OS - Trois mots
Trois mots et un numéro de téléphone. Bella sentit les larmes couler sur son visage et sa bouche se ferma comme si elle avait décidé de ne plus jamais respirer.
PDV extérieur et alterné
Couple: Edward & Bella
Lundi 16 Septembre 2013
Bella
Elle observa attentivement le timbre puisque l'adresse avait été imprimée sur l'enveloppe. Un phare blanc, bâti au bord d'une falaise. A son pied des bâtiments, sans doute des maisons basses. Le ciel orangé suggérait une fin de journée ensoleillée.
Le timbre n'était pas une photo mais une représentation d'un tableau réaliste.
En haut à droite était écrit USA, sur le côté le mot Forever (toujours), en bas, Portlandhead, Maine. La lettre avait voyagé d'est en ouest le pays, elle avait été postée trois jours plus tôt, soit le 13 septembre 2013.
La respiration hachée, Bella Swan eut envie de froisser l'enveloppe, mais pas de la déchirer. Elle n'avait pas besoin de l'ouvrir pour savoir qui la lui avait envoyée. Mais elle était curieuse et inquiète du contenu. Cette lettre n'aurait jamais du lui parvenir, Bella ne l'avait jamais envisagé d'ailleurs. Un danger, ce devait être pour la prévenir d'un danger, se dit-elle, c'était la seule explication.
Délicatement, comme elle le faisait toujours depuis six ans pour ouvrir une enveloppe, elle la décacheta et en tira un papier épais plié en deux, d'un blanc satiné au grain fin. L'expéditeur avait-il eu donc peur que la lettre fût abîmée lors de son voyage à travers tout le pays ? L'écriture à l'encre noire qui s'étalait au milieu de partie basse du papier avait l'élégance d'une autre ère. Les lettres cursives, embellies, les traits tantôt fins tantôt épais, n'auraient pas été plus parfaits si ils avaient été imprimés par l'imprimante la plus performante au monde.
Bella eut un rictus moqueur avant même de lire la courte lettre. Si elle ne savait pas qui en était l'auteur, elle aurait pu croire qu'il s'agissait d'une femme. Elle laissa ses yeux parcourir l'entrée de l'immeuble pour ne pas lire la lettre. Elle décida que l'endroit n'était pas propice pour découvrir pourquoi sa vie venait d'être à nouveau bouleversée.
Snobant l'ascenceur, la jeune femme grimpa lentement les escaliers jusqu'au quatrième étage, sans jamais permettre à ses yeux de glisser à ce qu'elle tenait dans sa main gauche. Elle imposa cette même discipline à ses pensées qui tournèrent autour des résultats de l'enquête qui ne la satisfaisaient pas.
Comment une mère, en apparence épanouie et aimée, avait pu choisir de finir au fond d'un lac au Canada ? Ca n'avait tout simplement pas de sens et Bella irait dès le lendemain sur place. Le maigre rapport de la gendarmerie royale ne lui apprenait pas grand chose.
Bella parvint sur son palier, marcha encore jusqu'à la troisième porte de droite puis sortit de sa poche ses clés. L'appartement presque vide n'était même pas un refuge pour elle, elle considérait le commissariat comme sa maison, à l'instar de son père à Forks. La jeune femme, en s'installant rue Jefferson, à cinq minutes de marche du commissariat central de la ville de Seattle, n'avait pas cherché un endroit charmant, confortable. Elle avait cherché à louer pas cher un appartement avec une seule chambre pour avoir moins de ménage; neuf pour éviter d'être obligée de l'entretenir plus que nécessaire; avec une cuisine équipée et avec une place de parking supplémentaire. Elle avait une voiture de fonction et ne s'était pas non plus séparée de sa Chevrolet des années cinquante.
Elle n'avait pas voulu d'un chien, comme son père l'avait suggéré, ni d'un chat, malgré l'insistance de sa mère. Bella avait le sentiment que sa vie solitaire n'avait jamais eu de variations. Il leur avait fallu du temps pour accepter que leur fille unique se complaise dans la solitude, qu'elle n'était tout simplement en quête de compagnie. Et Bella ne comprenait pas pourquoi ils l'avaient tant embêté avec ça. Ca 'était pas comme ci elle s'était soudainement renfermée sur elle même. Elle avait toujours été une âme solitaire, silencieuse, secrète. Les six mois précédant son dix-huitième anniversaire n'avait été qu'un rêve fugace, le réveil avait été douloureux mais révélateur. Une vie seule pour ne pas aimer et souffrir, voilà qui lui correspondait, la jeune femme en était convaincue.
Elle déposa l'enveloppe sur la table sans un regard mais ressentant aussitôt le poids en moins dans sa main. Elle passa par sa chambre pour ôter sa plaque d'officier de police et son revolver, les plaça sur la table de chevet à gauche du lit. Elle déchaussa ses converses noires et se débarrassa de son pull trop grand. En retournant dans la grande pièce où salon, cuisine et salle à manger se confondaient, elle tira d'un placard un pot de café et se mit à la préparation sans urgence.
Sans plus de cérémonie, le cœur au bord des lèvres, elle s'assit puis porta le breuvage trop chaud à sa bouche et but une gorgée sans pouvoir cependant en apprécier le goût. Elle avait beau tout faire pour minimiser l'arrivée de cette lettre, la peur commençait à la gagner et cela, elle le refusait.
Comme plus tôt dans le hall exigu de son immeuble, Bella tira le papier épais plié en deux de l'enveloppe. Elle inspira profondément en ayant parfaitement conscience que sa vie serait altérée par le contenu.
Ses yeux trouvèrent, couchés sur ce papier, trois mots formant une simple question, et un numéro de téléphone. Aucune signature mais c'était inutile, elle en convenait parfaitement. Elle avait reconnu l'écriture en ouvrant pour la première fois le papier satiné. S'il avait imprimé sur l'enveloppe l'adresse d'envoi, était-ce parce qu'il craignait de ne pas être lu? Si elle avait vu son nom écrit dans cette écriture si démodée, aurait-elle ouvert l'enveloppe, l'aurait- elle jetée à la poubelle? Non, parce qu'en découvrant le timbre, elle avait su qui lui écrivait, elle avait gardé la lettre.
Bella sentit les larmes couler sur son visage et sa bouche se ferma comme si elle avait décidé de ne plus jamais respirer.
