Localisation : Gallifrey, la Citadelle

« Vous êtes une Dame du temps et cela s'accompagne des dons de notre race. Chacun d'entre nous a fréquenté l'Académie. C'est un devoir et une responsabilité. » cingla le Lord Président.

« Sans exception? » fit Harriet avec un ton moqueur et léger.

« Sans exception. » dit-il sèchement.

Pour le bien que cela avait fait au Maître! Et cette créature rousse avait des allants de rébellion qui remontait à son père! Comme le Docteur, elle endurait les leçons avec patience, du moins en apparence, mais son bon sens se heurtait aux obligations et aux règles absolues que Rassilon lui imposait. Elle faisait un effort, mais impossible de nier qu'elle n'était pas une excellente élève.

« Vous perdez votre temps avec moi. » fit-elle avec un petit soupir désolé.

« Certes. Mais je suis la seule personne qui puisse vous enseigner ce savoir en ce moment et ce n'est pas nécessairement la responsabilité du Lord Président. » gronda-t-il.

« Vous avez parlé de l'autre option : bloquer ma psyché. »

Il était hors de question de laisser déambuler Harriet hors de ces appartements. Elle pourrait rencontrer le Maître et saisirait à quel point il la manipulait. Elle pourrait être découverte par un autre Seigneur du temps qui s'étonnerait du manque de savoir de cette fille et qui devrait être expédié illico aux oubliettes. Et après tous les avertissements du Maître sur la tendance du Docteur et de sa petite famille à accomplir l'impossible, Rassilon craignait une action dangereuse de la part d'Harriet, aussi improbable soit-elle.

« Vous devez entraîner vos dons et non les supprimer. » protesta-t-il en faisant un effort de politesse.

« Et quand pourrais-je faire autre chose? »

« Il faut des années d'éducation à l'Académie… »

« Rester ici des années? Alors que nous sommes en guerre? Vous n'êtes pas sérieux! Je peux faire bien plus! Je n'ai pas peur et ce n'est pas comme si je ne savais pas me défendre! Quelle importance mes dons ou ma psyché! Gallifrey doit être défendue! » clama-t-elle avec une fougue inattendue.

« Vous avez les capacités, mais je vous ai déjà expliqué que votre présence et votre véritable identité, si on les découvraient, provoqueraient un raz-de-marée pire que la guerre. Vous êtes ici d'une façon inexplicable. Pouvez-vous leur promettre une porte de sortie? Non. Alors vous leur rappelez simplement leur destin inéluctable. Gallifrey est perdue. »

« Perdue? »

« Par le faute du Docteur! » fit-il avec une rage contenue.

Harriet s'écarta avec dégoût. Le Docteur avait protégé l'univers et avait payé le prix de la culpabilité pour l'avoir fait. Rassilon réagissait comme si c'était un simple caprice. Le Lord Président avait un éclat moins séduisant tout à coup.

Il se reprit et cacha ses yeux de la main gauche en massant ses tempes du bout des doigts. Harriet soupira à nouveau et sa colère redescendit d'un cran.

« Je… je suis désolée de m'impatienter. Je sais que vous faites de votre mieux. Mais vous devez comprendre mon point de vue. Je suis habituée à voyager dans mon Tardis et je me sens prisonnière. Je suis habituée de décider par moi-même depuis longtemps et je suis capable de me tirer d'à peu près toutes les situations. Et vous me jetez pratiquement au visage que je suis une idiote. Vous n'attendez tout de même pas que je vous embrasse pour ça? »

Ils se figèrent tous les deux à cause de cette banale expression. Ce qui s'était passé était troublant. Rassilon n'avait pas succombé à une telle pulsion depuis son dernier retour à la vie et Harriet s'était révélée surprenante – et ma fois, fort satisfaisante – sous tous les angles. Les Seigneurs du temps exerçaient une discipline de fer sur leur corps et le niaient plus souvent qu'autrement. Seul l'esprit comptait. Mais ce qu'ils avaient fait lors cette folle équipée défiait toute la raison et la discipline des Seigneurs du temps. Rassilon y repensait avec des sentiments mitigés.

Un bref instant alors qu'il était la victime consentante de leurs corps enlacés, il avait oublié qu'il était un Seigneur du temps, oublié qu'elle posait un danger, oublié qu'il voulait simplement la manipuler, oublié ses plans et ses ruses. Un moment, alors qu'il la tenait dans ses bras et que son cerveau était occupé à trouver une façon de satisfaire un besoin bassement physique, il avait senti son plaisir à elle. L'émotion qu'elle ressentait à avoir trouvé un être semblable à elle en qui se fondre dans un éblouissant crescendo. Le regret de ne pas avoir une relation idyllique comme ses parents. Le besoin de s'appuyer sur un mentor. Le désir de combler une solitude dont elle n'avait pas mesuré la profondeur. La conviction qu'il était la réponse de l'univers à ses prières silencieuses.

