Où plusieurs affaires familiales se règlent en même temps


"Je vais déjà mieux !" s'exclama la mère de Julia. "Apporte-moi mes vêtements, et je sors de ce lit !"

"Maman, tu ne devrais pas te surmener autant..." Julia avait des cheveux châtain et épais, de jolis traits, des formes généreuses, et une expression de panique sur le visage.

"C'est absurde ! Ce n'est pas une petite crise d'anémie qui m'empêchera d'assister au mariage de ma fille !"

"Maman, tu n'étais pas la seule..."

"Je ne savais même pas que ces trucs étaient contagieux. Mais peu importe ! Je suis déjà sur pied, regarde ! On ne va pas laisser gaspiller les petits fours !"

Julia semblait confuse. "Je ne suis pas sûre..."

Mais sa mère ne l'écoutait pas, et elle n'était pas certaine d'avoir envie de finir sa phrase.

C'est à ce moment que quelqu'un frappa à la porte.

"Julia ?" demanda la voix de Florent.

"Entre !" s'exclama-t-elle.

Il passa la porte, l'air gêné. "Soeur Marie... voudrait te poser des questions à propos du mariage."

"Oh." dit-elle d'un air gêné.

"Quelles questions ?" demanda la mère, et Julia sembla plus nerveuse encore.

Abigail essaya de venir à la rescousse.

"Et moi - qui ne suit pas exorciste, c'est le moins qu'on puisse dire - je voudrais vous poser quelques questions, purement médicales, évidemment, sur votre crise d'anémie. Je peux ?"

"Oh, bien sûr, mais c'est déjà fini, vous savez..."

"C'est parfait !" Elle sourit. "Cela fera plaisir d'interroger un patient en pleine santé, pour une fois !"

La mère de Julia se laissait manifestement tenter.

"Par contre..." dit-elle aux autres, "serait-il possible de nous laisser seuls ? Oui, même toi, Fergus. Secret médical."

Et elle referma la porte derrière eux, laissant Sabine et Vassili parler à Julia tant qu'ils voulaient.

"Qu'avez-vous senti, madame, au moment de vous évanouir ?" demanda-t-elle directement.

"Rien de spécial. Je me suis trouvée fatiguée. Je me suis dit que ce n'était clairement pas le moment. Je me demande si c'est quelque chose dans les dragées. Je dois confesser que j'en ai mangé une ou deux avant même le mariage. D'un autre côté, j'en ai proposé une à mon mari, et il va bien." Elle murmura. "Il est parti s'occuper des chats. En voilà un qui accepte de croire que je vais bien ! Tous les autres sont là, comme si j'étais à l'article de la mort, parce que j'ai dormi un peu pendant la journée. Comme s'ils n'avaient jamais été sur les bancs d'une école !"

Abigail sourit. "Pas de douleurs, donc ?"

"Pas la moindre."

"Pas non plus de sensation agréable, je suppose."

La vieille femme ouvrit de grands yeux. "Qu'est-ce que vous imaginez ? Ma fille allait se marier, et je pique du nez ! Je suis sûre que vous pouvez imaginer des situations plus agréables !"

"Une impression de perte de mémoire ?"

"Pas le moins du monde !" Elle prit un air pensif "Ah, je me souviens... je me suis demandé si mon voisin aurait le temps de me rattraper, et voilà qu'il tombe aussi !"

"Vous n'avez pas entendu le sol trembler, ou quelque chose du même genre ?"

"Oh ! Je me suis endormie, OK ! Il n'y a pas d'alcool là-dessous !"

C'était après, donc, pensa Abigail. C'était après, ou alors ce n'était qu'un effet du traumatisme ? Non, le prêtre et Florent avaient vu la même chose, et ce désordre...

"Merci beaucoup!" conclut-elle.

La mère de Julia lui lança un regard soupçonneux. "Vous ne faites pas d'analyses ?"

"Elles ont déjà été faites, je suppose. Je ne vais pas vous faire passer par une série de piqûres une nouvelle fois..."

"Je dormais. Mais je suppose que ce que vous dites est sensé."

"Aussi, je pensais demander à votre médecin le droit de consulter votre dossier."

"Ce n'est pas la peine, ma fille. Il est là. Ils me l'ont laissé. He, je pouvais bien avoir un peu de distraction !"

Abigail remercia, et alla examiner les feuilles.

"C'est un peu gênant, n'est-ce pas, de penser que cela a été annulé à cause de moi ?" demanda-t-elle, soudain tendue.