Elle avait eu le temps d'imaginer un avertissement quant à la venue des Volturi, de Victoria ou d'un autre vampire assoiffé de sang humain. En six ans, Bella avait elle-même pisté les vampires de Seattle, elle avait annoncé plus d'une mort à des proches en sachant que peut-être l'être cher n'était pas tout à fait mort.
En dernière année de lycée, Charlie lui avait interdit de se rendre à Seattle. La ville était la victime de meurtres brutaux et mystérieux. Un des premiers jours de mars, les attaques avaient cessé aussi soudainement qu'elles avaient commencé. La police n'y était pour rien, l'énigme avait passionné des dizaines de personnes. Ce qui, à l'époque, avait intéressé, et inquiété, Bella fut que le premier cas de disparition inquiétante avait été un jeune homme originaire de Forks qui s'était installé à Seattle pour ses études. Son corps ne fut jamais retrouvé mais une jeune femme, une prostituée, avait juré l'avoir vu quatre mois après sa disparition, une nuit qu'elle était à travailler tout en étant sous l'influence de la cocaïne.
Bella avait voulu la voir et l'entendre, elle s'était rendue au commissariat où son père avait reçu la jeune femme. Riley Biers avait été décrit comme un jeune homme très beau, très pâle et au regard inhumainement rouge sang. Bella avait été la seule à la croire, concluant que ce garçon sans histoires né à Forks était devenu un vampire.
La jeune fille avait lié cet évènement avec l'apparition de Victoria à Forks quelques mois après le départ des Cullen. Avaient suivi des étranges et déconcertantes révélations qui avaient été ajoutées au lot de secrets que Bella devait garder pour rester en vie.
Victoria avait cessé de réapparaître tel un fantôme au même moment que les meurtres brutaux de Seattle.
La seule raison plausible, qu'elle avait du défendre devant le conseil des Anciens des Quileute, était que les Volturi étaient enfin intervenus. Ils avaient relâché leur surveillance et consciencieusement compulsé les révélations de Bella. Elle avait ainsi trahi un secret pour en protéger un autre, tout en mettant en danger plus de personnes par sa faute.
Sans le soutien et l'amour de Charlie, elle serait partie en Floride rejoindre sa mère et serait entrée à l'université pour apprendre ce qui ne lui aurait sûrement servi à rien dans le futur. A cette époque aussi, elle devait bien l'admettre, elle avait continué à garder un petit espoir que celui qui avait brisé son cœur et meurtri son âme reviendrait.
Heureusement, se disait-elle quand ses souvenirs venaient la hanter, heureusement qu'elle avait recouvré la raison rapidement. Lorsqu'elle eut dix-neuf ans, sans cadeaux hors de prix, sans un gâteau à trois étages, sans personne pour le lui fêter de vive voix, Bella avait tourné le dos à son espoir. Pour autant elle ne voulait pas oublier et refusait de vivre sans savoir d'où le danger venait.
Elle avait intégré l'académie de police de Seattle, un entraînement intensif avait été indispensable pour elle qui n'était pas du tout sportive. Un examen médical approfondi en début de cursus avait révélé que sa maladresse était du à un problème d'oreille interne couplé avec de l'hypotension. Une fois le pronostic posé, Bella reçut un traitement médical adapté ainsi que quelques séances avec un physiothérapeute. Elle pouvait désormais courir jusqu'à onze kilomètres par heure, plus vite que la plupart des gens. Son corps autrefois mince et mou s'était raffermi, elle pesait cinq kilos de plus, ce qui la mettait parfaitement dans la moyenne d'IMC.
Après une année d'apprentissage, au lieu d'entrer aussitôt dans les rangs de la police, elle s'était spécialisée pour s'occuper des disparitions. Elle maîtrisait tous les outils pour retrouver aussi bien un mari qui voulait recommencer sa vie à zéro qu'un fugitif. Du fait de son jeune âge, ses supérieurs refusaient encore de lui confier des missions pour retrouver des enfants, chose que Bella comprenait et acceptait.
Son regard parcourut une deuxième fois les trois mots. Le numéro de téléphone, elle le connaissait déjà.
Pourquoi lui écrivait-il maintenant ? Pourquoi recevait-elle cette lettre exactement six ans après l'avoir vu pour la dernière fois ? Elle savait où il vivait depuis presque quatre ans, il n'avait déménagé qu'une fois. Elle connaissait les trois numéros de téléphone qui lui avaient successivement été attribués. Elle s'était servie de Google Earth pour parcourir les rues de Cap Elizabeth dans le Maine et avait observé le même phare figurant sur le timbre.
Avait-il choisi cette ville en souvenir de sa mère ? Après tout il avait adopté son nom de famille originel et son deuxième prénom pour la charade qu'il vivait ces dernières années. Il vivait seul aux abords du parc de Fort William, où se situait le phare, le Portland Head, construit en 1791, le plus ancien de l'état du Maine.
Il avait été finalement très simple pour Bella que de retrouver celui qui avait voulu disparaître de sa vie, en usant des nouvelles technologies et de ses accès aux données nationales. Même les Cullen payaient leurs impôts et avaient un numéro de sécurité sociale. Bella avait aussi découvert qu'un de ses concitoyens, M. Henry Stone, qui se faisait appeler J. Jenks, fournissait régulièrement aux Cullen les justificatifs de leurs nouvelles identités.
Ce Jenks ou Stone, peu importait son nom, commençait à être en retard sur les nouvelles technologies. Bella l'avait averti anonymement qu'il n'était pas assez prudent. Après tout, elle ne cherchait pas à exposer les vampires au monde entier. Tout comme les Volturi, elle était convaincue de la nécessité de cacher ces créatures.
En près de quatre ans de service, elle avait mis en évidence trois cas de personnes décédées suite à une attaque de vampire et un cas de transformation. Evidemment, ses rapports racontaient une autre version, plus plausible pour les humains. Mais elle savait la vérité, elle n'était plus ignorante, pas plus que son père qui croyant lui faire une bonne surprise en l'attendant chez elle un samedi matin, était tombé sur le dernier cas recensé de vampirisme. Il n'avait pas cru qu'il s'agissait d'une farce ou d'une tentative de fiction de la part de la jeune détective, Charlie avait eu sous les yeux les preuves, photos et témoignages, recoupements et signalements qui avaient poussé Bella à conclure que cette femme retrouvée exsangue dans le port de Seattle avait été tuée par un vampire.
