Petit rappel habituel : Fiction LawxAce, UA /!/ YAOI /!/ One Piece est la propriété d'Oda-sama !

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Salut ! J'espère que vous allez bien !

Bon... A nouveau j'accuse un sacré retard... Même si j'avais prévenu que la suite allait tarder, on est déjà en août et je m'en excuse. C'est un chapitre qui n'a pas été facile à écrire, mais il est là ! :) J'espère que sa construction et ce que j'essaye de véhiculer à travers lui vous plaira !

Un énorme merci pour vos reviews et votre soutien ! :) Je me dit souvent qu'avec mes retards, vous êtes de vrais amours de me suivre encore et je vous remercie de tout cœur ! *s'incline* Un merci spécial à Alexandta27, sheep°exe, Lee Sung Young et Ami.M pour vos mises en favoris, follows et/ou vos reviews ! :) Merci aussi à WhiteMerry qui me suit ! ;) Bienvenue au cottage !

Sur ce, je vous souhaite une Très Bonne Lecture !

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29

Labyrinthe


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POV Law

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Bon sang... Ce n'est pas possible...
Je me savais dans un maudit labyrinthe, mais comment suis-je arrivé là ?! Comment sommes-nous arrivés là ?!
Tout ce temps, ces efforts... Toutes ces ruses déployées pour nous retrouver ainsi comme des rats ?!
Non... Impossible...
Ce qui apparaît derrière les arbres...
Ces yeux tranchants comme la mort, ce n'est pas réel. Ça ne peut pas exister...
Et toi... Qu'est-ce que tu fais ?!
Tu ne vas tout de même pas...
Non... Attends…!

Ace…!

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Partie 1 - Tunnel


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« L'absence n'est rien d'autre qu'une présence obsédante. »
Eliette Abécassis, Le palimpseste d'Archimède, 2013.

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Le temps...

"Un mouvement ininterrompu par lequel le présent devient le passé."
"Une force agissant sur le monde et les êtres."

Oui, c'est bien ça.

Une fatalité qui s'impose à nous et à laquelle, nul ne peut échapper.

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Aussi, jetant une pelletée de terre au sommet du monticule déjà formé, je ne peux qu'en faire le constat : celui du temps qui passe, mais aussi celui du temps qu'il fait. Un temps interpellant, indéchiffrable. J'ignore en quoi, si c'est la lourdeur de l'atmosphère ou ce soleil terne qui me dérange, mais il y a quelque chose d'inhabituel dans l'air, quelque chose de différent. Une sorte d'aura redoutable qui plane sur les environs. Bon, je ne suis pas dupe. C'est probablement ma fatigue qui parle. Mais ce qui est indéniable, c'est qu'il a beau être 10 heures 45 à ma montre, c'est comme si la journée commençait à peine ou que la nuit s'apprêtait à tomber, comme si les timides rayons du soleil n'étaient qu'une façade ou... Non. Stop.

Coupant court à cette énième digression, je respire profondément avant de soulever ma pelle. L'instant suivant, celle-ci s'écrase sur le sol légèrement humide, creusant un peu plus cette terre molle dont l'odeur de champignons et de feuilles mortes m'enveloppe, me rappelant l'averse de la nuit dernière. Douce, presque imperceptible, elle s'est abattue sur les alentours pendant de longues heures. Trois pour être précis, pendant lesquelles je l'ai vue gifler les carreaux de la fenêtre tel un flot de larmes venu d'un autre monde, mon regard perdu dans la noirceur d'une nuit qui n'en finissait pas. Une de plus, encore une fois.

Bon sang...

J'ai beau y être habitué, m'être même fait une raison pour ces cernes que je trimbale H24 comme un zombie, ces saletés d'insomnies sont en train de me rendre cinglé. Que je sois endormi ou éveillé, c'est à présent la même chose : un cauchemar. Entre les nuits sans bruit comme si la forêt entière s'était endormie ; les nuits bruyantes, assourdissantes, rythmée par les verres qui s'entrechoquent au Pumpkin ; les nuits sombres, presque fantomatiques où je me drogue en vain de cachets ; les nuits claires mais tout aussi sombres... je me sens dans un tunnel infini car toutes sont asphyxiantes, insupportables. Des putain de nuits blanches aussi noires que ces yeux que je n'arrive pas à oublier, mais ça viendra. C'est inévitable. Évident. D'autant que le temps passe.

Oui, il passe...

Il passe d'ailleurs tellement qu'en ce 18 octobre si morose, cela fait très exactement neuf jours que je vis seul au cottage, le gamin ayant disparu de ma vie telle une page brusquement arrachée. Et bon, que dire? Sûrement que la vie a repris son cours puisque je suis occupé. Je l'ai d'ailleurs été chacun de ces jours et franchement, les raisons n'ont pas manqué. En même temps... Depuis mon arrivée à City 44 et mon emménagement au cottage, je n'ai cessé de remettre une foule de détails pourtant pas si anodins à un hypothétique lendemain, tout ça parce que mes prévisions, le schéma que j'avais en tête s'est retrouvé perturbé, brouillé par cette présence imprévue et pour être franc... comment j'ai pu permettre ça?! Avec ce recul de plusieurs jours, ça me crève les yeux mais non. Je n'ai absolument pas réagi. Sans aucune raison, je me suis laissé entraîner par sa compagnie, par ses propositions, par une montagne de problèmes qui n'étaient pas les miens... Vraiment, il était temps d'en finir. Sans replay ou reboot possible. D'aucune manière.

Ainsi, ma chère solitude retrouvée me suis-je lancé à l'assaut de divers agencements histoire de rétablir l'ordre de mon monde, là où chaque chose a sa place, chaque place sa chose et où enfin, tout est comme il aurait dû être depuis le début. Au menu de ces derniers jours donc, investir réellement le cottage. En d'autres termes, un vrai emménagement consistant à virer ce vieux canapé déglingué, foutre à la poubelle ces rideaux miteux et désuets, installer un putain de frigo pour enfin avoir de la bière fraîche, etc., etc. Bref, faire tourner les rares commerces du village et revoir à la hausse le potentiel confort de ma modeste demeure, chose somme toute logique et appréciable. Mais je n'y pensais pas.

C'est incroyable... Comme si le temps s'était arrêté depuis ma rencontre avec lui et que le sablier recommençait tout juste à faire son office. Néanmoins ce qui est sûr, c'est que c'est bel et bien fini. Tout ce qui m'importe désormais, tout ce qui m'a toujours importé, c'est toi. Toi et ces signes qui me ramènent immanquablement à notre histoire et à mon objectif, le plus incontestable étant apparu le lendemain même de son départ.

Ah Angel... En allant boire un coup au Pumpkin ce jour-là, je ne pensais pas que le colis d'Icebarg serait arrivé et avec lui, bien enfouie au milieu des paquets, la missive de Ruby. Mais c'était le cas. Il y était enfin et en l'ouvrant, je me suis entièrement évadé. En un instant, une fraction de seconde impossible à décrire, je t'ai senti si proche, tellement que mon corps s'est couvert de frissons. De ceux qui ne me laissent pas indemne. De ceux que j'aime et que je ne supporte pas. Un vrai, un pur moment de bonheur. De ce bonheur amer, le seul que je puisse encore ressentir...

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Huit jours auparavant...

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Sur le papier à lettre légèrement rosé, l'écriture arrondie de ta nièce s'étale jusqu'en bas de la page. Une seule page pour un texte qui a dû lui demander beaucoup de courage. Un texte profond, plein d'attente et de détermination. Un texte digne de la jeune femme forte qu'elle semble être devenue et que je ne connais pas encore. Cependant, ses mots recèlent aussi cette fragilité qui la caractérisait enfant. Entre ses lignes transparaissent ses larmes, cette profonde tristesse que ta perte lui a causée et très vite, mes défenses se fissurent.

Telle une alarme, penser à Ruby me ramène à ce passé couvert de cendres, celui où tu fermais les yeux sur ce monde qui avait encore tant à t'offrir, ce monde où j'attendais de devenir l'homme que je suis maintenant. A ce souvenir, les nerfs à vif et le souffle court, refouler mes émotions est impossible. Je replie donc la lettre et la range avant de quitter le cottage pour un footing improvisé ressemblant plus à une fuite qu'à toute autre chose.

