Bonjour à tous, je passe en coup de vent vous publier ce chapitre que j'ai failli oublier !

Si vous vous en ennuyez, n'hésitez pas à faire un tour sur mon autre publication "La Mémoire du corps" ;)

review anonye : Johny boy : merci pour la review et les compliments ) J'espère que la suite te plaira également :)

Comme d'habitude, gloire/disclaimers/remerciements à mes bêtas/dieux/lecteurs et revieweurs.

Bonne lecture !


Crabe Partie 3

Chapitre 6

Le dimanche fut une journée morne et triste. Sherlock voulait retourner faire un tour dehors pour prendre l'air et respirer Londres. Même si les effluves du jardin privé de la clinique n'avaient pas grand-chose en commun avec le cœur battant de la capitale que le détective sentait résonner au même rythme que le sien lorsqu'il en parcourait les bas-fonds en compagnie de John, c'était toujours mieux que de rester dans l'atmosphère aseptisée et dont la température était strictement contrôlée par un climatiseur de la chambre.

Mais John argua qu'au vu de la pluie battante qui s'abattait sur le pays, sortir était probablement la plus mauvaise des idées que le détective n'avait jamais eues.

En désespoir de cause, ils finirent par bouger jusqu'à la cafétéria, histoire que Sherlock retrouve l'usage de ses muscles peu à peu. Ce fut aussi décevant et inintéressant que John l'avait promis deux jours plus tôt, mais donna à Sherlock du grain à moudre pour ses longues heures de jérémiades. Une fois revenus dans la chambre, il en vint même à laisser un message vocal sur la boite automatique de son frère au MI6 pour expliquer que Mycroft devrait demander une ristourne sur le prix global, au vu de la qualité de ce qu'on y mangeait, patients comme visiteurs.

- Mais ça, tu ne peux pas le savoir, tu n'as pas le droit de venir me rendre visite, conclut Sherlock dans une note de cynisme avant de raccrocher abruptement.

- Ça ne te dérange pas ? demanda John qui avait suivi toute la scène.

- Quoi donc ?

- Tu ne veux pas que nos amis soient au courant de ta maladie. Y compris Mrs Hudson, qui nous loge et habite presque avec nous certains jours. Y compris Greg, avec qui tu travailles la plupart du temps. Ton frère n'est au courant que parce que Elliot Harding le lui a dit avant tout le monde. Mais tu laisses un message au MI6 qui est relativement explicite sur le fait que tu es atteint d'une pathologie grave. Les gens vont le savoir.

- Sauront ceux qui entendront ce message. Or les personnes autorisées à entrer dans le bureau de Mycroft au MI6 sans sa présence sont au nombre de trois. Anthea, Toby son garde du corps-chauffeur-chien personnel, et la Reine. J'ai toute confiance en ces trois personnes pour ne rien dire, ricana Sherlock.

- Même pas le premier ministre ? persifla John.

- Même pas. Il faudrait passer les codes de sécurité de la porte de son bureau. Et ils ne sont notés nul part, tu peux t'en douter. Même les informaticiens de sa gracieuse majesté n'ont nulle connaissance des sécurités du bureau de mon frère. Seuls Anthea et Toby les connaissent.

- Et la Reine ?

- Non, bien sûr que non. Mais je crois que le logiciel de reconnaissance faciale, biométrique et digitale est programmé pour s'ouvrir sans mot de passe s'il identifie la Reine.

John ne trouva absolument rien à redire. Et n'osa pas demander si Sherlock, lui, avait connaissance desdits codes.

- Bien sûr que je les connais, répondit Sherlock à la question informulée de son ami. Sous ses airs d'indifférence glaciale, Mycroft est un grand sentimental. Il en change tous les quinze jours mais met toujours ma date d'anniversaire, ou celle de Maman, ou celle de tante Lisbeth, la seule personne de la famille qui lui disait qu'il était plus intelligent que moi.

Il ricana de nouveau.

- Mais ne t'inquiètes pas, Mycroft n'est pas si bête et a conscience que me laisser l'accès à son bureau pourrait mettre le pays à feu et à sang simplement parce que je m'ennuie. Du coup même avec tous les bons codes, l'identification biométrique m'empêche de passer. Ce qui est fort dommage.