Entre temps, Charlie avait aussi découvert le secret des Quileute, s'étant remarié avec Sue Clearwater, dont la fille, Leah, se transformait en loup occasionnellement. Il avait compris que le monde qu'il croyait connaître recelait de biens des mystères que lui, simple humain, n'aurait pas du découvrir.
Sam avait pressé Bella pour qu'elle lui transmette toute information pouvant permettre la capture et mise à mort d'un vampire, même en dehors du territoire des Quileute. Si Bella avait laissé les Cullen hors de ces révélations, Sam n'avait pas tardé à lâcher le morceau et Charlie s'était énervé contre sa fille. Les relations s'étaient apaisées et en se rendant une petite semaine à Forks en vacances quelques mois après, Bella avait pu discuter longuement avec Charlie et Sam pour mettre certaines choses au clair.
Depuis, ils formaient tous les trois une sorte de société secrète, Sam n'ayant pas eu l'accord des Anciens de la tribu. Jeune marié et jeune papa, il était finalement soulagé de ne pas avoir besoin de chasser les vampires à Seattle. Charlie avait pris sur lui de ne plus laisser le moindre espoir à la famille de Riley Biers et essayait tant bien que mal de laisser sa fille vivre seule à Seattle sans s'inquiéter en permanence.
Restait Jacob, le seul à se transformer en loup régulièrement sans en avoir pourtant besoin.
Il cherchait peut-être celui qui occupait sans reddition le cœur de Bella, sous couvert de vouloir la protéger ainsi que sa tribu. La jeune femme en avait eu l'impression lors des rares fois où tous deux se parlaient. A ses yeux, Jacob était tout aussi dangereux que celui qui était parti. Elle avait voulu qu'il soit un substitut pour tromper sa douleur, elle s'était vite rendue à l'évidence cependant. C'était inutile pour elle, rien ne pourrait pas guérir ou même prétendre remplacer celui qu'elle avait perdu. C'était aussi cruel pour Jacob, elle s'en était excusée mais lui ne l'avait pas entendu de cette oreille. Et tel le ressac des vagues, il s'éloignait de Bella pour mieux revenir et chercher à la faire céder.
Il ne manquait jamais d'insister sur le fait que lui seul pouvait réellement la protéger. La jeune femme avait compris au bout de quelques mois le jeu malsain auquel il se livrait. Le soleil qu'il représentait s'était éclipsé, sali par la noirceur de ses mensonges, obscurci par le danger de ses sentiments. Jacob restait malgré tout un ami, elle n'avait jamais trouvé la force de se détacher totalement de lui. Il était dangereux, comme tous les guerriers Quileute, quoiqu'il en dise. Il était censé un jour tomber éperdument amoureux d'une femme. Bella attendait ce jour avec impatience, enfin il comprendrait qu'il ne pouvait y avoir de l'amour entre eux, et qu'il n'avait aucun devoir envers elle. Et à chaque fois qu'il lui lançait avec condescendance qu'elle ne faisait que gâcher sa vie à se voiler la face, Bella priait pour la venue rapide de celle qui lui était destinée.
Bella ne se sentait pas seule et ne ressentait pas le besoin d'une quelconque présence masculine dans sa vie. Elle vivait au jour le jour, complètement submergée par son travail comme elle le désirait. Ses jours de repos étaient consacrés à du bénévolat. Elle n'avait pas la télévision, allumait quelques fois la radio. Elle lisait le journal quotidien de Seattle, le Seattle Time, au moins dix autres journaux hebdomadaires ainsi que les mises à jour des personnes disparues et retrouvées dans tout le pays. Elle était aussi au fait de ce qui se passait au-delà de la frontière avec le Canada, pays qu'elle avait souvent parcouru pour ses enquêtes.
Pourquoi lui avait-il écrit ça ? En quoi la réponse pouvait l'intéresser ? En ce lundi soir, à vingt heures quarante-six, elle aurait aimé avoir quelque chose à faire, quelque part où aller. Elle craignait de faire quelque chose de stupide si elle restait à proximité d'un téléphone ou d'une voiture, comme lui téléphoner et lui demander des comptes, comme conduire deux jours sans s'arrêter pour autre chose que faire le plein et débarquer à Cap Elizabeth, pour le forcer à lui faire face et à lui crier dessus.
Bella était également tentée d'appeler son père et comme elle le faisait parfois pour un problème dans son travail, elle pourrait lui demander son avis. Elle se doutait qu'il lui dirait de brûler la lettre et l'enveloppe ou peut-être de lui répondre "Va brûler en enfer". Charlie mettait le feu à toutes les sauces quand il s'agissait des vampires.
En sortant du congélateur une barquette de lasagnes maison, Bella prit une décision. Elle ne reviendrait pas dessus, hors de question. Elle n'irait pas le voir dans le Maine. Le revoir ne ferait qu'ouvrir davantage le trou dans sa poitrine. Et elle se ridiculiserait sans aucun doute. Non cela ne servirait qu'à la faire souffrir davantage, elle en avait la certitude.
En jetant à la poubelle la barquette vide, Bella se résolut à ne pas lui téléphoner. Il avait écrit son numéro pour avoir une réponse, elle ne lui donnerait pas satisfaction. D'ailleurs, si il avait voulu une réponse immédiate, il n'aurait eu qu'à lui téléphoner. Elle se fichait de savoir comment il l'avait retrouvée, elle était référencée dans l'annuaire, si il avait trouvé son adresse, il avait sûrement eu accès à son numéro de téléphone fixe tout du moins.
Aussitôt cette pensée en tête, Bella se précipita vers son téléphone répondeur. Elle maugréa, se maudit d'avoir eu cet espoir. Le voyant ne clignotait pas. Tant mieux, se força-t-elle à se dire.
Au moins, cela aurait été une vraie surprise. Pas d'enveloppe sans nom d'expéditeur, elle aurait appuyé sur le bouton de son répondeur et sa voix à lui aurait retenti dans le petit appartement.
Elle se brossa les dents en pensant à son travail, à la journée qui l'attendait le lendemain, la longue route pour le Canada. Elle aurait pu prendre le train jusqu'à Vancouver mais Bella était très attachée à sa voiture de service, sans insignes, juste un gyrophare rangé sous le tableau de bord à droite. Elle détestait devoir être trimbalée par un gendarme canadien.
