Chapitre 29 : Soirée pyjama aux portes de la mort
Je ne m'étais pas évanoui, pas vraiment. J'étais resté dans un état second alors qu'on me jetait dans une cellule et qu'on me mettait des chaînes, abruti par la douleur, incapable d'aligner deux pensées cohérentes pour mettre un muscle en marche. Comme si mon esprit était un dessin dans le sable sur lequel Peter avait balancé un seau d'eau. Peter. C'était impossible.
On m'avait enfermé dans la même cellule qu'Hélèna, pas celle dont je l'avais libérée, un trou encore plus petit. L'orichalque ne m'affaiblissait pas du tout, mais il fallait que je touche le verrou pour me libérer des menottes, et j'avais fini par me rendre à l'évidence que je ne pouvais pas l'atteindre. Et voilà comment je me suis retrouvé pendu à un mur. Moralité ?Quand on vous parle d'une prison imprenable que personne ne peut infiltrer, c'est que C'EST une prison imprenable que personne ne peut infiltrer, point final.
-C'était vraiment lui ?, a redemandé Hélèna en face de moi d'une voix faible. Tu en es sûr? Tu… tu as vu Peter ?
-J'en sais rien. Je pense pas. Je sais plus.
Je sais, ca paraît dingue. Mais finalement, qu'est-ce qui était le plus improbable : que Peter soit finalement en vie alors que je l'avais vu mourir, ou qu'il soit mort alors que je l'avais vu se tenir devant moi dix minutes plus tôt ?Plus rien n'avait de sens.
-Il doit y avoir un truc à comprendre, mais… Peter a jamais été aussi puissant. Il m'a rendu incapable de réfléchir, il a écrasé mon esprit par la seule force du sien, c'est beaucoup trop balèze pour lui, il a jamais su le faire exprès. Et j'ai vu Peter mourir, Hélèna. Tu l'as vu aussi.
-Je ne sais plus ce que j'ai vu. Je ne me souviens plus très bien, à cause de ce… truc avec mes pouvoirs qui m'est arrivé ensuite.
-Hé bien moi j'ai pas de pouvoirs qui me rendent dingue et superpuissant et je te répète que j'ai vu Peter mourir. Pas une de ces morts où on peut avoir un doute genre le mec est tombé dans le vide ou quoi, je l'ai vu se prendre une bastosse. Quoi que ce soit ce truc… je pense que ca a un rapport avec Pete' mais que c'est pas Pete'.
J'ai été secoué par un rire amer.
-De toutes façons ca change plus grand-chose maintenant.
Silence. J'ai levé les yeux vers Hélèna. Quelque-chose n'allait pas. Elle avait été secouée par ce que je venais de lui dire sur Peter, mais pas comme elle aurait dû. L'Hélèna que je connaissais aurait déjà échafaudé mille et une théories farfelues pour se persuader que Peter était bel et bien vivant. Elle ne tirait même pas sur ses chaînes, elle se laissait juste pendre, ses yeux baissés rouges d'avoir trop pleurer, perdue dans ses songes.
-… qu'est-ce que tu me dis pas, là ?
-Mon père est le directeur de la division américaine de l'OMEGA.
Je peux vous dire que ca réveille. J'ai ouvert une bouche large comme un camion, incapable de croire que j'avais bien entendu.
-Le… le directeur… le mec qui dirige cet endroit, c'est ?...
-C'est mon père. Elric Harper. Par interim, parce-que le véritable directeur de cette partie de l'Organisation a décidé de… je n'ai pas tout compris, mais mon père dirige la division américaine pour l'instant.
-Mais… mais comment tu le sais ?Depuis quand ?Comment ca se peut que ?... pourquoi ?!
La réponse à cette dernière question, je l'ai compris presque tout de suite. En fait, quand on prenait le temps d'y réfléchir, ca se tenait complètement. Qui avait plus de raisons d'en vouloir au monde divin qu'un homme charmé par une déesse qui avait ensuite balancé leur petite fille du haut d'un building? C'était exactement le profil d'un membre de l'OMEGA nouvelle génération, un mortel bourré de haine contre la mythologie qui avait apprit son existence en la subissant. Mais qu'il soit le directeur de la division américaine ?Ca ne pouvait pas être un hasard.
-Il m'a fait venir dans son bureau, quand je suis arrivée ici. C'était… c'était terrifiant, Derek. Chiron m'avait toujours dit que je n'avais pas le droit de le rencontrer parce-que si Héra l'apprenait elle nous tuerait tous, mais maintenant je me demande si il n'avait pas compris que mon père avait sombré dans la folie. Il savait que j'étais en vie, Hermès le lui avait dit, mais ca ne lui a pas suffit évidemment. Héra l'a brisé. Il m'a dit qu'il allait me venger, détruire les dieux les uns après les autres et me rendre ma place dans son Paradis, comme un fanatique. Il m'a dit qu'il avait intégré l'Organisation bien avant la prophétie et qu'il m'avait cru morte quand Persée avait rasé le Camp Jupiter – ils pensent encore qu'ils ont détruit la Colo. Persée l'a promu à ce poste il y a quelques mois.
-Parce-que personne au monde n'aurait été plus motivé que ton père pour nous traquer tous les trois. Bien entendu. Persée a dû le mettre à la direction quand il a entendu la prophétie de Rachel qui mentionnait l'Erreur du Paon, et lui dire que sa fille était encore en vie et qu'il n'avait qu'à la prendre. C'est vraiment très intelligent. Et déstabilisant. Mais… te rendre sa place dans son Paradis ?Qu'est-ce que ca veut dire ?
-Je n'en sais rien. Je crois que je ne veux même pas le savoir.
Ses yeux se sont remplis de larmes.
-Je voulais tellement le rencontrer. J'en ai rêvé des années entières, quand j'étais toute seule à la Colonie, et même après quand j'ai pu me faire des amis, je voulais mon Papa, comme n'importe-quel gamine. C'était mon plus grand rêve, tout comme croiser la route d'Iris était mon pire cauchemar. Au final, elle est devenue mon amie, et mon père est avec ceux qui veulent détruire notre race. Mon père n'existe plus. Il est mort le jour où on a été séparés et il ne reviendra pas parce qu'il m'a récupérée. J'ai été tellement soulagé quand il a ordonné à ses hommes de me raccompagner à ma cellule « en attendant que tout soit prêt ». Je ne supportais plus de le regarder dans les yeux. Ensuite ils m'ont fait une prise de sang et ils m'ont enchaînée à nouveau.
Un mutisme résigné s'est abattu sur notre cellule.
-Donc donc…, ai-je fini par marmonner pour briser le silence. Le père de Peter est le super-vilain du moment et sa mère a disparue sans laisser de traces, la tienne est une déesse qui a tenté de te tuer et ton père bosse pour l'extinction de notre race, quand à moi au moins un de mes vieux marchaient sans doute à quatre pattes et l'autre m'a abandonné. Elles ont quand même un drôle de sens de l'humour, les Parques.
-Merci encore d'être revenu, a soudainement dit Hélèna d'une voix faible. Je veux dire, je croyais que Peter te traînerais derrière-lui, mais…. je n'étais pas sûr que tu viendrais, ni que tu pourrais.
J'ai détourné le regard en serrant les dents, agacé.
-J'ai pris un risque stratégique. Seul je… j'ai besoin de plus de pions, pour arriver à Olympie. C'est comme ca que fonctionne ce truc que je sais faire. La Ruse. J'ai besoin de pouvoir manipuler ceux qui m'entourent, ceux qui ont des pouvoirs, amis ou ennemis. C'est comme ca qu'on a fait jusqu'à maintenant : embrouiller la Vue de Tirésias, voler leur taxi aux sœurs grises, convaincre Orphée de faire couler Robin des Bois, quand j'ai fais croire à Iris que je t'avais trahi, même quand j'ai laissé croire à ces stupides statues toutes nues qu'elles nous avaient coincés…
-Des statues toutes… quoi ?Et pourquoi t'es en tenue de judo d'ailleurs ?
-Peut-importe. Si je dois combattre lame contre lame juste une seule fois, un vrai combat à mort, sûr que je mourrais. Et sûr que ca pourrait arriver bien avant Olympie. Je pouvais pas le faire seul, c'est comme ca que je combat.
-Tu es revenu, Derek. Tu es venu au QG américain de l'OMEGA, la base totalement introuvable dont personne ne s'est jamais échappé, juste pour venir me chercher. Je le sais, que t'es méchant. T'es même vraiment très méchant, des fois. Mais ca ne veut pas dire que tu ne peux pas te faire des amis, ou qu'il n'y a rien de bon en toi.
-Ouais ben regarde où ca m'a mené toutes tes conneries. C'est exactement ce que je disais, exactement ce que j'ai toujours dis. J'ai osé essayer d'aider quelqu'un une fois – certes c'était pour moi au bout du compte mais quand même – et puis voilà. Enchaîné à un mur. En plus j'ai le nez qui me gratte.
Nouveau silence. Si le désespoir avait une odeur, c'était la puanteur de la moisissure et l'humidité de ce cachot.
-Tu as un plan ?, a murmuré Hélèna sans vraiment y croire. Quelque-chose ?Je veux dire, tu as toujours un plan, hein ?Est-ce que… tous ca, tu savais que ca arriverait ?C'est encore une de tes ruses ?
-Si je savais que Peter était en vie, qu'il nous trahirait pour rejoindre l'ennemi ?Nan. Désolé, on n'est pas dans ce moment des films Disney où les héros désespèrent juste avant que l'un d'eux trouve une super idée pour les libérer et que la musique accélère. J'ai… y a quelque-chose que je peux encore faire, une sorte de plan B, mais ca marchera plus, maintenant. Je pense pas que je retrouverais l'occase'. En plus il faut que je me déshabille et là j'ai les mains attachées…
-Que tu… mais t'étais où pendant tout ce temps, dans un club naturiste ?!
