scrutant le regard de Lady Hamilton sans pour autant oser s' y attarder sous peine d'être démasquée dans ses sentiments. Dire qu'elle avait dit à Mr. Crawford que lui et Beth devaient s'aimer sans se soucier du regard des autres !
« Pourquoi est-ce toujours si compliqué d'appliquer soi-même les conseils que nous savons être bons pour les autres ? » se demanda-t-elle amèrement.
Georgiana la tira de ses pensées en lui montrant discrètement un couple qui venait d'arriver. Margaret se raidit instinctivement en voyant les Dashwood. Fanny avait l'air encore plus de mauvaise humeur que d'ordinaire tandis que John semblait penaud. Margaret leur tourna le dos, peu désireuse de les saluer, encore fâchée par les propos que sa belle-sœur avait tenu sur Marianne.
« J'aperçois également les Knightley ! » dit Georgiana avec un ton plus enthousiaste.
Margaret regarda dans la direction qu'elle lui indiquait et fut heureuse de croiser le regard joyeux de Mrs. Knightley, qui s'empressa de venir vers elles pour les saluer. Elle se renseigna également sur Brandon et Marianne.
« Avez-vous de leurs nouvelles ?
- Non, mais j'ose croire que c'est bon signe... Ils avaient vraiment besoin de partir, répondit Margaret en souriant.
- En effet... Je ne peux que me réjouir pour eux après avoir été témoin de leurs difficultés... Dans l'état où était votre sœur, partir au calme était la meilleure solution. » approuva Mrs. Knightley.
Mr. Knightley hocha la tête en signe d'acquiescement et regarda les Dashwood qui saluaient certaines de leurs connaissances.
« Votre demi-frère et votre belle-sœur n'ont pas l'air tranquilles... » fit-il observer.
Margaret regarda dans leur direction et fit la moue.
« Ils n'ont jamais eu l'air très à l'aise en ma présence ou en celle de ma mère et de mes sœurs... De toute manière, je n'ai aucune envie de leur parler. Fanny a été odieuse avec Marianne, et John est trop hypocrite.
- Je vous comprends, la rassura Mrs. Knightley. Je n'aimerais pas leur parler moi non plus ! »
Margaret ignorait l'échange qu'il y avait eu entre Brandon et les Dashwood, mais ces derniers ne le savaient pas et la croyait informée de la disgrâce dans laquelle Mr. Dashwood les avait plongé, aussi évitaient-ils soigneusement son regard pour ne pas y lire la jubilation qu'ils prêtaient à Margaret. Si la jeune fille avait été mise dans la confidence, son état d'esprit serait néanmoins resté le même et elle aurait continué à les ignorer.
« Bonsoir Lady Firth ! salua joyeusement Mrs. Knightley.
- Bonsoir Mrs. Knightley ! Heureuse de vous revoir vous et votre époux. Puis-je vous emprunter Miss Dashwood quelques instants ?
- Bien sûr... »
Le cœur battant, Margaret suivit Lady Firth qui affichait un grand sourire et un air enjoué tout en lui chuchotant :
« Faites comme si nous parlions de choses et d'autres sans intérêt... »
Obéissante, Margaret se mit à sourire et à hocher la tête, interloquée.
« C'est pour dissuader Lady Hamilton de faire le lien entre la discussion que nous avons eu et vous-même...
- Elle se doute de quelque chose ?
- Eh bien... ce qu'elle m'a révélé montre qu'elle n'est pas mécontente que Mr. Thornton se soit éloigné...
- Comment ça ? demanda Margaret en oubliant toute forme de désinvolture.
- Restez calme, elle nous observe... »
Margaret se força à sourire, mais ses lèvres tremblaient.
« D'après elle, Mr. Thornton aurait déclaré n'avoir plus aucune raison de rester à Londres, tout ce à quoi il avait pu prendre plaisir s'étant dissipé...
- Ce sont ses mots exacts ? demanda Margaret d'une voix tremblante.
- Oui... d'après Lady Hamilton...
- Je ne peux pas le croire... Je pensais que... qu'il avait compris... que nous nous étions compris ce soir-là..., murmura-t-elle sans réussir à cacher son désespoir.
- Il reviendra Margaret, vous devez garder espoir ! Lady Hamilton a pu me raconter ce qu'elle voulait... Je suis sûre que ce jeune homme ne vous a pas oublié...
- Mais si c'est le cas... il faudra bien que je l'oublie moi aussi..., répliqua tristement Margaret.
- Ce ne sera peut-être pas nécessaire...
- Si ! N'avez-vous pas vous-même été obligée de renoncer à votre premier amour ? Je ne suis pas égoïste au point de croire que mon amour est plus fort que tous ceux qui ont existé avant moi... Mon beau-frère, ma sœur, vous... ! Vous m'avez fait comprendre que l'amour peut survenir plus d'une fois, même si la première fois semble être celle qu'on attendait depuis toujours parce que c'est nouveau et puissant... Je ne suis plus une enfant, je saurais surmonter le chagrin que j'éprouve en ce moment, comme vous l'avez fait, comme mon beau-frère et ma sœur l'ont fait, comme des millions d'autres gens l'ont fait. »
Margaret parlait à voix basse, mais avec animation, ses joues se colorant sous l'effet de l'émotion qui l'envahissait. Étrangement, elle se sentait forte au-delà de la peine qu'elle ressentait, se sentant grandie par cette nouvelle résignation qui lui prouvait combien elle avait mûri. Continuer d'avancer... Ses mots résonnaient dans son esprit comme une litanie, une aide suffisamment puissante pour lui permettre de reprendre son chemin malgré la douleur qu'elle ressentait. Elle avait déjà vécu cela avec la mort de son père, et même si parfois la peine était là, tapie en elle, s'exprimant les jours les plus pénibles, elle continuait d'avancer...
