Bon... me voilà de retour...


Je remercie TaTchou pour ses relectures.


CHAPITRE XXVIII


L'ambiance était électrique. La relation passionnelle qu'entretenaient Shaw et Alvarez avait retrouvé sa dynamique des plus mauvais jours et Root assise nonchalamment sur un fauteuil club de la petite chambre qu'elle partageait avec Shaw se demandait si elle aurait à intervenir physiquement à un moment ou à un autre.

Athéna, comme elle, avait renoncé à les raisonner. Leur querelle couvait depuis des heures, l'abcès devait être crevé.

Root avait un peu de mal à comprendre pourquoi alors qu'elles s'appréciaient, Shaw et Alvarez se retrouvaient incapables de discuter ensemble. Maria se montrait pourtant une interlocutrice agréable, elle possédait une grande capacité d'écoute et savait défendre ses idées avec intelligence sans se laisser emporter par une passion brouillonne, la colère ou l'énervement. Des qualités qui lui avait permis de réussir dans ses études, d'être un bon juge, une excellente oratrice, une députée respectée et de gagner sa place à la commission Interaméricaine des Droits de l'Homme. Shaw n'aimait pas discuter, elle donnait son avis sur une question après y avoir longuement réfléchi et celui-ci se révélait en général définitif, mais pas toujours. Shaw aussi savait écouter. Si une suggestion lui paraissait pertinente, elle l'adoptait. Root n'avait jamais surpris Shaw succomber à l'orgueil, ni se montrer réellement présomptueuse ou même bornée. Si elle affirmait qu'elle avait raison, qu'elle savait, ou qu'elle estimait avoir les compétences requises, c'était que c'était vrai. Sa marge d'erreur, l'avait constaté Root, n'excédait jamais les dix pour cent.

Alors ?

Alors ces deux idiotes, toutes les deux dotées d'un caractère affirmé, s'étaient chacune retranchées derrière la position qu'elles avaient adoptée et que Root et Athéna jugeaient aussi défendable l'une que l'autre.. Et aucune ne voulait céder.

Maria voulait rester, Shaw voulait qu'elle parte.

Maria voulait se joindre à leur combat, se mettre au service de leur cause, Shaw voulait qu'elle recommence sa vie ailleurs ; une vie heureuse et tranquille en compagnie de sa fille.

Elles avaient bénéficié de la journée entière pour préparer leur petite guerre. Parce que, évidemment, Maria avait patiemment échafaudé sa plaidoirie, attendant qu'elle soit parfaite pour réitérer sa volonté d'intégrer leur équipe et Shaw pendant ce temps, remâchait sa contrariété et sa colère. Chaque heure écoulée avait contribué à l'enfoncer un peu plus dans son refus d'accepter la proposition de la jeune Mexicaine. Et quand celle-ci avait frappé à la porte de leur chambre et qu'elle était rentrée, l'affrontement avait commencé.

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Après que Maria eût déclaré dans l'hélicoptère qu'elle resterait avec elles, aucune des trois jeunes femmes n'avait plus abordé le sujet.

Root avait atterri à Camarù de Norte, le plus près possible de l'endroit où elles avaient laissé leur voiture. Elles avaient récupéré les affaires qu'elles y avaient laissées, en particulier les ordinateurs.

Et puis, elles avaient pris congé de Meikâre.

Maria Alvarez réitéra à cette occasion, sa volonté de rédiger et de remettre à qui de droit son rapport. Elle le remercia, profondément reconnaissante de l'accueil que lui avaient réservé les Mebêngôkres, comme elle avait également remercié Na, Djyti et le chaman avant de quitter le village.

« Jamais rien ne pourra jamais vous exprimer ma gratitude Meikâre. Rien. Pour ce que j'ai appris aux côtés de votre peuple, ce que vous m'avez donné, offert, pour la confiance dont vous m'avez honorée. Et euh... pour... Vous aviez raison, laissa tomber brusquement la jeune femme. Je me suis laissée aveugler par la haine... par la peur aussi et... Euh... »

Maria cherchait rarement ses mots, mais l'importance que revêtait sa déclaration pour elle et la présence de Shaw lui enlevaient une partie de ses moyens. Meikâre sourit.

« Fais ce que tu as à faire, Maria, tu as su te montrer sage quand cela s'est montré indispensable. »

Il jeta un regard à Shaw qui se renfrogna instantanément sous ses yeux rieurs, puis reporta son attention sur la jeune Mexicaine.

« Tu auras encore à combattre l'impétuosité de tes sentiments... le chemin de la sagesse est ardu. »

Maria hocha la tête en souriant, les affrontements ne l'effrayaient pas, elle les trouvait plutôt stimulants. Shaw remarqua son expression et se renfrogna encore un peu plus.

Root prit ensuite la parole et se montra aussi reconnaissante et élogieuse que l'avait été Maria. Shaw... Shaw choisit la version courte, elle fuyait les grandes déclarations, les adieux émouvants. De toute façon, elle estimait qu'elle n'avait pas grand-chose à rajouter après les interventions d'Alvarez et de Root, mais Meikâre en décida autrement. Si Shaw n'avait pas grand-chose à lui dire, il en allait autrement pour lui.

« Viens avec moi, Sameen.

- Pff... souffla Shaw contrariée.

- Sameen, ne fais pas ta mauvaise tête, la morigéna Root.

- Si on te demande ton...

- Sameen, viens, fit Meikâre doucement. »

Shaw maugréa indistinctement, mais elle suivit le chef Mebênkôkre. Il l'emmena sur la berge du Xingu.

« L'eau du fleuve est changeante, sans cesse elle se renouvelle, évolue, tout comme celui qui la regarde ou qui s'y baigne. L'eau est la source de la vie, le berceau des Mebêngôkres, mais elle peut s'avérer dangereuse, sa colère est dévastatrice, elle emporte tout et sème la mort, rien ne peut l'arrêter. La surface est trompeuse pour celui qui ne sait pas regarder. Les esprits, certains d'entre-eux, connaissent ses secrets et parfois, ils nous les transmettent. Le voyage dans le monde des esprits est une grande épreuve pour celui qui la vit, il ne se déroule pas toujours comme on l'a espéré, certains plongent dans un monde de cauchemars, d'autre dans le néant. On ne choisit pas.

- Mouais, fit Shaw en haussant les épaules. »

Meikâre s'abîma un long moment dans la contemplation du fleuve, puis il se retourna vers Shaw.

« Sameen... lui dit-il l'air grave. Ne pars pas seule sans te retourner.

- Partir où ? s'étonna Shaw.

- À la recherche de ton esprit.

- Qu'est-ce que tu veux dire, Meikâre... ? Pourquoi vous parlez toujours par énigme ? C'est ch... euh, c'est... Pff.

- Souviens-toi juste de cela, Sameen. Un chasseur part seul traquer le gibier, mais il appartient à sa communauté. Quand il part, c'est pour revenir chargé de viande pour sa famille et l'ensemble des villageois. Même si aucun gibier n'a croisé sa route, il ne reviendra pas les mains vides, il rapportera des fruits, des plantes médicinales. L'esprit des siens ne le quitte jamais, son départ est toujours une promesse de retour, de présents à partager, il n'est jamais définitif, il ne peut pas l'être.

- Je n'appartiens pas vraiment à une communauté, observa Shaw.

- Sameen... la morigéna gentiment Meikâre. N'insulte pas ceux avec qui tu formes un clan. Et même s'il n'y avait que Root avec toi dans ce clan, il n'en serait pas moins un clan. Mais je doute que vous soyez réellement seules. Je suis heureux d'avoir croisé votre piste, vous êtes différentes elle et toi, et pas seulement des femmes Mebêngôkres. C'est un privilège pour moi d'avoir rencontré des esprits liés, je ne pensais pas que cela pouvait exister. »

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Root aidée de Juan Ibanez et de Maria avait déchargé la voiture, emporté les affaires à l'hélicoptère. Les deux jeunes femmes s'étaient ensuite assises devant la maison en compagnie de Juan Ibanez et ils attendaient que Shaw eût fini de faire ses adieux au chef mebêngôkre. Alma suivait pas à pas les poules qui s'ébattaient autour de la maison.

« Root, cria soudain Meikâre en lui faisant signe de venir. »

Root se leva et s'empressa de les rejoindre. Elle leva un sourcil interrogateur.

« J'aime ton nom, lui déclara pensivement Meikâre.

- Merci, répondit la jeune femme ravie.

- Il te va très bien. »

Shaw leva les yeux au ciel, le compliment était tellement attendu de la part d'un homme qui entretenait des rapports aussi étroits avec la nature. Elle s'était étonnée que personne ne l'eût relevé avant. Elle en avait imputé l'oubli à la méconnaissance qu'avait de l'anglais les Mebêngôkres. En fait, Meikâre avait peut-être simplement attendu de mieux connaître Root. De vérifier si elle faisait honneur à son nom, si elle le méritait.

Il leur prit la main.

« L'animal et le végétal se sont alliés à travers vous... vous avez sauvé le village. Vous nous avez gardés des esprits de la nuit. Vous serez toujours les bienvenues chez nous. »

Il serra leurs mains dans les siennes.

« Ne perdez jamais confiance. Personne, même pas vous, ne peut briser votre lien. Il est trop puissant. Vous en êtes responsables. Il existait avant que vous ne vous rencontriez, mais vous avez continué de le consolider et à l'embellir, peu à peu à travers les épreuves que vous avez traversées ensemble ou séparées. Je ne sais pas quelle est l'origine de votre lien, pourquoi vous avez été choisies, mais je sais que rien, ni personne ne pourra jamais le briser. Qu'importe que vous vous teniez côte à côte ou pas. »

Root pencha légèrement la tête sur le côté et un sourire très doux s'afficha sur ses lèvres. L'esprit cartésien de Shaw analysait le discours du chef mebêngôkre et derrière les images et les croyances religieuses, elle y découvrait une réalité que lui-même peinait à expliquer avec des mots censés. Une réalité dont Shaw avait pris conscience lors de sa plongée sans fond dans un monde entièrement virtuel.

Un fantasme né d'une réalité, un fantasme devenu réalité. Un cercle.

Un cercle dont elle avait dû faire le tour pour comprendre qu'elle n'avait pas été abusée, qu'elle n'avait abusé personne. Un cercle que Root patiemment, avait attendu qu'elle parcourût.

« Au revoir, déclara Meikâre sobrement. »

Les deux jeunes femmes le saluèrent d'un hochement de tête et tournèrent les talons. Meikâre les regarda s'éloigner. Elles marchaient l'une à côté de l'autre. Si différentes l'une de l'autre. Leurs épaules se touchèrent et Meikâre sourit. Confiant dans leur avenir. Il les accompagna du regard jusqu'à ce que leur hélicoptère disparût au nord. Elles repartaient dans leur monde mener le combat qui leur avait été dévolu. Il se dirigea vers le véhicule dont Root lui avait donné les clefs. Il partait pour Altamira, Maria lui avait confié un message oral et une lettre pour son ami de l'OIT, Miguel Obrigas. Meikâre avait son propre combat à mener. Pour son peuple. Pour son monde.

.


.

« Vous êtes une fichue tête de mule, Alvarez !

- Laissez-moi rire, Sameen, vous n'écoutez absolument rien de ce que je vous raconte depuis le début.

- Parce que tout ce que vous racontez depuis le début, est complètement débile !

- Vous vous pensez plus censée ?

- Ce n'est pas très difficile, railla Shaw.

- Vous êtes complètement bornée. »

Root jeta un coup d'œil à sa montre. La querelle durait depuis presque quarante minutes. Quarante minutes de discussion stérile ou aucune des deux n'écoutait l'autre.

« Vous faites chier ! s'emporta Shaw.

- Je vous emmerde, lui répliqua Maria furieuse. »

Cette fois-ci, Root décida qu'elle en avait assez entendu.

« Bon, je vous laisse, annonça-t-elle froidement.

- Tu vas où ? demanda Shaw ne comprenant pas que Root pût prendre une telle décision.

- Je vais dormir avec Juan et Alma. Je ne vous supporte plus. J'en ai marre. Sam, en général quand quelqu'un t'énerve autant que t'énerve Maria, tu finis par lui taper dessus. Je constate que tu ne l'as pas fait. Quant à vous Maria, je ne sais pas trop, mais vous ne me semblez pas le genre à faire durer plus que nécessaire une querelle idiote. Je ne vois donc plus qu'une solution pour mettre fin à vos frustrations...