Edward
Il savait que la lettre était arrivée, Alice l'avait vue être déposée dans la boite à lettres. Ce qui se passerait ensuite, il n'en avait aucune idée. Le don de sa sœur n'avait pu l'aider ces deux dernières années quand, enfin, il avait cédé à son cœur et avait voulu savoir ce qu'elle était devenue.
Allait-elle lui téléphoner ce soir ? Demain ? Jamais ? Elle avait toutes les raisons au monde pour ne pas lui téléphoner, et le vampire espérait qu'elle le ferait pour au moins l'engueuler ou lui rire au nez.
Il n'était pas naïf au point de croire qu'elle l'avait oublié. Elle avait surement oublié les détails, sa voix ou son odeur, le déroulement de certains évènements, mais sans doute pas l'attaque de James ou de son propre frère, Jasper. Qui pourrait oublier cela ?
Elle avait sûrement réalisé son vœu le plus cher, à lui. Elle était peut-être mariée et déjà mère. A l'époque où il était né et avait grandi, les jeunes gens se mariaient jeunes, avant de faire des bêtises, avant d'être trop tentés. Au vingt et unième siècle, on mettait de côté certaines valeurs et encourageaient les jeunes à s'amuser avant de se marier.
Comme à chaque fois qu'il l'imaginait dans une robe de mariée, il lui sembla avoir la nausée. Ce malaise ne passait qu'en s'intégrant à cette fantaisie mais jamais en étant vampire. La vie était bien cruelle de ne pas lui avoir envoyé l'amour plus tôt ou de ne pas l'avoir fait naître quatre-vingt cinq plus tard.
Depuis qu'il avait écrit la lettre, il n'avait pas rangé la boîte avec d'autres papiers épais, ni les timbres, ni le stylo plume noir. Il avait fui sa petite maison pendant trois jours. Il était monté la nuit en haut du phare Fort William pour observer la mer sous la lune et essayer de trouver les étoiles brillantes. Le jour, il s'était glissé au milieu de la paroi de la falaise et avait regardé le ballet des nuages qui laissaient passer quelques rayons. Les trois îles face à lui changeaient de décor au fil des heures mais ce spectacle lui paraissait bien ennuyeux.
Ce lundi matin, il était rentré chez lui, s'était assis à la table son téléphone allumé, ce qui arrivait rarement, branché sur sa batterie, et dans sa main. Cela faisait donc près de treize heures qu'il était ainsi posté. Le téléphone resta silencieux, il fut tenté de demander à Alice d'essayer encore de provoquer une vision. Il mourrait d'impatience et était rongé par le doute.
Le penserait-elle cruel d'avoir envoyé la lettre pour qu'elle lui arrive le jour exact où, six ans plus tôt, il avait trahi toutes ses promesses et tous ses serments d'amour éternel ?
Il avait réalisé qu'il n'avait pas signé la lettre un jour après l'avoir envoyée. Serait-elle curieuse de savoir qui lui avait envoyé un message aussi court et personnel ? Se doutait-elle qu'il en était l'auteur ? Elle ne pouvait cependant pas imaginer qu'il avait écrit des dizaines de lettres avant d'être suffisamment satisfait, ou plutôt épuisé.
Il regarda un instant les timbres et le mot Forever écrit sur le côté. Il les avait choisis pour ce mot, pour lui dire indirectement que ses sentiments n'avaient en fait jamais changé. Il lui avait promis de l'aimer toute sa vie, toute l'éternité, et il tiendrait sa promesse.
Aurait-il dû lui demander de lui répondre par courrier ? Non, c'était dangereux, le contact téléphonique ne le mettrait ni lui ni elle en mauvaise posture au cas où les Volturi apprenaient ce qu'il s'était passé six ans plus tôt.
C'était un miracle qu'ils n'aient pas posé plus de questions quand il les avait avertis, par téléphone, du danger d'exposition à cause de Victoria et des nouveaux nés. Il aurait aimé se charger de ce vampire lui-même mais il aurait mis en danger Bella pour cela. Certes Victoria aurait pu parler, alors Edward en avait dressé un portrait alarmant. Elle avait été mise à mort sans même être jugée.
Il avait vécu ces dernières années sans savoir, passées au ralenti tant le manque le faisait souffrir, passées loin de sa famille parce que leur bonheur était menacé par l'amour qu'il avait sacrifié.
Une semaine passa, une autre et le mois d'octobre arriva. Edward n'avait reçu aucun appel. Chaque soir à minuit, il se promit d'attendre seulement encore un jour avant de ne plus attendre. Ce rituel finit par le faire rire, lui qui ne pouvait de toute façon pas pleurer. Il aurait aimé pourtant recevoir une réponse à sa question. Le détestait-elle à ce point pour ne pas lui répondre ? Avait-elle à cœur de le forcer à tenir sa promesse ? Il avait juré que sa vie à elle se déroulerait sans interférences de sa part, que ce serait comme si il n'avait jamais existé. Il était alors persuadé d'agir pour le mieux et de lui laisser toutes les chances pour une vie humaine normale.
Lui-même avait grandement sous-estimé la douleur que cette séparation lui causerait. Naïvement, il s'était cru capable de vivre loin d'elle, si seulement elle était vivante. Il y avait tant de choses auxquelles il n'avait pas réfléchi. Vivante, elle l'était, il comptait sur Alice pour cela. Ca n'était pas que sa sœur était incapable de voir des ce qu'il se passait dans la vie de Bella. Alice voyait son visage, toujours pâle et aussi magnifique que dans les souvenirs d'Edward, mais tout ce qui l'entourait était flou. Le vampire comparait ce brouillard aux pensées de Charlie Swan qui lui avaient toujours été presque incompréhensibles.
Elle était vivante, mais était-elle en bonne santé ? Vivait-elle sans difficultés financières ? Avait-elle pu aller à l'université ? Elle était vivante, c'était tout ce qu'il savait et cela ne lui suffisait plus du tout.
Le temps continua sa course en se moquant de son agonie. Le phare ne fut plus inondé de lumière, l'automne transformait la nature. Et elle ne lui avait toujours pas téléphoné. Il envisagea se rendre à Seattle et la voir de ses propres yeux et sans être vu. Il choisi le 1er janvier pour mettre à exécution ce plan.
Il acheta son billet d'avion le 23 décembre, mit au garde meuble le peu qu'il possédait et attendit avec une impatience presque enfantine la Saint-Sylvestre.
