"Tout ce que je sais, c'est que quand Jack était là, les démons faisaient moins les malins."

Sylvia Penn, Yorktown, Ohio

...

Chez Bobby Singer, Dakota du Sud

...

"C'était parfaitement inutile," remarqua Jack. Et ce n'était pas exactement le mot que Sam Winchester aurait employé. Lui aurait plutôt dit 'C'était parfaitement criminel' ou 'c'était parfaitement horrible'.

Oh mon dieu !

OH MON DIEU !

Ça lui prit du temps, mais il se précipita sur Bobby sitôt que l'information arriva à son cerveau. Il y avait une bonne quantité de sang qui maculait une chemise à carreaux. Bien que Sam ait tenté de les repousser gentiment, il y avait aussi une dizaine de doigts qui obstruaient la plaie.

"Laisse moi voir, Bobby !"

Derrière lui Dean criait quelque chose comme "Comment il va ? Comment il va ?" et comment est-ce que Sam pouvait le savoir si Bobby n'enlevait pas ses doigts du milieu ?

Dehors la pluie empirait, c'était une sorte de mousson exilée sur le Dakota. Des milliers de verticales faites d'eau de pluie reliaient la terre au ciel, si bien qu'on ne savait même plus si la pluie tombait ou montait. Le ciel n'était plus qu'une grosse masse noire clignotante. Mais rien n'était comparable à la tempête qui se jouait derrière les quatre murs du Salvage Yard.

Quelqu'un s'était approché de Sam et Bobby. C'était l'un des hommes de Gauger. Ses cheveux étaient peignés comme ceux d'Elvis alors que son regard bleu nuit était enfermé derrière des lunettes rectangulaires. Si Sam avait prêté attention aux cris des autres, il les aurait entendu l'appeler Doc. En fait il les aurait entendu dire, "Laisse faire, Doc!", "C'est pas notre problème, Doc!".

L'homme avait rangé son arme à sa ceinture et continué d'avancer en dépit de ses camarades et en dépit de Tiberius lui-même, qui, toujours sur le sol, lui hurlait de "ramener son cul à sa place."

"Personne ne va mourir ce soir," avait répondu l'homme en s'agenouillant auprès du blessé.

Il s'avéra que le surnom de Doc n'était pas usurpé. Une poignée de secondes a peine lui fut nécessaire pour évaluer la situation et il commença donner des ordres à Sam. Aussi suspect que cela ait pu lui sembler, le jeune Winchester - bientôt rejoint par Jefferson - se mis à courir à droite à gauche pour récupérer du matériel médical sans poser la moindre question.

Doc s'appelait Ricky Vinton et, ce soir là, il sauva la vie de Bobby Singer.

...

Les autres chasseurs semblaient statufiés tant que leur leader était renversé sur le sol et que William le chevauchait en brandissant son couteau et son flingue. La commotion que le coup de feu avait provoquée s'était estompée rapidement, noyée dans les hurlements de Fiona. Sam, Bobby et Doc ne furent bientôt que des figurines d'arrière plan alors que tous recentraient leurs attentions sur William.

L'adolescent appuyait si bien la lame contre le cou de Gauger qu'une larme de sang avait commencé à descendre vers le parquet. Pourtant les yeux de William restaient sur la forme ensanglantée de Bobby Singer.

"Laissez le. Laissez le mourir," disait il, mais jamais il n'éleva la voix - ni même son arme - pour donner de la conviction à ses paroles.

"Je sais ce que tu essayes de faire," dit Jack.

William était pâle comme la mort. Tout son corps tremblait alors que ses yeux gris restaient plantés sur Bobby dans une expression d'horreur. Il essuya les larmes sur son visage dans sa manche et, tout à coup, tourna toute son attention - et le canon de son arme - sur Dean Winchester.

Par automatisme le chasseur leva les mains en l'air. C'était à peu près tout ce dont il se sentait capable. Sam avait les deux mains dans la cage thoracique de Bobby Singer et du sang jusqu'aux coudes, tout ce qu'il pouvait faire, c'était envoyer un regard paniqué à son grand frère.

