Sam raccrocha en soupirant. Certes, il était reconnaissant à Caleb de l'avoir averti, mais en même temps il avait aussi le moral en berne parce qu'il savait qu'il avait raison. Malheureusement. A l'origine, Dean était déjà du genre casse-cou, mais les derniers événements avaient fini d'exacerber ce trait de caractère. Un jour il finirait par y rester... si lui ne le tuait pas avant.

Ok, il était tombé amoureux de la belle Amy. Ok, elle était morte. Ok, il en faisait une affaire personnelle. Mais ce n'était pas une raison suffisante pour foncer tête baissée sur l'ennemi. Surtout un ennemi sur lequel on ne connaissait au final que bien peu de choses. Après tout, si l'on en croyait Caleb, ça faisait plusieurs millénaires que leur présence n'avait pas été avérée. Mais les sirènes savaient rester discrètes. Entre les chasseurs qu'elles dupaient, les témoins dont elles se chargeaient et leurs diverses apparences, nul doute qu'elles savaient couvrir leurs traces. Nul doute aussi que leur espèce s'éteignait. L'âge d'or des sirènes était bel et bien révolu. Restait plus qu'à le leur faire comprendre...

Comprendre... ça aussi il en rêvait. Pourquoi eux ? Pourquoi maintenant ? Et par-dessus tout, pourquoi Dean lui cachait-il la vérité sur cette journée du 2 mai 2004 ? Il avait bien tenté de tirer les vers du nez de Caleb, mais il s'était heurté à l'obstination du jeune homme.

"Dis Caleb, tu sais ce qu'il s'est passé le 2 mai 2004 ?"

"Demande à ton frère !"

"J'ai bien essayé mais il refuse de me répondre."

"Je suis désolé, ce n'est pas mon rôle. Et puis, j'ai promis..."

Il avait promis. Promis de ne rien dire, mais à qui ? A John ? Peu probable. Autant ils étaient amis, autant ils pouvaient rapidement ne plus se supporter... A qui alors ? A Dean ? Dean... Dean. Ce frère qui le protégeait depuis ses six mois. Ce frère qui était tout pour lui. Sa seule famille. Sa bouée. Sa raison de vivre. Et tout ça menaçait de disparaître en un claquement de doigts !... Tout ça à cause d'une chasse. Tout ça à cause d'une fille. Tout ça à cause de lui... Il soupira. Oh oui, il était coupable... Si Dean ne jouissait pas de bonnes conditions au départ, il avait forcé son destin. Sans leur dispute, il ne serait pas parti. Il n'aurait pas foncé droit sur le piège qu'elles lui avaient tendu. Peut-être que si... mais dans un sens, ça l'arrangeait de se sentir coupable. Comme une sorte d'autopunition qu'il devait s'infliger. Son frère était parti par sa faute. Dieu seul savait où il était maintenant et quel danger il encourait.

Pendant ce temps...

"Tu sais ce que ça signifie pour nous ?"

"Ouais..." (faisant la moue)

"Mais bon, il nous reste bien de quoi nous amuser, non ?"

Kelly esquissa un minuscule sourire.

"Tu m'as l'air bien soucieuse. C'est l'Elu qui te fait cet effet ?"

Silence lourd de sens.

"Ce n'est qu'un humain !"

"Tu sais très bien que c'est bien plus que ça..."

"Ok. C'est un humain avec un petit plus... et alors ? Ça n'en reste pas moins un humain."

"L'Elu est une denrée rare pour notre race. Deux ou trois par millénaire. Pas plus. Il n'y a pas là de quoi satisfaire tout un peuple et c'est bien pour ça qu'on les considère comme quelque chose de sacré. Mais c'est tout à la fois un don et une malédiction car s'il peut garantir amour et descendance à notre peuple, il peut tout aussi bien apporter mort et désolation..."

"Tu m'en diras tant... Ils l'ont tuée."

"Maman était l'une d'elles, l'une de ces personnes extraordinaires... et elle a été victime de la folie des hommes. Les humains n'ont jamais été très doués pour accepter les différences. Elle était trop proche de nous et de notre monde... Ils n'ont pas cherché à comprendre. Ils l'ont jugée et elle a payé. Nous aussi... La différence c'est qu'elle n'était qu'humaine."

"Et après on se demande pourquoi je déteste autant les humains !..." (éclairs dans les yeux)

"Fais-moi rire ! Toi ? Ton aversion pour les humains ? Tu les adores !... A ta façon, ça j'te l'accorde, mais tu les adores..."

"Ne sont-ils pas adorables ? Avec leur air triomphant alors qu'ils croient avoir gagné le gros lot. Avec cette moue étonnée quand tout ne se passe pas comme ils l'auraient voulu. Et puis (et surtout) quand la peur, la terreur et l'horreur émanent de leur corps comme un doux parfum enivrant. Rien que d'y penser, j'en frissonne... de plaisir, ça va sans dire."