-Laisse tomber.
-Qu'est-ce… qu'est-ce que tu crois qu'ils vont nous faire ?
-Il se trouve que t'es la gamine du directeur, alors je suppose que tu seras pas tuée – et je t'envie pas pour ca. D'un autre coté Persée te voudra morte par prudence, il sait mieux que personne qu'il ne faut jamais laisser en vie un héros de la prophétie une seule seconde de plus que nécessaire, alors je suis pas sûr. Et moi… ben, j'ai une queue de loup et des cheveux en argent. J'imagine que je suis un sujet d'expérience très prioritaire. Ensuite ils enverront ce qui restera de moi à Olympie, ce qui manque pas d'ironie quand on y pense. Je suis presque sûr que Persée me veut vivant, dans un premier temps, pour un truc pire que la mort. Peut-être qu'il a besoin d'un sacrifice pour finaliser le Rituel, ce serait pas la première fois.
-Tu dis ca avec un calme…
-Je les laisserais pas faire. Personne ne m'ouvrira en deux, personne se servira de moi pour quoi que ce soit. S'il le faut je trouverais un moyen de me tuer, de partir avec ma putain de digni...
-Dit plus jamais ca.
Ca m'a coupé net. Elle avait à nouveau ce regard qui la métamorphosait toute entière, cette lueur dans le regard sans rapport aucuns avec ses pouvoirs mais qui brûlait du désir de protéger ceux à qui elle tenait.
-Arrête de parler comme si rien n'avait d'importance, comme si tu pouvais juste t'en aller sans que personne n'en ait rien à foutre. La mort ca n'arrive pas qu'à toi, Derek. Ca touche tout le monde, tous ceux qui tiennent à toi, tous ceux…
-… y a que toi qui tient à moi et c'est parce-que t'es une idiote pas foutue de piger qu'elle meurt à la fin de l'aventure.
Ca l'a calmée. Elle a ouvert la bouche pour répliquer quelque-chose, mais rien n'est sorti. Parce-que c'était vrai. Finalement, elle a soupiré.
-On va s'échapper, tous les deux, et si c'est vraiment Peter qu'on a vu on l'emmènera aussi. Je ne laisserais personne mourir, moi. On est les gentils, dans les livres les gentils gagnent toujours, à la fin. Un peu moins dans la réalité, mais…
-On n'est pas dans un livre. On serait plus dans… une fanfiction amateur. Le genre où y a la masse de gens qui claquent à la fin et où le gars fait perdre les gentils rien que pour faire son original. Ouais, c'est dans ca qu'on est. Une putain de fanfiction. Qui serait basée sur une saga avec un nom bien à chier, quelque-chose comme « Percy Jackson ». Ou « Les Héros de l'Olympe ».
-Arrête, par les dieux !Une fanfiction, non mais tu racontes vraiment n'importe-quoi… On va, je sais pas, je sais qu'on gagne à la fin, d'accord ?Comme dans un film.
J'ai repensé à ce que m'avait dit Rachel Elizabeth Dare, avant de s'évaporer. Je ne connaîtrai jamais le bonheur. Ouais, les gentils gagnent toujours à la fin, dans les films. Mais je n'étais pas un gentil. On n'était pas dans un film. Hélèna a poursuivit sans capter ma réaction, lancée dans sa tirade de naïve optimiste :
-Tristan est ici aussi, il faut qu'on l'emmène avec nous coûte que coûte, qu'on ne laisse personne derrière. C'est le Destin qui dit qu'on va y arriver. La prophétie dit qu'on trouvera les monts jumeaux et que…
-… on sait très bien où ils sont, les monts jumeaux, nul-part c'est dit qu'on les atteindra. On essaye d'atteindre le Mont Olympe d'Olympie pour rejoindre celui qui est en Grèce. Et tu sais ce qu'elle dit, la prophétie ?Elle dit « sur le monde l'ancien héros jettera l'asservissement ». Je trouve qu'on parle pas assez de ce vers. Et tu sais pourquoi ?Parce qu'il dit un truc bien clair et précis : à la fin Persée Jackson gagne. Game Over les gentils, ils moururent malheureux et n'eurent aucuns enfants.
-C'est… c'est peut-être pas de Persée, qu'il s'agit.
-Quelqu'un va asservir le monde, Hélèna, et pas pour cinq minutes avant qu'on puisse l'arrêter, à jamais !Y a aucuns moyens que ce soit une bonne nouvelle, on se fiche bien de qui il s'agit.
-Effectivement, très bientôt plus rien n'aura d'importance pour vous deux, a lancé une voix.
Robin des Bois. Il se tenait de l'autre coté des barreaux, son arc bandé, une flèche pointée sur moi, accompagné de pas moins d'une douzaine d'Agents silencieux. Et l'archer tremblait d'impatience.
-Je vais faire ca lentement, avec prudence. Ta mort va être la plus lente qu'on ait jamais infligé en ces lieux, petit. Je vais d'abord te tirer dans les jambes. Puis dans les bras. Puis…
-Vous ne ferez rien de tel, a rétorqué quelqu'un d'autre.
Un autre Agent s'est avancé devant notre cellule. Le Tatoué. En fait il était plutôt vieux vu de près, peut-être 70 ans, mais tout dans sa posture comme dans ce que je voyais brûler dans ses yeux me dictait de ne surtout pas le sous-estimer pour autant. L'oméga qui lui barrait le visage rendait son regard plus sombre encore. Et il n'était pas seul. Deux autres personnes le suivait de près, Nancy Bobofit et...
-Peter !, a hurlé Hélèna.
Malgré la terrible situation, c'était maintenant des larmes de joie qui coulaient sur ses joues. Peter était bel et bien vivant. Moi, je n'ai pas bougé. Parce-que c'était impossible. Contrairement à Hélèna je me souvenais de tous les détails, Peter s'était prit une balle. Ca ne pouvait être qu'une illusion de brume, voire un clone ou un métamorphe. Il ne nous regardait pas. Il se tenait raide, presque au garde à vous, le regard fixe comme un bon petit soldat, sans l'ombre d'une émotion sur le visage. Le sourire d'Hélèna est mort sur ses lèvres.
-Qu'est-ce que vous lui avez fait ?
-Vous vous apprêtiez à désobéir aux ordres, a dit lentement le Tatoué sans prêter la moindre attention à la fille d'Héra.
-Quelle importance, qu'il meurt maintenant ou dans trois jours ?!, a craché Robin sans baisser son arc. S'il s'agit de le faire souffrir, vous pourrez assurer votre boss que la mort de ce gamin…
-… n'est pas une tâche qui vous a été assigné, a coupé l'Agente Bobofit avec un plaisir malsain. Avez-vous conscience de la sentence infligée pour une trahison, Ethalidès ?Le moindre des hommes derrière-vous est tout à fait capable d'arrêter cette flèche puis de vous maîtriser dans la même seconde – ils l'auraient fait soyez en sûr. Et ils le peuvent encore.
Robin fixait mon cœur comme si plus rien d'autre n'importait que d'y planter une flèche, secoué tout entier de tremblements de fureur. J'ai vu dans ses yeux qu'il savait précisément où tirer pour que je meure d'une lente agonie, pour que je souffre au maximum. Il lui suffisait d'écarter les doigts. Finalement, il a remit sa flèche dans son carquois, furieux, et il a tourné les talons sans un mot. J'ai entendu ses pas s'éloigner dans le couloir, sans savoir si je devais m'en estimer soulagé.
Soudain, Hélèna a tiré sur ses chaînes si fort que j'ai vraiment cru qu'elle allait parvenir à les arracher.
-QU'EST-CE QUE VOUS LUI AVEZ FAIT ?!
-C'est pas Peter, ai-je renchéris. Je l'ai vu mourir, vous lui avez mit une balle sous nos yeux.
J'ai tressailli quand le Tatoué a dégainé son flingue et l'a appuyé contre le crâne de Peter qui a simplement penché la tête mollement.
-Si je lui tirais dessus de cette façon, à bout portant, alors certes il en mourrait. En 2015, des archéologues ont retrouvés dans une épave de bateau antique au large de la Sicile trente-neuf lingots d'un alliage inconnu.
-A quoi bon leur révéler des informations sensibles ?, l'a interrompu sèchement Bobofit en me jetant un coup d'œil nerveux.
-Des prisonniers sans espoir sont des prisonniers dociles. (il s'est retourné vers nous) Cet alliage, c'était l'orichalque. Bien heureusement, certains de ces archéologues étaient des nôtres. Nous avons pu détourner une partie de la cargaison pour analyse, juste au cas où. Ce qu'elles ont révélé a été un immense pas en avant pour notre cause. Ce métal… repousse le divin. On ignore par qui et comment il a été créé. Pour l'expliquer en termes si simplifiés qu'ils en deviennent une véritable insulte envers nos scientifiques, c'est comme si l'orichalque n'acceptait par d'entrer en contact avec la magie, qu'il refusait jusqu'à son existence. Quand il entre en contact avec un élément extérieur au monde des mortels, l'un des deux dois disparaître, c'est tout simplement une loi de la physique. Ainsi nous pouvons tuer même les dieux. On ne peut pas priver un être de son immortalité. Mais l'immortalité est due à une forme de magie. Et si on ne peut pas supprimer l'immortalité, en revanche, on peut supprimer la magie. Maintenant, à votre avis, de quoi sont faîtes les balles de l'Organisation d'Eradication du Greco-Anormal ?
-Des balles de flingues en orichalque…, ai-je murmuré.
