Récit Quinzième

Draco n'avait jamais aimé les fraises mais, en cet instant, il aurait tout donné pour en devenir une.

Ron et lui était assis à l'extérieur, sur les marches du perron. Il faisait un soleil radieux, et ce depuis trois jours. Un vrai soleil d'été, pour une fois, et pas une de ces pluies diluviennes automnales qu'ils avaient eut à subir trois jours auparavant. Pour une fois, le temps et les désirs et moraux des garçons s'accordaient.

Ron, au bout d'une heure à contempler le ciel bleu sur les marches de pierres, s'était levé et était revenu avec un des grands bol bleu qu'ils utilisaient généralement pour le petit déjeuner, à la différence qu'il était cette fois remplis à ras-bord d'énormes fraises rouges, et un autre récipient, plus petit, contenant ce qui semblait être de la crème fraiche sucrée.

A ce point, ce point précis, la tranquillité et l'équilibre du jour avaient été rompus.

Draco n'avait jamais aimé les fraises. Parfois, il en mangeait avec de la chantilly, lorsqu'il y était obligé, par politesse ou parce qu'il n'y avait rien d'autre. Mais les petites boules rouges n'étaient en aucun cas ses fruits favoris.

Cependant, en cet instant précis, il rêvait de devenir une fraise.

Les fraises que Ron engloutissait une à une, plus rapide qu'un courant d'air, devenait... Belles. Elle semblaient s'embellir au contact du rouquin. En fait, depuis quelque temps, tout objet semblait devenir magnifique lorsque Ron le touchait. Et la vision que Draco avait du jeune homme mangeant sans y penser les petits fruits sucrés, les trempant un peu dans la crème et maculant inconsciemment ses joues de blanc était d'une beauté incroyable. Sans rien faire, assit là, Ron était magnifique.

Draco secoua la tête. Il se trouvait un peu pathétique, ces derniers temps. Et puis il y avait également le fait que, malgré ce que les deux garçons s'étaient confié quelques jours avant dans la cuisine, il ne puisse toujours pas dire ce qui lui tenait tant à cœur. Arriver le matin, s'assoir en face de Ron et parler lui était désormais possible, mais il ne parvenait pas à lui dire, comme ça, spontanément et pour rien, qui était amoureux de lui. Cela semblait juste trop irréaliste, niai et compliqué.

Pourtant, le simple fait que l'autre passe ses bras autours de lui, parfois, dans la journée, sans lui donner d'explications, sans même ouvrir la bouche le plongeait dans le plus profond et le plus merveilleux des ravissements.

« -Malefoy? »

Draco tourna la tête, un peu rouge d'avoir été prit en train de le fixer aussi intensément. Ron sourit. Il était dos à dos avec les petites marches qui menaient à la porte d'entrée, un peu en dessous du jeune homme, assit dessus. Ils ne faisaient rien, comme la plupart du temps.

« -Malefoy, tu n'aimes pas les fraises?

-Bof, répondit Draco en fixant obstinément le ciel. Ce ne sont pas mes fruits favoris.

-Tu devrais en manger une.

-Pourquoi?

-Ça me ferait plaisir.

-Je préfère l'autre truc, là... La chantilly. D'ailleurs, en parlant de ça, tu en as plein la joue, juste là, dit-il en désignant l'endroit de son doigt. »

Ron porta sa main à sa joue, passa son pouce sur la trace blanche et le lécha distraitement. Un instant il laissa ce dernier sur ces lèvres, le mordillant légèrement, complètement perdu dans ses pensées.

« -Il en reste, prononça Draco d'une voix un peu étouffée.

-Lèche-la, répondit Ron, toujours ailleurs. »

Hésitant, Draco se pencha et sa langue vint tracer une ligne presque droite sur sa joue, terminant d'ôter les restes de chantilly qui s'attardaient encore sur la joue du rouquin. Ce dernier ferma doucement les yeux et inclina légèrement la tête sur le coté, invitant l'autre à nicher au creux de son cou sa caboche blonde.