Elle se trouvait dans un salon rempli de gens de la haute-société. Elle n'avait aucune envie de s'effondrer devant eux et de leur montrer sa peine. Elle était forte, combative et déterminée à se faire respecter et à prouver qu'un chagrin d'amour n'allait pas l'empêcher de vivre sa vie. S'obligeant à croire en cette détermination nouvelle, elle inspira longuement pour se donner du courage et regarda Lady Firth, qui l'observait avec attention.
« Merci pour votre aide, Lady Firth. N'en parlons plus désormais...
- Vous êtes courageuse, Margaret... A votre âge, je n'étais pas aussi généreuse, aussi forte... Insolente et rebelle, oui... Mais vous... Je vous souhaite de trouver l'homme qui méritera votre amour... Celui-là ne vous laissera jamais lui échapper, je le sais...
- Merci Lady Firth... » murmura Margaret d'une voix tremblante, sentant sa résistance faiblir.
Elle aimait Mr. Thornton et savait que lorsque la réception aurait pris fin, elle allait sentir le poids de son chagrin l'accabler malgré sa détermination. Elle ne pourrait pas l'oublier aussi facilement... Cela lui était impossible... Mais il lui fallait faire face à cette situation.
Lady Firth lui prit le bras avec sollicitude.
« Allons rejoindre nos amis, cela vous changera un peu les idées... »
Margaret hocha la tête et se laissa entraîner vers les Darcy, un sourire sur le visage, priant pour que sa gorge se dénoue.
Marianne se tenait sur le pas de la porte d'entrée du cottage, regardant chaque détails du lieu avec attention pour pouvoir le restituer le plus fidèlement possible à sa mère et ses sœurs et le graver dans ses souvenirs.
Le couloir étroit de l'entrée, les poutres blanches au plafond, le mur immaculé, le plancher en bois, une latte ayant une petite tâche qui avait été impossible à effacer et la petite porte en bois au fond du couloir et donnant sur l'extérieur. Il faisait froid, le feu ayant été éteint dans la matinée, plongeant dans le noir les pièces que Marianne avait considéré comme des refuges agréables durant tout son séjour. Le salon où elle et Brandon aimaient se faire la lecture de ce recueil de contes et légendes des Cornouailles qu'ils avaient acheté durant leur visite d'un petit village. La cuisine où Marianne entendait Jessica s'affairer et où elle-même l'avait aidé durant cette matinée où elle avait apporté son petit-déjeuner à Brandon.
La salle à manger où elle avait passé de longs moments à rêver près de la fenêtre dont la vue donnait sur la campagne, les collines et le petit escalier de pierres qui menait à un ruisseau où Jessica allait puiser de l'eau. L'étage aussi regorgeait de souvenirs et de petits détails qui avait émerveillé Marianne, comme l'odeur du bois lorsqu'on prenait les escaliers, la petite fenêtre ronde dans le couloir de l'étage, diffusant une lumière bienvenue dans l'étroit couloir où se disputaient deux chambres, une salle d'eau qui faisait encore rougir Marianne lorsqu'elle se rappelait de son bain avec Brandon, et un petit escalier étroit qui menait à l'étage des domestiques.
Ce cottage aurait toujours une beauté particulière pour elle puisqu'il lui avait permis de se réveiller de ces semaines d'angoisse et de manque d'estime qu'elle avait d'elle-même, lui permettant de vivre une seconde lune de miel avec l'homme qu'elle chérissait de tout son cœur et de sentir plus intensément son enfant grandir en elle. Brandon lui posa une main sur l'épaule et elle se retourna doucement vers lui.
« Tu es prête ? lui murmura-t-il.
- Oui... Je regardais une dernière fois les lieux... Ce séjour aura été magique...
- Oui, je le pense aussi... Mais je crois aussi que le plus magique reste à venir, non ? » demanda-t-il en un sourire, posant une main sur le ventre de Marianne.
Cette dernière sourit et hocha la tête.
« Absolument !
- Et puis, ce n'est qu'un au revoir. Rien ne nous empêchera de revenir ici dès que nous éprouverons le désir d'être seuls... » ajouta-t-il en lui caressant la joue.
Marianne lui embrassa furtivement la paume de la main, puis prit le bras qu'il lui tendait et ils montèrent en voiture.
Le trajet vers le Dorsetshire fut plus long qu'il ne l'était en réalité, Brandon ayant insisté auprès de son cocher pour qu'il roule doucement afin de ne pas exposer Marianne à trop de secousses. La jeune femme le regardait prodiguer ses ordres avec un sourire attendri. Elle se sentait chanceuse et prête à affronter son nouveau rôle de mère avec courage.
« Et l'an prochain, la nouvelle femme que je serai mettra tout Londres à ses pieds ! » songea-t-elle avec humour.
Lorsqu'ils arrivèrent à Delaford, Marianne se sentit heureuse et apaisée en retrouvant ses paysages familiers et surtout sa demeure. Elle se rendit compte à ce moment-là combien elle était attachée à Delaford, sa silhouette imposante et accueillante, entourée du grand parc faisant sa renommée. Elle se sentait véritablement chez elle. Brandon l'aida à descendre et elle vit avec un grand plaisir les visages souriants de leurs domestiques qui les attendaient, alignés sur le perron. Elle et Brandon les saluèrent avec chaleur et purent constater à nouveau combien ils étaient aimés de leur personnel. Mrs. Dorothy et Mr. Carlton parlèrent au nom de leurs compagnons de service en leur exprimant leur joie de les revoir et leur souhait qu'ils aient passé un agréable séjour et n'aient pas souffert du trajet.
Brandon les rassura sur ce point et leur demanda si tout s'était bien passé durant leur absence et si tout le monde se portait bien. Marianne vit Mrs. Dorothy regarder son ventre avec un grand sourire ému et cela lui fit chaud au cœur de voir la brave domestique aussi touchée par sa grossesse. Brandon se tourna alors vers elle pour lui enjoindre de rentrer se changer et se reposer des fatigues du voyage tandis qu'il s'entretenait avec Mr. Carlton, laissant à Mrs. Dorothy le soin de s'occuper d'elle. Marianne observa Jessica et Thomas se faire accueillir avec un plaisir non dissimulé par leurs compagnons et elle se sentit fière de la bonne entente qui régnait au sein de leur personnel, faisant de Delaford un véritable havre de paix.