-Exactement. Toutes nos armes sont faîtes de ce même métal. Quand cette déesse, Iris, a prit unes de nos balles en plein cœur, toute la magie qui maintenait jusqu'à l'existence de cette créature s'est évaporée, et elle a cessé d'être. Il en va de même pour un demi-dieu, la balle les transperce sans difficulté et les tuent tout aussi vite. Mais Peter Jackson n'était ni un dieu, ni même un demi-dieu. C'était un Leg, enfant de deux demi-dieux. Le sang divin dans son organisme n'est pas aussi présent que dans celui des demi-dieux, son ascendance mortelle a plus d'importance. Quand on tire sur un Leg avec de l'orichalque, il est parfois gravement blessé, mais la balle ne pénètre pas toujours sa peau, pas à la distance à laquelle j'ai tiré. J'aurais tout à fait pu le tuer, mais nous l'avons eu en vie, par chance.
J'ai repensé à cet instant gravé dans ma mémoire, dans la Bibliothèque. Peter m'avait regardé, avait hurlé quelque-chose de sa voix muette. Puis il y avait eu un coup de feu, si rapide que jamais je n'aurais pu attracter la balle. Peter avait été projeté en arrière, avait pivoté dans sa chute et s'était affalé face contre terre, inerte. Face contre terre. L'Agent avait tiré, Peter était tombé, mais à aucuns moments je n'avait vu l'impact de la balle sur son front. Tout avait semblé si évident, c'était passé si vite. Oui, Peter s'était prit une balle. Une balle qui l'avait simplement assommé. Comment j'aurais pu envisager cette éventualité ?! J'avais été trompé comme j'aurais pu l'être s'il s'était prit une balle en plein cœur en portant un gilet pare-balle, il était encore vivant quand je m'étais enfuit, pendant tout ce temps. Peter n'était jamais mort.
-Pourquoi il est comme ca ?, a crié Hélèna alors que des larmes coulaient sur ses joues. Pourquoi… pourquoi il ne parle pas dans nos têtes ?!
-Parce-que Peter Jackson est mort. Ce que vous avez devant vous, nous l'avons nommé Delta 86. Il parle, mais seulement aux personnes auxquels nous lui avons indiqué de le faire, et s'il le faut. Seul son corps est en parfait état de marche.
-De la nécromancie…
-Non, pas le moins du monde. L'art magique de la manipulation des morts ?Ce corps est tout ce qu'il y a de plus vivant.
Il a ôté son canon de la tempe de Peter qui est resté sans réaction. Toute vie semblait avoir déserté son regard.
-Nous l'avons Embrumé. C'est un procédé qui ne fonctionne que sur les jeunes esprits, mais le résultat est absolument parfait. Il a résisté incroyablement longtemps, je dois le reconnaître, jamais je n'avais vu un sang-mêlé endurer tellement de séances de manipulations par la Brume et conserver son identité. Il a répété « Je suis Peter Jackson », inlassablement, jusqu'à ce que soit les derniers mots qu'il soit capable de formuler. Mais il a fini par céder face aux Repentis d'Hécate. Nous avons étudié leurs pouvoirs, nous les avons aidés à les améliorer jusqu'à leur paroxysme. Ils sont capable d'entrer dans l'esprit d'un enfant, de comprendre les tours et les détours de son cerveau et d'y effacer ce que bon leur semble pour y installer les idées adéquates. Une seule séance asservi un enfant pour quelques heures. Mais durant une journée toute entière, sans jamais le laisser dormir… s'il ne meurt pas, ce qui est rare, l'effet est complètement irréversible. L'esprit se dilue et ne laisse qu'un corps parfaitement obéissant, Hazel Levesque elle-même n'y pourrait rien. Nous n'avons gardé que ce qui pouvait nous être utile. Nous n'avons gardé que Delta. A vrai dire, c'est lui qui a intercepté des communications télépathiques entre le fils d'Hermès et un intervenant encore non identifié et nous a avertit de la présence d'un intrus au niveau des cellules.
J'ai tenté de regarder Peter dans les yeux, d'attirer son attention, mais il n'y avait rien à attirer. Toute vie semblait avoir déserté son regard. Peter était mort. Ce n'était que son corps, une arme de plus utilisée par l'OMEGA, un cadavre. Peter n'était pas mort quand il s'était prit une balle, mais ensuite ils l'avaient bel et bien tué. C'était de la nécromancie, juste d'une autre façon, encore plus cruelle. Une fureur monstrueuse m'a secoué de la tête aux pieds. C'est là que pour la toute première fois, à 13 ans, j'ai éprouvé cette envie de tuer dont je ne comprendrai l'origine que quelques jours plus tard. Je voulais les tuer tous. Jusqu'au dernier. Les Repentis d'Hécate, l'Agente Bobofit, le père d'Hélèna, les scientifiques de la salle d'expériences prioritaires, le Tatoué, je les éventrerais un à un, avec mes dents. Ca ne voulait pas dire que Peter avait été mon ami. Mais c'était mon allié, et ils me l'avaient volé. Ils lui avaient tout prit, sa dignité, sa liberté de penser, son identité, son âme. Et pour ca ils allaient tous mourir.
Le Tatoué a rengainé son arme.
-Assez parlé. Il est temps.
-Temps pour quoi ?, a murmuré Hélèna d'une voix blanche.
-Ton père a des projets pour toi. Quelque-chose… d'audacieux.
Je ne sais pas pourquoi ils m'ont emmené aussi, mais j'étais quasiment sûr que j'aurais été plus en sécurité en cellule. Chaque fois que je remuais les mains quelqu'un braquait un flingue sur ma tempe, ont n'avaient même pas l'avantage d'être sous-estimés. Hélèna n'essayait même pas de résister, elle gardait la tête baissée, comme morte à l'intérieur aussi sûrement que Delta 86. J'arrivais pas à me détacher de la terrible certitude qu'on avait perdu. Perdu pour de bon. J'ai essayé de lister nos atouts pendant qu'on nous faisait marcher. Ils ne savaient pas que l'orichalque n'avait aucuns effets sur moi. Ca aurait pu être formidable si j'avais eu des pouvoirs comme ceux d'Hélèna ou Peter, mais je n'étais qu'un fils d'Hermès, un voleur aux mains liées. Et il y avait le plan B maintenant inutilisable.
-Tu n'étais pas armé lorsqu'on t'a découvert, m'a soudain lancé le Tatoué. Pas même un objet magique comme ceux dont vous avez le secret, tu n'avais rien sur toi. Pourquoi ?
-Je crois que c'est parce-que j'emmerde ta mère la chiure, mais je ne jurerais de rien.
J'ai cru qu'il allait me frapper, mais il ne m'a même pas regardé. Je n'étais rien à ses yeux, à peine un insecte.
Finalement, on a atteint une nouvelle porte coulissante, grande comme dix hommes et presque aussi large. J'ai noté qu'ils ne nous avaient pas refait prendre l'ascenseur, puis que Le Tatoué faisait glisser un passe dans un boitier pour ouvrir la porte. Quand elle a glissé vers le haut pour nous livrer passage, aussitôt, une chaleur presque insoutenable m'a fait reculer de trois pas. J'ai écarquillé les yeux. C'était impossible. Ce truc ne pouvait pas se trouver à l'intérieur d'un bâtiment. C'était une caverne. Une immense, gigantesque, grande comme un stade de foot, aux murs de pierres. Plusieurs balustrades de métal couraient sur les parois, dotées de plusieurs portes. Une caverne si grande qu'elle occupait plusieurs niveaux du bâtiment. A nos pieds le sol noirâtre semblait constitué de roche volcanique, l'endroit n'était éclairé que par les coulées de lave rougeoyante qui y serpentaient. Et par les Portes, bien-sûr. Je les aient vus tout de suite. Un immense portail de roche noir comme la nuit qui jaillissait de la terre comme si un dieu l'en avait fait émerger, haute presque comme un building, fermé. Deux immenses battants de pierre auraient permit de les ouvrir si quiconque avait pu en avoir la force. Mais il n'y avait rien de l'autre coté. C'étaient juste deux immenses et terrifiantes portes qui avaient comme poussés dans la pierre, au milieu de la salle, difformes et inutiles. Qu'est-ce qu'on venait faire ici ?
Quelqu'un a crié :
-Enfin !
J'ai sursauté. Je ne l'avais même pas vu, omnibulé par les dimensions colossales des portes. Au pied de l'immense structure de roche ils avaient installés un grand promontoire circulaire métallique haut comme trois hommes muni d'un escalier. Au centre de l'installation, sur un socle de verre sortait du sol deux piliers de métal de la taille d'un enfant. C'était sur ce socle que se tenait l'homme qui venait de parler, un mec en costume, sans cravate. Il a sauté de l'étrange machine pour se diriger vers nous. A la façon dont nos gardes se sont raidis à son approche, j'ai compris qu'il devait être leur supérieur. A la façon dont Hélèna a commencée à trembler, j'ai compris qu'il était leur directeur. Elric Harper.
Il ne ressemblait pas à Hélèna. Ses cheveux étaient roux, sans plus. Une telle nervosité constante faisait tressauter son visage par intermittence qu'elle parvenait à effacer la beauté qu'il aurait pu avoir. La lueur rougeoyante de la grotte projetait sur son visage des ombres inquiétantes. Il a serré dans ses bras sa fille qui est restée tremblante de peur autant que de dégout, puis il a prit sa tête entre ses mains.
-Je suis tellement content d'avoir vécu pour voir arriver ce jour. Ce sera bientôt fini ma chérie, bientôt tout ca ne sera plus qu'un mauvais souvenir, tout sera à nouveau comme avant je te le promets. Comme si nous n'avions jamais été séparés.
-Monsieur…, a balbutié Hélèna les larmes aux yeux. Je vous en supplie laissez-nous partir. Laissez au moins partir Derek, laissez quelqu'un aller à Olympie. Ca n'a aucuns sens, rien de tout ca n'est logique, si vous… si tu m'aimes alors je t'en conjure arrête. Arrête toute cette folie. On pourra se voir, on pourra… je ferais n'importe-quoi. Je t'en supplie, laisse-nous nous en aller.