Il soupira dramatiquement, haussant les épaules et faisant ainsi frémir la soie pourpre de sa robe de chambre, comme une tragédienne grecque pleurant son Ulysse.

- Pour le bien-être de notre patrie, et je te rappelle que j'ai servi dans l'armée, dommage n'est pas le terme que j'aurais employé, rétorqua John. Je ne peux qu'approuver, pour une fois, les décisions de Mycroft.

Sherlock lui tira la langue.


Dans la soirée, alors qu'ils s'ennuyaient fermement, débarqua dans la pièce en faisant claquer la porte contre le chambranle avec une violence inouïe un parfait inconnu.

- Bonsoir bonsoir bonsoir ! Jack Dawson, rééducateur vocal à votre service !

L'homme était grand, roux, ventripotent et avait une moustache de morse.

- Un dimanche ? interrogea John, suspicieux.

- Pas de repos pour les braves, tonitrua l'homme, qui avait manifestement du coffre. Madeline Rivers et le professeur Elliot Harding ont demandé mon concours pour le patient Sherlock Holmes, chambre 221, aile B. C'est bien ici ?

John hocha la tête. Sherlock laissa glisser ses yeux sur le nouveau venu, et son ami savait qu'il était en train d'analyser et déduire tout ce qu'il pouvait avant de décider s'il laissait l'homme s'occuper de lui rendre son timbre originel. Il attendit donc patiemment que le détective finisse de faire son travail avant de dire quoi que ce soit. C'était l'affaire de Sherlock.

- Oui, finit par répondre ce dernier après un temps infiniment long. C'est moi. Lobectomie pour ablation d'une tumeur cancéreuse. L'opération a atteint mon œsophage et ma tranchée, légèrement, mais modifiant ma voix. Mes deux organes sont en parfait état mais mon timbre reste modifié. J'ai baissé de deux tiers d'une octave et un dièse.

- Oh ! Un musicien ! Merveilleux ! Parfait !

L'homme battait des mains comme un enfant de cinq ans, bien qu'il en paraissait dix fois plus. John se demanda si on pouvait vraiment faire confiance à cet énergumène, et si tous les membres de cet hôpital étaient aussi cinglés ou si c'était seulement les cas affectés à Sherlock qui paraissaient majoritairement dérangés. Mais comme Sherlock avait entamé une conversation incompréhensible avec le spécialiste, qui avait pris ses aises, sorti un ordinateur, et produisait désormais des sons pour déterminer quel était le timbre initial de son ami ; John décida de se ranger à l'avis de son ami et se replongea dans son ordinateur.


Les deux hommes travaillèrent une heure durant, sans que John n'y comprenne rien aux exercices qu'ils pratiquaient. Le praticien utilisait une vaste terminologie musicale (il s'avéra qu'il était également professeur de musique bénévole à ses heures perdues, et avait l'oreille absolue) à laquelle John n'entendait goutte, mais qui semblait parler à Sherlock.

La conclusion de leurs échanges fut très encourageante : le timbre de Sherlock n'avait pas été modifié de manière durable par une blessure interne de ses cordes vocales. C'était davantage un choc psychologique interne de ses organes – car oui, les organes ont une âme ! déclama l'homme avec emphase – qui avait altéré sa voix. L'humain était néanmoins capable de surmonter des traumatismes bien pires que cela. Tout ce qu'il y avait à faire, c'était forcer la voix à redevenir elle-même. L'exercice était compliqué, car s'il était facile de forcer les aigus ou les graves pour une courte phrase et faire une imitation plus ou moins grotesque, tenir en permanence une voix différente de la sienne relevait du tour de force.

Le spécialiste expliqua qu'il ne s'agissait en fait que d'un travail régulier et à long terme. Les imitateurs, ventriloques et autres marionnettistes pouvaient prendre des voix différentes sur commande. Il fallait donc faire le même travail qu'eux. Jusqu'au jour où la voix redeviendrait naturellement le baryton chaleureux comme du chocolat chaud de Sherlock. À ce moment-là, le traumatisme interne des organes s'atténuerait alors progressivement jusqu'à disparaître complètement, et la voix normale reprendrait ses pleins droits.

