VOLGAS :

La cité de Volgas se situait aux confins d'une forêt d'arbres noirs dont les sommets semblaient toucher le ciel. Elle jouxtait un grand lac éclairé par une myriade de barques se dirigeant à la lueur de lanternes. Juste au dessus de l'eau, des lucioles tournoyaient. Volgas était entourée d'une épaisse ceinture murale. C'est devant la double porte que la compagnie se présenta finalement. Un décret signé passa des mains du Capitaine à celui du garde qui surveillait la porte et quelques secondes plus tard, l'accès à la grande artère principale leur fut accordé.

« Enfin ! Soupira Prétorius. Un vrai lit, un vrai repas, du vrai repos !

-Où allons-nous ? Demanda Malon.

-Auberge du Corbeau Rouge. On y a réservé les chambres.

-L'Auberge peut contenir une centaine d'hommes ? »

Effectivement elle le pouvait. Contrairement aux autres auberges, celle du Corbeau Rouge ressemblait à une large tour rectangulaire dont le sommet s'élevait sur plusieurs mètres de hauteur et se mouchetait de fenêtres. Blanche et renforcée de poutrelles noires, elle était recouverte de colombages qui lui donnaient un aspect pittoresque. Une enseigne en métal peint montrant un corbeau rouge devant une chopine de bière se balançait au dessus de l'entrée. Le Capitaine précéda la compagnie dans le hall principal, vaste et imposant, éclairé d'un chandelier en bois sur lequel avait été fixé une vingtaine de bougies. Des torches accrochés aux murs jouxtaient des peintures de paysages, des portraits de femmes riches ou d'hommes au visage sombre et sévère. Des banquettes avaient été disposées le long de la pièce et des peaux de bêtes recouvraient le plancher de bois. Quand ils entrèrent dans la pièce, la chaleur les recouvrit et leurs corps hurlèrent leur envie de confort. Le Capitaine s'avança vers le comptoir, échangea quelques paroles avec le réceptionniste et récupéra deux lettres qui avaient été entreposées dans une petite niche. Une étagère percée d'ouvertures renfermait des clés. Le Capitaine fit avancer ses hommes et la salle d'accueil se retrouva envahie d'une centaine de soldats. Les quelques clients qui se reposaient et qui dinaient dans la salle commune qui jouxtait le hall d'entrée les dévisagèrent avec un mélange de crainte et de curiosité.

« Vous allez tous vous choisir une chambre aux dixièmes et onzièmes étages, fit le Capitaine. J'accepte que certains prennent leur propres chambres mais essayez de limiter quand même le nombre de réservations. Rouquine ! Du courrier pour toi ! »

Malon s'avança d'un pas rapide et saisit la missive.

« Va te chercher une chambre, fit le Capitaine. Je passe dans vingt minutes voir si tout le monde est satisfait. Ah et prend l'ascenseur ca vaut mieux je pense.

-Le quoi ? » Fit-elle en le regardant avec de grands yeux.

Juste au fond du hall d'accueil se trouvait un grand couloir perpendiculaire et elle put y voir des portes grillagées. Un personnage en costume chatoyant se tenait derrière, mains croisées sur le devant de sa personne, semblant attendre.

« Une cabine pour monter, expliqua Cogneur. T'en a jamais pris de ta vie ?

-J'ignorais jusqu'à leur existence, fit Malon. On a bien des monte-charge mais j'ignorais qu'il y avait les même pour nous…

-Viens donc, je vais te montrer ».

Ils avancèrent vers la cabine qui se trouvait en face d'eux. Le portier déplia la grille et les fit entrer. L'appareil était de facture cossue avec un plafond rembourré de cuir et des moulures de bois. Un panneau doré et lisse était constellé de boutons numérotés de 0 à 22. Juste à côté, un cornet semblable à celui d'un gramophone avait été installé.

« Etage 11 je vous prie, fit Cogneur.

-Bien monsieur », fit le portier en refermant la porte.

Le portier appuya sur le bouton correspondant au numéro de l'étage et à peine une seconde après le cornet s'exprima :

« Onzième étage. Tenez vous bien s'il vous plaît ».

Avec un gémissement métallique, l'ascenseur s'élança lentement vers le haut. Malon sentit son estomac bondir et instinctivement crispa ses mains sur son armure. Elle resta ainsi jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent et que le portier leur ouvre la grille sur un couloir élégamment décoré. Cogneur remercia le portier et entraîna Malon hors de l'ascenseur qui redescendit alors. Un long tapis orné de dessins élégants recouvrait le parquet. Les murs étaient recouverts d'une fine couche de velours rouge striée de fils dorés et de petites lampes y étaient accrochées, diffusant une douce lumière jaune-vert dans la pièce. Il se dégageait des lieux un esprit de confort et de sérénité que Malon n'avait plus ressenti depuis bien longtemps.

« Bon ma grande et si tu te dégotais une chambre avant que la cavalerie arrive ?

-Et toi tu pieutes ou ? Demanda Malon.

-Je vais rester ici, fit-il. Je pense que le Capitaine veut caser les trouffions en bas et l'état-major ici. Mais on sait jamais.

Malon sourit.

-En quoi les chambres diffèrent-elles les unes des autres Cogneur ? Prend la première qui te prend.

La bouche de Cogneur se plia en sourire sous sa barbe.

-Tu sais gamine, tu as le chic pour briser les petites choses simples de la vie depuis que tu t'es changée en furie ! Fit-il en lui pinçant la joue. Allez fous-moi le camp ! »

Malon eut un rire et s'éloigna. Elle bifurqua dans un couloir et constata que celui-ci était interminable. Elle s'avança, inexorablement attirée par le fond. Elle avait toujours eu cette attirance pour ce qui était loin et isolé. Son changement de caractère n'avait pas pour autant oblitéré certains de ses acquis moraux : ce qui est loin et isolé est sûr. Elle choisit donc la porte 1199 et quand elle se retourna, elle crut presque que le monde s'était tu tant le silence régnait.