J'ai serré les dents.
-Hé, Poil de Carotte !Ca c'est à moi.
Il a lentement tourné le regard vers moi, presque sans me voir. Ses yeux débordaient de tout le méprit de l'Organisation pour les demi-dieux. J'existais à peine pour lui, un vermisseau, une nuisance. Presque de la même façon que nous considéraient la plupart des dieux.
-Qu'est-ce que tu dis, sang-mêlé ?
Dans sa bouche ce mot retrouvait toute la consonance qu'il avait pour les mortels depuis des siècles, il sonnait comme la plus infâme des insultes. Ce n'était plus ce « sang-mêlé » qui voulait simplement dire demi-dieu, non, c'était un nom qu'on donnait à un monstre, une aberration. Même moi je me suis senti sali.
-C'est mon alliée. J'ai tendance à considérer mes pions comme des trucs qui m'appartiennent, et j'ai tendance à tuer ceux qui cherchent à piquer les trucs qui m'appartiennent, alors si vous…
Je n'ai vu aucunes armes. Soudain, un coup de feu a retenti en s'élevant bruyamment vers la voûte de la grotte tandis que quelque-chose m'éraflait le cou. J'ai senti un filet de sang s'écouler de la coupure, lentement, alors qu'Elric Harper rengainait son flingue. Il m'avait tiré dessus. Il avait tiré avec une telle précision qu'il m'avait simplement effleuré d'une balle. Et puis il m'a sourit, une lueur de folie dansant dans les yeux.
-Aah oui. Derek, c'est ca ? Je suis content que tu ais pu venir. Oui, je suis content que tu te sois donné la peine de nous rendre cette petite visite. Je tenais à ce qu'au moins un vestige de l'ancienne existence de ma fille contemple sa renaissance, comme un symbole, comprends-tu ? Je voulais voir les adieux dans le regard monstrueux de l'un des siens une fois que je l'aurais sauvée. Tu seras parfait.
En manque total d'inspiration, je lui ai simplement craché dessus. Il est resté sans réaction une seconde, mon mollard sur la joue. Je n'ai pas vu arriver le coup de poing non plus : soudain la douleur a éclaté dans mon crâne, terrible, si forte que j'ai failli en perdre connaissance. A quel point ce mortel était rapide ?!
-Les Agents de notre organisation sont notamment formés à l'espionnage, l'ai-je entendu dire en s'essuyant avec un mouchoir. Aucuns détails ne leur échappent. Juste avant ton arrestation, Delta 86 rapporte t'avoir entendu mentionner… une Colonie, c'est bien ca ?
Mon sang s'est glacé dans mes veines. A la vue de mon visage décomposé il a éclaté de rire et m'a ébouriffé les cheveux.
-Beaucoup d'entre-nous se doutaient depuis longtemps déjà que la Colonie des Sang Mêlés était encore debout. Mais c'est la toute première fois que nous parvenons à mettre la main sur quelqu'un que nous savons avec certitude pouvoir nous dire où elle est. Ca signifie aussi que Mr Jackson nous a menti, mais c'est une question que nous réglerons en temps et en heure.
-Allez vous faire foutre. Je vous dirais rien. Je comprends pas de quoi vous parlez, mais c'est avec plaisir que je verrais vos espoirs partir en fumée quand vous le pigerez.
-Oh tu seras torturé, mais juste pour t'apprendre le respect. Ensuite si par miracle tu n'as vraiment toujours rien dit nos Hécate trouveront le moyen de t'arracher la vérité. Dés que ce sera fait emmenez-le en salle d'opération, a-il ajouté à l'intention de l'Agent qui me tenait. Commencez par lui ouvrir le crâne, mais ne le tuez pas. A présent, commençons.
-Monsieur je…, a balbutié Hélèna sans comprendre.
-Papa, Hélèna. Je suis ton père. C'est pour ca que je fais tout ca, ne l'oublie jamais.
Son regard s'est fait plus vague.
-Ta mère ne m'a jamais dit qu'elle était une déesse. Je ne l'ai découvert que juste avant son accouchement, à la maison. Ensuite, quelques jours après, elle s'est enfuie dans la nuit et a tenté de te tuer. Je ne peux pardonner aux dieux, ma chérie. C'est pour ca que je vais les détruire, pour tous nous protéger. Combien de fois déjà ont-ils tentés de détruire notre civilisation ?Ce sont des monstres, tous.
-Quand Maman a essayé de me tuer c'est un aussi dieu qui m'a sauvée !Le père du garçon que tu veux faire disséquer !
-Ces créatures ont toutes sortes de caprices. Un jour elle sauve une vie, le suivant elle la détruise. Aucuns d'entre nous n'a la moindre importance pour eux. Ils disparaîtront jusqu'au dernier, les dieux comme leurs enfants.
-Je suis une demi-déesse.
Elle avait mit toute sa conviction dans ses quelques mots. Elle était prête à mourir en assumant ce qu'elle était jusqu'au bout, quoi que les autres en pensent. Son père lui jeta un regard étrange. Doux. Empli d'amour. Et fou.
-Vous espérez faire quoi ?!, ai-je sifflé. Vous allez nous forcer à nous battre l'un contre l'autre, vous faire un petit délire où votre fille descends un de ses anciens amis sang-mêlés pour vous rejoindre ?!Ou vous allez nous balancer de l'autre coté de vos portes qui servent à rien avant de nous laisser partir ?!
Le père d'Hélèna a éclaté d'un rire joyeux avant de tendre une main vers les portes dans un geste théâtrale. J'allais vite le comprendre, comme tout les méchants il aimait parler de ses plans machiavéliques.
-C'est vrai, vous êtes de la nouvelle génération, n'est-ce pas ?Vous n'avez peut-être pas entendu parler des Portes de la Mort ?
A ces derniers mots, Hélèna a violemment sursauté et levé sur les Portes un regard qui n'avait plus rien à voir.
-Les… Les Portes de… c'est pas possible. C'est pas possible, elles ne peuvent pas être ici, elles ne peuvent pas…
-Ce ne sont pas les même ma chérie. A vrai dire elles sont même bien loin de ressembler aux originels, nous les avons reproduites artificiellement. Il a été prodigieusement difficile de les faire fonctionner, il a fallut prendre de gros risques, retarder le Projet Pandora, il a même fallut reproduire les conditions géologiques propres à leur conception… mais nous y sommes parvenus.
-Les Portes de la Mort, ai-je répété. Les Enfers. C'est ca, hein ?C'est de la magie, ce truc mène aux Enfers. C'est comme ca que vous faîtes pour aller là-bas et nous ramener tous les plus grands salauds que l'Histoire ait connue, Orphée, Jack l'Eventreur. Vous les faites passer par votre petite porte.
-En effet, c'est la procédure. Avant nous devions grassement rétribuer cette créature, Charon, pour qu'elle nous laisse entrer et ressortir.
Sur ces mots il a prononcé quelques mots dans son oreillette. Aussitôt, le sol a commencé à trembler. Une voix de femme a retentit dans les airs, comme dans un supermarché :
-Amorce de la procédure d'ouverture des Portes de la Mort.
Des panneaux coulissants invisibles jusque là ont glissés sur les murs de la grotte loin au-dessus de nos têtes et quatre pinces métalliques grandes comme des camions en ont émergés lentement. Les pinces se sont refermées en claquant avec force sur les battants des Portes, prêts à les ouvrir.
Ensuite, une dernière ouverture a coulissé dans le plafond pour laisser place à un long tube rempli d'un liquide bleutée qui semblait flotter tout seul. Le tube est descendu se fixer au sommet des Portes de la Morts, qui ont aussitôt semblées irradiées d'une énergie nouvelle. Les crevasses remplies de laves qui couraient sur toute la surface de l'édifice ainsi que les murs et le sol de la grotte ont lentement changées de couleur pour prendre la teinte de l'or en fusion, donnant une nouvelle luminosité à la scène, plus inquiétante encore. Ce n'est que quand ce qu'il y avait dans le tube s'est mit à briller que je l'ai vu. A l'intérieur. A l'intérieur du tube il y avait une fille en jean et t-shirt, aux très longs cheveux d'une couleur indéterminable. Elle flottait doucement, les yeux fermés. Soudain, elle a remué. Elle était vivante.
-Je vous présente le projet Pandora, a fait tranquillement Elric Harper.
-Vous êtes totalement cinglé…
-Oh, ce n'est pas une véritable fille. C'est une arme biologique créée artificiellement par notre organisation, le résultat de plusieurs années de recherches. Elle est, en quelques sortes, notre plan B. Si jamais Mr Jackson devait échouer, c'est avec elle que nous détruirons votre monde. Nous lui avons transfusé le sang de tous les prisonniers que nous avons ainsi que celui de Persée Jackson en personne, elle possèdera tout vos pouvoirs, la moindre de vos aptitudes, depuis celles des enfants d'Hermès jusqu'à celles des enfants de Zeus, en passant par celles de nombre de vos dieux mineurs. Le sang d'Hélèna était tout ce qu'il nous manquait pour la parfaire. Nous avons donné naissance à la guerrière parfaite, la sang-mêlée chasseuse de sang-mêlés. Mais ce n'est qu'il y a quelques mois que nous avons enfin trouvé la pièce manquante, ce qu'il nous fallait pour lui donner vie. Elle avait besoin d'une âme, voyez-vous. Quelque-chose, quelqu'un pour la posséder.
Alors qu'il prononçait ces mots, la fille a remué dans le tube, comme en plein sommeil. Et l'espace d'une fraction de seconde, elle a entrouvert les yeux. Des yeux où malgré la distance j'aurais juré voir briller une lumière dorée.