Il avait été terrifié par ces attentes. Est-ce qu'elle était si convaincue qu'il saurait la combler? C'était beaucoup plus profond qu'un besoin sexuel, cela dépassait le registre « sanitaire » normal et il ne pouvait croire une seule seconde que ce n'était pas sincère. Pas avec ses dons non travaillés à elle, pas avec ses défenses à lui complètement déstabilisées à cause d'elle. La terreur provenait également d'un affranchissement si complet à toutes les règles et à la morale que Rassilon connaissait et s'imposait qu'il fallait redéfinir le mot « liberté ». Il se trouvait au milieu d'une Guerre infinie et soumis à un verrou temporel et cette rouquine était quasiment parvenue avec un élan passionné et terriblement physique à ne pas l'y faire attacher trop d'importance.

Quel pouvoir était-ce donc? Le corps était capable de prouesses, mais est-ce que chaque Seigneur du temps recélait la même faille? Était-on capable de manipuler leur conscience si facilement? Et si Rassilon, un adepte hyper expérimenté de toutes les méthodes et des rituels logiques, technologiques, sociaux et politiques, en venait à se comporter comme le dernier des primates en rut… qu'en était-il des créatures plus simples et moins évoluées? Était-ce cela le pouvoir dont le Docteur et le Maître avaient abusé durant des années? Le pouvoir de l'émotion? Le pouvoir du corps? Était-là les préoccupations du Docteur depuis toujours? Une satisfaction immédiate et immorale au prix de la survie d'une race toute entière?

Il la revoyait un peu tous les jours, fermement décidé à circonvenir son esprit, et avait pris prétexte d'éduquer ses sens de Dame du temps. Pour le moment, ça n'allait pas sans effort. Harriet ne pliait pas et se montrait tenace dans ses refus de subir les méthodes de Rassilon. S'il la brusquait et qu'elle se fâchait, il avait l'impression de voir son père réagir de la même façon et il devait dominer la vague de colère qui n'aurait plus manquer que de la faire s'éloigner de lui. C'était exaspérant.

« Je… je ne regrette pas ce qui s'est passé. » dit-elle fermement. « Mais je ne tiens pas particulièrement à renouveler l'expérience. »

Une part habituellement rationnelle du Lord Président s'insurgea et il s'enfla de colère. Pourquoi ne pas recommencer? Est-ce qu'il n'était donc pas convenable? Est-ce qu'il ne l'avait pas comblée? Il se raidit : est-ce que c'était cela, la fierté masculine? Était-ce la faille qu'elle avait cherchée à ouvrir en lui?

Harriet ne s'en rendit pas compte – elle détournait le regard – et poursuivit en expliquant que s'accrocher à lui comme à une bouée de sauvetage n'était pas sain et qu'elle ne pouvait pas lui demander d'être tout ce dont elle avait besoin.

« Vous êtes extraordinaire. Je vous admire! » fit-elle avec sincérité en tordant ses mains. « Mais je crois que l'admiration n'est pas l'amour. Il y a une part de vous qui me hérisse. Je suis brusquée par ces méthodes d'éducation qui vous sont chères. Vous voulez me changer et je veux vous changer. Ça ne marchera jamais. » résuma-t-elle. « J'ai l'impression que ce qui vous repousse chez moi est si bien intégré à ma personnalité que personne ne peut le changer. J'en suis à mon second visage. J'ai 150 ans. Je suis un bébé selon vos critères. Mais 150 années de voyage et d'expériences n'ont jamais remis en cause mon profond besoin de liberté. Alors je crois… que vous n'y parviendrez pas non plus. » dit-elle lentement.

« Ce n'est pas votre liberté que je remets en question, mais votre façon d'aborder… »

Harriet l'interrompit d'un geste. Il fit un effort immense pour se taire et sa frustration. Il réalisa qu'une fois encore, elle le manipulait. Jamais il n'avait eu besoin de faire tant attention à ses émotions qu'en sa présence. Que déclenchait-elle donc? Et pire, dans quel but?

« J'ai accepté de rester ici par bon sens. Je ne connaissais pas la situation. Mais je me rends compte que vous ne la connaissez pas beaucoup plus que moi. Et je me sens prisonnière de cet endroit. »

« Nous le sommes tous. » grommela-t-il.

« Mais je n'ai même pas la possibilité d'essayer autre chose. Et si je dois finir mes jours ici et que ces jours sont peu nombreux, alors j'exige d'avoir ma liberté. »

« Sans vous souciez des conséquences! » interrompit-il.