"Ce n'est pas votre faute !"

"Non, ou alors aussi celle d'une autre dizaine d'ahuris. Je le sais bien. Toujours est-il, je pense qu'ils auraient dû continuer sans nous." Elle prit une voix boudeuse. "Je ne serai pas tranquille tant qu'ils n'auront pas eu leur mariage. Et leur nuit de noces. Et même... non, je me passerai du premier enfant."

"Ne vous inquiétez pas, madame. Tout le monde pense comme vous ; et ils y travaillent."


Pendant ce temps, Sabine interrogeait Julia.

"Pourquoi avez-vous réagi ainsi ?"

"Mais qu'en est-il de ces événements ? Quoi que puisse en dire ma mère, il n'y a pas d'autre explication possible. Notre mariage a forcément outragé quelque chose."

"J'ai tendance à être d'accord," répondit Vassili, "mais pourquoi la chose en question serait-elle bien intentionnée ? N'importe quelle créature mauvaise pourrait tenter de l'empêcher, pour ses raisons personnelles. Y avez-vous seulement pensé ?"

"Dans un Lieu Saint ? Comment pourrait-elle seulement y entrer ?"

"Avec ses pieds !" lança Fergus. "Hum, ça c'est le cas positif, où il en a, ça peut être pire, bien pire..."

"Mais avez-vous une idée," demanda Sabine, "sur l'identité de cet être ? Ou même, seulement, sur sa nature ?"

"Non..." répondit Julia. "Pas du tout."

"Et malgré cela, tu préfères suivre sa volonté !" s'exclama Florent, échouant totalement à cacher l'amertume de son ton. Julia lui lança un regard perdu.

"Ne vous inquiétez pas." répondit Sabine. "J'aurais, bien sûr, pu apprécier un peu d'aide de votre part, mais je pense pouvoir en trouver l'identité toute seule. C'est mon métier, après tout."

"Merci." répondit Florent.

"Allez-vous lui parler ?" demanda Julia.

"Cela dépend." répondit Sabine. "Ce n'est pas certain ; et certaines de ces entités ne sont même pas douées de parole. Mais, dans tous les cas, savoir des choses sur sa nature nous en apprendra déjà beaucoup sur ses intentions."

"Par exemple," expliqua Fergus avec sa plus belle imitation de sérieux, "si c'est une boule d'énergie de la tribus de Hoppers, il avait certainement juste l'intention de sauter partout sans faire attention aux globules rouges des gens ; alors que si il est de l'espèce connu en tant qu'Emmerdeurissime... hum, son objectif devrait être à peu près clair. A l'opposé, s'il s'agit de..."

C'est à ce moment qu'Abigail les rejoint.

"On a dû déjà vous dire que votre mère allait très bien." dit-elle à Julia en souriant.

La jeune fille lui répondit sur le même ton "C'est surtout elle qui me l'a dit un grand nombre de fois, et un peu les médecins ; mais je doute que les gens qui aillent très bien s'évanouissent publiquement."

"Cela ne semble pas être une maladie." continua-t-elle. "En fait, elle n'a pas tellement plus de symptomes que ceux qu'on pourrait avoir après avoir donné son sang."

"Sauf qu'elle ne l'a pas fait."

"Non." Abigail se tourna vers Sabine. "Voulez-vous savoir quels ont été ses impressions sur ce qui s'est passé ?"

"Déjà dans votre programme d'échange de renseignements ? Je suis désolée, mais je n'ai pas encore décidé si je devais vous faire confiance. Surtout si... Vassili et moi avons un défi en cours pour savoir qui devinera en premier. Je demanderai à quelqu'un d'autre."

"C'est de bonne guerre." sourit Abigail.

"Un défi ?" demanda Julia d'un ton peu convaincu.

"Ne vous inquiétez pas," répondit Sabine, "deux enquêteurs compétents valent mieux qu'un. Et en fait..." elle sembla pensive, "même si un seul des deux l'est, il doit aussi l'être suffisamment pour ne pas se laisser déconcentrer, n'est-ce pas ?" Elle regarda Florent. "Comme je l'ai dit, je vais interroger un des malades ; mais je vous donne rendez-vous dans deux heures dans l'église, et je ferai jour sur toute cette affaire ; vous n'avez pas à vous inquiéter."

Florent eut un soupir de soulagement, alors que Julia semblait toujours incertaine.

"Nous allons nous retirer pour discuter..." commença Abigail.

"De choses arcaniques profondes !" cria Fergus.

