AVANT TA PEAU
Chapitre 29
Et si tu n'existais pas
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Mes amis ne me posaient plus jamais de questions après ma mise en garde un peu violente, nous nous cantonnions aux sujets sérieux, c'est à dire juridiques, pourtant ça me pesait de ne pouvoir parler de lui et de mes sentiments à personne.
Le lendemain de ce weekend, j'étais à la cafet avec Guillaume, entre deux cours quand mon portable a vibré dans ma poche. Tout en continuant à discuter l'air de rien j'ai lu le SMS envoyé par Draco, qui me conseillait un site où on parlait de ses modèles.
Je crois que je suis resté cinq secondes le sourire aux lèvres quand Guillaume m'a soufflé :
- C'est rare de te voir sourire comme ça.
- Ah bon ?
- Oui. T'es amoureux ?
Bien entendu je me suis instantanément mis à rougir tout en haussant les épaules avec nonchalance :
- Mais non. Et puis tu sais que je n'aime pas parler de ma vie privée…
- Oui, je sais, et tu n'en parles jamais mais je suis content de voir que ça va mieux, a-t-il déclaré d'un ton amical.
- Ah ? Ça se voyait que ça n'allait pas ? ai-je demandé, faussement étonné, en finissant mon café.
- Un peu, oui. On a eu très peur pour toi, tu sais, à un moment, tu avais vraiment une tête de zombie.
- Vraiment ? Quand ça ?
- Hum… après les vacances de Noël je crois. Mais déjà avant tu n'avais pas bonne mine. Je ne sais pas exactement ce qui se passait mais tu étais à cran, tout le temps. Je crois que cette histoire n'était pas bonne pour toi, pas bonne du tout.
- Cette histoire ? ai-je murmuré plus pour moi que pour lui.
Guillaume m'a regardé droit dans les yeux puis m'a asséné :
- Oui, cette… aventure te faisait plus de mal que de bien. Je pense que cette personne était vraiment néfaste pour toi. Tu vas bien mieux maintenant, heureusement. Je suis sûr que tu as rencontré quelqu'un de bien, cette fois.
Je suis resté muet quelques instants, abasourdi. Par quel coup du sort pouvait-il penser que Draco m'avait fait du mal, alors que c'était moi qui étais fautif, sur toute la ligne ? Était-ce par pure amitié, ou me connaissait-il si mal ?
Je me suis efforcé de bien respirer avant de répondre, les mâchoires serrées :
- Ne te fie pas aux apparences. Ce n'est pas du tout ce que tu crois, je suis largement en cause dans l'échec de cette « aventure », comme tu dis.
- Comment ? Oh, je ne te juge pas, tu sais. Je ne connais pas toute l'histoire, loin de là, puisque tu n'as jamais voulu m'en parler. Mais je constate juste que tu vas mieux depuis que tu ne vis plus avec… cette personne, a-t-il ajouté avec une petite grimace. C'est donc que vous n'étiez pas faits pour vivre ensemble, c'est tout ce que je dis.
Sa mine gênée m'énervait, même si je savais que ça partait d'un bon sentiment, et qu'il voulait se montrer amical. Mais je crois que ce qui m'énervait le plus c'était son hypocrisie :
- Tu peux dire « avec lui » au lieu de « avec cette personne », tu sais. Mais je ne comprends pas à partir de quoi tu le juges.
- Mais je ne le juge pas ! Je constate, c'est tout. Je ne vois pas comment je pourrais le juger, je ne l'ai même jamais rencontré. C'est peut être quelqu'un de très bien, mais vous n'étiez pas faits pour vivre ensemble.
- … ?
- Peut être aussi parce que tu n'assumais pas tes… penchants. Sinon tu nous l'aurais présenté, non ? J'ai toujours pensé que si tu ne nous le présentais pas c'était parce que tu savais que ça ne durerait pas. Et j'avais raison.
- Et tu t'es jamais dit que c'est peut-être parce que vous n'auriez pas compris ?
- Compris quoi ?
- Notre relation. Notre amour.
- Je…
- Draco est quelqu'un de formidable, et il vaut mieux que beaucoup de gens que je connais, alors ne lui crache pas dessus, s'il te plait !