Une fuite loin de cette souffrance qui ne me quitte jamais.
Une fuite loin de cette haine qui sommeille en moi et n'attend que son heure pour se réveiller.
Une fuite épuisante mais vaine car ses mots résonnent en moi comme si je les lisais.

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"Mon très cher Law,

Cela fait longtemps depuis nos derniers courriers, presque deux ans si je ne me trompe pas.
Certes, les années passent et la distance nous sépare mais j'espère que tu vas bien. Aussi bien que possible, tout du moins.

En ce qui me concerne, l'âge m'aide à voir les choses avec plus de calme et de raison. Mais bizarrement, alors même que j'ai attendu toutes ces années, je sens que ces derniers mois sont affreusement durs à supporter, que plus la date approche, plus je suis impatiente, tendue et angoissée. Vraiment, je n'en peux plus d'attendre que justice se fasse enfin. Je sais cependant que je ne dois pas me décourager. Mon oncle ne voudrait pas me voir pleurer, alors je serais forte. Sois fort aussi et ne t'inquiète pas pour moi. L'homme chargé de ma sécurité est quelqu'un de fiable. J'ai confiance en lui, en Monsieur Icebarg et en toi.

En espérant que nos retrouvailles se fassent dans les circonstances que nous désirons tant, je te souhaite le meilleur,
Bien à toi,
Ruby."

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Bon sang...

Les circonstances qu'elle évoque sont si cruciales que la nausée me monte aux lèvres à la simple idée que quelque chose puisse déraper ce jour-là, qu'un minuscule grain de sable puisse survenir et mettre à mal nos plans. Vraiment, si cela devait arriver... Non. Je ne le permettrais pas. Le jour où je la reverrais sera bien trop important. Il se déroulera comme prévu et j'y veillerais, même si je dois en crever.

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Oui... Voilà ce que j'ai pensé en courant, puis en retournant au cottage quelques heures plus tard. Un cottage vide et sombre que j'ai cru découvrir pour la première fois ou plutôt, que j'ai réellement vu tel qu'il était : un lieu où je ne me sentais pas réellement chez moi. Pourquoi ? Pourquoi ai-je eu cette impression après tant de temps, après plus de quarante jours passés entre ces murs ? Je ne sais pas mais subitement, j'ai réalisé que rien ne me ressemblait, ne me donnait le goût d'y être, d'y rester. D'un coup, tout me dérangeait. Ses meubles, sa poussière, ses chiffons, son manque de confort... Plus rien ne me convenait.

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L'espace...

Celui du cottage... De la forêt...
Mon espace...

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Ça aussi, j'ai eu du mal à l'appréhender. Dernièrement, entre mon manque de repères et ce sentiment d'étouffer, j'ai pensé que tout changer, tout me réapproprier était la meilleure solution et c'est clair, ce réagencement n'a pas été inutile. Il m'a occupé le corps et l'esprit, sans compter que le cottage est beaucoup plus à mon image. Mais malgré ça, rien n'a changé. Je continue de me sentir oppressé.

Bon, ce malaise, j'en suis en partie responsable je le sais. Il est évident que je n'aurais pas dû utiliser le contenu de certains paquets car la raison pour laquelle je les ai demandés à Icebarg était beaucoup trop mauvaise. Pourtant, j'ai eu beau hésiter, je n'ai pas pu résister à la tentation de les intégrer à ce grand chambardement, pensant que ça comblerait quelque chose en moi. Bon sang... Je ne veux plus y penser mais encore une fois, le mal est fait. Ma chambre... Celle où je dors ou plutôt... où je suis censé dormir... A présent elle est...

Non. Mieux vaut ne pas réveiller ce genre de souvenirs...

Déjà ce jour-là, quand je me suis surpris à utiliser les éléments du colis et que j'ai vu ce que cela avait donné... au lieu de me sentir bien, je n'ai pas pu le supporter. L'air entre ces quatre murs était devenu comme irrespirable, rempli d'une odeur de fleurs et de sang qui me prenait aux tripes et me rendait malade. Je n'ai pas pu rester, pas même une seconde dans ce théâtre que je venais moi-même de créer. Entre les souvenirs que cela m'inspirait et ce que j'avais en tête il n'y a encore pas si longtemps, c'était au-delà de mes forces, bien plus que je l'imaginais.

Sans attendre, j'ai donc pris le volant en direction du seul bar du village, là où l'alcool et l'écoute de discussions insipides allaient avoir raison de mes démons.
Du moins, c'est ce que j'espérais...

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Cinq jours auparavant...

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Merde...

Merde, merde et encore merde...

Hésiter autant, finalement craquer et tout ça pourquoi ?! Pour ne pas pouvoir rester dans la pièce ?! Pour foutre le camp comme ça ?! Certes quand il s'agit de toi je perds les pédales, je me laisse emporter par mon besoin de ressentir ta présence et je ne réfléchis plus. Mais là, je ne sais pas... Il y avait quelque chose que je ne parviens pas à comprendre. Une chose qui m'a fait déserter cette chambre comme si je fuyais un cauchemar alors qu'elle ressemblait à un décor de rêve, à ce décor qui a peuplé mes rêves si longtemps... Franchement, qu'est-ce qui ne tourne plus rond chez moi ?! Est-ce que je suis en train de devenir fou ?!

Irrité au plus haut point, je sors du sentier et m'engage sur la route menant au village, mes poings serrant le volant comme pour l'écraser. Ne pas parvenir à me comprendre, à mettre des mots, une explication sur ces incohérences est un calvaire qui, ajouté à mon manque de sommeil accumulé, commence à sérieusement m'atteindre. Rapidement, ma soif s'intensifie. L'appel du bar se fait plus pressant. Bien entendu, ça ne rendra pas mes idées plus claires mais la brûlure d'un bon whisky saura noyer cette hargne que j'éprouve, ça j'en suis sûr. Aussi, impatient, je passe une main nerveuse dans mes cheveux lorsque mon portable se met à vibrer sur le siège passager. D'abord surpris, je reprends vite conscience qu'en retournant au village, l'appareil peut à nouveau capter le réseau, un détail qui m'était sorti de la tête.

Sur le petit écran, le nom d'Icebarg s'affiche. Cependant, j'ignore si je lui réponds. Je ne suis pas d'humeur à parler, uniquement à boire. Boire pour tout embrouiller encore plus. Le problème, c'est que je ne peux pas l'ignorer et prendre le risque de passer à côté d'une info importante. Ce serait trop grave. Voyant que les vibrations persistent, je m'arrête donc sèchement sur le bas-côté. Dehors, le soleil tire sa révérence, laissant sa place à une nuit qui s'annonce claire -à l'opposé de mes pensées- lorsque la voix de mon ami résonne, lente et calme comme à l'accoutumée.

« Law... J'ai cru que tu n'allais pas décrocher... »

« J'ai hésité. »

« Eh bien... Si je ne te connaissais pas, je serais vexé. »

Disant cela, le leader de la Galley-La sourit. Un sourire un brin moqueur mais en même temps vigilant, attentif. En clair, le sourire d'un homme qui analyse la conversation avant d'étaler ses observations. Préférant l'éviter, j'essaie d'amener le débat sur un terrain moins miné. Sans succès.

« Maaa... Me demander le temps qu'il fait ne joue pas en ta faveur. » Souffle-t-il.

« Ah ? Et toi alors? Si tu as l'temps d'rouspéter, c'est que ton appel n'est pas si urgent, n'est-ce pas? »

« Et donc ? Tu vas raccrocher ? Maaaa, c'est plus inquiétant que je le pensais. Tu as oublié je crois, mais la dernière fois que nous nous sommes parlé, tu étais dans un état déplorable. (1) Tu en voulais au monde entier pour une raison que j'ignore et tu n'as rien voulu m'expliquer. A la base je ne t'appelais pas pour ça, mais pour avoir de tes nouvelles et savoir si tu avais reçu ce que je t'ai envoyé… mais qu'est-ce que tu as ? Quelque chose ne se passe pas bien dans ce village ? »

Bordel... Il ne peut donc jamais faire comme si de rien n'était ?

Non… Définitivement non. Avec Icebarg, impossible d'éluder quoi que ce soit. Ce type excelle dans l'art de remettre les problèmes sur le tapis tant qu'il n'a pas obtenu ses réponses et ça, ça peut vite devenir insupportable. Surtout quand je suis d'une humeur aussi peu conciliante. Mais il a beau le savoir parfaitement, il va insister. Je n'ai donc que deux choix : soit couper la communication sans le moindre scrupule, soit essayer de mettre des mots sur ce qui m'agace autant. Le souci, c'est que je suis incapable de le définir. Sans réfléchir, ma langue se délie donc pour éclaircir un point... qui n'est en rien le meilleur.

