Pour éviter tout risque de spoilers, les notes de l'auteur sont en fin de chapitre (pour qui veut les lire).
Chapitre 29 : Faux semblants
La pile de dossiers qui s'amoncelait en bordure de son bureau, et qui menaçait de s'effondrer incessamment sous peu était le cadet des soucis de Simon Fangmeyer. Le loup blanc était trop occupé à la tâche ardue de composer un rapport préliminaire des évènements incroyables que lui avait rapporté son acolyte inattendu, Finnick.
L'appel avait été passé à la hâte, très tôt (ou très tard, question de point de vue), dans la nuit... Il était un peu plus de trois heures du matin lorsque Fangmeyer avait été tiré d'un sommeil agité par le fennec, qui venait tout juste de quitter l'usine désaffectée où se déroulaient visiblement des combats clandestins visant à vanter les mérites inquiétants du Hurleur Sauvage, la nouvelle drogue à la mode, dont on ne parlait que du bout des lèvres, et au couvert de regards gênés.
S'il fallait en passer par une implosion de masse, il n'importait guère à Fangmeyer d'être celui qui allumerait la mèche. Il avait l'impression de travailler au milieu d'une harde de spectres craintifs depuis quelques temps. Les évènements de la Marche pour la paix avaient peut être mis au jour le véritable visage des Gardiens du Troupeau, mais elle avait également présenté le ZPD comme une force prise pour cible par ces terroristes psychopathes... Après tout, c'était plus d'une vingtaine d'officiers, en sus de quelques civils involontairement touchés, qui avaient été directement ciblés par les terroristes, et s'étaient vus malmenés par les effets dégradants du sérum.
Aucun d'entre eux n'avait encore repris le service actif, bien qu'on ait vu commencer à poindre le bout du museau de quelques visages connus, venus en repérage pour tâter le terrain, prendre l'eau du bain, voir comment les choses se profilaient... Il y aurait des traumatismes, c'était certain. Mais en dépit de l'effectif réduit avec lequel devaient composer les forces de l'ordre depuis les attentats, le poste de police principal ne bourdonnait pas de cette activité pétulante et entraînante qui caractérisait l'environnement de ses espaces ouverts et de ses couloirs lumineux. Quelque chose s'était éteint, une chape de plomb étrange, à laquelle tout le monde était sensible, mais dont personne n'osait réellement parler. S'ils avaient tous décidé de faire la sourde oreille, ou de détourner le regard face à ce qui se tramait dans l'ombre, alors il faudrait les obliger à ouvrir les yeux, en leur plaquant directement le paquet sous la truffe.
Ce rapport y aiderait peut être, si Fangmeyer était à même d'y apporter un peu de poids. Pour l'instant, il ne s'agissait guère plus que d'un compte rendu des évènements rapportés par Finnick, le tout entrecoupé d'interrogations, de recoupements et d'interprétations personnelles par rapport à la situation... Retisser un réseau, établir les liens d'intérêt, établir des responsabilités, des priorités dans les filatures, ce genre de choses. Un travail tout à fait non-officiel, mais indispensable aux yeux de l'officier, qui commençait sérieusement à se lasser de voir les criminels jouer tranquillement leur petit jeu dans leur coin, sans s'inquiéter, et encore moins s'alarmer, de ce que le ZPD soit à même d'y mettre son grain de sel. Ça ne se passerait pas comme ça, pas s'il avait son mot à dire. Et il ne se gênerait pas pour provoquer le mouvement, quitte à passer pour l'emmerdeur de service. On le considérait déjà comme pathologiquement obstiné... Il ne risquait rien à coller à l'étiquette qu'on lui avait de toute manière attribué.
Resterait à collecter suffisamment de preuves pour que ce rapport compromettant oblige Bogo à sortir de son mutisme et de son inaction. Le comportement du chef du poste de police principal était étrange depuis que le nom de la Compagnie 112 s'était pressé sur le devant de la scène du crime. Nul doute qu'il en savait plus à ce sujet que ce qu'il voulait bien laisser paraître... Même pas besoin de se montrer suspicieux pour le comprendre, Fangmeyer l'avait compris à son seul regard. Mais il n'aurait pas pensé que la rétention d'informations s'étendrait à une rétention totale d'activité. Bogo resserrait les forces disponibles autour de lui, comme pour transformer les locaux en une sorte de bastion... Son attitude habituellement décontractée, et la façon plutôt désinvolte avec laquelle il donnait suite aux directives du conseil municipal semblaient bien lointaines : le buffle avait peur, et ce sentiment incohérent semblait avoir contaminé tous ses subordonnés. Les flics rasaient les murs, et prenaient tout avec des pincettes, gérant la moindre affaire avec la plus extrême précaution. Un climat lourd et délétère qui lui déplaisait particulièrement. Pas sûr qu'Hopps apprécie d'avantage, une fois qu'elle reprendrait du service. Quant à lui, de toute manière cantonné depuis des jours à un monotone et banal travail de compulsage administratif, on le privait de toute manière par ce seul biais de fureter plus en profondeur dans toutes les directions qui s'offraient à lui. S'il voulait des réponses, il devrait sortir des sentiers battus, et se lancer en solo, avec tous les dangers que représentait l'anonymat... Agir en tant que citoyen, en dehors de ses heures de service, sa plaque comme seule décoration, et son flingue... de préférence bien au fond de son étui, mais à portée de patte.
Une pensée fugace lui traversa l'esprit en ce moment intense de perplexité, de déception et de crainte... Lise lui manquait terriblement. Fangmeyer était parfois sujet à ces pics sentimentaux imprévus, qui le prenaient par surprise, et le mettaient systématiquement sur le carreau. Il sentait son cœur s'emballer, se serrer, sa bouche s'assécher, et ses yeux brûler. Instinctivement, sa patte glissa dans sa poche, et en extirpa son téléphone portable. Il n'eut même pas le temps de s'interdire de se faire subir un tel traitement qu'il parcourait déjà du regard les photos qu'il lui restait, symboles de ces moments heureux qu'il avait passé en compagnie de celle qu'il avait, malheureusement à tort, considéré comme la femelle de sa vie.
Il vit un loup blanc particulièrement jovial, figé par le temps, éclater d'un rire étincelant, tenant par la taille une jeune brebis au sourire charmant, qui tournait un regard curieux vers l'objectif, presque comme si elle ne s'était rendu compte qu'au dernier moment que l'instant qu'elle vivait allait être immortalisé. Fangmeyer avala à sec, ne reconnaissant pas ce canidé qu'il avait sous les yeux, ou ayant tout du moins du mal à admettre qu'il ait pu s'agir de lui, seulement deux ans auparavant. La vie était pleine d'imprévus, c'était certain... Pleine d'injustices également. Ses erreurs le poursuivaient dans les moments les plus sensibles de son existence, quand son âme se resserrait sur lui-même et qu'il avait l'impression de continuer à payer pour ses fautes, envers et contre tout, transférant sa culpabilité vers des problématiques qui n'y étaient absolument pas liées...
Et pourtant, n'était-ce pas le cas ? N'avait-il pas vacillé pendant une demi-seconde face à la proximité physique existant entre la brebis des Gardiens du Troupeau (ou plutôt de la Compagnie 112, il avait certaines certitudes à ce sujet, désormais) et celle qui avait partagé sa vie pendant toutes ces années ? Il avait été saisi de la même émotion, en cet instant, ses sens en alerte s'effaçant face à la stupeur de ses sentiments refoulés. Cela lui avait fait tellement mal, et leur avait causé tant de torts... Ils la tenaient, en cet instant, un membre d'élite en lien direct avec la tête pensante de ce groupuscule terroriste mystérieux, qui avait visiblement des ramifications dans toutes les sphères de la société... La populace, les hautes-sphères, la politique, l'armée, le cartel... Il avait l'impression de voir une bombe se construire peu à peu sous ses yeux, inexorablement, sans que personne ne prenne réellement conscience que lorsqu'elle exploserait, elle emporterait tout sur son passage, ne laissant qu'un vaste champ désolé en lieu et place de cette cité merveilleuse qui aurait un jour porté le nom de Zootopie.
« Dolce Lambi, hein ? » bredouilla-t-il pour lui-même, essayant de s'obstiner à se rappeler que ses yeux se portaient sur Lise et non pas sur cette terroriste folle à lier. Troublante ressemblance, en effet, mais qui se limitait à ça... Une ressemblance qui lui avait coûté deux secondes d'inaction, et avait permis à leur prise la plus sérieuse de lui glisser entre les griffes.
Finnick ne lui en avait, étrangement, jamais tenu grief... Peut-être parce que dans le feu de l'action, il n'avait pas parfaitement saisi la cause de cette échappatoire. La cause c'était lui. L'erreur était la sienne. Il devait à présent jongler avec cette réalité, et constater, fait aberrant, que cette seule faute leur coûtait très cher, car en dépit de tout ce qu'il pouvait soupeser comme preuves et allégations, il n'obtiendrait jamais gain de cause auprès de ses supérieurs.
Alors qu'il avait envie de se fracasser le crâne contre son bureau, afin de se punir d'avoir été aussi stupide, la porte de la salle des archives s'ouvrit à la volée, attirant son attention sur l'officier Teddy Delgato, qui venait remplir l'espace réduit de son imposante stature. Le tigre s'approcha de son subordonné d'un pas confiant, un léger sourire imprimé sur le museau.
« Allez Fangmeyer, laisse cette paperasse de côté. Je t'emmène en virée ! »
« En virée ?» répéta le loup blanc d'une voix pleine d'étonnement. « Et où ça ? »
« Oh, je pense que tu vas adorer... »
Delgato était loin du compte. Fangmeyer était absolument extatique, assis qu'il était à la place passager du Cruiser surdimensionné de l'officier Francine Pennington. L'éléphante était au volant, le loup blanc installé à ses côtés, et Delgato occupant la plage arrière. Fangmeyer n'arrivait sincèrement pas à croire que sa journée, jusqu'alors si maussade, ait pu se transfigurer de la sorte en l'espace de quelques secondes... Allaient-ils vraiment là où son supérieur lui avait dit qu'il l'emmenait ? Lui accordait-on à nouveau une certaine forme de confiance ? Avait-on finalement l'intention de l'impliquer plus directement avec l'affaire ? Tant de questions lui tournaient dans la tête, et il ne savait pas par laquelle commencer. Aussi, s'interdit-il de trop y penser, et laissa-t-il les mots lui venir spontanément.
« Je n'arrive pas à croire que le chef t'ait demandé de m'emmener avec toi pour aller interroger Dawn Bellwether...» bredouilla-t-il en secouant la tête pour manifester encore d'avantage son effarement. « Vu ce qui s'est passé avec son mari, je pensais que... »
« Tu pensais que Bogo voulait t'écarter de l'affaire ? » acheva Delgato à sa place avant de pousser un petit rire amusé. « Après tout, tu es arrivé en même temps que Hopps... Ça ne fait que quelques mois que tu es au poste principal. Tu n'as pas appris à connaître le chef, sinon jamais tu n'aurais pensé qu'il cherchait à t'évincer. »
Fangmeyer grimaça légèrement, avant de pousser un soupir incertain. « C'est seulement que... Il m'a si souvent refoulé ces derniers temps que... »
« Tu dois apprendre à rester à ta place, et à faire preuve de mesure dans tes agissements.» l'interrompit Delgato d'une voix calme et sereine, qui sembla pleine de sagesse aux oreilles du loup blanc. « Tu ne peux pas débarquer dans le bureau du chef, proclamer qu'un grand complot impliquant l'armée est en cours et qu'il te faut un mandat pour parcourir leurs dossiers ! »
« J'avais des raisons de vouloir agir vite... Quelque chose de très grave se prépare. »
Fangmeyer se mordit la lèvre, hésitant à se confier au lieutenant à propos de tout ce que Finnick lui avait révélé quelques heures plus tôt, à propos du commerce inquiétant du Hurleur Sauvage, l'organisation de ces démonstrations violentes dans les arènes de combat, l'implication de la sphère politique et du Syndicat... Mais les mots moururent dans sa bouche, lorsqu'il se rendit compte, effaré, qu'il n'était pas certain de pouvoir faire confiance à son supérieur, en dépit de la tournure des évènements. Il devait bien réfléchir avant d'agir, jouer ses cartes de la bonne façon... Il devait tirer la situation à son avantage. En somme, se la jouer Nick Wilde. Un léger sourire lui gagna le museau à la pensée de son ami vulpin, mais la réponse de Delgato le tira de ses pensées.
« Bien entendu, tu avais des raisons. Nous en avons toujours lorsque nous souhaitons agir pour une cause juste...» Le tigre se pencha en avant, joignant ses pattes tout en prenant une mine plus sérieuse. « Malheureusement, nous sommes contraints de faire les choses dans les règles, et de composer avec les autorités qui nous gouvernent. Ne crois pas que Bogo lui-même soit libre d'agir à sa guise, en dépit de son statut. S'il a refusé de te laisser manœuvrer dans ces eaux sensibles, c'était sûrement pour protéger les forces de l'ordre... Ou en tout cas pour te protéger toi !»
« Je suis conscient des risques ! » se défendit Fangmeyer en secouant la tête. « Je suis prêt à assumer les conséquences de mes actes. »
« Oh, tu l'as fait ! » intervint Francine d'une voix rieuse. « On a tous bien compris pour quelle raison tu te tapes l'archivage des missions depuis près d'une semaine. »
« Très amusant, officier Pennington... » répliqua Fangmeyer d'une voix boudeuse, en croisant les bras sur son torse. « Et dire que je pensais que tu étais de mon côté. »
« Mais je le suis.» répliqua-t-elle en levant les sourcils, incrédule. « Comme n'importe quel autre officier du poste, d'ailleurs. »
« Francine a raison. » ajouta Delgato en opinant du chef. « Nous sommes un groupe uni, et nous agissons dans un but commun. Parfois nous avons des difficultés à nous comprendre, mais dans l'absolu, nous cherchons tous à servir la ville, et à la défendre. »
« Seulement, en nous rendant ainsi aveugles à la gravité de ce qui se trame, on laisse la cité courir un grand danger. »
« Tu te montres peut-être un peu trop alarmiste... » marmonna Francine en détournant le regard, peu certaine de son propre argument.
Fangmeyer saisit bien son trouble, et fut attristé de constater que ce qu'il redoutait était en train de se passer, juste sous ses yeux : la plupart des officiers du poste se voilaient ouvertement la face quant au potentiel destructeur d'ennemis qu'ils auraient tout lieu de prendre au sérieux... Ce qu'il avait craint se voyait à présent confirmé : la plupart des flics de Zootopie avaient peur, mais n'osaient pas manifester ouvertement cette crainte, parce que leur devoir leur imposait de garder la tête haute (et froide).
« Je ne pense pas être alarmiste… Ce serait un euphémisme. » corrigea Fangmeyer en croisant les bras sur son torse. Il avait l'air minuscule, dans le siège surdimensionné de ce Cruiser taille éléphant. Mais il ne se laissa pas démonter pour autant. « Les flics de Zootopie ont été pris directement pour cible lors de l'attaque des marches pour la paix. Il est indéniable que nos ennemis veulent nous affaiblir… Dans un but plus secret, mais certainement très dangereux. Et il ne fait aucun doute à mes yeux qu'au moins une branche de l'armée est impliquée… »
« Tu veux parler de la Compagnie 112 ? » bredouilla Francine, qui n'osait visiblement pas tourner son regard vers elle, craignant sans doute qu'il puisse y lire l'éclat de peur qui y brillait.
« Oui… C'est bien de cela que je veux parler. Pas toi, peut-être ? »
Il se montrait ouvertement agressif, pour le coup. Mais il avait besoin de jauger le stade d'implication de ses plus proches collègues et d'avoir leur avis sur la question. Francine hésita un instant, avant de secouer la tête et de concentrer son regard sur la route. Ce fut finalement Delgato qui intervint pour désamorcer la situation.
« Que sais-tu concrètement de la Compagnie 112 toi-même, Fang' ? » questionna le tigre avec gravité.
« Malheureusement pas grand-chose, étant donné qu'on jugule les informations au sujet de ce groupuscule. »
« J'ai suivi le scandale de l'affaire, quand elle a éclaté, il y a de cela près de vingt ans… » explicita le lieutenant en se laissant glisser au fond de son siège. « J'avais seulement quinze ans à l'époque, et je n'avais qu'une envie : faire partie de l'armée et rejoindre les forces spéciales. Alors forcément, toutes ces histoires m'ont particulièrement affecté. »
« D'après ce que j'ai pu trouver dans les archives de presse, la Compagnie 112 était la dernière itération du Projet Hundred, qui visait à constituer un bataillon composé uniquement des meilleurs soldats de toutes les forces armées, c'est ça ? »
Delgato hocha la tête, un sourire malicieux au coin des lèvres. Il n'était pas surpris que le loup blanc soit si bien renseigné à ce sujet… Visiblement, il avait mené sa petite enquête sur la Compagnie, et avait pu récolter toutes les informations publiques distillées à leur sujet. L'armée avait eu beau tenter de juguler et de contenir les détails les plus sordides de l'affaire, elle n'avait pas été en mesure d'effacer toutes ses traces. Seulement, ce qui restait apparent n'était que la partie émergée d'un iceberg aux dimensions continentales.
« C'est exact. » commenta finalement le tigre. « Dans le principe, le procédé pouvait déjà sembler discutable, puisqu'il reposait sur un schéma sélectif assez proche de ce qu'on pourrait considérer comme « la loi du plus fort ». Mais cela ne leur suffisait pas… Il voulait pousser le concept toujours plus loin, et obtenir des super soldats pouvant tirer profit de leurs aptitudes naturelles particulières… Des dons primaux et instinctifs, issus d'un héritage génétique que certaines personnes pouvaient considérer comme « affaiblis » par l'évolution de notre société. »
« Et ça a fini par faire tâche, c'est ça ? » questionna Fangmeyer, dont l'intérêt était piqué au vif.
« C'est là que les choses se troublent et où l'administration entre en jeu pour brouiller les pistes. Mais il y a eu un incident. Un grave incident. Sa nature, ses causes et ses conséquences me sont totalement inconnues, et même la presse n'a jamais été en mesure de mettre le doigt dessus. Mais ça a été la fin du Projet Hundred. Et la Compagnie 112 est demeurée l'ultime production d'une progression élitiste tellement honteuse que l'armée l'a irrémédiablement effacée de son historique. »
Fangmeyer avala à sec. Il n'en apprenait pas énormément plus, mais ces quelques éclaircissements mettaient toutefois en exergue des théories plus ou moins stables qu'il avait commencé à ériger depuis qu'il s'était acharné à faire la lumière sur cette affaire.