Guillaume m'a fixé comme si j'étais subitement devenu fou, et a répondu :
- Je crois que j'aurais mieux fait de me taire, excuse-moi. Je vais te laisser, je crois…
- Non, attends. Excuse-moi, j'aurais pas dû m'énerver, mais je croyais entendre ma mère alors ça m'a exaspéré.
- Non, c'est moi qui suis maladroit, je pense. Écoute, n'en parlons plus. Je te souhaite d'être très heureux avec la personne avec qui tu es, maintenant.
- Merci, ai-je dit sobrement. Mais c'est toujours la même personne, tu sais.
- Comment ? Mais je croyais que c'était terminé…
- Oui, mais nous nous sommes revus, et voilà…
- Ah ! D'accord. J'avais pas compris ça.
A sa tête je voyais bien qu'il ne comprenait rien, et qu'il pensait que j'allais me faire avoir, encore une fois. Il a hoché la tête et fini son café, l'air pensif, tandis que je répondais à Draco subrepticement, sous la table.
Quand j'ai relevé les yeux j'ai croisé son regard anxieux, et j'ai demandé :
- Tu crois que je fais une connerie ?
- Ouh là ! J'en sais rien, moi, et j'ai pas trop envie qu'on se fâche.
- En fait j'aime pas en parler mais je sens que ça me ferait du bien de tout raconter à quelqu'un, parce que cette histoire me bouffe, ou m'a bouffé. Mais je pouvais rien dire…
- Je comprends. Je veux bien t'écouter, mais je ne suis pas sûr de comprendre, ni de t'approuver, Harry.
- Pourquoi ? Parce que c'est un homme ?
- Oui, parce que vivre avec un homme c'est partir avec un handicap certain, dans notre société, quoi qu'on en dise. On prône le libéralisme des mœurs mais c'est loin d'être accepté largement. T'étais déjà mal à l'aise pour en parler avec nous, tes amis, alors j'imagine tes parents…
- Oui… Ça a été horrible.
- Tu sais, je pense vraiment que si tu n'étais pas bien l'année dernière c'est parce que tu n'acceptais pas la pression de la société, le regard des autres. Non ?
- Peut-être, en effet. C'est vrai que je me tapais de longs voyages et je sentais que vous étiez déçus de ne pas me voir plus, et je m'en voulais par rapport à lui de passer du temps avec vous, après les cours. Je me sentais comme… déchiré, tu vois ?
- Oui, je vois. Être pris dans ses contradictions, c'est ce qu'il y a de pire.
Nous nous sommes tus quelques instants, perdus dans nos pensées. C'était tentant de se dire que tout était dû à la société, ma violence et mon mal-être. Trop tentant peut-être.
Guillaume me paraissait très sage, bien loin des a priori que je redoutais. Il a repris, doucement :
- Et… tu crois que ça se passera mieux, cette fois ? Vous allez revivre ensemble ?
- Non, pas tout de suite, il est à Londres. Et il ne vit même pas seul…
- Oh ? Mais comment tu vas gérer ça ?
- … Je ne sais pas. Je n'en ai aucune idée…
- …
- La seule chose que je sais c'est que je l'aime et que je ne peux pas vivre sans lui. Je te choque, hein ?
- Ben… c'est un peu étonnant, venant de toi.
- Oui, c'est sûr. Je parle comme une vraie midinette, je suis ridicule, non ?
- Non. Pas ridicule. Mais c'est vrai que ça ne te ressemble pas, et donc je m'inquiète un peu. Tu es sûr que tu seras assez fort pour résister, cette fois ?
- Résister ? Je ne sais pas. J'espère…
Je n'ai pas précisé que j'espérais résister à moi-même, encore plus qu'à la société, pour ne pas l'inquiéter davantage.
Guillaume a recommandé deux cafés, et a ajouté, en me regardant bien dans les yeux :
- Qu'est-ce qu'il a de si spécial, ce mec ?
Je crois que j'ai rougi à nouveau à l'évocation de son corps, sa douceur, et j'ai baissé les yeux :
- Je suis accro à sa peau, ça ne s'explique pas. C'est tellement fort quand on est ensemble…
Cette fois c'est mon vis-à-vis qui a baissé les yeux, gêné :
- A ce point là ? C'est… physique, alors ?