« La dernière fois, je n'étais pas en colère contre le monde entier Ice ! Juste contre ce stupide gamin ! »

« Gamin ? Quel gamin ? »

Et merde...

Alors que son silence est vite remplacé par une flopée d'autres questions, je n'arrive pas à croire qu'une telle phrase m'ait échappé. Non... Je dois être complètement usé par ces satanées nuits blanches, complètement HS mentalement pour avoir lâché ça, pour avoir fait une allusion aussi directe à une chose que j'étais censé oublier. Incrédule, fou de rage envers moi-même, je serre mon portable si fort que je l'entends presque craquer lorsque mon interlocuteur me relance. Je ne peux pas le supporter.

« C'est rien, Ice. » Sifflé-je. « Et si t'as rien à ajouter à propos de c'que tu sais... »

« Tu préfères fuir ? Maaa... Je ne te reconnais pas. » Soupire-t-il, ses mots achevant de m'énerver. « Si réellement ce n'était rien, tu ne serais pas aussi étrange à chacune de nos conversations. Boy, tu n'veux peut-être pas me dire qui est ce mystérieux gamin, mais s'il est capable de te mettre dans des états pareils... »

« Il me met dans aucun état, c'est clair ?! Arrête avec ça ! »

Sur ce, dévasté par la colère, je n'ai pas hésité à éteindre mon portable et à le balancer sur la banquette arrière sans ménagement. Et puis merde ! Icebarg n'avait pas à se montrer aussi borné et insistant. Je lui avais clairement annoncé la couleur dès le départ : je ne voulais PAS parler. Bon sang... ! Sans perdre une minute, je redémarre en trombe et reprend la route en accélérant de plus en plus, l'adrénaline procurée par la vitesse m'aidant à ne plus penser. A nouveau, la soif d'alcool me brûle de l'intérieur et avec elle, à travers elle, le besoin d'oublier...

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Oublier.
Forcer la main au temps, l'accélérer, le devancer.
Après cette conversation, ce n'était plus une simple envie, mais un besoin violent.

D'une part oublier, de l'autre me souvenir, remplir chacune de mes heures de ton sourire, des mots que tu as pu me dire et instinctivement, mon espace s'est retrouvé modifié. Différent. En dépit du réaménagement du cottage, je n'y ai pas passé plus de temps. Au contraire. Je n'ai fait qu'en sortir, aller en forêt, au Pumpkin ou chez Barbe Brune. Cependant, mon principal point de chute a été le lac, le silence et la solitude enivrante de cet endroit magique où nous avons été.

Le lac...

Le seul lieu où je me sente libre. Serein. Et ça, c'est grâce à toi, à ce qu'il s'est passé entre nous à cet endroit.

Si seulement...

Sentant mon corps se tendre, mon front se plisser, je repose une nouvelle fois ma pelle, mon regard ancré sur ton foulard noué à mon poignet. Constante et agréable, sa chaleur m'apaise et je m'y accroche pour ne pas céder. Pour ne pas revoir cette scène d'il y a deux jours qui a tout chamboulé. Pour ne pas me sentir à nouveau furieux et perturbé. Mais comme dans un cauchemar ou un tunnel sans fin, je n'ai prise sur rien. Ni sur le temps, ni sur mon espace. Encore moins sur ce que je ressens...

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Les sensations...

Rêve.
Mélancolie.
Amertume.
Incompréhension.
Naufrage.

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Toutes, j'ai l'habitude de les vivre, de les expérimenter dès que je pense à toi et je pensais à toi à chaque moment : dans la chambre du cottage, au téléphone avec Ice puis au lac... Alors pourquoi ?! Qu'est-ce qui m'a fait perdre pied de cette façon ?! Irrité, excédé, plus je m'interroge, plus mon esprit se brouille, me ramenant à cet instant que je voulais effacer, nier tel un mauvais rêve ou une chimère qui ne serait jamais arrivée.

Malheureusement...

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Deux jours auparavant...

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Je ne savais pas pourquoi mais ce matin-là, je m'étais sorti de cet ersatz de sommeil d'à peine deux heures avec une impression horripilante, à la limite du tolérable. Celle d'être perdu dans mon propre espace, dans mon propre monde alors que je savais très bien où j'étais, où j'allais, ce que je voulais et par-dessus tout, ce que je ne voulais pas. Depuis plusieurs jours déjà, je sentais planer cette maudite sensation de tunnel, de labyrinthe dans lequel je n'avais aucune prise, ni physique ni mentale. Je sentais qu'elle commençait à me montrer ses crocs, qu'elle me traquait, me collait à la peau comme une malédiction et c'est pour lui échapper qu'à peine douché et changé, je me suis dirigé vers le lac sous un soleil doux, presque trop agréable pour être de bon augure.

Néanmoins, j'étais loin de me poser la question. Je voulais juste retrouver cet endroit si particulier, cet environnement unique dans lequel j'étais certain de retrouver ces marques qui me faisaient soudainement défaut. Pour moi, rien n'était plus évident que la puissance invocatrice du lac, que son quasi pouvoir mystique capable -plus que tout autre subterfuge- de te ramener à moi en réveillant ma mémoire et mes sens. Après tout, lorsque j'y étais et me laissais prendre par mes souvenirs, je devenais assez fou pour t'imaginer en regardant sa surface cristalline. Assez fou pour te parler, pour attendre de la brise une réponse qui ne viendrait pas. C'était ainsi que les choses étaient, qu'elles fonctionnaient depuis mon arrivée ici. Ainsi qu'elles auraient dû être et demeurer.

Bon sang...

Si je n'étais pas allé dans l'eau, rien ne serait arrivé. C'est évident. Je le sais. Je ne peux pas concevoir que de toute manière, je serais tombé dans le piège de mes sensations faussées. Non. Mais pourquoi...? Pourquoi ai-je eu cette impression ? Pourquoi me suis-je laissé avoir par... par quoi d'ailleurs ?! Il n'y avait rien ! Rien qu'un léger vent dansant entre les arbres comme bien souvent. Rien que ce paysage que j'avais quitté pour me laisser couvrir par les flots. Rien d'autre. Pourtant, alors que je respirais cet air pur et me détendais enfin, que mon corps, mon esprit, tout mon être se laisser bercer, il a fallu que j'ouvre les yeux sur cette hallucination sortie de nulle part.

Bordel... Ce que j'aurais dû voir c'est toi... Et si ce n'était pas possible, quitte à voir des choses qui n'existent pas, des licornes ou des éléphants roses auraient été mille fois préférables. Mais non... Lorsque je me suis tourné vers la rive, poussé par je-ne-sais quel élan inqualifiable, j'ai revu cette scène à l'identique. Celle d'une silhouette accroupie à côté de ma boîte à musique, à la différence que contrairement à ce jour-là, je savais pertinemment qui c'était... et ce n'était pas toi. Ce n'était pas toi comme j'ai pu le croire par le passé, lorsque je me suis mis à courir derrière cette personne, l'enfermant dans mes bras, humant son parfum en imaginant le tien, tous mes sens noyés dans un puits sans fond. Non... Ce n'était pas toi et ce n'était pas réel… Juste une vision, une machination sortie de mes propres entrailles… Mais pourquoi?! Pourquoi?! Je ne cesse de me le demander et plus cette question résonne dans ma tête, plus la colère me ravage et me brûle à m'en rendre fou.

Saletés de sensations pourries…

De quel droit mon cerveau me joue-t-il de tels tours ?! Comment se fait-il que j'imagine ce qui ne fait plus partie de ma vie ?! Ce qui n'a fait que compliquer et perturber mes plans ?! Ce qui a insisté pour partir, pour disparaître comme si le vent l'avait emporté ?! Ce que je ne veux plus voir, que j'attends uniquement d'oublier ?! Et pourquoi à cet endroit précis, dans ce cadre parfait qui a été si précieux pour nous ?!

