Bien le bonjour et désolée pour le retard. Le mois d'été sont toujours un peu compliqués et la date de sortie du prochain chapitre est incertaine, même si je ferai mon possible pour assurer les meilleurs délais.

Merci beaucoup de me lire, comme d'habitude, et un merci tout grand et tout particulier à Lolilou, l'impératrice des licornes. Les reviews sont de petites perles le long du chemin d'une histoire et leur pouvoir est extraordinaire, merci beaucoup ! Je vais prendre quelques lignes pour te répondre parce que c'est quand même la moindre des choses : tes compliments me vont droit au coeur pour commencer, et je me sens un peu stupide parce que je vais te remercier à chaque phrase. Ca fait super plaisir de savoir que tu me lis depuis quelques temps, encore plus que tu aies pris de ton temps pour poster un commentaire. Je n'arrive pas à croire que tu ne trouves pas de point négatif, je vois personnellement beaucoup de défauts, surtout dans les premiers chapitres, alors tu me rassures x) j'ai passé beaucoup de temps sur mes personnages originaux, leurs histoires et caractères (il faut bien ça pour une fanfiction sur One Piece !) alors je suis super contente si ils plaisent ! :D Riley est aussi une de mes chouchoutes, chaque arc permet d'introduire ou d'approfondir un ou plusieurs alchimistes et une partie de la Grande Histoire (avec l'ordre d'Alice dont tu parles si bien, mais chuuuut pas de spoilers ;P) et Arcadia est son arc. J'espère que ça va te plaire ! :D Encore infiniment merci, tu m'as refilé une pêche d'enfer !

Disclaimer : One Piece est la propriété d'Eiichiro Oda depuis vingt ans cette année (joyeux anniversaire !) mais les personnages originaux ne sont pas libres de droit, tout comme les références qui sont créditées.


Chapitre 29

Le fantôme dans sa coquille

Les doigts pâles de Midnight oscillèrent entre les instruments de torture qui lui faisaient face, tapotant doucement l'air au-dessus d'eux. Elle finit par se saisir d'un simple scalpel qu'elle porta à ses lèvres.

- - J'trouve que les sourires sont jamais assez grands, lança-t-elle à Lyra, qui elle ne souriait pas du tout.

Bistouri à la commissure des lèvres, un coup sec et tranchant, la joue qui se déchire, la pommade cicatrisante de Leo, les plaies qui cessent de saigner et guérissent sans que les entailles ne se referment, les molaires apparentes quand elle riait. Le rire s'éteignit vite, trop vite à son goût. Lyra ne riait pas avec elle. Riley s'avança derrière elle et observa le reflet que le miroir lui renvoyait de Cheschire. Presque paradoxalement, elle haïssait le retour de Lyra. Ça ne servait à rien de l'avoir auprès d'elle si elle n'était pas heureuse. Et Lyra n'avait jamais été heureuse sur l'Arcadia. L'histoire, la Petite Souris la connaissait. Un conte jamais conté, la morale de l'histoire ou le début de la fin. Riley savait tout le mal que Cheschire s'était fait, et qu'elle pouvait basculer sur le côté face de sa pièce si d'aventure elle restait.

Et une fois dans son lit, elle se dit qu'elle avait eu raison de penser que le Grand Méchant Loup ne la trouverait pas. « Oh, mais tu vas devoir traverser ces bois encore et encore… » lui dit une ombre à sa fenêtre. « Et tu devras être assez chanceuse pour l'éviter à chaque fois… Mais le Loup… le Loup n'aura besoin que d'une chance de te trouver… une seule fois ! »

Riley allait agir pour protéger son amie, pour la protéger d'elle-même. Elle allait lui rendre la monnaie de sa pièce, pour toutes les « il était une fois » où Lyra l'avait tirée des griffes du Grand Méchant Loup. Elle la savait sur la tranche de la pièce, elle voyait le remords, elle voyait la peur. Elle la laisserait rester sur le côté pile. Le bonheur allait si bien à Lyra… Le Loup ne la croquerait pas. Son Chaperon Rouge resterait sur le sentier. Et si elle s'en égarait, Riley éventrerait le Loup pour la récupérer. Le Loup, ou même les fleurs qui l'avait abandonnée sur le sentier. Personne ne la lui enlèverait. Pas une seconde fois. Plus jamais.

Il fallait garder le Chaperon Rouge sur le sentier, hors de portée du Grand Méchant Loup.

Elle attrapa les coins du voile noir fixé aux ornements en onyx dans les cheveux de son amie et le fit basculer devant son visage.

- Comme ça, t'auras pas à les regarder en face.


- - Tu vas pas venir ?!

L'exclamation d'Ace résonna si fort sur le pont que même les mousses qui lessivaient le plancher de bois se retournèrent. Le second commandant en était estomaqué.

- - Arrête de gueuler, Ace, lui lança Haruta en passant.

Le Mobydick fourmillait d'activité alors que, dans la salle de navigation, l'aiguille de l'Eternal Pose s'était immobilisée des heures auparavant sous l'œil consciencieux de Marco. Le sablier de navigation ne les amènerait pas sur l'Arcadia puisque le bâtiment était en perpétuel déplacement, mais sur une bande de terre anonyme que le clan d'Heisenberg utilisait pour récupérer ses invités. Une idée qui hérissait profondément Ace, déjà hostile à l'idée que les négociations se déroulent sur leur territoire.

- - Ce sont eux qui ont ouvert l'alliance, c'est normal que ça se déroule chez eux, lui avait dit Bleinheim une fois qu'il en eût assez de le voir grincer des dents. C'est juste du protocole.

Protocole, étiquette, rite ou même sacrement, ça ne changeait rien aux yeux d'Ace qui abhorrait l'idée de plonger dans la gueule du loup. Et maintenant…

- - Comment ça tu ne vas pas venir ? s'entêta-t-il devant son père.

Newgate prit le temps de terminer sa coupe et de la reposer sur le guéridon magistral qui s'élevait à côté de lui avant de le regarder sous ses paupières lourdes avec un sourire qui mélangeait le cynisme à l'affection.

- - Si ce blanc-bec me veut, qu'il vienne me chercher ! Je ne lui ferai pas l'honneur de monter sur sa coquille d'œuf parce qu'il me le demande, fils.

- - Ils ne vont pas prendre ça comme une insulte ? s'inquiéta Kuriel.

- - Les seize commandants, réunis chez eux ?! J'espère bien qu'ils vont même se rendre compte qu'on fait pas ça souvent, contra Namur avec un signe de tête en direction du jeune matelot qui venait de remplir son verre.