"Oui, c'est exactement ça, de choses arcaniques profondes qui vous ennuieraient. Merci, Pooka, j'aurais pu ne pas trouver le bon mot toute seule." L'ironie l'enveloppait comme une aura. "Mais bien sûr, dans deux heures, nous serons à l'église aussi, et nous aurons probablement déjà comparé nos résultats avec ceux de soeur Marie."


"Comme je le disais - je n'essayais pas de tromper ta soeur, dis-moi si je dois le faire, mais cela ne semble ni nécessaire ni possible - c'est une perte de sang qui pourrait sembler tout ce qu'il y a de naturel. Je veux dire, s'il était tombé par terre, ou dans les pochettes d'une ambulance de don de sang, ou n'importe où ailleurs que dans un recoin inconnu d'une dimension maudite."

"Dans le café du petit déjeûner !" s'exclama Fergus. Puis, d'un air docte : "Ce n'est qu'un exemple, bien sûr."

"Ou dans le boudin du charcutier local, où il serait encore mieux camouflé." répondit Abigail sans que son visage marque la moindre trace d'humour. "Peu importe. Le point important est que la mère de Julia se souvient très bien du moment où elle s'est retrouvée en état de faiblesse, sans pour autant ressentir la moindre émotion particulière attachée à cet instant. Bien sûr, il est possible que le passage de sa fille devant le curé ait quelque peu brouillé les pistes, mais cela ne me semble malgré tout pas ressembler au passage d'un vampire."

"Sauf que nous avons accès à un maître de l'illusion." fit remarquer Vassili.

"Oui, qui déteste passer inaperçu !"

"On ne peut pas vraiment dire qu'il est passé inaperçu." sourit Vassili. "Un petit drame de campagne, un mariage brisé, est-ce que vous pensez que c'est dans ses cordes ?"

Abigail et un signe de dénégation et Fergus d'approbation. Devant cette unanimité, Vassili reprit : "Nous connaissons quelqu'un d'autre qui peut aimer passer inaperçue mais n'y arrive pas souvent ; quelqu'un qui peut faire les choses les plus absurdes et incompréhensibles."

Abigail hocha à nouveau la tête. Fergus eut un signe d'incompréhension, qui était probablement autant un mensonge que tout le reste.

"Pendant que Lisa était avec nous," poursuivit Vassili, "j'avais l'impression de la comprendre un peu. Cela ne voulait pas dire, bien sûr, qu'elle m'ait jamais semblé prévisible, mais après coup, je pouvais sentir sa marque sur ses actes." Il baissa la tête. "Ici, je ne la sens pas du tout." Il baissa la voix. "Cela pourrait être qu'elle a changé, bien sûr. Elle a forcément changé. Mais je préfèrerais que ce ne soit pas elle."

"As-tu un moyen de le savoir ?" demanda Abigail.

"Je pense, oui. Tout à l'heure, Sabine va retourner à l'église, probablement pour faire un sort de détection. Ele reconnaîtra bien que son défi n'est pas juste si elle ne me laisse pas rentrer à sa suite pour y faire la même chose, n'est-ce pas ?


"Qui en premier ?" demanda Sabine.

"Comme tu le souhaites, petite soeur. Honneur aux jeunes."

"Ce n'est de toute façon pas juste. Celui qui passe en second aura de toute façon l'aura du sort de l'autre qui troublera ses lectures." Elle le regarda d'un air soupçonneux. "Ton manque d'intérêt pour la question ne serait pas lié au fait que tu as déjà commencé avant que j'arrive ?"

"Pas du tout." répondit Vassili. "Oh, je ne dis pas que je n'en serais pas fier ; mais je m'en vanterais."

"Et malgré cela, tu ne vois aucun inconvénient au fait que je passe en premier ?"

"Strictement aucun."

Sabine haussa les épaules, et se plaça face au crucifix.

"Est-il nécessaire que tu regardes ?" demanda-t-elle, énervée.

"J'aime m'instruire." répondit-il. "Je n'ai encore jamais vu un chrétien faire quelque chose d'efficace. Ce sera une première pour moi. A moins que ces choses soient tellement secrètes qu'il soit interdit de les faire devant témoins ? Cela expliquerait des choses."

Elle soupira, et se mit à chanter.

C'était probablement du latin, estima Vassili. Cela ressemblait beaucoup à ce qu'il en avait appris ; mais énoncé avec un accent étrange qui faisait douter d'entendre une voix humaine.

Sabine avait toujours eu une jolie voix.

