J'arrivai enfin au pub, et n'y trouvai que mon grand-père. Je passai derrière le bar lui dire "bonjour", et lui demander où était ma grand-mère et Kami, dans la foulée.

- Kami a vomi du sang, tôt ce matin. Mamy l'a emmené au vétérinaire.

- Et merde... J'espère que son départ est encore loin.

- Tu sais ma puce, il vaut mieux t'y préparer. N'oublie pas que ton chien n'est plus tout jeune.

- Je sais, Papy. Mais bon, j'espère quand même... C'est mon bébé, comme Adam.

Mon grand-père termina sa vaisselle, puis me pressa doucement l'épaule. Un geste qui voulait dire beaucoup de choses. J'avais remarqué que Kami était plus patraque que d'habitude, mais je ne voulais pas voir les choses telles qu'elles étaient : il n'en avait plus pour longtemps.

- Tu veux que Papy te prépare un chocolat ? proposa mon grand-père, me voyant triste à l'idée que j'allais perdre mon chien.

- Ouais, je veux bien, onegai.

- Va t'assoir, je t'amène ça.

Je me dirigeai comme une automate vers une des tables du fond, le regard dans le vide. Tout se bousculait, et je regrettai les paroles que j'avais prononcées à l'égard de Tet-chan. Il s'inquiétait pour moi, je l'en remerciais, mais sa réaction avait été plutôt rude, si bien que j'étais braquée. Quel caractère j'avais, mine de rien. Mais d'un autre côté, je ne m'en plaignais pas.

Toujours pensive, je remarquai à peine mon grand-père me donner un bol de chocolat au lait froid, avec un pain au chocolat. Je le remerciai, puis il me dit quelque chose que je ne compris pas. J'allais lui demander de répéter, mais captai quand je vis Sakura s'assoir sur la chaise d'à côté.

- Vous ici, jeune homme ?

- Pas besoin de faire la dure avec moi, répliqua l'ex-batteur de L'Arc d'une voix douce. Je sais pour Kami, et j'ai aussi eu droit à un coup de fil de Tetsu tout à l'heure.

- Pire qu'un téléphone arabe, dis-moi. Mais... comment t'as su que j'étais là ? J'ai dit à Tetsu que je rentrai à la maison.

- Il me l'a dit, mais tu ne serais pas rentrée sans Kami. Et tu m'avais dit que tu le laissais ici, de temps en temps. Donc, je suis d'abord venu, et je vois que j'ai bien fait.

- La leçon de morale va pas tarder ? demandai-je, sur un ton qui annonçait un début d'ironie.

- Non, Annouck. Je comprends que t'ai voulu fêter la Coupe du Monde à ta façon. J'aimerais juste que les occasions de ce genre ne deviennent pas un prétexte. Tu as bien freiné d'après ce que m'a dit Tet-chan. Il ne faudrait pas que ça reparte pour un tour, tu comprends ?

- Ouais, bien sûr. Mais si Tetsu avait réagit comme toi, on se serait pas engueulés.

- Et toi, tu te serais pas cabrée, termina Sakura.

Un peu honteuse, je baissai les yeux sur mon bol, auquel je n'avais pas encore touché. Je m'apprêtai à demander à mon ami si j'avais eu tort de partir comme ça, quand ma boule de poils préférée (avec Adam) arriva vers nous, accompagnée de ma grand-mère. Après nous avoir salués, je lui demandai ce qu'avait dit le vétérinaire.

- Rien de très réjouissant. Apparemment, son estomac a une grave infection, et il est trop vieux pour être opéré. C'est assez important.

- Okay, j'ai compris. Merci, Mamy, de l'avoir emmené au véto.

Sans un mot de plus, elle alla dans la réserve. Kami plaça ses antérieurs sur mes genoux, histoire de réclamer un câlin. Je lui grattai alternativement la tête, le cou et le dos, ne réalisant pas très bien qu'il pouvait partir d'un moment à l'autre.

- Panda-chan... Comment je vais faire sans lui ? Ca a été le seul qui a pu me faire arrêter de boire. Je vais pas tenir.

- Annouck, tu tiendras le coup !

- Nan... Je le sais très bien. Ce que j'ai fait, c'est reculer pour mieux sauter. Et puis cette foutue Laura qui tarde à s'en aller. Quelle...