- - Ce mec s'est donné suffisamment d'importance comme ça, avec sa ville et son culte et toutes ces conneries, approuva Kingdew. S'il veut s'allier à notre Empereur, il faudra qu'il joue dans nos règles.

Ace expira bruyamment en pinçant les lèvres. Ils avaient à peine commencé à tirer sur le fil qui dépassait de la trame de l'union et il lui semblait que l'écheveau l'enserrait déjà comme une corde de potence. Son instinct faisait des nœuds avec ses entrailles, son pressentiment effervescent sous sa peau. Il n'était pas absolument certain qu'il s'agisse d'un traquenard, et il n'était pas le seul qui avait l'impression de s'enfermer dans la situation comme dans une cage qu'il ne parvenait pas à totalement comprendre, et il comptait sur cette première entrevue pour dissiper toutes les zones d'ombres qui persistaient. Barbe-Blanche tenait à cette alliance, ou du moins il tenait à voir ce qu'elle avait à lui offrir, et il n'avait aucune intention de s'opposer à la volonté de son père. Il ne parvenait simplement pas à être confiant.

- - J'aime pas ça, lâcha-t-il à la cantonade en observant les mousses se remettre au travail.

Lors de leurs dernières escales, ils avaient été surpris du nombre de personnes qui souhaitaient rejoindre l'équipage. Ils n'en ramassaient habituellement qu'un ou deux de temps en temps, mais c'étaient cette fois-ci plusieurs dizaines qui étaient montés sur le navire pour la première fois afin de se faire pirates. Newgate avait renforcé la sécurité des îles qu'il défendait en envoyant ses divisions, amputées de leurs commandants, sur son domaine auprès de ses protégés comme précaution avant de rencontrer l'Arcadia. Fort peu s'en étaient plaint et beaucoup avaient voulu se joindre à l'équipage. Les plus tenaces avaient rejoint les rangs des mousses en attendant de se voir affecter à une division une fois que les commandants et le reste de l'équipage ne seraient plus obsédés par le nouveau Joker, les autres étaient restés sur leurs îles. Ce devait être une chose étrange que de rejoindre l'équipage en cette période, songea Ace alors qu'il grillait Blamenco en train de lever les yeux au ciel suite à l'obstination du jeune commandant. Le navire entier était en ébullition sous-jacente, loin des calmes journées qui peuplaient habituellement les couloirs et les salles du Mobydick, et les nouveaux semblaient avoir du mal à trouver leur place, délaissés par les hauts gradés hantés par la perspective de la rencontre au sommet, et ignorés des autres hommes d'équipage débordés.

La plupart des commandants étaient réunis auprès de leur capitaine pour discuter des points à aborder lors de la rencontre sur l'Arcadia, les autres géraient le navire comme à l'habitude : Marco traçait les itinéraires et veillait à garder le cap qu'indiquait l'Eternal Pose et Satch supervisait les cuisines. Il n'avait pas aperçu Joz et Izou de la journée mais supposait que le seizième commandant s'entraînait au tir quelque part et que le géant de diamant prenait les heures de repos qu'il n'avait pas eu cette nuit quand il avait remplacé un membre de sa division à la vigie. Il avait rigoureusement refusé de dire ce qu'il était advenu de son subalterne mais les mots « sauce piquante », « accident » et « pénis » circulaient parmi l'équipage. Il apercevait les nouvelles recrues jeter des regards envieux aux matelots rôdés qui s'interpellaient jovialement en sachant où aller et quoi faire. Ace s'adossa un peu plus au mur contre lequel il était appuyé et les passa en revue du regard, les bras toujours croisés devant lui même si son air boudeur l'avait quitté. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le groupe était hétéroclite. Des fluets, des balourds, une montagne de muscles qui regardait les mouettes d'un air attendri, … Ace joua un moment avec les coutures de ses mitaines en cuir avant de se décider, de se décoller du mur et de se camper devant eux.

- - Salut, je suis le commandant de la seconde division, Portgas D. Ace.

A l'évidence, ils ne s'étaient pas attendus à se faire accueillir d'un sourire amical par l'un des pirates les plus recherchés de la planète. La conversation s'engagea rapidement et Ace les découvrit très intéressés par ses aventures, que beaucoup avaient suivies dans les journaux avant de se joindre à l'équipage.

- - C'était comment Impel Down ?

- - Humide, répondit-il. Et détruit, mais ça c'était après notre passage, ajouta-t-il avec un sourire narquois avant de se faire littéralement interrompre par un coup de tonnerre.

Il sentait la brise marine agiter le tissu ample de son sweat plus fort qu'elle ne l'avait fait de la matinée et il leva le nez en l'air, imité par les nouveaux mousses, pour observer les nuages d'orage s'amasser au-dessus de leurs têtes en quelques secondes, menaçante tension dans l'air. La température baissa de plusieurs degrés et si le navire avait été moins grand, il aurait déjà commencé à tanguer. Les cumulonimbus s'étaient formés presque à la verticale du Mobydick, l'idée de leur échapper était risible. Raison pour laquelle personne ne se formalisa, exceptéela sentinelle postée dans le nid-de-pie qui se mit à scruter l'horizon avec plus d'avidité et peut-être aussi Marco en salle des cartes qui devait se demander si cela valait le coup de faire un détour. Il rabaissa les yeux sur les matelots en face de lui et fût satisfait de constater que la plus grande partie n'avait pas bronché. Les phénomènes météorologiques étaient inquiétants et fascinants sur Grand Line, et même les résidents des îles situées sur cet océan se sentaient démunis quand ils se retrouvaient face aux changements climatiques extrêmes. La logique même de Grand Line faisait que la météo se stabilisait aux alentours des îles, pour se déchaîner au large. Un résident, même du Nouveau Monde, qui se retrouvait sur l'océan pour la première fois, n'avait pas plus de chances de s'en sortir que n'importe quelle personne issue des quatre mers extérieures.

Les premières gouttes de pluie s'abattirent sur le pont avec force, immédiatement suivies par leurs petites sœurs qui n'en étaient pas moins agressives. D'un signe de tête, Ace indiqua à la trentaine d'hommes rassemblés devant lui de rejoindre la salle commune la plus proche, avant de leur emboîter le pas, captant au passage l'air appréciateur de Vista. Le cinquième commandant aimait à voir l'unité au sein de l'équipage, et Ace se doutait que son geste de s'intéresser aux petits nouveaux lui plaisait, en plus du fait que cela signifiait qu'il allait enfin arrêter de râler. Ace n'avait aucune intention d'arrêter de râler, mais il venait de se rendre compte qu'il n'allait pas tarder à s'ennuyer ferme et que les newbies allaient pouvoir lui offrir une distraction, sans compter qu'il allait – en bon et respectable commandant – les aider à s'intégrer au sein de leur nouveau foyer, non pas dans la joie et l'allégresse, mais dans la sueur et les courbatures. En arrivant à leur hauteur, il constata que le groupe s'était déjà séparé et que des membres de sa division, suivant l'exemple qu'il venait de donner, en avaient invité certains à les rejoindre dans leurs jeux, travaux ou conversations. Une douzaine avaient refusé et avaient préféré l'attendre, et il leur adressa un sourire sincère et appréciatif. Il les balaya du regard en repérant ceux qui se tenaient prêts, ceux qui ne savaient pas trop sur quel pied danser et ceux qui de toute évidence étaient de parfaits néophytes.