Son téléphone sonna le 1er janvier à minuit trente, un message qu'il présuma venir de sa famille. Il se saisit de son appareil et lut trois mots qui formaient une question, provenant d'un numéro de téléphone qu'il ne connaissait pas mais il devina aussitôt son propriétaire.
1er janvier 2014
Bella
Elle mettrait cette erreur sur le compte de l'alcool, et de Seth, et son père et même Leah. Assise sur le rebord de la baignoire, dans l'unique et petite salle de bain chez Charlie Swan, Bella appuya sur le bouton vert de son téléphone portable.
Elle avait refusé d'aller à Forks pour les fêtes, comme chaque année, Bella était de service. Son père avait agi dans son dos et demandé au chef de sa fille de la libérer de son astreinte au moins pour le Nouvel An. A quinze heures le 31 décembre, Seth l'avait littéralement forcée à monter en voiture avec lui pour la ramener à Forks.
Oui c'était à cause de Seth, il était trop fort, elle n'avait eu aucune chance de se défiler. Et à cause de Leah également qui l'avait suppliée de boire avec elle.
Toutes deux célibataires endurcies, l'une par choix et l'autre avec un espoir impatient, parce qu'elle savait qu'un jour elle rencontrerait le bon et qu'elle ne voulait pas gâcher son cœur avec un autre pour passer le temps. Bella fut même mise au défi par Charlie, alors elle but deux bières très fraîches pour ne pas être écœurée par le goût, elle sirota trois verres de vin blanc doux durant le dîner et à minuit, elle avala une coupe de champagne.
Et à l'instant où les gens en général sont euphoriques et plein d'espoir, Bella se demanda si elle avait fait le bon choix. Devait-elle finalement s'autoriser à vivre sans plus avoir peur d'oublier. Elle ne minimisait pas ce qu'elle avait accompli, son travail était si important à ses yeux. Mais elle aurait aimé vivre et non plus survivre. Elle voulait être libre d'être celle qu'elle était, sans plus de tabous, sans plus de censures, libre d'écouter de la musique ou lire un roman d'amour sans chercher à faire de lien entre les paroles et sa vie, passée ou présente. Pourquoi n'y arriverait-elle pas ? Avait-elle seulement essayé d'être heureuse ces six dernières années ? Non. Non, vraiment elle ne s'était laissée aucune chance, elle avait scié la branche sur laquelle elle était assise, elle avait saboté sa propre vie.
Elle n'était pas utopique au point de croire qu'elle pourrait être aussi heureuse qu'au matin de ses dix-huit ans, assise à côté de lui en cours de littérature. Une chose était claire, malgré son ivresse, Bella voulait gratter le gris de sa vie et y chercher de la couleur. En mal ou en bien, elle ne pouvait plus être quelqu'un d'autre. Elle voulait avoir de l'espoir et des rêves. Elle désirait ressentir plus que le manque et la douleur.
Assise sur le rebord de la baignoire, prise de nausées, elle avait saisi son téléphone et laissé son cœur agir. Le message avait été envoyé et Bella contemplait désormais l'écran de son téléphone portable comme on toise un ennemi. Peu importait la réponse, elle gardait son sang froid en se disant qu'elle l'avait remis à sa place, tout en sachant qu'elle se mentait de façon éhontée. Elle aussi voulait savoir, elle aussi avait besoin de croire que cette séparation était pour le mieux. Pour lui évidemment, pas pour elle, sur ce point, elle était honnête avec elle-même.
Sue toqua à la porte à minuit quarante, ayant besoin d'utiliser la salle de bain. En voyant le teint de craie de sa belle-fille, elle insista pour que cette dernière aille se reposer dans son ancienne chambre d'enfant. Certes, un autre lit avait été ajouté quelques mois plus tôt et un matelas gonflable terminait de manger l'espace, mais au moins tous auraient un lit pour la nuit et Bella trouverait la force de ne pas pleurer.
Bella se prépara rapidement à dormir, déçue de ne pas recevoir une réponse de celui qui ne dormait plus depuis près de quatre-vingt-dix ans. Malgré ses bonnes résolutions que de laisser le passé derrière elle, elle extirpa de son sac la lettre qui ne l'avait pas quittée depuis trois mois et qu'elle n'avait pourtant pas relue depuis. De ses doigts, elle traça les lettres des trois mots :
Es-tu heureuse ?
Edward
Il s'était préparé à une réponse pendant trois mois, il pensait avoir tout envisagé, sauf celle qu'il venait de recevoir.
Et toi, Edward ?
Trois mots, une simple question. Elle lui avait répondu, et donc avait lu sa lettre. Elle avait deviné qui lui avait écrit, lui reprochant peut-être de n'avoir pas ait pareil. Lui n'avait en fait pas eu le courage d'écrire son prénom, il n'en avait pas eu la force, tout comme il n'avait plus la force de prononcer son prénom sous peine de passer plusieurs semaines recroquevillé et faible.
C'était comme un défi qu'elle lui lançait, elle avait refusé de répondre à sa question, et le mettait face à sa propre faiblesse. Elle l'avait laissé se morfondre trois longs mois, elle l'avait gardé en attente, en suspens, chaque seconde écoulée enfonçant le pieu dans son cœur plus profondément. L'image du pieu était d'ailleurs ironique, lui qui détestait tant les clichés sur les vampires.
Parce qu'auprès d'elle, il s'était senti revivre, renaître, redevenir humain, redevenir faible. Il avait découvert ce que c'était d'avoir peur, d'être jaloux du temps, d'attendre en tremblant, de désirer ce qu'il n'avait pas le droit de désirer. Son corps mort avait joué la charade pour la tromper, lui faire croire qu'il n'était que bizarre. Puis il avait rendu les armes et il avait pu lui dire la vérité, la laisser voir ce qu'il était réellement, la peur au ventre de la voir s'enfuir en hurlant de terreur.
Elle n'avait cessé de le surprendre, de lui donner sans demander en échange, de le supplier en silence de rester encore un jour. Il n'avait jamais pu la convaincre de son amour pour elle. Ils étaient tous deux si semblables, ne se sentant pas à la hauteur de l'autre, en totale admiration. Mais elle n'avait jamais été arrogante au point de se croire au-dessus des lois. Elle avait donné et n'avait pas planifié de tout reprendre ensuite. Elle avait fait un choix en écoutant son cœur et sa raison, sans batailles, sans capitulation. Elle était capable du sacrifice ultime, sa vie si précieuse contre celle de sa mère, de la sienne à lui, sans aucun doute.