« Si Madame veut bien me suivre. »
Marianne obéit à Mrs. Dorothy et entra enfin dans le manoir. Rien n'avait changé, tout était bien entretenu et Marianne se sentit en sécurité dans cet univers familier. Elle retrouva sa chambre avec bonheur et, aidée par Mrs. Dorothy, elle se changea pour revêtir une robe plus confortable.
« Vous avez l'air en excellente santé, Mrs. Brandon ! fit remarquer Mrs. Dorothy avec plaisir. C'est une bonne chose pour le bébé ! »
Marianne acquiesça, songeant que si la fidèle domestique était au fait de ce qui s'était passé à Londres, elle serait terrifiée par les risques que le bébé avait couru à cause des émotions vécues par sa mère.
« L'air et le repos que nous ont offert les Cornouailles nous ont été bénéfique, répondit-elle.
- Je le crois bien ! C'est une si belle région ! »
Marianne lui demanda ensuite s'il n'y avait rien eu de nouveau durant leur absence. Mrs. Dorothy lui assura que rien d'important n'était à signifier, lui donnant seulement des nouvelles des habitants des alentours. Après cela, Marianne se reposa un instant sur son fauteuil près de la cheminée, attendant que Brandon vienne la rejoindre, se sentant fatiguée par le voyage. Elle s'éveilla une heure plus tard, sentant une présence auprès d'elle. Ouvrant les yeux, elle vit Brandon qui la regardait en souriant. Il la rejoignit et s'agenouilla près d'elle.
« Depuis combien de temps m'observes-tu ? demanda-t-elle d'une petite voix.
- Depuis cinq minutes seulement... J'ai longuement discuté avec Mr. Carlton pour savoir ce qu'il y avait à régler dans mes affaires, les dernières nouvelles...
- Et alors ? Tout va bien ?
- Oui, oui, ne t'inquiètes pas. J'aimerais te montrer quelque chose...
- Qu'est-ce que c'est ?
- C'est une surprise... » répliqua Brandon d'un air énigmatique.
Marianne lui sourit, l'air amusé, puis il l'aida à se lever et l'entraîna dans le couloir. Marianne reconnut la direction qu'ils prenaient et elle se tourna vers Brandon, les yeux brillants.
« Est-ce que...
- Ferme les yeux... » chuchota-t-il en souriant.
Marianne obéit, fébrile, les mains dans celles de Brandon. Elle entendit la porte s'ouvrir et une odeur de bois neuf s'échappa de la pièce, lui faisant pousser un soupir de ravissement.
« Tu peux ouvrir les yeux... »
Marianne ne se fit pas prier et poussa une exclamation ravie en voyant la chambre de leur futur enfant. Tout était tel qu'elle l'avait demandé à Mr. Grantham, le décorateur : la tapisserie de couleur taupe, les rideaux blancs, le berceau en bois sculpté avec des tentures blanches au-dessus, le mobilier moderne et nécessaire placé savamment dans la pièce. Marianne était émerveillée par le résultat.
« Cela te plaît ? demanda Brandon.
- Je... je ne sais pas quoi dire... c'est parfait ! » souffla-t-elle, émue, la main sur le cœur.
Brandon lui entoura la taille de ses bras et plaça sa tête sur une de ses épaules.
« Tu imagines notre enfant ici ?
- Je le vois déjà en train de nous tendre les bras dans son berceau... » rit Marianne.
Elle se retourna pour faire face à Brandon, lui adressant un regard radieux.
« Merci Christopher...
- Pourquoi ? demanda-t-il avec surprise. Je n'ai rien fait...
- C'est toi qui as proposé les services de Mr. Grantham... et j'ai tellement d'autres raisons de te remercier ! » ajouta-t-elle avant de l'embrasser.
Ils furent heureux de retrouver la quiétude de leur domaine après ces semaines agitées. Même si les Cornouailles leur avaient procuré un peu de paix, rien ne valait leur manoir auquel ils étaient si bien habitués.
Le lendemain, Marianne et Brandon allèrent rendre visite aux Ferrars, Marianne étant désireuse d'avoir des nouvelles de sa sœur et de l'avancée de sa grossesse. Les Ferrars furent étonnés de les revoir si tôt, mais Elinor ne cacha pas sa joie de revoir Marianne. Elles purent ainsi constater mutuellement leurs transformations physiques, leurs rondeurs s'étant développées durant ce mois où elles ne s'étaient pas vues. Marianne remarqua néanmoins que sa sœur aînée était toujours aussi radieuse que lorsqu'elle l'avait quittée.
« Je ne m'attendais pas à ce que vous rentriez si tôt ! s'exclama Elinor en servant du thé à Marianne. Tout s'est bien passé à Londres ? Comment va Margaret ? »
Marianne raconta à Elinor tous les événements qui avaient eu lieu durant leur séjour, mettant l'accent sur son comportement infantile qui avait provoqué une dispute entre elle et Brandon.
« Et tu n'étais pas auprès de moi pour me faire raisonner ! » soupira Marianne d'un air affectueux en prenant la main d'Elinor.
Cette dernière sourit.
« Je suis contente que tu aies toujours autant confiance en moi et en mon jugement... Même en étant mariée et maîtresse de ton propre domaine !
- Surtout en étant mariée ! Lorsque je te vois avec Edward, j'ai l'impression que tu es l'épouse idéale ! Tu ne commets pas d'impair, alors que moi... Il semblerait que j'ai pour vocation de faire honte à mon mari dès que je suis en société ! » s'exclama Marianne.
Elinor éclata de rire.
« Marianne ! N'exagères-tu pas ?