Bien, une démonstration pour commencer. Il leva son bras droit à la verticale et le recouvrit de fluide noir en concentrant son Haki de l'Armement sur son avant-bras comme une cuirasse impénétrable. Du coin de l'œil, il discerna certains membres de sa division qui s'étaient interrompus dans leurs tâches pour l'observer et un fin sourire creusa sa joue.

- - Ceci s'appelle le Haki de l'Armement. Il est ici sous sa forme visible mais ne vous y trompez pas, il ne sera pas toujours concentré à ce point. Dans le Nouveau Monde, la plupart des combattants que vous croiserez maîtriseront cette technique, et vous devez donc apprendre à la contrer et à vous en défendre.

Mouvements dans son public. Certains – rares – avaient fait un pas en arrière, gagnés par l'appréhension. D'autres au contraire avaient serré les poings et adopté une garde de combat, plus ou moins solide mais qui avait au moins le mérite de prouver leur détermination. Il les sentait tendus comme des arcs, connaissant sa réputation à défaut de connaître son caractère. Ils n'avaient aucune dynamique de groupe et ne s'étaient pas concertés avant de se préparer au combat, et Ace sentait venir qu'ils allaient tous lui sauter dessus en même temps, ç'allait être un bordel pas possible. A l'ouïe des encouragements adressés aux petits nouveaux, émanant de pirates plus expérimentés qui l'avaient déjà vu au combat et espéraient assister à un bizutage en bonne et due forme, son sourire creusa un peu plus sa joue. Il allait se marrer un peu.

Oubliant complètement le fluide combatif, il envoya une décharge de Haki des Rois, qu'il confina dans un rayon de quelques mètres pour ne pas ravager l'entièreté de la salle, un tir de précision et d'une puissance minime pour ne pas les briser. Visiblement, pas un parmi les nouveaux ne s'était attendu à ça et préparé en conséquence, puisqu'ils tombèrent comme des dominos les uns après les autres. Ace avait modulé la force de son tir pour qu'ils ne restent inconscients que quelques secondes avant de reprendre leurs esprits, et il se tourna à l'appel d'un ancien des pirates Spade sous les rires des autres matelots de la salle commune. Se prendre des raclées était monnaie courante dans les entraînements, mais la toute première avait, pour les spectateurs de la scène, une saveur particulière. Même sans Haki de la Perception, il aurait remarqué celui qui faisait seulement semblant d'être évanoui et qui se releva d'un bond pour se jeter sur lui, mais cela ne l'empêcha pas de hausser ses sourcils intérieurs. Il fallait en avoir et dans le futal et dans le crâne pour faire ça. Interrompant sa conversation avec Will, il saisit son agresseur par le poignet pour lui faire effectuer une pirouette aérienne dont l'élan le projeta dans ses camarades, qu'il réveilla par la même occasion. Le gosse avait l'air sonné, et surpris, ce qui le plaçait finalement au même niveau que les autres newbies. Le commandant s'accroupit devant lui en lui offrant sa main pour le relever.

- - Je suis impressionné, commenta-t-il avec un sourire amical. Feindre l'évanouissement pour ensuite m'attaquer une fois que je suis distrait, c'était une excellente stratégie. Tu avais déjà vu le Haki des Rois à l'œuvre, auparavant ?

- - Non m'sieur c'tait la première fois, lui répondit-il.

Il devait avoir dans les dix-sept ans, une silhouette plutôt fine mais robuste et des mèches blond cendré qui lui tombaient devant les yeux, qu'il n'osait pas vraiment lever vers lui. Timide mais téméraire. Pas mal.

- - Alors dans ce cas félicitations, tu as une volonté supérieure à celle des autres. Si tu veux progresser, viens aux entraînements de ma division, proposa-t-il.

Le gamin hocha la tête, visiblement à la fois ravi et gêné. Il avait attaqué le commandant de la seconde division de Barbe-Blanche et s'en était tiré avec des éloges de sa part. Il n'avait jamais été aussi heureux d'avoir essayé d'attenter à l'intégrité physique d'autrui.

- - C'est pas la peine de frimer, commandant, lança une voix gouailleuse vers sa droite. Vous faisiez moins le malin face au commandant Marco, l'autre jour.

Ace avait toujours laissé les moqueries se faire, tant qu'elles n'excédaient pas la limite du respect. En l'occurrence, il s'était effectivement pris une pile par Marco qui l'avait bloqué à grands coups de serres recouvertes de Haki, ce que son Logia n'avait apprécié que très moyennement. Haruta avait tracé un trait à côté du nom du Phénix dans le grand livre des scores entre commandants et Ace s'était ensuite vengé quatre jours plus tard lors d'un nouvel entraînement, en handicapant les ailes de la forme hybride de son frère d'équipage qui n'avait rien pu faire pour éviter la croix enflammée qui n'était pas loin de devenir sa nouvelle technique fétiche(1). Un nouveau trait avait germé sous le nom d'Ace pour équilibrer les points mais les subordonnés du pirate de feu s'en donnaient à cœur joie depuis plus d'une semaine, les occasions de chambrer leur commandant sur le sujet du combat se faisant rares. Malicieux, il enflamma son index et le pointa sur celui qui l'avait nargué.

- - Tu veux peut-être tenter ta chance, Kôjirô ?

- - J'ai rien dit, oubliez-moi ! se rattrapa-t-il précipitamment en faisant doubler les rires de l'équipage.

Ace s'étira et attrapa une tartelette dégoulinante de sucre dans une assiette, s'attirant les foudres de son légitime propriétaire. Avoir passé deux ans avec Luffy pour seule et unique – ou presque – compagnie avait donné des résultats catastrophiques en ce qui concernait leur savoir-vivre. Ils avaient chacun déteint sur l'autre et si Luffy avait hérité de la narcolepsie de son aîné quand il s'empiffrait, Ace avait quant à lui pris la détestable habitude de se servir dans le plat des autres. Il finissait sa dernière bouchée quand quelqu'un passa sa tête à travers la porte en gueulant que la bande de terre était en vue. En remontant le couloir pour aller jeter un œil, une idée qu'il avait manifestement partagée avec la moitié de l'équipage, il tomba sur Izou, éblouissant dans un kimono de soie immaculée parfaitement assorti au lourd manteau couleur lilas qui drapait ses épaules.