La chambre était cossue sans afficher un luxe des plus ostentatoires. Elle était séparée en deux grandes parties : sur sa gauche elle pouvait accéder à une petite pièce où se trouvait une cheminée. Elle s'imagina qu'un ingénieux système de ventilation se chargeait d'en chasser la fumée lorsqu'elle brûlait d'un feu. Il y avait aussi deux fauteuils encadrant une table basse et quelques étagères où se trouvaient des livres. En descendant trois petites marches sur sa droite, elle se retrouva dans la chambre proprement dite, un grand lit à baldaquin trônant au milieu et faisant face à une commode en bois verni. Elle avança et sentit sous ses pieds le sol répondre par un petit bruit étouffé. Le tapis avait été changé en petite moquette fine et sa couleur bordeaux se mariait à celle des murs. La lumière dorée des lampes accrochées aux murs achevait de construire l'aura réconfortante de cette chambre qui se traduisit par une sensation de bien être que ressentit Malon. Une impression de foyer retrouvé et de paix totale avec laquelle elle n'avait été plus familière depuis trop longtemps à son goût. Elle avait vingt petites minutes (moins même !) pour goûter un peu de solitude. Elle laissa la porte ouverte et s'avança vers le lit. Des rideaux couleur prune étaient attachés au bord de grandes fenêtres. Elle avait un magnifique panorama sur la ville qui s'était illuminé de lueurs multicolores et apprécia la qualité de l'isolation sonore qui tuait tout bruit extérieur, ne laissant que le silence pour elle. Elle s'assit sur le lit et sentit son corps épouser les formes du matelas. Un matelas moelleux ! Son corps répondit par des tressaillements et avec un gémissement elle se laissa retomber dessus, appréciant une sensation de confort retrouvé. Elle ferma les yeux goûtant ce plaisir.

« Hé ho !

Elle sursauta. Elle s'était endormie. Le Capitaine était là devant elle et elle entendit depuis ici des échos de voix dans le couloir.

-Ben alors, fit le Capitaine, c'est pas le moment de pioncer ma grande ! Fit-il . Je t'avais dit que je passerai te voir.

-Désolé Capitaine, fit Malon en se redressant, mais j'ai renoué avec de vieilles sensations.

-Ouais…Fit-il. Bon ben je suppose que tu prends cette chambre ! T'aurais quand même pu prendre quelque chose de plus proche de nous !

-Je sais mais j'aime avoir un peu d'intimité…Et ne venez pas me dire que je suis pas assez proche des autres s'il vous plaît. Nous savons tous que même frères d'armes…il y a deux ou trois différences notables entre moi et les autres.

Le Capitaine laissa échapper un petit grognement, plus proche de celui du grognon comique que de l'homme d'acier.

-Oui bon d'accord, fit le Capitaine. Mais biens pas te plaindre si t'en a marre de te taper tout le couloir hein ! Au fait, ton paquetage t'attends en bas alors va le chercher et monte tes affaires ici ! T'as deux heures de pause devant toi alors profite-en !

-Oui Capitaine !

-Je dois aller, m'entretenir avec le messager de la Compagnie, il a débarqué quelques heures avant nous et finit sa tournée. C'est lui qui a déposé ton pli. Apparemment on a de nouvelles instructions. Rien de grave ne t'en fais pas, on retourne toujours à la Capitale. Mais on risque d'avoir du boulot une fois là bas. Bon, des questions ?

-Non Capitaine.

-Alors à dans deux heures, et t'endors pas où je t'envoie un seau d'eau glacée dans la figure la prochaine fois ! ».

Il quitta la chambre d'un pas rapide. Malon regarda le pli serré dans sa main. Elle le posa sur une petite table de nuit qui jouxtait son lit et sortit de la chambre.

A son retour, elle ferma la porte derrière elle, déposa ses affaires en vrac par terre et se jeta sur la lettre dont elle déchira l'enveloppe et lut :

Chère Malon,

J'espère que ce message vous trouvera en bonne santé. Quand je suis parti vous étiez encore endormie et en état de convalescence. Le Capitaine m'avait chargé de rechercher votre père ainsi que vos amis afin de leur donner de vos nouvelles ce que j'ai donc effectué. Je puis désormais vous dire qu'ils sont tous sains et saufs et en parfaite santé, votre jument Epona y compris. De plus, je les ai rencontrés non loin de la Capitale. Vous aurez donc compris qu'ils n'ont plus rien à craindre. Au moment où vous recevrez cette lettre ils seront peut-être même arrivés là-bas. L'annonce de votre survie les a comblés de bonheur comme vous devez vous en douter mais ils ont été également surpris et quelque peu inquiets de votre engagement au sein de la Compagnie. Quand je dit engagement je suppose que c'est ce que le Capitaine aura exigé de vous d'ailleurs. Je les ai rassurés du mieux que je pouvais mais je vous suggère toutefois de leur adresser un pli de votre part leur annonçant que vous avez survécu et que vous êtes en parfaite santé. Cela apaisera ainsi leurs craintes et rendra leur attente moins insoutenable.

Pardonnez-moi si je ne vous remets pas ce pli en mains propres. Je dois en effet fournir d'autres messages de Sa Majesté à plusieurs autres personnalités de Volgas. Mais vous aurez l'occasion de me voir un peu plus tard dans la soirée. D'ici là n'hésitez pas à rédiger une éventuelle lettre à vos amis. Je dois repartir demain au plus tôt afin de porter le rapport du Capitaine à Sa Majesté et signaler votre arrivée prochaine dans la Capitale.

En espérant que vous serez encore vivante pour lire cette lettre. J'espère avoir la chance de vous connaître. Je reste à votre entière disposition.

Très cordialement,

Renart

Messager

Malon ne lut pas entièrement le message la première fois. L'annonce que son père et ses amis avaient survécus lui arracha un cri de joie qui expulsa par là même des kilos spirituels d'angoisse et de peurs. Elle se plia en deux, secouée d'un sanglot lourd, le corps électrisé d'une insoutenable euphorie. Elle se sentait légère et pendant un moment le sens du mot tristesse lui échappa. Elle serra le pli dans son poing, le serra contre son cœur, pleura toutes les larmes qu'elle avait réservé pour cet instant. Trois coups rapides à la porte :

« Oh Rouquine ! Un problème ?!

La porte s'ouvrit avant même que Malon ne réponde. Trancheur s'avança et la trouva prostrée sur le lit.

-Hé ca va pas ?! Lança-t-il.

-Oh si…Fit-elle avec un sourire radieux et un visage humide…Mon père, mes amis…Vivants !!! »

Elle sauta du lit, bondit vers Trancheur et lui sauta dessus en criant de joie.

« Oh putain, tu vas me faire tomber andouille !Grogna Trancheur, projeté contre le mur. Ah ben bonne nouvelle alors ! Content pour toi ! »

Cogneur, Prétorius, Crapaud, Sans Nom, Corbeau et Doc s'avancèrent sur le seuil et regardèrent la scène : Malon sautillant dans les bras de Trancheur, déséquilibré et inquiet à l'idée de tomber.

« Mais on dirait une danse nuptiale ! Ironisa Doc avant de grands gestes. Tu t'es enfin lavé Trancheur qu'elle essaye de te violer comme une furie ?

-Déconne pas Doc et enlève-là de là je vais me casser la gueule avec ses conneries! »

Avec des gestes prudents Cogneur les sépara.