La pureté, l'innocence, la sincérité tout cela avait coloré ses paroles et ses joues. Elle n'avait jamais eu à entendre les pensées les plus viles, les instincts les plus bas, les êtres les plus maléfiques. Lui-même avait compté sur cette ignorance pour la désirer en toute impunité, pour la salir d'un regard fiévreux, pour lui dérober son temps et ses aspirations.
Il aurait voulu l'aimer d'un amour pur, platonique, pétri d'admiration et de dévouement, comme on aimerait une sainte ou un ange. Il était tombé amoureux d'elle comme un homme, guidé par son désir, emmené par ses pulsions, retenu seulement par la certitude de la blesser. Mais dans ses pensées, le bien et le mal avaient lutté à chaque instant en lui. Désormais, il se demandait si le bien, qui l'avait fait partir pour la protéger, elle, n'était pas le mal déguisé en blanc.
Plus que tout, il avait voulu le contact de leur deux peaux si différentes. Il avait été obsédé par la soie fine qui recouvrait tout ce corps et il n'avait pu en toucher qu'une infime partie. Sous ses doigts à elle, il s'était senti fait de la matière la plus précieuse. Sous son regard de chocolat, il s'était cru l'homme le plus séduisant. Sous ses lèvres, il avait voulu pleurer parce que, chaudes et douces, elles avaient réparé toutes les douleurs du passé.
Elle l'avait transformée, lui, le monstre assoiffé de sang, en une divinité toute puissante et bienveillante.
Ses pensées, restées inaccessibles, étaient le fait sans aucun doute d'une justice divine. Il devait se torturer l'esprit en tentant de deviner ce à quoi elle pensait. Il avait été sur un pied d'égalité avec elle sur cet aspect, et sur bien d'autres. Leur manque d'expérience assumé, leurs sentiments effrayants d'abord puis si évidents, leurs espoirs communs qui n'auraient jamais pu s'accorder. Edward avait appris tant grâce à elle, tant souffert pour elle, il se sentait pourtant si chanceux d'avoir pu l'aimer quelques mois.
Toutes les promesses de ses parents s'étaient réalisées mais il avait dû les perdre et mourir lui-même avant cela. Sa mère avait voulu le convaincre qu'il trouverait l'amour et la félicité, qu'il lui fallait simplement être patient et ne pas partir combattre en Europe. L'amour d'une femme lui ouvrirait les yeux sur la valeur d'une vie, et de la sienne en l'occurrence. Son père lui avait juré qu'un jour, lui aussi prendrait des décisions par amour, pour protéger sa famille et celle qui serait sa femme. Elle deviendrait sa priorité, il en oublierait ses propres rêves pour réaliser ceux de sa future épouse.
D'autres promesses, émanant de ses parents adoptifs avaient voulu planter en lui l'espoir que sa solitude ne durerait pas, que lui aussi méritait d'aimer et d'être aimée. Carlisle avec sa foi en dieu intacte après plus de trois siècles et demi d'éternité, lui avait promis qu'il avait une âme et qu'il était capable de rédemption. Esmé, l'aimant tant qu'elle ne pouvait pas être pleinement heureuse si son fils ne l'était pas, avait juré qu'il avait beau entendre les pensées des autres, il ne pouvait soupçonner la force d'un amour et que l'attente en vaudrait la peine.
Ils avaient tous eu raison, chaque promesse s'était accomplie. Mais aucun n'avait eu à vivre loin de son âme sœur. Sa mère n'avait rien demandé pour elle, Carlisle devait sauver le fils, pas elle, car elle n'attendait qu'une chose, rejoindre son mari dans l'au-delà. Esmé avait perdu son bébé et tout espoir, elle avait cru ne plus jamais pouvoir vivre et aimer mais elle l'avait fait. Ils avaient tous été des exemples pour lui. C'était si injuste que lui ne puisse pas vivre aux côtés de celle qu'il aimait tant.
Les raisons de son départ avaient été détaillées, argumentées, plaidées, et jugées. Il les avait écrites des centaines de fois quand lui prenait le besoin de la voir, de l'entendre. Il avait résisté six ans, une éternité d'enfer pour lui. Une à une, les raisons changeaient, se nuançaient, rendues confuses par le manque, rendues obsolètes par l'agonie de sa solitude.
Pour la première fois en six ans, cette nuit-là, il ne vit pas le temps passer. Quand l'aube fit scintiller sa peau, il réalisa qu'il avait passé près de trois heures assis à contempler le message reçu. Il n'avait même pas réfléchi à la réponse qu'il lui enverrait, car il voulait lui répondre. En voyant les éclats de lumière sur lui, il ressentit non plus du dégoût comme avant. Il se souvint de l'émerveillement de celle qui l'avait trouvé beau sous une rivière de diamants.
Non.
Une fois son message envoyé, il songea qu'il était seulement quatre heures du matin sur la côte ouest du pays. Il passa ses mains dans ses cheveux en soupirant et sursauta en entendant le bip de son téléphone.
Tu t'ennuies à ce point ? Et ces distractions dont tu m'as parlées ? répondit-elle.
Bella
Son téléphone avait sonné tout bas, il était resté enfermé dans son poing. Seth et Leah s'étaient couchés peu après elle, elle avait prétendu dormir pour ne pas avoir à parler. Ne pas pleurer dans cette chambre où il s'était glissé tant de nuits, dans ce lit qu'ils avaient partagé sans jamais osé faire plus, avait été un exploit. Et en presque trois heures, elle n'avait pas réussi à ne pas le revoir debout devant la fenêtre, lui souriant comme un diable adorable en se cachant de Charlie, assis dans le vieux fauteuil impatient de la tenir dans ses bras.
Elle n'attendit pas la réponse, elle la redoutait trop. Elle ne voulait pas savoir qu'il en aimait une autre, qu'il se sentait juste un peu minable d'avoir joué avec elle.
Pourquoi maintenant ? Je veux dire, 6 ans jour pour jour. Tu n'as pas pu choisir cette date par hasard, l'accusa-t-elle.
Pardonne-moi, j'avais besoin de savoir si tu étais heureuse. Alice ne t'a plus jamais vue, répondit Edward.