-Nous sommes descendus jusqu'au plus profond du Tartare. Des Agents sont morts par dizaines durant cette mission. Ils ont rassemblés les vestiges de l'essence d'une créature divine, quelque-chose de surpuissant mais rendu assez faible pour pouvoir être ranimé sans risque. Quand nous avons commencés, nous ignorions ce que c'était, nous savions juste qu'il s'agissait d'une source d'énergie inépuisable qui flottait à travers les Enfers, douée d'une forme de conscience. Seul Mr Jackson a su nous donner son nom. Cronos.
Quand l'esprit humain subit un trop grand nombre de chocs répétés, tôt ou tard, il devient incapable d'encaisser ce qu'on lui inflige. Quand le père d'Hélèna a prononcé le nom du Seigneur des Titans, je crois que j'ai failli commencer une crise d'angoisse. Perdre connaissance. Devenir fou, peut-être. Cronos. L'OMEGA avait réussi à rassembler l'essence de la créature qui avait manqué détruire le monde, et ils voulaient lui offrir un corps. C'était très loin au-delà de la folie. Si un truc pareil se produisait, ont étaient tous foutus. Hélèna n'a rien dit, livide, comme si elle ne pouvait même supporter d'admettre réelle ce qu'elle venait d'entendre.
-Nous avons dû la déplacer ici quand nous avons découvert que pour fonctionner à plein régime les Portes de la Mort avaient également besoin d'une source d'énergie divine presque inépuisable, une énergie que l'essence de Cronos pouvait leur apporter. Bientôt, les Portes seront gorgées de son l'énergie, et nous n'aurons plus besoin de l'y maintenir. Nous pourrons l'incarner totalement dans le corps artificielle que nous avons créé pour lui, dans Pandore, puis nous l'éveilleront et nous l'embrumeront avant même qu'elle n'ouvre les yeux. Cronos sera aux ordres de l'OMEGA, plus puissant qu'il ne l'a jamais été auparavant. Même si le projet de Persée Jackson échoue, nous utiliseront Pandore pour ravager votre monde divin. L'esprit de Cronos en elle nous dira tout ce que nous aurons besoin de savoir, tout ce qu'il sait nous le saurons. Les entrées des Enfers que nous ne connaissons pas, l'emplacement du Mont Olympe, d'Atlantis, de chacun des lieux magiques. Nous tueront les dieux, nous irons au Tartare éradiquer les monstres pour de bon. Et nous en finiront avec les demi-dieux partout où il se cache encore. Quoi qu'il arrive, vous êtes perdus.
J'ai essayé de m'empêcher de pleurer, tremblant malgré moi. J'avais peur, j'étais terrifié, parce-que pour une fois c'était le méchant qui avait raison. Si tout était vrai, quoi qu'il arrive ont étaient perdus. Pourtant, j'ai retenu mes larmes et j'ai posé la question qui s'imposait, ne serait-ce que pour bien le faire chier, pour ne pas lui donner la satisfaction d'avoir balayé ce qui restait de mon espoir :
-Et alors ?Où ca nous mènent, vos conneries, à la fin ?!Vous nous avez emmenés ici pour une visite guidée de vos installations machiavéliques, nous expliquer que notre quête était inutile ?Allez vous faire foutre vous et vos portes.
-Pour en revenir à ce qui nous intéresse, a poursuivi le cinglé comme si je n'avais rien dis, il est de plus en plus difficile de faire sortir des gens des Enfers. Au début, les Portes ne s'en rendaient pas compte, elles ne le percevaient pas. Mais à chaque Infernal, elles prennent un peu plus conscience d'un manque. Elles savent que nous leur avons volés des âmes qui appartenaient aux Enfers. Dorénavant dés qu'elles sont ouvertes nos Portes de la Mort cherchent à aspirer des âmes. Elles essayent de reprendre ceux qu'on leur a dérobés. Certains y ont vu un problème, mais nos scientifiques ont su y voir une nouvelle opportunité, une nouvelle fonctionnalité. Des portes qui aspirent le divin.
Et alors j'ai compris. J'ai essayé de me jeter sur lui, fou de rage, mais j'ai aussitôt été immobilisé par un des hommes en costume.
-ESPECE DE PSYCHOPATHE !PAUVRE MALADE !
-Quoi ?, a sangloté Hélèna. Qu'est-ce qui se passe ?Je comprends rien, je comprends pas, que quelqu'un me dise ce qui se passe !
Le directeur a pointé son pistolet sur moi, l'air plus joyeux que jamais.
-Dit-le lui. Je veux que ce soit toi qui le dise.
-Il veut… il croit qu'il peut te transformer en mortelle, pour que tu ne fasses plus partie de ses ennemis. Il veut que les Portes aspire ton coté déesse puis les refermer à temps avant qu'elles aspirent ton âme. Tu ne serais plus une demi-déesse.
Hélèna est restée stupéfaite une seconde, bouche bée. Puis elle a hurlé, et elle a commencé à se débattre avec plus d'ardeur encore que moi alors que deux agents la forçaient à avancer vers la machine, avec la force du désespoir. Son père continuait de sourire, indifférent à sa terreur. Il voulait croire que ce n'était pas véritablement sa fille qu'il voyait là, que la véritable était à l'intérieur et qu'elle attendait d'être libérée du corps d'une demi-déesse.
-Tu seras la première à profiter de cette procédure, et la dernière si Mr Jackson parvient à ses fins. La seule d'entre vous qui sera préservée. Nous devions faire des tests complémentaires, des expériences, mais tu es arrivée, et je ne veux plus attendre. C'est un signe du destin.
La fille d'Héra continuait de s'égosiller comme s'ils étaient en train de la tuer alors que les hommes en costume lui faisaient grimper les marches de force et la plaçait entre les deux petits piliers.
-Elle veut vous rejoindre comme Repentit !, ai-je hurlé en me débattant de plus belle. Elle en parle depuis aussi longtemps que je la connais !
-Et faites taire le fils de la Ruse, je veux juste qu'il regarde.
Les Agents ont brièvement enlevé ses menottes à Hélèna puis ils l'ont forcée à enfoncer les bras dans les piliers. On a entendu un claquement, elle a poussé un hurlement de douleur puis ils l'ont lâchée. Elle a essayé de se dégager en hurlant, comme en plein cauchemar, horrifiée. En vain. Elle était coincée.
-PETER !PETER je t'en supplies réveille-toi !DEREK !
Peter n'a eu aucune réaction tendant à prouver qu'il avait entendu quelque-chose. Ils lui avaient fait ce qu'ils avaient fait au frère de Liam, le mec de la bibliothèque. Désormais il était l'un des leurs. J'étais la seule personne susceptible de faire quelque-chose. Tout ce qui se passerait après cet instant échapperait totalement à mon contrôle, je serais torturé, disséqué, je vivais les toutes dernières secondes d'une opportunité. Je devais me concentrer, oublier mon effroi et les larmes de terreur qui commençaient à couler sur mes joues, faire abstraction même pour quelques secondes.
L'un des hommes du directeur a commencé à pianoter sur le clavier à coté du socle, calmement. Dans quelques instants ce serait foutu.
J'étais un fils d'Hermès, la ruse était bien plus qu'une de mes qualités, c'était un pouvoir. Je devais rassembler les informations, trouver les véritables désirs de chacun derrières les apparences, les intérêts communs et les points de divergence, tout ce qui restait à portée de ma voix était potentiellement soumis à mon influence. Les intérêts communs et les points de divergence. Ce que je savais et qu'eux ignoraient, ce que j'ignorais et qu'ils ignoraient que j'ignorais, ce qu'ils croyaient cacher mais que je pouvais déduire. Et soudain, ca m'est venu. Une toute dernière chance.
J'ai mordu la main de l'homme qui plaquait sa paume contre ma bouche, violemment, jusqu'à ce que je sente le goût métallique de son sang dans ma bouche. Il ne m'a pas lâché, mais ca a été suffisant pour qu'il cesse de m'empêcher de parler une poignée de seconde. Aussitôt, j'ai hurlé à Elric Harper :
-Vous êtes malade !Je croyais que vous vous étiez fait embobiner par Persée Jackson ?!Je croyais… vous aviez dit qu'il transformerait tous les Repentis en mortels !Vous avez pas besoin de faire ca, vous pouvez juste exiger qu'il en fasse autant pour elle, vous êtes pas obligé de…
Mr Harper a été secoué par un soubresaut. Et puis il a éclaté de rire, un rire qui comme chacune de nos paroles résonnait dans toute la grotte.
-Les Repentis. Un nom bien trouvé, et si drôle !Il porte une idée de rédemption, de seconde chance. Les Repentis ne sont que des marionnettes. Le moment venu, ils disparaîtront avec tous les autres. Vous croyez que nous avons une liste, quelque-part, de tous les Erreurs Génétiques que nous aimerions voir changer en mortels à travers le monde ?Une longue liste que Mr Jackson n'aurait plus qu'à réciter une fois le Pouvoir des Trois entre ses mains ?!Vous mourrez tous. Seul Persée Jackson deviendra mortel, lui seul. Les Repentis ne sont que ceux d'entre vous qui ont eu l'intelligence de tenter de choisir le camp des vainqueurs, sans comprendre que jamais il n'en ferait parti !Nous ne sauverons pas l'humanité pour la pervertir avec des imposteurs, des monstres se glissant parmi nous tel un poison qui infecterait notre civilisation comme un fruit corrompu par les vers.
Ce qu'ils croyaient cacher mais que je pouvais déduire. J'ai baragouiné quelque-chose alors que l'Agent essayait toujours de plaquer une main sur ma bouche, en m'efforçant de regarder Elric Harper avec calme. Ca pouvait arriver d'une seconde à l'autre. Je devais juste gagner autant de secondes que possible, ils ne devaient pas ouvrir les Portes de la Mort. Aussitôt, le directeur a arrêté de sourire. Il avait compris que j'avais fais quelque-chose.