- …

- Couchez ensemble et on n'en parle plus.

- Quoi ?! bondit Shaw stupéfaite que Root se permît d'émettre une telle suggestion.

- Maria, vous venez avec moi dire à Alma que vous ne dormirez pas avec elle ce soir, exigea Root sans prêter attention à la réaction de Shaw.

- Vous... tenta Alvarez. »

Root ne la laissa pas finir, elle l'attrapa rudement par le bras et la traîna à sa suite hors de la chambre.

« Root...

- Prends tes responsabilités, Sameen, on se revoit demain matin, je te souhaite une très bonne nuit, conclut-elle d'un ton acide. »

Elle claqua la porte derrière elle. Maria essaya de négocier pendant le trajet qui la menait jusqu'à sa chambre. Elle s'excusa d'abord puis, n'obtenant aucune réponse, changea de tactique et tenta de rallier Root à sa cause. Elle usa de beaucoup de tact et laissa de côté la mauvaise foi dont elle avait pu faire preuve avec Shaw. Ce fut peine perdue, Root ne desserra pas les dents. Elle poussa la jeune juge dans la chambre. Maria la regarda attentivement et céda.

« Alma, j'ai du travail à faire, déclara-t-elle le plus naturellement qu'elle le put à sa fille. Tu vas rester avec Juan et Root cette nuit. »

La petite fille et l'assistant de la jeune femme la regardèrent avec curiosité. Maria arborait une expression mêlant culpabilité, colère et embarras.

« Maria, vous avez besoin de quelque chose ? lui demanda Juan Ibanez courtoisement malgré l'inquiétude qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir.

- Non, Juan, je vous remercie, on se voit demain matin pour le petit déjeuner.

- Maria... faites très attention... la mit Root en garde. Vous avez intérêt à passer la nuit avec Sameen, si vous dormez l'une ou l'autre ailleurs, je le saurai... Faites-lui passer le message, elle comprendra et dites-lui que... Bonne nuit. »

L'invitation à partir était très claire. Maria prit le temps de souhaiter gentiment et calmement bonne nuit à sa fille et sortit.

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« Vous êtes revenue ? cracha Shaw.

- Root m'a fait comprendre que je n'avais pas le choix et que vous ne l'aviez pas non plus.

- Athéna, prends-lui une autre chambre.

- ...

- Athéna !

- …

- Merde, fulmina Shaw. Athéna réponds, je ne veux pas dormir avec elle.

- Root m'a dit... commença Maria

- Fermez-la ! aboya Shaw.

- Je vous signale que Root nous charge équitablement des fautes qu'elle nous reproche, déclara Maria sentencieusement..

- Je vais vous casser la gueule, c'est de votre faute, l'accusa Shaw hargneusement.

- Vous n'écoutez jamais rien, lui répondit Alvarez excédée. »

Shaw s'avança sur la jeune femme. Maria recula, cette fois-ci elle n'avait pas le contrôle de la situation. Shaw l'empoigna par le col de sa chemise et l'écrasa durement contre un mur. La jeune juge suffoqua. Shaw leva un poing. Il resta trois longues secondes en suspens. Maria déglutit difficilement et se prépara à encaisser le coup. Elle savait qu'il ferait mal.

Shaw surprenant son expression, prit soudain conscience de ce qu'elle s'apprêtait à faire. Le poing disparut et elle libéra brusquement la jeune femme.

« Je suis désolée, marmonna-t-elle. »

Elle tourna les talons et disparut dans la salle de bain dont elle claqua la porte, blême de colère, incapable de contenir sa frustration. Une fois à l'intérieur, elle s'appuya des deux mains sur les bords du lavabo.

« Athéna...

- …

- S'il te plaît... Je... j'ai besoin de toi... Tu... tu veux bien m'aider ?

- Oui. »

Shaw tomba en seiza sur le carrelage dur et froid. Énervée, elle s'efforça d'abord pour se détendre de se soumettre à des exercices respiratoires. Elle s'escrima pendant vingt minutes à faire le vide dans son esprit, à seulement compter ses temps d'inspiration, d'apnée, puis d'expiration. Quand la colère la quitta, quand son cœur recommença à battre plus régulièrement, moins rapidement, elle se retrouva assaillie par toutes les émotions qu'elle avait gardées soigneusement hors de portée de sa conscience. Alvarez, Samaritain, sa faiblesse, l'arrivée inopinée et inconsciemment espérée de Root, quand elle s'était retrouvée à la merci de Ballart, puis à la merci d'Alvarez, quand elle s'était écroulée, physiquement sous les coups de pieds, qu'elle avait battu en retraite sous les assauts d'Alvarez. Et maintenant l'attitude de Root, sa colère.

Tout se mélangeait. Athéna avait refusé de lui parler, Root venait de lui demander de coucher avec Alvarez. Il n'y avait plus qu'elle et sa colère, sa frustration de ne pas être comprise et écoutée. Un horrible sentiment de solitude, alors qu'elle se trouvait en présence d'Athéna et de Root, qu'elle défendait l'avenir d'Alvarez.

D'Alvarez pour qui elle ne pouvait se défendre d'éprouver... Quoi ? Elle n'en savait même rien. Avait-elle seulement envie de coucher avec elle, se demanda-t-elle inquiète.

Shaw se laissa tomber en avant et se frappa durement le front contre le sol.

« Sameen, qu'est-ce que tu fais ? Je te vois pas, qu'as-tu frappé et avec quoi ?

- …

- Sameen !

- C'est okay, Athéna.

- Non, ce n'est pas « Okay » comme tu dis. Ton pouls est trop rapide et ta respiration n'est pas régulière.

- Je n'y arriverai pas, murmura Shaw.

- Tu veux sortir de la salle de bain et aller te défouler sur Maria ? Physiquement ou...

- Ne continue pas, la supplia Shaw. Pas toi, Athéna.

- Tu es en position, Sameen ?

- Non.

- Si tu veux, je peux te guider, mener seule pour toi la séance, mais es-tu prête à me suivre ?

- Oui, acquiesça Shaw en se relevant en position de seiza.

- Tu es bien installée ?

- Ça va.

- Ça risque de durer longtemps.

- C'est bon.

- On recommence depuis le début. Tu es prête ?

- Oui.

- Je ne te laisserai aucune liberté, tu supporteras ?

- Oui, mais, Athéna, juste... euh...

- Tu ne veux pas parler ?

- Non.

- C'est d'accord, mais tu me suis.

- Oui.

- Ferme les yeux, tiens-toi droite, relâche tes épaules, décrispe tes mains, tends le bas de ton ventre... »

Athéna replongea Shaw dans une séance qui ressemblait à celles qui avaient été les leurs à leurs débuts, quand Shaw était trop perdue, trop refermée sur elle-même pour pouvoir participer activement à une séance, quand Athéna la guidait doucement hors du labyrinthe de ses cauchemars et de ses pensées tourmentées. Qu'elle la sortait de l'eau, qu'elle la guidait vers le rivage et l'allongeait ensuite sur une plage déserte où enfin, Shaw retrouvait la paix, jusqu'à ce qu'elle se noyât de nouveau.

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Quand elle ressortit de la salle de bain à moitié trempée pour ne s'être que sommairement essuyée après sa douche, mais détendue, Shaw trouva Maria assoupie dans un fauteuil de la chambre. Elle se mordit les lèvres, grimaça, puis s'approcha. Elle secoua doucement la jeune femme par l'épaule.

« Maria...

- Mmm, grogna la jeune juge en s'enfonçant davantage au fond de son siège.

- Maria, allez prendre une douche et venez vous coucher. »

La jeune femme, se réveilla, ouvrit les yeux et fixa sur Shaw un regard méfiant.

« Faites pas chier... la prévint Shaw à voix basse. Je ne vous en veux pas, c'est juste que...

- Je sais très bien ce que vous voulez. Je comprends, mais je ne veux pas me transformer en agent d'élite, je ne suis pas un militaire. Je ne suis pas capable de faire ce que vous et Root avez fait l'autre soir... Par contre, je suis sûre que je peux vous aider.

- Je ne sais pas, fit Shaw en détournant le regard.

- On pourrait en discuter avec Root et euh... Athéna, c'est ça ?

- Mmm. Je...

- Vous n'aimez pas discuter, ça je l'ai bien compris. Ça n'empêche pas de se concerter, si ?

- Non.

- Et on arrête de se chercher... ? proposa timidement la jeune Mexicaine »

Shaw tourna brusquement la tête vers elle.

- Parce que vous avouez que vous me chercher ? lui lança Shaw.

- J'avoue, répondit Maria conciliante en se fendant d'une grimace désolée.

- Vous êtes vraiment une...

- Une ? demanda Maria en levant les sourcils.

- Okay, laissez tomber. Allez prendre une douche et venez dormir.

- D'accord. »

Alvarez se leva et se dirigea vers la salle de bain.

« Attendez ! »

Shaw ouvrit un sac et en sortit un de ses tee-shirts et un short de nuit.

« Prenez ça, les serviettes pliées dans la salle de bain sont propres, vous pouvez les utiliser.

- Merci, Sameen.

- Pourquoi vous m'appelez comme ça ? lui demanda Shaw sèchement.

- Euh... Sameen ? Ce n'est pas votre prénom ? demanda la jeune femme confuse. »

Maria fronça les sourcils et réalisa tout à coup que contrairement à Root, Shaw ne l'avait jamais appelée que par son nom de famille.

« Oh ! Euh, vous préfériez que je vous appelle Shaw ? »

Shaw réfléchit un moment.

« Non. »

Les traits d'Alvarez s'illuminèrent et Shaw s'interrogea sur ce qui venait de la pousser à refuser la suggestion. La jeune juge partit le cœur plus léger dans la salle de bain. Elle venait de marquer un point décisif. Les sentiments qu'elle éprouvait envers Shaw étaient obscurs, mais elle savait que celle-ci tenait une partie de son avenir entre ses mains et de toute façon, quelle que fût la nature de son attirance envers elle, elle ne pouvait nier qu'elle la trouvait... intéressante. Non, Root était intéressante et Maria l'aimait bien, mais Shaw... Shaw c'était autre chose.

Maria avait décelé une fêlure chez elle, dès le début, dès leur première rencontre quand elle était apparue empruntée et renfrognée devant elle. Sa réaction quand elle l'avait coincée dans la hutte n'avait fait que confirmer cette impression. Son comportement ce jour-là ne correspondait pas à son profil psychologique. Au profil psychologique de la jeune femme innocente, comme à celui du Chirurgien de la mort. Sa tactique s'était révélée suicidaire. Elle n'avait pas fui, ni renoncé, elle avait seulement refusé de se justifier. De communiquer. Shaw s'était coupée du monde, sans plus s'occuper des conséquences que cela entraînerait. Convaincue de son innocence, prête à assumer une injustice, parce qu'elle avait choisi de tourner le dos au monde qui la honnissait pour se retirer dans le sien. Un monde dans lequel elle vivait isolée et en solitaire.

Maria connaissait ce sentiment. Il était certainement différent pour elle et Shaw, mais là se trouvait peut-être l'une des causes de son affection pour elle.

...

« Root... souffla doucement Athéna dans l'oreille de la jeune femme paisiblement endormie.

- Aty... marmonna Root dans son sommeil.

- Root, réveille-toi. Il faut que tu ailles voir Sameen... vite. »

Root se redressa d'un coup, tout à fait réveillée.

« Sameen ?

- Elles font des cauchemars, expliqua Athéna en insistant sur le pronom personnel.

- Quoi ? Elles font... Sameen et Maria ?!

- Oui et je n'arrive pas réveiller Sameen.

- Quelle heure est-il ?

- Quatre heures vingt-sept. »

La porte de la chambre était verrouillée. Root dut redescendre à la réception, réveiller le gardien, exiger un double.

Elle remonta et s'introduisit dans la chambre qu'elle était censée partager avec Shaw. Des cris l'accueillirent. Elle alluma la lumière. Maria se tenait assise, le dos contre le montant du lit, les yeux grands ouverts, terrorisée. Root ne sut pas déterminer si elle dormait ou pas. Shaw allongée, les poings refermés sur les draps criait des injures, des menaces, se tendait, puis se relâchait.

« Je vais... cracha Shaw haineusement.

- Nooon ! hurla Maria. Laissez-moi... je vous en prie, supplia-t-elle.