- Oui, tu croyais quoi ? Que c'était une grande complicité intellectuelle, que j'aimais sa culture, ou son argent ?
- Ben… oui, j'avoue. J'imaginais quelqu'un de brillant, d'assez exceptionnel.
- Il est exceptionnel pour plein de choses, mais entre nous c'est… inexplicable. Indicible.
- …
- Tu ne me voyais pas comme ça, hein ?
- Franchement, non. Quoiqu'on sent chez toi une certaine animalité, parfois.
- Ah bon ?
Je crois que je l'ai dévisagé avec inquiétude, un peu désarçonné. Je savais qu'il y avait une grande différence entre l'image qu'on avait de soi et celle perçue pas les autres, mais sa réflexion m'a un peu conforté dans mes craintes me concernant. Ma part d'animalité m'échappait parfois, malgré moi, et je n'avais plus qu'à prier qu'elle ne réapparaisse pas.
- Enfin, j'espère que tu crois pas que je te drague, a rajouté Guillaume précipitamment.
- Pourquoi ? Je suis plutôt un bon coup, tu sais, ai-je répondu pour le choquer.
- Arrête, c'est horrible. Mais je me demandais…enfin, c'est un peu indiscret, tu n'es pas obligé de répondre si tu ne le souhaites pas, mais ça fait longtemps que tu as découvert ça… sur toi ?
- Pourquoi ?
- Parce que ça a été une surprise totale, pour moi. Je trouvais que Mélanie et toi vous faisiez un si beau couple. J'aurais jamais imaginé…
- Ben moi non plus à vrai dire. Ca m'a surpris, moi aussi. Ca m'est tombé dessus brutalement, un soir. J'ai rien anticipé, tu sais.
- Et tu as eu beaucoup de… d'aventures de ce type ?
- Non, une seule, ai-je menti fermement, en oubliant volontairement le père de mon amant.
C'était déjà inexplicable pour moi, inutile de vouloir partager cet incident.
- Mais… pourquoi tu me poses toutes ces questions ? Tu as peur que ça t'arrive aussi ?
- Non, non. C'est juste que… c'était tellement surprenant, venant de toi. Mais je suis trop curieux, je crois.
- Je compte sur ta discrétion, Guillaume.
- T'inquiète pas. Et puis tu ne m'as rien raconté, au final. J'en sais pas beaucoup plus qu'avant.
- C'est mieux, crois-moi. Tout n'est pas très clean, dans cette histoire.
- Harry, faut que j'y aille là mais promets moi que tu vas faire attention à toi…
- Promis ! Allez, file…
Je l'ai regardé s'éloigner en me demandant si j'avais bien fait de lui parler, mais bizarrement je me sentais un peu soulagé par mes confidences, mêmes incomplètes.
oOo oOo oOo
Je rentrais parfois le week-end chez mes parents, faute de linge propre, et je subissais à chaque fois les questions de ma mère qui avait l'air de croire que ma santé mentale était précaire, alors que je ne prenais plus de médicaments que très occasionnellement.
A la fin des écrits quand je lui ai annoncé que je ne rentrerais pas pour réviser elle m'a à nouveau assailli de questions inquiètes, à tel point que j'ai fini par lui dire :
- M'man, faut que tu arrêtes parce que je te jure que je vais finir par ne plus rentrer du tout, ni t'appeler.
- Comment ? Et tu feras comment ?
- Je me débrouillerai. Je prendrai un petit boulot, ou je demanderai une bourse. Tu me fatigues tu sais, avec tes soupçons continuels.
- Mes soupçons ! N'empêche que si t'avais pas consulté notre docteur à Noël tu serais bien mal en point, maintenant. Et cette lubie d'aller à Londres au lieu de rentrer à Pâques !
- Maman…
- Alors oui, je m'inquiète parce que je ne sais jamais ce qui va te passer par la tête.
- Il ne se passe rien. Point. Je préfère rester à Paris pour réviser, au moins il y a des bibliothèques.
- Pff ! Des bibliothèques. À Strasbourg aussi il y a des bibliothèques.