- Peut-être un peu...
- Beaucoup, même ! Je doute fort que le Colonel Brandon partage ton point de vue sur ta manière de te comporter en tant qu'épouse. Nous l'avons connu plus malheureux, je me trompe ? »
Marianne hocha la tête en souriant.
« Et ne te méprends pas sur mon compte : je ne suis pas une épouse parfaite. Je le voudrais bien, mais il m'arrive de faire des erreurs ! L'essentiel est de ne pas laisser paraître aux yeux du monde notre imperfection... C'est là tout le secret, ajouta-t-elle avec un sourire entendu.
- Eh bien dans ce cas, je vais redoubler d'efforts ! » affirma Marianne d'un air déterminé.
Puis elle se souvint de quelque chose.
« Et ta cheville ? Tu m'a fais une telle frayeur ! »
Elinor rosit avant de froncer les sourcils.
« Ma cheville ? Mais comment...
- Maman m'a écrit ce qui s'était passé..., révéla Marianne.
- Oh... J'aurais dû m'en douter, ajouta-t-elle en souriant. Pauvre mère ! Elle a tellement eu peur !
- Et moi donc !
- Ne t'alarmes plus, comme tu le vois, je vais très bien, et le bébé aussi, à en croire les coups de pieds qu'il me donne si généreusement ! répondit Elinor en riant. D'après ce que tu m'as raconté, ton enfant aussi a l'air d'être en plein forme malgré ta chute...
- Oui, Dieu soit loué ! Ma chute était moins dangereuse que la tienne, mais j'étais tout de même terrorisée... Mais n'en parlons plus, si tu veux bien. Cela me rappelle trop de mauvais souvenirs. Te l'avoir raconté une fois m'a suffit ! Je ferai l'impasse sur cette histoire à Maman lorsque je la verrais. Elle a déjà eu des frayeurs avec toi sans que j'en rajoute !
- Sage décision... Elle sera heureuse de te revoir ! Nous nous sommes vues très souvent depuis votre départ, elle a logé chez nous quelques semaines. Elle se sentait seule et triste dans son cottage, sans Margaret à ses côtés...
- Pauvre Maman... J'irai la voir tout à l'heure...
- Et Margaret ? Comment cela s'est-il passé pour elle ? J'ai appris que son entrée dans le monde s'était bien passée !
- Oui, elle a été parfaite ! répondit Marianne avec un grand sourire. Et Mr. Thornton... »
Elle se mordit la lèvre, consciente qu'aborder un tel sujet n'était pas de son ressort.
« Marianne ! Tu me mets à la torture ! Je vois à ton air que tu ne peux m'en dire plus, et je vais respecter cela, pour Margaret... Mais j'espère que ce ne sont pas de mauvaises nouvelles ! » s'exclama Elinor.
Marianne ne pouvait mentir, aussi décida-t-elle de lui raconter ce qu'elle savait et ce qui avait causé la colère de Margaret à son égard par rapport au tort qu'elle lui faisait aux yeux du monde à cause de sa conduite. Elinor fut peinée d'apprendre tout ce que Margaret avait dû supporter et la manière dont elle avait manifesté sa colère vis à vis de sa sœur.
« Je la comprends, Elinor. Elle avait toutes les raisons de m'en vouloir... surtout qu'elle a l'air de tenir à lui... et cela est réciproque !
- Alors il y a tout lieu de croire qu'ils s'expliqueront... L'un des deux cédera à sa crainte d'être rejeté ou à son orgueil blessé, répondit Elinor avec un sourire entendu.
- Je l'espère tant ! En tout cas, je laisse le soin à Margaret de t'expliquer plus en détail ce qu'elle ressent, ce n'est pas à moi de le faire...
- Bien entendu. »
Puis Marianne se souvint de ce que John Dashwood lui avait demandé et en parla à sa sœur, expliquant en détail la manière avec laquelle il avait abordé la chose avec Brandon, puis le culot qu'il avait eu en lui renouvelant sa demande. Elinor était outrée, partageant le point de vue de Marianne sur l'affaire.
« Qu'aurais-tu fais à ma place, Elinor ? Aurais-tu accepté de retourner vivre à Norland après tous les changements que ces gens y ont apporté ?
- Je ne m'étais jamais posé la question auparavant, Marianne... Mais... je ne pense pas, non. J'y ai trop de bons souvenirs et je ne me vois pas en ajouter d'autres dans une demeure qui me serait devenue étrangère alors que j'y ai passé toute mon enfance, répondit posément Elinor.
- C'est exactement mon ressenti ! Je suis rassurée... Mais penses-tu que nous devrions en parler à notre mère ? »
Elinor réfléchit quelques instants avant de prendre la parole.
« Puisque nous avons eu la même réflexion concernant la proposition de John, et ce sans nous concerter... je pense que ce n'est pas la peine d'en parler à maman. Elle penserait la même chose que nous et cela lui rappellerait de mauvais souvenirs... Mieux vaut garder le silence. » dit-elle en hochant la tête.
Marianne approuva l'idée et elles restèrent silencieuses quelques secondes, un sentiment de tristesse flottant entre elles, cette discussion ayant ravivé de sombres souvenirs, ceux-là même qu'elles souhaitaient épargner à leur mère.
« Bon, parlons de choses plus joyeuses ! s'exclama soudain Marianne. J'ai eu la grande joie de voir la chambre du bébé fin prête à mon retour !
- Alors ? Est-elle conforme à tes attentes ?
- Elle est parfaite ! Et toi ?
- Je vais te la montrer. » répondit Elinor avec un sourire radieux.