Certes, cela n'a pas duré longtemps. Juste une poignée de secondes pendant lesquelles j'ai perdu conscience de ce qui m'entourait, de ce que je voulais ou non. Un micro-moment durant lequel mon corps, bien que pétrifié, se sentait appelé, prêt à vaincre ses résistances pour gagner la rive. Mais en un battement de cils, c'était déjà fini. L'apparition s'était envolée. Pourtant, le poison qu'elle avait distillé me dévorait la gorge. Toujours dans l'eau, le souffle coupé, je me sentais avalé par une vague de frustration et de fureur qui me donnait envie de tout plaquer, de me couper de cette forêt trompeuse, ce qui ne tarda pas à arriver. En effet, en quittant le lac, j'étais écrasé par ce besoin de distance, d'espace différent. J'avais besoin de voir et de vivre autre chose pour échapper à ce tunnel sordide ; de me créer une bulle inattaquable, inviolable ; de forcer le destin jusqu'à même le tordre car le voir naître ainsi dans mon esprit, c'était inacceptable.

Oui, je le sentais. J'avais besoin de ce lieu dans lequel je t'avais retrouvé.
Ce lieu où je suis désormais.

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Le présent...

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Aussi surprenant et imprévu qu'il soit, le voilà : moi, le regard posé sur cette bute de terre, constatant -non sans aigreur- que mes efforts de pelletage n'ont pas donné ce que j'aurais voulu. Mais en même temps, que peut-on attendre d'une personne incapable de refréner les cahots de son esprit et qui le laisse s'éparpiller autant ? Rien, tout simplement. Et ce seul constat suffit à me mettre les nerfs en pelote.

Au-dessus de moi, altérant encore plus le tableau, le ciel est toujours de ce bleu fade et sale. La lueur maladive du soleil semble indiquer qu'il ne va pas tarder à pleuvoir. Ayant une tâche à finir, ma pelle reprend donc ses assauts lorsque la voix gaillarde de mon hôte se fait entendre.

« Heart ! Vous n'êtes pas ici pour jouer les jardiniers ! »

Car oui, je ne suis plus au cottage.

Cela fait deux jours que j'ai accepté son hospitalité, que j'ai choisi de passer du temps dans cette maison qui t'a accueilli, l'aidant aux mêmes tâches que toi par le passé, échangeant avec lui sur des anecdotes maintes fois racontées. Bon, évidemment, le vieux pense que mon départ est lié aux ondes démoniaques du cottage et que si je persiste encore à le nier, ce n'est qu'une question de jours avant que je ne craque. Je le surprends même à s'apitoyer sur le sort du bâti qui ne pourra jamais être durablement loué ou sur le mien pour l'avoir déserté après tant de dépenses opérées. Cependant, il se trompe. Je ne compte pas lui rendre les clefs car ce qui m'a amené ici est un tout autre problème, un problème auquel j'aurais substitué un millier de fantômes, si seulement j'avais pu.

Tandis qu'il avance pour me tendre un verre de citronnade, je repose la pelle contre le tronc du pommier.

« Merci, mais j'n'ai pas terminé. Vous vouliez planter ces arbres aujourd'hui, non ? »

« Arbustes. » Corrige-t-il, jetant un œil aux deux plants de magnolias étoilés. « Oui, bien sûr... mais vous êtes bizarre enfin ! Vous n'arrêtez pas d'bouger comme si l'contraire allait vous tuer et ma foi… depuis qu'j'vous connais, j'vous ai jamais vu avec une tête pareille. Vos cernes sont… »

« Des calamités, comme les pluies de grêlons ou les invasions de sauterelles. Rien d'autre à ajouter. »

« Vous ne dormez pas, hein ? »

« J'ai dit : rien d'autre à ajouter. »

Mais une tête de mule pareille ne peut pas se satisfaire de ma réponse. Les sourcils froncés, il bougonne donc dans sa barbe épaisse que je suis l'homme le plus borné qu'il connaisse, chose que je me contente de prendre pour un compliment en sirotant ma boisson, appréciant sa fraîcheur acidulée lorsqu'il reprend.

« Allez, j'vais vous aider pour finir plus vite ! N'oubliez pas qu'on a du monde à déjeuner ! »

Et merde... J'avais presque oublié que la vieille tenancière et son pot de colle de petite-fille allaient bientôt débarquer. En gros, j'allais devoir dire adieu à toute once de tranquillité, mais si d'ordinaire je m'en serais plaint, ce n'est pas le cas aujourd'hui. Après tout en y pensant bien, si je les ajoute à Barbe Brune, c'est le jackpot en termes de conversations assommantes et ça, dans les circonstances présentes c'est un mal pour un bien. Bon sang... Alors que le premier plan est mis en terre par les mains expertes du barbu, ce constat m'agace tellement que ma langue claque contre mon palais, attirant son attention.

« Vous n'allez pas bien, c'est clair... »

« Occupez-vous d'vos fesses, vous ferez mieux. »

Mais ma réplique le fait pester encore plus. Le front plissé, il m'adresse un regard réprobateur cependant que je pose mon verre au pied de l'arbre pour recouvrir les plants de terre. A deux, nous ne tardons pas à finir et tandis qu'il regarde ses petits arbrisseaux avec contentement, je réalise que le temps est de plus en plus morne, presque glauque. Il répond d'ailleurs si bien à mes ténèbres intérieures qu'un lourd soupir m'échappe, rapidement partagé par le maître des lieux.

« Il va pleuvoir... » Observe-t-il, le nez levé au ciel. « Mais ça nous gâchera pas la journée ! »

Sur ce, il récupère mon verre et me devance, gagnant sa maisonnette d'un pas plein d'entrain. Pour ma part, chassant cette petite voix qui me dit qu'elle est déjà gâchée, je jette un énième regard sur les nuages qui pointent à l'horizon. Ignorant le fait qu'ils se rassemblent telle une meute, l'esprit ailleurs je m'en détache pour contempler les lieux, ce bout de jardin où tu as été heureux.

Comme souvent, je t'imagine parmi les fleurs, respirant leur parfum plus ou moins discret, tes mèches blondes malmenées par la brise qui se fait d'ailleurs sentir quand la voix de Chimney résonne dans l'entrée. Accompagnée de sa grand-mère, je la vois pousser le portail en riant. Sur ses talons, Kokoro me fait signe et m'adresse un grand sourire. Durant cet instant que j'observe sans le vivre vraiment, tout est si normal et anodin que je ne soupire même pas quand soudain, mon corps entier se fige, ma gorge se nouant totalement.

Infime, presque imperceptible, je suis sûr de l'avoir entendu... Non, je l'entends.

Je l'entends si bien que tout s'efface et devient flou, qu'un millier de frissons me parcoure.

Où ? D'où est-ce que ça vient ?! Où est-il ?!

Décontenancé, confus, je perds pied et me tourne brutalement. Tout s'enchaîne alors si vite, trop pour que je puisse me maîtriser. Prisonnier de ce tunnel dont je n'arrive plus à sortir, je ne peux ni réfléchir, ni analyser ce qu'il se passe. Tout ce que je sais, c'est que mes yeux le cherchent lorsque mes mots d'un coup s'échappent, quittant ma bouche comme un appel que je ne saurais retenir.

« Ace... ? »

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Au même moment...

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POV Ace

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God... C'est pas vrai...
Je ne peux pas rester comme ça... Faire comme si je n'avais rien vu...
Mais que faire… ?
Je ne sais pas… Je ne sais vraiment pas…

.

Revenant une énième fois sur mes pas, anxieux, je serre violemment mes mèches, tirant dessus pour me forcer à réagir. Mais aussitôt, mon cœur se serre. Un froid austère s'empare de mon corps cependant que la panique me gagne encore, insidieuse et oppressante. Je ne sais pas quoi faire…

Autour de moi, le clair-obscur de la grotte -pourtant familier depuis ces neuf derniers jours- ne me calme en rien. C'est même tout le contraire. Peu à peu, ma sensation de malaise s'amplifie. Je sens que mes peurs grandissent entre ses parois rocheuses, qu'elles s'affirment, se décuplent et m'étouffent. L'air me manque. Je n'aime pas ça... Je ne veux pas que ça dure… Cependant, c'est plus fort que moi. Depuis que je suis ici, j'ai beau m'efforcer de voir le verre à moitié plein et non l'inverse, les choses ne sont pas aussi évidentes que je l'imaginais. En effet, en quittant le cottage, je pensais que connaissant la forêt et appréciant son contact, je parviendrais à me sentir "comme chez moi" en son sein, dans cette grotte qui au fond n'est pas si incommode, mais comme souvent tout n'est pas si simple, ce que j'ai tendance à oublier.