Quand soudain, au milieu de cette douce chanson, l'oreille aiguisée de Vassili entendit une vibration étrange. Et il se força à y prêter attention - ou plutôt, il ne pouvait pas s'empêcher d'y prêter attention, la dissonance dans les musiques les plus jolies, même s'il l'avait voulu.

Il sauta en l'air, et, avec une rapidité stupéfiante, fut près de sa soeur. Il la saisit par le poignet et la tira sur le côté.

Les deux statues qui avaient été remises en place tombèrent à nouveau. Sabine ne s'arrêta pas de chanter, au contraire, ses vocalises gagnant en intensité et en complexité.

Puis, il y eut un silence.

Ce fut elle qui le brisa. "Tu n'étais pas forcé de faire ça."

"Alors qu'une statue allait te tomber dessus ? Tu es peut-être une religieuse, mais tu es toujours ma petite soeur."

"Cela m'aurait heurté le bras, au grand maximum. Et cela aurait interrompu mon sort. Ce qui est bon pour toi."

"Comme si j'avais besoin de ça pour gagner ?"

"Vassili ? Tu tiens toujours ma main."

Le Bansidh la lacha rapidement, regarda sa main avec une expression indéfinissable, sans chercher à le cacher ; puis il la laissa retomber à son côté.

"Tu es toujours ma petite soeur." murmura-t-il.

Elle ne répondit pas.

"Pourquoi, Sabine ? Pourquoi, quand je suis parti, n'es-tu pas venu avec moi ?"

"Pourquoi l'aurais-je fait ? Je ne souffrais pas de la situation. J'arrive mieux à mentir que toi."

"Oui, et j'avais peur que ce mensonge devienne vérité. C'est ce qui est arrivé, finalement."

"Ce n'est pas la même chose. Et tu ne me feras pas regretter le chemin que j'ai choisi."

Vassili ne répondit pas.

"Au cas où tu en douterais, je peux te dire que jamais je ne maltraiterais un enfant." Puis, s'irritant devant son silence. "Enfin ! Qu'est-ce que cela t'aurait apporté ! Là, les parents ne t'ont même pas cherché, mais penses-tu que ça aurait été la même chose si j'avais été avec toi ? Je n'ai pas dix-huit ans !"

"Je t'aurais bien cachée." dit-il. Il rit brièvement. "Peut-être est-ce pour ça que je cache des petites filles en fuite ?"

"Je suis contente de ne pas en avoir besoin." répondit-elle. Puis, avec un sourire mystérieux. "Au fait, à cause de ton intervention, mos sort a finalement marché, et sur un échantillon de magie frais, en plus ! On peut considérer que j'ai déjà gagné ! Bien sûr, tu peux toujours essayer.

"Charmante invitation." répondit Vassili. "Je n'y manquerai pas."

Il sortit un jeu de tarots de sa poche, et s'assit en tailleur.

"Ta seule présence," commença-t-il, "est suffisante de mépris chrétien pour écraser ma magie. Tu as tort. Certains religieux respectables - pour autant que cela puisse exister - ont tiré les cartes."

"Je devrais donc sortir. N'ai-je pas le droit de m'instruire, aussi ?"

"Oh, si, bien sûr. Au contraire. Si tu te mets à t'intéresser à ce que je fais..." Il sourit. "Mais il y a toujours un handicap. Je l'accepte sans peine."

En quelques mélanges, tirages, et mots murmurés à voix très basse - Sabine tendait l'oreille, mais n'en entendit rien - il obtint la réponse à sa question.

"Alors ?" lui demanda-t-elle. "Fructueux ?"

"Rien dont je n'ai déjà eu une idée."

"Tu peux aussi bien dire : rien. Je ne me moquerai pas. Ou juste un peu." Elle leva les yeux. "C'était si peu puissant que rien n'est tombé ?" lança-t-elle en riant.

"Si tu savais..." Il sembla hésiter. "Qui d'entre nous expliquera sa théorie en premier ?"

"Pour que l'autre ne risque pas de faire croire qu'il l'avait toujours su ?"

"Tu es si méfiante, chère petite soeur. Pourtant, je ne te soupçonne de rien de tel, je t'assure. Si ces sentiments ne sont pas réciproques, il vaut mieux que je parle en premier."

"Alors ?"

"Ah, non, pas tout de suite. Il doit y avoir un public. J'exposerai en premier ce qui s'est passé. Bien sûr, si ton opinion est différente, tu pourras m'écraser de ton autorité. Sinon, il ne te restera plus qu'à reconnaître ta défaite. Ou du moins, l'égalité, qui serait une défaite pour toi."