- Ça va prendre longtemps ? demanda John.

Il s'habituait désormais à la voix plus grave de son ami, mais ne pouvait empêcher son corps de frémir et ses poils se hérisser en songeant à la véritable tessiture de Sherlock.

- Difficile à dire, mais je ne pense pas. Quand il chante, sa voix est normale.

John fronça les sourcils.

- Nous n'utilisons pas de la même manière nos cordes vocales en parlant ou en chantant, expliqua l'homme. C'est peut-être absurde, mais le traumatisme à l'origine de son changement de timbre n'existe que lorsque votre ami parle. Sa voix chantée est normale.

- Je ne t'ai jamais entendu chanter, lança John à l'intention de Sherlock. Je ne peux pas vraiment en juger.

- C'est de l'entraînement ensuite, faire coïncider la voix chantée et la voix parlée. Ça peut prendre une semaine, un mois ou un an. Tout dépend de la régularité des exercices et de la volonté de celui qui pratique... Dans votre cas précis, la variation est vraiment légère... Dans la majorité des cas similaires que j'ai eu à traiter, je dirais qu'un mois, six semaines maximum peuvent suffire.

Le regard de Sherlock brilla. Il avait bien l'intention de récupérer sa voix en moins de deux semaines. Fort heureusement pour lui, avant le Crabe, il avait une maîtrise totale et parfaite de son corps, y compris son système digestif, sa sensation de faim ou de fatigue. Lorsque sa tête travaillait, son corps s'inclinait. Et si pour cela il devait pousser la chansonnette deux heures durant tous les jours, il le ferait, bien qu'il eût horreur du chant (raison pour laquelle il s'était toujours abstenu de chanter devant John).

L'homme les salua et les quitta, les faisant retomber dans le silence et leur ennui.

- Deux semaines, promit Sherlock.

- 10£, répondit John. Pari tenu.

Il claqua dans la main de son ami pour sceller leur accord. Le médecin avait parfaitement conscience qu'il allait perdre, mais il s'en fichait royalement. Sherlock ne perdait jamais ses paris, ne serait-ce que pour une raison d'honneur mal placé, et John savait donc que son ami allait se battre pour gagner celui-là. John perdrait alors 10£, et retrouverait le baryton velouté de son ami. Cela ne lui semblait pas être un prix cher payé.


Le lundi fut morne et triste. Le temps gris les laissait aussi morose que le ciel, et les heures s'étiolèrent dans le silence le plus complet. Les infirmières ne passaient plus aussi fréquemment, et seule la rapide visite quotidienne de Madeline leur apporta des bonnes nouvelles. Sherlock pourrait sortir un jour plus tôt que prévu, le jeudi 7 avril en lieu et place du vendredi 8. En effet, toutes les analyses montraient que le détective allait parfaitement bien, et Megan Jones, l'anatomopathologiste avait procédé à la plupart des analyses nécessaires sur la tumeur extraite de Sherlock. Aucune anomalie pouvant prolonger son hospitalisation ou nécessitant une deuxième intervention plus ou moins urgente n'avait été constatée suite aux analyses, et Harding avait donc signé la sortie de Sherlock.

Ce dernier contre signa la décharge, à date d'effet jeudi matin - 10h30, et l'affaire fut conclue.

- J'ai hâte de rentrer à la maison, nota Sherlock.

- Ce n'est pas fini, nous reviendrons ici bien assez tôt, crois-moi, répliqua John, aussi lugubre que les nuages noirs qui s'amoncelaient dans le ciel.

- Certes, mais tant que je dors dans mon lit, le reste n'a aucune importance.

- Tu ne dors pas, la plupart du temps ! Et quand tu le fais, c'est dans le canapé !

Sherlock leva les yeux au ciel.

- Absolument faux. Ce n'est pas parce que j'ai besoin de moins de sommeil que toi que je ne dors pas. Et quand je vais me coucher, je le fais dans mon lit.

- Et jamais dans le fauteuil ? demanda narquoisement John.