« Donc, même avec un mandat, je n'aurais pas été en mesure de trouver quoique ce soit aux archives de l'armée. »
« J'en doute fort. » répondit Delgato. « Et c'est sans doute pour cette raison que la guichetière a prétendu ne rien avoir à vous présenter par rapport à tout ça. Elle sait très bien que ça a existé, mais on lui a bien appris à ne surtout jamais le reconnaître. »
« Ce qui veut dire que la Compagnie 112 n'est plus rattachée à l'armée. »
« Non, Fang'. Ça veut tout simplement dire que la Compagnie 112 n'existe plus depuis près de vingt ans, et que tu cours après un fantôme… »
Le loup blanc grimaça à cette réflexion qui le laissait totalement incrédule, ce qu'il ne manqua pas de faire remarquer sur un ton légèrement piqué. « Si c'était vraiment le cas, pourquoi tout le monde réagit de la sorte quand on en fait mention ? Tous ceux qui ont des connaissances sur le propos semblent bondir comme des diables hors de leurs boîtes dès que le sujet arrive sur le tapis. »
Delgato fut légèrement déstabilisé par la réflexion et ne trouva pas d'arguments sur l'instant, ce qui permit à Fangmeyer d'enchaîner, rajoutant des éléments à la longue liste de preuves et de rapports qu'il établissait entre la situation et les activités de ce groupuscule secret : « Et il n'y aurait pas de sens pour un simple membre des Gardiens du Troupeau de porter cet insigne, non ? Pourtant je l'ai vu de mes yeux… Cette brebis n'était pas une banale activiste demeurée et maladroite, elle était rusée, surentraînée et particulièrement farouche. »
« Pour un peu, on pourrait croire que tu es amoureux. » intervint cyniquement Francine en poussant un ricanement moqueur. La réflexion eut au moins le mérite de faire sourire le loup blanc, qui n'était jamais insensible à une bonne vanne. Cela offrit à Delgato suffisamment de temps pour rassembler ses idées et formuler une hypothèse intéressante pour répondre aux propos de son subordonné.
« Il est impossible que cette brebis ait fait partie de la Compagnie 112 telle qu'elle a existé il y a vingt ans. J'ai lu ton rapport, tu lui donnais quoi… La trentaine, tout au plus. »
« Peut-être même moins. » acquiesça Fangmeyer. « Vingt-cinq ans, je dirais… »
« Ce qui veut dire qu'elle aurait eu entre cinq et dix ans au moment des faits, à l'époque… Ça ne colle pas. Tout prodige de la bagarre qu'elle soit, elle n'aurait pas pu faire partie de la Compagnie 112. »
« Ce qui ne laisse qu'une seule possibilité. »
« Et laquelle ? » demanda Delgato sans animosité, à présent réellement intéressé par la tournure de cette confrontation d'idées.
« La Compagnie 112 a continué à exister, parallèlement à l'armée, en groupuscule autonome. »
Delgato plissa les paupières et se frotta le menton d'une patte légèrement raide. Ce que venait de dire Fangmeyer faisait écho à ses propres hypothèses… Des éléments de réflexions personnels qu'il n'avait jamais partagé jusqu'à ce jour, et qu'il n'était pas certain de vouloir exposer au grand jour.
« Tu penserais donc à une sorte de… groupe de mercenaires, c'est ça ? »
« Probablement. » acquiesça le loup blanc, avant de poursuivre sur sa lancée. « La branche élitiste de l'armée n'aurait pas accepté le démantèlement du projet et se serait séparée du corps officiel, pour poursuivre les principes du Projet Hundred sans ingérence de l'administration centrale ou des décisions politiques… Après, je n'ai aucune preuve pour consolider cette possibilité, alors ce sont juste des paroles en l'air. Mais j'ai l'impression que ça a du sens… Et ça expliquerait pourquoi la Compagnie 112 demeure un sujet aussi sensible, aujourd'hui encore. Peut-être que l'armée cherche à dissimuler son existence dans l'espoir de pouvoir régler la situation en toute discrétion. Visiblement, son image a été assez entachée il y a vingt ans… Ils n'ont probablement pas envie de remettre le couvert. »
« C'est… Une hypothèse intéressante… » se contenta de répondre Delgato, soudainement plus sombre au constat que ses propres suppositions trouvaient un écho favorable dans l'esprit de son subordonné. Il ne savait pas trop s'il devait s'en réjouir ou le craindre, mais il était sans doute trop tôt pour avancer ainsi à l'aveuglette en terrain inconnu. « Reste que nous n'avons pas les moyens d'étayer cette piste pour le moment. Gardons à l'esprit cette possibilité, mais concentrons-nous sur ce qui nous préoccupe pour le moment. Peut-être que tout est lié, ou peut-être que nous traçons nous-mêmes des rapports pour donner de la cohérence à ce qui nous échappe. C'est un écueil qu'il vaut mieux éviter dans une enquête. Il vaut mieux se cantonner aux faits, sinon on a très rapidement tendance à transformer la réalité en ce qu'on voudrait qu'elle soit… Il n'y a rien de meilleur pour suivre de fausses pistes. »
« Ca arrangerait bien ceux qu'on cherche à coincer, pas vrai ? » ajouta Fangmeyer en redressant un sourcil.
« C'est certain. Et il n'est pas impossible que ce soit exactement ce qu'ils cherchent à faire. »
Le loup blanc poussa un soupir de lassitude avant de s'étirer. Cela lui faisait énormément de bien de pouvoir échanger librement sur l'affaire avec quelqu'un, mais il n'était toujours pas persuadé que d'avancer le tuyau de Finnick dans la conversation soit la meilleur des choses à faire. Il connaissait le lieutenant Teddy Delgato comme un officier des plus protocolaires. S'il le mettait dans la confidence, il risquait de l'obliger à suivre les manœuvres usuelles et à rester dans les clous, ce qui risquait de lui faire perdre un temps précieux, et d'empiéter sur sa marge de manœuvre. Fangmeyer se surpris lui-même à sa manière de la jouer personnelle dans toute cette affaire, mais il n'arrivait plus à se raisonner. Trop de déceptions, au cours des derniers jours… Il ne voulait pas laisser passer une telle occasion de faire une percée dans les intentions de leurs mystérieux opposants.
Restait à présent qu'il devait se concentrer sur une toute autre part de l'enquête, non moins intéressante : le cas Bellwether. L'irruption de ce chien de berger qui s'était présenté comme l'époux de la brebis, ex-maire de Zootopie, et que l'on avait prise pour la tête pensante d'un complot qu'on estimait aujourd'hui définitivement contré, avait remis beaucoup de certitudes en perspective… Et visiblement, son plaidoyer avait dû avoir assez d'impact aux oreilles de Bogo pour qu'il estime nécessaire de faire vérifier ses dires à la source.
« Concrètement, on a quoi par rapport au cas Bellwether ? » demanda le loup au bout de quelques minutes d'un silence pesant, qui s'était installé dans le véhicule, et que ne perturbait que le vrombissement du puissant moteur qui animait un engin d'une telle taille.
« Le chef a tout consigné dans ce dossier. » explicita Delgato en redressant une chemise couleur orange, qu'il avait conservée sur ses genoux, jusqu'alors. « J'ai pris connaissance de la déposition de Shepard Bellwether… Ce mammifère était extrêmement confus et agité lors de son entretien avec le chef, et il n'est pas certain qu'il ait réellement vidé son sac. Un peu comme s'il se méfiait. »
« Il prétendait vouloir seulement parler à Hopps. » précisa Fangmeyer. « Il a peut être choisi d'omettre certains détails qu'il ne destinait qu'à elle, qui sait ? »
« Ce n'est pas impossible, mais nous avons tout de même de quoi faire… D'après son mari, Bellwether aurait été manipulée par une autorité supérieure. Une sorte d'éminence grise qui lui aurait dicté quoi faire, au couvert de la menace… »
« C'est Bellwether qui lui a dit ça ? » intervint Francine d'une voix pleine de curiosité. « Si c'est réellement le cas, pourquoi ça n'intervient que maintenant ? Elle aurait pu se défendre en avançant ces arguments… Et même lui aurait pu se faire connaître plus tôt, non ? »
« Apparemment, elle consignait pas mal de choses dans un journal qu'il n'aurait récupéré que récemment. » explicita Delgato sur un ton calme et professionnel. « De surcroît, bien avant que les choses ne se gâtent, Bellwether avait fait promettre à son mari de rester muet par rapport à ce qui pourrait bien arriver… Il n'était au courant de rien, d'après ce qu'il prétend… Il a expliqué que Bellwether cherchait à protéger leurs enfants. »
« Ils ont des enfants ? » s'étonna Fangmeyer.
« Oui. Deux. Un garçon et une fille. Mais ce n'est pas vraiment le plus important. Ce qui a concrètement intrigué Bogo, c'est le fait que Shepard prétende que sa femme était en danger, au sein même du centre pénitencier. S'il pensait qu'elle garderait le silence, cet individu de l'ombre qui l'a manipulé aurait visiblement perdu confiance en sa capacité à ne rien divulguer, et préfèrerait l'éliminer plutôt que de prendre le risque de la voir cracher le morceau. »
« Difficile à croire. » commenta Francine sur un ton suspicieux. « Bellwether a reconnu tous les torts qui lui ont été reprochés, et a affirmé être à l'origine du complot. Elle a collaboré et expliqué tous les processus de sa manigance… De surcroît, après l'agression qu'elle a perpétré à l'encontre de Judy et de Nick, il est difficile de la considérer comme autre chose qu'une criminelle. »
« C'est là que ça devient intéressant, en fait. » déclara Delgato en affichant un sourire plein d'entrain, témoignant de la passion qu'il ressentait à se confronter à une telle affaire. « Shepard Bellwether n'a à aucun moment cherché à contester la culpabilité de sa femme. Il a même confirmé la part active qu'elle avait prise dans tout ceci. A ses yeux, elle mérite d'être en prison à l'heure actuelle… Cependant, nous ne savons visiblement pas tout… Et ce qui nous a été caché pourrait être la raison pour laquelle il pense que sa femme est en danger. »
« Si c'est le cas, il sera difficile de lui faire avouer quoique ce soit. » affirma Fangmeyer en poussant un nouveau soupir. « Si elle pense que parler la met en danger, on ne la persuadera pas de le faire. »
« N'en sois pas si sûr, Fang'. » répliqua le tigre en reposant la pochette sur ses genoux, avant de déposer calmement ses pattes par-dessus. « Tu serais surpris de voir à quel point les gens peuvent devenir bavards lorsqu'ils pensent que leur vie est en péril. »
Ils arrivèrent au centre de détention pour femelles du dixième arrondissement une dizaine de minutes plus tard. Le reste du trajet fut relativement calme, Francine et Simon se contentant de questionner Delgato sur le compte rendu établi par Bogo suite à son entretien avec le mari de Bellwether. Quelques surprises notables ne manquèrent pas d'éveiller nombre d'interrogations dans l'esprit du loup blanc, mais il gardait ces réactions sous le coude pour pouvoir les tester directement sur celle qu'il n'allait pas tarder à avoir l'occasion de cuisiner. S'il trouvait une faille, un moyen détourné d'obtenir des informations sur ceux qu'il considérait déjà comme l'origine concrète des troubles qui agitaient actuellement Zootopie, il ne manquerait pas de s'y faufiler, et de s'emparer de tout ce qu'il pourrait y dénicher.
La prison de Pasture Grass était un centre pénitencier austère à l'architecture sans âme ni fantaisie : des blocs de béton gris adjoints les uns aux autres, uniquement disposés de manière à rendre les déplacements internes pratiques. Tout ici était morose et placide, mais on n'en attendait guère plus d'un établissement de détention. Après tout, certaines criminelles enfermées ici étaient particulièrement dangereuses, l'établissement disposant d'une aile spécifiquement adaptée pour accueillir des détenues considérées comme des fléaux pour la société. Si la mémoire de Fangmeyer était bonne, Hurricane Jane, l'une des pires tueuses en série de l'histoire de Zootopie, était enfermée quelque part, entre ces murs. Entre autres choses, cela donnait à Pasture Grass une bien triste réputation. Etant donné la gravité de ses actes, il n'y avait rien d'étonnant à ce que Bellwether se soit retrouvée incarcérée ici… Mais la petite brebis devait certainement faire tâche au milieu d'une population bien plus sournoise et violente qu'elle. Il y avait peut-être des raisons concrètes de se faire du souci pour sa sécurité, après tout. Shepard Bellwether ne s'était sans doute pas montré si alarmiste que ça, en fin de compte.
Les trois officiers franchirent le portique de sécurité, où ils durent abandonner leurs armes de service. On ne leur laissa que leurs tonfas, après s'être assuré que la sécurité qui les maintenaient à leurs ceinturons était bien fixée. Ils passèrent ensuite dans le bureau principal de surveillance, où ils furent accueillit par l'officier Mathilda Swinton, une truie à l'air sévère et professionnel, mais qui avait un regard envoûtant, et une silhouette relativement svelte pour un membre de son espèce. Fangmeyer n'avait jamais été très attiré par les races porcines, mais il dû reconnaître que la lieutenant du ZPD avait un certain charme, avec sa stature rigide et la petite houppette blonde qui dépassait de sa casquette de fonction.
Delgato s'avança vers elle, le sourire aux lèvres, et écarta les bras pour la serrer brièvement contre lui.
« 'Tilda ! » s'écria-t-il d'une voix rieuse. « Cela faisait si longtemps ! »
« Salut, Teddy. Heureuse de te revoir, moi aussi. »
« Attendez une minute… » intervint Fangmeyer, attirant l'attention des deux autres sur lui. « Comment se fait-il que des officiers du ZPD effectuent des missions de surveillance ? C'est pas le boulot des surveillants pénitenciers ? »
Mathilda hocha la tête, reprenant un air plus froid et distant, qu'elle réservait très certainement à toute personne qui n'avait pas encore la chance de la connaître plus personnellement (et qu'elle attribuait également aux prisonniers dont elle avait la charge, histoire de leur faire comprendre qu'ils n'obtiendraient jamais aucune faveur de sa part).
« C'est exact, officier. Cette mission était initialement dévolue aux seuls employés du ministère de la justice… Mais lorsque des affaires de corruption ont éclaté, laissant entendre que le Syndicat avait la mainmise sur le corps de surveillance pénitencier, et leur graissait la patte à coups de pots de vin pour qu'ils ferment les yeux sur certains agissements, la ville a jugé bon d'affecter quelques membres du ZPD aux équipes de surveillants, histoire d'encadrer un peu tout ça. »
Elle poussa un soupir de lassitude, comme si le fait de devoir sans arrête justifier sa présence en ces lieux commençait à la fatiguer, puis elle détourna le regard pour se tourner vers le buffet attenant à son bureau, où trônait une magnifique cafetière qu'elle pointa d'une patte leste.
« Je vous sers un café ? »
La question s'adressait autant à Fangmeyer qu'aux deux autres, et les trois acquiescèrent à l'unisson, heureux de pouvoir s'offrir un petit instant de détente avant d'en venir aux choses sérieuses. Tandis que Mathilda s'occupait de la préparation, Fangmeyer s'installa dans l'une des chaises à sa taille, derrière le bureau. C'était au tour de Francine de souffrir de sa morphologie, le bureau n'ayant pas été conçu pour accueillir des mammifères aussi massifs qu'elle en son sein. Néanmoins, elle se posta dans un coin, pour éviter de casser quelque chose d'un geste malencontreux… Une expérience toujours désagréable à laquelle elle était bien trop souvent confrontée.
« Alors il y avait de la corruption dans le système, fut un temps ? » s'étonna Fangmeyer, relançant ainsi la conversation qui s'était retrouvée au point mort.
« Où n'y en a-t-il pas ? » questionna rhétoriquement Mathilda. « On a mis deux maires en prison en l'espace de quelques mois… Cette ville part à vau-l'eau, je vous le dis. »
« Toujours aussi optimiste, à ce que je vois. » commenta Delgato d'une voix rieuse, ce qui lui valut un regard en coin de la part de sa comparse. Celle-ci se contenta de soupirer, et déposa devant lui sa tasse de café, avant d'en tendre une à Fangmeyer, qui la remercia d'un hochement de tête, et de s'atteler à la préparation d'une dose un peu plus massif pour Francine.
« Franchement, tu aurais passé autant de temps que moi entre ces murs, et géré autant de situation de crise que j'ai eu à le faire ne serait-ce qu'au cours de la semaine… Tu perdrais un peu de cet optimisme qui te sied tant. »
« Le lieutenant est quelqu'un d'optimiste ? » questionna Fangmeyer en accentuant volontairement son étonnement. « Jamais remarqué cet aspect charmant de sa personnalité. »
« Sans doute parce que tu es toi-même un éternel pessimiste, j'imagine… » rétorqua Francine d'une voix rieuse.
« Il y a une différence entre pessimisme et objectivité, officier Pennington. » contra le loup blanc en ponctuant sa phrase d'un clin d'œil.
« Vous en riez, mais c'est malheureusement un fait. » intervint à nouveau Mathilda. « Vous venez voir Bellwether, pas vrai ? Vous vous rendrez peut être mieux compte de ce que je veux dire lorsque vous l'aurez en face de vous. »
« Je suppose que son incarcération se passe mal… » répondit Delgato d'une voix grave, après avoir avalée une gorgée de son café, qu'il aimait visiblement brûlant et extrêmement fort.
Mathilda poussa un petit ricanement qui aurait pu suffire à faire comprendre à l'auditoire à quel point le tigre était dans le vrai, mais elle développa néanmoins sans vergogne quant à la situation de la détenue : « Oh, ça c'est le moins qu'on puisse dire, mon chaton. Elle n'est pas particulièrement populaire au sein des détenus. Nous avons beaucoup de prédateurs, ici… Et le fait d'être des criminels indécrottables n'enlève rien à leur sens corrompu de la « justice ». Aussi, j'ai été obligé d'affecter des surveillances permanentes à l'égard de Bellwether, pour éviter que l'une ou l'autre de ses camarades de détention ne se lasse de sa présence et décide de proclamer de quelconques idéaux en lui plantant un couteau dans le dos ou en la tabassant à mort… »
« Votre boulot a l'air particulièrement gai… » commenta Francine, l'ironie de sa réflexion ne dissimulant que très mal le tremblement de sa voix.