"C'est d'accord."


Florent, Julia, Abigail, Fergus entrèrent dans l'église à l'heure prévue, accompagné du prêtre, qui avait bien entendu accepté de laisser l'exorciste seule avec cet homme d'abord douteux, mais se tenait quand même à l'extérieur, au cas où.

(Et, quand il avait entendu les grondements de pierre, il avait avec attention écouté à la porte. Sans entendre les détails, il avait été bien contrarié de reconnaître les deux voix, et aucun cri. Soulagé, bien sûr, oui, mais...)

Vassili et Sabine se tenaient tous les deux droits sur l'autel, et l'église, avec la lumière qui passait par les vitraux, les nimbait d'une étrange gloire, avec leur peau blanche et leurs vêtements noirs.

(Mais, pensa la curé, l'exorciste était quand même bien plus à sa place.)

Abigail demanda à Vassili, si bas qu'elle ne s'entendait même pas, mais en articulant bien "Est-ce que que tu sais ?" Il répondit par un mouvement de tête négatif et discret.

Elle lui aurait bien posé d'autres questions, à commencer par ce que c'était vraiment ; mais pour tout le reste, ce qui ne les concernait pas personnellement, ce n'était pas la peine, car il allait l'annoncer bientôt.

"Florent." commença-t-il. "Julia. J'ai en effet pu entrer en contact avec la force qui a troublé votre mariage."

Julia frémit.

"Il faut dire que vous le méritiez." continua-t-il. Julia rougit, et même Florent ne contesta pas. "He, vous alliez vous marier dans moins d'un mois, n'auriez-vous pas pu attendre ?"

Sabine et le curé les regardaient avec des yeux exorbités.

"Mais..." protesta Sabine.

"Quand j'aurai fini ! C'est ce que nous avions décidé !" Il s'adressa à nouveau aux fiancés : "Mais l'esprit qui est venu manifester son désaccord et sa tristesse ne s'oppose pas à votre union. Au contraire, il pense que ce serait un bon moyen de racheter votre faute. Seulement, il lui est impossible de s'exprimer. Voilà pourquoi il vous a montré ces statues, la marque du péché..."

"He !" protesta violemment Florent. Puis il rougit. "Je suis d'accord que... enfin, nous avons eu... j'ai eu tort. Mais quand même, pas au point de comparer..."

"Comme je le disais," reprit Vassili d'une voix si dure que Florent ne put que s'interrompre, "sa colère fait que ses actes peuvent sembler désordonnés. Il vous est facile, pourtant, d'obtenir son pardon."

"Comment ?" demanda Julia, qui avait oublié sa honte devant cet espoir. "Comment ?"

"Mariez-vous." demanda Vassili. "Maintenant. Les petits fours sont encore là, comme disait votre mère. Je suis sûr qu'il soit être possible de rappeler les invités. Mais pas de nuit de noces ce soir ; et pour le mois que vous avez pris en avance, vous attendrez un mois pour l'avoir. Acceptez-vous ?"

"Evidemment !" s'exclamèrent Julia et Florent en même temps.

Le curé se gratta la tête. "Je ne sais pas si tout cela est régulier... je n'aurais pas cru ça de vous..."

"Si vous ne le faites pas." répondit Vassili, "vous savez ce qui risque encore d'arriver à votre église."

Il frissonna. "Je pense que..."

Sabine, elle, fronçait de plus en plus le sourcil. "Louis," demanda-t-elle, "viens avec moi !"

Vassili la suivit.

"Qu'est-ce que tu racontes ?" lui murmura-t-elle à voix très basse. "Il n'y a aucun fantôme ici !"

"Je le sais assez bien, oui."

"C'est de la pure magie de mage ! Sans but, vraiment, sans même vraie malveillance, une vraie blague d'imbécile !"

"Ca, je ne le savais pas, mais merci de me l'apprendre."

"Alors, que racontes-tu ?"

"He bien, tu as sans doute trouvé la vérité, mais cela n'empêche pas qu'ils ont vraiment commis le péché de la chair avant le mariage." dit Vassili d'une voix infiniment ironique. "D'ailleurs, même si tu n'as pas l'air encore d'être experte sur le sujet - que t'a-t-on appris, au couvent ? - quelques sorts de lecture des pensées auraient pu faire la même chose.

"On m'a appris, par exemple, que les sorts de lecture des pensées lancés sur des innocents étaient une invasion de leur vie privée."