Au début pourtant, en pensant à Sabo et Luffy, en me disant que je les reverrais quand ce cauchemar serait fini, j'étais parvenu à ne pas flancher. Certes, j'avais ce ressenti constant d'être dans un tunnel où mes espoirs de retrouver une vie normale se réduisaient à peau de chagrin, mais la solitude, bien que dure à vivre, ne me dévorait pas vivant. Pendant les premiers jours, j'ai été capable d'entrevoir cette vie nouvelle que j'avais souhaitée en dehors du cottage. Mais peu à peu, sans que je ne puisse rien y faire, chaque coucher, chaque songe, chaque réveil n'a été que doute, confusion et crainte. La crainte de finir seul ici, de ne jamais sortir de cette forêt… La crainte de tant d'événements horribles que je m'endors désormais après de longues heures de lutte, la boule au ventre et la gorge serrée. Pourquoi ?! Pourquoi je n'arrive pas à dédramatiser ?! Le pire est que je ne sais pas.

Moi qui ai vécu seul au cottage pendant deux années, je devrais être immunisé contre ce genre d'angoisse ou du moins, je ne devrais pas craquer si vite. Mais sans la présence plus ou moins régulière d'Hiken, sans cette seule source de chaleur qu'il me reste, sans ce seul regard qui se pose encore sur moi, je sais que je me serais déjà brisé. Et à nouveau, pourquoi ?! Pourquoi je n'arrive plus à supporter ce qui était mon quotidien il n'y a pas si longtemps?! Qu'est-ce qui a changé entre temps pour me faire si mal ?! God… Déjà que je n'arrête pas de me prendre la tête avec ces foutues questions, que je suis perdu dans mes pensées comme dans un dédale où chaque porte n'est qu'un leurre, un renvoi à d'autres questions pires encore, il a fallu que je vois ça... Bon sang... Qu'est-ce que je dois faire maintenant ?!

N'en pouvant plus de tourner en rond, je m'assoie sur un rocher et respire lentement, essayant de rassembler mes idées. Cependant, mon corps ne m'obéit pas. Il ne sait plus comment être calme, comment se maîtriser. Inlassablement, mon pied droit martèle le sol, provoquant une vague de secousses dans mon corps tendu, affreusement crispé. Ma gorge est sèche, mes lèvres aussi, tellement que je les sens à peine. Mes mains sont moites et tremblantes comme de la gelée. Un tableau que je suis heureux de ne pas voir, mais qui me désespère. Putain... Je ne peux pas rester ainsi, mais que faire ?

Dans ce chaos généralisé dans lequel je suis, brusquement, le visage de l'autre bipolaire m'apparaît, me faisant l'effet d'une gifle puissante et glaciale. Putain… Pourquoi penser à lui ?! Pourquoi maintenant ?! Ce type n'en a jamais rien eu à faire de moi ! Avec lui, tout n'a été que conflit permanent, engueulades, crasses à répétition et depuis qu'il est seul, je suis sûr qu'il coule des jours paisibles à se complaire dans ses souvenirs, la seule chose qui compte à ses yeux. Oui... Ma main au feu qu'il doit se réveiller chaque matin en se disant que c'est une bénédiction que je sois parti. Alors quoi ?! Je voudrais qu'il vienne m'aider?! Quelle connerie !

Non. Je ne peux compter sur personne. C'est d'ailleurs pour ça que je suis parti.
Personne ne peut m'aider, mais moi... Moi je ne peux pas rester les bras croisés...

Me mordant les lèvres, mon pied continuant de frapper le sol, chaque coup résonnant à mes oreilles, je ferme les yeux et tente de visualiser autre chose, en vain. Comme si cette vision s'était gravée en moi, je ne peux éviter qu'elle resurgisse, couvrant ma peau de frissons barbares. En un instant, je me revois dans les bois situés à moins de deux kilomètres, préparant un piège à lapin quand un bruit de pas lourds m'avait alerté. Vivement, tous mes sens aux aguets, je m'étais camouflé derrière des buissons, mon souffle coupé.

Ce pas de mammouth et cette façon de siffler, je les reconnaissais parfaitement.
Tout mon corps s'était tétanisé.

Teach... Il était tout près...

Visiblement enjoué, je l'entendais rire cependant que je plaquais mes mains sur ma bouche pour en étouffer le moindre son, mon cœur à deux doigts de l'arrêt. J'avais si peur, à tel point que je suppliais le ciel et ses divinités pour qu'il s'en aille le plus loin possible et ne revienne jamais. L'esprit brumeux, je souhaitais que ce soit un cauchemar et gardais les yeux fermés, comptant les minutes et les secondes. Je serais d'ailleurs resté ainsi jusqu'à la toute fin si un autre bruit ne m'avait pas interpellé, me poussant à jeter un œil entre les feuillages.

Était-ce une erreur ? Le pire est que je ne peux pas le penser, car si ce son m'a fait ouvrir les yeux, c'est parce que je l'ai reconnu. J'ai reconnu ce couinement qui le faisait tant rire. A travers les branchages serrés je l'ai vu, tenant sous son bras ce pauvre petit, ce louveteau d'à peine six mois au pelage bleu et blanc. Visiblement affaibli par des drogues, il utilisait son peu de forces pour se débattre, mais loin de gêner ce salopard, ses vaines tentatives ne faisaient que l'amuser davantage. En effet, plus l'animal glapissait même faiblement, plus un immense sourire ourlait ses lèvres bombées, me donnant envie de vomir.

Ce petit loup... Il allait le tuer...
Il allait en finir avec lui juste pour le plaisir... Je ne pouvais pas le supporter.

Dans mes veines, ma colère était bien réelle, si forte qu'elle m'étranglait. Pourtant, je n'ai rien fait. Je n'ai pas pu bouger, ne serait-ce qu'un petit doigt.

A la simple vue de Teach, j'ai ressenti dans ma chair la façon dont il m'a humilié et j'ai eu peur, tellement que je n'ai rien pu faire. Silencieux, rongé par la haine et le désespoir, j'ai attendu qu'il disparaisse, qu'il ne soit plus qu'un point dans cet horizon d'arbres pour me mettre à pleurer. Pendant je ne sais combien de minutes interminables, j'ai senti ces larmes amères rouler sur mes joues cependant que mon corps se couvrait du froid atroce de la culpabilité. Car oui, comment faire comme si de rien n'était ?! Comment ignorer le sort de ce pauvre bébé... ?! Certaines personnes se dédouaneraient sans mal en disant « ce n'est qu'un animal » ou « mieux vaut qu'il y passe et non moi » mais je ne suis pas ainsi. Et pourtant, je suis resté immobile. Je ne me suis pas senti capable d'affronter Teach et depuis, c'est un calvaire que je ne supporte pas.

Non... Etre aussi égoïste... aussi faible... ce n'est pas moi.

Calmant tant bien que mal ma respiration, je me lève alors brusquement. Mon corps me paraît lourd, enchaîné par la peur. Mais je refuse de continuer ainsi. C'est hors de question. S'il n'y a eu personne pour m'aider face à lui, moi je ne peux pas faire l'autruche et laisser tomber ce petit. Avec de la chance -et c'est fort probable- ses congénères sont à sa recherche et le retrouveront à temps. Néanmoins dans le cas contraire, je ne veux pas être celui qui n'a rien fait du tout. Non. En aucun cas. Je ne vais pas rester ici à attendre que ce forcené le tue !

Si je ne me trompe pas, Teach a ses routines et ne liquide jamais ses proies avant la tombée de la nuit quand ce sont des loups. Je crois que c'est en lien avec ce rite ignoble qu'il pratique, cette histoire de consommer leurs organes pour acquérir je-ne-sais quels pouvoirs. (2) J'ai donc encore le temps de le retrouver et de tout faire pour sauver le louveteau. Voilà mon véritable moi et même si l'angoisse me tue, je ne reculerais pas.

Aussi, respirant profondément, je récupère mon canif et ma lampe de poche avant de m'aventurer à l'extérieur. Dehors, une multitude de nuages sombres semble en passe d'envahir le ciel, recouvrant peu à peu ce soleil si faible qu'il ne brille quasiment plus. Le fait qu'il ne fasse pas beau n'est en soit pas surprenant. Toutefois, il y a quelque chose dans l'air d'aujourd'hui qui m'inquiète, comme une menace latente que je ne peux pas expliquer. Le temps va-t-il se gâter plus que d'ordinaire ? Non... C'est la dernière chose à souhaiter.