"William, ça ne marchera pas," dit Jack de sa voix terne.

"Tais toi !" Cria William, "Je peux le faire !"

Dean s'était déjà retrouvé plusieurs fois face au canon d'un flingue, il connaissait bien ce sentiment d'être au pied du mur, de ne plus avoir d'option. C'était généralement le moment où son cerveau lui envoyait une bonne dose d'adrénaline qui rechargeait ses batteries et mettait son corps en mouvement pour le chant du cygne. Jusqu'à présent, ça avait toujours fonctionné ; il avait toujours trouvé les ressources nécessaires pour que son instinct passe en autopilote et le sauve in-extremis. Ce soir là pourtant, tout ce que son cerveau envoya à ses muscles fut le flot habituel de globules rouges. Dans sa tête, il n'y avait rien d'autre qu'un arrière plan statique.

Cette fois William visait la tête. Si il appuyait sur la détente, ni Sam, ni aucun Doc surgit de nulle part ne pourrait changer quoi que ce soit. Il semblait que Fiona avait relocalisé sa tempête dans les yeux de l'adolescent. Il pleurait maintenant et ne prenait même plus la peine d'essayer de le cacher.

"Je peux le faire," dit il en armant le chien de l'arme.

"Tu fais ça pour les mauvaises raisons, William, ça ne marchera pas," dit Jack.

"De… de quoi tu parles ?"

"Tu fais ça par amour. L'amour n'entre pas en Enfer."

"Non ! Non, je suis mauvais ! Je suis le mal!" cria William.

L'arme s'agitait dangereusement au bout de son bras frénétique. Un peu plus loin, Doc dû hurler pour que Sam l'écoute et fasse ce qu'on attendait de lui, à savoir faire bouillir de l'eau. Comment était il sensé faire ça alors qu'un gamin hystérique braquait son frère ainé avec un Magnum qu'il venait d'utiliser pour descendre Bobby Singer ? Mais Jefferson était occupé à maintenir une hémorragie sous contrôle, seul Sam pouvait bouger. Alors Sam bougea, même si toutes les cellules de son corps lui hurlait de ne pas le faire. Il quitta le salon, entra dans la cuisine et pilla les placards à la recherche de cette putain de bouilloire.

"Tu n'es pas mauvais, William."

"Je suis un monstre…"

"Tu n'es pas un monstre."

"Je suis un monstre… Je ne mérite pas de vivre…" murmurait l'adolescent.

Jack ne fit pas le moindre mouvement qui aurait pu laisser penser qu'il allait utiliser la force pour désarmer l'adolescent. Du point de vue de Dean, c'était pourtant sa meilleure chance. William lui tournait le dos et si Jack était suffisamment rapide, il pourrait le désarçonner et dévier la trajectoire de la balle. Mais de toute évidence, ce n'était pas dans les plans de l'immortel. Au contraire, la façon dont il soupira calmement et déposa ses coudes sur ses genoux indiquait plutôt qu'il s'installait pour une conversation.

"Laisse moi te raconter une histoire, William," commença-t-il. "C'est l'histoire d'un jeune garçon à peine plus vieux que toi qui s'appelait Charlie. Il aimait beaucoup sa maman. Il l'aimait tellement, que quand elle tomba malade, il fit quelque chose de très dangereux pour la sauver ; il vendit son âme aux Enfers.

"Sa maman fut guérie, mais Charlie n'avait plus que dix années à vivre avant que son âme ne soit trainée de force dans l'autre monde. Peux tu imaginer ça, William ? Il avait le même âge que toi. Il était innocent, comme toi, et il était condamné à la damnation."

"Je ne suis pas innocent," coupa William. "Plus maintenant."

Les traits secs de Jack semblèrent s'éroder comme de l'argile quand un sourire triste glissa sur ses lèvres fines. "Tu es innocent," dit il. "Je vois la lumière en toi comme je la voyais en Charlie."

L'adolescent hésita avant de demander, d'une petite voix, "Qu'est-ce qui lui est arrivé ? A Charlie ?"