"Mais qui est innocent, Sabine ? En tout cas, pense ce que tu veux, je n'en ai même pas utilisé. Ce qui ne m'a pas empêché de comprendre facilement que - surtout elle - ils estiment n'avoir pas le droit de se marier tant qu'ils n'ont pas fait pénitence. Je ne leur fais que ce que leur prêtre leur demande depuis leur enfance ; je leur demande de souffrir, pour les mauvaises raisons."

"Et crois-tu que je vais laisser faire cela ?"

"Si tu leur dis maintenant, qu'il n'y a pas de rapport avec ce qu'ils ont fait, que ce n'est qu'une "sale blague de magicien", te croiront-ils ?" Il sourit. "Et, même s'ils te croient, voudront-ils encore se marier ? Ne penseront-ils pas que c'est encore un signe de Dieu, inexplicable et toujours négatif ? Peux-tu dire la vérité sans empêcher leur mariage ?"

Elle resta immobile.

"Tu mentais mieux que moi." conclut-il. "Pour ce genre de choses. Nous avons changé."

Elle soupira.

"Et maintenant, c'est toi qui maltraites des gens au nom de la foi ? Pour ce que tu penses être bien ?"

"Aussi pour ce que tu penses être bien, n'est-ce pas ? Et puis, ce ne sont plus des enfants. Ils peuvent partir. Comme je l'ai fait."

"Tu gagnes pour cette fois..."

Ils revinrent tous les deux devant l'assemblée.

"Ah," soupira Vassili, "elle m'a repris sur des points techniques. Je suppose que sur certains points, les professionnels gagnent toujours. Mais sur le principe, j'ai raison, quand même, n'est-ce pas ?"

"Bien sûr." dit Sabine avec une colère très bien retenue. "Vous pouvez vous marier et faire comme il a dit."

"Dieu merci..." soupira Florent.

"Vous pourriez aussi nous remercier, soeur Marie et moi." fit remarquer Vassili.

"Nous transmettrons de toute façon." ajouta sa soeur.

"Je vais rappeler les invités !" s'exclama Julia. "J'espère que mon témoin est encore là !"


"Tu es un meilleur enquêteur que je pensais, certainement." conclut Sabine avant de partir, "mais cela n'empêche pas que comme exorciste, tu repasseras."

Abigail et Fergus avaient disparu Dieu seul sait où, pensa Vassili, sans doute pour les laisser en famille.

"Tu crois donc ? Je pense que je connais les fantômes mieux que toi."

"Cela ne m'étonnerait pas de toi, mais ici, il n'y en avait pas. Je ne sais même pas quelle magie tu as utilisée, ni si c'était vraiment de la magie, mais c'est moi qui ai annulé le sort stupide qui avait été lancé sur la statue."

"Je l'ai deviné. Autant leur laisser croire que cela vient d'eux, n'est-ce pas ?"

"Je pourrais le remettre !"

"Oh, vraiment ? Je n'ose même pas imaginer ce qui se passerait si un autre des tiens passait ici."

"Par contre, pour le sang... je ne sais pas. Cela ne va tellement pas ensemble. Cela pourrait tout à fait être autre chose."

"Qui sait ?" suggéra Vassili, "peut-être les retrouverons-nous dans un camion de don du sang ? Une oeuvre de bienfaisance faite par de hautes instances morales ?"

"Très drôle !" Elle attendit un instant. "Tu sais vraiment... traiter une histoire de fantôme ? Même moi je ne sais pas. Je ne sais même pas s'il y en a qui savent. Il y a des méthodes, mais... elles ne font que les renvoyer dans le monde des morts. Ils ne peuvent plus blesser les vivants, mais leurs âmes ne sont pas sauvées !"

"Non." répondit Vassili. "Ca, je ne sais pas. Tout ce que je peux faire, c'est justement les aider à intervenir dans le monde des humains, mais pour le bonheur des gens. Leur permettre d'agripper le peu de bonheur auquel ils ont droit. Mais sauver les âmes... ce qu'ils appellent la Transcendance... Je ne sais pas. Eux ne savent pas. Beaucoup pensent que ça n'existe pas."

"Un fantôme peut-il vraiment intervenir dans le bonheur des gens, sans contrôle total ?" demanda-t-elle. "Ils finissent toujours par devenir fous. Pas blesser ceux qu'ils disent aimer."

"Oui, tous ont cette personnalité qui veut les détruire et qui les ronge. Je suppose que c'est l'effet de la mort, cette dissolution. Mais ce n'est pas eux. Pas vraiment. Il suffit de garder celle-là le plus loin possible."