Tandis que je marche, me concentrant sur la route à suivre, je secoue la tête pour chasser ces idées noires. Cependant plus j'avance, plus je sens mes craintes augmenter. Il y a celles liées à Teach et à l'état de sa proie, mais aussi cet étrange pressentiment qui ne fait que grandir au dedans de moi, me glaçant le sang et me faisant prier pour qu'il ne se réalise pas.

Vraiment, vraiment pas...

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POV Law

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« Monsieur Heart ? Hou hou ! »

Que...? Qu'est-ce que... ?

Tel un obscur bruit de fond, la voix de la fillette fait bourdonner mes oreilles. Je l'entends de si loin que c'en est troublant, comme si nous n'étions plus sur le même plan, que j'avais quitté cette réalité pour une autre, pour un monde où le gamin était présent, à quelques pas derrière moi. Pourtant, il n'y a rien. Mais je l'ai entendu... C'était...

« Aaah ! C'est ça! C'est ce joli rossignol qu'vous écoutez, non? Il est trop mimi ! Regarde Gonbe ! »

Un rossignol...?

Tandis que Chimney continue de parler à son lapin en peluche, je cherche des yeux l'oiseau jusqu'à le trouver, tranquillement posé sur l'une des branches du pommier. Oui, c'est bien ça. Un minuscule rossignol au plumage rouge feu... Un rossignol fait de chair et de sang qui vient tout juste de chanter... Cette mélodie si douce, c'était lui... Pas... Putain... !

Alors que je réalise la méprise affreuse que je viens de commettre, le fait d'avoir prononcé son nom me frappant de plein fouet, tout mon corps se tend. Mes jambes sont comme instables. Mon cœur se comprime si fort qu'il me fait mal. Je me sens à la fois si stupide et furieux que je peine à respirer. Non, c'est trop. Je ne peux pas rester là. Je ne veux pas voir cet oiseau une seconde de plus car ce qu'il réveille en moi... le souvenir de ces imitations pures et parfaites sortant de ces lèvres... cette façon qu'il avait de fermer les yeux, comme porté par son chant... c'est en train de me briser.

Aussi, sans porter la moindre attention à la gamine qui tire sur mon T-shirt en me questionnant, je prends la direction de la maison d'un pas vif, impatient. Devant moi, la distance est courte mais me paraît énorme, une éternité tant ma gorge, ma langue, mes veines, mon cerveau, tous me réclament un verre, maintenant. Et pas qu'un. Deux, trois, cinquante, mille. Autant de verres d'un alcool fort et impitoyable qui puisse me noyer, me faire oublier cet impair inqualifiable. S'il le faut, toute la cave du barbu va y passer mais je ne resterais pas avec ce souvenir. C'est impossible. Impensable.

Oubliant les invitées, j'empoigne donc mon hôte à peine entré dans le salon. Celui-ci me jette un regard soucieux, dépassé.

« Ben... Qu'est-ce qu'vous avez ? »

« J'ai besoin d'un verre, Brown. » Sifflé-je d'un ton rude. « Immédiatement. »

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Plus tard...

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Ah, doux alcool...

Le regard posé sur les nuances de brun de ce délicieux scotch conservé depuis des années, je me surprends à lui faire la cour tant j'ai l'esprit embrouillé. L'heure avançant, nous sommes à table depuis un moment et il est déjà treize heures mais mon plat ne s'est que très peu vidé. Après tout, si la nourriture est bonne, la boisson est largement meilleure, assez pour servir d'entrée, de plat, de dessert et ce, avec tous les suppléments qu'on veut. Une fois encore, la gérante de la boutique essayant de percer le mystère de mon "état", je lève les yeux vers elle et grogne sans prendre la peine de l'écouter. Elle insiste pourtant.

« Monsieur Heart... Vous ne devriez pas boire autant... »

« Ah ?! Et qui m'en empêche ?! »

« Laissez-le Kokoro... Il n'est pas dans son assiette dernièrement. »

« Oh que si, Brown ! Je suis parfaitement bien ! Buvez avec moi, allez ! »

Non mais ! Au lieu d'raconter des merdes, il ferait mieux de m'accompagner dans cette descente vers l'ivresse, ce territoire où l'oubli règne en maître et que je souhaite tant habiter. Car je ne veux rien d'autre. Juste m'évader, sentir que tout s'efface, que ce tunnel insupportable s'écroule enfin. La mine ronchonne, le vieux ne semble néanmoins pas très partant -sans doute à cause de ses invitées- mais arrangeant, il accepte de trinquer à cette journée "aussi pourrie que les autres", sans comprendre ce que cela signifie. Et franchement, pas besoin. Moi je sais.

Elle m'a prouvé que même ici, je n'arrive pas à l'éviter...
Qu'il me pours…

« PuTAIN... ! J'veux pas y penser ! »

« Monsieur Heart ! Ne jurez pas devant la p'tite ! »

Fais chier... !

Alors que Kokoro me foudroie des yeux, Chimney fait semblant de se boucher les oreilles. Pour ma part, de plus en plus, je sens une enivrante chaleur me parcourir, recouvrir ce qui m'entoure de ce voile de brume si appréciable, comme si plus rien n'avait d'importance. Les mots, les actions, tout est étouffé, inondé par les volutes de l'alcool cependant que je me ressers en gagnant un fauteuil, bouteille à la main, la serrant aussi fort que je souhaite l'oublier, le gommer à jamais. Mais comment faire ? Comment quitter cette forêt maléfique dans laquelle je suis totalement paumé ? Comment le sortir de ma tête ?! Temps, espace, sensations, présent... tout est empreint de sa présence alors qu'il n'est nulle part et que je veux l'oublier ! Les jours passent mais sont aussi longs que ces supplices infernaux qui ne s'arrêtent que pour mieux reprendre (3), aussi pesants qu'une chape de plomb posée sur mon cœur... Pour quelle saleté de raison ?!

Portant le goulot de la bouteille à ma bouche, j'avale plusieurs gorgées sans réfléchir, hors de moi à force de ressasser ces mêmes pensées. Dans mon esprit déconnecté où ni Barbe Brune, ni Kokoro, ni la petite n'existent encore, seul ce visage marqué d'adorables taches de rousseur m'apparaît, me brûlant bien plus que le whisky ou que n'importe quel feu ne le pourrait. Dans mon délire que je ne saurais évaluer, je secoue la tête pour le chasser lorsqu'il me semble entendre Chimney parler d'une stupide légende tirée par les cheveux.

« Il paraît qu'il est effrayant, le seigneur de la forêt ! Pas vrai mamie ? »

« Hey... » Soupire le vieux. « Ne parle pas d'choses pareilles ! »

« Ben quoi ? C'est un temps pour les histoires qui font peur ! »

Le temps... ?
Tss... Qu'est-ce que j'en ai à faire ?

A nouveau, je goûte ce doux poison lorsque le propriétaire de la bouteille vient essayer de me la ravir. En vain. Je refuse de la lui céder même pour le servir et pendant que de loin, les voix de la fillette et de sa grand-mère s'entremêlent, parlant d'une créature infernale vivant dans je ne sais quel conte de fée, les contours de ce monde insoutenable se courbent enfin. Les meubles s'arrondissent, deviennent biscornus et grotesques. Le sol s'ouvre sous mes pieds, me plongeant dans cet univers que j'attendais désespérément. Ajoutée à l'alcool, ma fatigue accumulée doit jouer car déjà, je me sens partir quand les bras robustes du barbu me soutiennent, me guidant vers un lieu que je ne suis pas sûr de reconnaître.

Au moment où je me sens tomber sur la surface molle de ce qui doit être un matelas, j'essaye de reprendre une gorgée de mon précieux élixir mais ne l'ai plus en mains. Serrant le poing avec frustration, un terrible vrombissement retentit dans ma tête lorsque des voix mélangées y résonnent, dernier son que je comprenne avant que le néant ne m'accueille.

« Il est comme ça à cause d'un rossignol... » Semble confier la petite.

« Voyons, ne dit pas de bêtises... »

Oui... Vous avez raison le vieux... Ce sont des bêtises...
Je ne suis pas comme ça à cause d'un rossignol...
Tout est de sa faute...
De sa faute à lui...

Seulement lui...

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Deux heures plus tard...