- Oui, mais on n'habite pas à Strasbourg, et tu sais combien de temps il faut en train pour faire l'aller retour ?
- Pff ! a-t-elle répété en haussant les épaules avec agacement. En tout cas, tu reviendras pour les grandes vacances, je ne veux pas que tu restes à Paris !
- Quoi ?
- Comme tu as fait l'idiot l'année dernière ils ne te reprendront pas à l'hôtel et je ne veux pas payer ta chambre à Paris pendant l'été, tu seras mieux ici. T'as qu'à te chercher un job dans les environs, dans les fermes.
- Et puis quoi encore ? Pas question !
- Alors tu resteras ici, point final.
Mon père, qui était dans son fauteuil, m'a lancé un regard sombre et j'ai allumé la télé, pour me calmer les nerfs. La perspective de passer l'été en Alsace me faisait horreur, il fallait à tout prix que je trouve une échappatoire. Je me suis enfoncé dans mon siège, morose. Je ne leur avais rien raconté de ma rupture, j'avais juste prétexté une grande fatigue mais je crois qu'ils n'avaient pas été dupes, se confortant dans l'idée que cette « aventure » était pure folie, ou source de maladie.
Parfois ma mère m'interrogeait sur mes fréquentations, souriant d'aise quand je lui parlais de Marie ou Sophie, alors que je ne faisais que détourner son attention. Mon père n'était pas aussi crédule mais ne disait rien, pour ne pas affronter le courroux maternel. Je supposais que tous les deux priaient pour ma santé mentale, à l'Eglise. Je l'aurais fait aussi, si j'y avais cru.
Mais je n'attendais qu'une chose : revoir Draco, et la fin du mois de juin –et donc des oraux- me paraissait loin, horriblement loin.
Après le week-end chez lui j'avais replongé dans mon obsession pour lui –mon amour ?- même si ça ne se concrétisait plus par des photos. Je m'étais interdit de retourner sur les sites obscènes et je m'y tenais, me contentant de photos prises par moi quand nous habitions ensemble, bien inoffensives. L'une d'elles le montrait de profil, penché sur un magazine, le visage éclairé par une bougie. Elle était étonnamment réussie pour une photo de téléphone portable, et il y avait quelque chose d'infiniment doux et émouvant dans ses traits, qui me serrait le cœur.
Nos mails et conversations téléphoniques étaient toujours un peu ambigus, à la limite de l'aveu, mais il prenait un grand soin à ne pas tomber dans le sentimentalisme et moi je m'efforçais d'en faire autant, malgré mon envie de lui ouvrir mon cœur. Pourtant j'avais bien compris qu'il se méfiait désormais et que nos relations seraient forcément un peu distantes, pas physiquement mais dans l'expression des sentiments. Ça me semblait être un peu hypocrite de coucher ensemble sans échanger des mots d'amour, mais c'était ma punition et au fond je n'étais plus sûr que Draco éprouvait les mêmes sentiments que moi. Il avait toujours été moins romanesque que moi, j'en arrivais même à penser qu'il ne m'avait jamais vraiment aimé. Je mettais cette froideur affective sur le compte de son éducation, prétexte facile qui m'évitait de m'interroger sur moi-même.
L'idée qu'il couchait tous les soirs avec Diego, même sans sentiments, me bouffait le cœur et m'empêchait souvent de dormir, quand je me demandais : « Qu'est-ce qu'il fait en ce moment ? ». Alors je me relevais pour tourner en rond dans ma piaule minable en ressassant les souvenirs, nos souvenirs. Je passais tout au crible, du moins tout ce qui m'avait marqué pour comprendre comment tout ça avait foiré, et pourquoi. Je devinais que j'aurais une autre chance, je ne voulais pas commettre les mêmes erreurs.
oOo oOo oOo
Début juin n'y tenant plus je lui ai proposé de le rejoindre pour un nouveau week-end londonien, « pour me changer les idées avant les oraux ». J'ignore s'il a été dupe un quart de seconde mais il a accepté sans hésiter, ce qui m'a rendu fou de joie. Je me souviens m'être morigéné pour me forcer à me calmer, pour ne pas trop en attendre. C'était une torture délicate d'espérer sa présence tout en sachant qu'elle serait éphémère et donc cruelle à terme, mais c'était mieux que rien, le début de quelque chose, du moins je l'espérais.