« Hé ben gamine, fit-il, calme tes hormones ! Qu'est ce qui t'arrive ? T'as gagné au jeu ?

-Oh c'est…mon père et mes amis qui sont en vie et en sécurité ! »

Ils se regardèrent, échangeant un regard agréablement surpris.

« Ca c'est une bonne nouvelle, fit Prétorius. Content pour toi ma grande. Tu dois te sentir soulagée.

-Soulagée et impatiente oui, fit Malon en sautillant avec un grand sourire. Ca me semble encore si loin.

-Va falloir prendre ton mal en patience, fit Corbeau. Mais t'en fais pas, le Capitaine tient ses promesses. Tu as servi la Compagnie et maintenant on va te ramener à la Capitale d'ici deux jours. Je peux te faire visiter la ville si tu veux, c'est mon lieu de naissance.

Elle ne connaissais pas plus que cela Corbeau mais son regard était agréable et apparemment elle sentait que cela lui ferait plaisir d'accepter sa requête. Ce qu'elle fit.

« Ben pourquoi pas, fit-elle. Ca m'occupera.

-Demain en début d'après-midi ? Proposa Corbeau.

-Ca marche !

-Parfait, je passe te prendre. Je te laisse, je dois aller régler quelques détails.

-Bonsoir Corbeau ! »

Il la salua d'un petit signe de main et s'éloigna.

« Ai pas peur de lui, fit Cogneur. Corbeau est quelqu'un de plutôt réservé par nature mais il est très agréable en fait quand il le veut.

-J'ai pas peur de lui, fit Malon, mais je n'ai jamais pris trop le temps de le connaître. C'est bizarre. Il est un peu comme moi.

-Oui, fit Crapaud. Le corbac n'aime pas trop les grandes manifestation de camaraderie. L'archétype même du pauvre héros solitaire. Enfin tu verras ca demain. Bon on va te laisser aménager ta chambre. Le Capitaine viendra nous chercher dans deux heures il a dit donc profite en pour te reposer un peu.

-Ok, merci les gars ».

Ils sortirent tous en la saluant et Malon referma la porte derrière eux. Elle se jeta de nouveau sur le lit et relut la lettre en entier. Le passage sur leur inquiétude quand à son enrôlement tempéra légèrement son euphorie mais la perspective de leur annoncer qu'elle se portait parfaitement bien éloigna ce petit nuage d'inquiétude. Elle se précipita vers un secrétaire acculé sous une fenêtre et tira des tiroirs papier et encre. Sa main tremblait d'excitation à l'idée de leur écrire. Là encore elle laissa parler tout son être :

Cher vous tous,

Je ne sais pas par où commencer cette lettre. Je ne sais pas si je dois d'abord vous dire que je suis en parfaite santé et indemne ou si je dois vous dire à quel point le message que j'ai reçu m'a transporté de bonheur. Depuis l'attaque des trolls j'ai vécu dans une terreur constante à l'idée qu'il puisse vous arriver malheur. Comme le messager vous l'a fait savoir j'ai du intégrer le corps de la Compagnie Impériale en tant que soldat. Je sais que cette affirmation va vous sembler des plus surprenantes mais rassurez-vous tout s'est à peu près bien passé. J'ai vécu beaucoup de choses ici, bonnes comme mauvaises, mais cette Compagnie qui m'a porté jusqu'ici est devenue rapidement une seconde famille. J'y ai des amis très chers avec lesquels j'ai pu partager de vrais moments de joie et de craintes. Ce séjour m'a également permis de me renforcer tant au niveau du corps que de l'esprit. J'ai quelques inquiétudes quant à l'idée que vous me trouviez changée mais j'ose espérer que vous reconnaîtrez votre Malon avec laquelle vous avez toujours vécu. J'ai tant de choses à vous raconter et trop peu de temps pour le faire par écrit. Et de toutes façons, je préfère le faire de vive voix. J'attend avec impatience le jour où je regagnerai la Capitale pour vous retrouver tous ce qui devrait être imminent quand vous recevrez cette lettre. Je ne sais toujours pas si nous sauverons Hyrule mais la perspective que vous soyons réunis constitue pour moi la plus belle des choses qui puisse m'arriver maintenant. Et cette fois-ci rien ni personne ne nous séparera.

Je vous aime tous de tout mon cœur et je tremble encore de bonheur de savoir que vous vous portez bien.

A très vite,

Malon

La lettre lui était venu d'un seul coup. Elle n'avait pas mis cinq minutes à la rédiger et ne la relut pas. Elle avait mis ce qu'elle avait à mettre. Elle scella l'enveloppe en léchant ses bords et la posa sur le rebord du secrétaire. Puis elle s'allongea sur le lit, fenêtres ouvertes, panorama sur la ville et contempla Volgas en pleine activité nocturne. Elle resta ainsi, l'esprit léger jusqu'à ce que le Capitaine vienne frapper à sa porte.

Ils se retrouvèrent dans la grande salle commune isolée des autres clients. Sur une estrade aménagée, une bande de musiciens costumés de façon élégante entamait un air entrainant au violon et à la cornemuse. Le rythme trépidant et élancé de la musique entrainait plusieurs clients pour quelques pas de danse. Un joyeux brouhaha régnait dans la salle. La compagnie s'était attablée depuis maintenant quinze minutes et les soldats portaient des vêtements plus décontractés. Sans leurs armures et le cuir protecteur de leurs tuniques, on aurait dit une assemblée de travailleurs des champs. Certains avaient même profité de l'occasion pour se faire une toilette de Circonstance. Prétorius avait rasé sa barbe vieille de quelques jours, le Capitaine brossé ses cheveux et Doc enfilé un costume un peu plus élégant que d'habitude.

« Treize jours de marche et ces foutus soldats de Yanousouko ne s'étaient pas pointés, lança un des soldats accompagné par les rires de ses camarades. Alors on se pose avec les gars et on se demande ce qu'on doit faire. Et puis on décide alors de pousse un peu plus loin et v'là t'y pas qu'on aperçoit leur camp à même pas deux kilomètres de là. Ces cons nous attendaient sur les plaines de Guskarl. Alors que nous on avait compris celles de Guyskarl qui étaient les plaines où on avait débarqué. Débarque alors tout feu tout flamme sur son canasson un de leurs foutus messager « neuro-transmetteurs », tu sais ces types qui permettent de transférer la parole des officiers depuis un point jusqu'à un autre. Et ce con nous prend pour des renforts. Alors l'officier parle par sa bouche ! Il dit : « Bon les gars vous allez directement venir ici et relever quelques soldats, on va établir un avant poste dans les plaines de Guyskarl, j'ai peur qu'on se soit gourés d'endroit! Dépêchez vous de débarquer !». Alors moi je répond : « Ok patron, donnez nous le temps de siffler une bière impériale et on part ». Alors le messager reste un instant sans rien dire puis il lance : « c'est quoi ces conneries de bière impériale ? Vous êtes pas le capitaine Sakoubé de la troisième cohorte ? ». Et moi alors je répond : « Nan c'est pas tout à fait Sakoubé, ici le lieutenant Grande Gueule de la Compagnie Impériale mais ca fait rien ! Bougez pas, on arrive !!! »

Grand éclat de rire qui magnétise les regards des clients sur la Compagnie.