"Tu as une bien curieuse façon de les détester..." (en riant)

"Voir la dernière étincelle de vie s'échapper de leurs yeux alors que l'étau se resserre et que l'os est sur le point de rompre... ça c'est extra ! Pour un palais comme le mien, l'humain a un goût de paradis..." (yeux brillants d'envie)

"J'avoue que de toutes les créatures, c'est de loin l'humain le plus délicieux. Le plus nourrissant aussi..."

"Un dîner à deux, ça te dit ?"

Kelly éclata d'un rire franc.

"T'as vraiment un don pour formuler les invitations qui n'appartient qu'à toi !" (large sourire)

"Alors c'est un oui ?" (toute excitée)

"ç'aurait été avec plaisir, mais avec Sheryn..."

Sa cadette soupira.

"Sheryn... Toujours Sheryn...T'as pas l'impression de trop la materner ? Elle est grande tu sais. Elle peut très bien se prendre en charge toute seule."

"Tu sais très bien que c'est faux ! Elle n'est pas encore prête. Sa mémoire est encore fragile. On ne peut pas se permettre de la perdre une seconde fois. Et tu sais ce que ça signifie ?"

"Que tu vas la materner encore pour longtemps..."

"Chrissy !"

"Quoi ? C'est pas vrai peut-être ?"

Kelly posa son regard bleu océan sur sa sœur avec insistance et avec une moue quelque peu réprobatrice, ce qui ne manqua pas d'arracher un sourire à la cadette.

"J'avais oublié combien ça pouvait être amusant..." (en soutenant le regard d'acier de son aînée)

"Ce n'est pas un jeu !"

"Tu crois...?" (tout sourire)

"C'est très sérieux. Sheryn... elle est..."

"Elle est celle par qui tout arrive... Merci, ça va, je connais le classique. Une prophétie. Une légende. Rien de plus. Pas de quoi en faire toute une maladie !"

"Une légende ? Crois-moi, tu aurais quelques siècles de plus, tu ne dirais pas la même chose..." Et c'est reparti !

"Beaucoup disaient que notre disparition n'était qu'une légende. Vois où on en est aujourd'hui !..."

"Ça va. On a compris. T'es une vieille."

"Ne prends pas ça à légère ! Ça n'a jamais attiré que des ennuis."

"Une vieille qui ne sait pas s'amuser..."

"Christine !"

La principale intéressée se raidit et son visage se fit plus dur.

"De quel droit est-ce que tu oses...? Ne m'appelle plus jamais ainsi !"

"Chrissy..."

"Va te faire voir !"

"Ecoute..."

"Non mais t'as raison. Allez ! Vas-y ! Puisque cette prophétie compte autant pour toi... Si elle vaut plus qu'une soirée avec ta sœur, vas donc revoir Sheryn."

"C'est aussi ta sœur !"

"Oh ! C'est vrai ? Et moi qui croyais qu'il y avait une certaine hiérarchie... C'est vrai après tout. C'est la petite princesse... C'est elle qui est appelée à devenir reine. Et moi dans tout ça, hein, je suis quoi ? Une simple servante ? Un pion qu'on peut manipuler comme bon vous semble ? Très peu pour moi !"

"Mais c'est elle notre mission !... C'est notre rôle de la protéger, de la hisser sur ce trône qui lui est dédié !"

"Ouvre les yeux, tout ce qu'elle veut, c'est être normale. De nous toutes, elle a toujours été la plus humaine. Elle aime ce monde ; elle n'est pas prête à le quitter."

"Elle le fera. Pour notre bien à tous, elle le fera..."

"L'avenir me donnera raison, tu verras. Elle n'a jamais été la petite fille malléable que Père a fait de toi..."

Une main droite vint s'abattre sur sa joue. Le regard blessé et la joue endolorie, la jeune Chrissy tremblait.

"Et ça ose s'appeler une sœur..."

"Chrissy..." (d'un air désolé)

"Ne compte même plus sur moi !"

Et elle s'évapora dans les airs.

"Chrissy !"

Elle soupira entre rage et tristesse.

"Sale gosse !"

Chrissy se matérialisa au bord de l'Hebgen Lake et s'installa confortablement sur l'herbe fraîche et légèrement humide. Après cette énième dispute avec sa sœur - et elle se jurait bien que ce serait la dernière -, Chrissy avait besoin de se changer les idées. Et quel meilleur moyen que de partir à la chasse... à la chasse à l'homme bien sûr. Oh ! Elle n'avait rien contre les femmes, mais avec les mecs c'était toujours sensiblement plus drôle... plus amusant... Un moment délicieux et délicat. Un moment d'anthologie. Elle en salivait d'avance.