-Laissez-le parler.
-Je le sais très bien, ai-je répété distinctement quand on a cessé de me bâillonner.
-… que… comment ?
J'ai poursuivi, le cœur battant, priant pour ne pas me tromper :
-Moi je le sais, bouffon, ca paraissait logique. Mais fallait que lui il l'entende.
Ce que je savais et qu'eux ignoraient.
Soudain, l'homme qui me maintenait immobile a été transpercé d'une flèche dans le bras, puis une autre. Il n'a même pas hurlé, mais il a été assez déstabilisé pour une fraction de seconde, assez pour me permettre de me dégager un unique instant de sa prise. Dans le même temps, la réaction des autres Agents avait été immédiate, ils se sont mit à tirer sur la balustrade où Robin des Bois envoyait autant de flèches en réponse. Je savais qu'il y serait. Il ne vivait plus que pour me tuer, après tout. L'OMEGA ne voulait pas que je meurs immédiatement, mais personne n'ordonne à un fils d'Hermès. Et s'ils avaient été aussi retords que moi, ils auraient compris que tout à l'heure devant la cellule Robin avait abandonné beaucoup trop vite l'idée de me tuer lui-même. Il les avait suivis, guettant l'occasion de me loger une flèche sans pour autant être abattu la seconde d'après, je le savais parce que c'était ce que moi j'aurais fais, parce qu'il savait aussi bien que moi qu'une fois que j'aurais quitté cette grotte je serais à jamais hors de sa portée et qu'il voulait me tuer lui-même. Il pensait sans doute parvenir à m'abattre puis fuir le QG aussitôt ensuite puisqu'après tout il n'avait intégré l'OMEGA que dans cet unique but. Toute la ruse était là : Robin mourait d'envie de me tuer, mais il voulait aussi vivre. C'était un fils d'Hermès, il pensait d'abord à lui, personne n'avait plus d'importance. Hors, le père d'Hélèna venait d'annoncer que tous les demi-dieux seraient éliminés, Repentis compris, ce qui signifiait deux choses : si moi et Hélèna on mourait la prophétie s'arrêtait là, le monde était foutu et lui avec et on ne le laisserait jamais quitter la base. Personne n'avait encore jamais réussi à s'évader de l'OMEGA tout seul et sans alliés. J'avais fais en sorte que Robin qui allait me tuer d'une minute à l'autre ait besoin de moi en vie.
Je me faisais aucunes illusions, il ne pourrait jamais venir à bout de tant d'Agents surentraînés, ils le tueraient avant. Un instant plus tard il est tombé de la balustrade, touché à l'épaule, et deux Agents se sont précipités sur lui alors que dans cette même seconde celui qui m'avait lâché m'a violemment plaqué au sol de son bras valide. Mais je n'avais besoin que d'un instant. Tout ca n'avait duré que quatre petite seconde, pas assez de temps pour m'enfuir, pas assez non plus pour atteindre Hélèna ou attraper une arme. Tout juste assez pour enlever le haut de mon kimono en lin dans des gestes rendus frénétiques par l'urgence et la terreur. Et non, ce n'était pas pour le fun de mourir torse nu.
Le père d'Hélèna a écarquillé des yeux où la fureur se disputait à l'incompréhension. Mon torse, mon dos, mon ventre et mes bras étaient couvert de hiéroglyphes égyptiens gravés dans ma chair, des symboles faits de lumière bleue qui luisait légèrement. Oh, par des sortilèges, non. Des prénoms. Gaspard, Tyler, Erica, Jeoffrey, Laetitia, Aurore, Marco, Paige, Ramon, Scarlet. Autant que j'avais pu en supporter sans m'évanouir de douleur.
C'était ca, le plan B. Si j'étais découvert, que je devais me battre, que la mission était compromise, je n'avais qu'un mot à dire.
-RUPTURE !
Avant qu'Elric Harper ait pu articuler les mots « tuez-le » les noms se sont mit à briller d'une lueur bleutée plus vive à chaque seconde, puis soudain, un par un, ils ont surgis hors de mon corps dans des explosions de lumière. Des lumières qui prenaient forme humaine. Les égyptiens ont jaillis hors de moi et fondus sur les Agents sans une seule seconde d'hésitation, tous en kimono, bien avant que quiconque ait même songé à tirer. L'un d'eux a envoyé son bâton en pleine tronche à celui qui me maintenait au sol puis a hurlé un mot magique en plaquant sa paume sur le torse de son adversaire qui s'est aussitôt changé en pierre tandis que cinq autres s'attaquaient au directeur. Et aussitôt, ce fut le chaos. S'ils n'avaient pas eu l'effet de surprise mes nouveaux potes auraient été fusillés comme une douzaine de gamins en pyjama, mais ce qui venait de se passer était si improbable, si insensé, qu'ils ont eu le temps de forcer leurs adversaires au corps à corps alors même que les Agents avaient des flingues. Quand à Robin des Bois, je saurais pas dire s'il avait été maîtrisé où s'il s'était enfui, mais il avait disparu de mon champ de vision.
-A qui j'ai confié mon portable bordel ?!, ai-je hurlé sans savoir à qui m'adresser.
Que je vous explique, j'ai dis que le portail n'avait pu laisser passer qu'une seule personne, ce qui était tout à fait vrai. Mais avant que « je » parte, on avait fait entrer dans mon corps les meilleurs magiciens du Nome de Memphis. Ni Sadie ni les dieux n'avaient pu participer à la mission parce-que trop de magie égyptienne en moi m'aurait fait brûler – c'est aussi pour ca que j'étais le seul capable de servir de cheval de Troie en dehors du singe là, Kheops, parce qu'un magicien ne pouvait pas accueillir d'autre magie en lui que la sienne sans partir en fumée. Quand à ce qui se serait passé si j'avais gardé le haut de mes vêtements en les invoquant, disons que dix personnes auraient explosés compressés dans mes fringues – je sais, dégueulasse. Comme l'idée était d'infiltrer l'OMEGA en toute discrétion, qu'une fois sortis de mon corps ils ne pourraient pas y retourner et qu'on n'avait qu'une seule casquette d'invisibilité, il avait été décidé que je ferais l'opération tout seul, à moins que ca tourne mal. Et putain, ca avait mal tourné.
-OUVREZ LES PORTES !, a rugit Elric Harper en balançant un terrible coup de pied en plein visage à l'un de ses adversaires tout en en envoyant un autre valdinguer par-dessus son épaule. OUVREZ-LES !
Un des Agents s'est jeté sur le panneau de commande au pied du promontoire et a appuyé sur un dernier bouton une seconde avant d'être changé en souris verte.
Le sol s'est mit à trembler. Les pinces mécaniques ont tirés sur les battants des Portes de la Mort, sûrement avec la force de plusieurs éléphants au galop. Hélèna a poussé un hurlement de douleur pire que tous les autres alors que l'énergie de Cronos commençait à briller plus vivement encore, puis soudain son aura a explosé malgré elle, la recouvrant d'une énergie chatoyante et irisée semblable à des flammes. Et au beau milieu du combat, les gigantesque Portes se sont lentement entrouvertes en tremblant, comme si elles résistaient, sur un seul petit mètre. Un mètre d'Obscurité absolue. Un vent plus glacial que tout ce qui avait jamais effleuré ma peau a soufflé sur nous tous, une brise qui charriait la terreur, le désespoir, les supplications d'un million de damnés. L'aura libérée par les Enfers était tel que l'espace d'une seule et unique seconde tous les combattants ont arrêtés de lutter.
Derrière les immenses portes on devinait quelque-chose de bien plus noir que l'âme des pires tueurs en série du millénaire, la désolation d'une torture qui devait ne jamais prendre fin. J'aurais tué un millier de nouveaux nés plutôt que de franchir ces Portes, plutôt que de passer une seule seconde de l'autre coté. Ce n'était pas seulement les Enfers, c'était ses tréfonds les plus sombres, peut-être plus profond encore que le Tartare, un endroit où la mort et la vie se confondaient dans un supplice solitaire et éternel que rien jamais ne venait interrompre. Des murmures de colère ont commencés à émaner de l'interstice, de plus en plus fort, frustration, fureur, hystérie. Les Portes réclamaient les âmes qu'on leur avait injustement arrachées, elles réclamaient l'équilibre.
Puis, soudain, la brise qui nous environnait est devenue aspiration, comme si elle voulait emmener chacun de nous avec elle, nous précipiter dans ses ténèbres. Jusqu'à ce que je la sente jeter son dévolu sur Hélèna.
J'ai trébuché plus que je ne me suis baissé pour éviter de prendre un énorme chat en pleine tronche, puis me suis précipité vers la machine qui retenait la fille d'Héra, aussitôt encadré par deux égyptiens qui bien heureusement avaient vu par mes yeux tout ce qui s'était passé quand ils se trouvaient à l'intérieur de mon corps. L'un d'eux s'est un court instant changé en ours et a envoyé un grand coup de patte à un Agent déjà aux prises avec une petite rouquine, mais alors qu'il était distrait un autre a surgi devant nous. J'ai tenté de me jeter entre ses jambes, mais j'ai reçu un effroyable coup de pied dans le menton qui m'a fait basculer sur le dos. L'homme au-dessus de moi a braqué son arme sur mon visage mais alors même qu'il allait appuyer sur la gâchette c'est un serpent qui s'est retrouvé entre ses mains juste avant qu'un adolescent ne lui jette son bâton aussitôt changé en corde pour le ligoter de la tête aux pieds.