« Je serai discrète. Envoyez-moi dans un endroit où je peux être utile. Je sais me battre. Je sais bidouiller des trucs. J'ai l'habitude des pièges des Daleks. Ici, je ne sers à rien et est très pénible pour quelqu'un comme moi. Laissez-moi partir. »

Rassilon la dévisagea tout en se demandant quelles émotions elle lisait sur son visage. Elle finit par se lever et posa une main timide sur son épaule.

« Réfléchissez-y. Je sais que nous ne sommes pas au pays des fées. Ce sont des faits qu'il nous faut affronter. Vous n'êtes pas un prince et je ne peux pas me permettre de dormir 100 ans pour que vous puissiez me libérer d'un baiser. Alors je vous préviens – en tant qu'amie, car j'ai de l'estime pour vous – si vous n'accordez pas ma liberté, je la prendrai moi-même et je m'évaderai de cette tour d'ivoire. »

Elle se leva et le laissa seul.

Rassilon attendit un long moment avant de se lever et de partir. Il se sentait non pas seul, mais abandonné. C'était ridicule comme réaction, n'est-ce pas? Tout ce qu'elle déclenchait était nouveau et inquiétant parce qu'incontrôlable. Imprévisible. Typiquement comme le Docteur l'était.

Une fois sur la plate-forme gravitationnelle, Rassilon programma un autre étage que celui de son bureau. La plateforme s'enfonça de plusieurs mètres et il programma un nouveau code pour rendre translucide, puis faire disparaître un champs de force. Cette partie était décorée de façon beaucoup plus sommaire étant donné son utilisation en tant qu'entrepôt. Il y avait fait transporter des gadgets, des appareils, des curiosités. Il préférait le pouvoir et la connaissance à la richesse. C'était une collection hétéroclite de tout ce qui lui avait plu ou qui l'avait inspiré. L'endroit tenait à la fois du grenier de la boîte à surprise. Dans un coin, dissimulé par une fausse cloison et par diverses technologies qui empêchaient de deviner l'espace libre, se trouvait une des merveilles d'ingénierie gallifreyenne : une machine à voyager dans l'espace et le temps.

C'était l'ultime moyen de secours et d'évasion réservé au Lord Président et réservé à son usage personnel. Ce Tardis n'était d'aucun secours pour franchir le verrou et son utilisation était réduite au minimum puisque son activation était détectée par les Daleks. En cette époque de guerre, sa possession était plus une marque honorifique, comme une médaille, qu'un réel moyen de fuite. Rassilon entra dans le cylindre gris et terne et programma à nouveau l'accès à une pièce secrète accessible seulement à l'aide d'un mot de passe mental. Si le Maître parvenait à utiliser la plate-forme gravitationnelle, à identifier l'endroit du champ de force opâque, à passer la fausse cloison et à entrer dans le Tardis, il lui faudrait encore une épreuve avant de mettre la main sur ce qu'il convoitait le plus au monde.

C'était des caissons cryogéniques. On ne pouvait pas retenir un Seigneur du temps dans une prison à long terme, surtout pas des individus vivant avec le Docteur. La solution la plus simple consistait à les empêcher de bouger, de penser, de planifier. Il suffisait de les mettre au frais.

Le premier était en fonction depuis des années et encastré dans un mécanisme compliqué permettant de faire des prélèvements automatique sans interrompre la cryogénie. C'était l'original de la Guerrière et il était nécessaire de fournir à intervalles réguliers des échantillons pour les cuves cloniques. Rassilon ne faisait toutefois pas confiance aux responsables pour protéger l'échantillon Alpha.

Le second et le troisième étaient dévolus respectivement à Valentin et à Donna. Rassilon les avait discrètement fait disparaître et personne sauf lui ne savaient qu'ils étaient là. Au départ, ils avaient été transportés discrètement dans un des centres médicaux, mais Rassilon ne se fiait à personne. Il avait utilisé les fonctions de base de téléportation du Tardis et, puisque le voyage s'était passé dans la Citadelle, il n'avait pas été détecté. Dans les registres, les deux caissons avaient été incinérés lors d'une énième explosion. Les aléas de la guerre. Si le Maître avait réussi à suivre le parcours compliqué de Valentin, son enlèvement à la clinique le menait à une cruelle certitude.

Le quatrième caisson. Harriet n'y avait échappé que par un hasard… émotionnel. Rassilon joua avec le clavier et effleura la commande de mise en route. Pour protéger Harriet et son secret, il était peut-être temps qu'elle y prenne place. Il était temps de poursuivre ses plans. Avant longtemps, le Maître et le Docteur hériteraient également d'un tombeau glacé. C'était la seule solution.

Il resta longtemps devant les caissons, comme s'il guettait les cœurs battant au ralenti dans les cassons. Il se laissa hypnotiser par les diodes vertes signalant que l'occupant de chaque caisson était en vie. De jolies lumières vertes. Comme les yeux d'Harriet.