C'était un beau samedi matin, frais et venteux, la brise chassait les nuages et je marchais le cœur gonflé d'espoir vers la petite maison de Notting Hill, en avance. J'avais attrapé un train plus tôt que prévu et redoutais à présent de les trouver au lit.
J'ai été surpris qu'il vienne m'ouvrir déjà habillé malgré l'heure matinale, je m'attendais à me trouver face à Diego ou lui à moitié nus, les cheveux en bataille.
- Harry ! Je suis super heureux de te voir tu sais… t'es en avance, non ? Tu as fait bon voyage ? Tu veux un café ? m'a demandé Draco tout pimpant, le teint frais et le sourire radieux.
- Oui, je veux bien, merci.
- Tiens, pose ton sac, on le mettra dans la chambre tout à l'heure. Ça s'est bien passé tes écrits, alors ?
- Oui, assez bien je pense. En tout cas je révise pour les oraux en ce moment, mais j'avais envie de… « te revoir », ai-je pensé, …de m'aérer un peu.
La petite cuisine avait été rangée et rutilait, je la reconnaissais à peine par rapport à ma première venue. Draco a préparé un café et un thé par ses gestes rapides et gracieux, tout en bavardant gaiement. Il semblait en pleine forme, plein d'énergie, à tel point que je le reconnaissais à peine, lui qui était si flegmatique à Paris. Sa nouvelle vie devait lui convenir, ce qui m'a un peu peiné.
Ses joues roses et sa bouche volubile me faisaient battre le cœur, j'avais envie de le toucher, de le serrer contre moi, mais je ne voulais pas gâcher nos retrouvailles par mes désirs impatients.
L'émotion était là à nouveau, intacte.
- Tu restes à Paris pour tes révisions ou tu retournes chez toi ? a-t-il demandé en me versant une tasse de café fumant.
- Non, je reste à Paris, je suis mieux.
- Oui, je comprends. T'es tout près de la fac, hein ?
- Oui, c'est pratique, ai-je répondu, un peu gêné.
Je me souvenais combien les allers et retours me pesaient, à l'époque, ce qui avait accru ma fatigue et mon ressentiment contre lui. Son petit sourire ne m'a pas trompé :
- Finalement tu es mieux dans ta petite chambre que chez moi, hein ?
- Non, non, je révisais bien chez toi. C'était calme, j'aimais bien. Et puis il y avait toi…
- Hum… oui, évidemment, a-t-il répondu en baissant les yeux sur sa tasse. Tu sais, je me réjouis de commencer les cours en septembre, à la St Martin's School. Je crois que je ne te comprenais pas mais maintenant je sais combien c'est gratifiant et valorisant de réaliser des choses par soi-même.
- Tant mieux.
- Tu sais que j'ai eu plein de bonnes critiques sur mes premières créations ?
- Non, je ne savais pas, ai-je répondu en touillant ma tasse.
- Ah ? T'as pas consulté les sites que je te conseillais, alors ?
- Hein ? Si, bien sûr, mais tout était en anglais, alors…
- Mais tu parles anglais ! Tu te moques de moi ?
- Non, mais… tu vas m'en vouloir, mais la mode je… j'y comprends pas grand-chose. Tu m'en veux ?
Son regard clair s'est posé sur moi avec acuité, puis il a répondu :
- Bon, ça va pour cette fois, mais je ne t'inviterai pas à mes présentations, quand je serai un couturier célèbre !
- Si, je t'en prie, ai-je supplié d'un air comique. C'est de vivre avec KK qui t'a donné envie de devenir couturier ?
- Je ne sais pas. Oui, sans doute. Il y a une sorte d'effervescence dans les défilés qui est très grisante, mais c'est surtout… j'aime les tissus, les toucher, les assembler. Dessiner des modèles, créer des associations, étudier les couleurs. Tu comprends ?
- Oui, je crois.
- Et puis j'aime la façon dont on se transforme en s'habillant de telle ou telle manière, selon la coupe, le choix des couleurs. Finalement ça peut être très révélateur sur les gens.