"Je ne savais pas." répondit-elle.

Il n'y eut pas de questionnement, cette fois-ci, pour savoir s'il était sincère ou pas.

"Dis à Abigail qu'elle peut m'écrire s'il y a des choses qu'elle veut partager !" s'exclama-t-elle.

"A quelle adresse secrète ?"

"Non, non, je n'ai pas confiance en elle à ce point. Qu'elle m'écrive chez nos parents - chez mes parents." Elle interrompit Vassili qui allait ouvrir la bouche : "Et non, ne t'inquiète pas, ils ne brûleront pas les lettres. Je les cacherai. Je faisais ça avant même d'apprendre la magie, sais-tu ?" Elle le regarda dans les yeux. "Alors, tu peux m'écrire aussi, maintenant."

Avant qu'il ait eu le temps de réagir, elle reprit "Ah, je ne dis pas que je ne serai pas affligée par tes manières de pseudo-goth ! Ni même que je ne rirai pas ! Mais, au moins, j'aurai quelque chose à lire..."

"C'est quelque chose." approuva Vassili.

"He bien, au revoir, peut-être !"

Elle partit sans se retourner.


"Je l'aime assez." conclut Abigail en souriant.

"Ne lui répète pas." répondit Vassili, "mais je l'aime encore, moi aussi." Il sourit. "Je pense que c'était plus facile parce que j'ai gagné, pourtant. Je me demande bien ce qu'elle en pense, elle."

"Je suis sûre qu'elle aussi. He, je ne sais pas à quoi ressemblait votre relation avant, mais vous faisiez vraiment frère et soeur."

"Elle était petite. Je la protégeais. Oh, elle me protégeait aussi. Mais ce n'était pas la même chose." Il sembla se rappeler quelque chose "Oh, et tu peux lui écrire. Je te laisserai l'adresse."

"Merci." Abigail hésita. "Alors, est-ce pour le meilleur ou pour le pire ?"

"Entre les deux." Vassili sourit. "C'est une adulte. A quoi d'autre fallait-il s'attendre ?"


Abigail insista pour repasser par la fac. "He, j'y ai laissé du travail que je dois absolument finir ! Et ne vous plaignez pas ! Vassili, je veux bien que tu ne travailles que quand j'ai le dos tourné et que tout soit fait quand même, mais je n'ai pas ce super-pouvoir, moi !"

C'est affalée dans un coin du couloir qu'ils trouvèrent Flamme.

"Ha !" s'exclama-t-elle, d'une voix qui trahissait une grande fatigue. Son expression, même sa silhouette, tout semblait éteint. "J'allais partir ! J'ai failli attendre !"

"Flamme !" s'exclama Abigail. "Vous avez vraiment ...?" Elle avait failli la tutoyer ; la Bonnet Rouge semblait faible, et ressemblait plus à une enfant que jamais.

"Ah, vous croyez ça ! Non. Je ne vous ai pas vraiment attendus." Elle se tourna vers Vassili et lui dit d'un air contrit. "Je l'ai tué. L'homme que tu cherchais." Puis, dans un sursaut de révolte. "Cela ne veut pas dire que je suis désolée, pas du tout !"

Il la regarda, interdit.

"Qui êtes-vous ?" demanda-t-elle soudain. "Je croyais que c'était vous... mais vous vous faites passer pour eux, n'est-ce pas ? Vous êtes avec l'homme que j'ai tué ! Vous êtes des copies !" Et cela aurait pu entraîner la compassion, ou même un soupçon d'amusement, si Flamme n'avait pas été si redoutable.

Elle jouait avec son couteau.

Vassili recula d'un pas.

"Nous vous apporterons toutes les certitudes que vous désirez." proposa Abigail, nerveuse.

Mais elle semblait déjà avoir oublié ses soupçons.

"Si mes enfants étaient là..." murmura-t-elle, si je pouvais aller les voir, ils m'empêcheraient d'être blessée... je n'ai pas senti quelqu'un rêver depuis si longtemps... mais la nuit va tomber..."

"Racontez-nous !" s'exclama Vassili, "racontez-nous comment vous avez versé le sang !"

Flamme eut un petit sourire.

