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Sorrow :

Tous les matins, Riff voyait la hideuse cicatrice qui barrait l'intérieur de son poignet. Ce n'était plus qu'un trait fin, blanc sur la chair déjà pâle, qui attestait de son acte. Il savait la profondeur de la blessure, et que la cicatrice ne partirait jamais. Pas besoin d'être médecin pour savoir ça. Pour le restant de sa vie, il porterait la trace de son désespoir. Riff haïssait cette cicatrice il s'empressait toujours de cacher ce poignet en fermant cette manche en premier, avant même de relever le col empesé de sa chemise.

La matinée de Riff était très ordonnée. Il se levait, se lavait à la serviette, s'habillait soigneusement car le majordome du Comte Hargreaves se devait d'être impeccable, encore plus lorsque le Comte se nommait Cain. Ce dernier se montrait exigeant, et Riff avait depuis longtemps compris que ça n'avait rien à voir avec son âge d'enfant, même alors.

Riff savourait rigoureusement tout le temps que durait ce rituel bien ordonné, car ces instants étaient empreints d'un silence qu'il ne retrouvait jamais durant la journée. Il fallait toujours marcher, vérifier, gérer, parler, ordonner, penser, et il ne retrouvait jamais cette douce quiétude silencieuse du matin. Il vérifiait soigneusement sa tenue dans les moindres détails, de ses cheveux aux plis du pantalon en passant par la cravate, puis il commençait son service.

Cela commençait par s'en aller acheter des fruits frais. Présent à l'ouverture du marché, il choisissait avec soin les meilleurs fruits, aidé par les maraîchers qui réservaient une partie de leur meilleure marchandise pour le fameux Comte des Poisons. Puis il revenait aux cuisines pour préparer le petit déjeuner du Comte, tâche qui n'incombait qu'à lui. N'aurait-il pas été majordome qu'elle aurait tout de même été son privilège. Il s'activait donc, pressant les oranges et citrons, grillant le pain, cuisant le porridge qui se gonflait de lait. Les bruits de la cuisine, le frottement du tissu de ses vêtements, le son du lait épais qui frémissait, du pain croustillant en durcissant, du jus exsudant des agrumes écrasés l'odeur du lait sucré de roux, du pain grillé, des agrumes acidulés, des marmelades ouvertes : tout ceci éveillait ses sens avec lenteur et douceur, afin d'affronter une énième journée éprouvante.

Puis il disposait sur le plateau les toasts tièdes et rôties et leurs marmelades, le jus de fruits frais, l'assiette de porridge chaud, les couverts utiles. Plateau en main, il remontait jusqu'à sa chambre, par laquelle il passait pour arriver dans celle du Comte.

C'était la dernière partie du rituel. Celle qu'il préférait. La plus belle à ses yeux. La plus douce. Riff déposait le plateau sur un des petits meubles qui portaient des lampes de chevet, ouvrait les rideaux et finalement réveillait son maître. Celui-ci reposait souvent sur le flanc, les bras enlacés autour de son oreiller, une jambe remontée ou pendant hors du lit. Ça manquait horriblement de classe pour un noble de son rang, et Riff le trouvait toujours adorable lorsqu'il dormait. De même qu'au petit déjeuner, lors de ces instants où ils n'étaient pas encore totalement investis de leurs rôles, le comte Cain faisait vraiment ses quatorze ans.

Penché par-dessus lui, le majordome secouait et touchait doucement le jeune homme pour le tirer de ses profonds sommeils. Puis il l'appelait gentiment, lui laissant le temps d'émerger. Il aimait tout particulièrement le voir s'éveiller, détailler ses premiers gestes, observer son visage endormi et chiffonné de repos. Il le regardait ouvrir ses beaux yeux de péché, faire une moue en réalisant qu'il était déjà l'heure de se lever, refermer les yeux avec un grognement et s'étirer comme un petit chat.

