UN NOUVEAU CHEZ SOI

Les films à la télévision ce soir-là étaient minables. Sarah zappait à intervalles plus ou moins égaux, déterminée à trouver quelque chose d'intéressant, pour le bénéfice de Valérie.

Cette dernière n'y voyait pas l'intérêt. Sarah avait insisté, une fois de plus, à passer la soirée avec elle, sous prétexte de ne pas la laisser seule. Depuis sa rupture avec Tom, Sarah s'était donné pour mission de lui remonter le moral, de passer la majeure partie de leurs soirées ensemble, et d'entreprendre avec elle le long chemin de la guérison.

L'attention était touchante, mais aussi superflue. Certes, Valérie n'aurait pas été honnête avec elle-même si elle prétendait que la rupture ne l'avait pas affectée. Elle avait été morose pendant toute la journée suivante, et épuisée sans raison pendant deux autres jours. Mais depuis, elle allait bien. Tom et elle, ça ne marchait plus vraiment. Comme ses relations passées, celle-ci avait été sans passion, sans intensité. Ils avaient passé un bon moment ensemble, s'étaient attachés l'un à l'autre, et maintenant, c'était terminé. Au suivant.

Valérie s'était demandé, quelques fois, si elle n'était pas anormale. Si une partie de son cerveau, cette chose qui rend les gens amoureux, leur fait ressentir ce que ces romans à l'eau de rose préférés de sa mère, n'était pas dysfonctionnelle, cassée. Elle n'avait jamais aimé avec passion. À quelques reprises, elle s'était convaincue qu'elle était amoureuse, que ça y était, elle le sentait enfin. Mais avec le recul, elle voyait bien que ce n'avaient été que d'autres aventures comme les autres. Elle avait depuis accepté qu'elle n'était pas romantique, qu'elle ne se marierait peut-être jamais. Ou peut-être que, si elle avait un jour une famille, ce serait de façon pragmatique, dans une relation confortable et amicale, mais sans sentiments, sans passion. Les mariages arrangés n'étaient-ils pas les unions les plus durables, après tout? Se marier par amour, c'était lancer le compte à rebours, avant que la passion amoureuse ne se morphe en passion haineuse. Elle avait vu cette transformation se produire trop souvent dans le courant de son existence. Ses parents étant les premiers coupables.

Valérie n'était pas romantique, ne s'attachait pas assez à ses partenaires pour justifier des semaines de peine d'amour suite à une rupture. Mais Sarah semblait prendre ce projet de guérison à cœur, et elle n'avait pas grand-chose de mieux à faire de toute façon.

« Et ça, ça a l'air pas mal, non? » proposa la brunette, en pointant les figures jeunes et élancées des actrices des années 50. Un film en noir et blanc, exactement le genre de truc prétentieux que Valérie trouvait insignifiant. Mais elle en avait marre de voir son amie s'énerver sur le manque de choix. Elle avait déjà fait le tour des postes trois fois. Elle hocha de la tête pour s'acheter la paix, ce qui eut l'avantage de faire sourire de soulagement la jeune femme à lunettes, qui déposa enfin la télécommande.

Valérie se rappelait encore du jour où Sarah et elle s'étaient rencontrées pour la première fois. Elles avaient été engagées à l'hôpital Angel of Mercy presque en même temps, à quelques jours à peine d'intervalle, deux ans plus tôt. Sarah avait vingt-deux ans, Valérie en avait vingt-trois. Sarah avait fait les premiers pas et s'était présentée à elle dès son premier jour. Elles s'étaient rapidement liées d'amitié. Leur connexion s'était d'abord basée uniquement sur leur haine envers les docteurs Gordon et Walker, qui tiraient de toute évidence un plaisir malsain à torturer les infirmiers et infirmières du département. Mais avec le temps, elles s'étaient découvert d'autres points en commun.

En deux ans, toutefois, elles avaient rarement passé du temps en dehors de l'hôpital. Avec la certitude de se revoir le lendemain au travail, elles avaient rarement ressenti le besoin de se voir en dehors des heures de travail. Ces dernières semaines avaient sans doute été les premières fois en deux ans qu'elles passaient autant de temps en la présence l'une de l'autre.