« Et on y est allés les gars ! » Lança Grande Gueule en levant sa bière.

Sa prestation fut applaudie jovialement puis les discussions reprirent. Malon mangeait l'esprit léger. Dans un accès de nostalgie incontrôlé elle avait déballé de nouveau ses anciens vêtements. Sa chemise déchirée par les griffes de trolles n'était plus en état d'être portée mais elle était résolue à la faire rapiécer, tant elle y tenait. Elle avait également ressorti sa robe pourpre. Au final après plusieurs essais, elle se décida finalement à remettre une tunique plus simple : elle portait un chemisier de toile et un corsage de cuir noir qui lui serrait la poitrine. Elle portait également un pantalon marron. Elle avait réenfilé ses bottines de fermière et remis sa broche. Deux éléments de son ancienne silhouette. Elle retrouva de vieilles sensations : le confort de ses bottes, sentir le cuir autour de ses mollets et de ses pieds, la douceur du foulard de soie sur son cou et le poids de son amulette sur la poitrine. Elle mélangeait ainsi les deux aspects de sa personnalité : ce qu'elle avait toujours été et ce qu'elle était devenue. Ce mélange la ravit au plus haut point : elle se sentait enfin entière, retrouvée. Elle allait retrouver ses amis, elle avait survécu à l'horreur, elle se sentait plus forte, prête à dévorer le monde. Tout allait bien pour elle et il ne faisait plus aucun doute à son esprit qu'une fois arrivée dans l'Empire elle pourrait enfin se consacrer de nouveau à son ancienne vie et espérer qu'Hyrule survive aux actions des dieux. Elle s'imagina encore les plaines de sa terre natale et quelques recoins cachés qu'elle avait exploré dans son enfance pour y rêver. Mais ces souvenirs qui éveillaient une douleur insoutenable autrefois alimentaient aujourd'hui le brasier de sa détermination à sauver Hyrule. Car cette fois-ci elle ne voulait pas se contenter d'être spectatrice, elle voulait devenir actrice de ce retour. Elle se sentait forte et prête à se lever du banc des observateurs pour jouer son propre rôle avec son propre scénario.

« Ben alors on rêve ?

Elle sursauta. Doc la regardait avec son regard cynique de toujours.

-Oh je repensais à ce que j'allais faire une fois de retour à la Capitale, lui répondit-elle. T'en fais pas je suis toujours dans la lune quand j'ai un moment à moi.

-Ils vous sauter au plafond quand tu vas leur raconter toutes les frasques : surnommée Grosses-Loches et torturée à poil par cette grande folle de Trancheur ! Tu vas te tailler une sacré réputation parmi tes proches.

-Ben je leur dirait ce que j'ai à dire, fit Malon. Mais t'avise pas de leur raconter tout ca toi !

-Hé tu me prend pour une balance ? Bien sûr que non. C'est à toi seule de raconter ton séjour parmi nous.

-Je sais je te taquine, fit-elle avec un sourire et en lui donnant un petit coup du plat de la main. Nan mais tu vois je suis encore…je sais pas je suis impatiente de retrouver mes proches mais j'appréhende aussi ce moment. J'ai lu la lettre du messager comme tu le sais et d'après lui ca els a un peu mis sur les fesses de savoir que j'avais été enrôlée dans la compagnie. Enfin à ce moment là je l'étais pas encore mais c'était indiscutable que j'allais l'être. Donc j'ai peur d'être un peu vue comme une espèce de bête de foire.

Elle marqua une pause.

-Ou que l'on te rejette...Avança-t-il.

-Oh non ! Fit Malon en hochant vigoureusement de la tête. Non mais…je crois qu'il va falloir redéfinir nos rapports sous de nouveaux jours. Mais va savoir avec le temps je vais de nouveau me changer en boule de coton et me remettre à pleurer pour un oui ou un non.

-Faut pas regarder ton reflet d'autre fois de cette façon là, fit Doc. Tu sais on est ce qu'on est. Faut bien l'accepter. Ce serait dommage que tu rejettes ce que tu as été juste parce que tu te sens mieux dans cette nouvelle peau.

-Justement j'essaye de concilier ces deux aspects de ma personnalité, fit-elle. Je commence à m'habituer à ce nouveau « moi » et j »ai l'impression en même temps de m'éloigner de l'ancien. Mais quand je me met à rêver comme ca, quand je me sens nostalgique, quand je sais que penser à mes amis m'aide à me sentir bien je sais alors que je suis encore celle que j'ai été autrefois.

-Et si au lieu d'essayer de te chercher une identité tu acceptais celle que tu as aujourd'hui ? Tu es très bien comme tu es. Même toi tu le dis. On n'est pas toujours destiné à rester ce qu'on est. Le temps change les hommes et les mondes. Regarde : toi tu t'es endurcie et ton Héros du Temps qui a levé toute une malédiction est aujourd'hui impuissant face à ce qu'attend Hyrule. Les circonstances, les expériences changent les hommes et les femmes d'une multitude de manières. Seul compte le libre-arbitre. Tu as toujours le choix de ce que tu veux faire.

-Tu ne t'es jamais demandé si ce libre-arbitre n'était pas une illusion ? Si tout n'avait pas été écrit à l'avance, même le ait que tu réfléchisses longuement avant de prendre une décision ? Et si nous étions les acteurs non-consentants d'une énorme pièce de théâtre ? Et que la mort n'est en fait que la fin de notre rôle à jouer ?

Doc haussa des épaules.

-Je me pose pas ce genre de questions, fit-il. Je prend les choses comme elles viennent et je profite le plus possible de la vie. Ca paraît léger comme discours mais au moins je m'évite de passer mon existence à m'apitoyer sur mon sort. Aujourd'hui toubib d'une compagnie, demain peut-être médecin d'un grand hôpital. Qui sait…

-Je repensais à quelque chose Doc mais…

Elle tourna la tête sur les côtés.