Malgré la fraîcheur des nuits londoniennes, les pommettes du jeune Comte était souvent colorées d'un joli rose qui lui donnait un air enfantin auquel Riff ne résistait que difficilement. L'adulte ressentait une faiblesse toute particulière pour cette pose qu'affectait presque toujours son maître, lorsque la chemise de nuit couvrant ses cuisses dénudait ses jambes emmêlées et que le jeune homme s'appuyait sur un bras pour se frotter le visage de sa seconde main. C'était une attitude qui reflétait toute sa fragilité, habituellement si bien cachée.

De manière générale, Riff devait avouer qu'il adorait son maître. Il ne comprenait pas qu'on pût dire tant de mauvaises choses sur l'adolescent dont la stature délicate s'allait si parfaitement à ces yeux émeraude pailletés d'or. Ces yeux là l'avaient séduit sans attendre, lui, même remplis de larmes. Il ne vivait désormais que pour servir leur propriétaire, et s'y employait de son mieux.

Lorsque le comte s'était confortablement calé contre ses coussins reformés, le majordome se saisissait de la serviette qu'il déposait sur les genoux croisés de l'adolescent, avant de prendre le plateau à l'envers pour l'y placer à son tour. Son Lord le remerciait d'un « Merci Riff » assorti à l'un de ces sourires doux qui n'étaient destinés qu'à lui et Miss Mary, et entamait le plateau avec bonne volonté, profitant des seules douceurs qui lui étaient permises dans la vie : son petit-déjeuner.

Respectueusement silencieux, Riff se tenait alors à côté du lit de l'adolescent, et l'observait manger avec appétit, espérant à chaque fois se voir retourner un plateau entièrement vide. Il trouvait son maître trop frêle par rapport à tout ce qui s'imposait à lui. Malheureusement, et malgré toute son application ( et les sérieux progrès qu'il avait dû faire en cuisine ) il ne parvenait pas à étoffer cette grande silhouette noueuse.

Ensuite, Lord Cain se douchait et Riff descendait rapidement pour déposer la vaisselle utilisée aux bons soins des domestiques occupant les cuisines avant de remonter préparer la tenue du jour de son Maître. Un peu déstabilisé par le vacarme dont il échappait, il regagnait la sérénité intime de la chambre du Comte avec soulagement. Il s'introduisait alors dans la salle de bains de l'adolescent et finissait de le laver, ou ce dernier se présentait alors à lui enroulé dans sa serviette, le corps trempé. Riff s'employant alors à le sécher entièrement et délicatement, n'oubliant aucun centimètre de peau. Le jeune homme se laissait manipuler sans broncher, ses yeux mi-clos suivant vaguement les déplacements de son homme de main.

Les cicatrices balafrant le dos pâle de l'adolescent étaient l'objet d'un soin tout particulier. Il était le seul autorisé à y toucher. Il savait à quel point son maître haïssait son dos, notamment à cause de la laideur de ses cicatrices. Lui ne les trouvait pourtant pas laides l'entière personne de son maître n'aurait su être repoussante. Ces cicatrices, Riff connaissait leur nombre et leur emplacement par cœur. Droites, courtes ou longues, obliques ou parallèles. Les marques du supplice de l'enfant du péché gravées dans sa chair. Si différentes de la sienne, elles trahissaient pourtant le même désespoir, la même souffrance, le même mal-être. Ils avaient tous deux souffert, physiquement, mentalement, au point d'avoir été aux portes de la mort.

Lorsque Riff avait fini de lacer ses chaussures et qu'il se redressait, le Comte levait les yeux vers lui et lui souriait avec douceur. « Merci Riff.

- My Lord, répondait-il en inclinant respectueusement la tête.

Un bref éclat de rire lui répondait parfois, et il relevait la tête pour voir son maître lui lancer une dernière œillade malicieuse avant de disparaître derrière un des battants de la grande porte de bois sculpté. Et Riff souriait, irrémédiablement conquis par cet adolescent si ostensiblement tentateur et provocant.

La cicatrice sur le poignet de Riff poignet ne ressemblait jamais plus à un vague souvenir que lorsqu'il se tenait près de l'enfant qui était devenu son maître.


J'aime énormément ce 'couple', dont on ne sait si c'est du yaoi ou autre chose de plus fort... C'est un superbe manga, avec plein de matériel pour des réflexions^^

Reviews ?^^

Lyly[u]

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