« Il faut aimer se lever tôt, se coucher tard, et ne pas compter les heures. » répondit le lieutenant Swinton d'une voix lasse. « C'est comme gérer une colonie de vacances pleine de gamins hyperactifs… Sauf que là, les gamins en question sont des brutes qui n'attendent qu'une occasion pour régler leurs comptes, de la manière la plus violente possible. La détention les maintient à l'écart de la vie civile… Mais pas de leurs tendances criminelles. Mais bon, le péquin moyen se moque bien de savoir ce qui se passe derrière les murs des prisons, tant que les détenus restent confinés derrière. »
Delgato plaqua ses doigts contre ses yeux. Visiblement, l'ambiance morose des lieux ne lui convenant pas vraiment. Il se redressa et s'étira longuement, avant de faire le point sur ce qui venait d'être dit. « Si la situation est si critique, nous n'aurons peut-être pas d'autre choix que de faire transférer Bellwether dans un établissement de haute sécurité, où nous pourrons nous assurer qu'elle ne risque rien. »
« La menace évoquée par son mari n'avait pas l'air de faire référence à ses codétenus. » répondit Fangmeyer en relevant un sourcil.
« L'un dans l'autre, nous réglerions la question. » répliqua le tigre, en se tournant vers Mathilda, qui le regardait à présent avec curiosité.
« Tu m'enlèverais une sacrée épine de la patte. » déclara-t-elle en poussant un nouveau ricanement, avant de reprendre un ton plus sérieux. « Mais à quelle menace faisait référence ton subordonné, exactement ? »
« Tu te doutes bien que nous ne sommes pas venus lui faire une visite de courtoisie. On a des raisons de penser qu'elle pourrait être menacée. »
« Et par qui ? Ou quoi ? » s'étonna Mathilda. « Je ne discute pas la faillibilité de nos installations, mais si tu fais référence à un danger extérieur, le risque est proche du néant. »
« Nous préfèrerions nous en assurer directement auprès d'elle. Quant à la source de la menace… Disons qu'elle reste à déterminer. »
La truie haussa les épaules, ne cherchant pas à contester les intentions de son collègue. Elle avait bien assez à faire comme ça, sans se préoccuper en sus du reste, de toute manière. « De toute manière, je ne vais pas vous priver de votre petit entretien avec elle. Pour ce que ça me coûte… »
Mathilda se pencha au-dessus de son bureau pour décrocher son téléphone de service et contacter les membres de son équipe en charge de l'encadrement personnel de Bellwether, afin de leur demander de préparer la détenue et de l'amener au parloir. Ses visiteurs étaient enfin arrivés.
Le quatuor quitta le bureau principal quelques instants plus tard, Mathilda ouvrant la marche pour les conduire dans le dédale de couloirs que représentaient les entrailles du bâtiment administratif, faisant le lien entre le monde extérieur, et le pénitencier en tant que telle. Des grilles ne tardèrent pas à faire leur apparition, barrant les couloirs en plusieurs sas de sécurité, qui chacun étaient à déverrouiller à l'aide d'une clé spéciale, et d'un code à cinq chiffres. Bientôt, les fenêtres se virent barrées par des grillages fixés aux cadres par des échardes à béton, ce qui indiquait qu'on arrivait dans les premières zones de détention. Cependant, le groupe ne serait normalement pas amené à pénétrer dans les quartiers des détenus, mais en approcheraient la frontière, symbolisée par les salles de parloirs, et leurs vitres en plexiglas quasiment indestructibles, ligne de démarcation entre le monde libre, et celui de l'enfermement, qu'il soit temporaire ou définitif.
Juste avant de pénétrer dans la salle où Bellwether ne tarderait pas à arriver, Delgato marqua l'arrêt et se tourna vers Fangmeyer, lui tapotant amicalement l'épaule.
« Écoute, Simon… Je te laisse gérer l'entretien avec Bellwether, d'accord ? »
« Qu… Quoi ? » s'égosilla le loup blanc, totalement pris au dépourvu par cette information soudaine et inexpliquée. « Vous ne venez pas, lieutenant ? »
« Non… Mathilda va m'accompagner pour aller rendre une petite visite à une autre prisonnière, pendant que tu prends les choses en pattes avec Francine. Ne t'en fais pas, c'était prévu ainsi depuis le début. »
Fangmeyer grimaça un instant, avant de jeter un coup d'œil au dossier orange que lui tendant Delgato. Il le prit entre ses pattes et secoua doucement la tête. « Vous êtes plus au fait des spécificités de cette affaire, et je… »
« Non, c'est faux et tu le sais pertinemment. Toi comme moi savons très bien que tu es sur la bonne piste… Et de fait, c'est à toi qu'il revient d'établir des liens qui pourraient éventuellement m'échapper. Ce n'est pas qu'un entretien pour s'assurer que Bellwether est en sécurité, nous sommes bien d'accord, n'est-ce pas ? »
Le loup blanc hocha la tête, incrédule de cet élan de confiance émanant de son supérieur. Il y a une trentaine de minutes encore, il n'était pas certain de pouvoir se fier au lieutenant, et à présent, il se rendait compte que ce dernier lui attribuait déjà toute sa confiance. Il s'en voulut de s'être montré si égoïste, et se promit de lui faire part de tout ce qu'il lui avait caché aussi tôt que possible.
« Lieutenant, quand nous aurons fini, il y a certaines choses dont nous devrons discuter. »
« Ah, ça ne fait aucun doute. » acquiesça Delgato, un léger sourire au coin du museau. « M'est avis que Bellwether se montrera plus prolixe avec toi, de toute manière. »
« Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? » s'enquit le loup blanc, piqué par la curiosité.
« Oh, une intuition. » répondit le tigre en haussant les épaules avant de se détourner de lui pour emboîter le pas de Mathilda Swinton, qui n'avait pas attendu la fin de leur échange pour se mettre en marche. Alors qu'il la suivait, il poursuivit d'une voix rieuse : « Il semblerait qu'elle ait un faible pour les canidés. »
Fangmeyer poussa un léger rire, et se tourna vers Francine, l'interrogeant du regard pour jauger ce qu'elle pensait de la situation. L'éléphante se contenta d'hausser les épaules, signifiant ainsi qu'elle était toute aussi surprise et incertaine que lui.
« Bon, ne faisons pas attendre l'ex-maire de Zootopie plus longtemps… » déclara le loup blanc en glissant le dossier sous son bras.
Francine acquiesça et lui emboîta le pas alors qu'il franchissait la porte du parloir.
Mathilda et Delgato descendirent plusieurs séries d'étages dans un silence relativement pesant. Leur destination n'avait rien de glorieuse, et ils le savaient très bien, l'un comme l'autre. A chaque fois, l'itinéraire était le même, et systématiquement, ils revivaient ce même instant gênant où ils ne trouvaient rien à se dire pour combler l'atrocité poussait le tigre à répéter encore et toujours ce même rituel, qui relevait plus de la torture psychologique qu'autre chose aux yeux de la chef du service pénitencier.
Comme d'habitude, Delgato prit la parole tandis qu'ils franchissaient le dernier sas de sécurité, extrêmement perfectionné, qui séparait l'aile de détention extrême du reste du complexe. Un étage réservé au parcage de la dizaine de mammifères dont la réputation était devenue si terrifiante et sinistre qu'on préférait les conserver dans ce caveau, où la lumière du jour ne brillait jamais, dans l'espoir que l'oublie achève de faire d'eux des reliques d'un passé honteux, qu'on aurait préféré voir disparaître plus tôt que plus tard.
Les mots que le tigre prononça furent les mêmes qu'à l'accoutumée.
« Comment va-t-elle ? »
Et la réponse de Mathilda fut strictement la même que les fois précédentes.
« Égale à elle-même. »
« Je vois… »
La truie était systématiquement exaspérée par la note de déception qu'elle percevait dans la voix de son collègue lorsqu'elle exprimait le fait que non, aucun miracle ne s'était produit : la femelle qu'il venait voir était toujours la même tortionnaire psychopathe avide de la chair de ses semblables, et elle croupissait toujours dans la même cellule qu'elle ne quitterait jamais jusqu'à la fin de ses jours, et devant laquelle elle devrait certainement continuer de l'accompagner tous les mois pendant les décennies à venir. Quel triste spectacle.
« Franchement, Teddy… Pourquoi tu t'infliges ça ? » questionna finalement Swinton d'une voix exaspérée, tandis qu'elle tapait le troisième code de sécurité à huit chiffres qui maintenait scellée la porte circulaire en acier massif de soixante centimètres d'épaisseur.
« Mon frère a aimé cette femelle, 'Tilda… Comment pourrais-je la haïr, quand elle est la seule famille qu'il me reste ? »
« Si elle est la seule famille qu'il te reste, c'est justement de sa faute… Désolée de dire ça aussi crûment… Je trouve ça tellement… Malsain. »
Delgato tourna vers elle un regard désarmant, rendu plus dur à soutenir encore par la passivité de son expression, toujours souriante… Mais qui transpirait une émotion de façade.
« Écoute, Teddy… Je t'adore, tu le sais. C'est pour ça que je me demande si… »
« C'est très gentil de ta part, 'Tilda. » l'interrompit Delgato. « Ça me touche sincèrement. Mais ça ne me fera pas changer d'avis. »
Secouant la tête de dépit, la truie se contenta de pousser un soupir de lassitude, et s'obligea à se résigner : elle n'en obtiendrait rien, en dépit de tout bon sens. D'un mouvement sec, elle déverrouilla le loquet central qui maintenait la porte circulaire fermée, ouvrant l'accès à un long couloir au sol recouvert d'un odieux carrelage couleur brique. « Le sentier rouge », c'était ainsi que les occupants des locaux surnommait ce corridor d'une vingtaine de mètres, dont les deux côtés desservaient cinq cellules de haute sécurité chacun. Les dix femelles les plus dangereuses de Zootopie étaient parquées ici. L'une d'entre elles faisait partie du passé de Teddy Delgato, et par la force des choses, occupaient présentement son présent, et ses cauchemars à venir.
« Elle a accepté de participer à des expérimentations pour Redwood, en échange de certains privilèges. » déclara Swinton d'une voix froide en guidant Delgato vers la dernière cellule à occuper le mur droit du sentier rouge.
« Je sais… Bogo m'en a parlé. Qu'a-t-elle obtenu ? Une réduction de peine ? »
« Elle a été condamnée à six-cent-vingt-sept ans de réclusion criminelle, Teddy… Tu te doutes bien qu'elle n'a pas accepté de jouer les cobayes pour une réduction de peine. »
« Quoi donc, alors ? »
« Tu n'as qu'à lui demander. » rétorqua sèchement Swinton en détournant le regard. « Si déjà tu t'infliges ce calvaire une fois par mois, autant que vous ayez des choses à vous dire, pour une fois. »
Delgato fronça les sourcils mais se refusa à réagir par la colère, préférant canaliser sa frustration par un simple soupir, avant de se détourner de son interlocutrice pour faire face à la cellule où était enfermée la psychopathe qu'il était venu visiter. Il poussa le fermoir qui dissimilait l'ouverture sécurisée au travers de laquelle il était possible de voir et d'échanger avec le locataire à temps plein (et à perpétuité) des lieux.
« Teddy… Teddy… Teddy bear… » chantonna une voix émanant d'un recoin obscur de la cellule, qui était plongée dans une pénombre presque totale.
« Pas de lumière aujourd'hui, Janice ? » demanda Delgato avec détachement.
« Je m'appelle… pas… Janice ! » grogna la voix, avant que, d'un coup d'un seul, la détenue ne bondisse hors de l'ombre avec l'aisance leste des félins, pour atterrir virulemment contre la porte, qu'elle percuta de plein fouet avec une férocité terrifiante.
Il s'agissait d'une tigresse blanche qui aurait pu être magnifique, si elle n'avait pas été à ce point affectée physiquement par ses conditions de détention. Son pelage était devenu rêche, graveleux, plein de bourres et de nœud, et perdait par endroits de sa blancheur pour tirer systématiquement vers un gris sale. Elle était d'une maigreur horrifiante, mais en dépit de cette faiblesse apparente, sa musculature puissante laissait deviner les ardeurs du prédateur implacable qui continuait de vivre au sein de cette carcasse émaciée. Ses yeux étaient d'un bleu glacial, profond et aussi liquide que de l'eau, à la pâleur effrayante. Entre ses sourcils froncés, le réseau de striures noires marquant son pelage s'enroulait à la manière d'une étrange spirale, qui semblait former une sorte de troisième œil. Elle pointait d'ailleurs cette particularité physique de son doigt long et griffu.
« C'est Hurricane Jane, Teddy ! Hurricane FUCKING Jane ! » beugla l'animal enfermé, un filet de bave s'échappant de ses crocs resserrés.
« Si tu le dis, Janice… » répondit simplement Delgato, ne témoignant aucune réaction particulière à l'agressivité de son interlocutrice.
Celle-ci éclata d'un rire à demi-hystérique avant de secouer la tête et de frapper des deux poings contre la porte avec une force redoutable, qui fit vrombir le chambranle pourtant constitué d'acier.
« Tu es venu faire ton action de grâce mensuelle, mon chou ? » demanda Jane en inclinant la tête sur le côté, son regard froid ne témoignant qu'une bestialité difficilement contenue. « Tu te sens toujours comme un bon samaritain quand nous en avons fini tous les deux, pas vrai ? Ça t'aide à mieux dormir la nuit ? Moi, je te le dis honnêtement, ça me fait juste chier… Mais à un point… »
Elle ponctua sa phrase par un petit rire, avant de s'écarter doucement de la porte, sans s'en éloigner particulièrement, afin que le lieutenant puisse continuer à contempler son apparence malingre et disgracieuse.
« Il paraît que tu as reçu certains aménagements de confort en acceptant d'effectuer des tests pour la compagnie Redwood ? »
« C'est vrai, hein ? Les flics sont tellement aux abois qu'ils sont contraints de pactiser avec une firme privée pour financer les équipements qui leur permettront d'avoir un quelconque impact dans la guerre à venir ? »
« Une guerre ? » demanda Delgato, feignant l'indifférence. « Rien que ça ? »
« Des trucs qui traînent… Des propos qui se perdent… »
« Tu es enfermée ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. » contesta Delgato dans un soupir. « Je me demande bien quelles rumeurs les quatre murs de ta cellule peuvent bien faire remonter jusqu'à toi. »
« Ça te fait mal, pas vrai ? Que j'en sache plus que toi alors que je ne jouis pas de la liberté qui t'est pourtant acquise… Dommage, mon chaton… Mais, si tu veux, sors dans la rue, mange quelques mammifères, et ils t'enfermeront peut être avec moi ? Ça me plairait bien d'avoir un compagnon de jeu pour tuer… le temps. »
Cette réflexion sembla la faire beaucoup rire, et elle se perdit pendant une vingtaine de secondes dans un délire imaginaire qu'elle seule pouvait appréhender, laissant Delgato impuissant devant le spectacle désarmant de l'aliénation. Finalement, au bout d'un moment, elle finit par revenir à un semblant de raison, et se laissa à nouveau tomber contre la porte avec fracas. Impossible qu'elle ne se soit pas blessée dans le processus, mais si elle avait mal quelque part, elle n'en témoigna rien.
« Okay, Teddy… Discutons de la pluie et du beau temps, si c'est ce qui te chante. » déclara-t-elle d'une voix pleine d'ennui. « J'ai gagné le droit d'être sortie en laisse une demi-heure par semaine… On me laisse même voir la lumière du jour, quelques instants, dans la cour de promenade intérieure. Je ne jouis pas d'un charmant panorama sur cette ville que j'aime tant, mais au moins, je peux respirer un peu d'air frais une fois de temps en temps. »
« Et en échange de quoi as-tu gagné cet incroyable privilège ? » demanda le tigre sur un ton ironique, qu'il regretta presque aussi tôt : il ne servait à rien de se montrer cynique avec une personne comme Janice, qui n'avait de toute manière plus suffisamment de recul pour faire la part concrète des choses.
« On me fait porter un joli collier de temps en temps… Un collier supposé calmer mes pulsions agressives… Regarde comme c'est chouette ! »
Elle redressa la tête, laissant apparaître une marque sombre et circulaire sur le pelage de sa gorge. Le côté droit était beaucoup plus noir en un point précis, entaché à la manière d'une brûlure, comme si le poil avait été carbonisé.
« Le collier de dressage, qu'ils appellent ça ! Te file des décharges de plus en plus importantes en fonction d'un calcul estimé de ton degré émotionnel. Ou une connerie du genre… »
« C'est… C'est… »
Teddy, horrifié par la révélation, ne semblait pas en mesure de trouver ses mots.
« Quoi ? Ça te plaît pas ? T'es jaloux, hein ? Tu en voudrais un, toi aussi… Pour éviter tout risque de croquer ces bonnes gens, pas vrai ? » ajouta Jane d'une voix à la fois sombre et rieuse. « T'en fais pas, va… Au rythme où vont les choses, d'ici quelques mois, tous les prédateurs de Zootopie auront ça autour du cou. »
« Tu fais erreur, Janice… » la corrigea Delgato en secouant la tête, s'acharnant à garder l'esprit clair et à ne pas tirer de conclusion hâtive par rapport aux expérimentations éthiquement douteuses de Redwood. « Tous les prédateurs ne sont pas des criminels. »
« Oh, Teddy… Trente-cinq ans et l'âme aussi pure et innocente qu'un enfant découvrant le monde dans un livre d'images… » Elle poussa un petit rire étrangement féminin avant de conclure sa phrase. « On sait très bien qu'il n'y a que des innocents qui courent les rues, pas vrai ? »
Delgato ne trouva rien à répondre à un tel cynisme, et se contenta de fermer les yeux, espérant que ce qui était prédit ici ne tiendrait que du phantasme, ou de la folie.
Pendant ce temps, Fangmeyer et Francine s'étaient installés dans la salle du parloir numéro vingt-quatre, et n'avaient pas eu à attendre bien longtemps avant que ne leur soit amenée l'ancienne maire de la ville de Zootopie, bien qu'elle n'ait occupé ce poste que pendant une période relativement courte… eut égard à quelque histoire de complot, si la mémoire des officiers étaient bonnes.
Néanmoins, toute trace de cynisme ou de velléité humoristique mourut dans l'âme des deux policiers lorsqu'ils virent Dawn Bellwether faire son entrée. Fangmeyer ne l'avait jamais rencontré personnellement, mais il savait à quoi elle ressemblait… Et ce qui lui faisait face était très loin de l'image qu'il avait conservé de cette petite brebis joviale à l'air avenant (bien que cet aspect de sa personne se soit révélé n'être que façade dissimulant une âme bien plus sombre).