Il s'est tu quelques instants, et j'ai posé la question qui me brûlait les lèvres :
- C'est une manière de se protéger aussi, non ? Voire de se cacher ?
- C'est drôle comme tu interprètes tout, comme tu vas chercher les intentions derrière les mots, tout le temps. Tu n'as pas changé, hein ? a-t-il soufflé doucement, et je crois que j'ai rougi.
- Je suis désolé.
- Mais non, ne le sois pas. C'est bien de se poser des questions j'imagine, à condition de ne pas aller chercher des explications vaseuses.
J'ai hoché la tête, un peu désarçonné. C'était une de mes marottes de tout disséquer, analyser, mais parfois mon imagination m'emmenait trop loin, je le savais bien.
- Oui, tu as raison. Je ferais mieux de me taire, je crois.
Ma mine l'a fait sourire et il m'a resservi une nouvelle tasse de café, qui était délicieux, avant de se rasseoir sur le tabouret en face de moi, de l'autre côté du comptoir qui tenait lieu de table de cuisine.
- Tu crois que les gens cachent toujours quelque chose, Harry ? a-t-il repris au bout de quelques minutes.
- Pardon ? Je ne sais pas. Oui, je crois. Enfin, pas tout le monde.
- Je vois. Et moi ?
- Toi ? Mais c'est évident !
- Ah bon ? Pourquoi ? s'est-il récrié innocemment en ouvrant de grands yeux.
- Tu as toujours été un mystère pour moi, du jour où je t'ai vu la première fois jusqu'à maintenant, ai-je lâché d'un ton sentencieux.
- Vraiment ? Tu te souviens de ce que tu as pensé de moi le premier jour ?
- Oh oui, très bien. Je me suis dit : « Il est riche et beau, encore heureux qu'il ne soit pas heureux ».
- Sympa… et pourquoi ?
- Je te trouvais trop beau, trop suffisant, comme si le monde t'appartenait mais que c'était sans importance… et puis j'étais en plein dans ma période « lutte des classes ».
Son haussement d'épaule m'a amusé mais je n'ai rien ajouté, attendant sa réaction. Il a regardé par la fenêtre quelques instants, songeur :
- Et pourquoi tu as pensé que je n'étais pas heureux ?
- Ça se voyait à ton pas, tes épaules.
- T'es drôlement perspicace, toi !
- Moui… mais c'était plus une impression qu'autre chose. En tout cas, je ne t'ai pas quitté des yeux pendant tout ton séjour à l'hôtel.
- C'est marrant, moi je ne rappelle pas du tout de toi. On avait parlé ensemble ?
- Oui, ai-je répondu, le cœur battant, en baissant les yeux.
Il s'est penché légèrement vers moi, intrigué :
- Et plus ?
- Hum…
- On avait couché ensemble ? s'est-il écrié en se levant d'un bond.
- Oui, une fois.
- L'année de mon agression ?
- Oui.
- Mince alors, ça m'inquiète, je n'ai aucun souvenir. J'espère que je n'ai pas fait trop de conneries, cette année-là.
- T'as vraiment plus aucun souvenir ?
- Non, je te jure. Mais j'en reviens pas qu'on ait couché ensemble ! Pourquoi tu ne me l'as jamais dit avant ?
J'étais coincé, fait comme un rat, au pied du mur. Je n'avais pas cherché cela mais il était trop tard pour nier désormais. Je me souviens avoir sucé longuement ma cuillère avant de répondre, mal à l'aise :
- Parce que tu ne t'en rappelais pas, alors ça m'embêtait. Et puis je ne voulais pas que tu te fasses des idées à mon sujet.
- Des idées ? Quelle sorte d'idées ?
- Eh bien… que je couchais avec n'importe qui.
- Toi ? Ah non, c'est pas ton genre, c'est sûr. Mais c'est bizarre quand même, a-t-il repris d'un ton soupçonneux. Pourquoi tu as attendu tout ce temps pour me le dire ?