- Rarement. Une fois ou deux.

- Jamais vu une mauvaise foi pareille !

Ce même jour, Sherlock acheva un Rubik's Cube supplémentaire, gris métallisé, et dont le principe même restait nébuleux à John. Il n'osa cependant pas remettre en cause la parole de Sherlock lorsque ce dernier lui affirma avoir fini le casse-tête, et remit à son ami le jeu suivant, en forme pyramidale. Il arrivait bientôt à la fin des puzzles amenés par John, et malgré le stock complémentaire fourni par Mycroft, il était heureux que l'hospitalisation s'achève bientôt.


Le mardi fut calme. Les nuages se dégagèrent et un timide soleil fit sa réapparition, suffisamment longtemps pour que les deux colocataires retournent prendre l'air dans le jardin privé. A voir la manière dont Sherlock se comportait, John devinait qu'il était temps que tout cet enfermement prenne fin. Son ami palpitait à l'idée de retourner vivre dans le rythme battant de Londres.

L'après-midi, Sherlock eut sa troisième séance de kinésithérapie respiratoire avec Bartholomew Dillinger. Alors qu'il s'attendait de nouveau à être torturé à en pleurer, ce fut cette fois-ci beaucoup plus calme et doux. Étonné, il en fit la remarque au praticien, sans pour autant le remercier directement de sa prévenance.

- Je n'ai pas changé le contenu des séances, se borna à répondre l'homme. C'est vous qui avez progressé. Votre pleurésie est totalement passée. C'est normal que cela vous fasse moins mal.

À la fin de la séance, Sherlock voulut remettre le sujet du jeune Jude sur le tapis, mais Bart' lui signifia clairement qu'il n'y avait rien à en dire, et qu'il n'avait pas certainement pas envie d'en parler avec le détective.

- C'est dommage, vous ratez quelque chose, commenta John.

Le praticien se retourna vers lui, yeux exorbités.

- Parce que VOUS AUSSI vous savez ?

Sherlock fronça les sourcils.

- Tout l'hôpital est au courant rien qu'en vous voyant, je le crains. Et considérant le cas plus précis de John, il vit avec moi dans cette pièce de quatorze mètres carrés depuis dix jours. Ce que je sais, il le sait.

- Et je pense vraiment que vous passez à côté de quelque chose... Il suffirait d'oser lui parler et... tenta John.

- Et moi je pense que vous feriez mieux d'appliquer vos conseils à vous-même plutôt qu'oser donner des conseils aux gens, répliqua le kinésithérapeute d'un ton ferme.

Et sans un mot de plus, il quitta la pièce.

- Qu'est-ce qu'il a voulu dire ? ne put s'empêcher de demander Sherlock, perplexe.

- Aucune idée, répondit John en se détournant, rougissant.


Le mercredi, Sherlock devenait clairement impatient. Il quittait la clinique le lendemain et n'en pouvait plus. Il résolut son Rubik's Cube en forme de pyramide dans la journée et le lança au visage de John dans un élan de colère et de frustration, arguant que ce machin était bien trop simple, qu'il s'ennuyait et qu'il voulait une véritable stimulation intellectuelle. John se retint à grand peine de lui renvoyer l'objet en pleine face, massant sa joue endolorie qui avait reçu le projectile.

- Joue du violon, va te promener, analyse tous les gens que tu croiseras, rends-toi insupportable si tu veux, mais PAS ICI ! Tu m'agaces, à la fin ! s'énerva John.

Furieux, Sherlock se drapa dans sa dignité et sa robe de chambre, et quitta la pièce à grands pas, son violon sur l'épaule. Le connaissant, il allait probablement jouer tout en marchant dans les couloirs pendant un temps indéterminé.