De ses quelques semaines en prison, Dawn Bellwether pouvait d'ores et déjà statuer pour coups et blessures, ainsi que pour une très probable dénutrition. Déjà peu épaisse, elle avait les joues creusées et les yeux bardés de cernes. Si elle pouvait trouver le repos en ces lieux, ne devait-elle dormir que du sommeil du juste. Toujours en alerte, très certainement, à en juger par la manière dont elle jetait de petits regards paniqués tout autour d'elle, et sursautait légèrement à chaque mouvement ou bruit suspect. L'attitude du paria de prison, telle que Fangmeyer se l'était imaginée, et telle qu'on la lui avait enseignée à l'académie… Une personnalité en souffrance qui n'avait pas sa place dans le système carcéral, et qui ne tarderait pas à se faire totalement engloutir par ses eaux tumultueuses. Un tableau difficile à regarder, rendu plus lourd encore par les marques de coups, les bleus divers, les ecchymoses, et le scotch emberlificoté en plusieurs points de sa paire de lunettes, d'ailleurs fissurée au verre droit. Un esprit cruel se serait amusé à prétexter qu'elle l'avait bien cherché, et qu'elle méritait tout ce qui devait lui arriver ici… Mais une personne intègre et altruiste ne pouvait réprimer une certaine amertume au constat de l'existence terrible que devait mener Dawn Bellwether en ces lieux. Oui, cet entretien serait difficile…
La brebis s'installa à la petite table qui se trouvait de son côté du parloir, les gardiens l'accompagnant s'éloignant de quelques pas afin de respecter la distance minimale d'intimité (qui n'était qu'une règle tacite, que personne ne suivait réellement… On ne pouvait pas se permettre de rester sourd à toutes les conversations, dans le système carcéral). Elle rehaussa les restes épars de ses lunettes du mieux qu'elle put, les réajustant sur son museau, et esquissa un sourire spectral, qui relevait de la pure forme (sans doute un travers hérité de sa carrière politique).
« En quoi puis-je être utile au ZPD aujourd'hui ? » demanda-t-elle d'une voix tremblante. « Si c'est encore par rapport à toute cette histoire, je crains de ne rien avoir de nouveau à vous apprendre sur le sujet… Comme je vous l'ai déjà dit, je… Je vous ai tout dit, en fait… »
« Nous n'en sommes pas si sûrs, madame Bellwether. » contesta Fangmeyer en secouant doucement la tête. « Et autant en venir aux faits, il semblerait que votre mari ne soit pas d'accord avec vous, lui non plus… »
« Mon mari ? » s'étrangla la brebis en se redressant sur son siège, visiblement horrifiée qu'il soit fait référence à son époux en de telles circonstances, avant d'enchaîner sur un ton nettement plus paniqué : « Shepard ?! Il va bien ? Dites-moi qu''il va bien ! »
« Y aurait-il des raisons pour vous de penser qu'il puisse courir le moindre danger ? »
« S'il est venu vous voir et vous a parlé de quoique ce soit, alors oui, il court un risque. » acquiesça Bellwether en se mordant les lèvres, les yeux écarquillés, et les larmes envahissant déjà la bordure de ses paupières.
« Il semble penser que la personne en danger, c'est vous, en fait… »
« C'est grotesque. » contesta-t-elle, en détournant les yeux, ce qui fut suffisant à Fangmeyer pour comprendre qu'elle dissimulait quelque chose, et que dans l'empressement et la panique, elle ne parvenait pas à le dissimuler avec beaucoup d'habileté.
« Épargnons-nous du temps et jouons cartes sur table, si vous le voulez bien. » avança le loup blanc en se penchant au-dessus de la table. « Vous allez essayer de me convaincre qu'il n'y a rien, que nous nous faisons des idées, que votre mari ne sait pas de quoi il parle, qu'il a extrapolé, blablabla. On sait bien que c'est faux, vous comme moi. Vous ne me persuaderez pas, vous aurez beau essayer, et au final je vais manœuvrer de telle manière que je vais réussir à vous faire comprendre que le risque est réel, pour vous, pour votre époux, pour vos enfants, et vous allez finir par craquer et tout me dire… Sans doute dans un flot de larmes qui rendra l'ensemble difficile à exprimer pour vous, et à comprendre pour moi. »
Bellwether buvait ses paroles, son regard braqué sur le sien, et restait médusée par la manière dont il abordait la chose, avec la froideur cruelle de la vérité. La brebis frémis légèrement, tandis que le loup blanc poursuivait sa vision très cartésienne des choses.
« Évitons-nous donc un effort inutile, et une perte de temps mutuelle, et dites-moi immédiatement la vérité, afin que nous puissions mettre en place les mesures nécessaires pour assurer votre sécurité, et celle de vos proches. »
L'ex-maire de Zootopie redressa la tête, son regard suppliant en disant long sur son état des plus instables. Ses lèvres tremblèrent encore quelques secondes, avant que finalement le voile de dignité qu'elle parvenait encore à maintenir ne se déchire totalement, laissant entrevoir toute l'horreur de son désespoir. Elle fondit littéralement en larmes, s'agrippant les joues des deux pattes, parvenant tout juste à baragouiner, entre deux crises de sanglots.
« Je… Je ne peux… Je ne peux pas… »
« Si, vous pouvez. » la contredit Fangmeyer avec fermeté, usant de toute la force qu'il pouvait déployer pour ne pas se laisser apitoyer par le spectacle désarmant qui lui faisait face. « Et je vais vous faire comprendre pourquoi vous le devez. »
A ces mots, Bellwether se calma un peu et parvint, à grand mal, à ravaler ses larmes. Fangmeyer acquiesça, satisfait de la voir reprendre un minimum d'assurance et être prête à écouter l'argumentaire de son interlocuteur.
« Pour une raison qui m'échappe encore, votre mari a réussi à obtenir du chef Bogo une attention particulière quant à votre cas bien particulier. Il semblerait que les faits qu'il lui a exposé aient été suffisamment inquiétants pour qu'il sollicite de notre part d'approfondir la question. Ce n'est pas une chance qui se reproduira deux fois. Si je rentre ce soir au poste, et que j'établis un rapport signifiant au chef qu'en tout état de cause, il n'y a absolument aucun souci à se faire, et que les inquiétudes de monsieur Bellwether ont été qualifiées de « grotesques » par son épouse, la question sera close, et vous ne pourrez plus attendre de nous le moindre agissement à votre égard. Plus de protection. Plus de soutien. Ni pour vous, ni pour votre famille. »
Fangmeyer grossissait volontairement le trait, en profitant de la détresse psychologique de Bellwether, se doutant bien qu'elle ne raisonnerait pas au-delà de ces quelques mots, et qu'elle croirait tout ce qu'on lui dirait sans chercher à le remettre en question. Bien entendu, la police viendrait en aide de Bellwether ou de sa famille en cas de danger immédiat, mais il n'était pas dans les intentions du loup blanc de laisser une quelconque marge d'action à ceux qui pourraient vouloir nuire à la ville par ce biais détourné. Cette fois-ci, il prendrait les devants et mettrait toutes les chances de son côté, quitte à mentir et tricher.
Il constata que Francine s'en était bien entendu rendu compte, à la façon dont il sentit son regard insistant se fixer sur lui, mais il décida de l'ignorer et d'aller au bout des choses. La confrontation directe et sans détour était souvent la meilleure stratégie à employer en cas blocage. Pas de compromis, juste ce fichu entêtement qui le caractérisait.
« Très… Très bien… » marmonna finalement Bellwether. « Oui… Je comprends… »
« Étiez-vous à la tête du complot visant les prédateurs ? »
Bellwether eut un mouvement de recul face à cette question aussi brusque qu'inattendue. Fangmeyer vit qu'elle hésita une demi-seconde à mentir, et préféra immédiatement remettre les pendules à l'heure.
« Je n'ai pas besoin de vous préciser que tout ce que vous pourrez dire influencera ma décision par rapport à votre situation, n'est-ce pas ? »
« Je… Je ne vais pas vous mentir… » bredouilla la brebis en détournant les yeux.
« Très bien. J'aime mieux ça. » déclara-t-il en souriant de toutes ses dents, avant de se laisser retomber au fond de son siège. « Alors je vous écoute. »
« Je… Je n'ai pas initié ce projet… On… On m'a recruté pour faire office de « visage public » au cours de la transition. »
Fangmeyer souleva un sourcil. Ce qu'il venait d'entendre ne lui parlait pas énormément. « Vous pouvez préciser ce que vous entendez par « visage public » ? »
« Oui… » acquiesça-t-elle d'une voix tremblante, toujours en détournant le regard. Il lui était visiblement pénible de faire face à son interlocuteur. « En somme, je… Je faisais le relai entre ce qui venait d'eux… Ce qu'on m'ordonnait de faire et de déclarer… et la dimension publique… Le peuple, la ville, j'entends. »
« Un intermédiaire en communication, si je comprends bien ? »
« C'est exact… » bredouilla-t-elle, toujours aussi mal à l'aise. « Mais ça n'a duré qu'un temps… »
« Comment ça ? »
« Mon… Mon oncle… Par lequel je me suis retrouvée embrigadée là-dedans. Douglas Ramses… Il a cherché à faire dissension et à tirer profit de la situation pour nous permettre d'avoir la mainmise sur le pouvoir tout en les empêchant d'aller au bout de leur projet. »
Francine secoua la tête, incrédule face à ces nouvelles révélations. Elle se pencha au-dessus de la vitre en plexiglas, ce seul mouvement se trouvant suffisant pour attirer l'attention de tous les mammifères en présence sur elle. Plutôt logique, étant donné sa taille.
« Une minute, madame. Nous vous avons interrogé au sujet de ce complice en cavale un nombre incalculable de fois, et c'est seulement maintenant que vous nous apprenez votre filiation avec le dénommé « Doug » ? Vous aviez même prétendu ne pas connaître son nom de famille ! »
Bellwether tourna vers l'éléphante un regard éploré et se mordit les lèvres, comme pour réprimer les paroles qu'elle venait de prononcer, et qu'elle semblait déjà regretter. Elle baissa piteusement la tête, incapable de soutenir le regard dur que lui lançait le pachyderme.
« Je suis désolée… » marmonna-t-elle d'une voix éperdue. « J'ai essayé de garder secrètes un maximum d'informations pour que ceux qui me supervisaient pensent que je leur restais loyale, même enfermée ici. Je savais qu'ils seraient mis au courant de ce que je pourrais éventuellement déclarer… Alors j'ai tout pris sur moi, et prétexté avoir initié tout le complot… J'espérais ainsi me protéger… Et surtout protéger ma famille. »
« Mais vous aviez déjà fait dissension à ce moment-là, puisque vous les aviez trahis pour le profit de Doug. » contra Fangmeyer, ramenant l'attention de la brebis sur lui. « Vous saviez qu'il risquait d'y avoir des répercussions, quoique vous puissiez prétendre. Alors pourquoi ne pas avoir joué carte sur table dès le début ? »
« Parce que je ne savais pas à qui me fier… Je… » Elle secoua la tête, semblant chercher ses mots. « A partir du moment où j'ai compris que tout était fini pour moi, j'ai tenté tout ce que je pouvais pour mettre ma famille à l'abri de mes erreurs. »
Fangmeyer plaqua son index et son pouce contre chacune de ses paupières, tentant de faire le vide dans son esprit afin d'y voir plus clair, mais trop d'éléments entraient en contradiction entre ce qui demeuraient des faits contestables, des hypothèses et des remises en considération constante. Ils ne parviendraient pas à clarifier les choses en s'y prenant de cette manière. Il poussa un profond soupir, avant de se redresser, bien décidé à changer d'approche, afin que l'ensemble apparaisse plus structuré.
« Écoutez, madame Bellwether… » commença-t-il d'un ton rassurant. « Entre votre ancienne version des faits et la nouvelle, il y a un pont gigantesque, semé d'embûches pour nous… Difficile de faire la part entre le fait et la fiction, vous comprenez ? Alors le plus simple, ce serait que vous nous racontiez calmement et dans les détails, tout ce qui s'est passé depuis le début. Comment vous vous êtes retrouvée embarquée dans cette histoire, ce qu'on vous a demandé, ce qu'on vous a fait faire, les raisons qui vous ont poussé à collaborer. Bref, tout ce qui vous est arrivé depuis que vous êtes entrée dans la confidence du complot jusqu'à aujourd'hui. Dites-nous tout ce qui vous semble important. »
« Bien mais… C'est que c'est un peu gênant et… »
« Vous êtes dans une situation critique, Dawn. Je suis obligé de vous le rappeler. » contra immédiatement Fangmeyer, jouant stratégiquement la carte du rapprochement tacite par l'emploi du prénom, ce qui ne manqua pas de faire son effet sur la prisonnière. Celle-ci écarquilla les yeux et plongea son regard tremblant dans celui du loup blanc. Ce-dernier y lut ce qu'il espérait : une certaine forme de confiance.
« Vous… Vous avez raison… » bredouilla-t-elle en esquissant un sourire maladroit.
« Nous vous écoutons. Prenez votre temps. » lui répondit Fangmeyer en se saisissant d'un stylo, et en préparant son carnet de notes… Il aurait certainement quelques pages à remplir, qui sauraient enthousiasmer le lieutenant Delgato (et lui-même, soit dit en passant).
« Eh bien… Tout a commencé lorsque mon oncle est soudainement réapparu dans ma vie. Je ne m'y étais pas vraiment attendue… A vrai dire, je n'avais aucune idée de ce qu'il était devenu depuis bien des années. »
« A quand remontait la dernière fois que vous l'aviez vu, avant ce retour ? » questionna Francine, en essayant de s'adapter à la stratégie de Fangmeyer, qui consistait à aller dans le sens de Bellwether, et à la mettre à l'aise pour la pousser à parler.
« C'était quelques temps avant mon mariage. Il s'était violemment disputé avec mon père, prétextant qu'il était un lâche et un traître de laisser sa fille épouser un prédateur, et de donner son consentement à un tel union. Déjà à cette époque, mes rapports avec mon oncle étaient des plus distants… Je ne le voyais quasiment jamais, et ne savait presque rien de lui. »
« Et en dépit de ce qu'il avait dit à l'époque, vous avez accepté de le revoir ? » demanda l'éléphante, quelque peu incrédule.
« Mon père venait de mourir… » déclara Bellwether d'une voix pleine de tristesse. Francine se renfrogna quelque peu, s'en voulant d'avoir poussé la question vers un terrain sensible. Mais la brebis ne s'en formalisa pas, car cela lui donna l'impulsion nécessaire pour reprendre son récit. « C'était il y a près de deux ans, déjà… En dehors de mon mari et de mes enfants, je n'avais plus de famille, suite à ce décès. Alors, même si je me souvenais que mon oncle avait été un ignoble personnage par le passé, lorsqu'il a offert de renouer le contact, j'ai aussitôt accepté. C'était un bon moyen pour moi de surmonter ma peine… Je… Je regrette amèrement ce choix, aujourd'hui. »
« Vous savez ce qu'il était advenu de Douglas Ramses au cours de cette longue période où vous vous étiez perdu de vue ? » questionna Fangmeyer, qui s'acharnait à rester ouvert, détaché et professionnel, en dépit du flot incommensurable de questions qui lui brûlaient les lèvres. « Quel type d'activité menait-il ? »
« Mon oncle est biogénéticien. Il a travaillé pour plusieurs organisations gouvernementales en tant que chercheur, ainsi que dans de nombreux groupes médicaux et pharmaceutiques. Je n'ai jamais réellement su ce qu'il avait fait au cours de ces deux décennies où il avait coupé les ponts avec notre famille, mais il n'a pas tardé à me faire comprendre qu'il travaillait actuellement en association avec un groupuscule d'une nature bien plus obscure… »
« Laissez-moi deviner… » commença Fangmeyer en fronçant les sourcils, se décidant à jouer un jeu un peu plus agressif afin de vérifier immédiatement des hypothèses qu'il ne fallait plus laisser en suspens. « La Compagnie 112 ? »
Bellwether écarquilla les yeux, visiblement horrifiée d'entendre ce nom prononcé dans ces circonstances, sans y avoir été réellement préparée. Sa seule réaction de stupeur et d'effroi fut suffisante pour faire comprendre aux deux officiers que le loup blanc avait visé juste. Francine fut la première à réagir, en portant sa patte à sa bouche, la glissant nerveusement derrière sa trompe dans l'espoir de dissimuler son émoi.
« Oh bon sang, Fang'… Tu avais raison. »
« Madame Bellwether… » poursuivit Fangmeyer, son regard perçant bloquant toute tentative de retrait de la part de son interlocutrice. Il luttait présentement contre le sourire en coin qui tentait de paraître aux abords de son museau, et pour ignorer les battements frénétiques de son rythme cardiaque, soumis à une excitation sans précédent. « Est-ce que le groupuscule à l'origine du complot est la Compagnie 112 ? »
« Je… » bredouilla la brebis, qui n'en revenait pas d'être amenée à devoir s'exprimer aussi ouvertement sur un sujet qui visiblement la terrifiait depuis bien longtemps. « Je n'en ai pas la certitude, je… Je ne sais pas s'ils sont à l'origine du complot, mais… Mais ce qui est sûr, c'est qu'ils œuvrent pour le compte de celui ou celle qui est à la tête de toute l'opération. »
« Les avez-vous rencontrés ? »
« Non. » contra immédiatement Bellwether, comme si cette idée avait quelque chose de totalement insensé, voire même d'insultant. « L'équipe de Doug était chargée de faire le relais entre cette part de l'organisation et le personnage public que j'incarnais. »
« Comment vous êtes-vous retrouvée embarquée dans une telle histoire ? » s'exclama Francine, incapable de maintenir plus longtemps son calme.
« Je… J'ai tellement honte… » bredouilla la brebis en inclinant la tête. « C'est que… Je me considérais comme une personne compétente. En dépit de mon espèce et de ma taille… Seulement… Jamais personne ne voulait me prendre au sérieux. Même pour une brebis, je suis chétive et minuscule. Ca a toujours été le cas… Je n'arrivais pas à imposer mes propositions, et pourtant, je débordais d'idées pour contribuer à faire de Zootopie une ville magnifique, attractive, charmante, où l'égalité des chances ne serait pas qu'un slogan politique, mais une réalité à laquelle chacun pourrait aspirer. Mais on m'a rabroué, rejeté, relégué au second plan… J'ai été élue comme maire-adjointe, et je me suis retrouvée à faire du secrétariat dans un placard à balais, sans même avoir la reconnaissance pour tout le travail que je fournissais. Pire encore, le maire a puisé dans mes idées sans vergogne, et a initié des mesures gouvernementales que j'avais moi-même conçues et développées, tout en s'en attribuant le seul mérite. Lionheart était un vrai salaud, hautain, dédaigneux, centré sur son image et sa propre personne… Il se moquait bien de la ville, et par-dessus tout, il se moquait bien de moi… »
« Ne me dites pas que vous avez pris part à ce complot dans le seul but de… De vous venger de Lionheart ? » demanda Francine d'une voix effarée.