- - Ace ? Nom d'un chien mais qu'est-ce que tu fous ? Regarde-toi, t'es même pas encore sapé ! Et je t'en supplie, dis-moi que tu vas faire quelque chose à propos de tes cheveux… gémit-il en avisant le chaos de mèches sombres sur le crâne de son frère, la barrette métallique pendant pitoyablement de côté.

Ace avait à peine commencé à lever les yeux au ciel qu'Izou reprit.

- - Lyra me manque. Elle arrive toujours à transformer… ça… en quelque chose de présentable, soupira-t-il.

- - Va falloir t'y faire, la diva. Elle est partie avant-hier, répliqua Ace, et donc tu vas devoir vivre avec ça.

- - Mais c'est l'anarchie ! explosa le seizième commandant. Fais quelque chose, rattrape cette horreur ! Mes yeux fondent, Ace. ILS FONDENT !

- - Ace, par pitié, fous un sac sur ta tronche, tu sais très bien qu'il lâchera pas l'affaire, intervint Kuriel qui passait par là.

La motion du sac fût immédiatement approuvée par Namur et Haruta qui se chargea personnellement de l'enfiler sur le crâne de Ace, vigoureusement encouragé par Vista.

- - J'espère que vous êtes contents de vous, déclara le plus jeune des commandants en croisant les bras sur sa poitrine, aveuglé par le papier kraft. Très spirituel, très adulte. Non, vraiment, j'admire ça de la part de personnes qui m'ont engueulé pour ne pas vouloir manger de soupe aux légumes ALORS QUE C'EST DEGUEULASSE !

- - Ace ? surgit la voix de Marco. Pourquoi tu parles tout seul avec un sac en papier sur la tête ?

Il arracha ledit sac pour contempler la glorieuse absence des trois autres.

- - Oh les fils de…

Quelqu'un jugea utile de faire sonner une corne de brume à cet instant précis, couvrant la fin de l'insulte d'Ace. Le papier partit en flammes dans sa main quand il sortit du couloir à présent désert pour traverser le pont sous la pluie qui restait torrentielle. Il s'accouda au bastingage en plissant les yeux pour essayer d'apercevoir le ruban de sable, sans succès tant l'averse était forte. Les mèches qui dégoulinaient devant ses yeux n'aidaient pas, mais plutôt crever la gueule ouverte sur le trottoir que d'avouer, même en pensée, que Izou avait eu raison.

- - Va te préparer, conseilla Marco, qui avait ouvert un parapluie à ses côtés. On va débarquer dans l'heure, dès qu'on aura jeté l'ancre. On va rester dans le secteur avec une distance de sécurité, et oui les effectifs de vigie seront doublés, ajouta-t-il en prévention.

La remarque eût le mérite de faire sourire Ace qui réalisa peut-être pour la centième fois à quel point le phénix le connaissait bien. Il acquiesça d'un signe de tête et rejoignit sa cabine en enlevant son haut à manches longues, perdu dans ses pensées. Le malheureux vêtement termina sa course sur le lit, bientôt suivi par les autres. Il posa les yeux sur les fringues qui l'attendaient, sagement empilées sur son fauteuil.

- - Comment ça ce qu'on va mettre ? avait halluciné SpeedJiru quelques jours plus tôt. Bah on va mettre nos fringues, on va quand même pas y aller à poil…

- - Vous allez avoir l'air de gros débiles, avait-elle annoncé avec la délicatesse qui la caractérisait parfois. Vous êtes les pirates de Barbe-Blanche, merde, faites un effort pour avoir un tout petit peu de gueule, au moins…

- - Y'a que moi qui ait l'abominable impression que t'es en train de nous dire d'y aller à poil ?

- - Mais non, avait-elle répliqué en roulant des yeux. Prenez ça, je les ai fait faire sur mesure.

Elle leur avait tendu – presque balancé dessus, en fait – des manteaux de teintes différentes mais de forme strictement identique. Des vestes de pirates, à épaulettes et galons dorés, qui étaient également affectionnées des hauts dignitaires de la Marine. A ceci près que ce n'était pas l'emblème du Gouvernement qui ornait le dos des vêtements, mais celui de leur père, brodé et accompagné de décorations différentes pour chaque commandant. Entouré par deux ailes embrasées sur le bleu roi de Marco, surplombé d'un casque à cornes sur le gris acier d'Atmos, des chaînes sur le rouge délavé de Rakuyou, au centre d'un diamant en forme de losange pour Joz, une épée dont l'extrémité rougeoyait comme celle d'un cigare pour Fossa … Le sien était un symbole de pique enflammé, tout droit sorti d'un jeu de cartes et à moitié dissimulé au cœur du Jolly Roger, et pourtant facilement identifiable pour qui le connaissait. Des flammes qui semblaient rugir leur couleur au milieu du noir du tissu. J'aime bien cette couleur sur toi.

Il caressa doucement le stetson sombre que lui avait offert Break sur Coney Island, une éternité auparavant, lui sembla-t-il. L'as et la dame de pique n'avaient pas subi les effets du temps, comme s'ils n'étaient jamais vraiment sortis de WonderLand, comme si rien ne s'était passé, comme si les années s'étaient arrêtées. Il passa son pouce sur l'un des pétales de la rose d'argent aux reflets violacés, s'attendant presque à la trouver aussi tranchante et affûtée qu'un rasoir. Il fit jouer ses épaules dans sa veste de costume pour vérifier s'il restait libre de ses mouvements et agrafa le holster de son couteau à sa cuisse avant de boucler sa ceinture sur ses hanches, frappée de l'emblème de Barbe-Blanche. Parfait. En cas de besoin, il ne serait pas handicapé par des vêtements trop serrés et pourrait réagir rapidement.

Ace drapa son manteau sur ses épaules en sortant de la pièce et traversa les couloirs pour rejoindre le paternel avant le débarquement.