Dix secondes après qu'il eut passé la porte, John regretta immédiatement son stupide éclat de voix, mais avait encore une once de fierté qui l'empêchait de courir après son ami. Il se souvenait des mots de Mycroft, un jour qui lui semblait déjà longtemps auparavant, mais qui ne devait pas avoir plus de quatre mois. « Ce ne sera pas lui qui parlera, mais la maladie ». John savait que son ami était tributaire de ce Crabe qui avait fait son nid dans sa poitrine. Même une fois retiré, le vicieux animal continuait de se battre, ayant infecté les tissus alentours. Pour autant, cela ne devait pas justifier tous les écarts de Sherlock. Il se comportait la plupart du temps comme un enfant boudeur, avec le QI d'un génie, et si John le laissait faire, il cesserait bientôt d'exister en tant que personne pour devenir une annexe de Sherlock.

Il avait déjà perdu son boulot pour son ami, et n'avait pas l'intention de perdre son honneur.

Avec le sens du timing qui était le sien, Sherlock revint des heures plus tard, juste avant que Megan Jones, leur jeune et jolie anatomopathologiste ne débarque, toute guillerette.

- Votre tumeur, monsieur Sherlock, était vraiment MA-GNI-FI-QUE, attaqua-t-elle.

Elle leur faisait penser à Molly, avec ses longs cheveux noirs et ses grands yeux clairs, sa petite taille qui la faisait paraître douce et timide alors qu'elle avait des compétences indéniables et un talent fou pour commencer une conversation par une phrase choc.

- Ravi de l'apprendre, grommela le détective.

Son énervement était passé, mais il souffrait toujours de son envie dévorante de rentrer chez lui, et n'avait donc pas la moindre velléité de se montrer aimable.

Pourtant quand Megan se lança dans un descriptif précis et détaillé de sa tumeur et des analyses pratiquées, ainsi que de leurs résultats, il ne put s'empêcher d'écouter des deux oreilles, passionné par ce qu'elle racontait.

S'il n'y avait rien que Sherlock Holmes n'aimait plus qu'un bon meurtre lui offrant une épineuse énigme, il venait en deuxième position de l'ordre de ses passions la chimie et les expériences organiques. Or la jeune femme partageait son goût douteux pour faire griller les orteils et faire réagir les bouts de corps humain avec des substances diverses et variées, et ils entamèrent alors une passionnante conversation dont John ressortit complètement dégoûté sur les conséquences des acides sur les tissus de chair humaine : derme, épiderme, sous-derme, chair interne...

John, frustré d'être ainsi mis à l'écart, faillit leur crier de se prendre une chambre, puisqu'ils avaient l'air si merveilleusement complémentaire. Il se retint en voyant la bague à l'annulaire gauche de la jeune femme. Elle était fiancée, et John s'en souvenait, très amoureuse de son futur époux, l'homme qui avait veillé le sommeil de Sherlock pendant qu'Harding et Turner le charcutait. Et puis de toute manière, John n'avait absolument aucune raison d'être jaloux. Aucune.

A la fin, la jeune femme repartit sans que John n'eut absolument aucune idée de la raison pour laquelle elle était venue en premier lieu, mais Sherlock avait l'air content, et c'était tout ce qui comptait.


Le jeudi, à très exactement six heures cinquante-deux, Sherlock se réveilla. À exactement sept heures, Mary vint lui emmener le sempiternel plateau de son petit déjeuner, en laissant un deuxième pour John. A sept heures trente-quatre, Sherlock était déjà habillé et sautillant quand John émergea.

À huit heures et demie, les deux amis étaient tous les deux décents et parfaitement réveillés.

À neuf heures trois, ils avaient fini leurs bagages et étaient fin prêts à partir. Il était impressionnant de constater à quel point ils avaient été capable de disséminer un nombre formidable de choses dans la petitesse de la pièce en si peu de temps, et se disputèrent allégrement sur où trouver l'ordinateur de John, la montre de Sherlock, les chaussures de John ou encore la ceinture de Sherlock.

Puis ils se retrouvèrent complètement désœuvrés, tous les deux assis sur le lit de Sherlock, John les jambes pendant le vide et celles de Sherlock qui touchaient le sol, ne sachant plus que faire.

- On ne peut pas partir plus tôt ? geignit Sherlock.

- Non, refusa John. Tu sais bien qu'on doit respecter la procédure.

- Mais j'ai déjà tout signé !

- Tu as signé la décharge de sortie. Pas la sortie définitive, à l'heure précise où tu quittes l'hôpital. Pour ça une secrétaire doit venir s'assurer que nous partons.