Les chasseurs qui les entouraient prêtèrent l'oreille. Un type immense qui aurait pu jouer dans une publicité pour la race Aryenne, commença à baisser son arme et bientôt, comme une vague, tous les fusils et pistolets pointèrent vers le sol. La disparition de Charlie Hobbes était l'un de ces mystères qui agitaient la communauté, et pour certains, c'était même la seule raison de leur présence ici.

"Il est mort," dit Jack. "Bulle l'a emmené."

"En Enfer ?"

Jack secoua la tête avec un sourire malicieux, "Tu as déjà entendu parler de Saint Pierre ? »

Le garçon fronça les sourcils, et après quelques secondes répondit "pas vraiment", comme s'il avait peur d'échouer à une question piège.

« Il est la représentation catholique de celui qui garde les clefs du Paradis ; c'est lui qui décide de qui entre ou non. L'Enfer a un Saint-Pierre aussi, et c'est Belzebuth. C'est l'un des privilèges des Seigneurs Infernaux ; ils décident qui entre et qui reste dehors. Et Belzebuth a décidé que Charlie n'entrerait pas."

"Ça veut dire quoi ?" demanda un type avec un Mohawk.

"Ça veut dire que son âme étant rejetée par les Enfers, le deal est devenu caduque," dit Jack, "Charlie est monté tout droit au Paradis."

"Alors c'était ça !" s'écria Jefferson. Il avait les deux mains recouvertes du sang de Bobby Singer (dont il était d'ailleurs censé monitorer le rythme cardiaque, comme le lui rappela Doc). "Tu as délivré Charlie de son deal!"

"Pas moi," corrigea Jack, "Bulle. J'ai juste servit d'intermédiaire." Il tourna à nouveau la tête vers William, "Il ne te laissera pas entrer non plus. Tu peux tuer tous les chasseurs que tu voudras William ; tu es une victime. Ton âme ne sera jamais suffisamment noire."

Dans un dernier effort l'adolescent serra les dents, changeant sa respiration en un râle sauvage. Il planta ses yeux dans ceux de Dean, et ils s'y enfoncèrent comme dans du beurre. Dean sentit le regard rageur jusqu'à l'arrière de son crâne et tout ce qu'il parvint à faire, fut de se dire que la météo était adéquate pour une fin tragique. Et puis William baissa son bras. Il relâcha même la pression sur le couteau et Gauger en profita pour le renverser et se relever.

"Sale petite merde !" grogna-t-il en arrachant la lame des mains de l'adolescent.

"Tiberius," dit Jack, "on ne t'as jamais dit que la meilleure alternative aux bonnes manières, c'est d'avoir de bon reflexes ?" Avant que Gauger n'ait le temps de se retourner pour lui demander de répéter, Jack l'attrapa par les épaules et le balança contre le canapé où le chasseur s'affaissa dans un grand pfffuuuufff . "Reste assis et tais toi."

...

Si la soirée était déjà particulièrement étrange, elle prit encore une autre tournure quand William décida de se lever. Il semblait gouverné par une toute autre émotion que la rage désespérée qui l'avait conduit à tirer sur quelqu'un. Debout, les larmes oubliées, la mâchoire et les poings serrées ; il était déterminé. A quoi, ni Sam, ni son frère n'aurait pu le prédire à cet instant, mais l'adolescent avança droit sur Bobby. Même si tous ses instincts crièrent à Sam d'agir pour protéger son vieil ami, quelque chose en lui évalua pourtant que William n'était plus une menace. L'adolescent s'adressa à Doc qui s'affairait avec le matériel médical.

"Il va s'en tirer ?"

"Si on le sort d'ici rapidement et qu'on l'amène à l'hosto, peut-être."

"Je suis désolé," dit William, "Je n'ai jamais voulu que ça se passe comme ça. Ce sera bientôt fini."

Le garçon se dirigea vers la fenêtre béante. Les chasseurs s'écartèrent pour le laisser passer. Dehors, ni le vent, ni la pluie, ni le froid, ne semblèrent l'incommoder et William descendit lentement les marches du porche vers le Salvage Yard. Il s'arrêta après quelques pas et resta juste planté là, immobile et silencieux.