Pendant un instant, rien ne bougea.

Ron, les yeux toujours fermé, reprit doucement la parole.

« -C'est la chantilly que tu aimes?

-Hum. »

Le rouquin se tourna versa Draco, les lèvres luisantes de sucre, la bouche emplie de crème, un minuscule trait blanc coulant à la commissure de sa bouche. Il le regarda pendant une demi-seconde, puis posa doucement ses lèvres sur celles du jeune homme.

Draco rougit. Le goût du liquide pâteux, sucrée et doux, un peu fade vers la fin, dansait encore sur sa langue alors que de nouveau, Ron avait tourné la tête et s'intéressait à ses fraises, comme s'il ne s'était rien passé.

« -Weasley? »

Ron se tourna, la cuillère dans la bouche comme un enfant surpris à manger de la confiture. Il posa un regard interrogatif sur Draco, ses yeux s'ouvrant grands et une mèche battant sur son front au rythme du vent léger qui soufflait. Le soleil des derniers jours avait fait ressortir ses tâches de rousseurs de telle sorte qu'un tapis partait de l'extrémité de ses oreilles pour se joindre sur son nez, se mêlant de chaque coté, petites gouttes de lumière qui naissaient en même temps qu'arrivait la chaleur de l'été.

« -Weasley, je voudrais te demander quelque chose.

-Hum?

-Ça concerne, eh bien, euh... A propos de... En fait je voudrai te parler de Granger, dit Draco rapidement en baissant les yeux au sol. »

Ron se rembruni instantanément. Un minuscule brouillard naquit sur son visage tandis que sa bouche prenait un plis d'enfant boudeur et d'homme frustré. Sans être en contact avec lui, Draco put sentir que son corps se crispait à l'évocation du nom de sa petite-amie. Il n'avait visiblement pas envie d'en parler.

Et pourtant, Draco continua. Il voulait être fixé, enfin, et ne plus avoir à se poser la question lorsqu'il regardait Ron. Il voulait savoir.

« -Est-ce que tu... Enfin, tu, hésita-t-il un instant, bégayant. Est-ce que tu l'aimes? Encore? Ajouta-t-il précipitamment. Désolé... »

Désolé de poser la question, désolé qu'elle soit douloureuse, désolé d'être jaloux, un peu, de cette fille.

Un peu jaloux, un peu. Draco ne l'était qu'un peu. Ou beaucoup, il ne comprenait pas réellement ce que cela impliquait. Jaloux d'elle? Pourquoi? Elle n'était pas là. Juste jaloux que Ron puisse penser à quelqu'un d'autre que lui comme il pensait à lui? Mais elle était absente, Ron ne pouvait pas penser à elle. Ou alors si.

Draco savait parfait ce qu'il avait envie d'entendre. Une réponse niaise accompagnée d'un sourire assuré du rouquin, qui le fixerait dans les yeux. Une réponse de film et de roman, ou même une réponse mal formulée, mais une réponse négative. Non, je n'aime que toi, comment peux-tu en douter?

« -Je ne sais pas, ânonna Ron d'une voix pâteuse. »

Il y était. Face à la porte, désormais, ou dos au mur. Obligé de répondre, sans mentir, sans se mentir. Il devait répondre. Quelques semaine auparavant, il avait remit la question de coté, à nouveau, pour ne pas la voir. Mais il se devait d'y apporter une réponse, maintenant. Il était obligé, quelqu'un le poussait.

Mais comment savoir lorsqu'on aime, de façon certaine? Comment apporter un réponse aussi importante comme cela, en quelques mots, sans faire d'erreur? Et si l'on se trompe? Ron se l'était toujours dit, l'amour était bien trop complexe pour qu'on ne puisse lui donner qu'une solution, qu'un choix, surtout s'il était aussi conséquent que celui-ci.