- On ne pourrait pas aller à l'accueil faire avancer les choses ? supplia Sherlock.

John refusa de regarder son ami, sachant pertinemment que ce dernier savait imiter les yeux de chien battu comme personne.

- Non, refusa-t-il de nouveau.

Il lui fallut répéter ce mot ce qui lui parut être un millier de fois au cours de l'heure d'attente qui suivit, Sherlock espérant l'avoir à la longue. Il était à deux doigts de craquer quand Ella, la secrétaire médicale à laquelle ils avaient déjà eu affaire (et qui semblait détester Sherlock, sentiment partagé par le détective) apparut dans la pièce, sauvant la santé mentale de John, et la santé physique de Sherlock (dix minutes de plus et John l'étranglait).

Sans rien dire de plus que ce qu'il fallait d'un point de vue strictement professionnel, Ella acheva les formalités et les laissa partir. Sherlock se précipita dehors, trouvant sans aucune difficulté la sortie.

Une fois à l'air libre, sous le fin crachin londonien, Sherlock inspira à fond, sans en ressentir la moindre gêne. Il était libre. Enfin.

Du moins, jusqu'à la prochaine fois.


Malheureusement, leur liberté et leur joie furent de courte durée. A peine eurent-ils mis un pied à Baker Street que Mrs Hudson leur tomba dans les bras, à moitié en sanglotant. Apparemment, il y avait eu très récemment un grave accident mortel en France, un déraillement de train ou quelque chose de ce genre-là, et la vieille dame était incapable de situer Dunkerque, où ils étaient prétendument censés être et le lieu en question. Elle se faisait donc un sang d'encre pour ses protégés, qui n'avaient pas dit combien de temps ils partaient. Et Baker Street silencieux pour quinze jours complets avait manifestement profondément remué la vieille femme.

Il était en effet très rare que Sherlock et John s'absentent pour une période si longue. Et l'absence de vie dans l'appartement avait rappelé à Mrs Hudson les jours sombres qui avaient suivi le grand saut de l'ange de Sherlock. John, dans un premier temps, avait continué de vivre dans l'appartement, mais il était plus mort que vivant, et c'était Mrs Hudson elle-même qui avait conseillé au médecin de se trouver un nouvel endroit où vivre. Lui promettant même de ne pas prendre de nouveaux locataires tant que John n'aurait pas pris de décisions quant à ce qu'il souhaitait faire de Baker Street et des affaires de Sherlock.

Bien sûr, John n'avait eu aucune décision à prendre puisque Mycroft avait assuré le paiement de leurs deux parts de loyer durant toute l'absence de Sherlock. Et puis un jour, Sherlock était revenu. Et le bruit et l'agitation étaient redevenus familiers à l'appartement.

Un tel silence avait ramené Mrs Hudson à des moments moins gais, et la nouvelle de morts à grande échelle avait achevé de l'inquiéter.

Deux heures après leur retour, elle leur avait fait du thé, des scones frais sortis de son four, fait tout le ménage et la vaisselle, tout en répétant qu'elle n'était pas leur gouvernante.

Ce fut seulement quand elle se proposa de prendre leurs valises, de ranger leurs affaires et de faire des lessives que Sherlock mit le holà.

- Cela ira, Mrs Hudson. Merci pour tout.

Et sans un mot de plus, lui indiqua la sortie, ce que John trouvait très impoli considérant la gentillesse de leur logeuse. Mais il savait néanmoins que Sherlock avait raison. Ils ne pouvaient pas prendre le risque que la vieille femme ouvre la valise de Sherlock et y découvre uniquement des pyjamas, robes de chambre et sous-vêtements, et un seul costume, alors qu'ils étaient partis deux semaines complètes. Elle ne perdait pas autant la tête que Sherlock aimait le dire pour se moquer doucement, et elle poserait rapidement des questions. Ou s'imaginerait qu'ils étaient partis tous les deux pour quinze jours passés entièrement au lit, ce qui n'arrangerait en rien les rumeurs qui couraient sur leur compte.