Alignés comme seize points sur une droite, les commandants d'Edwerd Newgate regardèrent l'Arcadia s'avancer vers eux en fendant la nuit qui tombait. Les couleurs d'or du crépuscule se reflétaient à l'infini sur la coque profilée, d'un noir huileux. La proue s'arrêta devant eux en douceur, à quelques mètres à peine, le crâne gigantesque au-dessus de leurs têtes comme une sinistre épée de Damoclès. Sous la tête de mort inversée, la coque se scinda en deux pour descendre à leurs pieds sur le principe d'un pont-levis. De l'autre côté de l'embarcadère, face à eux, se tenait une silhouette dont les contours se précisèrent au fur et à mesure qu'elle avançait vers eux. Elle devait avoir avalé un sceptre et s'être empalée sur un second, au vu de son maintien. Ace n'avait jamais vu quelqu'un se tenir aussi droit, et il suspecta même pendant une seconde une déformation de la colonne vertébrale. Cheveux noirs, probablement coupés au carré mais ici retenus en une courte queue de cheval, tailleur strict, intégralement noir, bouche prune balafrée d'une cicatrice près de la commissure de ses lèvres, une frange qui avait dû être taillée à l'aide d'une règle et d'une équerre, talons aiguilles vertigineux et regard implacable. Les descriptions de Lyra en tête, Ace reconnût sans aucun mal la femme de confiance du maître des lieux.

- - Bienvenue sur l'Arcadia, annonça-t-elle après les avoir tous jaugés du regard pendant sa descente, arrêtant sa chaussure à quelques centimètres du sable, comme si elle craignait qu'il ne la souille. Je suis Noon, lieutenante du Joker. Nous vous attendions avec impatience, ajouta-t-elle d'un ton qui ne trahissait aucune impatience mais plutôt de la répulsion, qu'elle parvenait à museler sous une couche de protocole. Dès que l'Empereur votre père sera arrivé, nous pourrons commencer cette entrevue.

- - Il ne viendra pas, annonça Marco d'un ton détaché. Les négociations peuvent d'ores et déjà commencer.

Avec une intense satisfaction, Ace dévisagea leur interlocutrice se décomposer. Ils ne s'étaient visiblement pas attendus à cela, et il réalisa alors que déstabiliser la partie adverse avait fait partie du plan de son père depuis le départ. Ils représentaient l'héritage de Newgate, son empire, ses successeurs. Il leur faisait entièrement confiance pour mener les discussions et tractations qui allaient se jouer ici. Mais l'absence de l'Empereur à cette première rencontre était presque insultante pour les gouvernants de l'Arcadia, qui s'étaient attendus à le recevoir et préparés en conséquence, d'autant que Barbe-Blanche s'était appliqué – et si les soupçons d'Ace se révélaient exacts, amusé – à ne jamais évoquer la possibilité qu'il puisse ne pas être là. La surprise était donc totale pour Noon, et la déchéance, brutale. Pour eux qui fonctionnaient par symboles et allégories, le sous-entendu était très clair : ils n'étaient pas assez importants aux yeux de Newgate pour qu'il les honore de sa présence. Il aperçut une ride de colère marquer brièvement le coin de la bouche de Noon, étirant sa cicatrice, avant qu'elle ne reprenne le dessus sur ses émotions.

- - J'ose espérer que si l'alliance est conclue, c'est la signature de l'Empereur Barbe-Blanche – et non les seize vôtres – qui ornera le contrat, répondit-elle avec un rictus figé. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous mener jusqu'au Joker.

Elle inclina à peine la tête en ne baissant jamais les yeux, signe évident que le respect était absent de son salut. Elle devait être salement vexée. Ace lui emboîta le pas en échangeant un regard malicieux avec Satch. Si toutes les négociations se déroulaient selon ce même schéma, il allait bien se marrer en fin de compte. Il se souvenait du portrait qu'avait dressé Lyra de son caractère, Noon était celle qui prenait son culte le plus au sérieux, contrairement aux autres Heures. Newgate, en ne se montrant pas, venait de prendre l'avantage sur les maîtres des lieux, sur leur propre terrain en plus de ça. Un euphorique sentiment de fierté filiale l'envahit quand il réalisa à quel point son père était redoutable. Il franchit le pont-levis en même temps que Fossa et réveilla son Haki de l'Observation par simple précaution. La machinerie était impressionnante, il devait bien le reconnaître. La passerelle qu'ils venaient d'emprunter était actionnée par des rouages aussi épais que Blamenco et presque deux fois plus grands. Mis à part Noon, personne n'était présent et il supposa que les ouvriers qui actionnaient la porte devaient se trouver quelque part dans les ponts inférieurs, au vu des mécanismes et des tuyaux qui s'enfonçaient dans le sol.

Il commençait à comprendre de quoi Lyra avait voulu parler et ressentait un sentiment de malaise insondable, l'impression de s'enfoncer dans un cadavre qui avait déjà commencé à se putréfier. Le boyau dans lequel Noon les précédait semblait s'étirer sur des profondeurs vertigineuses, et se divisait régulièrement en ramifications plus ou moins étroites. Il s'en enquit auprès de leur guide qui sembla se dérider très légèrement. Apparemment, sa propre personne, le Joker ou l'Arcadia étaient les seuls sujets qui l'intéressaient.

- - Nous nous trouvons dans le conduit principal, exposa-t-elle d'une voix toujours aussi guindée. Il dessert chaque niveau de la ville via des ascenseurs et des escaliers mécaniques, son accès est rigoureusement contrôlé.

Le claquement de ses talons aiguilles sur le sol se répercutait sur les parois arrondies et Ace secoua la tête pour chasser l'image d'Impel Down qui avait brusquement surgi de sa mémoire. Depuis son incarcération, le pirate de feu n'était pas particulièrement friand des espaces clos, ni des randonnées dans les tunnels. Noon tourna à un angle qui ne présentait aucune différence avec ceux qu'ils avaient rencontrés avant et il supposa qu'elle devait avoir une mémoire cartographique du navire et de ses moindres recoins. Contrairement au conduit principal qui devait faire la largeur du Vogue Merry, le premier navire de Luffy, ce nouveau passage était bien plus confiné, presque exigu. Ace ressentit un vif sentiment de compassion pour Joz et Atmos qui devaient ressembler et se sentir comme des baleines dans une baignoire. Fort heureusement, l'ascenseur en verre sur lequel il débouchait était titanesque et pendant la montée, Ace se concentra sur son fluide perceptif. Tout autour d'eux, il percevait les auras de centaines de personnes, groupées en dessous ou cheminant dans les étages supérieurs. L'ascenseur déboucha à l'air libre en crevant la surface du brouillard grisâtre qui enfumait toute la basse-ville et le pirate fronça le nez.