Une nouvelle fois, la réaction physiologique de Bellwether fut une réponse des plus parlantes. Elle paraissait tellement honteuse qu'elle semblait vouloir se fondre dans le siège où elle était installée. Fangmeyer ne put refreiner un élan de compassion à son égard, en dépit de l'aspect quelque peu grotesque de sa situation, mais surtout des conséquences dramatiques que cette histoire avait pu occasionner, et occasionnerai encore certainement à l'avenir.
« Je… Je n'avais pas idée à l'époque de tout ce que ça allait impliquer. Tout ce que je voyais, c'était la panade dans laquelle cela mettait le maire… Je le voyais se débattre et se démener au milieu de cette affaire de prédateurs disparus, qui étaient en réalité devenus sauvages, et je me suis réjouie de constater toute l'incompétence dont il faisait preuve pour gérer la crise. C'est même moi qui faisait pression sur le poste de police principal pour motiver le ZPD à retrouver ceux qui avaient disparus… J'en ai fait la priorité numéro un pour le chef Bogo, parce que je me régalais de voir Lionheart paniquer à l'idée que les forces de l'ordre fasse toute la lumière sur cette histoire… Et que tout lui retombe dessus finalement… Ce qui a fini par arriver, pour mon plus grand plaisir. »
« Et vous êtes arrivée à vos fins… » résuma Fangmeyer en croisant les bras sur son torse, prenant un air plus pensif. « Alors pourquoi avoir continué à cibler les prédateurs, même une fois à la tête de la ville ? Vous aviez gagné… Il n'était plus nécessaire pour vous de continuer. »
« Je le sais bien et… C'était ce que je souhaitais. Je voulais me retirer de ces activités, parce que je ne voyais les choses que de mon seul objectif personnel… J'en étais arrivée à oublier que j'avais œuvré pour le compte d'un groupuscule plus large auquel je me devais de rendre des comptes… Et eux, ce n'était pas de cette manière qu'ils avaient envisagé les choses, visiblement. A aucun moment je n'avais été destinée à me retrouver à la tête de la ville, ni même à évincer Lionheart. Ils n'ont pas apprécié ces prises d'initiative, et cela a généré des tensions entre mon oncle et ses associés… »
« Et c'est ce qui a provoqué la dissension entre les deux partis ? » questionna le loup blanc, qui griffonnait toutes ces informations sur son carnet.
« Je ne sais pas exactement ce qui s'est produit… J'étais totalement extérieure à leurs affaires, et je n'ai jamais été consultée quant aux décisions qui étaient prises. J'étais un simple pantin pour eux. Un intermédiaire, comme je vous l'ai expliqué… Mais j'étais devenue gênante, hors de contrôle, en somme… Sans même m'en rendre compte, j'ai tiré profit de leurs plans, dans des mesures qu'ils n'avaient pas envisagé, et ça leur déplaisait beaucoup. Mais mon oncle, lui, y a vu une opportunité. »
Revenir sur ce souvenir en particulier sembla particulièrement troubler Bellwether, qui frissonna un instant, avant de pousser un soupir, s'obligeant à aller au bout de son récit. Visiblement, le fait d'enfin s'ouvrir librement et sans contrainte était également une forme de soulagement particulier pour elle. Un moyen comme un autre de laver sa conscience souillée.
« J'étais aux rennes de la ville, et selon lui, cela nous offrait de nouvelles marges de manœuvres. Je lui ai dit que je voulais que tout ceci s'arrête, parce que ça allait nous claquer entre les doigts, et qu'on finirait par payer les pots cassés, mais il a prétendu que ce serait bien pire si on laissait les « autres » profiter de l'opportunité qu'il y avait à me voir à la tête de la cité. Visiblement, il y avait des tensions entre lui et la tête pensante du groupuscule auquel il appartenait… Une divergence d'opinions, ou quelque chose comme ça… Doug aspirait à mener leur projet à terme pour d'autres objectifs que ceux qui avaient été initialement prévus… Mais je ne saurais vous expliquer lesquels, car il ne m'a jamais présenté les choses sous cet angle-là. Il prétendait faire tout ça pour moi, pour la ville, pour toutes ces proies qui méritaient d'avoir leur chance dans une société injuste… »
« Et vous avez concédé à ces arguments, alors que vous êtes mariée à un prédateur ? » questionna Francine sur un ton toujours aussi outré, ce qui lui valut un regard légèrement réprobateur de la part de Fangmeyer, qui craignait de voir Bellwether se braquer si on la blâmait trop par rapport aux révélations qu'elle était en train de faire.
Fort heureusement, la prisonnière n'avait plus assez d'amour propre pour céder aux affres de la fierté. Elle se contenta d'hocher honteusement la tête, avant d'essayer de se justifier. « J'aime mon mari plus que tout… Comme j'aime nombre de prédateurs qui sont… Ou plutôt, étaient mes amis… Je suppose que je peux tirer un trait sur ces relations, après tout ce que j'ai fait, mais je ne vais pas me lamenter sur mon sort. Je mérite tout ce qui m'arrive. Mais je vous jure que je n'ai rien contre les prédateurs en particulier… Même si je dois concéder le fait que dans une relation professionnelle, une proie sera toujours écrasée par un prédateur, si on se contente d'observer les choses comme dans un rapport de puissance. En tout cas, des proies comme moi, j'entends… Celles qui n'ont d'autres forces que le nombre de leurs pairs. »
Fangmeyer aurait été tenté de contrer cet argument en faisant référence à une certaine brebis qui l'avait laissé sur le carreau quelques jours auparavant, et qui n'aurait certainement pas concédé aussi facilement qu'elle le prétendait ces rapports de puissance proies / prédateurs quelque peu stéréotypés, mais cela n'aurait pas fait avancer le propos. Or, il y avait encore bien des points d'intérêts à soulever.
« Mais j'aime également ma famille, et mes enfants… » poursuivit Bellwether. « Et je pense à leur avenir. Ma fille souffre déjà du fait d'être une proie, et qui plus est un hybride. Elle est soumise à cette pression, à ces moqueries, à ces tensions… Ca a déjà commencé. Qu'aurais-je dû faire ? Etre ignorante du fait que j'avais l'opportunité d'agir pour qu'elle puisse avoir une vie meilleure ? J'étais à ma place de maire parce que mon oncle m'y avait mise. J'étais aux commandes de la ville… J'avais la possibilité d'enfin accomplir tout ce que je rêvais de mettre en place pour l'harmonie, la sérénité et l'égalité dans cette ville… Mais si je voulais que cela dure, je devais coopérer avec lui… Et obéir à ses directives, combien même elles m'horrifiaient. Je les jugeais comme un mal nécessaire… »
« Et tenter d'assassiner le lieutenant Hopps était un mal nécessaire également, je suppose ? »
Cette fois, c'était Fangmeyer qui avait attaqué. Il l'avait fait sans malveillance intentionnelle, de base, mais s'en voulut de s'être montré aussi direct. Seulement, ces dernières justifications lui semblaient quelque peu déplacées. Il acceptait volontiers de croire que Bellwether s'était retrouvée prise au piège d'un complot qui la dépassait, et qu'elle n'avait pas vu grandir les risques jusqu'à ce stade critique mais qu'elle essaie de se faire passer pour une héroïne, alors qu'elle avait agi à terme en criminelle patentée, ça, il refusait de le lui concéder.
« C'est vrai… » acquiesça pitoyablement Bellwether, dont les yeux se mirent à nouveau à verser quelques larmes amers. « J'ai tenté de la tuer, alors qu'elle était l'une des seules personnes en qui je pensais pouvoir avoir confiance pour redresser la situation et me venir en aide, si les choses tournaient mal. Mais dans ces circonstances, je n'ai pas su comment agir… Doug m'a tout simplement lâché, lorsque les preuves compromettantes lui ont échappé, et je me suis retrouvée à devoir agir de ma propre initiative… Je ne savais pas comment faire pour m'en tirer, et la seule chose qui m'est venue, c'était de me débarrasser de celle qui, bien malgré moi, était devenue mon ennemie. Je remercie le ciel que les choses se soient finalement déroulées de cette manière, et qu'elle ait réussi à me piéger, parce que je crois que si j'étais parvenu à mes fins je n'aurais pas pu vivre avec un tel poids sur la conscience. »
« Je veux bien vous croire. » acquiesça Francine d'une voix sombre. « Vous vous traînez déjà suffisamment de casseroles comme ça. »
« Et je ne vais pas tarder à payer la facture, sans doute. » renchérit Bellwether d'une voix tout aussi affectée. « Maintenant que je vous ai tout raconté, ils n'hésiteront pas à se débarrasser de moi, s'ils viennent à apprendre que j'ai parlé. Mais je vous en prie, faites surtout en sorte qu'ils ne s'en prennent pas à ma famille. Il ne fallait pas que mon mari apprenne quoique ce soit de toute cette histoire… Il s'est mis en danger, en trouvant mon journal et en venant vous en parler. »
« Nous allons vous placer sous le programme de protection des témoins sans plus tarder, madame Bellwether. » tenta de la rassurer Fangmeyer, en refermant son carnet d'une patte ferme. « Il ne vous arrivera aucun mal, ni à vous, ni à votre famille. On va vous tirer de cette fichue prison, et vous maintenir dans un lieu secret et sécurisé, sous la protection d'agents assermentés, dignes de confiance… Le temps de mettre un terme à toute cette histoire. »
« Officier… » commença Bellwether avant de s'arrêter, confuse, se rendant compte qu'elle ne connaissait même pas le nom de son interlocuteur, qui n'avait pas pris la peine de se présenter au début de leur conversation, trop pressé qu'il était d'attaquer son interrogatoire.
« Fangmeyer… » compléta celui-ci. « Simon Fangmeyer. »
« Officier Fangmeyer… » acquiesça la brebis. « Je doute que toutes les protections du monde me mettent à l'abri des forces contre lesquelles vous luttez… contre lesquelles nous luttons, devrais-je dire à présent… Je ne sais pas grand-chose de cette organisation de l'ombre, mais s'il y a une chose que j'ai bien compris à son sujet, c'est qu'elle est comme un cancer qui ronge notre société, et dont les tumeurs sont profondément ancrées à tous les niveaux hiérarchiques, dans toutes les strates sociales, et dans tous les domaines publics. Cela fait des décennies qu'ils préparent leur projet… Ils ne prendront pas le risque de le voir contré par une poignée de policiers intègres, ou une petite brebis trop bavarde. »
« Vous pouvez m'en dire d'avantage à leur sujet ? » questionna le loup blanc, sans trop s'attendre à une réponse positive.
« Malheureusement non. Même en ayant œuvré pour eux, je n'ai jamais rien découvert à leur sujet, si ce n'est quelques rumeurs, des bruits de couloir. Le fait que la Compagnie 112 soit partie intégrante de leur organisation, par exemple… Mais rien qui puisse vous être utile. »
« Pas même une piste ? »
Bellwether haussa les épaules, incertaine. « Mon oncle. Douglas Ramses. Lui, a toutes les réponses. Retrouvez-le avant vos ennemis, et vous saurez tout, j'imagine. »
Où était passée Iris ?
C'était la question manifeste qui animait l'esprit de Dwayne Fangmeyer en ce début d'après-midi, alors que, pour un deuxième jour consécutif, Iris, la charmante brebis qui avait su capter son attention et éveiller en son cœur des sentiments qu'il n'aurait jamais soupçonné, demeurait introuvable.
« Elle est sans doute malade. » raisonna Sophie d'une voix claire, ne semblant pas partager l'inquiétude presque palpable du jeune loup. « Elle a toujours eu une santé assez fragile. »
« Tu n'as pas de nouvelles ? » demanda-t-il d'un air qu'il espéra détaché, mais qui ne trompait personne. « Vous échangez bien par messages, non ? »
« C'est vrai… Mais depuis deux jours, c'est le silence radio. » répondit la jeune antilope en haussant les épaules. Elle ne se montrait pas ouvertement dédaigneuse du sort de son amie, mais ne comprenait pas pourquoi Dwayne semblait à ce point s'inquiéter de ce qui pourrait advenir. Il arrivait souvent que des étudiants ne se sentent pas le goût de venir en cours, ou bien tout simplement Iris n'était-elle pas d'humeur, ou bien était-elle un peu malade. Pas de quoi en faire tout un cinéma, en somme.
Pour rassurer le jeune loup, elle lui promit de relancer Iris pour avoir de ses nouvelles, mais la brebis traversait une passe difficile, d'après ce qu'en savait l'antilope… Pour causes personnelles. Il y avait donc des raisons à ce qu'elle soit absente de temps en temps. Parfois, la pression était trop lourde à supporter pour elle. Lorsque Dwayne interrogea son amie en ce sens, celle-ci refusa de développer, prétextant qu'Iris n'aurait pas souhaitée qu'elle s'épanche ainsi sur le sujet sans son accord.
Ainsi Dwayne se retrouva-t-il maussade et perturbé, incapable de se concentrer sur le propos des cours, non pas qu'il y soit généralement attentif, étant donné qu'il connaissait la plupart des notions traitées par ses professeurs, ou en tout cas en saisissait-il la logique assez implicitement, sans que l'on ait concrètement besoin de la lui expliciter pendant des heures. De fait, il eut tout loisir de laisser son esprit vagabonder au gré de ses interrogations et de sa curiosité au sujet d'Iris, se demandant si une telle conduite n'était pas déplacée, même si elle ne concernait que lui, au final.
Du coup, lorsqu'aux environs de seize heures, Sophie le retrouva dans le pavillon central du campus, où se trouvaient les casiers des étudiants, et la plupart des zones d'activité destinées aux élèves, il fut satisfait d'apprendre qu'elle avait eu des nouvelles au cours de l'après-midi : Iris était un peu malade, et ne se sentait pas le courage d'affronter les journées de cours pour le moment. Elle avait néanmoins demandé à l'antilope de récupérer quelques livres qu'elle avait réservés à la bibliothèque et de les lui ramener, si cela ne la dérangeait pas.
Si Sophie s'était acquittée de la première part de la commission, et avait comme convenu récupéré les ouvrages, elle proposa à Dwayne de les apporter à Iris à sa place, prétextant qu'elle avait trop de choses à faire ce soir. Bien entendu, le jeune loup accepta sans rechigner, trop heureux d'avoir une occasion de se rendre utile (et ne le cachons pas, de pouvoir échanger, même un court instant, avec la femelle qui occupait ses pensées). C'était de toute manière ce que Sophie avait supposé. Bien qu'elle n'en révélât rien, elle avait simplement compris que le jeune loup était visiblement tombé sous le charme de son amie, et lui offrait ainsi un parfait prétexte pour la voir un peu. Jouer les entremetteuses ne la dérangeait pas plus que ça, dans la mesure où elle avait le sentiment de précipiter ce qui lui semblait être une évidence.
Et c'est donc dans ces circonstances que Dwayne Fangmeyer se rendit d'un pas guilleret en direction du domicile d'Iris, une pile de romans et de recueils de poésies sous le bras. Le loup ne comprenait pas réellement pourquoi il se sentait animé d'un tel bonheur à s'affairer à une activité si banale, et refusait de reconnaître que ses sentiments prenaient peu à peu le pas sur sa raison. C'était bien trop convenu, ridicule, et indigne de sa nature posée et réfléchie. Il avait toujours eu un contrôle total sur ses émotions, et s'était promis de ne jamais céder aux affres de ses instincts, ou de ses pulsions. Bien que ce qu'il ressentait actuellement était loin de correspondre à ces deux catégories, le fait qu'il ne puisse contrôler son euphorie l'incitait à se méfier de son état psychologique actuelle.
Cette lutte contre ses propres sentiments l'occupât tant et si bien que, sans même se rendre compte de la route parcourue, il se retrouva devant le domicile d'Iris, à l'adresse que lui avait indiquée Sophie. Le quartier résidentiel dans lequel il se trouvait était plutôt aisé, sans être trop criard. Mais on ne se trouvait clairement pas dans les zones d'habitation les plus pauvres de Zootopie… Les parents d'Iris devaient mener un bon train de vie. Ils vivaient dans une petite maison mitoyenne étroite, dressée sur trois niveaux… Les pièces devaient être minuscules, échelonnées dans cet espèce d'étrange hamburger architectural.
Soudain un peu gêné de sa présence non attendue (et peut être non désirée), et craignant de se retrouver face à face avec le père ou la mère de son amie, Dwayne hésita à presser sur la sonnette et se demanda s'il ne valait pas mieux laisser la pile de livres sur le perron, sonner et détaler à toute vitesse… Mais il jugea cette stratégie en agissement puéril, indigne de la maturité qu'il estimait avoir, et eut envie de se gifler pour avoir cogité d'une façon aussi étrange dans une situation pourtant relativement commune : il n'était qu'un étudiant qui venait déposer quelques ouvrages à l'attention de son amie malade. Il n'avait pas l'intention de forcer l'entrée de la maison, de se précipiter dans la chambre d'Iris, de la plaquer contre un mur et de la couvrir de baisers… Une minute, songea-t-il. Depuis combien de temps ce genre de pensées te traversent l'esprit, espèce de pauvre minable ?
Il n'eut pas le temps de répondre à sa propre question, la sonnette de la maison retentissant au moment où son doigt fit pression sur l'interrupteur. Il ne s'était même pas rendu compte qu'il avait appuyé dessus, et écarquilla les yeux, paniqué, hésitant pendant une fraction de seconde à s'enfuir loin d'ici le plus rapidement possible. Mais il demeura figé, stoïque et interdit, son esprit encore en lutte contre ses propres contradictions.
A son grand soulagement, ce fut Iris qui vint ouvrir la porte.
La brebis écarquilla les yeux, s'étant certainement attendue à se retrouver museau à museau avec n'importe qui, mais certainement pas Dwayne Fangmeyer. Sa surprise fut difficile à dissimuler, puisqu'elle entrouvrit la bouche et émit un léger hoquet de stupeur. Le jeune loup ne fut pas certain de parfaitement interpréter sa réaction, et son envie de s'enfuir en courant le regagna presque immédiatement.
Néanmoins, il regagna un peu de constance, et tenta de lui offrir un sourire rassurant avant de lui tendre ses livres, tout en déclarant d'une voix calme : « Salut Iris, je t'apporte ces livres de la part de Sophie. Elle n'avait pas le temps de le faire elle-même ce soir. »
Iris hocha la tête, comprenant mieux la nature de la situation, et offrit un sourire chaleureux à Dwayne, qui eut enfin le loisir de constater qu'en effet, la brebis avait l'air affectée par quelque chose. Il n'aurait su dire si elle était réellement malade, ou subissait seulement une très mauvaise passe, mais elle avait les traits tirés, les yeux perclus de cernes, et il était clair qu'elle semblait manquer de sommeil.