La chambre était ravissante, les murs de couleur lin tandis que les tentures au-dessus du berceau étaient blanches, de même que les rideaux, cela ressemblant quelque peu à la chambre du bébé de Marianne. Les meubles étaient disposés différemment, l'espace étant plus restreint, mais cette chambre était parfaite pour un enfant. Elinor avait même ajouté sa touche personnelle en accrochant un tableau représentant l'entrée du presbytère de Delaford, avec les beaux massifs de rosiers donnant une touche de couleur vive. Marianne la félicita et lui demanda si elle pourrait lui faire un tableau pour la chambre de son propre enfant, pour qu'il ait un peu de sa tante dans sa chambre. Elinor accepta avec joie, arguant que cela l'aiderait à passer le temps de la meilleure façon.
Puis Marianne et Brandon prirent congé et partirent voir Mrs. Dashwood. Celle-ci fut encore plus heureuse qu'Elinor en les voyant. Elle demanda si la grossesse de Marianne se déroulait bien, comment elle allait, si leur séjour à Londres s'était bien passé, s'ils avaient une idée de la date du retour de Margaret... Autant de questions auxquelles Marianne et Brandon répondirent du mieux qu'ils le pouvaient, et lorsque les sujets devenaient délicats, comme leur séjour à Londres, ils se focalisaient sur les belles rencontres qu'ils y avaient faites et les sorties agréables auxquelles ils avaient été conviés. Ils expliquèrent également que leur retour précipité était lié au fait que Marianne avait entamé son cinquième mois de grossesse et que les voyages lui étaient proscrits au-delà de cette période, pour plus de sécurité.
« Et Margaret ? Elle est toujours chez les Darcy d'après la dernière lettre que j'ai reçu...
- Oui, ils ont souhaité la garder auprès d'eux. Elle vous a déjà dit combien son entrée dans le monde s'était bien passée ?
- Oui ! Je suis si fière d'elle... et de toi aussi, bien sûr ! Mais je suis triste de ne pas vous avoir vu... » répondit Mrs. Dashwood.
Marianne lui prit la main avec tendresse.
« Elle sera bientôt de retour et vous racontera tout en détail, dit-elle avec un sourire.
- Oui... Il me tarde qu'elle revienne... ! Cela va vous sembler très égoïste de ma part, mais... son absence m'est très difficile. Heureusement qu'Elinor et Edward sont là ! Mais je n'ose imaginer le jour où ma petite Margaret me quittera pour vivre sa vie... » soupira Mrs. Dashwood avec mélancolie.
Marianne caressa la main de sa mère, le cœur serré de la voir si inquiète pour son avenir seule à Barton Cottage.
« Si je puis me permettre, Mrs. Dashwood, vous ne serez jamais seule, répondit Brandon avec douceur. Les portes de Delaford vous seront toujours ouvertes dès que vous en ressentirez le besoin. »
Mrs. Dashwood eut les larmes aux yeux et baissa la tête, gênée.
« Merci... merci infiniment... Mais cela est très gênant... Ce que je vous ai confié n'avait pas pour but de vous sentir obligé de me rassurer d'une telle façon... C'est très généreux de votre part, Colonel...
- Je ne souhaite pas que ce geste soit pris pour de la générosité. Considérez-le plutôt comme une faveur que vous nous feriez en venant nous rendre visite, doublée d'une grande joie pour nous à l'idée de vous recevoir. » répliqua-t-il avec un sourire sincère.
Marianne le regarda avec tendresse, l'aimant encore plus à cet instant précis où il se montrait aussi affectueux qu'un fils envers sa mère. Mrs. Dashwood lui sourit avec émotion.
« Merci, cher Colonel Brandon. C'est très gentil... »
Brandon inclina la tête et regarda Marianne. Cette dernière lui chuchota ses remerciements pendant que sa mère allait chercher un mouchoir et tâchait de se remettre de son émotion. Brandon murmura quelques mots à l'oreille de Marianne, qui eut un grand sourire et hocha la tête.
« Je te laisse lui en parler... » dit Brandon.
Marianne se tourna vers sa mère et prit la parole :
« Maman, que diriez-vous de passer quelques jours à Delaford dès à présent, jusqu'à ce que Margaret revienne ? »
Le regard de Mrs. Dashwood s'agrandit de surprise.
« Mais... vous venez d'arriver... la dernière chose que vous voudrez c'est d'une invitée qui...
- Non, je vous assure ! Cela nous fait plaisir. Et je serais plus rassurée en vous sachant auprès de nous et apaisée que seule ici et emplie de tristesse ! » répliqua Marianne d'un air sincère.
Mrs. Dashwood lui serra la main avec affection.
« Merci infiniment ! Cela me fait tellement plaisir ! » dit-elle avec joie.
L'invitation acceptée, ils laissèrent Mrs. Dashwood préparer tout ce dont elle aurait besoin tandis qu'ils rentraient informer leur personnel afin que tout soit prêt à son arrivée et convinrent d'une heure où ils lui enverraient une voiture pour l'emmener à Delaford.
Le personnel de Delaford se hâta de préparer une chambre pour Mrs. Dashwood et de vérifier à ce que tout soit bien arrangé pour qu'elle ne manque de rien. Pendant ce temps, Brandon consulta son courrier et vit avec plaisir qu'il avait une lettre de Beth.
« Bien cher Colonel,
J'espère que ma lettre vous trouve en bonne santé, ainsi que Mrs. Brandon. J'ai appris par Miss Dashwood que vous étiez à Londres durant la Saison, aussi j'ignore à quel moment vous trouverez ma lettre. En tout les cas, j'espère que vous avez passé un agréable séjour. Ici, tout le monde se porte bien : Andrew continue de grandir et de faire mon bonheur chaque jour.
Ma lettre venait vous demander si nous aurions la joie de nous voir prochainement et si vous aviez le temps de nous accueillir Andrew et moi. Je ne veux pas vous causer du dérangement et si votre épouse a besoin de repos et ne souhaite voir personne de par sa situation, je le comprendrais aisément. Surtout n'hésitez pas à me le dire franchement ! Je trouverais le moyen de venir tout de même en faisant l'aller-retour de Dorchester à Delaford, ne vous inquiétez pas.