Une fois leur logeuse partie, John et Sherlock laissèrent échapper un soupir de bien-être conjoint, et éclatèrent de rire en même temps de cet heureux hasard de timing. Ils adoraient Mrs Hudson, et ses scones étaient un délice qui leur vaudraient probablement la damnation éternelle tant ils étaient indécents, mais elle pouvait néanmoins être très envahissante.

- Bienvenue à la maison, Sherlock, sourit John. Comment te sens-tu ?

Son ami s'était installé dans son fauteuil, en face de celui de John et un doux feu de cheminée (allumé par leur logeuse, bien sûr) ronflait dans la cheminée, les entourant d'un halo orangé.

- Je vais bien, répliqua aussitôt Sherlock.

Mais John le connaissant suffisamment pour savoir que les quinze jours d'hospitalisation avaient laissé des traces chez le détective.

Le col de la chemise entrouverte laissait apercevoir un très petit bout de ses cicatrices, encore bien noires à cause des points et donc visibles.

Son visage exprimait une certaine fatigue, et il avait des cernes plus prononcées que d'habitude, qui ressortaient nettement, violettes sur la peau pâle. Ce n'était pas tant que la fatigue physique qu'une certaine forme d'épuisement mental à l'issu du premier combat contre la maladie, John le savait.

Sur chacune de ses mains fleurissait un large hématome, dû aux cathéters enlevés plus tôt. John savait que la voie centrale, ainsi que les drains, avaient laissé des traces similaires, pour l'heure cachées sous les vêtements.

Ses cheveux n'avaient pas leur brillance et leur souplesse habituelle. En effet, à force d'avoir été lavés à la va-vite sans le shampoing spécial de Sherlock, et d'avoir été plaqués contre un oreiller les trois quarts du temps, ils avaient perdu de leur éclat.

Les muscles semblaient moins vifs, moins puissants, moins réactifs. C'était d'autant plus inquiétant que la radiothérapie ou la chimiothérapie serait encore plus douloureuse à ce niveau-là, et laisserait Sherlock à l'état de loque, John en avait peur.

Ses côtes étaient légèrement plus voyantes que d'habitude, car il avait perdu du poids, contre toute attente, malgré les trois repas réguliers. John ne pouvait pas vraiment le blâmer. Les plateaux repas allaient de passables à infâmes, et il avait été soumis au même régime que Sherlock et avait perdu du poids lui aussi. À la différence de Sherlock cependant, cela ne pouvait pas faire de mal à John. Harold O'Connor avait laissé des instructions de repas très riches pour remplumer Sherlock et lui redonner des forces que John devrait respecter à la lettre, sans pour autant en profiter par lui-même. À maintenant quarante ans passés, il n'avait plus son corps d'autrefois, celui du jeune adolescent fort et fier, ni celui du militaire entraîné, mais une charmante bouée commençait au contraire à pousser autour de son ventre, et il était temps qu'il se reprenne.

- Je vais aller faire des courses, annonça John. Tu veux quelqu'un chose de spécial ? Besoin de quelque chose ?

- Tout, sauf ce qui est recommandé par O'Connor, grinça Sherlock.

- Désolé, cette option n'est pas prévue en magasin.

- Sherlock grimaça.

- Tu ne vas pas me laisser y échapper, hein ?

- Nop. Alors ?

- Vérifie dans la salle de bains, mais je crois que je n'ai plus de shampoing. Et pas de chou. Je sais que le viking en a proposé sur ses menus. Mais pas de chou. Par pitié. Barberousse devait toujours finir mon assiette.

Les suppliques de Sherlock et l'évocation de son chien le faisaient ressembler à un petit enfant suppliant qu'on le laisse sortir de table sans finir son assiette. John sourit à l'image qui se formait dans sa tête. Un jour, il faudrait qu'il demande à Mycroft des images de son frère plus jeune. Il allait de soi que Sherlock ne lui en fournirait absolument jamais. Sherlock trouverait le procédé révoltant, qu'il ose demander à Mycroft, mais venant de la part d'un homme qui avait osé lui voler son certificat de naissance pour connaître son deuxième prénom, John n'aurait guère de scrupules.