-Est-ce que je peux t'en parler en privé ? »

Ils s'isolèrent dans le hall de réception. La nuit était maintenant fort avancée et plus personne ne hantait les rues excepté les silhouette des milices civiles charges de surveiller les rues. Le réceptionniste s'était branché un gramophone et lisait un livre. Malon entraîna Doc dans un canapé de bois rembourré de cuir noir et le fit asseoir à côté d'elle.

« Tu m'as dit que tu avais accouché ma mère ! Fit-elle. C'est vrai ?

Doc la considéra un instant, changea de position pour allonger sa jambe douloureuse et la regarda de nouveau.

-Hééééé oui…Fit-il. C'est moi qui t'ai vu le premier.

-J'aimerais connaître les détails de ma naissance, fit-elle. Mortalius m'a dit que mon nom signifiait l'impératrice en Hylien. C'est vrai ?

-C'est de l'Hylien Ancien à une époque où votre magie était encore entre les mains d'une cabale de sorciers. Je crois que la princesse de l'époque était Selema, une lettrée versée dans l'ésotérisme et c'est elle qui a formé cette cabale. Son but était de sécuriser le royaume d'Hyrule nouvellement formé en s'appuyant sur la magie. A cette époque je crois que les hyliens n'avaient pas encore de contacts avec leurs Dieux et se cherchaient une identité commune. La langue était rudimentaire mais le terme Malon apparut à cette époque. C'était un antique titre honorifique porté par les princesses héritières avant qu'on se décide à donner un caractère familial aux titres dynastiques. Le titre de roi fut conservé et Malon tomba dans le « domaine public » si je puis dire. Mais le prénom n'a jamais été véritablement porté pour ne pas dire presque jamais. J'ai eu l'occasion de consulter des listes onomastiques lors de mes études et je me souviens qu'il y a eu une Malon qui a été Vierge de Farore dans un Temple de la Citadelle et aussi une Malon qui a rempli des fonctions de diplomate. Je crois que tu es la première paysanne à porter ce titre.

-Alors mon nom est un titre impérial ?

Elle siffla.

-C'est Zelda qui va s'arracher les cheveux, fit-elle avec un sourire. Mais papa ne m'a jamais expliqué pourquoi ce nom.

-Oh je pense que c'est une simple raison affective, expliqua Doc avec un haussement d'épaules. Tu étais sa petite impératrice à lui. On est tous divin aux yeux de ses parents.

-Et pour ma mère ?

Doc se crispa un instant. Il chercha ses mots.

-Je sais que tu es assez grande pour…heu…entendre certaines vérités. Mais ce qui s'est passé ce soir là…c'était quelque chose d'assez horrible.

-Raconte quand même s'il te plaît.

-Bon…Ta mère est morte en te mettant au monde. Des complications se sont déclarées quelques jours avant le terme de sa grossesse. Elle a démarré le travail. A cette époque j'avais ouvert mon cabinet dans le quartier riche d'Hyrule. Ton père était déjà accepté dans la cours royale. Si bien que j'avais ordre d'intervenir dans ton ranch en cas de besoin. Le palefrenier de ton ranch a donc débarqué et je suis arrivé chez toi pour trouver ta mère baignant dans son sang. Elle avait une hémorragie interne. J'ai pu la sauver in extremis mais j'ai su que son corps avait été brisé. Les fées malgré tous leurs efforts n'ont rien pu faire. C'était comme si la vie refusait de revenir en elle. Je lui ai prédit cinq ans si elle ne quittait pas son lit. Elle en a tenu deux.

Malon s'était crispée sur son siège regardant le sol sans le voir. C'était la première fois qu'elle entendait parler de sa mère et il avait fallu que ce soit quelqu'un d'extérieur à la famille pour cela.

-Pourquoi mon père ne m'en a jamais parlé bon sang ? Fit-elle d'un ton mélancolique.

-Il a beaucoup souffert tu sais, fit-il. Tu venais de naître et en échange ta mère donnait sa vie pour toi. Dans ces cas là tu ne sais pas sur quel pied danser. Même une pierre serait meurtrie.

-Et c'est tout ?

-C'est tout !

-Vraiment tout !

-Malon…fit Doc avec un ton las.

-Qu'est ce qui s'est passé ensuite ? Quand je suis née ?

-Qu'est ce que tu veux qu'il se passe, qu'une fanfare débarque et que les fées se mettent à faire pousser des fleurs sur le cul de tes vaches pour fêter ton arrivée? Ton père t'as prise dans ses bras et t'as collée dans un berceau et puis voilà.

-J'ai toujours remarqué qu'il avait des problèmes à me regarder en face, fit-elle pensive. Je ne sais pas pourquoi, il n'arrive pas à soutenir mon regard. Sauf quand il est extrêmement sérieux et qu'il me dit quelque chose d'important. Genre un jour il m'a dit, et c'était à un moment où nous savions que le château était en crise, que tout irait bien pour nous et que tout s'arrangerait. Nous craignions une guerre. Il a mis ses yeux dans les miens mais j'ai senti qu'il faisait un effort intense pour soutenir mon regard. Il y avait même de la peur dans ses yeux. Sur le coup j'ai cru que c'était parce qu'il avait peur de l'avenir mais ensuite…je crois qu'il y a quelque chose en moi qui l'inquiète. Je m'en rend compte avec tout ce changement. Je me demande si ce n'est pas lié à ma naissance. Est-ce que tu sais quelque chose ?

Doc soupira.

-Tu es née sans pleurer, fit-il. Tu as même ri. Tu sais ce que ca signifie ?

Elle le fixa un instant et fut saisie d'un léger tremblement. Puis elle secoua la tête.

-Ridicules croyances, fit-elle. Mon père croire à cela ? Ca m'étonne...

-Pourtant c'est le cas on dirait, fit Doc. Il était terrifié ce soir là. L'accouchement de ta mère a été horrible. Et c'était encore une époque où Hyrule écoutait ses dieux.

-Je n'ai jamais été très versée dans ce genre de choses, fuit Malon. Je crois aux Dieux d'Hyrule bien sûr. Mais…je ne leur parlait pas pour autant.

-Chacun sa façon de croire.

-Doc, tu penses vraiment que je suis quelqu'un de spécial ?

Il riva ses grands yeux bleus dans les siens.

-Oui, sans doute, fit-il. Mais chacun est unique en son genre ».

La soirée se déroula jusque fort tard. Doc et Malon rejoignirent les rangs de la Compagnie après leur discussion pour y retrouver une ambiance considérablement détendue par les repas et un début de digestion qui commençait à peser sur les corps. Quelques soldats s'étaient considérablement imbibé d'alcool. Crapaud avait du mal à tenir sur la table quand Malon s'assit en face de lui.