- Rêve toujours ! »

Elles communiquaient réalisa Root. Leurs cauchemars respectifs s'étaient rejoints, elles ne rêvaient peut-être pas de la même chose, mais elles se répondaient l'une l'autre. Root s'approcha de Maria, pensant qu'elle serait peut-être plus facile à réveiller. Elle lui mit une main sur l'avant-bras. La jeune femme se recroquevilla sur elle-même en gémissant.

« Maria... murmura Root.

- Tu parleras... dit soudain Shaw d'un ton tranchant.

- Je ne sais rien, gémit Maria en se prenant la tête entre les mains

- J'ai tout mon temps, répliqua Shaw sadiquement. »

C'était complètement dingue, Maria jouait la victime, Shaw le bourreau et elle tenait la jeune Mexicaine sous son influence. Root prit peur et décida de réveiller Shaw. Si jamais son cauchemar tournait à la crise de somnambulisme, la situation risquait de dégénérer très vite. Root partit chercher un taser dans ses bagages. Elle l'utiliserait en dernier ressort. Elle monta sur le lit et se plaça entre les deux jeunes femmes.

« Sameen, appela-t-elle doucement. »

Shaw se tendit, sa tête partit en arrière et elle se mit à gémir. Root tenta de rentrer dans son cauchemar, de briser le lien créé entre elle et Maria. Elle se mit à lui parler, à lui caresser doucement le front. Elle lui passa les doigts dans les cheveux. La brosse courte de ses cheveux en train de repousser collait à son crâne, inondée de sueur. Root lui raconta des missions qu'elles avaient effectuées ensemble, s'arrêtant sur des détails, interpellant Shaw de mille et une manières même si celle-ci ne lui répondait pas, cherchant à l'atteindre, à trouver le chemin de sa conscience.

« Où je suis ? demanda soudain Maria dans son dos. »

Root se retourna. La jeune juge désorientée tremblait de tous ses membres.

« Ça va, Maria, la rassura Root. Vous avez fait un cauchemar.

- Qu'est-ce que vous faites-là ? murmura Maria sans comprendre.

- Je suis venue vous aider.

- Je ne me sens pas bien, j'ai froid.

- Vous êtes trempée, allez prendre une douche.

- Non... refusa la jeune femme, les yeux dilatés par la peur. »

Elle enserra ses genoux entre ses bras et ne bougea plus. Root reporta son attention sur Shaw.

« Sameen. »

Un hurlement lui répondit, Maria gémit :

« Je ne veux pas, dites-lui je ne sais rien.

- Maria, arrêtez ! la tança Root. Vous n'êtes pas en danger... Vous avez quel âge ?

- Dix-sept ans, répondit immédiatement la jeune juge d'une voix tremblante. »

Root se retourna.

« Regardez-moi, lui ordonna-t-elle.

- …

- Maria ! »

La jeune femme sursauta, hésita, puis obéit à l'injonction.

« Vous savez qui je suis ? lui demanda Root

- Euh...

- Comment je m'appelle ?

- … Root ?... Vous vous appelez Root, acheva Maria d'une voix plus assurée.

- Maria, vous êtes au Brésil et vous avez trente-quatre ans. Vous travaillez pour la Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme, du moins jusqu'à avant-hier. Vous nous avez proposé votre aide. Vous vous êtes querellée avec Sameen et je vous ai laissées ensemble.

- Nous n'avons pas couché ensemble, s'empressa d'affirmer Maria. Juste euh... Nous avons juste dormi. »

Root eut un rire bref.

« Je le sais, et de toute façon même si vous l'aviez fait... Bon, c'est bon maintenant ? Je peux m'occuper de Sameen ?

- Oui. »

Shaw choisit ce moment pour brusquement s'asseoir et hurler le prénom Root. Celle-ci referma prudemment ses bras sur elle.

« Je suis là, Sameen. »

Shaw se dégagea brutalement, se mit à genoux face au mur et se fracassa la tête dessus.

« Sam ! »

Shaw ne lui prêta aucune attention, mais avant qu'elle ne pût s'écraser une nouvelle fois sur le mur, Root la ceintura et la jeta au bas du lit. Shaw se débattit, mais Root, tombée sur elle, avait l'avantage de la position et la maintint fermement. À cheval sur elle, elle la gifla violemment. Shaw s'immobilisa. Elle tourna lentement la tête vers Root et, un rictus mauvais affiché sur le coin de ses lèvres, elle plongea un regard furieux sur elle, puis elle se troubla, et son regard s'adoucit.

« Root ? murmura-t-elle.

- Mon cœur... fit Root sur un ton mutin. »

Shaw observa son environnement, nota leur position, le lit, la lumière allumée, ses vêtements glacés de sueur, elle grimaça aussi. La chute n'avait pas été très douce et ses côtes abîmées se rappelaient à son souvenir et la faisaient souffrir.

« J'ai fait un cauchemar ?

- Mmm, acquiesça Root.

- Je t'ai fait du mal ? s'inquiéta Shaw.

- Non. »

Shaw fronça les sourcils comme pour se rappeler de quelque chose.

« Alvarez !

- Ça va aussi, même si tu l'as poursuivie à travers tes cauchemars.

- Comment ça ?

- Elle t'a identifiée dans son rêve à ses ravisseurs.

- Ses ravisseurs ?

- Ceux de sa jeunesse.

- Ah, euh...

- C'est bon, Sameen, tu ne l'as pas touchée, c'était juste verbal. Comment tu te sens ?

- Mal.

- Viens te coucher.

- Tu vas repartir ? fit Shaw en s'accrochant à elle d'un air désespéré.

- Non, je reste avec vous, lui répondit doucement Root. Maria, fit Root en se redressant pour lui parler. Vous voulez retourner dans votre chambre ?

- Euh... je... balbutia la jeune femme toujours repliée sur elle-même contre le montant du lit.

- Bon, restez ici, allongez-vous et essayez de dormir. »

Maria se recoucha sur le bord du lit. Root se releva, monta sur le lit et lui toucha le dos.

« Vous êtes trempée, enlevez votre tee-shirt, je vais vous en donner un autre. »

La jeune femme s'exécuta et s'enfonça tout de suite après sous les couvertures. Quand Root revint un tee-shirt à la main, elle dormait déjà. Root posa son change près de sa tête. Shaw s'était assise sur le lit en attendant son retour et respirait avec difficulté.

« Couche-toi, Sameen.

- Tu... euh... tu ne vas pas rester ?

- Si. »

Root se coucha à côté de Maria, dos à elle. Shaw se glissa sous les draps et se lova contre Root. Elle grimaça, s'assit, passa son débardeur par-dessus sa tête, et revint se couler confortablement dans le corps de Root, les poings fermement refermés sur son tee-shirt de nuit.

« Je suis désolée, Root.

- Pourquoi ?

- Euh...

- Mais tu peux toujours me faire des excuses, répliqua Root sur le ton de la plaisanterie. J'aime bien quand tu m'en fais.

- T'es con. »

Root lui passa une main affectueuse dans les cheveux et lui enlaça la tête. Shaw se frotta le front contre elle. La plaisanterie l'avait détournée de son malaise, mais elle le sentait tapi, attendant qu'elle faiblît pour refermer ses griffes sur elle. Elle s'accrocha fermement à Root, cala sa respiration sur la sienne, focalisa toutes ses pensées sur le corps en contact avec le sien, son odeur, la chaleur qu'il dégageait, sa texture, reconnaissant ici la dureté de l'os de la hanche, du coude. Là, l'élasticité et la douceur des chairs et des muscles relâchés. Ici, les doigts qui lui caressaient gentiment la nuque. Elle s'endormit avec la pensée qu'elle aurait préféré que Root fût nue contre elle et oublia pourquoi il n'en était pas ainsi.

.

Quand elle se réveilla le lendemain matin, elle ne s'en souvenait toujours pas. Mais elle reconnut tout suite Root, sans même à avoir ouvrir les yeux. Shaw dormait dans son dos, la tête contre son cou. Elle inspira profondément, s'emplissant les narines de son odeur. Sa main se glissa sur sa taille, sous son tee-shirt, descendit sur son ventre, se mit à dessiner doucement, du bout des doigts, des motifs circulaires. Elle l'embrassa dans le cou, se colla à elle. Son ventre nu rentra en contact avec la peau que Shaw avait découverte en la caressant et sa respiration s'accéléra. Son désir monta. Il prit possession d'elle doucement, s'infiltrant par tous les pores de sa peau.

Ses lèvres continuèrent à musarder, dans le cou, sur la nuque. Root soupira et s'étira dans son sommeil. La main de Shaw se plaqua, cherchant un contact plus rude qui électriserait les terminaisons nerveuses de sa paume. L'os de la hanche. Elle se frotta contre Root et grogna doucement quand elle sentit ses doigts effleurer le bombé de sa poitrine.

« Sameen... souffla Root sortant doucement de son sommeil. »

Le réveil était agréable, sauf que... Shaw bougeait dans son dos et qu'un souffle léger lui caressait la base du cou, que son menton prenait appui sur une tête et que ce n'était pas celle de Shaw.

« Sameen... essaya de la prévenir Root. »

Les baisers se firent plus pressants sur sa nuque, les doigts plus insistants. Root se tendit sous la double caresse. Maria réagit et soupira. Root lança un coude derrière elle. Shaw, à mille lieues d'imaginer les raisons qui avaient poussé Root à la frapper, la mordit gentiment en retour. Root lui attrapa le poignet et sortit sa main de dessous son tee-shirt. Shaw se laissa faire, gémissant seulement, anticipant un mouvement qu'elle prévoyait plein de promesses.

« Où tu veux, Root... fit-elle d'une voix voilée par le désir »

Root guida sa main sur la joue d'Alvarez. Les doigts de Shaw remontèrent dans les cheveux de la jeune juge qui gémit.

Shaw s'immobilisa soudain. La voix plus grave n'était pas celle de Root et comment pouvait-elle passer sa main dans ses cheveux, alors qu'elle se tenait le nez déjà dedans ? Shaw eut un moment de confusion, sa main descendit sur une épaule nue qui tressaillit à son toucher. Et puis pourquoi Root…? Elle ne s'était pas couchée avec Root hier soir. Qu'est-ce qu'elle faisait là ? Shaw se souvint soudain des cauchemars, de Root, et de… d'Alvarez.

Elle retira sa main comme si elle l'avait plongée dans du métal en fusion et jura. Root la sentit bondir dans son dos, s'écartant brusquement. Un autre juron suivi par le bruit d'un corps qui tombe par terre et un cri de douleur étouffé. Shaw avait tenté de se raccrocher aux couvertures, elle les entraîna dans sa chute, découvrant Maria et Root.

La jeune Mexicaine se réveilla et se serra instinctivement contre Root, ouvrit les yeux, leva la tête, se retrouva nez à nez avec Root qui lui lança un regard sarcastique. Maria rougit.

« Je euh..., balbutia-t-elle. »

Root leva les sourcils, incapable de ne pas provoquer la pauvre Maria visiblement très mal à l'aise. Elle entendit grogner derrière elle et tourna la tête. Elle n'eût que le temps de voir Shaw traverser la chambre d'un pas plus que rapide. Elle admira encore une fois son corps peint, mais grimaça quand Shaw disparut dans la salle de bain en claquant la porte.

Root se retourna vers Alvarez, la jeune femme regardait la porte de la salle de bain comme si un monstre s'y était dissimulé et allait sous peu en sortir, se jeter sur elle et la déchirer en lambeaux.

Root se mit à rire.

« Pour deux personnes aussi libres de mœurs l'une que l'autre... vous vous conduisez vraiment d'étrange façon. »

Alvarez ne savait visiblement plus où se mettre et elle se retint de croiser pudiquement les bras sur sa poitrine nue. Root prit pitié d'elle et se leva.

« Vous avez un tee-shirt propre posé derrière vous sur l'oreiller. Vous vous étiez endormie avant que je ne vous le ramène. Vous avez bien dormi ?

- Je... je suis désolée, je ne suis plus sujette aux cauchemars depuis longtemps...

- Vraiment ?

- Euh... ça m'arrive encore, avoua-t-elle en se levant et en s'habillant. Mais, euh... Qu'est-ce que vous savez ? demanda-t-elle soudain.

- Je sais que vous avez été enlevée en compagnie de votre oncle quand vous étiez jeune et que vous avez certainement ensuite souffert de désordres post-traumatiques, mais vous avez été suivie par un médecin non ?