Je fus interrompue par ma grand-mère qui m'avertie, depuis la porte de la réserve, que quelqu'un était au téléphone et voulait me parler.

- Papa ?

- Non, malheureusement. Laura da.

- Quand on parle du loup, marmonnai-je, en me levant. Je te confis mon bébé ? ajoutai-je, à l'attention de Sakura.

- Oui, pas de problèmes. Essaie de rester calme.

- Je te promets rien.

J'allai rejoindre ma grand-mère, qui me tendis le combiné, que je saisis à contre-coeur.

- moshi-moshi ?

- Annouck, est-ce que je peux te parler... Disons, aujourd'hui ?

- Ca sent le départ, ça.

- En fait, je pars demain. J'aurais voulu te voir avant de retourner en France.

- De toutes façons, j'ai pas trop le choix. T'en as dit trop ou pas assez. jaa... Je suis au pub de mes grands-parents. Tu te souviens de l'endroit ?

- Oui, bien sûr. J'arrive.

Je raccrochai, me demandant ce qu'elle avait de si important à me dire. La femme que j'aimais le moins sur cette planète arriva enfin, moins de vingt minutes plus tard, durant lesquelles j'avais tourné en rond comme une lionne en cage. Quand celle qui s'avérait être ma mère arriva, je lui demandai ce qu'elle me voulait.

- En fait, commença-t-elle, apparemment assez gênée, j'aurais voulu te parler de ton père.

- Eh ben quoi ?

- En fait... Je ne sais pas comment te dire ça...

- Ben accouche, me fais pas languir plus longtemps.

Quoi qu'il devait se passer, je sentais le mauvais coup venir. Laura se cala dos au mur, comme l'avait fait Tetsu plus tôt chez lui. Je poussai la paperasse qui trainait sur le bureau pour m'y installer, et pressai l'autre "étrangère" pour qu'elle active un peu.

- En fait, je...

- Annouck !

Ma grand-mère entra d'un coup, sans un regard en direction de celle qui aurait pu être sa belle-fille, pour me dire que mon épagneul avait un traitement.

- C'est des gélules à mettre dans sa nourriture, précisa-t-elle, depuis entrebâillement de la porte. Je les ai mises dans ton sac.

- D'accord. Merci, Mamy.

- Et j'ai entendu à la radio que la France est perdue la Coupe du Monde. Pas trop déçue ?

- Nan, Zidane a rattrapé le coup.

- Ton chien est malade ? demanda Laura, tandis que ma grand-mère refermait la porte.

- Ouais, un peu.

- J'en suis désolée. Mais, je ne savais pas que tu aimais le foot... ?

- En même temps, tu sais rien de moi, crachai-je. Bon, tu disais... ?

- En fait, enchaina la Française, en se tortillant les doigts, j'aurais voulu te parler un peu de mes origines, qui sont aussi les tiennes, que tu le veuilles ou non.

- Ben, vas-y, dis-je, avec un haussement d'épaules. Je sais que j'ai des origines d'Espagne.

- Et tu en as d'Algérie, m'apprit Laura. Mes parents sont des Pieds-Noirs.

Et voilà ! pensai-je. Ca explique enfin pourquoi j'aime pas DeGaulle !

Laura se lança dans une explication sur le pourquoi on appelait les Français d'Afrique du Nord ainsi, mais je la stoppai, lui expliquant à mon tour que je connaissais très bien l'histoire de l'Algérie, et que donc, je n'avais pas besoin d'un cours particulier là-dessus.

- Pour terminer avec ça, ma mère est née à Mostaganem, et mon père, à Oran.

- Merci de me l'avoir dit, mais je crois que c'était pour autre chose que tu voulais me voir, non ?

On aurait cru une pièce de théâtre : Laura d'un côté, s'amusant avec ses doigts, moi de l'autre, assise sur la table, bougeant autant qu'une statue. Je commençai à m'impatienter, et mon mouvement de jambe arriva progressivement, jusqu'à ce que ma basket cogne contre le pied en bois du bureau. Ma "mère" rouvrit enfin la bouche.

- D'abord, il faut que tu saches que même si j'ai aimé ton père, il n'a pas été le seul garçon avec qui je suis sortie. Il y en a eu d'autres avec qui j'ai couché.