« Crapaud, la bouteille finira par te tuer, fit-elle.

-Ouais bah ma poule j'ai le droit de choisir la mort que je veux jusqu'à preuve du contraire ! Tu devrais essayer d'ailleurs !

-Sans façon j'ai pas envie de finir sous la table et pas de la façon qu'on pourrait l'entendre.

Crapaud s'étouffa dans un rire accompagné de quelques autres soldats qui avaient relevé la boutade.

-J'aurais voulu te demander quelque chose à toi et Sans-Nom, fit-elle enfin.

-Quoi ?

-Tu pourrais m'apprendre la magie ?

Crapaud s'étouffa à nouveau mais pas en rigolant. Il la regarda tant bien que mal entre deux hoquets.

-Quoi ? Tu te fous de moi ?!

-Non je suis très sérieuse, répondit Malon.

Il la regarda et vit qu'elle ne plaisantait pas. Il se tourna vers Sans-Nom. Celui-ci ronflait, le nez sur la table.

-Est ce que j'ai une gueule de prof, Rouquine ? Lança Crapaud entre ses dents. Bon sang mais ca t'as pris comme une envie de pisser !

-C'est pas en étant vulgaire que tu vas me faire changer d'avis Crapaud ! Répondit-elle en grimaçant à sa remarque. Je voudrais vraiment apprendre la magie. J'ai appris à me battre avec les armes, je veux me battre avec l'esprit maintenant.

-Minute, fit Crapaud en levant une main, le discours bien huilé façon prof pour gosse ca marche pas avec moi. La magie c'est pas quelque chose qu'on attend en tortillant les mains et en déblatérant des conneries.

-Je sais bien Crapaud, fit Malon, je sais ce qu'est la magie. Link m'a montré quelques tours.

-Ton Link a beau être l'as qui a botté le cul à Ganondorf question magie il craint ! Lança Crapaud en tapant sur la table. Quant tu veux apprendre à faire rire quelqu'un tu vas voir un comédien, pas le gars qui lui taille ses costumes.

-Crapaud…Fit Malon avec un soupir las.

-Ecoute gamine, je t'aime bien, je t'aime beaucoup même ! T'es comme ma propre fille mais le fait que tu sois Hylienne ca suffit pas à…

-Je serai sage comme une image ! J'ai bien subi les saloperies de Trancheur, je peux bien subir les tiennes !

-Hé ! Lancèrent Crapaud et Trancheur à l'unisson.

-Pardon les enfants, fit Malon. Ce que je veux dire c'est qu'au stade où j'en suis je pense que je peux me permettre un peu plus.

-Ca t'as pas suffit de te retrouver le dos en compote ? Fit Trancheur en la pointant d'un couteau au bout duquel reposait un bout de fromage. Tu veux qu'il te serve ta cervelle aux petits oignons ?

-Je veux simplement apprendre, j'ai pas dit apprendre tout d'un seul coup mais des bases quoi. Que je pourrai approfondir dans la Capitale.

-Monte pas sur tes grands cheveux poulette, fit Crapaud, t'as beau être le fleuron de la Compagnie Impériale ca va pas t'ouvrir les portes du paradis pour autant. Y'a que les poudrés qui ont accès à l'académie de magie et, si possible, les non-poudrés qui ont les moyens de se la payer.

-Les « poudrés » ? Demanda Malon.

-Les aristocrates, expliqua Trancheur. La classe aristocrate parce qu'elle a les moyens fournit le gros des élèves de l'Académie de Magie. La classe intermédiaire peut se le permettre aussi mais au prix de sacrifices financiers assez importants.

Malon hocha de la tête.

-Bon alors ? Insista-t-elle en levant les mains. Tu me le fais ce cours ?

-Putain t'es bien une bonne femme toi ! Râla Crapaud. Toi dès que t'as une idée en tête t'en démord pas hein ?

-Crapaud soit sympa bon sang ! Je te demande pas la lune ! Je me fous que tu sois vieux et rabougri…

-Terrain glissant, Rouquinette d'amour, la menaça Crapaud en pointant un doigt vers elle.

-Façon de parler ! C'est pas toi qui te décrit comme incapable de m'enseigner quoi que ce soit ?

J'ai dit que j'étais pas prof, pas grabataire ! Arrête de détourner le propos!

-Je demanderai à Sans-Nom alors…

-Mais… ! »

Crapaud soupira bruyamment. Ce qui réveilla Sans-Nom. Il gémit bruyamment et se redressa.

« J'ai plus l'habitude de boire, gémit-il.

Il regarda autour de lui. Quelques visages gênés l'entouraient. Crapaud était bougon.

« Qu'est ce qui se passe encore ? Fit-il.

-La gamine veut qu'on lui enseigne la magie, vieux !Fit Crapaud.

Sans-Nom écarquilla légèrement les yeux. Et regarda Malon. Elle semblait un peu gênée.

-Bah…c'est pas une mauvaise idée, fit Sans-Nom. Une sorcière dans le groupe ca serait pas mal !

Crapaud foudroya Sans-Nom du regard.

-Hé vieux, fit Sans-Nom, regarde les choses en face : toi et moi on assure pas à nous tout seuls. Deux sorciers pour une centaine d'hommes, non. En plus la gamine est jeune et fraîche. Et c'est une hylienne. Elle apprendra facilement. Elle s'est adapté rapidement et elle a dépassé mes espérances. C'est le candidat idéal. Et puis…

Il haussa un sourcil et sourit, dévoilant son immonde râtelier.

-C'est une femme, fit-il en chantonnant. Y'a rien de mieux que les femmes pour la magie.

Crapaud grogna, s'agita sur lui-même, soupira, hocha la tête de droite à gauche, de haut en bas.

-Bon d'accord, mais faudra l'accord du Capitaine ! Fit-il enfin. Je peux rien apprendre sans son accord Rouquine alors démerde toi avec lui !

-Merci ! » Fit Malon en se levant avec un sourire radieux.

Il la regardèrent traverser la salle jusque vers le Capitaine.

« Ecoute vieux, glissa Crapaud à l'intention de Sans-Nom, t'es sûr de ton coup quand même ?

-J'te connais bien vieille croûte, t'as peur d'être mis sur la touche.

-Quoi ?! Peur ?! Ta mère c'est une…

-Vos gueules vous deux ! Lança Trancheur. Commencez pas à vous engueuler on est dans un hôtel ici, pas dans le camp.

-Ca va Trancheur on se calme, fit Crapaud en levant une main. Juste un petit point de détail à souligner avec mon collègue.

-Soulignez en silence ! Fit Trancheur. Alors vous allez donc enseigner à la gamine ?

-Seulement si le Capitaine accepte, souligna Crapaud en levant un doigt.