« Tu… Tu veux rentrer une minute ? » demanda-t-elle d'une voix douce, quoiqu'un peu incertaine.
Le cœur de Dwayne se figea, et son cerveau cessa tout simplement de fonctionner pendant quelques secondes, répercutant en échos infinis la proposition qui venait de lui être faite. Avait-il réellement entendu Iris l'inviter à franchir le pas de sa porte ?
La brebis resta un peu abasourdie de la réaction (ou plutôt de l'absence de réaction) de son interlocuteur, qui restait figé, stoïque et muet devant elle. Elle ne put refreiner un léger rire face à l'air ahuri et quelque peu crétin qu'il affichait, avant de le ramener à la réalité : « Tu es toujours avec moi, Dwayne ? »
« Hein ? Quoi ? » s'exclama le loup d'un air surpris, avant de reprendre conscience de l'environnement qui l'entourait et du fait qu'il venait de passer pour un parfait imbécile. Cela ne lui ressemblait pas de se laisser aller ainsi à ses émotions, sur lesquelles il pensait (très souvent à tort) avoir une maîtrise parfaite.
« Excuse-moi… » bredouilla-t-il. « J'étais ailleurs. »
« J'ai cru comprendre ça. » confirma Iris en lui souriant doucement. « Alors, tu vas rester planté là toute la soirée, ou bien… ? »
Elle s'écarta doucement du pas de la porte pour l'inviter à franchir le perron. Dwayne se contenta de lui sourire, avant d'accréditer à sa demande en la suivant à l'intérieur.
Le jeune loup n'eut pas vraiment l'occasion de faire une observation très minutieuse de l'intérieur, car la première pièce n'était guère plus qu'une petite entrée très étroite qui desservait un escalier en colimaçon, taillé en bois, dont chaque marche avait sa propre manière bien spécifique de grincer. Iris ouvrit la marche et le guida jusqu'au troisième étage, qui ouvrait sur des combles aménagées, faisant visiblement office de chambre à la brebis.
Ici, son amour des belles lettres et de la lecture s'illustrait partout, principalement en des séries d'étagères adaptées à la structure très angulaire et biscornue de l'espace charpentée de la chambre, toutes étant recouvertes d'innombrables livres, dont certains semblaient même relativement anciens. Son lit était un futon recouvert de couvertures duveteuses dans lesquelles elle avait dû être encore emmitouflée quelques minutes auparavant, puisqu'elles étaient jetées de travers aux côtés d'un bouquin ouvert, et d'un verre de jus d'orange à demi vide. Enfin, le seul angle non mansardé de la pièce, qui s'ouvrait dans un espace étroit derrière le renfoncement de la cage d'escaliers, était obstrué par un lourd bureau en merisier, sur lequel trônait fièrement un ordinateur actuellement au repos. L'écran de veille représentait une série de moutons animés, bondissant au-dessus d'une haie… Compte les moutons pour t'endormir, ironisa Dwayne, appréciant cette capacité qu'avait Iris à ironiser sur sa propre espèce.
La brebis se laissa retomber sur le bord de son lit, qui traînait à même le sol, et tourna un regard curieux en direction de Dwayne.
« Oh, je ne t'ai même pas demandé si tu voulais boire quelque chose… » déclara-t-elle d'un ton confus.
Dwayne secoua poliment la tête, avant d'aller déposer la pile de livres qu'il avait apporté sur un pan d'étagères où il restait un peu de place. « Non, ne t'en fais pas pour ça… Je n'ai pas vraiment soif. »
« C'est très gentil à toi d'avoir pris le temps de m'apporter ces bouquins… Je… Je vais en avoir besoin pour les partiels, le mois prochain… Je m'en veux de ne pas être allée en cours ces derniers temps. J'espère que mes absences ne me pénaliseront pas trop. »
« Y a pas de quoi pour les livres. » répondit simplement Dwayne avant d'enfoncer ses pattes dans ses poches. « Et après, pour ce qui est des partiels… Est-ce que les cours sont vraiment indispensables pour les réussir ? »
« Bien entendu, Dwayne… » répondit Iris en poussant un petit ricanement. « Comment veux-tu que je les réussisse autrement ? »
« Bah, étant donné ton cursus, la seule chose vraiment primordiale qui demeure, c'est l'amour de la lecture… Et si j'en juge par l'ameublement de ta chambre, c'est une qualité dont tu fais preuve, pas vrai ? »
La brebis haussa les épaules, semblant considérer la réflexion avec beaucoup d'attention, avant de remonter la couverture de son lit contre son torse, et de s'emmitoufler dedans. « Je suppose… Mais les connaissances théoriques sont importantes, également. Je ne peux pas les inventer. »
« C'est vrai. » concéda le jeune loup. « Mais tu les comprends implicitement, pas vrai ? Sinon, quel plaisir aurais-tu à lire quelque chose comme… » Il se saisit du premier livre de la pile d'ouvrages qu'il lui avait ramené, et fit la lecture de son titre avec une emphase particulièrement marquée. « … Les champs du mâle d'aurore, du comte de Loutréamont. »
« Ne t'avise pas de te moquer… » l'avertit Iris d'une voix rieuse. « J'aime beaucoup la poésie pré-surréaliste. Elle a quelque chose d'authentique. »
« Loin de moi l'idée de me moquer. Je faisais juste un constat… La preuve en est que tu sais justifier ce qui te plaît dans ce genre d'écrits, et que tu en connais les spécificités. Tu ne devrais pas trop te faire de soucis pour tes partiels… »
Iris croisa les bras sur sa poitrine et lança un regard torve à son interlocuteur, avant d'incliner la tête sur le côté. « Mmmh… Ne pense pas que tout est aussi simple pour les autres que ça ne l'est pour toi, petit génie. »
Dwayne n'appréciait pas trop qu'on lui renvoie sans cesse son image de premier de la classe, en général. Mais il était vrai qu'il avait tendance à voir le monde du point de vue de ses propres spécificités, sans forcément tenir compte de la difficulté que pouvait représenter pour les autres des choses qui semblaient aller de soi pour lui. Il s'en voulut de s'être montré si nonchalant par rapport aux inquiétudes de son ami, et de fait, ne se formalisa pas du reproche implicite qu'elle venait de lui faire. Cependant, étant donné son léger malaise par rapport à la situation étrange dans laquelle il se trouvait, il préféra botter en touche et détourner le sujet.
« Alors, dis-moi plutôt… » commença-t-il d'une voix un peu hésitante. « Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu es malade ou quelque chose comme ça ? »
Iris tressaillit légèrement face à la question, faisant craindre à Dwayne d'avoir fait preuve d'une certaine forme d'impolitesse, ou de curiosité malsaine. Cependant, la brebis ne témoigna aucun signe de velléité à son égard, semblant plutôt se renfermer dans une certaine forme de gêne. Elle hésita quelques instants, détournant le regard, avant de pousser un soupir.
« Je ne suis pas vraiment malade… Disons plutôt que je suis préoccupée… »
« Ah oui ? » s'étonna le jeune loup, espérant qu'elle ne verrait rien de mal à ce qu'il pousse d'avantage la question. « Ce n'est pas par curiosité que je te demande ça… Seulement, je t'avouerai que je me faisais du souci. Je ne t'avais plus revu à la fac depuis… » Il hésita quelques secondes, se demandant s'il n'était pas malvenu de faire référence à l'évènement fâcheux qui s'était produit la dernière fois qu'il avait vu Iris. Il avala à sec, avant de secouer la tête. « Bref, tu vois ce que je veux dire… »
« Oui… » soupira-t-elle à voix basse.
Ils restèrent ainsi, figés dans un silence des plus pesants, pendant plusieurs secondes. Alors que Dwayne, qui supposait la mettre mal à l'aise en abusant de son hospitalité et en revenant sur des faits qu'elle aurait sans doute préféré oublier, songeait à prendre congé afin de la laisser en paix, Iris reprit finalement la parole.
« Tu ne devrais pas t'en faire par rapport à tout ça… J'ai… J'ai appris à vivre avec, maintenant… » expliqua-t-elle d'une voix douce, qu'elle espérait rassurante, en dépit de la note amère de tristesse qui soupesait chaque mot. « C'est juste que c'est devenu encore plus dur depuis quelques temps… Avec ce qui s'est passé, tu comprends… J'ai pas besoin de te faire un dessin. »
Dwayne hésita une seconde, son malaise se traduisant par une grimace des plus cocasses. « Heu… Je t'avouerai que je ne saisis pas trop à quoi tu fais référence… »
« Te fiches pas de moi, Dwayne ! » répliqua-t-elle immédiatement, soudain plus colérique, tout en tournant vers lui un regard consterné, où la colère se voyait teintée de tristesse. « Tu es vraiment adorable, à toujours essayer de me ménager, et c'est quelque chose que j'apprécie énormément, je l'admets. Mais ne pousse pas le vice jusqu'à faire comme si tu ne savais pas de quoi je veux parler ! »
Quelque chose de l'ordre de la détresse, voire de la panique, dû transfigurer dans l'éclat pâle du regard légèrement apeuré que lui adressa le jeune loup en réponse à cette accusation. Cela fit comprendre à Iris qu'aussi incroyable que cela pouvait lui paraître, Dwayne n'avait pas joué volontairement la carte de l'ignorance : il ne savait vraiment pas de quoi il en retournait. La brebis prit une expression plus confuse, avant de se cacher les yeux des pattes.
« Oh non, c'est pas vrai… Ne me dis pas que de tous les mammifères de la fac, tu es le seul à ne pas savoir qui je suis ? »
« Heu… Tu es Iris… » répondit maladroitement Dwayne, en haussant piteusement les épaules. « Et je pense te connaître pour la personne que tu es… Alors… »
« Je m'appelle Iris Bellwether, Dwayne. » coupa-t-elle d'un seul coup, désireuse de mettre fin à tout possible malentendu. « Tu ne le savais pas ? Je suis la fille de Dawn Bellwether. »
Le jeune loup se figea un instant, légèrement incrédule. L'avait-il su ? Non, en effet, il avait été totalement ignorant d'une telle information… Et la nouvelle était effectivement des plus surprenantes, d'autant plus qu'il ne l'avait pas vu venir. Sa réaction quelque peu estomaquée acheva de persuader Iris dans ce qu'elle avait redouté : la gentillesse de Dwayne à son égard était finalement due au fait qu'il ignorait tout de son identité. Elle baissa la tête, déconcertée et mal à l'aise. A présent, il n'avait certainement plus qu'une envie : prendre ses jambes à son cou, et surtout ne plus jamais lui adresser la parole à nouveau.
« Et alors ? »
Iris écarquilla les yeux, et redressa lentement la tête. Venait-elle réellement d'entendre cette question pleine de dédain ? L'expression détachée et souriante de Dwayne acheva de la persuader que cela n'avait pas été une hallucination de sa part. Le loup la regardait tranquillement, sans apposer le moindre jugement ni même une once de déception ou de colère… C'était comme si cette nouvelle, au final, le laissait totalement indifférent. Dans l'éclat sincère de ses yeux, passé ce léger moment de surprise, rien ne semblait avoir changé.
« C'est si important ? » reprit-il, comme pour confirmer cette impression première. « Je veux bien croire que la plupart des abrutis qui peuplent cette ville - et cette définition implicite concerne très certainement quatre-vingt-quinze pourcent de la population - puisse te reprocher d'être la fille de Dawn Bellwether… Mais en ce qui me concerne, je ne vois vraiment pas en quoi c'est sensé poser un problème. »
« Dwayne, je… » bredouilla la brebis, totalement désemparée. Même ses plus proches amies s'étaient montrées plus distantes vis-à-vis d'elle depuis les évènements des mois précédents. Cela se ressentait parfois à peine, mais cela passait par des bribes presqu'imperceptibles, qu'elle percevait néanmoins très bien, et qui sans doute étaient involontaires, du moins l'espérait-elle. Cela pouvait être un regard légèrement biaisé, une tendance à moins densifier ou prolonger une conversation, des messages plus secs, une tendance à prendre quelques distances, ne plus chercher à assurer sa défense face à ceux qui, régulièrement (et pour d'autres raisons encore) s'en prenaient habituellement à elle. Elle avait tacitement accepté cet éloignement, inévitable selon elle, et qui à terme devait achever un isolement qu'elle avait anticipé, se construisant en amont une armure d'acceptation, pour être prête à faire face à une solitude qu'elle savait irrémédiable…
Une certitude que Dwayne Fangmeyer venait de faire voler en éclats.
Si elle n'avait pas été aussi estomaquée, elle aurait très certainement fondu en larmes.
« Si tu veux tout savoir… » reprit le jeune loup avec détachement. « Pour ma part, je suis le fils de William Fangmeyer, un mâle alpha qui pense que la Meute est le seul foyer dans lequel les loups sont capables d'évoluer. Avoir des amis d'autres espèces, proies ou prédateurs, est déjà inacceptable à ses yeux… Avoir des sentiments pour une autre espèce tient de l'hérésie. Il a renié mon frère Simon parce qu'il était tombé amoureux d'une proie, pour te dire… Tu vois, c'est le genre de personne qu'est mon père. Est-ce que je lui ressemble, selon toi ? »
Iris secoua la tête pour répondre par la négative. Aurait-elle tenté de prononcer le moindre mot qu'aucun son ne serait sortie de sa gorge resserrée par l'émotion.
« Tu me rassures. » répondit Dwayne en affichant un sourire lumineux. « Tu vois, j'aime énormément mon père, en dépit de tout… Mais je serais vraiment blessé, si on venait à me comparer à lui simplement parce qu'il est mon père. Fort heureusement, on vit dans un monde suffisamment ouvert pour pouvoir forger notre propre vision des choses, et notre personnalité pleine et entière. En réalité, je ne connais pas personnellement ta mère, et ce que je sais d'elle, c'est ce que la presse en a relayé… Son caractère, son tempérament, ses habitudes, me sont totalement inconnus. Je serais malvenu de la juger, mais bien entendu, les évènements m'ont poussé à le faire, je ne vais pas le nier… Cependant, est-ce que je vais te juger de la même façon pour autant ? Ce serait admettre que je ne suis rien d'autre qu'un substrat de mon propre paternel… Et pourtant, je n'ai pas l'impression d'être un loup rétrograde et obtus, incapable de s'ouvrir aux autres. »
« Non… Tu n'es vraiment rien de tout ça… » parvint à bredouiller Iris, qui luttait de plus en plus contre le flot de larmes qui grandissait aux abords de ses paupières fatiguées.
« Dans ce cas, pourquoi le fait que tu sois la fille de Dawn Bellwether devrait me faire changer d'opinion par rapport à toi ? »
La question était d'une telle évidence qu'elle n'appelait, de toute manière, aucune forme de réponse. C'était si simple que cela ne rendait l'acceptation d'une telle injustice que plus difficile… Iris se laissa finalement aller, et fondit en larmes. Dwayne l'avait senti venir et s'y était préparé, bien qu'il lui fût difficile de voir le malheur s'afficher aussi ouvertement sur un visage si doux, qu'il avait appris à apprécier plus que de raison. Néanmoins, lorsque la brebis se redressa d'un bond, rejetant ses couvertures duveteuses derrière elle, pour l'agripper au torse et enfoncer son visage dans le creux de son estomac, il écarquilla les yeux et resta interdit, les bras ballants et l'air hagard. Il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser l'incongruité d'une situation à laquelle rien n'aurait su le préparer. En dépit de son inexpérience en la matière, et de son cœur qui battait si fort qu'il avait l'impression que sa cage thoracique n'allait pas tarder à imploser, il trouva la force de redresser ses bras tremblants pour venir les glisser dans le dos de la petite proie qui se pressait contre lui, secouée de sanglots.
Cela dura une vingtaine de secondes, avant que finalement Iris ne s'éloigne doucement, après avoir retrouvé un peu de calme. Cependant, bien que s'écartant d'un pas, elle ne quitta pas l'étreinte de Dwayne, enfonçant son front contre son torse avant de pousser un soupir.
« Je suis vraiment désolée, Dwayne… Je… Je déteste me donner en spectacle comme ça… »
« Il… Il n'y aucun mal… Je te rassure… »
« Merci… »
Nouveau silence quelque peu pesant. Le jeune loup était totalement démuni, se demandant s'il devait retirer ses bras, s'écarter, lui laisser un peu d'espace, poursuivre la manœuvre, se mettre à danser la samba, n'importe quoi pourvu qu'on l'éclaire, ne serait-ce qu'un peu, sur la conduite à adopter. Tout lui semblait toujours si évident… Mais là, il pataugeait en plein mystère. Il n'aurait pas pu affirmer qu'il aimait ça… Mais cette sensation n'était pas pour autant désagréable. Et Iris était si proche… Sa chaleur… Son parfum… Il réprima un désir instinctif et sauvage de pousser un grognement de contentement.
« Tu sais… » commença Iris, sa voix douce et claire tranchant dans la panique cérébrale de son interlocuteur, qui se raccrocha à ces mots comme à une bouée de sauvetage lancée en pleine mer d'incertitudes. « Ma mère n'est pas comme ça… Ce n'est pas la personne que la presse a dépeinte… Elle n'a rien à voir avec le monstre spéciste et extrémiste pour lequel tout le monde la fait passer. »
Dwayne voulait bien croire que les journalistes aient volontairement grossi le trait. C'était quelque chose qu'ils faisaient souvent. Cependant, les actes de Bellwether parlaient d'eux-mêmes… Difficile de la voir comme une sainte, en dépit de ce qu'Iris semblait prétendre. Il était sans doute très dur pour elle d'accepter que sa mère ait pu agir d'une telle manière, et il demeurait probable qu'elle se mente à elle-même afin de se préserver du trauma qu'avait dû être la révélation de ces activités comploteuses. Mais comment faire comprendre une telle chose à cette jeune brebis en émoi, qui se pressait contre lui, et semblait trouver en sa présence un réconfort longtemps recherché ? Il ne pouvait s'y résoudre…
« V… Vraiment ? » fut la seule chose qu'il parvint à prononcer, espérant que sa voix ne paraîtrait pas trop incrédule.
« Oui… » affirma-t-elle avec conviction. « Ma mère a toujours été douce, gentille, et nous a encouragé, mon frère et moi, à nous ouvrir aux autres, peu importe leur espèce. Mon père est un prédateur, tu sais ? »
« Vraiment ?! » s'étrangla Dwayne, sa stupeur n'étant cette fois-ci pas contrefaite. Loin de vexer Iris, cette réaction inattendue la fit légèrement rire.