- Et le métro, il t'es pas passé dessus, des fois ? demandai-je, ironique, avant de me rappeler le conseil que m'avait donné Sakura.

- Non, le métro ne m'est pas passé dessus, comme tu dis si bien. Ce que j'essaie de te dire... C'est que... Entre la période où je suis sortie avec Hyde et celle où on a découvert que j'étais enceinte, j'ai été voir d'autres garçons.

Je déglutis de travers, priant le Ciel pour qu'elle ne dise pas ce que je pensais.

- Et, ne va pas te faire des idées par rapport à ce que je vais te dire, mais... Peut-être que Hyde n'est pas ton père biologique.

Heureusement que j'étais assise, car je me serais sans doutes effondrée. Elle avait attendu tout ce temps pour me dire ça ? Non mais elle se foutait de la gueule de qui, celle-là ?

- T'es dégueulasse ! T'es une vraie saloperie !

- Annouck, continua-t-elle, comme si ce n'étais pas très grave, je ne te dis que ce qui en est. J'ai dit à Hyde que j'étais enceinte parce qu'il avait été le premier garçon avec qui j'avais couché, mais peut-être qu'il n'en est rien.

- Et tu trouves ça normal ? demandai-je, haussant légèrement le ton.

- Non, évidemment. Je m'en rends compte maintenant, j'ai fait une erreur. Mais j'étais tellement secouée...

- Ah, parce que moi je suis pas secouée peut-être ? coupai-je, les poings serrés, prête à lui rentrer dedans. T'as attendu tous ces mois pour me dire que mon père n'est peut-être pas celui que je crois ? Mais t'es bonne qu'à foutre la merde, toi ! Et avoue, Laura, que t'avais déjà cette idée de me le dire depuis le début !

Le fait qu'elle reste sans rien dire me confirma que j'avais raison. Comment cette femme pouvait m'apprendre quelque chose d'aussi important, et rester d'un calme qui s'avérait être stressant ?

- De toutes façons, n'oublie pas que le père, c'est celui qui élève et aime l'enfant.

- Facile à dire pour toi ! T'as jamais été là, sauf pour créer des emmerdes !

Je me levai d'un bond, pour me mettre face à elle, et lui dis de dégager une bonne fois pour toutes. Son regard resta impassible, mais elle se décida à quitter le mur pour franchir la porte.

- Une dernière chose..., fit-elle, en se tournant vers moi. Si tu t'es déjà posé la question, ce n'est pas moi qui ai choisi ton prénom.

- Merci de me dire au moins ça de vrai.

Laura s'en alla enfin, sans un "adieu" pour qui que ce soit. Quant à moi, encore remuée par cette nouvelle, j'allai rejoindre Sakura, toujours occupé avec Kami qui avait, apparemment, mit sa jalousie de côté. Mon ami me demanda ce que la Française voulait, tandis que je m'installai lourdement sur ma chaise, le regard dans le vide.

- Annouck, ça va pas ?

- Panda-chan, est-ce que les hôpitaux peuvent nous donner des renseignements sur notre naissance ?

- Pardon ?

Je répétai ma question, faisant attention à ne pas parler trop fort pour ne pas me faire entendre de mes grands-parents.

- Je ne sais pas, mais je pense que oui, c'est faisable. Pourquoi cette question ?

Attaquant enfin mon chocolat qui avait refroidi, je rapportai ce que m'avait dit Laura à propos de mes origines en général. Sakura me demanda ce que j'en pensais, mais bien entendu, j'étais trop retournée pour pouvoir réfléchir à quoi que ce soit. Ce que je savais, c'était que si Laura avait raison, ma vie allait prendre un virage dangereux.

- Viens avec moi, déclara l'ex-batteur de Laruku, en se levant.

- Attends, j'ai pas fini mon bol.

- Ben, termine, et après on bouge. Il faut tirer cette histoire au clair.

Je terminai mon chocolat à la va-vite, avalant de travers au passage, puis ce fut Sakura qui prit la parole pour dire à mon grand-père qu'on avait un truc à faire, et qu'on repasserait chercher Kami le plus vite possible. N'étant pas mécontente que mon Papy ne cherche pas à savoir la conversation entre son ex-belle-fille et moi, je suivis mon ami d'un pas pressé.