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POV Ace

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Bon sang... C'est pas possible…
Tout est arrivé si vite... Je n'ai absolument rien compris…

Adossé à un arbre, je regarde les alentours d'un œil confus, estomaqué par ce décor qui me paraît irréel. Un cauchemar... Comment avancer dans un chaos pareil ?! Plus j'essaye de me remémorer la direction prise par le chasseur, de retrouver ce vieil arbre noueux non loin duquel se trouve son campement de fortune -si j'en crois mes souvenirs- plus je me sens désorienté et perdu. Bordel de temps affreux...

Certes quand je suis sorti de la grotte, j'ai pu constater que le ciel s'était assombri. Mais de là à ce qu'il se transforme d'une manière aussi radicale, je ne l'aurais jamais cru ou alors, dans ce pressentiment horrible qui me poursuivait. Et bien entendu, voilà qu'il se réalise. En moins d'une heure, le soleil a été avalé par une armée de nuages noirs et des trombes de pluie se sont abattues sur les environs dans un fracas assourdissant. Elle ne s'arrête d'ailleurs pas et le vent s'est levé aussi, violent, impétueux. Depuis des heures maintenant, ses rafales livrent bataille contre les arbres, les torturant, les faisant ployer, brisant parfois leurs branchages. Du fait de ce déluge, le sol terreux s'est lui changé en boue, faisant de la forêt un immense marécage. Une pure atmosphère de catastrophe.

Mais merde... Je ne peux pas rester immobile pour autant... Même si j'avance à l'aveuglette avec ce temps de chien, je pense être à une courte distance du coin où les villageois se rassemblent pour leur cérémonie annuelle. Par conséquent si je ne me trompe pas, je devrais être capable de reconnaître les lieux et de retrouver son campement, si c'est bien celui qu'il a choisi. Là encore, j'avoue y aller sans grande conviction mais à l'instinct. Car avec cette météo épouvantable, il n'a pas dû s'aventurer de l'autre côté du lac, là où se trouve son cabanon. Je ne dois donc pas baisser les bras ou douter, sinon je n'arriverais à rien. Aussi, reprenant mon courage à deux mains, je respire profondément avant de quitter mon abri, déjà trempé jusqu'aux os, les assauts tranchants du vent glacé me faisant trembler, brûlant presque ma peau.

Dans cette tempête aussi imprévue que désastreuse, je ne peux que marcher à pas lents, avec une prudence accrue car sous l'effet des nombreuses bourrasques, certaines branches ne tiennent plus. Sans compter le sol glissant comme de la savonnette ou les trous de boue complètement insoupçonnables dont j'ai déjà fait les frais. De vrais sables mouvants à leur échelle et le moins qu'on puisse dire, c'est que je ne veux plus m'y empêtrer. Tandis que je m'appuie sur les troncs pour ne pas glisser, mon regard balayant les alentours pour éviter les pièges de cette nature en pleine révolte, je ne peux m'empêcher de me demander depuis combien d'heures je vais et viens ainsi, à la recherche de ce monstre et de sa proie. Le pauvre petit... Repoussant l'idée qu'il puisse être déjà mort, je contourne un gros if dans un paysage de plus en plus sombre et brumeux.

Punaise… Il ne manquait plus que ça. Voilà que le brouillard s'en mêle... et il n'est pas le seul. Tendant l'oreille, un frisson irrépressible parcoure ma colonne vertébrale lorsque je reconnais ce tambourinement sauvage qui éclate au loin, celui d'un orage sinistre approchant à grands pas. Et non, ce n'est pas qu'il approche… Il est là. Brutalement, déchirant le ciel et la forêt comme le cri d'une bête infernale, il dévore les environs, faisant vibrer le sol sous mes pieds. Bordel... Entre la pluie qui redouble d'intensité, ce vent de plus en plus puissant, cette brume épaisse et maintenant, ce tonnerre fracassant, je ne sais plus où donner de la tête. Comment retrouver mes marques? Comment savoir quel chemin emprunter ? Je ne peux tout de même pas faire demi-tour… !

Agacé contre les éléments qui se déchaînent, compromettant les chances de survie d'un louveteau innocent, je refuse d'attendre de voir passer l'orage. Aussi, continuant d'évoluer au milieu de cette bourbe qui freine chacun de mes pas, je passe une main sur mon visage pour essuyer momentanément l'eau qui y ruisselle. Incisif, le froid me fait grelotter. Il attaque ma mâchoire que je sens vibrer, me forçant à poser les mains dessus pour enrayer cette réaction. Plus les minutes s'enchaînent, plus mon impression de désespoir, mes craintes et cette solitude dans laquelle je suis m'écrasent, me faisant perdre ma concentration pendant quelques secondes, suffisantes pour qu'au moment où l'orage résonne, un bruit rugissant me surprenne.

Pris de court, je recule vers la pente que j'allais descendre sous peu, mes yeux rivés sur cette branche énorme que le vent vient d'arracher au-dessus de moi. Résonnant encore à mes oreilles, son craquement sec me déstabilise cependant que la peur me saisit tout entier, me faisant reculer encore pour l'éviter, mais beaucoup trop hélas. En un instant, le sol se dérobe sous mes pieds tandis que la branche m'apparaît de plus en plus gigantesque, si effrayante que je ferme les yeux. L'instant suivant, je heurte le sol boueux, serrant les dents sous la douleur. Mon corps dévale la pente pendant plusieurs minutes quand soudain, une douleur plus forte me saisit, me plongeant dans l'obscurité.

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POV Law

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Lorsque j'ouvre les yeux, la première chose que je ressens est l'angoisse.

Une angoisse forte, saisissante, telle des griffes s'enfonçant dans ma chair. L'angoisse de ces ténèbres que je viens de quitter, comme si une partie de moi venait elle d'y plonger. Pendant quelques instants que je ne peux mesurer, cette anxiété me submerge jusqu'à être remplacée par le pire mal de crâne au monde. Putain...! Pris dans un étau, mon visage entier se crispe cependant qu'au niveau de mon front et de mes tempes, une douleur invivable se répand, me faisant jurer sans ménagement. Alors voilà... Voilà le revers de la médaille pour avoir descendu autant de verres. Tss... Et ce boucan...! Ça gronde tellement autour de moi que je pose mes mains sur mes oreilles, achevant de tout faire résonner dans ma tête, me rendant encore plus malade.

Bordel de sensation... Tout tremble, tout crisse... Est-ce que ça va durer longtemps ?! Et cette douleur... Un millier d'aiguilles qui me transpercent la peau... C'est de loin le pire réveil d'après cuite que j'ai vécu. Déjà exténué d'être malmené par mon propre organisme, j'essaye de me lever mais à peine assis, ma migraine enfle au point de me couper le souffle. Aussitôt, je plaque une main rageuse sur mon front quand la porte s'ouvre, son grincement me faisant l'effet d'une énième agression.

« Oh ! Déjà levé ? » S'exclame le maître de la maison. « J'pensais vous voir comater jusqu'à demain ! »

Pff… Fusillant le vieux du regard, je remarque alors le verre qu'il me tend, la mixture qu'il contient ayant un aspect si rebutant qu'il me fait mal aux yeux. Barbe Brune insiste cependant pour que je la boive, m'indiquant qu'il s'agit d'un remède de Kokoro contre la gueule de bois. Tandis qu'il me parle, ma migraine se renforce encore plus, me poussant à serrer les dents.

« J'allais l'déposer pour vous à vot' réveil. Allez, buvez. Et faites pas la fine bouche ! Pour les culs-secs vous êtes doué ! »

Non mais sérieux... Il en profite ou quoi ?

Notant très bien son petit sourire moqueur, je gronde avant d'attraper son foutu verre et d'avaler son contenu d'une traite, l'avalanche de goûts odieusement contradictoires me retournant l'estomac. Victime de son arrière-goût tout aussi redoutable, je n'en finis plus de tousser lorsque cette impression que tout cahute autour de moi revient au galop, accompagnée de ce ronflement sonore, digne du pire des orages.

« Bon sang, ce bruit... » Pesté-je. « On croirait qu'la maison tremble... »

« Ah, ça c'est pas vous. » Me dit-il alors, affligé. « C'est la tempête dehors. Une pure calamité... »

Pardon? La tempête... ? Il n'y en avait pas tout à l'heure...