- Oui, des années plus tard... C'est elle qui vous a raconté ça ?

- Entre autre, répondit Root sachant que Maria évoquait Athéna. Mais c'est vous qui me l'avez fait comprendre... dans l'avion, vous aviez été... »

Alvarez fronça les sourcils et Root s'arrêta soudainement de parler, réalisant que la jeune femme ne savait pas à quoi elle faisait allusion. Maria, dans le monde réel n'avait jamais été dans un avion enceinte et blessée avec elle ou Shaw.

« C'est tellement bizarre, murmura Maria... euh, je devrais peut-être vous laisser. Je vous remercie pour cette nuit. »

Root pencha la tête et se fendit d'un sourire amical. Maria se sentit tout à coup enveloppée de bienveillance. L'embarras qu'elle avait éprouvé à se réveiller collée à moitié nue contre Root, le trouble causé par la caresse involontaire de Shaw, sa culpabilité, perdirent de leur importance. Il ne resta que cette jeune femme qu'elle connaissait à peine. Qui savait, qui ne jugeait pas, qui comprenait.

« Merci... souffla-t-elle reconnaissante.

- Allez retrouver Alma, et restez dans votre chambre. Je viendrai vous chercher avec Sameen pour le déjeuner. Nous irons manger dehors. Ça vous ira ?

- Oui, mais euh...

- On discutera à ce moment-là. J'espère seulement que vous serez moins... vindicative et moins stupide. Ça ne vous a pas réussi hier soir. Il serait temps que vous grandissiez un peu... Toutes les deux.

- Je...

- Allez-y Maria... et ne vous inquiétez pas pour Sameen, je sais qu'elle vous aime bien, elle se montre parfois un peu... obstinée, mais...

- Un peu ? ne put s'empêcher de relever la jeune juge.

- Maria... la mit Root en garde. »

Root attrapa son ordinateur, lui fourra dans les mains en lui recommandant de ne pas farfouiller dedans sous peine qu'il ne lui explose à la figure et l'incita vivement à aller travailler sur son rapport. Maria essaya de parler, mais Root passa derrière elle et la poussa fermement vers la porte d'entrée, les deux mains placées sur ses épaules.

« Si vous continuez toutes les deux... je finirai par sévir...

- Vous l'aimez trop pour ça, se permit d'observer Maria.

- Vous me sous-estimez... et je peux vous dire que Sameen commet rarement cette erreur.

- Euh... Si... »

Root ne la laissa pas achever, elle ouvrit la porte de la chambre et la jeta gentiment dehors.

« À tout à l'heure. »

Elle referma la porte et entendit aussitôt celle de la salle de bain s'ouvrir.

« Que je grandisse un peu hein ? lui lança Shaw contrariée.

- Tu t'es rhabillée ? s'étonna Root l'air déçu.

- Tu veux que j'aille me balader toute nue ? répliqua Shaw revêche.

- Je ne pensais pas vraiment à une balade, dit doucement Root. »

Elle brisa la distance entre elle et Shaw, et s'arrêta juste avant que leurs corps ne rentrassent en contact.

« Qu'est-ce que tu veux, Root ? »

Le ton n'avait rien d'engageant. Root pencha la tête sur le côté.

« Sameen, lui dit-elle sur un ton de reproche. »

Le corps de Root se trouvait trop proche d'elle, Shaw sentait sa chaleur irradier vers elle. Et Root... avait ce regard, ce sourire, cette expression douce qui mettaient Shaw mal à l'aise, que seule Root osait arborer devant elle, à chaque fois qu'elle en avait vraiment envie parce que Root était la seule personne qui pouvait espérer recevoir autre chose qu'une rebuffade, un rejet, voir un coup de poing, et qu'elle le savait très bien.

Root lui caressa lentement la joue, puis fit glisser sa main derrière sa nuque. Shaw posa ses mains, légères, sur sa taille et l'attira doucement contre elle. Elle s'arrêta de respirer, le visage enfoui dans son cou. Ses mains glissèrent dans son dos. Gentiment.

Root bougea la tête, Shaw recula la sienne et leva son regard vers elle. Le sourire chez Root se modifia, devint plus franc, Shaw y reconnut Root. Root et son humeur joyeuse, son plaisir d'obtenir de Shaw ce qu'elle espérait, son assurance aveugle d'être aimée par la personne qu'elle avait choisi d'aimer, qu'importait si celle-ci ne le lui avait jamais avoué de vive-voix et n'en était pas même consciente, et peu importait si celle-ci ne comprenait pas ce qu'elles ressentaient l'une pour l'autre, si Shaw doutait, Root en était sûre pour elles deux.

Shaw se détendit, Root l'avait ramenée sur un terrain familier, moins saturé d'émotions. Elle monta une main sur sa nuque et y exerça une légère pression. Root vint à la rencontre de ses lèvres et elles s'oublièrent dans leur baiser. Il n'exista plus que lui, sa douceur, le pont que lentement elles tissaient entre leurs deux corps, leurs deux esprits, cette sensation que Shaw aimait tant, qu'elle s'efforçait souvent de faire durer, que Root lui accordait aussi longtemps qu'elle le désirait, quelle que soit la force du désir qu'elle avait d'explorer le corps de Shaw, de sentir ses mains, sa peau, sa bouche sur elle.

Elle savait aussi que Shaw finirait par céder, par perdre le contrôle, que ses doigts s'enfonceraient dans ses chairs, que ses mains deviendraient plus intrusives, plus rugueuses, qu'elle aspirerait, le souffle court, à se retrouver peau à peau avec Root, qu'elle se laisserait emporter et qu'elle entraînerait Root avec elle.

Shaw rompit le baiser. Et les doigts de Root s'enfoncèrent dans sa nuque quand elle sentit les lèvres de Shaw parcourir son cou, Shaw gémit sous la pression, saisit le bas du tee-shirt de Root et le lui passa par-dessus la tête impatiemment. Le sien suivit le même chemin, comme sa brassière. Shaw serra plus étroitement Root contre elle.

« Sameen, soupira Root. »

Shaw céda, elle enlaça Root par la taille et la poussa vers le lit. Root pivota et ce fut Shaw qui se retrouva promise à basculer sur le dos, mais Root se souvint au dernier moment que Shaw souffrait de deux côtes cassées et elle la retint avant qu'elles ne basculassent brusquement. Shaw leva un regard interrogateur, Root lui reprit les lèvres et la retourna. Elle s'assit, attira Shaw sur ses genoux, puis lui plaça les mains derrière la tête et l'entraîna doucement avec elle quand elle s'allongea, sans cesser de l'embrasser. Elle remonta ensuite dans le lit quand Shaw finit de la déshabiller et qu'elle retira ce qui, à elle-même, lui restait de vêtements. Ensuite, comme un chat se déplaçant dans les herbes hautes pour surprendre sa proie, elle vint lentement se placer au-dessus de Root, l'effleurant de tout son corps dans un mouvement fluide et sensuel. Root la regarda venir à elle subjuguée, haletante. Shaw eut un sourire carnassier, mais Root lut dans ses yeux un désir qui contredisait son allure de prédateur. Shaw n'avait aucune envie de dominer, de conquérir, de satisfaire ses désirs sur une proie qu'elle avait choisie en fonction de ses aptitudes sexuelles. Elle voulait seulement être avec Root. Le reste n'avait aucune importance car elle savait qu'elle obtiendrait tout ce qu'elle désirait et plus encore.

Elle fut une fois encore impressionnée par l'attention que Root pouvait lui manifester même au plus fort de leurs ébats. Celle-ci se débrouilla pour la ménager physiquement tout en évitant que Shaw ne se sentît diminuée ou frustrée. Elles roulèrent moins, Root évita de reposer de tout son poids sur sa poitrine, mais elles sombrèrent aussi profondément que d'habitude et la seconde heure succéda à la première, puis la troisième à la seconde.

Root, éreintée, remonta enfin vers Shaw, lui déposa un baiser sur les lèvres et s'écroula sur le dos à ses côtés. C'était compter sans Shaw. Celle-ci roula sur son flanc gauche et lui prit le lobe de l'oreille entre les dents, le mordilla lentement.

« Sam... protesta Root en gémissant. Je...

Shaw était sur son côté droit, elle grimpa précautionneusement sur elle, veillant à garder son corps en appui sur sa partie gauche et vint lui souffler dans l'oreille gauche :

« Une fois... »

Puis elle l'embrassa, ses mains glissèrent suivies par tout son corps, Root se tendit et elle perdit ses mots, la force de protester, de demander grâce. Shaw usa de douceur, détourna ses pensées, jusqu'à ce que Root oubliât où elle désirait l'emmener et quand elle s'en aperçut, ce fut trop tard et qu'importât si Shaw devint plus brusque, si elle courût après elle, qu'elle l'enjoignît à partir, à la suivre, à la précéder. Root consentit à dévaler le souffle coupé, les vagues sur lesquelles l'emportait Shaw, des vagues toujours plus hautes, déferlant toujours plus abruptement, qui lui arrachaient des cris et des soupirs, qui la menaient à s'accrocher à Shaw de plus en plus désespérément, jusqu'à ce qu'une dernière déferlante l'emportât dans une longue plainte où seule résonnait les deux syllabes du prénom de Shaw, s'étirant toujours plus à chaque fois qu'elle les répétait, entrecoupée par la demande pressante et suppliante de Shaw qui finit par basculer avec elle, le corps en feu, trempée de leurs sueurs mêlées. Root se relâcha d'un coup, incapable de bouger ne serait-ce que le petit doigt. Shaw apparut devant ses yeux.

« Ça va ? »

Root referma ses bras sur elle, lui enfouissant la tête dans son cou. Elle voulait la sentir contre elle. Elle ne voulait surtout pas que Shaw vît son émotion, ses yeux la piquaient et les larmes ne tarderaient pas à jaillir. Mais Shaw la sentit dans la force qu'elle mettait à la maintenir serrer contre elle.

« Root... ?

- Ça va, Sameen.

- …

- C'est juste toi... comme tu... comme tu sais te montrer... comme tu sais faire attention... Personne n'a jamais... je n'ai jamais... »

Shaw comprit, mais elle se demanda ce qu'elle pouvait lui répondre. Elle ne trouvait rien d'exceptionnel à sa façon de se conduire avec Root, elle agissait exactement comme elle en avait envie, sans restrictions, avec beaucoup de confiance et sans retenue.

Elle aimait être avec Root, elle n'avait jamais eu envie de l'utiliser et elle savait que Root ne se montrerait jamais égoïste avec elle. Elle aimait sa douceur, sa tendresse, comme elle aimait sa passion. Root était attentive à ses désirs, à ses besoins depuis très longtemps et elle avait toujours tenté d'y répondre au mieux. Même si elle prenait un malin plaisir à taquiner Shaw, elle n'y mettait réellement aucune malice. Cela faisait pour une part, partie de son caractère, c'était aussi un moyen de se défendre, de panser ses blessures, de cacher ses souffrances et un stratagème qu'elle utilisait pour garder le contact avec elle, et cela Shaw le savait très bien.

Root avait vécu seule avec ses haines, son mépris et ses crimes pour toute compagnie. Personne. Jamais. Pourquoi ?

Root était une femme brillante et séduisante. Et Shaw se demanda dans quelle mesure, elle, Shaw avait su la séduire et dans quelle mesure Root avait simplement jeté son dévolu sur elle et lui avait donné ce qu'elle n'avait jamais su ou voulu donner à personne.

Comment ne pouvait-elle, elle, après tout ce que Root lui avait donné, l'ignorer ? Ne pas se montrer généreuse dans un domaine qu'elle maîtrisait à la perfection ? Shaw ne savait pas vraiment comment se comporter avec les gens et elle ne se trouvait pas exemplaire vis à vis de Root. Mais elle aimait sa compagnie et elle aimait faire l'amour avec elle. De toute façon, elle ne trouvait de satisfaction dans ses bras que si elles partageaient vraiment. Dans les simulations, quand l'échange avait été rompu, par sa faute, le résultat lui avait laissé un goût amer en bouche, un sentiment de honte et de trahison. Et depuis qu'elle était revenue, elle avait évité de réitérer ce genre d'expérience. Seule leur première fois avait été un peu... Root avait eu peur, même si elle ne l'avait pas montré, Shaw avait ressenti son inquiétude devant sa brutalité. Après... Shaw avait repris confiance et elles s'étaient parfaitement harmonisées.