Il avait eu tort, ce n'était pas du tout comme à Grey Terminal. Les monticules d'ordures et d'objets cassés du royaume de Goa étaient en permanence recouverts d'une nappe de brume mais c'était là l'unique point commun que les deux endroits avaient. L'ascenseur montait de plus en plus haut en leur offrant un panorama toujours plus vaste sur la ville. Car c'était une ville. Mis à part Gran Tesoro(3), peut-être, il n'avait jamais vu de navire de cette taille. Mais là encore, cela n'avait rien à voir. Le navire-casino était recouvert et bâti en or, l'Arcadia était sombre. Désespérément sombre. Des passerelles vertigineuses reliaient les gratte-ciels dont certains étaient dans un état de délabrement avancé, et les bidonvilles étaient à peine visibles sous la couche de fumée toxique. Le navire entier était hérissé de tours de la proue à la poupe, et plus ils gagnaient en hauteur, plus les sensations devenaient étourdissantes pour Ace qui étendait sa perception au maximum et gagna une migraine carabinée quand le nombre d'auras explosa. Il engourdit son Haki de l'Observation pour ne plus entendre qu'un vague bourdonnement discret qui allait s'atténuer jusqu'à disparaître totalement au fur et à mesure que son attention serait dirigée autre part. Il leva le nez et constata que la cage d'ascenseur glissait le long de l'une des trois plus hautes tours, qui écrasaient même les plus hauts bâtiments de la ville par leur taille et leur profil. Elles étaient en effet penchées presque à quarante-cinq degrés et surplombaient de leur ombre menaçante l'avant de la ville flottante. Il entrevit des fenêtres et même des ornements d'extérieur, comme si toute la surface des trois tours avait été minutieusement gravée.

Il n'y eût pas la moindre secousse quand l'ascenseur s'arrêta, au dernier étage de la tour. Ace eût encore le temps d'apercevoir les ponts qui reliaient les trois donjons, indépendants du reste des bâtiments de l'Arcadia, avant que Haruta ne lui donne un coup de coude dans les côtes pour qu'il sorte à son tour. L'intérieur était sous la coupole qui couronnait l'édifice, la verrière au-dessus de leurs têtes formant un plafond imprimé des étoiles de la voûte céleste. Noon leur fit franchir une double porte magistrale et passer de l'antichambre à la salle de réunion dans laquelle elle avait fait dresser des fauteuils de part et d'autre de la table gigantesque, que le regard de pirate du second commandant identifia comme étant ciselée en argent massif. Cinq chaises d'un côté, seize de l'autre. Elle avait dû faire passer le message pendant le trajet et le fauteuil dédié à l'Empereur avait été retiré avant même qu'ils ne pénètrent les lieux. Ace fronça les sourcils. Il avait été distrait par l'observation de la ville, mais à aucun moment il ne l'avait vue transmettre un ordre à un quelconque subordonné. Ce qui rouvrit les vannes de la défiance et de la vigilance. Noon se tourna à nouveau vers eux et Ace ne put s'empêcher de se demander si elle quittait parfois cet air revêche ou s'il était incrusté à son visage comme la coquille de moule légendaire sur la coque du Mobydick premier du nom, qui faisait partie du navire depuis près de trente ans et que personne n'avait jamais réussi à arracher.

- - Je vous en prie, installez-vous. Je vais aller prévenir le Joker de votre arrivée et nous vous rejoindrons dans un instant.

Elle s'inclina véritablement cette fois, mais moins d'une seconde. Il n'avait en vérité jamais vu quelqu'un se redresser aussi vite de sa vie entière. Marco lui indiqua de prendre le siège à sa droite, les deux premiers commandants occupant les fauteuils du milieu et ainsi de suite en suivant l'ordre de leurs divisions. Il sentait le Phénix tendu mais attentif à ses côtés. Sa mine flegmatique pouvait tromper la plupart des gens mais Ace savait que ce n'était qu'une façade et que sous ses paupières lourdes, ses yeux sondaient l'intégralité de son environnement. Il semblait préparé à tout.

Ace se souvint avoir pensé cela quelques heures plus tard, et il se traita lui-même de crétin.


Face à eux, de l'autre côté de la salle, une porte double identique à celle qu'ils venaient d'emprunter s'ouvrit, quelques minutes à peine après qu'ils se soient installés. Un jeune page leur avait versé un saké hors de prix dans des coupelles avant de s'éclipser, presque en courant. Ace s'était retenu de renifler le liquide et s'était obligé à demeurer droit dans son fauteuil pendant que les secondes s'égrenaient à l'infini. L'envie de poser son coude sur la table et sa tête sur son poing le démangeait quasiment physiquement. Il n'avait aucune patience quand il s'agissait de l'instant présent. Attendre un évènement futur et incertain ne le dérangeait pas, du moins pas outre mesure, mais savoir qu'il était au bord du précipice sans connaître l'instant où il allait tomber le faisait bouillir dans son corps de flammes.

Lorsque la porte s'ouvrit et que le Joker fit son entrée, accompagné de ses quatre lieutenantes, il eût l'impression que son attention se redressait d'un bond et se tortillait dans son fauteuil. Le premier à faire son apparition fût le Joker lui-même, et Ace passa un long moment à le détailler, tout comme ses frères d'équipage, Marco en tête. Il devait être plus petit qu'Haruta, chauve, de profondes rides marquaient son visage jusqu'au masque respiratoire qui emprisonnait sa mâchoire. Le jeune homme n'était même pas tout à fait certain qu'il puisse encore s'exprimer là-dessous, nul doute de la raison pour laquelle les Heures étaient aussi importantes dans l'organisation. Il discernait quelque chose de profondément malsain dans ses petits yeux perçants, comme si l'ordure qui lui faisait face pouvait trouver les peurs et les doutes les plus enfouis dans l'esprit de son interlocuteur, et était capable de les utiliser non seulement pour son intérêt mais aussi pour son plaisir. Il sentait tous les poils de son corps se hérisser sous l'effet de l'élan de haine qu'il venait de ressentir, et il dû combattre l'irrépressible envie d'écraser son poing dans la gueule de ce connard, ne serait-ce que pour éteindre la lueur perverse qu'il apercevait au fond de ses yeux et qu'il dirigeait vers lui.

De visage il resta impénétrable, du moins jusqu'au moment où il croisa le regard le Riley, où il ne put s'empêcher de se dérider. Elle lui avait adressé un clin d'œil et avait continué de sautiller jusqu'à sa chaise, à gauche du Joker. Pour le plus grand déplaisir de Noon, apparemment. Un changement de places impromptu chez les Heures ? Ace prit une seconde pour y réfléchir. Dans l'équipage, les places n'avaient pas réellement de valeur et les seuls moments où ils y prêtaient attention étaient lors des rencontres au sommet, justement. A ce moment-là, ils se plaçaient simplement par ordre de division pour être plus facilement reconnaissables. Sur l'Arcadia en revanche, les choses n'avaient pas l'air d'être aussi simples. Il avait déjà vu ce genre de placement chez des équipages ou gangs qu'il avait visités par le passé. Si Noon était le bras droit du Joker, le siège d'honneur, à sa droite, devait en principe lui être réservé. Twilight devait fermer le premier cercle et s'asseoir à gauche d'Heisenberg en sa qualité de garde du corps, et Midnight ainsi que Dawn, placées moins haut dans la hiérarchie, devaient être sur le cercle extérieur et non pas aux côtés du maître des lieux. Or, la place qui devait originellement être celle de Noon fût prise par la dernière à avoir fait son entrée, dont il ne distinguait pas les traits du visage. Riley se vautra joyeusement à gauche d'Heisenberg et Noon prit place à côté d'elle, la mine plus pincée que jamais.