Je pourrais tout aussi bien attendre la délivrance de votre épouse pour que nous puissions nous revoir, mais cela aurait fait obstacle à une chose très importante que je souhaite vous dire depuis des semaines et je ne peux me résoudre à retarder à nouveau ce qui doit être connu de ceux pour qui j'éprouve une tendre affection. Ne vous alarmez pas de tous ces secrets, cher Colonel, il n'y a rien de préoccupant à tout cela, mais je souhaite vous parler de vive voix plutôt que par écrit.
J'attends votre réponse avec impatience et vous envoie toute mon affection, ainsi qu'à Mrs. Brandon et à sa famille, qui avait été si gentille avec moi lors de mon dernier séjour.
Je suis votre etc...,
Beth William »
Brandon fut surpris par cette lettre et intrigué quant au but de la visite de sa jeune pupille. Que pouvait-elle bien lui annoncer de si important ? Peut-être avait-elle besoin d'un renseignement concernant Andrew, son éducation future ? Il crut entrevoir une autre réponse à sa question, mais la chassa, songeant que la jeune fille ne pouvait guère voir grand-monde pour songer au mariage dans les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Pourtant, il espérait qu'elle puisse trouver le bonheur elle aussi, auprès d'un gentleman respectable et aimant, qui aurait une bonne réputation et ne la traiterait pas de la même manière que Willoughby l'avait fait. Mais ce ne pouvait pas être cela...
Mrs. Dashwood arriva peu de temps après et ils passèrent la soirée ensemble à jouer au whist. Il parla de la lettre à Marianne seulement lorsqu'il la retrouva pour la nuit, partageant avec elle ses interrogations.
« Que penses-tu que ce soit ? »
Il lui exposa ses idées et attendit qu'elle lui donne son avis. Marianne l'écouta en hochant la tête, un petit sourire aux lèvres.
« Qu'y a-t-il ? Pourquoi souris-tu ? » demanda-t-il en se glissant dans les draps.
Marianne croisa ses mains sur son ventre et le regarda d'un air rieur.
« Mon pauvre chéri... Je n'ose croire que ton sens de la déduction se trompe à ce point sur un tel sujet ! »
Brandon plissa les yeux et se rapprocha d'elle.
« Cessez de vous moquer de moi, Madame, et dites-moi plutôt ce à quoi vous pensez ! » ordonna-t-il d'un ton faussement autoritaire.
Marianne éclata de rire.
« Disons que si tu agis de cette manière avec Beth, je n'ose imaginer la façon avec laquelle tu réagiras lorsque notre fille - si nous en avons une - nous annoncera une nouvelle de ce genre... » dit-elle d'un air mutin.
Brandon resta un instant immobile, prenant conscience de ce que Marianne venait de lui dire, et secoua la tête.
« Non, je ne pense pas... J'y ai bien songé, mais cela ne se peut ! Elle ne voit personne, elle sort peu et...
- Mais les Rickman peuvent inviter du monde, fit remarquer Marianne.
- Oui... en effet... Mais je n'arrive pas à croire que...
- Cela ne te ferais pas plaisir pour elle ?
- Ne te méprends pas, Marianne. Je serais très heureux si Beth pouvait trouver le bonheur. Je le lui souhaite de tout cœur ! Mais... si elle rencontrait un autre Willoughby ? demanda-t-il d'une voix montrant que cette interrogation le hantait depuis longtemps.
- Je doute fort qu'après une telle expérience, elle tombe dans les mêmes pièges... Elle a mûri, et puis elle a Andrew ! Je doute fort qu'un homme peu sincère lui fasse une demande en mariage en tout connaissance de cause ! le rassura Marianne. S'il s'agit bien de cela, alors ce gentleman est l'homme qu'il lui faut...
- Tu as sans doute raison, répondit Brandon après réflexion. C'est logique... Et puis, ce ne peut être qu'un gentleman respectable et de bonne réputation pour que les Rickman l'acceptent et que Beth en soit amoureuse... Elle doit faire passer Andrew en premier, j'imagine... »
Marianne éclata de rire et se blottit contre son mari, lui enroulant ses bras autour du cou.
« Eh bien qu'y a-t-il de si drôle encore ? demanda Brandon en souriant.
- Tu es adorable ! Tu imagines toutes les réponses possibles et crois déjà que l'affaire est entendue alors que tu n'as même pas encore discuté avec Beth !
- C'est toi qui m'a inquiété en me mettant ces idées dans la tête ! répliqua Brandon en lui touchant le bout du nez de son index.
- Peut-être aurais-je dû me taire... Mais vu ta réaction, je me dis qu'il valait mieux que tu envisages cette hypothèse avant que tu ne l'apprennes lorsque Beth te mettras devant le fait accompli ! »
Brandon sourit et s'avoua vaincu.
« Voilà qui est sage, en effet...
- Tu as remarqué toi aussi ? Je crois que l'air du Dorsetshire développe mon bon sens ! » répliqua Marianne avec humour.
Cette fois-ci, Brandon éclata franchement de rire.
Le lendemain, il écrivit sa réponse à Beth, la conviant à venir à Delaford avec Andrew la semaine suivante.
Margaret passait des journées agréables avec Mrs. Darcy, Mrs. Bingley et Georgiana. Miss Bingley se joignait très rarement à leur compagnie, prétextant toujours qu'elle avait rendez-vous avec ses amies proches au lieu de rendre une visite aux Darcy. Personne ne s'en attristait, tout le monde regrettant les manières hautaines et méchantes de Miss Bingley. Si les sorties en ville, dans les théâtres et aux concerts avaient toujours impressionné Margaret, la jeune fille aurait pu en être lassée, mais il n'en fut rien. Elle savourait chaque sortie pour les raconter fidèlement à Barbara lors de son retour, qu'elle envisageait imminent. En effet, elle avait reçu une lettre de Beth qui lui expliquait qu'elle était attendue dans une semaine à Delaford et qu'elle espérait la revoir.