- D'accord, promit-il en cédant. Pas de chou.

De toute manière, il n'aimait pas vraiment cela non plus.

- Tu peux rester seul ? ne put s'empêcher de laisser échapper John.

Le regard méprisant de Sherlock lui fit écho.

- Je ne suis plus un enfant ! répliqua le détective en faisant gronder sa poitrine, ce qui aurait dû être menaçant mais n'était rien d'autre qu'étonnamment sexy.

John leva les mains en signe de reddition, lutta contre son envie impulsive d'ébouriffer les cheveux de son ami boudeur, et quitta la pièce après avoir prélevé le portefeuille de Sherlock dans son manteau, vérifia le niveau du stock de shampoing de Sherlock, prit les sacs de courses et quitta l'appartement.

Par habitude, il passa demander à Mrs Hudson si elle avait besoin de quelque chose, et la vieille dame lui fourra une deuxième liste dans les mains. Le pauvre médecin allait trimer pour ramener tout ça. Leur frigo était complètement vide et leurs placards n'étaient pas loin de connaître le même sort.


Lorsque John revint deux heures plus tard, complètement fourbu, et les épaules et les doigts lacérés par les lanières des sacs, la troisième guerre mondiale aurait pu avoir débutée dans son salon qu'il n'aurait pas été plus surpris de l'état de l'appartement. Avant de partir, John avait rangé l'appartement par réflexe, assez sommairement, mais beaucoup mieux que son état habituel. De toute évidence, il n'avait pas fallu longtemps à Sherlock pour retrouver ses anciennes habitudes. Il avait une nouvelle robe de chambre drapée sur son costume, comme une blouse de chimiste d'un prix trois fois supérieur, le matériel de chimie occupait l'intégralité de leur table, le bec Bunsen crachait une flamme bleue, une substance inexpliquée mijotait sur leur gazinière, une douzaine de tubes à essai étaient rangés sur la table basse, et un montage complexe à base de béchers et de vapeur d'eau était installé par terre devant le canapé. Sherlock, lui, était penché sur son microscope sur la table de la cuisine.

- Oh, John, ne pose pas ça là, ordonna son ami sans même le regarder, caché derrière ses lunettes de protection.

John soupira, mais ne put s'empêcher de sourire. C'était tellement bon d'être de retour véritablement chez eux, avec le vrai Sherlock, pas l'ersatz de détective qui avait des sautes d'humeur et tremblait quand on devait lui faire un examen médical.

- Et donc... c'est quoi tout ça ? demanda John en déplaçant les sacs de courses à proximité du frigo.

- J'ai des tas d'expériences en retard. Et des nouvelles questions à approfondir. J'ai appris quelque chose de très intéressant sur les tissus adipeux avec l'anatomopathologiste. Je veux tester...

La fin de la phrase de Sherlock se perdit dans le bruit d'une micro explosion sur la gazinière, et Sherlock se précipita pour ôter la casserole du feu, laquelle ne contenait absolument pas quelque chose de comestible, John en était sûr.

Il ne demanda à son ami de répéter, n'ayant de toute manière aucune envie de savoir ce qui se passait avec les tissus adipeux. À la place, il rangea leurs provisions à leur place, surveillant son ami du coin de l'œil. Puis il s'installa dans le fauteuil de Sherlock, ce qui lui permettait de garder un œil sur le détective et la cuisine, ouvrit son ordinateur et soupira de bien-être. Ils étaient chez eux.

Bien sûr, à un moment ou un autre, il lui faudrait demander à Sherlock de lever le pied pour se reposer un peu, puisqu'il tirait bien trop sur les cicatrices. Bien sûr, à un moment ou un autre, il lui faudrait débarrasser la cuisine pour y faire à manger un des plats recommandés par O'Connor. Bien sûr, à un moment ou un autre, le crabe reprendrait ses droits et son emprise sur Sherlock.

Mais en attendant, John était bien trop satisfait de voir son ami se comporter comme d'habitude. Il avait l'impression que cela faisait une éternité qu'il n'avait pas contemplé une telle scène.


Prochain chapitre le Me 21 Septembre !

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