Il avait demandé à sa mère, étant petit, comment on savait exactement lorsqu'on était amoureux. Son nounours en peluche trainait derrière lui, amassant la poussière du sol sale et sableux du poulailler. Molly, un air attendrit sur le visage, avait déclaré : « Quand tu aimeras quelqu'un, Ron, tellement fort que le monde pourrait voler en éclats pour lui, alors tu sauras. Tu n'auras même pas à te demander, tu sauras. »

Il ne savais pas. Il se posait toujours la question de savoir s'il aimait Hermione ou non, s'il l'aimait comme elle attendait qu'il l'aime. Il n'en savait rien. Le monde pourrait-il voler en éclat pour elle? Ils étaient tellement proches que oui, certainement. Mais le monde pourrait disparaître pour bien d'autres personnes encore. En fait, il aurait été prêt à se battre pour n'importe qui du moment qu'il était sûr que cela serait bénéfique.

Sauf pour. Que le monde vole en éclat sans but, juste pour imploser, n'avait aucune importance. Un univers contre un caprice. Un univers comme un caprice, pour un baiser ou un regard et la satisfaction de tenir un corps dans ses bras.

« -Je ne sais pas, reprit Ron. Hermione, je ne sais pas. Je ne peux pas dire que je ne l'aime pas, c'est ma plus vieille amie, je n'en sais rien. Et c'est trop compliquée pour répondre ainsi. Mais tu sais, continua-t-il en levant les yeux, moi, je suis certain d'une chose, c'est que je t'aime toi. C'est tout. »

Il se tut.

Un silence tomba comme une plume, un silence attendu. Un des silences du début des vacances, au moment des non-dits et des dissimulés, un des silence du commencement. Un silence un peu complice, compliqué et apaisant. Ron ferma les yeux, comme avant, parce que ne plus parler lui faisait du bien, le détendait et lui permettait de penser plus fort.

« -Te rends-tu compte de ce que tu dis? »

Le rouquin, surpris du ton irrité, presque rageur de Draco, se retourna. Draco s'était levé et le toisait, planté sur la marche de pierre, les deux pieds bien ancré dans le sol, les cheveux volant au vent, caressant doucement le soleil. Le contre-jour renforçait l'air énervé de son visage.

« -Je n'ai pas le droit de le dire? Demanda Ron, sonné.

-C'est juste... Est-ce que tu imagine juste tout ce que cela implique? Si je réponds, si j'affirme moi aussi cela, est-ce que tu te projettes plus loin? Je ne partirai plus, je ne me marierai pas, toi non-plus d'ailleurs, c'est impossible, interdit. Nous n'aurons pas d'enfants non-plus. Ma famille me laissera tomber, j'en suis certain. La tienne... Mais sera-ce mieux, hein? Que dira ton père, ta sœur, les autres? Potter et Granger? Elle t'en voudra tellement... Quand elle te regarde, parfois, on voit juste tant de choses dans ses yeux. Elle ne te pardonnera jamais. Et moi, je ferai quoi, si jamais lorsque tu la verra, tu devais décider que finalement, c'est mieux ainsi? Si tu voulais vraiment des enfants et ne pas faire une croix sur tout ça? Je prendrai ma valise et adieux Malefoy, bon vent! Alors ne dis pas « Je t'aime » comme ça, sans y réfléchir, sans prendre en compte les conséquences. Moi, je ne te le dis pas. »

Draco souffla. Il croisa les bras, cacha une partie de son visage derrière ses mèches blondes et riva ses yeux sur les marches sales. Un grain de poussière balayé par le vent jouait doucement, poussé contre la dalle froide.

« -Mais quand allez-vous enfin tous cesser de penser que je ne réfléchis jamais! S'écria Ron, énervé, en se levant brusquement. »

Ainsi, le rouquin était presque aussi grand que Draco, juché sur sa marche de pierre. Les deux garçons se toisaient, face à face, un regard mauvais brillant dans leurs yeux. Un air farouche sur le visage, une lèvre d'enfant rageur mordillée, une mèche qui vole dans la brise se levant, doucement.