Hélèna continuait de se débattre, de plus en plus faiblement, les yeux révulsés, la bouche grande ouverte. Les murmures de la porte s'intensifiaient à chaque seconde, l'aspiration aussi, comme si les Enfers n'en avait jamais assez. A présent son aura s'infiltrait par les Portes entrouvertes comme si elles buvaient son essence même. Elle était en plein centre de la bataille, je n'arriverais jamais à temps. D'une seconde à l'autre elle allait au mieux devenir une simple mortelle incapable même de voir à travers la Brume, au pire tout simplement mourir de la pire façon qui soit. J'ai hurlé, désespéré :
-DETRUISEZ CETTE PUTAIN DE MACHINE !
-On ferait exploser ton amie avec !, a rétorqué une fille à coté de moi tout en me jetant enfin mon portable.
Se frayer un chemin à travers cette espèce de mini bataille sans se battre relevait de l'impossible. Soudain, un homme m'a brutalement saisi par les épaules. J'ai déployé mes poignards entre mes mains et fait volte-face pour lui ouvrir la poitrine, sans remords… un instant avant de voir mes lames en bronze céleste passer à travers son corps comme si de rien n'était. Les Agents étaient des mortels. J'ai encore eu le temps de lui passer un coup de pied entre les jambes avant qu'il me fasse une prise de catch pour me plaquer au sol. Il allait me casser le bras quand un des rares coups de feu de l'escarmouche a retentit au-dessus de ma tête et qu'il a basculé sur le flanc, inerte. Il était mort. J'ai regardé autour de moi, médusé, mais je ne voyais que des Agents luttant contre des magiciens dans des flashs de lumière éblouissants. Une balle perdue ?
Soudain Hélèna a poussé un long cri de douleur. Les murmures des Portes de la Mort sont devenus des hurlements assourdissants, des mugissements de fureur qui résonnaient sur les parois de la grotte dans une cacophonie à rendre fou. Les égyptiens comme les Agents ont redoublés d'ardeur autour de moi comme si dans le feu de l'action ils étaient contaminés par la colère des esprits des Enfers. J'ai bousculé Ramon en plein duel pour me jeter sur la machine et j'ai pianoté au hasard sur le panneau de contrôle sans obtenir le moindre résultat. En désespoir de cause j'ai changé mes poignards en ce long marteau que j'étais presque incapable de soulever et j'ai tenté de l'abattre sur le panneau, sans lui faire une seule éraflure. De l'orichalque. J'ai rechangé le marteau en un unique poignard sans savoir quoi en faire.
C'est alors que mon arme a sauté entre mes mains dans une explosion d'étincelle et que j'ai reçu un violent coup de pied à l'estomac. Aussitôt que je me suis plié en deux j'ai reçu une balayette et je me suis écrasé par terre dans une culbute, entre les pieds d'un Peter imperturbable. Non, pas Peter. Delta.
Je n'ai pas essayé de le résonner, de crier quelque-chose pour le réveiller. Mais le voir là, comme ca, en costume cravate, ca m'a rendu furieux. J'ai entendu les fantômes murmurer à mes oreilles avec empressement en se délectant de ma rage, en l'amplifiant.
Avant qu'il puisse me planter ses deux épées dans le ventre j'ai attracté mon poignard et l'ai changé en bouclier. A l'instant où ses lames se sont abattues dessus, je suis parvenu à me relever et j'ai tournoyé sur moi-même pour lui envoyer l'écu dans la tronche à deux mains. Un coup stupide, qu'il a arrêté d'une seule main en me saisissant un poignet.
-Tu sais pourquoi tu me fais pas peur ?!, ai-je hurlé par-dessus les rugissements des Portes de la Mort.
D'une seule pensée j'ai changé le bouclier en poignards enchaînés et je suis parvenu à parer son coup suivant de ma main libre avant de lui choper le bras à mon tour. Il tenait une des mains dans lequel je tenais un poignard, je tenais une de celles où il tenait une épée. Dans cette position, pour la première fois, je pouvais le regarder de près et en face. Il ne me regardait même pas.
-J'me pisse pas dessus parce qu'un petit con m'a raconté que quand on savait que le courage était le seul moyen de survivre on n'avait plus aucunes raisons d'avoir peur !
Il a dégagé son bras de ma poigne d'un mouvement habile et a fendu l'air de sa lame tout en m'envoyant une décharge de douleur télépathique. Je savais qu'il ne pouvait pas le faire trop souvent. J'ai bondi en arrière juste à temps, forcé de le lâcher, une vilaine coupure peu profonde sur le menton. Il avait failli me trancher la tête en deux.
-J'ai pas peur parce-que Bravoure brillera plus jamais entre tes mains !
Alors que je me jetais à nouveau sur lui, les mots que j'avais prononcés seulement quelques minutes plus tôt ont résonnés dans mon esprit : Si je dois combattre lame contre lame juste une seule fois, un vrai combat à mort, sûr que je mourrais. Si je laissais l'emporter la colère que me communiquait les Portes, il allait m'éventrer aussi sûrement qu'un certain mannequin d'entraînement en paille. A cette pensée j'ai brutalement freiné mon assaut et changé mes poignards en épée un instant avant de la jeter sur Elric Harper en personne, déjà au prise un peu plus loin avec trois égyptiens parmi les plus doués. Vif comme l'éclair Delta a jeté une de ses propres épées avec une précision délirante et elle est venue heurter la mienne juste à temps pour empêcher son boss de la prendre dans la tronche. Aussitôt, j'ai fais mine de me précipiter sur le directeur de l'OMEGA et Delta a disparu un bref instant comme seul les Agents savent le faire pour se replacer devant son maître, juste devant lui. Juste derrière une égyptienne. Sans même se poser de question une rouquine en kimono qui luttait avec Harper s'est jetée sur le petit blond, me débarrassant d'un combat que je ne pouvais pas gagner. Delta était un zombie programmé pour n'avoir aucun libre arbitre et obéir à un certain nombre de personnes. Et comme je le pensais, quoi qu'il arrive son ultime priorité était de protéger la vie du grand patron. Il n'avait pas spécialement de compte à régler avec moi.
Presque tétanisé par la panique j'ai grimpé quatre à quatre les marches jusqu'à Hélèna sur le socle alors qu'elle convulsait de plus en plus violemment, à peine consciente, et j'ai tiré sur ses bras sans parvenir à les dégager. Dans peut-être une trentaine de secondes ce serait fini, son aura n'était plus qu'une discrète lumière à présent, une lueur qui continuait de faiblir à chaque instant. Et j'ai compris qu'elle allait mourir. Ce truc n'allait pas la rendre mortelle, ca allait lui arracher son âme, morceaux par morceaux.
Peu à peu les égyptiens étaient forcés à se regrouper autour de moi, autant pour me couvrir que parce qu'on les forçait à battre en retraite.
Vingt secondes.
-Il faut qu'on parte !, m'a hurlé le plus vieux d'entre eux d'une voix à peine audible si près des Portes, Ramon, un ado presque majeur. On ne les battra pas, il faut fuir maintenant !
-Je le sais bien !
Le plan B n'avait jamais comporté la partie où il fallait dégager Hélèna coincée dans une machine infernale, notre grande force était l'effet de surprise, passé ce moment on n'était plus qu'une poignée de magiciens et un grec contre des Agents surentraînés. Ils étaient plus forts que nous, entraînés comme des enfants ne le seraient jamais.
Douze secondes. Hélèna a perdu connaissance, les dernières bribes de la lumière qui faisait d'elle tout ce qu'elle était, de sa magie, achevant de s'évaporer alors que sa tête retombait contre son torse alors que la machine la forçait à rester debout. Si cette lueur disparaissait rien ne pourrait jamais la ranimer.
C'est alors que j'ai eu une autre idée. Voir les choses ou un autre angle.
-Les Portes… tirez dans les Portes !Dans l'ouverture !
Personne n'a posé de question, alors même qu'on était peu à peu cernés. Ils ont tous levés une main vers l'immense structure de roches en récitant différentes incantations.
Sept secondes.
Des éclairs, des flammes où des rayons d'énergie ont jaillis de leurs paumes où brillaient des hiéroglyphes tandis que seuls deux d'entre eux s'efforçaient de tenir tous les Agents à distance pendant quelques secondes avec des boucliers d'énergie.
Les Portes de la Mort continuait d'essayer de s'emparer de l'âme d'Hélèna parce qu'elles sentaient le divin en elle. Ca paraissait absolument con, mais mon plan se résumait à un dernier espoir : les Portes voulaient bouffer du grec. Si à la place on leur donnait de la magie égyptienne…
Enfin, beaucoup plus vite que je l'escomptais, elles se sont refermées dans un fracas retentissant, si brutalement que les pinces qui les maintenaient ouvertes se sont brisées sous le choc, et Hélèna s'est effondrée sur le sol libérée de la machine. Le silence s'est abattu sur la grotte, juste troublé par les coups de feu des Agents pour le moment stoppés par les boucliers. Est-ce qu'on l'avait fait à temps ?J'avais arrêté de compter, j'étais même pas sûr de mon compte à rebours. Ou la magie des égyptiens avait forcé les Portes à aspirer une magie qui n'était pas grecque et elles s'étaient refermées, genre dégoutées, ou elles avaient finies de prendre ce qu'elles voulaient. On n'avait aucuns moyens de le savoir, et franchement, tout à coup ca ne m'a plus paru si important.
On était dorénavant encerclés, serrés les uns contre les autres sur le socle de verre avec Hélèna. Le temps nécessaire pour refermer les Portes était tout ce dont les Agents avaient besoin pour reprendre le contrôle, on s'était permis d'oublier qu'ils avaient des armes à feu. Un des magiciens a levé une main et dressé une bulle de protection autour de nous, mais une seule balle l'a fait éclater. Le plan B avait échoué. Les Agent sont restés immobiles, concentrés, leurs flingues braqués sur nous. Maintenant que la situation était sous contrôle ils attendaient les ordres. Peter est resté à l'écart, épées en main. Le père d'Hélèna s'est relevé en crachant du sable venu de je ne sais où, tremblant, furieux, le regard fou. J'ai cru qu'on ne risquait rien tant qu'on avait sa fille, ca semblait évident, logique. Mais Elric Harper était cinglé. Et dans sa fureur, la logique n'avait plus sa place.