Jetant un œil à ma montre, j'apprends qu'il est 15 heures 35, soit que j'ai dormi pendant plus de deux heures. Et en si peu de temps elle aurait éclaté ? Incrédule, je m'extirpe du lit avec ce goût atroce en bouche, la tête creuse, le corps engourdi, ma démarche chancelante me conduisant à la fenêtre dont je tire le rideau, découvrant un spectacle ahurissant. Inquiétant, même.

D'ordinaire si lumineux, le petit jardin est méconnaissable, ainsi plongé dans ce déluge de pluie et de vent, dévoré par cette grisaille qui a envahi les environs, changeant drastiquement le paysage. Immobile, presque inconscient et sans voix, mes yeux sont rivés sur ce sombre spectacle, sur ces rafales monstrueuses et ces trombes d'eau qui se déchaînent, frappant le toit si fort qu'on s'entend à peine. Lorsque l'orage gronde à nouveau, annonçant des heures encore plus noires, un frisson glacé me saisit. Oui... Une tempête. C'est bien ce qui fait rage en ce moment...

Le temps est affreux. Menaçant. Tellement que derrière moi, le barbu semble prier pour la survie des arbustes que nous avons plantés, ainsi que pour l'ensemble de ses précieux végétaux. Je crois aussi qu'il me parle, mais aucun de ses mots ne me parvient. J'ai l'impression de ne plus être moi-même, qu'une force innommable m'étrangle et que mon cœur rate plusieurs battements. L'instant suivant, pris d'un réflexe irraisonné je quitte la chambre en direction du salon, surprenant Chimney et sa grand-mère qui ne s'attendaient pas à me voir de sitôt levé. En sautillant, la petite accoure vers moi mais pousse un cri strident quand j'ouvre la porte, me plantant dans l'entrée pour faire face à ce déchaînement. Giflé par le vent violent qui pénètre à l'intérieur, créant un boucan de tous les diables, je suis alors médusé, incapable de réagir.

Dans ma tête, ce n'est plus la migraine qui me rend fou, mais ce tapage qui se déroule sous mes yeux. Si le ciel est aussi noir ici, que le vent souffle aussi fort et que la pluie est aussi agressive, à quel point le sont-ils dans la Forêt Blanche ? L'orage qui résonne aux alentours semble même en provenir... Sans nul doute, être dans la forêt à cet instant doit être une horreur. Bon sang... Alors que Barbe Brune tire sur mon bras pour me ramener à l'intérieur, la voix de la fillette me parvient, brisant mes ultimes résistances.

« Waaah ! Le vent fait peur ! C'est pas un temps à mettre un chat dehors !

Ni un chat, ni rien. Et surtout pas un gamin.

Aussi, impuissant à calmer l'angoisse qui s'empare sauvagement de moi, je ne peux plus réfléchir, ni me retenir. Sous les questions affolées des deux anciens, j'attrape mon bomber posé la veille sur le canapé puis m'empare de l'imperméable du barbu avant de m'élancer vers mon pick-up. Complètement effaré, le vieux essaye de m'arrêter, bravant les éléments pour me suivre jusqu'au véhicule mais la force qui me pousse à agir est telle que plus rien ne m'importe, pas même de risquer ma vie dans ce décor de cauchemar. Non... C'est juste impossible. Je ne peux pas rester ici plus longtemps.

« Heart ! Vous êtes malade ou quoi?! Vous allez où ?! »

Je ne lui réponds pas.

Aucun mot ne sort. C'est à peine si je raisonne encore.

Tout ce que je sais, c'est que je dois y aller. Retourner dans la forêt immédiatement.

A la seconde où je démarre, mes essuie-glaces prennent du service pour envoyer valser les feuilles et petites branches qui s'étaient accumulées sur la vitre et c'est en écoutant leur va-et-vient interminable que je décolle, passant mes vitesses aussi rapidement que possible. Les kilomètres se succèdent alors sous cette intempérie désastreuse, le vent chahutant le pick-up à plusieurs reprises. Tandis que ce paysage assombri défile, je ne peux éviter d'y penser. D'imaginer le gamin seul, crevant de froid sous cette maudite tempête, à peine protégé par une pauvre grotte ou je-ne-sais quel minuscule abri. Peut-être même a-t-il faim, est-il blessé ou malade... Cette seule idée me torture, me rappelant que pendant ces neuf derniers jours, je n'ai pas seulement été occupé, mais préoccupé. Pourtant, je refusais d'en prendre conscience, d'y accorder la moindre espèce d'importance. Et maintenant... Maintenant que la situation est grave et que je roule en direction des bois, ces interrogations maintes fois ignorées me percutent.

.

Temps

Comment ont été ses journées ?
Qu'a-t-il fait ?

Espace

Où s'est-il installé ? Où a-t-il été ?
Était-il en sécurité?

Sensations

Qu'a-t-il ressenti depuis son départ ?
A-t-il eu peur? A-t-il voulu revenir ?
A-t-il pensé ne serait-ce qu'un peu au cottage ou...à moi?

Présent

Où est-il ? Que fait-il ?
Mais surtout, est-ce qu'il va bien ?

.

Cette dernière question ne me laisse pas en paix.

Du coup, mon cœur se serrant cruellement, je passe sur plusieurs branchages sans prendre la peine de ralentir. Je n'en ai pas le temps. Déconnecté de tout, mes yeux sont braqués sur la forêt qui s'approche mais mon angoisse ne s'apaise pas en voyant la distance entre moi et l'immense massif se réduire. C'est même l'inverse car au fond, je ne sais pas où je vais. Une fois là-bas, quelle direction prendre? Plus loin que le lieu de la cérémonie ? Il me semble l'avoir entendu dire quelque chose en ce sens, (4) parler d'une grotte au-delà de ce lieu, mais est-ce bien le cas? Serrant les dents face à mon ignorance, j'accélère en voyant apparaître la citerne, la mélodie d'un rossignol apeuré résonnant dans le million de galeries qui peuplent mon esprit, se mélangeant à mes doutes et à mes craintes.

Où est-il ? Où vais-je le trouver ?
Vais-je seulement y arriver ?

Putain...

Lorsque je sors de mon pick-up, l'abandonnant à l'orée de la forêt, j'enfile la capuche de l'imperméable et m'engouffre au milieu des arbres tourmentés par le vent. Comme je l'avais pensé, l'atmosphère ici est différente. Infiniment plus lugubre et inquiétante. L'orage gronde à en faire trembler les troncs. Il y fait si sombre que je sors ma lampe de poche, le risque de ne pas le retrouver ou qu'il soit en danger me prenant à la gorge. Troublé plus que je ne le voudrais, une peur atroce m'envahit, prenant la forme d'une unique question : être ici, est-ce enfin le bout du tunnel, la fin du labyrinthe ou l'entrée dans un autre, plus terrible encore ? En avançant dans ces ténèbres opaques, je ne suis conscient que d'une chose : si réponse il y a, je l'ignore.

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« Quand quelqu'un prenait une décision,
il se plongeait en fait dans un courant impétueux qui l'emportait vers une destination qu'il n'avait jamais entrevue, même en rêve,
au moment où il avait pris cette décision.
»
Paulo Coelho, L'alchimiste, 1988.

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(1) Chapitre 23.

(2) Chapitre 5.

(3) Référence aux supplices des Enfers dans la mythologie grecque.

(4) Chapitre 27.


Réponse à une impatiente :

Hello mon impatiente !:) J'espère que tu vas bien ! Ahlala ! Ta review me fait trop rire ! Les enfants qui crient « on a faim ! » XD J'imagine la scène ! Alors, tu as des chapitres préférés ? Je peux savoir lesquels ?:D J'espère que la suite ne te décevra pas ! C'est super si tu as trouvé leur dispute sublime... *rougis* Je voulais qu'il y ait une tension particulière dans leur échange et ça me touche si tu l'as ressenti. N'hésite pas à me dire ce que tu as pensé de ce chapitre ! Bisou et encore merci !


Voililou ! Ainsi s'achève cette première partie de "Labyrinthe", qui comprendra d'autres chapitres. J'espère qu'elle vous a plu ! :D Comme je le disais au début, elle a été délicate à écrire à cause de sa construction un peu éparpillée mdrr Mais j'espère que cela ne vous a pas dérangés et que vous avez hâte de savoir si Law va trouver ce qu'il cherche. N'hésitez pas à donner vos avis! Ça me fait super plaisir d'en discuter avec vous ! ;)

Vous remerciant encore de me lire, je vous fais plein de bisous,

Ever, le Bichon mystérieux.