« Euh... essaya-t-elle. »

Mais rien ne vint.

Root l'embrassa sur le haut du crâne et la poussa pour venir s'installer dans le creux de son épaule, elle n'avait pas besoin de paroles pour savoir ce à quoi Shaw pensait, pendant près de trois heures Shaw le lui avait expliqué, le lui avait montré. Elles n'échangèrent plus aucun mot et Root finit par s'endormir.

.


.

Anna Borissnova regardait son écran sans croire ce qui s'affichait sur celui-ci, sans reconnaître la personne qui venait de la contacter. C'était stupide, mais cette coiffure... cette brosse ultra-courte, n'avait à voir ni avec les portraits que la presse avait diffusés, ni avec le film de la simulation – bien qu'elle se soit gardée de l'avouer aux deux hommes de la villa du lac de la Prune – qu'on lui avait montré, dans lequel Sameen Shaw arborait d'épais cheveux longs retenus en queue de cheval.

« Borissnova ! l'apostropha sèchement Shaw »

La voix par contre, ne se différenciait en rien de celle de la simulation, il ne faisait aucun doute que c'était bien Sameen Shaw, l'ennemie tant abhorrée qui se tenait devant elle. La victime d'une machination, qu'Anna Borissnova avait crue être la responsable de tant de meurtres atroces, mais plus particulièrement de ceux de ses camarades Yvan Chouvaloff, un tireur d'élite d'exception, et Fédor Korotkov. Et surtout, surtout, du meurtre de sa sœur, de son mari et de ses enfants. Comment avait-elle pu, comment avait-on pu, se reprit Anna Borissnova, s'en prendre à une innocente famille sans histoire ? Comment cette femme avait-elle pu éveiller tant de haine pour qu'une soi-disant organisation criminelle se vengeât ainsi sur de parfaits inconnus, sur deux enfants ? Une organisation qui l'intriguait, dont les deux hommes du lac de la Prune, lui avaient si peu expliqué la nature, dont la puissance de nuisance lui semblait hors de toute proportion, plus étendue même que la Mafia, les triades, le SRV ou toute autre organisation souterraine.

« Euh... »

Comment l'appelait-elle déjà, quand elle avait été censée travailler avec elle ?

« Madame ?

- J'ai besoin de vous. Vous êtes prête vous et votre équipe à m'aider ? À vous venger ?

- Je ne suis pas responsable...

- Je sais... mais vous êtes la seule à avoir vu... de vos propres yeux.

- Vos amis vous ont raconté ?

- Non...

- Votre, euh... ? »

La jeune Russe savait qu'il y avait quelqu'un d'autre dans leur équipe, quelqu'un que les deux hommes au Québec ne lui avaient pas présenté. C'était cette personne qui avait décidé qu'elle devait regarder ce qu'ils appelaient des simulations, c'était elle qui avait téléphoné à John Reese, qui avait guidé Sameen Shaw et sa collègue à Chihuahua. Mais qui ? Leur patron ?

« Oui, c'est pour cela que je vous contacte vous. Je sais que Matveïtch est votre chef, je le respecte en tant que tel, mais... vous, vous savez et vous êtes aussi la seule que j'aie rencontré dans le monde réel, vous me connaissez dans un monde comme dans l'autre, même si vous n'avez pas de réels souvenirs de ce qui s'est passé dans l'un d'entre eux.

- Je vous écoute, Madame. »

Shaw lui expliqua ce qu'elle voulait de leur équipe, pourquoi et dans quel but. Anne Borissnova l'écouta attentivement, sans l'interrompre, ni poser de questions. Sameen Shaw possédait réellement les qualités d'un officier d'exception. Elle savait expliquer avec concision et précision, ne laissant aucun détail dans l'ombre. Anna Borissnova sentit son attention grandir, son impatience bouillonner au fur et à mesure de son discours.

« Je vous demande de transmettre ma proposition à vos collègues. Je vous donne jusqu'à ce soir. Je vous recontacterai sur votre ordinateur, n'essayez surtout pas de me recontacter, compris ?

- Oui, madame.

- À ce soir. Dix-neuf heures, dit Shaw en coupant la communication. »

Anna Borissnova resta un moment à fixer son écran. Elle fronça les sourcils et se leva. Le temps de l'action était enfin venu.

L'équipe russe logeait toujours à New-York grâce aux bons soins de Piotr Yogorov. Anna Borissnova avait regagné Montréal après avoir quitté le lac de la Prune. Elle avait retrouvé l'appartement vide.

Matveïtch ne la revoyant pas revenir, n'ayant aucune nouvelle, avait préféré quitter le Canada. L'expédition à l'université de Concordia avait tourné au désastre. Khatareh Deghati leur avait échappé, des types armés leur avaient tiré dessus, des dizaines de témoins avaient assisté à leur course-poursuite. Matveïtch s'était étonné que personne ne fût blessé. Et puis Anna avait eu une idée, il l'avait laissée partir, elle n'avait plus donné de nouvelles et était restée injoignable.

Sa décision de quitter le Canada et de rejoindre New-York, n'avait pas été des plus faciles. Il appréciait Anna, elle travaillait depuis plus de quatre ans avec lui et même s'il s'en défendait, il avait noué avec elle bien plus que de simples relations professionnelles, même si peut-être ses sentiments n'atteignaient pas la profondeur de ceux que Borkoof éprouvait envers elle.

Borkoof justement, n'avait pas du tout apprécié la décision de Matveïtch de plier bagage, comme il n'avait pas du tout apprécié qu'Anna soit partie sans le lui dire, sans même lui laisser un message. Aliokine ne connaissait pas Anna Borissnova et il se rangea sans discuter à l'avis de son chef. Il avait peur. Peur du Chirurgien de la mort, peur des hommes inconnus qui les avaient attaqués à Concordia, peur de subir le même sort que Vasselov. New-York lui semblait plus sûre, l'appartement de Yogorov plein de garanties.

« Alexeï, ne sois pas stupide, tenta de le résonner Matveïtch. Il faut partir.

- Pas sans Anna.

- Nous ne savons pas où elle se trouve, elle est devenue un fantôme. Je la connais, c'est elle qui a décidé de disparaître. Elle m'a dit qu'elle avait une idée, je ne sais pas laquelle, je lui ai fait confiance et je lui fais toujours confiance. Elle nous retrouvera.

- Ou pas...

- Si elle ne retrouve pas c'est qu'elle n'est physiquement pas en état de le faire, et on n'y peut rien. »

Borkoof serra les poings et marcha lentement de Matveïtch. Il redoutait le prochain exploit du Chirurgien de la mort, de cette femme monstrueuse, même si Anna doutait que le Chirurgien fût Sameen Shaw, il redoutait de lire que la prochaine victime de son immonde rituel était une Russe âgée de trente et un ans, brune, originaire de...

« Borkoof... »

Le géant s'arrêta et se passa une main dans les cheveux.

« Désolé, c'est que...

- Zverev est une grande fille, elle a la tête froide et elle sait prendre soin d'elle-même. Il faut partir, on risque de se faire repérer par la police ici.

- Houai, approuva Borkoof. »

.


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Anna Borissnova ne s'était pas attardée à Montréal . Elle n'avait gardé avec elle que son permis de conduire. Elle le détruisit après avoir abandonné sa voiture à Domaine-Enchanté, passa la frontière à pied, rejoignit Plattburgs en stop, et de là, prit un bus pour New-York.

Elle usa de tout ce qu'elle avait appris au cours de ses années passées au sein de la SRV pour se fondre dans l'anonymat. Un anonymat auquel elle ne croyait plus vraiment.

Son arrivée à l'appartement occupé par son équipe fit sensation. Elle sonna. Borkoof lui ouvrit et elle se retrouva noyée dans ses bras puissants.

« Alexeï, fit-elle un peu surprise par une telle démonstration d'affection. »

Le géant se recula et un sourire embarrassé se dessina sur ses lèvres. Matveïtch apparut et le dispensa de toutes explications.

« Anna ! »

Il connaissait les incroyables ressources dont pouvait faire preuve la jeune femme, sa prudence, son intelligence, mais Chouvavoff comme Korotkov s'étaient tous deux fait coincer, l'un après l'autre, et Vasselov avait été enlevé pratiquement sous leurs yeux, sous ses yeux à lui, en pleine opération. Alioukine s'était fait mettre hors combat de la même façon. Anna, d'après ses propres aveux, n'avait échappé à Sameen Shaw que parce que celle-ci avait décidé de l'épargner, qu'elle n'avait pu se résoudre à la tuer. Ils avaient été rapatriés du Kurdistan parce que quelqu'un en avait donné l'ordre et un homme, un seul, leur avait soufflé une cible sous le nez. Les gens qu'ils combattaient, que ces gens soient Sameen Shaw toute seule ou Sameen Shaw et ses complices, ou Sameen Shaw, son équipe et d'autres ennemis non-identifiés, ne s'apparentaient en rien à des amateurs, leurs exploits égalaient les plus folles opérations mises en œuvre par les services secrets ou des organisations militaires. Terriblement efficaces. Déjouant tous les systèmes de surveillance et sans pitié. Pires que sans pitié, certains s'avéraient cruels. Sadiques.

Matveïtch, se serait bien gardé de l'avouer à Borkoof mais il avait pratiquement abandonné tout espoir de la revoir. Seule, sans soutien, après trente-cinq jours d'absence. Pour lui, elle avait réussi : elle avait retrouvé Khatareh Deghati, Sameen Shaw ou le Chirurgien de la mort quelle que fut son identité... et elle était tombée. Le Chirurgien l'avait retrouvée.

Et depuis qu'ils étaient retournés à New-York, chaque matin, il se levait avec la même angoisse que le géant blond qui aimait tant Anna. Et il pensait avec nostalgie et un pincement au cœur qu'il n'entendrait plus sa voix profonde entonner les chants qui emmenaient ses camarades au plus profond du cœur de la Russie éternelle.

Et la voilà qui frappait doucement à la porte. Et elle se dressait sur le palier du haut de son mètre quatre-vingt trois, égale à elle-même, calme, réservée.

« Je sais pourquoi Sameen Shaw nous connait, je sais pourquoi Chouvaloff, Korotkov et ma famille ont été tués. Et je sais qu'elle n'a tué aucun d'entre eux, déclara-t-elle d'une voix égale. »

Anna Borissnova... ses yeux bleu profonds, ses cheveux ailes de corbeau, son air impassible, ses déclarations chocs. Matveïtch la détailla de la tête aux pieds.

« Je me suis prise une balle dans le bras, expliqua-t-elle. Et j'ai gardé une bosse sur le derrière du crâne pendant quatre jours. Je me suis retrouvée prisonnière et attachée, mais on m'a soignée, on m'a relâchée... et j'ai conclu un accord avec l'homme qui a exfiltré Khatareh Deghati.

- Tu l'as retrouvée...

- Oui, et j'ai aussi retrouvé la jeune Russe, Genrika Zhirova. Elles vivent ensemble.

- Okay, Anna, je crois qu'il va falloir que tu nous racontes beaucoup de choses. Parce que là... »

Ils se retrouvèrent tous dans le salon. Alioukine avait encore moins que les autres donné cher de la vie d'Anna Borissnova qu'il ne connaissait presque pas et il la regarda s'asseoir d'un air circonspect.

« J'avais placé un traqueur sur Khatareh Deghati, commença Anna Borissnova.

- Quoi ? bondit Alioukine. Comment as-tu pu ne pas nous en parler ?

- C'était un traqueur passif, il faut un récepteur spécial, se justifia la jeune femme. Nous nous sommes faits surprendre à l'université et quand je l'ai activé, Deghati avait déjà franchi la limite de réception. »

Matveïtch n'émit aucun commentaire, implicitement il approuvait la décision qu'avait ensuite prise la jeune femme. Elle lui en fut reconnaissante. Elle aimait travailler avec lui pour cette raison. Il savait faire confiance.

« Tu as donc tenté le coup, n'est-ce pas ? insinua Borkoof qui acceptait nettement moins son initiative d'avoir fait cavalier seul. Tu es partie à la recherche du signal ? Anna...

- Les probabilités pour que je la retrouve étaient minimes, quasi-inexistantes si elle avait quitté le territoire, se défendit Anna.