-ABATTEZ-LES !ABATTEZ-LES TOUS !
Aussitôt Tyler un autre égyptien encore vaillant a dressé une bulle protectrice bleutée autour de nous, immédiatement renforcée par ceux qui en avaient encore la force une unique fraction de seconde avant que les hommes en costumes ne fasse feu. Chaque impact faisait crépiter et osciller le dôme magique comme un hologramme défectueux. Presque immédiatement le plus jeune d'entre eux, un mec de mon âge, a perdu conscience vidé de ses dernières forces.
-On est foutus, a balbutié Aurore.
-Si quelqu'un a un méga pouvoir caché super classe qu'il ne parvient à utiliser que sous le coup de la colère et de l'adrénaline ce serait carrément le moment de faire son intéressant.
Personne n'a répondu. Le dôme a tremblé tout entier et presque disparu un court instant. Je ne pouvais rien faire, sinon tenter de mourir en réprimant jusqu'au bout une terrible envie de me pisser dessus.
-Alors… alors on est foutus.
-Cela ne dépend que de toi…
Je me suis figé, stupéfait. Le temps a semblé ralentir autour de moi. Pas comme à chaque fois que j'avais frôlé la mort, non, littéralement. Comme si on m'avait arraché à l'emprise de l'horloge, que les secondes devenaient… élastiques. Je sentais une présence. Sous nos pieds. Des centaines de volutes de lumière dorée tournoyaient lentement en-dessous de nous à l'intérieur même du socle de verre, comme douées de vie. Et l'espace d'un battement de paupière j'aurais juré les voir former maladroitement un visage au sourire cruel. C'était l'essence de Cronos, en provenance de Pandore tout là-haut et dispersé à travers la grotte.
-Quel ironie… quelle douce ironie…
Je suis tombé à genoux, au supplice. Ca n'avait rien à voir avec Peter, cette présence là prenait trop de place, elle était trop puissante, elle écrasait mon esprit sans même le vouloir. C'était une voix moqueuse, cruelle, dégoulinante de perfidie, qui couvrait même les exclamations inquiètes des mes alliés et les coups de feu qui n'en finissaient pas alors que je m'effondrais par terre. Une voix que je connaissais sans jamais l'avoir entendue. Cronos était conscient. Une première fissure est apparue sur la bulle de protection alors que les tirs des Agents continuaient de résonner à nos oreilles, assourdissants.
-Je peux t'aider. Je peux sauver ta vie, détruire tes ennemis.
Le socle fait de verre grossier semblait avoir été fixé là comme du rafistolage, des finitions rapides. C'est là que j'ai compris.
L'installation avait été terminée à la hâte, Harper voulait voir sa fille devenir une mortelle le plus tôt possible, avant que Persée Jackson n'obtienne le Pouvoir des Trois d'un jour à l'autre. Si vite qu'il avait prit le risque d'y laisser un point faible.
-Je le jure sur le Styx. Laisse-moi sortir, et je t'aiderais à échapper aux mortels, à échapper à leur prison. Je t'aiderais à vivre encore un peu. Je le jure sur le Styx.
Je pouvais libérer Cronos. Pas tout seul, mais avec son aide j'en serais capable, c'était devenu une certitude. Je devais libérer…
-Non !, ai-je presque crié.
-Que quelqu'un fasse quelque-chose !, a hurlé un des garçons terrifié qui s'efforçait de maintenir le dôme magique avec les autres tandis que les fissures continuaient de se propager de plus en plus vite.
J'ai brutalement secoué la tête, comme étourdi. Il s'insinuait dans mon esprit, il modelait mes pensées. J'ai senti l'entité ramper hors de ma conscience, ressenti toute sa rage et sa frustration face à l'échec. Il était trop faible pour m'imposer sa volonté. Puis je l'ai entendue encore, cette voix doucereuse, insidieuse.
-Tu vas mourir, petit prince. Tu vas tomber ici-même, en cet instant. Que te reste-il à préserver, que veut-tu encore sauvegarder ?
-J'vous connais pas mais y a comme un truc qui me souffle qu'une fois sortie de ce trou la première chose sur votre liste de choses à faire a rien à voir avec téléphoner à votre mère !
-C'est vrai… oui, c'est vrai… je déchaînerais la mort, la désolation… le monde retournera à l'âge d'or, comme j'en ai tant rêvé… Si tu me libère je causerais malheurs et dévastations, je deviendrais le pire fléau que l'humanité aura jamais connue, je serais cauchemar, je serais terreur. A tout jamais. Mais si tu renonce à cet avenir, toi, tu ne seras plus rien. Plus rien une fois encore, plus rien une fois de plus. Ou l'Âge d'Or, ou la mort.
La bulle de lumière a commencé à s'effriter, perdre des morceaux par-ci par-là. Marco a glapit quand une des balles en orichalque est entrée par une mince ouverture en sifflant et a frôlé son oreille. J'allais mourir. Cronos continuait d'essayer de forcer mes barrières mentales, de comprendre qui j'étais pour comprendre comment me manipuler. Non, je ne pouvais pas faire ca. Même moi. Il y avait forcément une meilleure solution.
-Tu es intelligent. Plus que ces imbéciles qui t'entourent, plus que les disciples de mon fils Chiron. Tu sais ce qu'il en est. Tu n'as pas choisi de camp, tu ne crois ni au bien, ni au mal. Tu ne crois qu'en ta propre survie. Tu nous es semblable. Semblable à moi, semblable à ce qu'est devenu le fils de Poséidon. Fait ce que tu as toujours fait. Ceux qui se rangent au coté de la lumière se consument dans sa clarté, ceux qui embrassent les ténèbres s'étouffent dans sa noirceur, seuls survivent ceux qui ne sont que leur propre maître. Libère-moi. Libère-moi, et vie encore.
Si je laissais Cronos là où il était j'allais mourir sur le champ, si je le libérais c'est l'humanité toute entière qui était peut-être perdue – dont moi, donc. Mais peut-être seulement.
-Oui… c'est bien…
Cette fois-ci Percy Jackson ne serait plus là pour le freiner, et il était fort probable que personne d'autre n'en serait capable – je ne le pourrais jamais. Il était tout à fait possible que je meurs comme tout le monde s'il menait à bien un nouveau projet machiavélique, mais mes chances de mourir dans l'immédiat, ici dans cette bulle, était de 100%. Et alors, j'ai su ce que je devais faire. Et vous le savez aussi, hein ? Si n'importe-quel autre membre de la Colonie avait été là à ma place il aurait sacrifié sa vie pour empêcher le retour de Cronos, ca c'était déjà vu. Mais moi, je ne voulais pas mourir.
J'étais tout à fait capable de risquer de détruire le monde pour sauver ma seule vie pour la simple et bonne raison que rien ne comptait davantage que Derek Anderson.
Alors, sous les tirs des Agents qui résonnaient à mes oreilles, je me suis agenouillé, et j'ai posé mes deux mains à plats sur le socle de verre. Je sentais le pouvoir sous mes paumes, à ma portée, vivant, électrique. Familier. Il se pressait contre la paroi comme un félin avide de caresses, fou d'impatience. J'avais déjà goûté à quelque-chose de semblable, un jour, il y avait très longtemps, je le sentais dans chaque atomes de mon corps. Quelque-chose qui ressemblait à ce que j'avais fait pour invoquer l'ombre.
Je l'ai laissé m'effleurer, à peine. Et aussitôt, il s'est saisi de mon âme et m'a arraché tout entier à moi-même. Une énergie colossale m'a envahi, un pouvoir bouillonnant s'est infiltré dans mes veines et jusque dans mon cerveau, brûlant, insupportable et délicieux, alors qu'une deuxième conscience prenait place en moi avec une telle force qu'elle a manqué broyer la mienne. Des pensées qui n'étaient plus les miennes, des pensées faites de ténèbres et de ce pouvoir à rendre fou, incroyablement nombreuses mais que je n'arrivais pas à déchiffrer. Il n'avait pas la force de s'emparer de mon esprit tout entier, il était encore trop faible, à peine constitué d'énergie disparate. Je ne sentais que la haine et la noirceur de dix mille générations humaines qui déchirait mon esprit trop jeune pour abriter un immortel, et qui pourtant ne brûlait pas. J'aurais dû mourir, j'en étais persuadé. Pourquoi je ne brûlais pas ?
Je n'en avais pas conscience, à ce moment là, mais un gigantesque sourire carnassier s'était étiré sur mon visage semblable à un masque élastique ayant pour unique but de dissimuler ce qui se trouvait derrière les immenses yeux d'or qui l'éclairait. Les égyptiens se sont écartés de moi et du socle, terrifiés. Je ne les entendais plus.
J'ai envoyé cette partie de moi-même qui n'aspirait qu'à détruire, arracher, dévorer, à l'intérieur de la Porte de la Mort et à la surface. J'ai laissé exploser ma Magie. Et soudain, à l'instant même où le bouclier des magiciens volait en éclat et que tous les Agents tiraient une dernière fois, le socle de verre a brillé de milles feux et implosé pour livrer aussitôt passage à un flot d'énergie jaune et tournoyante tandis que des hurlements de rires hystériques emplissaient mes oreilles à les en faire saigner.
Ce n'est qu'à cet instant que ca m'est revenu. Que je me suis souvenu, beaucoup trop tard.
L'éveil maudit tant espéré découlera du serment.