Contempler Midnight et Noon côte à côte était comme visionner une photo à côté de son négatif. Elle était aussi blonde que l'autre était brune, aussi désincarnée qu'elle était stoïque, aussi ravagée qu'elle était impérieuse. Riley gigotait sur son siège, griffonnait sur la table à l'aide d'un poignard, comptait ses cheveux et de manière générale, faisait n'importe quoi. Ace était toutefois secrètement ravi qu'elle ait renoncé à ses jambières fluorescentes qu'il pensait imprimées pour toujours sur ses rétines en image rémanente. Certes, c'était au profit d'une combinaison qui mise à part la couleur lui rappelait celle de la tortionnaire d'Impel Down, Sadi, mais au moins elle était noire et ses nerfs optiques l'en remerciaient. Elle avait tracé un sourire de l'ange sur son visage en se tailladant la bouche, ce qui permettait une vision parfaite sur l'intégralité de sa dentition chaque fois qu'elle souriait. Elle avait apparemment coupé ses cheveux décolorés pendant les deux ans qui avaient passé et rasé les côtés de sa tête pour rassembler ce qui lui restait de cheveux en un désordre de pics et de mèches, comme si elle avait été frappée par une foudre facétieuse, un style punk qui lui allait plutôt bien. Si on oubliait le cuir sadomasochiste dont elle était habillée et les immondes cicatrices sur les côtés de sa bouche, elle était présentable en société. Noon avait rajusté son tailleur et il remarqua une broche en forme d'araignée sur sa poitrine, qui n'avait pas attiré son regard jusque-là. A son opposé sur la table, se trouvait une jeune fille dont la tête n'allait pas tarder à rencontrer la surface argentée de façon brutale et violente tant elle dodelinait. Il hésita entre Dawn et Twilight, avant de se souvenir que Twilight possédait le fruit des Rêves et que son état somnolent était certainement un effet secondaire de son pouvoir. Sa robe flottait doucement autour d'elle comme une chemise de couleur cercueil, ses cheveux bleu ciel étaient retenus par une barrette ornée d'un papillon, ses grands yeux bleu foncés à demi-fermés, et son apparente douceur ne fit qu'augmenter la pesante intuition qu'il ressentait. Elle semblait lutter contre le sommeil et ne s'intéresser que très vaguement à ce qui se passait autour d'elle, ce qui lui faisait un point commun avec Riley. Au final, sur les quatre générales, seules deux étaient attentives et concernées par les négociations et leur présence. Enfin, une, puisqu'il ne parvenait pas à distinguer le visage de la dernière sous le voile opaque qui masquait ses yeux. Elle n'avait pas esquissé un mouvement depuis qu'elle avait pris place, mais contrairement à Noon, ce n'était pas du fait de sa prestance. Il eût l'impression de déjà la connaître, un sentiment des plus étranges qui, pour la première fois depuis qu'il avait posé le pied dans cette ville flottante, le prit à la gorge et aux tripes et le fit se sentir profondément mal à l'aise. Non, pas mal à l'aise. Pire, bien pire que cela. Un poison dans ses veines, un flingue collé contre sa tempe, un couteau qui s'enfonçait dans son sternum. Il avait attendu le précipice tout le long du chemin mais n'avait même pas vu le gouffre s'ouvrir devant ses pieds.

Il la reconnût. Et il sût qu'elle l'avait reconnu aussi.

Devant lui, pâle et atone, était assise Lyra.


Marco sentit Ace accuser le coup à ses côtés, et il serra la dents pour le plus grand bonheur de Riley qui avait les yeux rivés sur sa mâchoire depuis plusieurs secondes. Il avait reconnu Lyra dès son entrée dans la salle, son pas caractéristique qu'il avait, comme celui de la majorité de l'équipage, appris par cœur. Celui de Lyra était léger, souple et un peu hésitant quant à la direction, comme un chat qui marcherait dans de la neige. La dernière Heure, à défaut d'avoir sonné (4), avait la même démarche. Impossible de comprendre ce qu'elle foutait là, mais plus encore, c'était l'air sur son visage qui horrifiait le Phénix. Pétrifié, aseptisé. Les mots de l'alchimiste alors qu'elle décrivait Dawn lui revinrent en mémoire. Elle fait ce qui est attendu d'elle mais à l'intérieur y'a plus personne. Il ferma les yeux pendant une fraction de seconde, à peine plus longtemps qu'un clignement d'yeux. C'était donc ce qu'elle avait voulu signifier en les prévenant des coups fourrés d'Heisenberg, et en leur demandant de garder leur calme quoiqu'il arrive. Ses autres frères allaient se rendre compte de la mise en scène dans une poignée de secondes et en négociateur aguerri, il savait que de leur réaction allaient dépendre le pouvoir sur l'alliance et la personne qui s'en emparerait. Le pirate se forçait à raisonner logiquement malgré le choc et la peine, et il espérait plus qu'ardemment que les autres commandants en feraient autant.

Il restait cependant une question essentielle. Dans quel camp était-elle ?

Du coin de l'œil, il vit Ace se lever de rage.

Et merde.


- - C'est quoi ce bordel ?!

Sans qu'il ne puisse les contrôler, un jet de flammes avait explosé autour de lui, provoquant une onde de panique autour de la table, surtout chez ses pairs. Une attaque directe contre le Joker et l'ensemble des pourparlers foutait le camp, sans parler des conséquences sur le long terme… Les quinze retirent leur souffle, paralysés dans l'attente de ce qu'Ace allait potentiellement déclencher.

Mais à la seconde où il eût fini sa phrase, la faux de Lyra s'entrecroisa avec un gigantesque maillet de croquet que Riley tenait dans ses mains, protégeant le Joker de son potentiel agresseur alors que Twilight entrouvrait un œil endormi. Le garde du corps n'avait pas eu le temps de réagir que Dawn et Midnight l'avaient prise de vitesse, sous les yeux sidérés des commandants.

- - Rassieds-toi, siffla Marco entre ses dents.