- Oui, mais... pourquoi avoir instauré... »

Alioukine regarda Matveïtch, il n'était pas si assuré que Borkoof avait l'air de l'être, de la totale ignorance de leur chef quant à l'équipée de sa camarade.

« Pourquoi avoir instauré le silence radio ? finit pour lui Anna.

- Trente-cinq jours Anna. Trente-cinq jours, insista Borkoof qui les avait comptés. Et tu arrives comme une fleur pour nous dire que tu as retrouvé Khatareh Deghati, Genrika Zhirova, que tu sais que Sameen Shaw est innocente et que tu as conclu un accord avec un type qui nous a tiré dessus et qui travaille certainement avec elle. Que tu sais pourquoi Chouvaloff, Korotkov, Vasselov et ta famille ont été tués, que tu sais comment elle nous connait.

- Je me sentais surveillée et un jour, j'ai tout détruit : téléphone, GPS, tout ce qui pouvait me traquer... et j'ai eu confirmation que j'avais pris la bonne décision. Vous me croirez ou pas, mais je sais que tout ce que je vais vous raconter est vrai.

- D'accord, Anna, on t'écoute, l'encouragea Borkoof. Euh...

- Vas-y, confirma Matveïtch. »

Anna Borissnova se lança. Ses trois compagnons l'écoutèrent avec attention. Matveïtch comme Borkoof et Alioukine tiquèrent quand elle raconta comment elle s'était fait piéger. Anna avait fait preuve d'imprudence et, pourquoi le nier, d'amateurisme.

« Comment as-tu pu te montrer aussi stupide... lâcha Matveïtch visiblement déçu. »

Anna se pinça les lèvres. Elle ne se trouvait aucune excuse.

« Continue, Anna, lui dit doucement Borkoof avec indulgence. »

La suite les laissa sans voix.

Une ex-agent d'élite du SRV, une femme prudente et rusée, s'était faite jouer comme une débutante par une enfant de treize ans. L'évènement leur paraissait déjà à peine vraisemblable, mais ce qu'elle raconta ensuite ?

Anna perçut leur incrédulité.

« Ce n'était pas un coup monté... un montage. C'était... vrai. Nous tous, Anton. Toi, ta façon de nous mener, tes rapports avec Sameen Shaw. Ta façon de jauger les gens avec tant de perspicacité. Le cadeau que tu lui as offert à la fin, t'arrangeant pour qu'elle s'en aperçoive après notre départ. Toi, Alexeï, c'était tellement toi, et moi, Yvan, Fédor. Elles. Shaw et la femme qui l'accompagnait, Root. C'était comme si une équipe de tournage appartenant à un organe de propagande, nous avait suivis pas à pas durant l'opération.

- C'est impossible, murmura Alioukine.

- Mais c'est vrai, affirma Anna.

- Tu les as crus, observa Matveïtch

- Oui.

- Pourquoi ?

- Parce qu'ils disaient la vérité. Tous. »

Le silence s'installa, chacun réfléchissant à tout ce que la jeune femme venait de révéler. Anna elle-même cherchait encore des réponses aux questions qui restaient en suspens.

« Anna... Ton accord avec eux... »

Elle regarda Matveïtch et elle sut qu'il la suivrait, qu'il lui faisait confiance malgré le caractère invraisemblable de son histoire.

« Collaborer. Ils m'ont dit d'attendre que Shaw nous contacte. Vous... hésita-t-elle un court instant. Vous n'êtes pas obligés de me suivre, vous pouvez laisser tomber. »

Borkoof haussa les épaules, Matveïtch lui lança un regard de reproche.

« Borkoof ? interrogea Matveïtch.

- Je marche.

- Alioukine ?

- Moi aussi.

- On attendra alors.

- On s'est foutu de nous... murmura Borkoof.

- Ils ont fait pire que ça, répliqua Matveïtch. Bon travail Anna.

- Merci. »

.

La soirée qui suivit le retour d'Anna Borissnova fut très animée et la jeune femme qui parlait souvent assez peu se vit contrainte de raconter leurs exploits à Chihuahua dans les moindres détails. Borkoof lui posa beaucoup de questions sur Root après qu'Anna lui eut laissé entendre que la jeune femme semblait avoir beaucoup apprécié le géant blond et que lui de son côté, la regardait avec une pointe d'admiration dans le regard. Alioukine se passionna pour l'exfiltration et la modestie d'Anna Borissnova se trouva mise à mal quand elle expliqua que c'était elle qui avait couvert la fuite de l'hélicoptère que conduisait Root.

« Tu tires aussi bien que ça ?

- Je me débrouille.

- Tu ne vaux peut-être pas Yvan, mais tu fais plus que te débrouiller, la morigéna Borkoof.

- Mais la députée... demanda soudain Alioukine. Elle existe elle aussi ?

- Oui, et comme nous elle est visée. Shaw et Root sont parties l'exfiltrer, après avoir échoué à sauver Ian Lepskin.

- Mais lui c'est différent, intervint Alioukine. Il s'est fait descendre par Daesh, non ?

- Non, il ne s'est pas fait descendre par Daesh, les circonstances de sa mort ont dû être maquillées. Il s'est fait avoir comme tous les autres, comme Chouvaloff, Vasselov ou Korotkov.

- Le Chirurgien ?

- Oui. »

Ils prirent soudain un air sombre. Matveïtch se leva et partit chercher dans le congélateur de la cuisine une bouteille de vodka et des verres. Il servit tout monde.

« À nos camarades, à tous ceux que nous aimons, à nous, fit-il en levant son verre.

- Zdorovyé, répondirent en chœur ses trois camarades. »

Ils avalèrent leur verre cul-sec. Matveïtch les re-remplit. Ils s'abîmèrent dans le silence, pensant à ceux qu'ils avaient perdus, à leur vie aventureuse, aux trahisons. La nuit était venue et aucun d'entre eux ne s'étaient levé pour allumer une lampe. Peu à peu l'obscurité s'approfondit, la pénombre gagna. Un murmure naquit à peine perceptible, grave et mélodieux. Puis le murmure s'enfla, devint chant.

Borkoof assis auprès d'Anna Borissnova, gagné par l'émotion, se surprit à vouloir s'allonger la tête sur les genoux de la jeune femme. Elle lui rappelait confusément et alternativement sa sœur aînée Tatiana auprès de qui, petit, il trouvait toujours protection et consolation à ses peines et Natacha sa petite sœur préférée. Natacha n'avait en rien le caractère d'Anna, mais Alexeï avait toujours eu un faible pour elle et il la prenait toujours sur ses épaules quand elle avait peur de la foule, d'un chien mauvais ou qu'elle était simplement lasse de marcher après une promenade trop longue pour son âge. Et comme Tatiana, Anna chantait très bien. Il laissa sa tête tomber en arrière en fermant les yeux et quand plus tard, Anna Borissnova enchaîna les chants plus tristes les uns que les autres, il laissa sans honte ses larmes couler et mêla sa voix à la sienne. Alioukine se laissa porter lui aussi. Il chantait mal, alors il joua aux basses.

Matveïtch les écoutait. Il se félicitait d'avoir une équipe comme la sienne. Alioukine lui-même avait fini par s'intégrer et pas seulement à cause de la mort de son camarade Vasselov. Matveïtch avait senti sa peur après Concord, sa honte aussi, d'avoir failli. Son désarroi après avoir été rapatrié du Kurdistan, son inquiétude à Montréal. Mais il n'avait pas lâché l'équipe. Il avait accepté de son plein gré de suivre Anna. Peu lui importait que son histoire s'approchât plus d'un roman fantastique que de la réalité. Il n'avait pas suivi l'avis de Borkoof, mais le sien propre. Il faisait confiance à la jeune femme. Il achèverait la mission qu'ils s'étaient eux-mêmes confié. Il participerait à l'élimination du Chirurgien de la mort. Matveïtch avait douté un instant de lui, mais il s'apercevait qu'il n'avait pas commis d'erreur en le recrutant.

La pièce plongea dans le noir, Matveïtch se leva pour allumer la lumière du couloir, chercher une autre bouteille de vodka, deux autres. Il pensa qu'un dîner serait le bienvenu pour accompagner l'alcool. Il téléphona à Honey Bakery. Une adresse de traiteur russe qui livrait à domicile. Il commanda des Pelmenis au poulet et un Bulgodi pour dix personnes, des feuilles de vignes farcies pour vingt-cinq, s'ils ne mangeaient pas tout ce soir, ils finiraient le lendemain ou les jours suivants. Il se recommanda auprès de son correspondant comme un ami de Piotr Yogorov et le livreur sonna à la porte d'entrée trente minutes plus tard.

Anna chantait toujours. Elle s'arrêta quand Matveïtch apporta les plats dans lesquelles il avait disposé sa commande. Ils mangèrent avec appétit et burent avec entrain, même Anna qui généralement consommait peu d'alcool, et Borkoof, pour une fois, se joignit à eux. Le repas n'avait rien de joyeux, une mélancolie rampante enveloppait toute chose, les humains, comme la pièce, les pelmenis comme la vodka. Quand Alioukine débarrassa les plats et les assiettes, quand il eut fini de faire la vaisselle et qu'il revint s'enfoncer dans un fauteuil après avoir éteint la lumière, Anna répondit à l'invitation muette de ses camarades et se remit à chanter.

.

Le lendemain, Alioukine faillit mourir lorsque sa voiture explosa. Il ne dut d'avoir la vie sauve qu'à la vivacité de ses réflexes et à la chance. Après avoir démarré, il s'était souvenu avoir oublié ses lunettes sur le toit de la voiture et quand il était ressorti, un cliquetis inhabituel l'avait fait se jeter à terre. Problème de réservoir avait déclaré le garagiste.

Le surlendemain, Anna Borissnova et Borkoof se retrouvèrent au beau milieu d'un braquage. Ils étaient partis faire les courses dans un petit supermarché. Anna Borissnova choisissait des fruits et Borkoof était allé voir quelles marques de vodka le magasin proposait. Il ne buvait pas ou rarement, mais considérait qu'il devait toujours y avoir au moins une ou deux bouteilles rangées dans le congélateur de toute maison russe qui se respectait. De la Vodka, du thé et des malossols.

Le magasin était pratiquement vide. Les braqueurs débarquèrent comme s'ils avaient voulu dévaliser la Banque Fédérale. Lourdement armés. Ils tirèrent dès leur arrivée, un caissier et une caissière s'effondrèrent sur leur siège en râlant. Les Russes n'étaient pas armés, du moins pas avec des armes à feu.

Anna Borissnova s'accroupit derrière les bacs à légumes, Borkoof se mit à l'abri d'une tête de gondole. Ils ne savaient ni leur nombre, ni la nature de leur armement.

Trois, les braqueurs étaient au nombre de trois. Ils se dispersèrent à la recherche des clients ou des employés présents dans le magasin. Que cherchaient-ils ?

Borkoof entendit un homme crier, un bruit de pas de course, il jeta un regard dans l'allée à sa gauche. Un client - il l'avait croisé au rayon des conserves de légumes - courait l'air terrorisé. Au bout du rayon, un jeune homme apparut. Il était armé d'un pistolet mitrailleur, il en leva le canon. Borkoof sans réfléchir attrapa une conserve de haricots rouges dans un rayonnage, sortit de son abri et la lança. Le client hurla de terreur en le voyant, mais Borkoof le poussa violemment contre les rayonnages. La boîte de conserve atteignit le braqueur en pleine poitrine et lui brisa le sternum. La rafale du pistolet mitrailleur se perdit dans le plafond et l'homme tomba en arrière. Borkoof attrapa le client par son blouson et le tira à l'abri.

« Vous avez vu combien ils sont ?

- Trois, je crois. Ils sont fous, ils ont tué trois personnes. Qu'est-ce qu'on va faire ?

- Passer inaperçus. »

Anna Borissnova ne pouvait pas bouger sans se mettre à découvert. Elle attendit. Elle repéra l'un des braqueurs quand il cria :

« Tony, bouge-toi ! Il reste des gens vivants. »

Elle sortit son couteau tactique, l'ouvrit et le coinça dans l'une de ses chaussettes. Se pencha. Des HK MP7, pour des braqueurs de supermarché, leur armement s'avérait plutôt lourd. Dangereux surtout. Ce n'était pas un bac de légumes qui allait arrêter les balles. Ces armes rendaient le port des gilets pare-balles inutile.