Sa force s'écroula, le bouclier autour de son cœur meurtri se brisa, son visage sec et pâle devint rouge et trempé. Il lui demandait pardon d'avoir rompu son ultime promesse. Pourquoi avait-il besoin de savoir ? Alice ne l'avait plus revue dans ses visions. Pourquoi ? Cette question simple n'avait toujours pas reçu de réponse plausible, logique. Elle décida qu'elle ne pourrait rien comprendre en restant confinée dans cette chambre hantée par le fantôme d'un amour à sens unique. Elle risquait aussi de réveiller Leah et Seth, leur expliquer pourquoi elle était en pleurs et autant agitée serait impossible sans leur dire toute la vérité.
Bella s'emmitoufla dans ses vêtements de la veille et son manteau chaud qui ne la quittait pas neuf mois de l'année. Au dehors, la nuit noire et glaciale avait quelque chose de rassurant. Elle regarda le jardin désormais entretenu, la nature endormie sous une épaisse couche de neige, le ciel sans étoiles. Elle retrouva un semblant de calme face à l'immobilité du spectacle devant elle.
La jeune femme ressentit son cœur battre sans peine, sans douleur. Lorsque le ciel devint gris foncé puis gris clair, que l'aurore tentait de faire passer ses rayons chauds à travers la couverture de nuages, Bella s'autorisa à regarder son téléphone à nouveau. Elle attendit en priant pour encore l'entendre sonner et fut exaucée.
S'il te plaît, dis-moi que tu es heureuse.
Et moins d'une minute plus tard, un autre suivit.
Appelle-moi, s'il te plaît.
Pourquoi ? lui écrivit-elle, toujours aussi incrédule.
Je t'en prie.
Elle composa le numéro qu'elle avait retenu, son ventre tordu par l'appréhension, son cœur affolé et impatient. Il décrocha aussitôt.
Edward
Il sentit son corps de pierre se figer une en fraction de seconde avant de briser la peur qui le paralysait. Il appuya sur le bouton vert et patienta quatre secondes. Il était à ce point lâche qu'il ne voulait pas être le premier à parler. Pourtant elle demeura muette et même son souffle n'était pas audible.
A sa plus grande stupéfaction, il exhala ce prénom chéri et eut la sensation que tout son corps se réchauffait. Le brasier d'autrefois qui l'avait rendu fou de désir se ranima comme si ces six dernières années n'avaient duré qu'une minute.
" Bella, ta voix me manque tant, s'il te plaît dis quelque chose. Mon dieu, tu me manques tellement j'ai l'impression de devenir fou. "
Elle eut un hoquet de surprise, il en aurait ri s'il ne s'était pas souvenu que pour elle, il ne l'aimait plus depuis six ans. Il lui avait menti pour qu'elle avance sans lui, pour qu'elle en aime un autre, un humain, et pour ne plus la mettre en danger.
" Mon amour, ma Bella, dis-moi que tu es heureuse, dis-moi que tu vis heureuse sans moi, dis-moi que toute ma souffrance n'est pas vaine. "
Elle raccrocha sans avoir rien dit. Il fixa incrédule le téléphone, elle l'avait rejeté, elle lui en voulait, elle ne l'aimait plus.
Mission accomplie, se dit-il amèrement. Il avait voulu détruire l'amour qu'elle avait eu pour lu. Il avait agi pour qu'elle se souvienne de lui sans une once de regrets, seulement avec des remords.
L'instant d'après, il manqua d'écraser son téléphone contre le mur face à lui, ou de l'envoyer directement dans l'océan atlantique. Mais il se souvint qu'il y avait les traces de l'acte final de leur amour. Désormais tout se déroulerait en coulisses, en secret. C'était terminé.
Elle l'avait aimé aussi fort qu'elle avait pu, elle lui avait donné tout ce qu'elle avait sans rien demandé en retour d'autre que la vérité. Elle avait voulu devenir comme lui mais ne l'aurait jamais forcé, il lui avait imposé des règles, des contraintes, des interdictions. Il l'avait piégée pour qu'elle accepte pour qu'elle supporte ses angoisses, il l'avait blessée en ne croyant pas tout de suite en son amour, en pensant qu'elle se lasserait. Il l'avait comparée à tous les humains, faible et inconstante, alors qu'elle était si forte, et qu'elle l'aimait tellement.
Alice lui téléphona quatre fois en une matinée, elle laissa des messages qu'il ne lut pas. Il laissa son téléphone se décharger, abandonné sur la table. Lui s'était prostré contre la porte d'entrée. Sa petite valise le narguait tout près de lui. Il avait raté son avion, il n'avait plus de raison d'aller à Seattle. Il se renferma sur lui-même, incapable de surmonter sa souffrance, trop faible pour simplement essayer. Il nota les changements chez lui sans même ouvrir les yeux, sa condition le forçait à être en permanence à l'affût. La journée passa, si longue et silencieuse, une fois le téléphone muet. La nuit s'amorça, la nature s'endormit, et tout recommença une fois encore tandis que lui continuait de prier pour remonter le temps et changer sa Bella en vampire le soir du bal de fin d'année.
Bella
Son regard restait fixé sur la route, le paysage ne trouverait de toute façon pas grâce à ses yeux. Le plus difficile était de ne pas réfléchir à ce qu'il se passerait quand elle arriverait à destination.
Elle avait fait tout ce dont elle redoutait et pourtant elle ne le regrettait absolument pas. L'issue de cette histoire serait sans doute désastreuse, la jeune femme sentait que sa vie lui échappait encore, même si cette fois c'était de sa propre volonté qu'elle se jetait vers l'inconnu. Les heures passées à conduire n'auraient pas été suffisantes pour démêler ses doutes, ses espoirs, ses peurs, son impatience, sa réticence. Elle s'était trompée sept fois déjà, avait accumulé environ deux cent kilomètres de détour, se maudissant d'avoir oublié ce qu'il se trouvait à l'est de Seattle.
Dans une chambre d'hôtel minable quelque part dans le Dakota du Nord, elle s'agita la nuit durant, épuisée et se réveillant pourtant chaque heure. Sous ses paupières la réalité se teintait d'étranges lueurs multicolores, de formes floues et inquiétantes. Mais un regard l'attrapait et l'attirait malgré elle.