« -Ça suffit! J'en ai assez, ajouta Ron. Toi, Harry, Hermione, Charlie, Percy, Maman et tous les autres, toujours convaincus que je ne pense pas, que je ne réfléchis jamais à ce que je fais, à ce que je dis. Je les connais les conséquences, tu crois que je n'y ai jamais songé? Tu crois qu'aucun de mes pas n'a été mesuré, que je n'ai pas déjà fait une croix sur ce que je devais barrer, que je n'ai pas déjà oublié ce que je devais laisser derrière, que je n'ai pas déjà pris les décisions qui importaient? Crois-tu sérieusement que je te donnerai du « Je t'aime » comme une confession d'adolescent et non comme une confidence bien réelle? Mais non, je le pense et j'y ai pensé, tu vois. Alors arrête de me prendre pour un enfant. »

Il fixa Draco un instant, puis détourna le regard et soupira.

Les nuages paresseux qui passaient au dessus du Terrier se trainaient, curieux de savoir la suite de la scène qui se déroulait à leurs pieds. Les nuages ont des pieds, parfois, c'est vrai, surtout lorsqu'ils s'intéressent aux histoires des humains, histoires désuettes et niaiseuses mais histoires cent fois différentes des problèmes de nuages.

« -Je n'ai aucune envie qu'on se déchire aujourd'hui, reprit Ron après un bon moment, les yeux perdus dans le ciel bleu. Mon frère Percy rentre demain. Je ne sais pas encore ce qui va se passer après, mais je ne te laisserai pas partir comme un voleur, c'est tout. Tu ne fileras pas à l'anglaise, Malefoy, et tes valises resteront dans ma chambre, sois-en certain. On va nous crier dessus, nous insulter, toi comme moi, ma mère va beaucoup pleurer et mes amis me tourner le dos. Puis il faudra aller chez toi, trouver une solution, partir habiter Londres, peut-être. Je ne veux pas retourner à Poudlard, ce serait trop dur. On va ramer, pendant des mois, couler même. Mais pas aujourd'hui, je t'en pris. Aujourd'hui c'est la dernière, la der des der, dit-il en souriant. Alors... Tu es sûr que tu ne veux pas une fraise? »

Ron s'approcha, le joli petit fruit rond au bout des doigts, un nouveau sourire naissant déjà sur son visage qui perdait les marques de toute dispute.

Draco admirait cette capacité à s'absoudre, pendant quelques heures, de toutes questions et à s'absorber dans le moment. Lui, il ne pouvait pas se détacher de ce qu'il vivait et tout ce qui le tourmentait, il lui fallait continuer à s'interroger, à chercher des solutions et à s'inquiéter. Il était quelqu'un d'anxieux.

« -D'accord, dit-il enfin, retrouvant un semblant de sourire, se composant une mimique rieuse. »

Il tendit la main mais Ron, vif comme l'éclair, leva le bras et tint la jolie fraise hors de portée de Draco, qui même toujours perché sur sa marche ne pouvait l'attraper.

« -Allez, demanda Ron d'un ton taquin, allez, dit-le.

-Quoi? »

Un feuille bruissa doucement derrière et un brin d'herbe frémit bien qu'il fasse encore chaud.

Draco soupira. Il ancra son regard dans les yeux de Ron, en quête d'une injection, d'un démentit mais le rouquin se contentait de sourire doucement, comme une luciole.

« -Je t'aime, prononça le jeune homme agacé.

-Oui, répondit l'autre. »

La fraise fit un tout petit bruit, un bruit sourd et pas très important, un bruit aussi long que sa chute lorsqu'elle toucha terre, se salissant au passage dans le sol poussiéreux. On ne pourrait pas la manger.

Mais il en restait encore plein d'autres, quelle importance?