Valérie se surpris à se demander ce qu'elle connaissait de Sarah. Elle avait vingt-quatre ans, elle habitait seule avec un chat. Elle parlait à sa mère au téléphone presque à tous les jours, et cette dernière s'était récemment donné pour mission de trouver à sa fille un bon mari. Sarah détestait les rendez-vous que sa mère organisait pour elle, mais elle y allait toujours, ayant trop de bonnes manières pour contredire sa mère ou poser un lapin aux pauvres garçons qui, la plupart du temps, étaient tout aussi peu joyeux d'être là qu'elle. C'était quelque chose qu'elle avait toujours trouvé fascinant chez elle : ce respect pour ses parents, cette proximité avec sa mère. Valérie voyait sa mère deux ou trois fois par an, et son père strictement lorsque nécessaire. Elle n'avait jamais été proche de ses parents, et leur divorce n'avait en rien aidé les choses. Elle se demandait parfois ce que c'était, de se sentir près d'eux, de pouvoir se tourner vers eux en cas de besoin, sans gêne, sans dédain. Elle se surprenait à envier Sarah, parfois.

Au-delà de ces quelques choses, elle ne savait que très peu de la vie de Sarah. Cette dernière, malgré ses plaisanteries au travail, demeurait beaucoup plus calme et réservée que Valérie. Elle ne parlait pas souvent d'elle-même, et Valérie n'avait jamais été le genre à poser des questions. Peut-être était-ce en partie de ce qui les avait rendues si compatibles, maintenant qu'elle y pensait.

« Passe-moi les chips? » demanda Valérie en pointant le bol posé à côté de Sarah sur le divan.

La jeune femme à lunettes le lui tendit avec un sourire, que Valérie lui rendit poliment, avant de rapporter son attention sur l'écran de télévision, où deux femmes en habits de l'époque tenaient une conversation tendue. Probablement à propos d'un homme.


Adam possédait peu de choses. Quelques valises et deux ou trois boîtes avaient suffi pour transporter ce qu'il ne laissait pas derrière lui. La plupart de ses meubles étaient déjà là lorsqu'il avait emménagé, cinq ans plus tôt. Les rares items qu'il avait acheté lui-même étaient dans un état trop misérable pour le convaincre de les emporter avec lui.

Adam avait empaqueté ses vêtements et quelques items personnels de sa chambre, et Lawrence s'était occupé de la chambre noire, Adam n'ayant toujours pas la force d'y mettre les pieds.

Deux semaines après l'incident avec le propriétaire, Adam avait emménagé chez Lawrence. Adam avait laissé une note sous la porte de l'appartement d'Albert Stewart, ne souhaitant pas le confronter de nouveau. Une clause du bail déterminait qu'une entente devait être prise entre le locataire et le propriétaire en cas de cessation, mais ce dernier ne tenta pas de le contacter pour négocier. De toute façon, le départ d'Adam avait dû se présenter comme une bonne nouvelle inattendue.

La chambre d'ami de Lawrence était plus petite que la chambre principale, mais demeurait plus grande que toute autre chambre qu'Adam ait eu la chance d'occuper dans sa vie. Les murs étaient d'un ton de vert pâle, et les meubles neutres – mais de qualité – étaient ornés de quelques photos et ce qui semblait être des souvenirs de voyage. La décoration était minimale, Adam supposa qu'Alison avait conservé la majeure partie de leurs babioles inutiles.

Lawrence l'avait laissé s'installer en paix, s'affairant dans la cuisine, si les échos métalliques qu'il entendait étaient un bon indicateur.

Ses valises furent rapidement vidées, et les boîtes contenant son équipement de photographie furent poussées sans cérémonie au fond du placard, où il n'aurait pas à les voir à tous les jours. Lorsqu'il eut terminé, il prit place au pied du lit, osant à peine reposer une fraction de son poids sur le bord du matelas, qui s'avéra à la fois ferme et moelleux, rien à voir avec l'assortiment de ressorts inégaux qui lui avait servi de matelas pendant cinq ans. Assis sur ce grand lit grand lit confortable, et humant une odeur de plat maison provenant de la cuisine, il se sentit plus que jamais comme un étranger dans un appartement qui n'était pas le sien. Jamais son chez lui, qu'il s'agisse de l'appartement minuscule de sa jeunesse ou de son plus récent taudis, n'avait eu une allure si soignée, inclus des meubles si chics et dénués d'égratignures ou de taches. Jamais n'avait-il vécu dans une maison qui sentait les épices, l'eau de cologne et le rafraîchisseur d'air.

L'air ambiant sentait comme Lawrence, et il avait du mal à s'imaginer s'intégrer dans cette image prédéterminée.

Mais il était trop tard pour faire marche arrière. Alors il choisit plutôt de se relever et faire un pas vers l'avant, en direction de la cuisine, où Lawrence préparait à souper.