« Oui. Un chien de berger. Shepard Bellwether… Je suis une hybride, Dwayne. C'est pour cette raison que j'ai l'habitude de subir les moqueries et les quolibets. Le fruit d'unions inter-espèces n'est jamais très bien vu par les « purs », mais j'ai fini par l'accepter, et par vivre avec. »
C'était donc de là que venaient les légères spécificités physiologiques d'Iris. Ses dents légèrement aiguisées, l'éclat sauvage de son regard, sa queue en panache au pelage raide, les couleurs très spécifiques de sa robe, et son museau plus prononcé que la normale… Tous ces petits riens qui avaient contribué à charmer Dwayne plus que de raison se voyaient finalement explicitées. Il ne l'aurait pas soupçonné, en dépit de tout… Iris ressemblait énormément à une brebis, en dehors de ces quelques notes exotiques. De ce qu'en savait Dwayne, ceux qu'on appelait des hybrides n'étaient en général pas ennuyés par leur nature spécifique, qui passait généralement inaperçue. Il n'y avait guère que lorsque les deux parents étaient issus d'espèces très différentes que quelques légères originalités physiologiques pouvaient transparaître, sinon quoi, les petits tenaient intégralement de l'espèce du père, ou de celle de la mère.
La surprise tenait finalement d'avantage à la nature même de la révélation : Dawn Bellwether, considérée comme l'origine d'un mouvement spéciste sans précédent, dont les conséquences bouleversaient encore la cité à l'heure actuelle, était mariée à un prédateur, et avait même eut des petits avec lui… Finalement, il y avait peut-être des raisons d'accorder à Iris le bénéfice du doute lorsqu'elle prétendait que l'image qu'on se faisait de sa mère était faussée.
« Mais… Ça n'a pas de sens… » bredouilla finalement le loup, qui avait cherché pendant un moment la meilleure manière d'exprimer son étonnement. « Pourquoi mener un complot contre les prédateurs si cela devait nuire à sa propre famille ? »
« C'est la question que je me pose tous les jours depuis des mois… Elle a reconnu tout ce qui lui était reproché. Elle n'a rien démenti… Et en dépit de mon insistance, elle refuse de me voir, et même de répondre aux rares appels téléphoniques que je suis en droit de lui passer. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé, ce qui a bien pu la pousser à agir ainsi… Ça m'horrifie, ça me consterne et ça me met dans une colère noire. Je ne sais plus vers qui tourner toute cette frustration, et je crois que c'est en train de me rendre complètement folle. »
Voilà qui expliquait mieux l'état dans lequel Dwayne l'avait retrouvée… Iris avait essayé de composer avec une vérité qu'elle refusait d'accepter parce qu'elle la savait inacceptable… Sans pour autant être en mesure de la réfuter. La vie de sa famille avait volé en éclats du jour au lendemain, et elle devait subir au quotidien les reproches, les moqueries et l'agressivité de tous ceux qui étaient au fait de sa filiation avec l'ancienne maire de Zootopie. Un quotidien sans doute difficile, amer, et particulièrement frustrant… Pas étonnant qu'elle ait craqué, et qu'elle ait eu besoin de prendre ses distances avec le monde extérieur pendant quelques jours.
« Je comprends mieux que tu aies eu besoin de faire un break… » commenta finalement Dwayne. « Cette situation n'est vraiment pas évidente. »
« Je ne te le fais pas dire… Mais si j'ai décidé de m'éloigner un peu de la fac, ce n'était pas pour me préserver. » expliqua Iris en redressant la tête, afin de pouvoir plonger son regard humide dans celui du jeune loup. « C'est parce que j'ai décidé de mener mon enquête, afin de comprendre ce qui a bien pu arriver à ma mère. »
« Et tu as trouvé quelque chose ? »
« Malheureusement, je n'ai pas beaucoup de soutien, ici… Mon père semble ravi que j'aie décidé de rester à la maison pour un temps… Depuis une dizaine de jours, il est nerveux, anxieux. Il tourne en rond, ne cesse de jeter des coups d'œil par les fenêtres, comme s'il s'attendait à voir quelqu'un de louche rôder autour de la maison. Quand ça sonne à la porte, il sursaute et semble hésiter à aller ouvrir. Je suis persuadée qu'il sait quelque chose, et qu'il me cache la vérité… »
« Tu as essayé de le questionner à ce sujet ? » demanda Dwayne, légèrement confus.
« Bien entendu… Inutile de te dire que les conversations ne mènent pas loin lorsque j'aborde le sujet. Mon père est un mammifère doux, sincère, d'une grande gentillesse… Mais il n'a jamais été très doué pour les rapports père-fille. Maintenant que maman est… » Il lui en coûtait visiblement d'utiliser des termes comme en prison lorsqu'elle évoquait sa mère. Dwayne ne pouvait que comprendre son écœurement à en faire l'usage. « … Depuis qu'elle n'est plus là… C'est encore pire. Elle servait souvent de médiateur entre lui et moi. Mon père ironisait souvent en disant qu'il était heureux d'être muni d'un décodeur pour me comprendre… » Elle poussa un léger rire à l'évocation de ce souvenir, mais cette euphorie était, bien entendu, teintée d'une profonde amertume. « En somme, je n'arrive pas à lui parler. Et dès que j'aborde le sujet de maman, il se braque. Je sais que c'est difficile pour lui, mais… Si seulement j'arrivais à comprendre un peu, je… »
Bien entendu, Dwayne saisissait parfaitement le trouble qui gagnait son amie. Comment aurait-elle pu vivre autrement une telle situation ? Si comme elle le disait, Bellwether était toute différente de ce que les médias avaient présentés, si toute cette histoire menait à penser qu'éventuellement elle n'avait pas été pleinement responsable des actes menés, alors il y avait justice à rendre, et une vérité à faire éclater. Pas seulement pour Iris, mais pour tous ceux qui se voyaient floués dans cette histoire. Le jeune loup ne saisissait même pas le quart du tiers de la bordure la plus extérieure de la situation, mais il se promit que s'il pouvait se rendre utile, alors il ferait tout ce qui était en son pouvoir.
« Je comprends ce que tu ressens, Iris. Si je peux t'aider, je le ferais. » affirma-t-il d'une voix pleine de conviction.
« V… Vraiment ? » le questionna la brebis en le scrutant d'un œil surpris, comme pour jauger de l'honnêteté de son propos.
« Bien entendu… Ecoute, mon frère est un officier du ZPD… Peut-être que je pourrais me renseigner auprès de lui, voire même farfouiller un peu dans les dossiers de son ordinateur… Il pense que je ne connais pas le mot de passe, mais il se fait souvent des illusions de ce genre-là. »
« Je n'en sais trop rien, Dwayne… » répondit Iris, plus par politesse que par hésitation. Elle ne s'était pas attendue à obtenir un tel soutien, et la probabilité d'obtenir enfin des réponses à toutes les questions qui la gagnaient.
Dwayne s'en rendit parfaitement compte, et lui lança un regard torve, accompagné d'un petit sourire moqueur. « Inutile de jouer la carte de l'embarras, Iris. Je sais parfaitement que tu crèves d'envie de savoir… Et moi aussi, pour le coup. Cette histoire a su aiguiser ma curiosité… Et pour être franc, ça m'arrive assez rarement. Alors quand c'est le cas, comment pourrais-je me contenir ? »
« Je n'ai pas envie que tu aies des problèmes avec ton frère. »
« C'est mon frère. Entre lui et moi, y aura toujours des embrouilles… Mais je sais que je peux compter sur lui. Et au pire, ce sera pas la première fois que je ferais un truc dans son dos. »
Iris sembla hésiter encore quelques secondes, désireuse de trouver les mots pour exprimer sa gêne… Mais laissa finalement éclater le sentiment de gratitude qui la gagnait face à ce soutien inattendu. Plutôt que des mots, elle préféra les gestes, et serra à nouveau ses bras autour de Dwayne, en poussant un soupir de contentement.
Inutile de préciser qu'aux yeux du jeune loup, cela valait tous les mercis du monde.
« Comment ça, tu étais au courant ? »
Nick n'avait pu contenir la hargne colérique qui s'éveilla au fond de sa voix. Natasha, qui lui faisait face, installée de l'autre côté de la table, le cliché intitulé « Projet Avenir » entre les pattes. Judy elle-même la contemplait d'un air estomaqué. Elle s'était attendue à tout, sauf à voir la mère de Nick répondre favorablement à cette interrogation : en effet, le renard venait de la questionner à propos de ce cliché, afin de savoir si elle avait su que son père avait emmené Vincent avec lui à l'armée, pour une raison des plus obscures. Et oui, elle l'avait su. Elle était parfaitement au courant.
« Pourquoi tu te mets dans un état pareil, Nicky ? » lui demanda Natasha d'une voix quelque peu éperdue. Elle ne semblait réellement pas saisir la nature du trouble qui gagnait son fils, ni les raisons qui le poussaient à réagir d'une manière aussi extrême par rapport à cette seule photo.
« Mais enfin, tu ne comprends pas ? » lui demanda le renard, éberlué par son absence de réaction. « Qu'est-ce qu'on a fait subir à Vincent, exactement, avec ce Projet Avenir ? »
« Mais rien du tout, Nick… Qu'est-ce que tu vas t'imaginer ? » questionna Natasha en retour, la stupeur la plus totale au fond de la voix. « Que ton père a mené des expériences sur ton frère, peut-être ? »
« La nature des documents qui accompagnaient cette photo le laisse très clairement penser. »
« Mais ces documents ne sont pas classés, voyons. » contesta Natasha en secouant vivement la tête, horrifiée par ce que son fils laissait supposer. « Il n'y a aucun rapport entre eux… Je les ai farfouillés si souvent sans les ranger… Tu ne peux pas faire de telles corrélations ! »
Nick avala à sec. L'argumentaire de sa mère n'allait pas en son sens, c'était certain. Il jeta un regard en biais à Judy, qui secoua légèrement la tête. Visiblement, elle non plus n'était pas convaincue. Il fallait creuser d'avantage.
« Madame Wilde… » avança la lapine d'une voix posée et prudente. « Quelle était la nature de ce Projet Avenir, dans ce cas ? »
« Jonathan était profondément affecté par les difficultés que rencontrait Vincent à surmonter certaines… peurs infantiles. Il m'avait confié qu'il avait vécu la même chose dans son enfance, et qu'il aurait aimé que son père agisse pour l'aider… A ses yeux, Vincent souffrait d'un trauma particulier qu'il avait baptisé « troubles du comportement instinctif ». »
Nick fronça les sourcils… Il avait lu quelque chose à ce sujet dans les notes de son père… Mais pas dans les documents que sa mère leur avait fourni ce matin. Des papiers qu'il avait parcouru il y avait de cela bien des années, et sur lesquelles il ne pourrait plus poser le moindre regard aujourd'hui, car ils faisaient partie des dossiers que le Berger avait dérobé, lorsqu'il s'était offert une petite visite privée de son appartement.
« Quelle était la nature de ce trouble, exactement ? » demanda Judy, sa voix douce et professionnelle ramenant le renard à la réalité.
« Hum… Apparemment, d'après ce que m'avait expliqué Jonathan, certains mammifères souffraient de pulsions incontrôlables, suscités par un inconscient récessif, qui agissait indépendamment de leur psyché première. En somme, de temps en temps, l'animal en eux prenait le dessus, et laissait s'exprimer des besoins spécifiques ou des craintes instinctives. Cela expliquait, selon lui, l'extrême sensibilité de Vincent, et la nature des terreurs nocturnes qui le tourmentaient, cet inconscient instinctif ayant tendance à s'exprimer plus ouvertement dans les phases de sommeil. »
Comme dans mon cauchemar… songea Nick, qui écarquilla les yeux. Il avait vécu ça, lui aussi, et tout récemment. Des rêves si puissants qu'ils éveillaient en lui une part sombre et primale de sa personnalité, le privant de toute perception logique, de toute considération sociale liée à son rang d'animal évolué… Un état extrêmement instable, si puissamment ancré dans son inconscient qu'il avait continué à l'affecter, même après son réveil… Une bestialité sauvage comme il n'en avait jamais connue. En tout cas, pas à l'état conscient, pas sans être sous l'influence du Hurleur Nocturne… Une nouvelle fois, Nick avait l'impression de voir les pièces d'un puzzle s'amonceler sous ses yeux, mais aucune d'entre elles ne semblait vouloir s'emboîter aux autres.
« Et du coup, ce Projet Avenir était supposé venir en aide aux enfants victimes de ce trouble, c'est ça ? » questionna Judy.
« Oui. » confirma Natasha, soulagée de pouvoir faire toute la lumière sur ce qui avait, à tort, poussé son fils et sa compagne à se faire des idées bien obscures. « C'était l'un des projets que menait Jonathan pour le bénéfice de l'armée. Pour lui, c'était un moyen de venir en aide à tous ces enfants en souffrance, qui avaient du mal à s'intégrer à la société en raison de ces pulsions invasives… Et ce qu'y gagnait l'armée, je suis loin de le saisir. Mais je suppose que s'ils finançaient ces recherches, il y avait certainement un intérêt quelconque pour eux. »
« Peut-être qu'ils cherchaient à comprendre la nature de ces comportements instinctifs… » raisonna Nick. « Afin de les apprivoiser, de les maîtriser, et de les conférer, dans une certaine mesure, à leurs soldats, afin d'accroître leur efficacité sur le champ de bataille. »
« C'est tout à fait probable, Nicky… » confirma Natasha en saisissant entre ses pattes l'un des médaillons rituels qui pendait autour de son cou, geste qu'elle accomplissait systématiquement lorsqu'elle se sentait nerveuse. « J'ai lu bon nombre de rapports dans ces dossiers qui pouvaient laisser penser de telles choses, bien que je ne puisse en avoir la certitude, car je suis incapable d'en comprendre la nature profonde… Mais en substance, il ressort des évidences effrayantes de cet ordre, c'est vrai. »
Elle poussa un profond soupir, avant de plonger son regard dans celui de son fils qui la contemplait, amer et médusé. « Ecoute… Je suis parfaitement consciente qu'il est difficile pour toi de reconnaître que ton père ait pu mener des activités douteuses pour le compte de l'armée. Je veux dire, ce n'est pas pour rien qu'il a choisi de démissionner, quelques années plus tard… Mais ne va surtout pas t'imaginer qu'il ait voulu faire du mal à ton frère, de quelque manière que ce soit. Il cherchait seulement à l'aider. »
« Je suppose, oui… » acquiesça Nick, le cœur serré. En effet, admettre qu'il ne savait au final que très peu de choses au sujet de son père était toujours un sentiment douloureux. Mais en dépit du ton rassurant qu'employait sa mère, il demeurait inquiet quant à ce qu'avait pu être, ou devenir, le Projet Avenir. Quelque chose de l'ordre de l'instinct lui dictait l'ordre de ne pas se laisser aveugler par des faux semblants, et de creuser cette piste.
« Dis-moi, alors… » reprit-il finalement en essayant d'évacuer toute forme d'agressivité du ton qu'il employait. « En quoi ce Projet était-il sensé aider ces enfants ? »
« Eh bien, en les mettant en contact et en activité les uns avec les autres, par exemple. Ou en leur offrant de s'exprimer auprès de ce psychothérapeute, Olley Vermont. Lui et ton père étaient très proches. Tu ne t'en souviens sans doute pas, mais il a continué à suivre Vincent pendant de nombreuses années, par la suite… Peut-être même ton frère le consulte-t-il toujours aujourd'hui, d'ailleurs. Il prétendait toujours avoir une confiance aveugle en lui. »
« Vraiment ? » s'étonna Nick tout en plissant les paupières. « Vincent ne m'en parlait jamais. » Comment tant d'autre choses que son frère avait gardé secrètes, visiblement. Il était difficile pour le renard de constater et d'admettre avoir très certainement été bien plus entier que son frère dans la relation qu'ils avaient partagé.
« Ça ne me surprend pas, tu sais… Ton frère a toujours été très gêné par rapport à tout ça. Tu comprends, toutes ces nuits où il ne trouvait de réconfort qu'en te rejoignant dans ton lit… Je pense qu'il a dû ressentir ça comme une certaine forme d'infériorité. Suite à ça, il ne voulait pas te montrer à quel point il était fragile, j'imagine… Du moins, c'est comme ça que j'essaie de m'expliquer les choses. Tu sais, il ne se confiait jamais à moi, et même aujourd'hui, le peu de fois où je le vois encore, il ne me laisse jamais aborder ce genre de sujets. »
« Visiblement, ces thérapies ne lui ont pas servi à grand-chose, de toute manière. » répondit Nick, qui ne pouvait réprimer sa hargne dès que le sujet de son frère était abordé.
Natasha détourna les yeux, non sans avoir poussé un léger grognement, qui lui avait échappé bien malgré elle. Elle détestait devoir aborder la relation qu'entretenaient les deux frères, qu'elle soit face à l'un ou à l'autre.
Judy, sentant pertinemment la pression monter autour de la table, déposa calmement sa patte sur l'avant-bras de Nick, essayant de le calmer par ce biais, ce qui fut suffisamment effectif pour lui donner l'impulsion de sonner la retraite. Il se redressa d'un coup, détourna le regard, et se dirigea vers la sortie de la maison d'un pas rapide et décidé.
« Désolé, j'ai besoin de prendre l'air. » se contenta-t-il de lâcher, avant de claquer la porte derrière lui.
Judy s'était redressée, prête à lui emboîter le pas, lorsqu'elle saisit le mouvement de détresse qui anima Natasha. Cette-dernière se saisit la tête entre les pattes et poussa un râle de frustration.
« Bon sang, que ce soit avec l'un ou avec l'autre, dès que je gagne du terrain sur eux, je finis toujours par me rendre compte de la largeur du fossé qui nous sépare… » se lamenta-t-elle d'une voix frustrée.
Judy n'était pas certaine que cette plainte lui fut réellement adressée, ou si elle avait été prononcée comme un constat fataliste par rapport à la situation. Néanmoins, elle trouva plus correct d'y répondre, de la manière la plus rassurante possible.
« Je suis persuadée que Nick n'a aucun grief contre vous. C'est seulement que nous étions venus ici en quête de réponses… Et je crois que nous repartirons avec encore plus de questions. Il est seulement frustré. »
« Ce n'est pas tant pour moi, vous savez, Judy… Au final, ce n'est pas si important, même si je suis heureuse d'avoir l'amour de mes enfants. Mais c'est cette haine entre eux, cette colère… Tous ces non-dits, ces mensonges et ces reproches… Comment une mère peut-elle accepter de voir ses propres fils s'entredéchirer de la sorte ? »
Judy inclina la tête, les oreilles basses et pendantes. Elle comprenait parfaitement la souffrance que Natasha devait ressentir face à une telle situation, où elle demeurait impuissante, en dépit de son rôle particulier, qui la plaçait systématiquement au centre du conflit.