Rassilon devait bien revenir dans ses appartements un jour. Tout était silencieux, mais il y avait une qualité différente de silence, presque comme si les meubles et les tentures qu'ils affectionnaient lui reprochaient son absence et son retour comme un voleur. Harriet dormait dans son lit, comme il l'avait prévu. Il ne voyait d'elle qu'une crinière qui déroulait ses mèches cuivrées sur l'oreiller. Jusqu'à présent, ça n'avait posé aucun problème puisque le matelas était suffisamment large pour six personnes. Il dormait à l'autre extrémité et l'espace entre eux se comptait bien plus qu'en centimètres. Il soupira et se déshabilla lentement. Demain, il la conduirait dans le Tardis et elle s'endormirait pour longtemps dans sa crypte glacée. La planète finirait par brûler à cause des Daleks et elle n'en saurait jamais rien. C'était une façon de mourir plus douce que celle réservée à la plupart des siens. Il retrouverait la plénitude du silence.

« Tu m'en veux. » énonça Harriet d'une voix claire.

« Vous ne dormez pas. » s'exclama Rassilon en trébuchant sur ses propres pieds.

« Ajoute-le à tout ce que tu me reproches. Je te déçois. Je suis un encombrement, une mauvaise élève et la fille d'un homme que tu n'aimes pas. Tu me rends responsable de quelques chose, pas vrai? Parce que je suis une femme? Parce que nous… avons couché ensemble? »

« C'était un désordre biologique temporaire. »

« C'était incroyable! Et tu peux bien l'appeler comme tu veux. » répliqua Harriet.

« Un simple désordre. Tout est sous contrôle désormais. »

Elle donna un coup de rein et lui fit face. Elle le dévisagea un moment et il se rendit compte que c'avait été une erreur de retirer ses vêtements. Elle repoussa les draps et il se rendit compte qu'elle portait une simple camisole, la même qu'elle portait sous sa chemise quand ils s'étaient rencontrés. Ça paraissait remonter à des milliers d'années. Cela ne faisait pourtant que quelques semaines!

La vibration que son corps et son esprit émettaient n'avait plus rien de discipliné et de policé. Il pouvait presque goûter sa présence comme si elle remplissait la pièce. Ce n'était pas l'élève qu'il avait éduquée. Plus du tout. Le tissu de soie glissant sur ses seins, le creux tendre que son décolleté laissait entrevoir, sa chevelure enroulée machinalement et rejetée sur son épaule… Ses hanches nues et ses longues jambes semblaient éclairer les lieux tant la chair tranchait sur le rouge de la décoration. Les neurones de Rassilon faisaient des étincelles et le déconcertaient. Ce qu'Harriet provoquait était indescriptible. Il avait vaincu tous les ennemis et résolu les énigmes de l'univers, mais l'expression de cette femme triomphait de lui instantanément, le rendant aussi inutile et pathétique que… qu'un… Elle le rabaissait à son niveau! C'était insoutenable!

Elle se mit à genou sur le matelas, puis avança à quatre pattes jusqu'à lui. Son dos se courbait souplement et elle faisait jouer ses épaules comme un magnifique fauve. Sa peau satinée était sans défaut. Son parfum léger, la simple odeur que sa peau dégageait, le chavira. Son corps réagit malgré lui et il ne lui fut pas possible de mentir et de prétendre que sa séduction était inefficace.

Harriet observa la réaction physique avec des yeux clairs dans lequel il n'y trouva aucune moquerie. Ses cœurs battirent plus fort et ses reins se nouèrent. Il fit porter le poids de son corps sur son autre pied, dans l'espoir de soulager une certaine partie de son anatomie.

Harriet prit sa main et embrassa le dessus avant de la poser sur sa joue. Elle ferma les yeux et caressa le poignet et l'avant-bras de Rassilon.

« Harriet, je ne veux pas. »

« Ne me mens pas. » chuchota-t-elle en se redressant, toujours sur le matelas, pour embrasser son torse, son cou, l'arrête de sa mâchoire, puis ses lèvres. Elle s'arqua contre lui et il s'inclina contre elle, incapable de rompre le baiser. Il avait déjà perdu. Ou bien il avait gagné. Est-ce qu'il y avait un côté pile et un côté face à tout cela? « Tu dis non, mais tout le reste de ta personne dit oui. Alors… » Elle se recula, enleva sa camisole et la jeta légèrement au bout du lit : « Viens. » dit-t-elle avec la même douceur désarmante, les bras tendus vers lui.

L'hésitation fut minime et ils se redécouvrirent avec une vivacité brûlante qui les laissa pantelants après un long, long, long moment.