Le lendemain matin, après la troisième tasse de café dans un thermos acheté à un prix exorbitant dans une station essence, Bella se retrouva dans la ville de Grand Forks. Elle lutta encore plus fort pour ne pas réfléchir, à la place elle alluma son gyrophare, fit hurler ses sirènes et traversa la ville à vive allure pour filer direction sud est sur la route 29. Face au lac Michigan, elle hésita à pousser plus au sud encore pour passer par Chicago. Elle avait souvent pensé à cette ville où il avait grandi, humain. Elle avait secrètement espéré la visiter en sa compagnie et entendre tous ses souvenirs.
Elle opta pour passer entre les lacs Michigan et Supérieur, et ainsi pénétra pour quelques centaines de kilomètres en territoire canadien. Arrivée à Kingston, elle traversa le fleuve Saint Laurent et fut de retour aux Etats-Unis dans l'état du Vermont. Elle atteignit en pleine nuit l'état du Maine, il lui restait encore beaucoup de route mais elle craignait ne plus avoir la force d'attendre pour le revoir.
Son téléphone était resté silencieux, sa famille prévenue qu'elle reprenait le travail mais le commissariat avait compté sur son absence pour le reste de la semaine. Personne ne s'inquiéterait de son absence, elle se sentait libre et en même temps prisonnière parce qu'elle n'avait aucun pouvoir sur son avenir, sur la décision qu'il prendrait.
Arrivée à Portland, à seulement cinq de kilomètres de Cap Elizabeth, le ciel gagnait sa bataille quotidienne contre l'obscurité et Bella laissa enfin s'exprimer son cœur. Les larmes qui coulèrent sur ses joues n'étaient pas des larmes de douleur, de désespoir. C'étaient des larmes de joie comme jamais elle n'en avait pleuré de sa vie. Son cœur la remerciait de lui offrir cette joie immense que d'aller le voir. Même pour une minute, Bella savait déjà que cela vaudrait toute une vie de solitude. Peu lui importait qu'il reste fixé sur sa décision prise six ans plus tôt. Elle savait désormais qu'il ne l'avait pas oubliée, et tant pis si il lui avait dit "mon amour" comme un réflexe, il le lui avait dit. Les paroles qu'il avait eues, emplies du même désespoir qui l'avait étranglée, elle, chaque jour depuis son départ, avaient allumé une étincelle d'espoir.
Les deux derniers kilomètres, elle les avait mémorisés quatre ans plus tôt. La route lui était familière, les maisons qu'elle avait observées sur son ordinateur étaient encore plus luxueuses en vrai. Mais sur Single Roads, une petite maison était cachée derrière une rangée de sapins verts toute l'année.
Elle se gara et s'inquiéta aussitôt en voyant les lumières allumées au rez de chaussée. Si il était là, il devait forcément l'avoir entendue arrivée et désormais qu'elle contournait la maison vers l'océan, marchant sur le gravier jusqu'à la porte, il avait sûrement sentie sa présence.
Ne voulait-il donc pas la voir? Il n'avait peut-être désiré qu'une courte discussion par téléphone, mais elle, elle avait des choses à lui dire, face à face, des choses qu'elle avait tues trop longtemps. Une fois son sac vidé, une fois que tout serait dit, elle parviendrait à le laisser sortir de sa vie, plus sereinement que la première fois.
Edward
Quelqu'un tapa à sa porte, deux fois. Il ne réagit pas, encore raidi par ses heures d'adynamie. On frappa une troisième fois puis une petite voix laissa échapper un juron et alors la porte fut pratiquement attaquée.
"Ouvre, Edward !" lui intima-t-on.
Il la reconnut mais ne put y croire. Lentement, pour un vampire, il se releva et délia ses membres. La poignée se plaignit quand ses doigts se crispèrent autour. Le battant laissa ensuite entrer les premières lueurs de l'aube et nimbée d'une lumière si douce, Bella lui apparut.
"Je suis mort et je suis au paradis, souffla-t-il en tendant sa main vers l'apparition angélique. C'est un miracle."
Mais la peau sous ses doigts était chaude, dessous du sang coulait dans les veines. Du sang chaud qui aurait dû l'attirer plus fort que n'importe lequel mais à cet instant, il chérit la brûlure dans sa gorge et il sut que plus jamais il n'aurait envie de la tuer.
" Pourquoi? " se contenta-t-elle de dire.
Il nota sa respiration irrégulière, son pouls désordonné qui faisait résonner les battements de son cœur en une mélodie inquiétante. Il tendit à nouveau sa main vers cette joue chaude et pâle mais le cœur de sa Bella s'affola de plus belle et il décida de reculer et de la laisser se calmer. Il n'avait que quelques secondes pour trouver quoi dire, pour expliquer l'état pathétique dans lequel il se trouvait. Il ne cessait de la dévisager, il ne pouvait toujours pas croire qu'elle était venue à lui.
" Comment as-tu pu où me trouver ?" la questionna-t-il doucement.
Elle croisa ses bras sur sa poitrine et le fixa, la tête relevée pour lui faire face.
" Je sais où tu vis. Depuis quatre ans. Maintenant dis-moi pourquoi tu m'as contactée."
"Je te l'ai dit au téléphone, m'as-tu entendu ?"
"Ca n'avait aucun sens!" explosa-t-elle soudain.
Elle l'imita, passant ses mains dans ses cheveux, mais elle tremblait de tous ses membres et son ventre était tordu par l'angoisse.
"Pardonne-moi, mon amour."
"Tu le dis encore ! Pourquoi?" le supplia-t-elle.
"Parce que je..."
Il détourna son regard d'elle pour la première fois depuis qu'elle était apparue sur le seuil de sa maison. Elle pesta une nouvelle fois, entra et referma la porte derrière elle. Les lumières enchanteresses disparurent.
L'entrée exiguë les força à se rapprocher, leurs corps réagirent tels des aimants. Cette fois-ci le contact eut lieu, leurs mains s'effleurèrent, leurs doigts se mêlèrent et Edward vit dans les yeux de couleur chocolat la preuve qu'elle ne l'avait pas oublié, qu'elle n'avait pas cessé de l'aimer. Trois mots suffiraient-ils à la reconquérir et à réparer ses erreurs ? Il voulait y croire, et ces trois mots là, il avait besoin de le lui dire.
"Je t'aime."
Oui je sais j'arrête là mais en même temps, on sait toutes ce qu'il va se passer ensuite. A vrai dire j'ai essayé d'écrire une fin plus explicite mais ça ne marchait pas. J'espère que ça vous a plu!