-Il acceptera, fit Trancheur. Il estime beaucoup Rouquine. Et un sorcière (sorcière qui plus est) de plus pour la Compagnie, ca sera pas un mal.

-Attend, cette gamine veut quitter la Compagnie ! Fit Crapaud. Une fois arrivée à la Capitale elle démissionne !

-C'est pas dans ses intentions, fit Doc qui traversa l'allée juste derrière lui en claudiquant. Elle nous adore tous autant que nous sommes. Faut croire que Trancheur sait dresser les dames.

Il s'assit sur la chaise voisine de celle de Sans-Nom.

-J'approuve aussi cette décision, continua-t-il. Elle sera utilise pour détecter certaines plantes à nature magique. Et en plus ca vous libèrera de pas mal de travail.

Crapaud soupira, las.

-Bon bon ca va, fit-il. On va se débrouiller. Y'a plus qu'à attendre l'aval du Capitaine ».

Malon revint en courant, souriante.

« Bon ben t'as ta réponse, fit Sans-Nom.

-Il a dit oui, fit Malon. Et il avait l'air content en plus. Il vous a donné l'ordre à tous les deux de m'apprendre. Bon alors ?

-Oui bon on te fera quelques cours, fit Crapaud avec un geste las. Mais t'attend pas à apprendre à faire pleuvoir des comètes.

-Oui je sais, fit-elle souriante. Bon sang je me sens comme une jeune fille qui vient de recevoir un beau bijou.

-Hé ben il t'en faut peu, fit Doc. Prendre des cours avec deux vieux chiffons suffit à faire ton bonheur. Je sens que le mec qui te prendra pour femme aura pas beaucoup à investir pour maintenir le niveau amoureux au beau fixe.

-Tais toi Doc, fit Malon. J'en suis pas à me faire passer les menottes. Bon les garçons je vais monter me coucher. Je suis fatiguée.

-Tu veux ton petit champ d'isolation sonore ? Demanda Crapaud. On va pas monter encore mais quand on le fera on sera tellement plein que la discrétion sera pas de mise.

-Je veux bien oui !

-Allez je t'accompagne ! ».

Ils se levèrent tous les deux et Malon salua la Compagnie qui lui renvoya son salut avec un respect teinté d'amicalité. Elle avait oublié : elle était lieutenant maintenant, donc leur supérieur.

« C'est bon tu peux râler ! Fit Malon.

Ils avançaient dans le couloir menant à la chambre de Malon. Crapaud lui arrivait jusqu'au ventre. Le sorcier remettait constamment sa besace en place.

-J'ai fini de râler tout à l'heure, fit Crapaud. Désolé mais tu comprend c'est la première fois que je dois prendre un apprenti. J'ai pas été habitué à ca.

-Je serai pas une plaie.

-Ouais je sais mais…bon on arrivera bien à tirer quelque chose de toi. Le problème c'est que ma spécialité ce sont les magies noires : magie infernaliste, magie ténébreuse, magie nocturne, magie lunaire, nécromancie et j'en passe. Ce qu'on appelle les chaînes maléfiques. J'ai pas voulu lancer le sujet en public parce que ca aurait mis la zone au sein de l'hôtel mais je tenais à te faire savoir ce dans quoi tu t'engageais.

Malon ne répondit pas tout de suite.

-C'est pour ca que t'as grogné comme un sanglier alors ? Fit-elle.

-J'ai simulé une crise de mauvaise humeur, fit-il. Dis toi bien une chose : ce que t'as vécu avec Trancheur, tu vas le vivre avec moi. Mais en version spirituelle. J'espère que t'es prête. C'est la magie noire que je vais t'enseigner, pas la blanche toute conne.

-Question souffrance je suis plus à ca près », fit-elle avec un visage sombre.

Ils ralentirent le pas. Une silhouette attendait près de la porte de Malon. Ils reconnurent Corbeau en s'avançant.

« Corbeau ? Fit Malon. Qu'est ce que tu fais ici ?

-Je pourrais te parler une minute ? Demanda-t-il. Ca ne prendra pas plus de temps.

-Oui bien sûr, fit Malon. Entre.

-En privé ».

Malon regarda Crapaud.

« C'est bon, fit ce dernier. J'attend dans le couloir et je m'occuperai de ton petit champ après.

-Bonne nuit Crapaud et merci encore.

-Ouais ».

Malon ouvrit la porte, fit entrer Corbeau et la referma.

Elle invita Corbeau à prendre un des sièges dans le petit salon. Malon tira un levier fiché dans la brique et un brasier illumina la pièce.

« Bon, fit Corbeau, je vais pas y aller par quatre chemins : j'ai un souci avec une femme.

Malon écarquilla les yeux et détourna la tête à un moment.

-Si c'est pour une question d'amour Corbeau…Fit-elle.

-Non, la coupa-t-il, rien à voir avec l'amour. C'est…enfin si y'a de l'amour dans l'air mais en fait…

Corbeau cherchait ses mots, semblait troublé, tendu, nerveux. Quelque chose qu'elle n'était pas habituée à voir chez Corbeau.

-Cette femme je l'ai connue autrefois et elle m'a baisé sur toute la ligne, fit-il enfin. Elle et son Jules se sont servis de moi pour s'emparer d'une taverne qui appartenait à ma mère. Ils ont des amis qui trempent dans les couches peu recommandables de la ville de Volgas, tu vois le genre ?

Elle acquiesça.

-Bref ils ont tenté de me faire assassiner un jour mais j'ai réussi à m'en sortir, continua-t-il. J'ai gagné les rangs de la Compagnie pour me planquer d'eux pendant quelques années, le temps de trouver un moyen de me venger. Et ma fois…je pense avoir un plan. Les gros bonnets de la mafia Volgassienne ont une espèce de Conclave qui doit se tenir à deux, trois cents kilomètres d'ici. J'ai cru comprendre qu'on me croit mort et enterré depuis belle lurette et que de ce fait la sécurité est plutôt relâchée. Mon ex-compagne et son gros bonnet se sont entouré d'un ou deux gardes du corps pour assurer leur sécurité. Ils ne nous poseront pas de problèmes.

-Attend qu'est ce que tu entends par là ? Fit Malon en se redressant.

Corbeau se pencha vers elle.

-Mon plan c'est que toi et moi on se rende dans cette Taverne, expliqua-t-il. T'es douée et personne te connais ici en plus. Ca trompera la vigilance. On se rend à la Taverne et je règle mes comptes avec mon ex-compagne et son jules.

-Qu'est ce que tu entends pas « régler tes comptes » ? Demanda Malon qui n'aimait pas ce qu'elle entendait.