"Il venait vers moi." expliqua-t-elle. "Et c'est comme si... ce n'est pas comme si je fuyais un combat ! Au contraire, c'était l'absence de combat, l'absence de tout ! Et ils me parlait, et ses mots me vidaient, et j'ai voulu m'enfuir sur les ailes des rues, mais je ne pouvais pas... tant qu'il était là, ma magie remontait à ma gorge et se déversait par terre... et j'ai essayé de lui dire de partir, parce qu'il l'avait fait la dernière fois, mais il n'a pas..." Le désespoir extrême de son visage s'éclaira soudain d'un minuscule petit rayon de soleil. "Alors, je lui ai tranché la gorge. Ca, ça marche toujours. Et c'est allé mieux..." Ele ricana. "Et c'est comme je suis maintenant... et vous ne pouvez pas imaginer... je l'ai tué, alors qu'il ne voulait même pas se battre, et qu'il ne fuyait pas non plus... vous n'avez jamais connu cela ! Cela suce les rêves, cela vous aspire à vous-même, cela vous fait oublier..."

"J'en ressens le reflet rien qu'à travers de tes mots." approuva Vassili d'une voix grave.

Abigail, elle fourrait dans le grand sac qu'elle avait toujours sur elle, et en sortit une boule d'une sorte de pétales de fleurs séchés.

"Tu as bien fait de ne pas aller voir tes amis." dit Abigail. "Prends ça. Cela fera... à peu près la même chose."

Flamme regarda l'objet avec un incendie de convoitise dans le regard.

"Je ne le prendrai pas !" s'exclama-t-elle. "Je n'ai pas besoin de ta compassion !"

"Et bien il se trouve que moi, j'ai putain de besoin que tu aies un cerveau !" s'exclama-t-elle avec une fureur qui les étonna. Vassili haussa le sourcil ; Fergus voulut la prendre par le bras pour la tirer en arrière et éviter un mauvais coup, mais même Flamme la regarda avec surprise plutôt qu'avec violence. Abigail se reprit. "Nous savons tous les deux que vous en avez besoin. Quel besoin est-il de nous tromper ?"

"Je ne suis pas une menteuse !"

"Alors prenez-le."

Flamme se jeta sur la boule aux couleurs encore vives, et la dévora.

Il sembla qu'elle retrouvait un peu de couleurs.

"Je pense que vous devriez m'indiquer où est le corps." dit Vassili.

Elle lui lança un regard meurtrier. "Parce que je connais le nom de la rue ?"

"Indiquez-moi juste comment m'y rendre."

Peut-être bien exprès, elle lui indiqua avec une grande rapidité une grande quantité de tours, de détours et de carrefours.

"Je vois." répondit tout simplement Vassili ; et il fit demi-tour pour y aller.

"Attends !" s'exclama Flamme. "Attends ! Il faut que je sache ! J'ai cherché ce vampire partout, dans chaque coin de la ville ! C'est impossible ! Est-ce que tu as appris des trucs dessus ! Dis-moi !"

"Je vais expliquer cela." répondit Abigail.

Flamme la regarda d'un air dubitatif, mais finit par accepter sa version, alors que Vassili partait.

"Tu vas jouer à Ghostbusters sans nous ?" demanda Fergus. "Pas juste ! Déjà qu'on a tout raté cet après-midi..."

"Malheureusement, Fergus - ou heureusement, peut-être - quelqu'un qui ne veut rien est bien la dernière personne qui puisse laisser un fantôme." répondit Vassili.

Ce fut Abigail qui expliqua ce qui était arrivé à Lisa. Flamme y répondit par des reniflements de haine, dans lesquels il était impossible de lire une quelconque compassion, noyée, submergée.

"Au fait," demanda Abigail, "puisque nous en sommes aux histoires, accepterais-tu de venir te battre à nos côtés ? Tu es brillante, et cela s'est su. La dame Alexandrine demande à t'engager ; ton prix sera le sien."

Elle expliqua rapidement la situation. Flamme ricana.

"Je ne me mêle pas aux combats entre vieux riches. Elle peut penser ce qu'elle veut de notre amour pour la guerre ; je ne manque pas d'adversaires que j'ai l'occasion de haïr avec mes tripes. L'ivresse du combat est là, et pas dans le sang."

"C'est à peu près ce que j'imaginais." répondit Abigail. "Je peux avoir une réponse formelle à lui présenter."

"Oh. Alors tu peux rajouter "fille bâtarde d'une harpie", pour les formalités. Mais maintenant, c'est pas que je m'ennuie, mais si. Salut, et j'espère que vos informations sont bonnes !"

A l'idée de demander à Alexandrine si elle voulait que l'intégrale du message soit transmis, Abigail riait toujours plusieurs minutes après le départ de Flamme.