Mais toute chasse comprenait une phase non négligeable de préparation. Il ne fallait pas croire, chasser en y prenant plaisir était tout un art. Déjà il fallait choisir l'environnement idéal. Sirène ou non, elle ne crachait pas sur le petit côté romantique. Qu'importe si de toute façon tout finissait par tourner au tragique - enfin, tout dépendait du point de vue. Passé ce détail, il restait à appâter. L'habit ne faisait certes pas l'humain mais ça y contribuait fortement. Il n'y avait qu'à voir l'effet que produisait cette robe blanche légère et vaporeuse, au décolleté plongeant, sur les cœurs des hommes prétendument pris !... Et puis il y avait sa voix, cette voix si pure... si cristalline... tellement trompeuse... qui charmait ces esprits dont sa beauté avait déjà fait chavirer les cœurs.

Forte de ces atouts, Chrissy savait qu'elle allait gagner. Dans ces moments-là, seul restait le plaisir de jouer. Elle se mit à sourire et commença à chanter. Une mélodie douce... mélancolique... Des paroles comme autant de notes de musique. Le charme d'une voix puissante allié à des accents subliminaux.

Viens vers moi !

Ne restait plus qu'à ferrer le poisson... ce qui ne tarderait pas.

Viens vers moi !

"Dites-moi, que fait une jeune demoiselle comme vous, seule ici à une heure aussi tardive ?"

"J'admire la lune... N'est-elle pas sublime ? Solitaire. Discrète. Et en même temps, totalement indispensable. Personne n'envisagerait un seul instant de vivre sans elle... Parfois j'ai l'impression d'être comme elle. Banale et unique tout à la fois. Vous ne trouvez pas...?"

Le silence d'un homme subjugué fut sa seule réponse. Elle sourit pour elle-même et fit semblant d'être embarrassée.

"Suis-je sotte, je ne vous ai même pas proposé de... ça vous dirait de me tenir compagnie pour cette nuit ? Je promets d'être sage..." (petit sourire coquin)

"Bien volontiers..." (s'installant à ses côtés)

C'était une proie idéale, elle le sentait, et ça ne faisait que confirmer ce qu'elle savait déjà. Son dîner était servi...

Elle se complut quelques longues minutes dans ce rôle de jeune et belle ingénue qu'elle s'était créé, ponctuant la conversation de rires et de sourires. Elle jouait les naïves, feignant de ne pas comprendre les gestes de son hôte. Mais elle savait mieux que ça. Elle sentait le désir monter chez le jeune homme, comme autant de vagues de chaleur... Elle sentait les battements de son cœur s'accélérer en même temps que sa respiration... Elle le voyait se rapprocher... Il était mûr.

Elle se tourna lentement et se laissa entourer par les bras du jeune homme, s'abandonnant à ses caresses, lui laissant prendre l'initiative avant que... Il commença à paniquer. Sa respiration se fit saccadée. Son visage s'empourpra. Il délaissa la belle pour porter les mains à son cou.

"Quelque chose ne va pas mon ange ?" (feignant la surprise et l'inquiétude)

Elle n'obtint que de pathétiques râles et un regard implorant pour seule réponse. Il ne comprenait pas. Pourquoi elle ne bougeait pas ? Pourquoi elle ne faisait rien pour l'aider ? Plus il se posait de questions plus il paniquait. Et plus il paniquait plus elle prenait du plaisir. Cruelle ironie. Elle l'observait avec attention alors que le pauvre bougre fronçait ses sourcils et écarquillait tout grand ses yeux. Elle se mit à sourire tout en se passant la langue sur les lèvres. Il approchait du moment crucial... si l'on pouvait l'appeler ainsi. Elle pouvait déjà l'entendre. Cette tension. Ce petit déchirement qui ne demandait qu'à s'étendre. Elle s'apprêtait à lui donner le coup de grâce quand soudain...

"Mais c'est que nous avons un invité !... Viens donc, n'aie pas peur !" (en se retournant tout sourire)

Il y eut un léger cliquetis et soudain une silhouette se dessina sous les doux rayons de la lune. Elle sourit.

"Tu viens assister au spectacle ?"

"Laisse-le partir !" (en la braquant de son arme)

"Je ne crois pas non. De toute façon, c'est trop tard..." (d'un air faussement triste)

Et effectivement, à peine quelques secondes plus tard, un craquement significatif et pour le moins sinistre se fit entendre. Le corps du jeune homme s'écroula lourdement sur l'herbe.

"Tu vois ? Je te l'avais dit... Mais revenons à nous. Notre dernière rencontre ne t'a donc rien appris ? Tu sais très bien que cette arme ne me tuera pas..."

Un large sourire éclaira son visage et ses lèvres s'étirèrent en un rictus moqueur. Une déflagration retentit. Il se tenait toujours là, debout, le bras tendu, le canon fumant de son arme à son extrémité.

"Non, mais c'est extrêmement douloureux."