« C'est malheureux, je sais bien. » confirma finalement Judy, préférant jouer la carte de la franchise, plutôt que de se perdre dans des propos rassurants, mais mensongers. « Cependant, entre Nick et son frère, il s'est passé des choses trop graves pour qu'elles puissent se résoudre par une simple discussion… Et ni vous, ni moi, n'avons l'autorité ou la force nécessaire pour les obliger à se confronter pour mettre la situation au clair. Ce n'est pas de votre faute… Ce n'est la faute de personne… »
« Vous êtes quelqu'un de bien, Judy… » répondit Natasha, son museau se fendant d'un léger sourire. « Nick avait besoin de quelqu'un comme vous pour trouver sa voie dans l'existence. J'ai échoué à lui montrer le chemin, je le sais bien… Mais je suis heureuse que vous ayez été là pour l'aider à faire le bon choix. »
La lapine ne put refréner un petit hoquet de surprise face à ce compliment inattendu, mais finit par secouer doucement la tête, espérant ne pas vexer la renarde en la contredisant.
« C'est moi qui suis chanceuse de l'avoir trouvé. J'ai appris énormément, grâce à lui… Il m'a aidé à balayer certaines de mes pires certitudes, et à faire de moi une véritable adulte, et une femelle accomplie. Enfin du moins, je crois… Et du reste, vous n'avez pas échoué… »
« Oh, vous êtes trop gentille, mais il est inutile de me ménager, vous savez… »
« Non… Ce que je veux dire c'est que… Il n'est jamais trop tard. Vous le voyez bien, non ? Nick a compris ses erreurs, et il a su revenir vers vous. Ce n'est pas grâce à moi, vous n'avez donc pas besoin de me remercier. Il s'est seulement rendu compte un peu tard de certaines évidences. Le fait qu'il ait besoin de vous. Qu'il a toujours eu besoin de vous. »
Natasha aurait souhaité contre-argumenter ces propos. Mais le bien-être qu'elle ressentit à entendre ces paroles était trop intense pour qu'elle veuille sciemment y renoncer. Elle se contenta donc de baisser la tête et de sourire doucement.
« Vous savez… » finit-elle par déclarer avec douceur. « Je m'imagine souvent ce qu'aurait pu être ma vie si elle n'avait pas été chamboulée par des erreurs et des choix regrettables. Si ma famille était restée unie, et que tous mes enfants avaient grandis auprès de mon époux et de moi. »
« Je ne suis pas certaine que ce soit la meilleure manière de positiver… » intervint Judy en grimaçant légèrement.
« Je vous le confirme. » acquiesça Natasha d'une voix rieuse. « En réalité, c'est plus une torture qu'autre chose, quand ça me prend. C'est toujours une mauvaise chose de se bercer d'illusions, et de rejeter ce qu'on a concrètement au profit de ce qu'on aurait pu avoir… Mais maintenant, je pense que je vais pouvoir m'imaginer ce que deviendra ma famille à l'avenir, plutôt que de me lamenter sur ce qu'elle aurait pu être. »
Judy lui rendit son sourire, heureuse de la voir s'épanouir dans l'espoir de lendemains meilleurs.
« Oui… » confirma la renarde d'une voix rêveuse, les yeux perdus dans le vague. « Peut-être qu'enfin la famille Wilde s'apprête à remonter la pente… »
Judy retrouva Nick quelques minutes plus tard dans l'immense jardin qui s'ouvrait à l'arrière de la propriété. Elle n'eut pas à le chercher bien longtemps pour retrouver sa trace. Le renard n'avait pas cherché à s'isoler. Comme il l'avait explicité, il avait seulement eu besoin de sortir quelques instants pour s'aérer l'esprit. Il se trouvait présentement face à un grand bassin, rempli d'eau sombre sur lequel flottait un nombre impressionnant de nénuphars en fleurs.
La lapine le rejoignit d'un pas délicat, avant de s'arrêter derrière lui et de passer ses pattes autour de son corps pour venir enfoncer son visage dans son dos. Elle sentit le léger frisson qui parcourut l'échine de Nick à ce contact, et son cœur se gonfla d'amour à cette seule réaction. Elle sentit la patte du renard se poser contre son bras, et le caresser avec délicatesse.
Il poussa un léger soupir, avant de poser une question que Judy jaugea tout d'abord comme des plus incongrues : « Carotte, en toute honnêteté… Qui t'a griffé au visage ? »
« Hein ? » s'étonna-t-elle en redressant la tête, surprise de se voir questionnée à ce sujet en de telles circonstances. « Pourquoi cette question ? »
Il détourna son regard du bassin d'eau stagnante, afin de lui faire face. Son expression était douce, mais concernée. Visiblement, quelque chose le travaillait. Afin de lui faire comprendre qu'il était tout à fait sérieux, il plongea son regard émeraude dans l'abîme améthyste de ses yeux.
« Tu ne veux pas répondre ? »
« Je… Je n'en fais pas un secret, tu sais… » répondit-elle en plaquant sa patte contre sa joue, où elle savait que se trouvait les trois cicatrices en forme de griffure, que Nick avait bien entendu remarquée, surtout depuis qu'il avait le plaisir de la contempler de près à loisir.
« Alors, dis-le-moi. »
« Eh bien… Quand j'étais gamine, je me suis disputée avec ce garçon de mon école, Gideon… Il prétendait que je ne pourrais jamais devenir policière, et moi… Disons que je voulais absolument lui tenir tête. »
Nick roula les yeux sous ses paupières, avant de répliquer : « Alors là, si je m'étais attendu ! Judy Hopps jouant les fortes têtes. Quelle surprise ! »
« Ha-ha ! Si l'histoire ne t'intéresse pas, inutile de m'interroger là-dessus ! » répondit-elle d'un ton légèrement narquois.
Le renard écarta les bras, comme pour se dédouaner de toute nouvelle tentative d'intervention, et fit le signe de se verrouiller le museau, promettant implicitement de s'abstenir de toute remarquer désobligeante tant que l'histoire n'aurait pas été intégralement narrée. Ce qui ne tarda pas à venir, le dénouement étant aussi proche qu'abrupt.
« On s'est bagarrés, et il m'a laissé ce charmant souvenir. Voilà. »
« Je vois. » répondit sèchement Nick, tout en détournant les yeux, l'air concerné.
Judy fut surprise de sa réaction. Elle se serait d'avantage attendue à une pirouette ironique, ou à un quelconque jeu de mot bien trouvé afin de tourner l'anecdote au ridicule… Car il ne s'agissait de rien de plus aux yeux de Judy. Une simple anecdote. Un souvenir lointain. Certes, elle en portant encore la marque aujourd'hui, comme bien d'autres cicatrices d'ailleurs, mais pour elle ce n'étaient que des témoins de souvenirs passés.
« Hey… » lâcha-t-elle en tendant sa patte vers son visage, essayant de l'obliger à tourner les yeux vers elle.
« C'était un renard, pas vrai ? » demanda froidement Nick, le regard toujours braqué dans le vague, l'expression de plus en plus sombre.
« Qu'est-ce que ça peut faire ? » questionna Judy, craignant de saisir où la conversation tendait à se diriger. « Ce n'était qu'une dispute entre deux gosses. »
« C'était un renard qui a utilisé ses griffes contre toi. » répliqua Nick avec violence, crachant presque les mots. « Tu auras beau lui voir rendu la monnaie de sa pièce, il ne porte pas encore aujourd'hui les stigmates de cette bagarre, pas vrai ? »
« Mais enfin, Nick… Pourquoi est-ce que tu prends ça tellement au sérieux ? »
« Je comprends mieux pourquoi tu avais ce produit anti-renard lorsque tu as débarqué à Zootopie. »
La lapine fronça les sourcils en secouant la tête, avant de se dresser sur ses talons. Elle ne saisissait pas bien pourquoi Nick cherchait à ce point le conflit, en cet instant, mais elle ne le laisserait pas dire des bêtises sous le seul prétexte de son humeur maussade.
« Je t'interdis de sous-entendre ça ! Rien ne justifiait le fait que je me ballade avec ça, à part mes propres idées rétrogrades. J'ai pris ce produit parce que mon père m'y avait contraint, mais rien ne m'obligeait à l'emporter partout avec moi, si ce n'était mon étroitesse d'esprit ! Et ça n'avait aucun rapport avec Gideon Grey ! »
« Aucun rapport, tu dis ? » répliqua-t-il en tournant un regard sévère vers elle. « Tu devrais te féliciter d'avoir eu ce fichu produit, parce que les choses peuvent parfois réellement mal tourner ! »
« Mais enfin, qu'est-ce qui te prend, Nick ? » lâcha finalement Judy, lassée et énervée par cette discussion qui, à ses yeux, n'avait pas le moindre sens.
« Un renard t'a blessé ! » répondit-il, comme si cela paraissait parfaitement évident. « Ça aurait pu être moi ! »
« Ne dis pas n'importe quoi ! C'est stupide ! »
« Et ça, c'est stupide ? » lâcha-t-il férocement en écartant le pelage épais qui poussait autour de son cou.
Judy écarquilla les yeux, horrifiée, avant de plaquer ses pattes contre sa bouche dans le but de ravaler le hoquet de terreur qui l'avait gagné bien malgré elle. Trois cicatrices épaisses et boursouflées partait du creux du cou de Nick, et s'étirait jusqu'à la courbe de sa nuque. Judy n'aurait pu prendre connaissance des résidus d'une telle blessure par elle-même, car le pelage du renard était dense et épais, en cet endroit. Elle l'avait pourtant caressé à de nombreuses reprises, y avait frotté sa tête avec délice, sans jamais suspecter la présence de ce qui était dissimulé juste en dessous… La personne qui avait laissé cette marque à Nick avait visiblement essayé de le tuer en lui tranchant la jugulaire… Et c'était un miracle qu'elle n'y soit pas parvenue.
La lapine secoua la tête, essayant de formuler la question qui restait bloquée dans sa trachée, figée par le choc. Nick devina son attention, et ne la fit pas attendre très longtemps.
« Mon frère. » déclara-t-il d'une voix farouche. « Au moment où nous avons décidé de rompre notre partenariat, lorsqu'il nous a trahi, Finnick et moi. J'ai eu le malheur de le confronter, afin de lui faire mes reproches face à face. Il m'a fait les siens, à sa manière. »
D'un mouvement de patte excédé, il indiqua la maison avec fureur, avant d'ajouter : « Voilà le genre d'animal que ma mère cherche à défendre ! »
« Nick tu… » bredouilla Judy, secouant la tête pour stabiliser ses émotions et reprendre pieds, avant de lâcher d'une voix ferme et forte : « Tu es incohérent ! Reprends-toi ! »
Il lui lança un regard surpris, et se figea sur place, médusé par le ton qu'elle employait. Elle aurait pu lui mettre une violente gifle que l'effet aurait été le même.
« Tu pars de ma propre cicatrice, puis tu fais un laïus sur le bienfondé de posséder un produit anti-renards, tu prétends que tu aurais pu me faire la même chose, puis tu me révèles… ça… et ensuite tu retournes ta colère contre ta mère. Stop ! Nick ! Tu dérailles ! »
Il la contempla avec l'air le plus étrange du monde, mélange de stupeur, d'effroi et de prise de conscience. Il tituba quelque peu, portant la patte à sa tête, réalisant qu'en effet les dernières minutes avaient été totalement incohérentes, et qu'il demeurait incapable d'en retracer un fil mémoriel stable. Il ne parvenait guère qu'à saisir les émotions féroces et contradictoires qui s'étaient imposées à lui et avaient successivement dicté sa conduite instinctive : la colère, la rage, le ressentiment, la sauvagerie…
Judy comprit qu'il allait se sentir mal, et vint le soutenir de ses deux pattes, accompagnant sa démarche claudicante avant de le stabiliser du mieux qu'elle put. Son oreille plaquée contre son torse lui laissa entendre le rythme frénétique de son cœur qui battait à tout rompre.
« Carotte… Qu… Qu'est-ce qui m'arrive ? » parvint-il finalement à bredouiller, après avoir concrètement recouvré ses esprits.
« Je… Je n'en sais rien, Nick… Une petite visite au docteur Barrare ne sera peut-être pas superflue, lorsqu'on rentrera à Zootopie. »
En temps normal, le renard aurait contesté une telle idée, mettant en avant son aspect ridicule par une habile tournure de phrase afin d'en faire un prétexte de plaisanterie. Mais pas cette fois. En cet instant, Nick ne trouva que la force d'acquiescer, le regard toujours pétrifié par l'horreur d'un sentiment aussi atroce qu'étrange : celui de perdre le contrôle de son propre esprit… Et cela ne lui donnait aucune envie de rire.
Notes de l'auteur :
ENFIN !
Je suis vraiment navré pour l'attente que vous avez dû subir avant de pouvoir poser vos yeux sur ce chapitre. Après, peut-être ne l'avez-vous pas tant attendu que ça, mais je sais que certaines personnes m'ont demandé quand il sortirait, et rien que pour elles, je suis heureux d'avoir enfin trouvé la force d'achever l'écriture éreintante de ce chapitre tellement riche en révélation que j'ai cru ne jamais m'en sortir moi-même (et croyez-moi, j'ai trouvé des trucs pour amoindrir un peu, et m'en garder encore sous le coude, histoire d'étaler d'avantage les pistes de l'enquête).
Il m'est arrivé plein de merdes, des trucs pourris, chiants, déprimants, sans intérêt, et qui ont tous contribué à retarder l'écriture et la publication de ce chapitre 29 : on ne va même pas épiloguer à ce sujet, ce serait accorder trop d'importance à ce qui n'en mérite pas. Je le dis pour le dire, mais du reste : poubelle ! C'est tout ce que ça mérite.
De nouveaux personnages importants font leur apparition dans ce chapitre, et on découvre des filiations inattendues (ou attendues, cela dépend de votre perception à voir venir des trucs gros comme une maison XD). Petite note par rapport à l'officier Swinton, qui est un personnage tiré du film, et qui n'apparaît qu'à la toute fin (c'est la surveillante présente face à Bellwether pendant le générique de fin). A la base du projet, lorsque le scénario du film était encore totalement différent, Swinton était la maire de Zootopie, et c'était elle la méchante de l'histoire. Je trouvais le personnage intéressant, ne serait-ce qu'en terme de design, et on sera appelé à la revoir, parce que je l'aime bien, et parce que vous vous en doutez, on sera également amené à revenir de temps en temps du côté de Pasture Grass. Ah oui, et bien entendu, le clin d'oeil du prénom Mathilda (qui donne le diminutif 'Tilda) me permet de faire une petite référence à une actrice trop méconnue à mon sens, mais que j'aime énormément : Tilda Swinton.
Autre référence à l'ancien scénario du film : les fameux colliers à électrochocs... Concept absolument génial, qui aura également sa place dans l'histoire (mais une place justifiée, je vous rassure).
Normalement, la conversation finale entre Judy et Nick devait s'étendre d'avantage, sur d'autres sujets... Mais j'ai finalement décidé de l'écourter pour laisser sur le choc de la révélation du problème que rencontre notre renard préféré, et que Judy a mis en évidence. Le reste de la conversation (très important) fera certainement partie du prochain chapitre... Mais le rythme des révélations va un peu se tasser pendant un chapitre ou deux, avant l'explosion finale de la fin de cet arc, qui se révèle finalement beaucoup plus vaste et important que ce que j'avais initialement prévu... Mais que voulez-vous, parfois mon histoire prend le pas sur mes intentions. Je ne suis au final qu'un conteur... Je raconte les choses comme elles ont envie de venir ^^
Enfin, quelques petits retours par rapport à des commentaires très intéressants que j'ai eu (ils le sont tous, mais là j'avais envie, pour une fois, de vous en toucher quelques mots) :
A toutes ces personnes qui me disent que ma fiction a eut un tel impact sur elles qu'elles ne parviennent plus à voir Zootopie sans imaginer mon écrit comme sa suite directe... Je ne sais même pas quoi dire. Je pense que c'est le plus beau compliment qu'on m'ait fait à ce jour (et j'en ai pourtant reçu beaucoup, pour mon plus grand plaisir) simplement parce qu'il me conforte dans ma volonté de rester au plus proche de ce que le film proposait en termes d'univers et de personnages, tout en parvenant à y apposer ma touche personnelle. Le récit est bien plus sombre, mais malgré cela, il semble vous convenir, et s'inscrire dans la lignée de ce que proposait le long métrage. Je suis vraiment très heureux que vous ressentiez les choses ainsi, car je me donne beaucoup de mal pour rester en adéquation avec l'expérience que proposait le film (dont je suis totalement fan, vous vous doutez bien).
Enfin, on m'a reproché de trop laisser Judy au second plan, depuis un petit moment. Et je dois vous avouer que c'est vrai... Je le ressens également, et ça me dérange, car ce personnage est extraordinaire et j'aimerais lui accorder toute l'attention qu'il mérite. Cependant, Judy a été beaucoup plus traitée que Nick par le film original, et pour les besoins de mon histoire, j'avais besoin de mettre Nick au premier plan, et de me consacrer à la narration de son vécu et de son passif, puisqu'il est implicitement lié à l'intrigue. Mais ce n'est qu'une passe... Ma fanfic est une fresque immense, qui ne fait que débuter (oui, je sais, c'est déjà très long, près de 400 000 mots, mais je vous assure que je ne suis pas au quart de ce que je veux raconter), et bientôt Judy aura tout le loisir de retrouver l'importance que j'aime lui accorder.
Voilà, ces notes étaient très longues, et j'espère qu'elles n'auront pas été trop fastidieuses à lire.
J'aime communiquer avec vous, et partager autant que possible au sujet de mes créations diverses et variées. A ce propos, j'ai ouvert un compte sur la plateforme Wattpad, sur laquelle j'ai publié d'autres histoires que j'ai écrite, principalement des nouvelles fantastiques et horrifiques. Si vous aimez mon style (et ce genre de littérature) et que vous êtes un peu curieux de voir ce que je suis capable de produire en dehors d'une fanfiction, n'hésitez pas à aller les voir, les lire, à m'ajouter, favoriser mes histoires et les commenter. En effet, contrairement à fanfiction[point]net, wattpad fonctionne sur le principe d'un algorythme lié à l'activité des lecteurs sur les comptes des auteurs. En somme, plus vous générerez d'activité autour de mes histoires, plus le site les mettra en avant, ce qui pourra m'attirer plus de lecteurs, etc.
Donc, voilà, un petit coup de patte n'étant jamais de refus, je vous invite à vous rendre également là-bas : www[point]wattpad[point]com[slash]user[slash]Ziegelzeig
Remplacez les termes entre crochets par les signes correspondants (fichue censure de fanfiction[point]net).
Merci énormément pour votre présence et vos retours toujours fortement appréciés.
Avec toute mon affection,
Zieg