Margaret lui répondit qu'elle tâcherait d'être présente, attendant de voir quels étaient les plans des Knightley, chargés de la ramener dans le Devonshire. Outre sa rencontre avec Lady Firth et sa grande entente avec Georgiana, Mrs. Darcy et Mrs. Bingley, la culture qu'elle avait découverte à Londres lui manquerait le plus. Elle avait eu le plaisir de lire de nombreux ouvrages, d'acheter de nouvelles toilettes, et de voir de beaux opéras, tels que Fidelio, de Beethoven, où le personnage de Leonora l'avait marqué par son courage, La flûte enchantée de Mozart, et bien entendu, La Vita Nuova de Dante.
Cet opéra lui rappellerait toujours inévitablement Mr. Thornton, faisant soupirer son cœur. Elle sentait chaque jour faiblir sa résolution de l'oublier. Dès qu'elle se promenait dans les rues de Londres et qu'un gentleman avait la même démarche ou la même stature que lui, elle se figeait, le cœur battant, et attendait, avant de s'en vouloir d'avoir cru à un faux espoir.
Un jour, sa décision de quitter Londres se précisa lorsqu'elle surprit une discussion entre deux dames dans le salon de Mrs. Knightley.
« Quelle nouvelle ! Je croyais que ce jeune homme resterait célibataire !
- Non ! Il paraît que Mr. Thornton a prévu de se fiancer avec une jeune fille qu'il aurait rencontré avant son arrivée à Londres. D'après ce qu'il en a dit à sa tante, car c'est d'elle que je tiens cette information, elle le consolerait de bien des désillusions...
- Ah oui ?
- Oui ! Il lui aurait acheté la bague de fiançailles à Londres et... d'après vous, pourquoi a-t-il quitté la ville si brusquement si ce n'est pour faire une demande en mariage ?
- Oh ! C'est donc pour cela qu'il aurait dit qu'il n'attendait plus rien de Londres ? Il avait trouvé son bonheur ailleurs ! Cette jeune fille aura bien de la chance ! Il paraît que le domaine de Mr. Thornton est superbe !»
Margaret s'éloigna, les larmes aux yeux. Ainsi donc, les homme se consolent bien vite de leur peine de cœur ! Lady Hamilton avait pourtant dit que s'il était parti, c'était parce que rien ne le retenait ici et elle avait cru que c'était d'elle qu'il parlait... En un sens elle ne s'était pas trompée : elle ne le retenait plus ici puisqu'elle l'avait refusé, à présent il allait tenter sa chance avec une autre ! Et jamais il ne lui avait parlé de son domaine, jamais ils n'avaient abordé la question de la fortune depuis qu'ils se connaissaient... Et ce serait une autre dame qui partagerait avec lui des choses dont ils n'avaient jamais pu parler ensemble ! Elle se sentit assaillie par des pensées différentes les unes des autres, jalouse, blessée, trompée, puis punie pour avoir refusé la main de Mr. Thornton alors qu'il la lui avait si généreusement proposé !
« Calme-toi, Margaret... Si cet homme était réellement épris de toi, il ne serait pas allé trouver cette autre jeune fille pour la demander en mariage juste après que tu l'aies repoussé ! Tu étais sincère, mais lui... ! »
Elle comprit que son trouble intérieur se voyait sur son visage lorsqu'elle surprit le regard de Mrs. Knightley sur elle.
« Tout va bien, Margaret ?
- Non... je... j'ai subitement le mal du Devonshire, les miens me manque atrocement... » répondit-elle au bord des larmes.
« Cela veut dire qu'il connaissait cette autre personne avant de faire ta connaissance ! Combien de jeunes filles espérait-il séduire ? » pensa-t-elle amèrement.
« Que ne le disiez-vous plus tôt ? Nous sommes à votre disposition, Mr. Knightley et moi. Dites-nous quel jour vous souhaitez partir et nous partirons, répondit Mrs. Knightley.
- Oh mais je ne voudrais pas vous priver de...
- Vous ne nous privez de rien, si nous restons c'est pour vous. Mon mari a hâte de rentrer à Donwell Abbey, et moi aussi. Je préfère voir ma fille parcourir les jardins de notre domaine plutôt que les couloirs de notre maison londonienne ! » rit Mr. Knightley.
Margaret la remercia, encore troublée, et demanda s'ils pouvaient partir dans quatre jours, le temps pour elle d'aborder le sujet avec ses hôtes et de dire au revoir à ses amies, permettant également aux Knightley de bien préparer leur départ. L'affaire fut convenue et Margaret se sentit brièvement apaisée.
« Au moins, je n'aurais plus à entendre tous ces commérages... Et je pourrais vraiment commencer à l'oublier... »
Lorsqu'elle parla de son désir de rentrer chez elle, Margaret eut droit à un concert de protestations de la part de ses amies, auquel elle fut très sensible, mais elle resta ferme dans sa conviction. Elle les remercia chaleureusement pour leur amitié et l'agréable séjour qu'elle avait passé à leurs côtés, exprimant son regret de ne pouvoir leur rendre la pareille. Mrs. Darcy lui assura qu'ils attendaient seulement d'elle qu'elle accepte de les revoir dès que possible, chose que Margaret accepta avec joie.
Lady Firth tint également à lui dire au revoir, ce qui toucha Margaret, qui voyait vraiment en elle un modèle de la dame pleine d'esprit et de caractère qu'elle souhaitait être à son âge. Elle la remercia chaudement pour toute l'aide qu'elle lui avait apporté et lui assura qu'elle faisait partie de ses plus belles rencontres dans la capitale. Lady Firth lui exprima la même conviction et émit le souhait de la revoir très prochainement, ajoutant au passage qu'elle espérait être tenue au courant s'il y avait de quelconques nouvelles concernant Mr. Thornton.