Quelqu'un cria. C'était un cri de surprise et de peur. Sam avait déjà rencontré cette combinaison ce soir, il savait ce qu'elle annonçait. Il le savait avant même de voir le reflet rouge-orangé des flammes contre la fenêtre.

"Le Diable !" cria quelqu'un.

Et les cris furent remplacés par les voix cinglantes d'une vingtaine d'armes qui faisaient feu en même temps sur la même cible. La pluie de balles dura une vingtaine de secondes, le temps que les chasseurs réalisent que ça n'avait absolument aucun effet sur la créature qui venait de s'inviter dans le drame de ce soir.

La chose faisait face à William et le dominait largement en hauteur comme en largeur. C'était David contre Goliath, à cette différence près que ce soir, aucune des personnes présente n'auraient parié sur David.

La bête se contorsionna sur elle même pour paraitre plus petite et replia ses grandes ailes enflammées dans son dos. Le feu qui courait sur son corps s'apaisa, mais continuait de crépiter contre sa peau velue. Sa grosse tête inhumaine laissa échapper un nuage de fumée noire et dévoila des dents aiguisées quand il ouvrit sa gueule.

"William."

"Bulle."

L'adolescent face au monstre était une vision à la fois terrible et magnifique. Elle statufia tous les chasseurs qui posaient les yeux dessus, les laissant se perdre dans l'incompréhension la plus totale. Eux osaient à peine le regarder et William - un gosse - se tenait debout devant lui.

"Tu vas vraiment partir alors…" dit doucement l'adolescent.

"Je vais rentrer chez moi," répondit la voix caverneuse.

William hocha la tête mais détourna les yeux pour les poser sur rien, ailleurs. La pluie se mêlait à ses larmes et ses efforts pour essuyer son visage paraissaient bien ridicules.

"J'ai essayé de t'en empêcher," souffla-t-il, "j'ai essayé de détruire Jack, j'ai tout fait pour t'éloigner de lui… J'ai échoué."

"C'est dans l'ordre des choses. Je n'appartiens pas à cet univers et tu n'appartiens pas au mien. Tu es libre maintenant." La bête fit un pas en avant, écrasant l'un de ses gros sabots dans la boue du Salvage Yard. "Je ne vais pas t'emmener, petit homme."

"Je sais," répondit le garçon. Après un silence, il ajouta, "Tu vas me manquer."

La chose inclina sa grosse tête cornue sur un côté, et pendant une seconde, les âtres de feu qui brulaient à la place de ses yeux eurent un éclair indéniablement humain. "Tu vas me manquer aussi, petit homme."

Le garçon renifla, "Est-ce que tu sais seulement ce que ça veut dire ?"

La créature pointa l'un de ses doigts griffus vers l'adolescent et le toucha, du bout de son ongle noir, juste à l'emplacement du cœur, "Tu vas me manquer comme l'Enfer me manque ; dans ma chair et dans ma tête."

William sourit, "C'est un adieu, j'imagine."

"Bulle ?" Cria Jack depuis le perron, "Il est temps."

La chose acquiesça et ébroua son corps dans un nuage de cendre, "Adieu, William."

"Au revoir, Bulle," souffla l'adolescent. Et puis il se mit à marcher.

Il marcha, au travers de la pluie, de l'orage, des éclairs.

Il marcha et ne se retourna jamais.

...

Quelque chose à l'intérieur de Sam eu soudain un pic de conscience aigu, comme s'il nageait en eaux troubles et qu'il était soudainement remonté à la surface pour prendre une rasade d'air avant de replonger. Pendant ces quelques secondes suspendues dans l'espace, il eut une compréhension parfaitement limpide de ce qu'il venait de se passer. Son cœur se remplit comme un ballon au bord de l'explosion. Il ferma les yeux, essaya d'arrêter de s'accrocher ; parfois il fallait juste se laisser tomber pour pouvoir se relever.