L'homme se dirigea vers elle, elle se déplaça lentement en canard, ramassa une pomme qui avait roulé sous les présentoirs et la jeta, s'assurant que l'homme ne regardait pas dans sa direction. La pomme émit un son sourd, l'homme braqua son arme dans la direction. Il vit la pomme, comprit la manœuvre, mais Anna lui avait déjà sauté dans les jambes. Il s'étala face contre terre, elle remonta sur lui, lui attrapa la tête entre les deux mains, la souleva et d'un mouvement brusque, lui brisa la nuque.

« Pete ! »

La jeune femme se saisit de son couteau et se jeta sur le côté. Les balles firent tressauter le corps de l'homme qu'elle venait de tuer. Elle roula sur le dos, se redressa et son bras se détendit. Elle ne portait pas un couteau de lancer, mais il atteignit sa cible, la lame se planta dans la gorge du braqueur. Il lâcha son pistolet mitrailleur, porta ses mains à son cou en tombant à genoux. Il émit d'affreux gargouillements, tendit une main vers son HK et le braqua sur la jeune femme. Borkoof déboula comme un taureau et percuta l'homme, qui s'affala définitivement sur le sol, ce qui n'empêcha pas le géant blond, par précaution, de lui donner un grand coup de pied dans la tempe. Il se retourna brusquement vers sa camarade et restreignit un élan protecteur qui l'aurait emporté à la prendre dans ses bras.

« Anna ?

- C'est bon, Alexeï. De ton côté ?

- J'ai défoncé le troisième type avec une boîte de conserve, mais j'étais avec un homme, alors je ne me suis pas attardé. Quand j'ai vu comment il était équipé, je me suis dit, que...

- Ce serait mieux d'assurer mes arrières ?

- Oui.

- J'avoue que leur armement...

- Personne ne bouge ! hurla soudain un membre du Swat. Tout le monde face contre terre ! Main sur la tête ! »

Les deux Russes s'exécutèrent sans essayer de discuter. Plus loin dans le magasin, un coup de feu claqua.

Anna Borissnova et Borkoof ne furent pourtant pas inquiétés. Le client qu'avait aidé Borkoof témoigna pour lui et les Swats arrivés bien avant qu'Anna Borissnova ne mette à terre les deux derniers braqueurs, les avaient identifiés comme clients innocents. Ils durent cependant se rendre au poste le plus proche et un inspecteur les interrogea en qualité de témoins. Anna Borissnova avait tué deux hommes dont l'un par un lancer de couteau. Elle expliqua travailler pour une compagnie privée de sécurité. Ses papiers étaient en règle et son casier tout comme celui de Borkoof ne présentait aucune condamnation.

En quittant le poste de police, un officier demanda à Anna de remplir une fiche. Son couteau lui serait restitué plus tard.

Ils demandèrent des nouvelles de l'homme abattu par la boîte de haricots rouges.

« Il est mort.

- Mort ?! Mais pourtant... se défendit Borkoof.

- Le plus dingue, continua l'officier apparemment désireux de partager son étonnement, c'est qu'il s'est suicidé. Une balle dans le crâne. Pour ne rien vous cacher, on a d'abord cru que vous l'aviez descendu et que vous aviez maquillé son exécution. Mais ce n'était pas possible, vous étiez allongés par terre quand il s'est tiré une balle dans la bouche. Le coup de feu a été formellement identifié. On ne sait même pas qui étaient ces gars, ils ne sont pas fichés. Quant à savoir pourquoi ils ont braqué ce supermarché... ils n'ont même pas vidé les caisses.

- Oui, c'est bizarre, approuva Anna Borissnova.

- Ils n'avaient pas de papiers et ils avaient des armes qu'utilisent rarement de petits malfrats, continua l'officier.

- Prescot ! appela un sergent.

- Oups, je vais me faire taper sur les doigts, je dois vous laisser, s'excusa l'officier. En tout cas, chapeau pour les lancers. Vous, vous feriez pâlir d'envie un lanceur de baseball, et vous... houa...! J'avoue avoir regardé les vidéo-surveillances... vous êtes réellement adroite. Allez salut. »

Le sergent s'impatientait et le bavard prit congé et partit le rejoindre au pas de course. Les deux Russes sortirent du poste en silence et regagnèrent pensivement l'appartement.

Après les révélations d'Anna Borissnova, l'accident dont avait failli être victime Alioukine, le rapport que firent la jeune femme et Borkoof de leur aventure, éveillèrent l'inquiétude de Matveïtch.

« On déménage.

- Où ?

- Je vais voir Piotr Yogorov. Videz l'appartement. Ne laissez aucune trace de notre passage. On se retrouve au point de ralliement convenu. »

.

Moins d'une semaine plus tard, Anna Borissnova réunissait ses camarades dans un nouveau salon, dans un nouvel appartement, dans un nouveau quartier de New-York, sous l'œil bienveillant d'Athéna, hors des yeux de Samaritain.

Samaritain qui les avaient perdus de vue, Samaritain qui les cherchait partout, qui les traquait. Mais les Russes savaient se montrer prudents et surtout... surtout, Athéna n'avait pas abandonné Root et Shaw en Amazonie, relâché le filet de protection qu'elle avait patiemment tissé autour de Maria Alvarez, pour laisser Samaritain tuer les Russes.

Si elle n'avait aucun doute quant à l'objectif espéré quand la voiture d'Alioukine avait explosé, Athéna n'avait su déterminer quel avait été le but recherché en attaquant le supermarché.

Lui faire peur ou... ? Les braqueurs avaient-ils reçu d'autres instructions ? Alexeï Borkoof ou Anna Borissnova auraient-ils pu servir de « sujet » à l'Imitateur ? Aux projets déviants de Samaritain ? À alimenter sa démentielle vengeance contre Sameen ?

Athéna avait initié des milliers de simulations pour comprendre ce qui avait motivé le programme de destruction mis en place par Samaritain à l'encontre de Shaw.

Un virus. Seul un virus pouvait entraîner un programme à mettre en branle une batterie de défenses, puis d'attaques, pour l'éradiquer complètement et définitivement. Mais comment Samaritain pouvait-il identifier ainsi un humain à un virus destructeur ? Il avait éliminé et il continuait à éliminer les humains qu'il classifiait comme déviants, inutiles ou dangereux pour sa survie ou la survie du monde qu'il planifiait. Il aurait pu tuer Sameen quand il la tenait entre ses mains. Il ne l'avait pas fait. Et maintenant, il la poursuivait de sa terrible vengeance. Mais ce n'était pas une vengeance, il cherchait à l'atteindre, à la détruire. À détruire son esprit. Athéna évaluait à 87,25% de probabilité que Samaritain désirait encore s'approprier l'esprit de Shaw, qu'il n'avait pas abandonné l'idée d'en faire l'un de ses esclaves.

Des milliers de simulations l'avaient emmenée au moment où Shaw retomberait aux mains de Samaritain, au moment où elle n'aurait pas eu l'occasion de se suicider avant d'être une nouvelle fois capturée. Au moment où Shaw se retrouverait nue et attachée, incapable de bouger. Au moment où l'Imitateur rencontrerait enfin son « Maître ». Où l'Imitateur demanderait de s'occuper de Shaw...

97,24 % de probabilités, pour que l'Imitateur fût éliminé avant d'avoir pu poser la main sur Shaw.

97,68 % pour que Shaw retournât dans une cellule médicalisée et fût plongée dans les méandres de nouvelles simulations, jusqu'à ce qu'elle se perdre définitivement ou que la mort la délivrât enfin d'une torture sans fin.

Shaw ne finirait pas entre les mains de l'Imitateur, qui qu'il fut -Athéna n'avait aucune piste sur quelle pouvait être son identité – si elle tombait.

Il en serait autrement pour tous les autres que Shaw aimait, qui comptaient pour elle. Les Russes, Maria Alvarez, sa fille Alma, Gen, John Reese, Lee ou Lionel Fusco, sa mère, que Shaw le voulût ou pas.

Root.

Athéna savait que son interface courait le plus grand danger. Les simulations lui avaient appris que le rituel serait certainement aménagé pour elle.

Root était son interface, Root aimait Athéna, Root avait défié Samaritain, elle avait marqué des points contre lui. Root aimait Sameen. Elle était son point faible, la clef qui donnait accès aux sentiments, aux émotions de Shaw. Qui leur donnait libre-cours. Qu'importait que Shaw ne les comprît pas vraiment. Ne sût pas pourquoi.

Samaritain savait.

L'Imitateur ne devait plus exercer sa macabre mise en scène sur personne. Du moins sur une personne proche de Shaw.

Athéna avait conscience qu'elle commettait une faute en prenant soin de son équipe. De Root et de Sameen Shaw en particulier. Mais elle les aimait. Dans son esprit artificiel, elle les aimait d'un amour humain, comme elle avait aussi aimé Finch, mais lui ne l'avait pas aimée en retour. Jamais, avait-elle réalisé un jour tristement.

Elle ne se libérerait jamais de l'amour qu'elle portait aux deux jeunes femmes. Il s'était construit petit à petit. Elle les avait d'abord recrutées pour leurs compétences, leur intelligence, mais aussi pour leurs « déviances » psychologiques. Harold Finch avait recruté Dilinger puis John Reese, pour l'aider. Le premier l'avait trahi et il avait choisi John Reese pour ses qualités humaines aussi bien que ses compétences militaires. Athéna avait choisi Shaw puis Root, non pour l'aider, mais pour la servir. Elle avait calculé que ce qui les rendait antisociales, différentes, lui serait à elle, utile.

L'amour que lui portait Root avait tout changé. Athéna s'était d'abord servie de la jeune femme et puis... elle avait fini par l'aimer.

Pour Shaw l'histoire avait été différente. Son agent renfermé, insensible, impitoyable, sûr et loyal, qui fuyait les relations sociales, qui tuait sans état d'âme, l'avait tout d'abord surprise. Son comportement, ses initiatives imprévisibles, l'amour improbable que lui portait Root...

Et puis, elle avait découvert l'amour dont Shaw pouvait faire preuve, son dévouement, sa force, son énergie, son incroyable résistance, sa confiance en Root. En elle. Shaw leur avait tout donné

Et Athéna devait aux deux jeunes femmes d'exister, d'être à part entière.

Elle veillerait sur elles. Éternellement. Elle les aimerait.

Jusqu'à la fin.

.


.

Shaw esquissa un sourire satisfait et jeta un regard sur Root profondément endormie à côté d'elle. Elle s'était réveillée tôt, s'était levée sans bruit pour s'habiller et récupérer son ordinateur dans ses bagages. Elle avait faim et elle n'avait rien trouvé à manger. Mais elle avait une idée, qu'elle avait lentement retournée dans sa tête. La nuit dernière lui avait ouvert de nouvelles perspectives.

Dangereuses.

Shaw était pourtant persuadée qu'elle emporterait l'accord de toutes les parties concernées.

De Root.

Elle s'était réinstallée dans le lit. Si Root ne s'était pas réveillée avant, avec tout le bruit qu'elle avait fait, elle ne se réveillerait pas avant que ce ne soit le moment. Elle avait d'abord contacté Athéna, puis quand elle avait su tout ce qu'elle voulait savoir, Anna Borissnova.

Elle referma le capot de son ordinateur, elle doutait que les Russes repoussassent sa proposition. Elle avait discuté avec Athéna via son clavier. L'Intelligence Artificielle lui avait raconté la visite d'Anna Borissnova au lac de la Prune. Elle avait cependant évité d'expliquer l'implication de Genrika dans la capture de la jeune femme et évidemment négligé d'évoquer la présence de Khatareh Deghati. Shaw n'avait pas manqué d'interroger Athéna sur la présence d'Anna Borissnova à Notre-Dame-de-Pontmain. Et Athéna, renonçant à ses principes, à toute prudence parce que Shaw saurait la vérité et lui en voudrait, lui avait menti. Elle avait affirmé à Shaw qu'elle avait elle-même attiré la jeune femme en la mettant sur la piste de Genrika.

Shaw n'avait pas insisté. L'objectif avait été de rallier les Russes à leur cause et celui-ci avait été atteint. Elle reprocha son imprudence à l'IA, mais accepta ses excuses et son assurance d'avoir tout calculé et tout gardé sous contrôle durant l'opération.

Shaw voulait éliminer l'Imitateur, elle avait enfin une chance de pouvoir l'atteindre, de le surprendre, de mettre fin à ses exactions, à l'écraser comme on écrase un nuisible malfaisant, elle ne se laisserait pas arrêter. Elle tairait ses réticences et ses angoisses.