Le ton du Phénix l'incita à se tempérer. Marco n'avait aucune idée de ce qu'il se passait, pour la première fois depuis très longtemps, assurément. Cette image rasséréna Ace qui fit éclater la prison de hargne, crainte et doute qui l'avait enserré comme une abominable étreinte. Il n'était pas le seul à être furieux ou inquiet. Rester auprès de ses frères. Ils tomberaient tous ou personne ne tomberait. Et Portgas D. Ace ne laisserait tomber personne.

Il se rassit comme si on lui avait sectionné les ligaments des rotules, sans jamais lâcher Lyra des yeux. Il bouillait, littéralement, et tout son self-control passait dans la rétention de ses flammes. Il n'arrivait même pas à penser rationnellement et était déchiré entre l'envie d'arracher sa femme de cette table pour retourner chez eux et ne plus jamais en partir et celle de l'y laisser pourrir sans jamais plus lui adresser la parole. Mais une envie dépassait de loin les autres, celle de flamber cette saloperie de ville de la proue à la poupe jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un tas de cendres fumantes.

- - Il est vrai que vous aviez déjà fait la connaissance de Dawn, prononça alors une voix.

Ace mit une bonne seconde à comprendre que c'était le Joker qui venait de s'exprimer sous son masque respiratoire. Voix grave, rauque et éraillée, comme si elle ne servait pas souvent. Mais la lueur dans ses yeux avait enflé jusqu'à prendre toute la place disponible dans ses pupilles. Ace serra le poing pour contrôler sa rage et ses jointures en chauffèrent à blanc. Cet enfoiré allait jouer avec ses nerfs comme un chat avec une souris et il n'appartenait qu'à lui de le laisser faire. Barbe-Blanche avait placé sa confiance en lui, en eux, ses commandants, pour mener ces pourparlers en son nom et il ne décevrait pas son père. Mettre sa fierté de côté, serrer les poings, laisser décanter la colère. Il sentit Marco se détendre très légèrement à ses côtés, et une fois encore cela lui fit du bien. Il avait pris la bonne décision. Il contracta la mâchoire pendant que le Joker faisait signe à son bras droit de se lever et de commencer l'exposé. Celle-ci les balaya du regard afin de choisir son interlocuteur privilégié, hésita un instant entre Ace et Marco avant de sourire cruellement face à la mine du Logia et de vriller définitivement ses yeux couleur poignard dans ceux du premier commandant.

- - Merci à vous d'avoir pris la peine de venir considérer cette alliance, commença-t-elle. Les négociations vont commencer pour que nous tentions de parvenir à un accord qui satisfasse tout le monde.

Incapable de garder ses yeux rivés sur Lyra une seconde de plus, Ace épia les autres lieutenantes. Noon avait commencé l'énumération de ce que l'Arcadia espérait obtenir d'eux, comme l'ouverture de routes commerciales et l'autorisation de passage vers le Paradis via l'île des Hommes-Poissons, un point qui allait s'avérer particulièrement épineux tant l'équipage l'accueillit avec scepticisme. Pas besoin de la connaître intimement pour savoir qu'elle jubilait, à la fois d'être au centre de l'attention et de leur réaction en découvrant l'alchimiste dans leurs rangs. Un mince filet de fumée commençait à sortir de son poing toujours fermé et pour moins y penser – ne plus y penser était impossible – il tourna ses pupilles vers Twilight, qui s'était renversée en arrière sur son siège et donnait l'impression de dormir paisiblement. D'accord, donc celle-là tapait une sieste en plein milieu de ce qui devait être la réunion la plus importante de l'histoire de leur ville. Elle se réveillait à demi assez régulièrement, pour se faire à nouveau emporter par le sommeil contre lequel elle était impuissante. Restait Riley. Elle devait avoir réalisé qu'elle ne mettrait probablement jamais la main sur la dentition de Marco puisqu'elle avait croisé les bras devant sa poitrine d'un air boudeur. S'il n'avait pas été aussi révulsé et ulcéré, Ace aurait certainement passé une bonne minute à halluciner sur le fait que plus de la moitié de leur délégation se foutait complètement de ce qui se passait. Certes, il n'était pas non plus le plus attentif des commandants en réunion, mais il se sentait au minimum concerné les évènements. Il n'y avait que Noon qui était concentrée sur la raison de leur venue, même Heisenberg ne l'écoutait pas, ses petits yeux porcins et pénétrants balayant les rangs des pirates en revenant inlassablement le lorgner. S'il le regardait, il allait exploser, rien que de sentir ses yeux sur lui était écœurant. Raison pour laquelle il se détourner vers Riley, qui le fit presque sourire en lu tirant la langue et en imitant les mimiques de Noon pour lui signifier qu'elle se faisait chier. Mais une expression de son visage lui fit froncer les sourcils. Elle avait l'air sincèrement désolée, et les coups d'œil furtifs qu'elle ne cessait de lancer en direction de Lyra – une vague de chaleur l'embrasa à la pensée de son nom et il eût besoin de toute sa volonté pour refouler les flammes qui menaçaient de se déchaîner – renforcèrent ses soupçons. Riley qui compatissait pour quelqu'un ? Ce fait arrêta net la machine folle qui s'était lancée à l'intérieur de lui, sans pour autant l'éteindre. Il se passait quelque chose ici, quelque chose de malsain et de douteux, et de dangereux. Et il allait trouver ce que c'était. Pour une fois, il allait faire preuve de patience.

Ace recula son dos contre le dossier de son fauteuil et vrilla ses yeux d'onyx flamboyants d'amertume sur la silhouette de Lyra.

Il avait tout son temps.

« My sweet, sweet child. Are you afraid of the big bad wolf ? »


Oui, évidemment, le titre de ce chapitre est une référence ultra directe à Ghost in the Shell de Masamune Shirow ou Mamoru Oshii (ça dépend si vous parlez du manga ou du film). Si vous cherchez du cyberpunk et des grosses claques philosophiques, vous êtes à bon port. Les manteaux des commandants ont été inspirés par une série de fanarts, vus sur Tumblr il y a longtemps et évidemment, le nom de l'artiste m'échappe aujourd'hui…

(1) One Piece Burning Blood a des mouvements qui pètent le style. Une aubaine pour moi qui ai toujours du mal à chorégraphier les combats que je décris (et puis, faut avouer, c'est du bonbon pour les yeux… Graou)

(2) Décidément, il n'y a que des références à l'univers étendu One Piece dans ce chapitre. Les fringues d'Ace sont calquées sur le chara-design qu'il avait pour la promo du film Strong World

(3) Allez, jamais deux sans trois. La ville de Gild Tesoro et lieu de l'intrigue dans le film Gold, bien sûr !

(4) J'avoue, là j'ai un peu honte. Jetez des cailloux à ChaussonRose qui a approuvé cette blague.