Margaret avait promis, le cœur serré, songeant qu'il n'y aurait plus de nouvelles au sujet de Mr. Thornton. Il fallait qu'elle s'en éloigne, c'était la seule chose qu'elle savait. Puis le jour du départ, après avoir fait ses adieux à ses amis, elle monta dans la voiture des Knightley et ils partirent pour le Devonshire.
Le jour où Beth Williams revint à Delaford, elle avait un air bien plus radieux que la dernière fois qu'elle y avait séjourné, ce que ne manquèrent pas de remarquer Brandon et Marianne dès qu'ils la virent.
« Vous êtes lumineuse, Beth ! Comme je suis heureux de vous revoir, la salua Brandon en l'embrassant.
- Cela fait si longtemps ! s'exclama la jeune fille. Vous m'avez manqué... Et Andrew avait hâte de vous revoir ! »
Comme pour appuyer ses paroles, le petit Andrew tendit ses bras vers Brandon, un grand sourire sur le visage. Brandon le souleva de terre et l'embrassa avec tendresse, touché par l'amour du petit garçon envers lui.
Après les joyeuses retrouvailles, ils se retrouvèrent tous dans le salon où le thé avait été servi dès l'arrivée de Beth et d'Andrew. Beth demanda à Marianne si sa grossesse se déroulait bien, songeant que la question n'avait pas lieu d'être posée, l'air radieux de la future mère témoignant pour elle. Marianne informa également que Margaret était rentrée de Londres la veille au soir et qu'elle espérait la voir le lendemain.
Mrs. Dashwood était retournée à Barton Cottage dès qu'elle avait reçu la lettre de sa fille, arrivée la veille de son retour, afin qu'elle fasse préparer la maison. Elle avait passé un agréable séjour chez sa fille et son gendre, où quelques soirs ils se retrouvaient tous avec les Ferrars après avoir passé l'après-midi à se promener dans le parc, observant les arbres en fleurs, et planifiant les prochains pique-nique. Mrs. Dashwood avait chéri ces moments qui lui étaient précieux, regrettant seulement qu'une de ses filles et son cher mari manquent à l'appel.
Pus Andrew avait accaparé Marianne, lui demandant s'il pouvait encore faire de la musique, faisant allusion à la fois où Marianne lui avait fait jouer du piano. Ravie, la jeune femme entraîna Andrew avec elle, laissant seuls Brandon et Beth.
« Il est adorable, déclara Brandon en regardant Andrew quitter la pièce avec Marianne.
- Oui... Et très sage, vous verrez ! Il me rend tellement fière... » répondit Beth en souriant.
Brandon lui serra affectueusement la main, heureux de voir que les troubles qu'avait ressenti Beth lors de son dernier séjour s'étaient dissipés grâce à son fils.
« Je vous le répète, mais vous avez l'air radieux, Beth. » ajouta-t-il avec tendresse.
Beth rougit et baissa la tête.
« C'est que... j'ai toutes les raisons d'être heureuse, Colonel... » dit-elle finalement.
Le cœur de Brandon se serra un instant, songeant qu'il allait enfin connaître la vérité sur ce qui amenait Beth à Delaford.
« Cela a-t-il un rapport avec la nouvelle que vous souhaitiez m'annoncer ? » demanda-t-il.
Beth releva la tête et acquiesça.
« Je vous écoute... » dit-il en l'invitant à s'asseoir, prenant place sur un fauteuil.
Beth obéit et, les mains jointes, prit la parole.
« Je voulais vous annoncer cela de vive voix et... Mais commençons par le début. Il y a près d'un mois, les Rickman ont invité un jeune gentleman qu'ils ont rencontré par le biais d'amis communs et... »
Ici, Beth se mit à rougir, mettant mal à l'aise Brandon qui attendait la suite avec impatience.
« C'est un gentleman charmant, très gentil, courtois et respectueux... Nous avons beaucoup parlé, de choses et d'autres et... nous sommes tombés amoureux. Mais, n'allez pas croire que je l'ai encouragé dans cette voie ! Je vous assure que j'ai essayé de me montrer distante, mais il m'a demandé si la raison de ma froideur était de possibles fiançailles avec un autre gentleman, et je n'ai pas eu le cœur à lui mentir... Il m'a alors avoué qu'il m'aimait et je lui ai dit que cela m'était impossible étant donné les circonstances... »
Brandon hocha la tête, comprenant les retenues de la jeune fille. La voyant ainsi se confier à lui, rougissante mais honnête, il se sentit sincèrement touché de la confiance qu'elle lui accordait et sincèrement heureux de la voir aussi amoureuse d'un homme qui, il l'espérait était digne d'elle.
« Alors je lui ai montré Andrew et... Oh Colonel ! Ils se sont entendus tout de suite ! s'exclama-t-elle, les yeux brillants. Andrew était si à l'aise avec lui et... il m'a assuré que c'était cela qu'il recherchait. Une famille ! Il m'aime et ne se soucie pas de mon passé... Pensiez-vous qu'un tel homme pouvait m'attendre ? Pensiez-vous qu'un gentleman pourrait m'aimer en tout connaissance de causes ? » demanda-t-elle d'une voix tremblante, mais le sourire aux lèvres.
Brandon lui prit les mains et les serra dans les siennes, ému par la réaction de la jeune fille.
« Je le désirais ardemment, ma petite Beth... Je souhaitais qu'un homme digne de vous remarque vos qualités !
- Merci Colonel... !
- Ce gentleman... il me faut le rencontrer. Vous comprendrez bien, Beth, qu'il me faut en savoir davantage sur lui avant de donner mon consentement. Même s'il semble être le meilleur des hommes, je ne veux pas faire d'erreurs... »
Beth rougit et hocha la tête.
« Oui... bien entendu, c'est ce que nous avions convenu lui et moi... Il vous faut le rencontrer... même si vous le connaissez déjà...
- Vraiment ? demanda Brandon en haussant un sourcil, surpris. Qui est-ce ?
- Il s'agit de Mr. Henry Crawford... »