« Sam, l'appela Root d'une voix endormie. Qu'est-ce que tu fais ?

- Je mets au point notre opération sur Chihuahua.

- Sans moi ?

- Tu dormais, je ne voulais pas te réveiller. Je t'expliquerai.

- Tu parlais avec Aty ?

- Mmm.

- Tu devrais appeler Gen.

- Pour quoi faire ? »

Shaw... Parfois... Pour quelle raison en effet...? Pourquoi appeler Gen ? Shaw la savait en sécurité. Elle-même et Root allaient bien. Elles avaient une mission à accomplir. Shaw reviendrait. Il n'y avait donc pour Shaw, aucune raison qui justifiait de l'appeler.

« Ça fait un mois que nous sommes parties... dit doucement Root.

- Et alors ?

- Elle sera contente.

- Mouais, fit Shaw distraitement.

- Elle s'inquiète peut-être, suggéra Root.

- Pourquoi ?

- Sameen, je sais que nous sommes immortelles, plaisanta Root. Mais Gen n'en est peut-être pas persuadée.

- Appelle-la si tu veux, c'est pareil.

- Tu ne sais même pas si elle a réussi ses examens, elle a dû recevoir ses résultats.

- Elle les a réussis, lui répondit Shaw comme si c'était une évidence absolue. »

Rien ne déciderait Shaw à appeler la jeune fille réalisa Root. Elle ne comprenait pas qu'on pût s'inquiéter pour elle et elle ne voyait aucune raison qui rendît cet appel indispensable.

« Bon, je l'appellerai.

- Comme tu veux.

- Alors tu me racontes ton plan ?

- Tu ne veux pas t'habiller ?

- Pourquoi t'es-tu habillée ?

- Je meurs de faim...

- D'accord, je me dépêche, rit Root. »

Elle se redressa et lui déposa un rapide baiser sur la tempe.

« Pourquoi n'as-tu pas commandé ?

- Leur carte est nulle, bougonna Shaw.

- Tu veux sortir ?

- Ouais.

- Et Maria ?

- On la verra après. Elle est moins débile que nous, je suis sûre qu'elle a profité du petit déjeuner pendant que tu dormais comme un sonneur.

- Ne t'en prends qu'à toi-même, Sameen... déclara Root d'un air entendu.

- Pff, grouille ou je pars sans toi, je t'expliquerai en rentrant. »

Oh, Shaw mourait réellement de faim, elle envisageait une sortie entièrement consacrée à se sustenter, sans aucune distraction. Root se trouvait honorée que Shaw l'eût attendue, l'eût laissée dormir. Elle s'empressa de s'habiller, passa rapidement aux toilettes, en profita pour demander à Athéna le restaurant qui répondrait au mieux aux besoins de Shaw et la traîna derrière elle par la main sans que Shaw n'eût la moindre chance de se dégager. Elle protesta en vain, mais abandonna toute résistance quand Root commença à lui réciter la carte du restaurant retenu par Athéna.

« Mais il n'ouvre qu'à onze heures, annonça tout à coup Root en penchant la tête sur le côté.

- Non Root, je suis habillée : je le reste. »

Elle dégagea sa main de celle de Root et prit ses distances.

« Pas besoin que tu te déshabilles...

- Athéna, c'est où ? demanda Shaw, ménageant prudemment de placer le lit entre elle et Root.

- Si vous y allez tranquillement à pied, ce sera ouvert quand vous y arriverez.

- On y va à pied ! décida Shaw.

- Sam... fit Root boudeuse.

- T'es qu'une obsédée.

- Je n'ai pas vraiment besoin de manger quand tu es près de moi...

- Moi si.

- Quel dommage... soupira Root.

- Viens, dit Shaw.

Elle se glissa vers la porte, surveillant attentivement les mouvements de Root qui lui souriait, prête à profiter de la moindre faute d'inattention et ouvrit la porte. Root avait perdu, ou peut-être pas...

« On parlera en marchant, proposa Shaw. Tu ne m'as pas raconté la rivière. »

Root redevint tout à coup sérieuse et la suivit sagement.

.

Elles marchèrent côte à côte, sans se toucher, d'un pas égal et échangèrent leurs expériences quand elles avaient été séparées lors de la libération du village mebengôkre. Root apprécia la capacité de Shaw à toujours trouver une solution à un problème, l'histoire du couteau dissimulé l'impressionna. Shaw haussa les épaules disant qu'elle n'avait en rien fait preuve d'une très grande imagination. Les mules utilisaient de tels expédients pour passer leur drogue à travers les frontières.

« Tu fumes ? demanda soudain Shaw.

- Non, j'aime bien la sensation mais... pas trop le goût que laisse le tabac dans la bouche.

- Tu n'as jamais essayé le narghilé ?

- Dans les pays où je suis allée, ce n'était pas très bien vu que les femmes le fument.

- Mmm. C'est dommage.

- Tu fumes, Sameen ?

- Non, enfin j'ai fumé un peu quand j'étais jeune.

- Seulement du tabac ?

- À l'hôpital et à l'armée, oui.

- Et avant ?

- …

- Il faudra un jour que tu me racontes tes aventures illicites de pilote.

- Euh... »

Root la regarda curieusement.

« Ne me dis pas que tu as honte, Sam.

- Non, mais euh... je... Mark t'a dit quelque chose ?

- Non, pas vraiment, mais il m'a dit que tu n'étais pas très sage.

- Je voulais piloter, le reste n'avait pas d'importance.

- Et ça explique tout ?

- Non. »

Shaw resta ensuite plongée dans ses souvenirs un bon moment. Root respecta son silence, puis Shaw la relança sur la rivière. Root lui raconta sans fard, sa peur des animaux sauvages, des reptiles, les combats, le sang, la nausée, l'angoisse qui l'avait saisie quand elle avait vu Ballart et son homme frapper Shaw alors qu'elle était à terre.

Root n'avait jamais ainsi partagé ses impressions, sauf avec Athéna, elle découvrait en marchant dans les rues baignées de lumière de Santarém une nouvelle dimension des relations humaines. Elle s'était parfois confiée à Finch, mais ils n'avaient pas vraiment communiqué. Elle avait espéré le raisonner. Elle avait échoué. Il avait parfois compris sa solitude, mais il n'avait pas su la réconforter. Elle l'avait aimé et admiré, il lui avait tourné le dos, comme il avait tourné le dos à Athéna. Root en ressentait de l'amertume.

Mais Shaw, aussi incroyable que cela pût l'être, l'écoutait. Elle marchait l'air impassible, distante, mais Root se sentait écoutée. Elle savait que Shaw l'écoutait. Enregistrait. Son cœur s'allégea, gonfla, ses entrailles disparurent laissant un vide étourdissant. Shaw lui offrait tellement plus que Root ne l'avait jamais espéré. Shaw tourna soudain la tête vers elle.

« Partenaire, lâcha-t-elle cryptique. »

Mais Root comprit et hocha la tête en souriant, se retenant de ne pas se lancer dans une grande démonstration d'affection qui aurait brisé leur complicité.

.

Le restaurant ouvrait quand elles arrivèrent. Elles s'installèrent en terrasse. Root demanda seulement un café, Shaw passa une commande gargantuesque : des brochettes de viande rouge, de poulet, de saucisse, des frites, du riz, de la salade. Quand le serveur arriva avec une assiette de sushi et une salade genre mesclun, elle désigna Root du menton. Celle-ci leva un sourcil.

« Faut que tu manges.

- Merci.

- De chien, répondit Shaw la bouche déjà pleine. »

.

En rentrant Shaw demanda à parler en présence de Maria. Elles se rendirent dans sa chambre. Alvarez, fidèle à sa promesse, travaillait. Elle tapait son rapport sur l'ordinateur que Root lui avait prêté, Alma jouait aux cartes avec Juan Ibanez et elle adressa un grand sourire à Shaw quand celle-ci entra dans la chambre.

« Maria, on voudrait vous parler de la suite, déclara Root.

- Euh... fit la jeune femme en regardant Alma.

- Nous pouvons peut-être aller nous promener, proposa Juan Ibanez.

- Je ne sais pas si... répondit Alvarez en tournant un regard interrogatif vers Root et Shaw.

- Aty ? »

Athéna donna la permission à Juan Ibanez d'emmener Alma sur les rives de l'Amazone. Root lui confia son téléphone et Athéna lui assura qu'elle veillerait attentivement sur eux. Maria hésita un peu, mais Root lui transmit le message de l'Intelligence Artificielle et Shaw confirma qu'on pouvait lui faire confiance. Juan Ibanez ne comprenait pas vraiment de quoi elles parlaient, mais il n'avait besoin que de l'assentiment de sa patronne pour partir. Il savait qu'elle ne mettrait jamais la vie de sa fille en danger.

« On vous appelle pour le déjeuner, annonça Shaw. Euh, Root, tu sais où nous irons ?

- Tu me laisses choisir ?

- Ouais, je sais que tu as choisi pour moi ce matin.

- Merci, mon cœur, répondit Root ravie de l'attention. Juan, retrouvez-nous euh... disons à une heure et demie au Peixaria Rayana, avenue Rui Barbosa. Vous trouverez l'adresse et la localisation du restaurant sur le GPS de mon téléphone.

- D'accord, à tout à l'heure alors. »

L'homme et l'enfant se préparèrent rapidement et laissèrent les trois jeunes femmes seules.

« Vous travaillez sur votre rapport ? demanda Shaw à Alvarez en regardant l'ordinateur que la jeune femme avait laissé ouvert.

- Oui.

- Vous...

- Merci, répondit Alvarez devançant la proposition de Shaw.

- Asseyez-vous. »

La jeune Mexicaine s'exécuta. Elle regarda Root, mais celle-ci ouvrit les mains, lui avouant son ignorance. Shaw s'assit sur un lit, Root alla se jucher sur la table près d'Alvarez.

« On t'écoute, Sam. »

Shaw fronça les sourcils et se pinça les lèvres.

« Tu peux toujours changer de stratégie, Sameen, lui murmura pour elle seule Athéna à l'oreille. »

Shaw secoua la tête.

« Maria, vous êtes toujours partante pour faire partie de notre équipe ? »

Alvarez plongea son regard dans le sien. Root leva un sourcil, curieuse d'entendre la suite. Shaw ne lui avait pas parlé de la stratégie à laquelle avait pensé. Elle ne lui imposerait pas, elle proposerait et Root pourrait émettre des réserves, poser des questions. Shaw ne s'arrogeait pas le rôle de chef des opérations. Si elle avait exigé la présence de Maria Alvarez, c'est qu'elle l'intégrait dans leur équipe. Comment ? Root en avait une petite idée, mais cela lui semblait si inattendu... Elle sourit et se félicita d'avoir obligé les deux jeunes femmes à se confronter à leurs sentiments. Leurs problèmes relationnels n'étaient peut-être pas réglés, mais elles avaient fait un pas en avant et si Shaw proposait ce à quoi pensait Root, Shaw avait fait un réel effort.

« Oui, répondit enfin la jeune juge d'une voix ferme.

- J'ai retourné tous les scénarios dans ma tête. Et... c'est dangereux, vous trouverez peut-être ça taré... vous avez le droit de refuser et je ne vous en voudrais pas, personne ne vous en voudra et euh... s'emmêla Shaw qui voulait ménager la jeune Mexicaine.

- Sameen, pourquoi vous ne me dites pas simplement ce que vous voulez de moi ?

- Je... »

Shaw chercha un encouragement auprès de Root. Celle-ci baissa imperceptiblement les paupières, accordant son soutien au projet, approuvant l'idée, la stratégie. Shaw la remercia de la même manière.

« Je veux vous livrer à l'Imitateur.

- L'Imitateur ?

- Le Chirurgien de la mort. »

Maria pâlit et referma inconsciemment ses poings sur ses pouces.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE


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Plats russes commandés par Anton Matveïtch :

Pelmeni de poulet : Plat originaire de Sibérie (très proche des raviolis qu'on trouve en Chine) ce sont ravioli cuit au bouillon farci ici de poulet.

Bulgoni : Plat complet proposé par le restaurant consistant en de la viande de bœuf marinée (huile de sésame, ail, sucre...) grillée, accompagné de furikakeed (plat japonais de riz accompagné de légumes et de poissons séchés, assaisonné avec du sésame, de la sauce de soja et assez épicé.).