J'ai appliqué une stratégie vieille comme le monde, en espérant qu'elle fonctionne :
- Parce que tu n'as pas voulu me parler de ton passé non plus, rappelle-toi. Je ne sais toujours pas pourquoi tu n'allais pas bien, à cette époque, juste avant ton agression. T'as jamais voulu me le dire…
- T'as raison, je ne peux pas dire le contraire. OK, n'en parlons plus. Tu veux faire quoi ce week-end ?
« L'amour » ai-je pensé, mais j'ai répondu :
- Me distraire. Je connais un peu Londres, mais on peut visiter si tu veux. À moins que tu aies prévu autre chose, ai-je ajouté, trop heureux de changer de sujet.
- Oui, j'avais prévu de faire les boutiques, pour voir quelles sont les dernières tendances, a-t-il lancé négligemment.
- Quoi ? Mais… C'est une blague, hein ?
- Oui, mais je vois que tu ne t'intéresses pas beaucoup à ma future carrière, ça me peine un peu, tu sais, a-t-il ajouté d'un ton faussement contrit.
- Est-ce que je te force à aller dans les tribunaux, moi ? ai-je répliqué en sautant de mon tabouret à mon tour.
- Non, t'as raison. Oui, on va aller se balader, il faut beau, ça nous fera du bien.
- Diego n'est pas là ?
- Non, il est à Barcelone pour la semaine, il revient demain soir.
Mon cœur a tressailli de joie mais je n'en ai rien montré, et nous sommes sortis dans les rues de Londres, apaisés. Nous nous sommes baladés de parc en parc, le nez en l'air, recherchant les oiseaux et les écureuils. Ca m'a rappelé les longues promenades que nous faisions à Paris ou dans les environs, aux jours heureux.
Draco était intarissable sur sa nouvelle passion pour la mode, ses créations, son stage, je l'écoutais un peu ému, ravi de son dynamisme, troublé par sa beauté. Parfois je me demandais si j'étais bien normal d'être autant attiré par son corps, si je n'étais pas un grand malade alors qu'il paraissait calme, juste amical, pendant nos promenades.
Pourtant le soir quand nous sommes rentrés il m'a coincé contre la porte de l'entrée et embrassé longuement, passant ses mains partout sur mon corps pour trouver un peu de peau nue :
- J'ai tant envie de toi, si tu savais, a-t-il murmuré en me léchant l'oreille, geste qui m'a rendu fou.
- Ah oui ?
- Oui, viens par ici, a-t-il feulé en me tirant vers les escaliers, les joues rouges et le regard fiévreux.
- Mais…euh… Je suis un garçon honnête, moi ! J'espère que tes intentions le sont aussi.
- T'inquiète, elles le sont parfaitement. Elles sont purement sexuelles, et c'est très bien ainsi...
Avant que j'aie le temps de penser que moi j'en voulais un peu plus, il m'a fait basculer sur le lit pour m'embrasser et me caresser avec fougue, tout en enlevant rapidement mes vêtements. Sa détermination était d'autant plus surprenante que d'ordinaire je menais souvent les opérations, mais j'ai été encore plus troublé et excité par son assaut soudain et quand sa langue a touché mon intimité je crois que j'ai gémi sans retenue.
Ses mouvements délicats et précis m'ont vite amené au bord de la jouissance, et c'est avec un cri de bonheur et de soulagement que je l'ai senti en moi, enfin. C'était bon de se laisser faire, de perdre la tête entre ses bras, et malgré mes efforts j'ai joui longuement dès que sa main m'a saisi fermement. C'était d'autant meilleur que je n'avais plus fait l'amour depuis longtemps, et que je l'aimais à en crever.
- Oh non… je suis désolé, c'était trop rapide, ai-je murmuré.
- Attends, ce n'est que le début de la soirée, a-t-il répondu avec une drôle de lueur dans les yeux, et je me suis laissé à tous ses désirs, jusqu'à la pleine lune.
A suivre…
Merci à tous pour vos reviews ! Comme vous le savez, « Mon ciel dans ton enfer » va sortir en édition collector illustrée (magnifiques illustrations de Clock-D), vous pouvez découvrir les premiers chapitres gratuitement sur le site FB de YBY, pour vous faire une idée. Je suis vraiment ravie et flattée que YBY ait choisi mon histoire pour l'illustrer, c'est magique de découvrir les persos croqués par Clock-D.