-La forcer à me restituer le bail de la Taverne, fit Corbeau. Je profiterai de l'effet de surprise : ils s'attendent pas à me revoir vivant. Ils en chieront tous deux dans leur froc.

-Et quand tu dit « forcer », tu veux dire par là « égorger » ? Fit Malon avec sarcasme.

-Te fais pas de mouron, fit Corbeau. Toi tu me couvres, le reste c'est moi que ca regarde. Les deux gros tas qui leur servent de gorilles ne feront pas le poids face à toi.

-Je suis pas un assassin Corbeau, fit Malon.

-Eux si, fit Corbeau. Et si ils me trouvent ici, si quelqu'un signale ma présence, ils me traqueront et me tueront. Y compris ceux qui me connaissent.

-C'est à dire cent hommes armés jusqu'aux dents ?

-C'est à dire les plus proches que j'ai, fit Corbeau. Toi y compris.

-Ils ne me connaissent pas !

-Tu me connais, ca leur suffit à eux ! Je te l'ai dit, ils ne font pas dans la dentelle. Qu'importe ta tête, qu'importe tes intentions ou même tes relations avec moi. Ils me veulent mort et tous ceux que j'ai fréquenté enterrés avec moi. Ecoute ».

Il se rapprocha d'elle, lui parla sur le ton de la conspiration.

-Je te demande juste de m'accompagner, fit-il. Rien de plus. Ca se trouve il n'y aura rien à faire. J'éviterai la confrontation armée s'il le faut. Tout ce que je veux c'est récupérer quelque chose qui m'a été volé injustement il y a quelques années ; Tu ne m'aideras donc pas, lieutenant Rouquine ?

-Ne joue pas là dessus Corbeau, fit-elle.

-C'est ton devoir de prêter assistance à tes frères d'arme !

-Mais pas quand leur intérêts personnels et sentimentaux doivent jouer !

-J'ai gagné la Compagnie Impériale sur la base de ce contrat, fit Corbeau. Me faire oublier pour mieux revenir. Nous sommes tous des parias et des criminels avec chacun son passé en guise de boulet. Et moi je veux couper la chaîne tu vois ? J'aimerais vivre en paix, enfin ! Ca t'as jamais pesé toi d'avoir tant de choses à payer sur ton ardoise ? T'as jamais eu envie de prendre une éponge et de tout effacer pour enfin tourner tes yeux vers autre chose et de délester l'esprit ?

-Si, répondit-elle avec un soupir.

-Alors tu dois savoir ce que je ressens, fit-il.

Il lui prit les mains dans les siennes et elle s'étonna qu'elle fussent si douces. Le regard de métal de Corbeau s'était fait implorant, brûlant d'une fiévreuse excitation à l'idée qu'elle puisse dire oui.

-Quand est-ce que ca doit se faire ? Demanda-t-elle.

-Ce soir, fit-il. Après que tout le monde soit au pieu, fit-il. Ils seront tous saouls.

-Quoi c'est une mission secrète en plus ? Fit-elle en faisant la grimace.

-Le Capitaine savait à quoi s'en tenir, fit Corbeau. Il savait qu'une fois de retour à Volgas je règlerai mes comptes. Il le savait depuis le premier jour. Quand à ton engagement dans l'opération, j'en prend la responsabilité. Tu es lieutenant et tu ne devras de comptes à personne. Sauf au Capitaine. Et je te l'ai dit : le Capitaine sait à quoi s'en tenir.

Malon soupira à nouveau, détourna la tête vers le foyer.

-Tu promet que tu éviteras la tuerie ? Fit-elle.

-Juré ! Lui assura Corbeau.

-Alors c'est d'accord ! Fit-elle. Mais si ca dégénère, tu te démerderas avec le Capitaine. Je te rappelle que la ville nous héberge ! J'ai pas envie qu'on soit mis dehors à cause d'une histoire de vengeance.

-Je t'ai dit que je prend tout sur moi. Et la ville se fout pas mal de ce qu'on peut y faire. Nous sommes mandaté par l'impératrice et le pire de nos trouffions a toute autorité sur le maire s'il le désire !

-Parfait, fit Malon. Si tout est clair alors je viendrai. Mais je préviens, tu as intérêt à tenir ta promesse. Et ne compte pas sur moi pour me salir les mains du sang de ton ex-compagne ou de son jules, ni de qui que ce soit.

-Tu couvres mes arrières, rien de plus Rouquine ! Fit Corbeau en levant les mains en toute innocence. Prend juste un poignard au cas où. Juste histoire de les intimider, de leur montrer qu'on est pas des plaisantins.

-Pourquoi moi Corbeau ?

-Je te l'ai dit, personne te connaît. Et tu es lieutenant, le numéro deux en quelque sorte ici. Un officier de la Compagnie personnelle de l'Impératrice ca pèse lourd dans ce genre de négociations. Ils oseront pas lever la main. Sauf s'ils ont envie de s'attirer de graves emmerdes et ils ne sont pas idiots à ce point.

-Quand est ce que tu comptes partir ? Demanda-t-elle.

-Dans cinq, six heures, fit Corbeau. Ca durera une heure, deux heures tout au plus. Je m'arrangerai avec le Capitaine demain pour qu'il te laisse dormir le matin si tu veux.

-J'avais prévu de prendre des cours avec Sans-Nom et Crapaud, je te signale !

-Je les mettrai au courant, ils comprendront. Tu es totalement assurée dans cette affaire.

-Bon alors passe me prendre mais je te préviens : je veux que tout se passe bien et demain, je dors jusqu'à quand je le veux, urgence ou pas urgence. Dernière chose : me demande plus ce genre de services une fois qu'on en aura fini. Où ma réponse sera autrement plus claire.

-Juré, fit Corbeau. Juré.

Il lui pressa les mains.

-Merci Rouquine, t'es une chouette fille ! Fit-il avec de grands yeux.

-Ouais bon file vite et laisse moi prendre un peu de repos ! Répondit-elle. Crapaud attend dehors et on a dépassé la minute que tu lui avais promis ».

Corbeau acquiesça et sortit d'un pas rapide. Elle eut tout juste le temps d'entendre Crapaud grogner contre lui et le champ se mit en place. Les bruits de la ville et de la conversation qui avait lieu en ce moment dans le couloir moururent en un éclair. Elle resta assise à contempler le feu brûler dans l'âtre, à se demander ce qui l'attendait encore. Il lui semblait qu'à chaque fois qu'elle levait un voile sur une nouvelle étape de sa vie, elle ne tardait pas à s'empêtrer dans un autre. Elle resta ainsi à réfléchir jusqu'à ce que Corbeau finisse pas frapper de nouveau à sa porte.