Bien le bonjour !

Pour commencer ce loooooong chapitre, les traditionnelles réponses à mes lecteurs :

Armel njatosoa - Ahahah, je sais mon pseudo peut surprendre ! C'est une amie d'internet qui m'a appelée comme ça il y a genre 10 ans. Depuis c'est resté. Contente que les noms que j'ai choisis pour mes personnages te plaisent ! *smile* Merci pour ton commentaire et tes compliments !

Enora Swen - Alors là tu m'as fait un magnifique compliment ! Ce que je soigne le plus dans mon histoire sont les descriptions. Si celles-ci font office de cours je suis plus que comblée ! Je te remercie infiniment, en espérant que la suite des aventures d'Akira et Amerika ne te déçoivent pas *smile*.

Bon. Le voici. LE chapitre le plus IMPORTANT de ma fic. Non, je n'exagère pas. Ce sera peut-être même le chapitre le plus long de mon histoire. Je l'ai écrit très rapidement, en quelques soirs à peine tellement j'étais en transe lors de sa rédaction. Je n'ai jamais autant soigné un chapitre car je savais qu'il était crucial. Avant de l'écrire j'ai parcouru toute ma fic pour retrouver tous les souvenirs du passé d'Akira. Des souvenirs qui apparaissent de nouveau dans ce chapitre de façon plus approfondie. Ils sont italiques.

Musiques qui m'ont inspirée pour ce chapitre :

De nombreuses musiques m'ont inspirée pour rédiger ce chapitre. Il y en a beaucoup trop du coup je mets ici les principales, celles qui m'ont plongée dans l'ambiance. Elles vous aideront à ressentir l'atmosphère particulière de ce chapitre.
Evanescence - Hello
Evanescence - My Immortal
Disturbed - The Sound of silence

Citation du chapitre : Je veux savoir, montre-les moi, ces étrangers qui seraient faits comme moi (Phil Collins, dans Tarzan)

Bonne lecture ! On se retrouve à la fin du chapitre pour le petit commentaire de l'auteure !


Chapitre vingt-neuf

Je veux savoir, montre-les moi, ces étrangers qui seraient faits comme moi

- Dis Sabo, tu crois que mes parents sont comme... Euh...

- Comme les miens ? Tu peux le dire tu sais, je ne t'en voudrai pas. Pour en revenir à ta question eh bien... C'est dur à dire.

- Personnellement, je pense que tous les nobles ne sont pas égoïstes et hypocrites. Non, c'est faux. Je ne le « pense » pas, je suis certaine de cela.

- Vraiment ? J'ai du mal à te croire... Cite-moi un noble droit et juste.

- C'est simple : toi. Toi, tu es bon. Généreux, fort, sincère. Ainsi, je garde espoir en ce qui concerne mes parents.

/

Plus nous avançons, plus nous nous éloignons de l'unité que forme le village. Mon grand-père est ostensiblement isolé. Est-ce lui qui a choisi de mener cette existence recluse ou l'a-t-on obligé à s'écarter d'autrui ? Nous marchons une dizaine de minutes, plongés dans un mutisme étrange. Le vieil homme ne semble pas au mieux de sa forme. Des quintes de toux le contraignent à s'arrêter de temps à autre. Alors que nous arrivons à l'autre extrémité de Pakuta, il trébuche sur le sol boueux et s'étale de tout son long. Amerika et moi nous précipitons à ses côtés.

- Est-ce que vous allez bien ? demande le navigateur.

- Mais oui mon garçon. Une simple égratignure.

J'observe son genou.

- Tu saignes. Quand nous serons arrivés chez toi je désinfecterai la plaie.

Il me dévisage comme si je n'avais pas parlé depuis dix siècles. Gênée, je m'empresse d'ajouter.

- Je vais te porter. Il ne faudrait pas que ça dégénère.

- Et puis quoi encore ? Nom d'un chien, vous n'étiez pas nés que je... Eh, que fais-tu ?!

Je le soulève, un bras sous l'articulation des genoux, l'autre enserrant ses épaules.

- Par tous les diables ! Puisque je te dis que je peux marcher tout seul ! baragouine l'homme aux cheveux grisonnants en agitant son fusil au dessus de ma tête.

- Si je peux me permettre je rejoins l'avis de mon Capitaine, approuve Amerika. Ce serait vraiment stupide que vous perdiez le goût du pain.

Mon grand-père me jette un regard mi-interrogateur mi-effrayé.

- Qu'est-ce que c'est que ce galimatias qu'il me sort là le grand gaillard ?

- Il veut dire que ce serait absurde que tu perdes la vie de cette façon, je réponds en souriant timidement.

- Parfait ! J'ai ma traductrice attitrée à présent ! roucoule le navigateur.

Nous atteignons la masure. Contrairement aux bouges que j'ai aperçus au sud de l'île, elle est construite intégralement en pierres diverses et en briques. Elle a été façonnée au bord d'une falaise qui subit les assauts des vagues chargées de crachin. Je remarque aussitôt les nombreuses fenêtres et lucarnes qui ornent les murs de l'habitation. Un minuscule potager est visible à une cinquantaine de mètres de nous. Les tuiles de la toiture ne sont pas toutes de la même taille. Mon grand-père souhaite que je le pose pour pouvoir déverrouiller toutes les mesures de sécurité qu'il a installées. Nous finissons par pénétrer à l'intérieur de la bâtisse. Les relents de poussière, de déchets et d'aliments en décomposition assaillent mes narines. La pièce unique est un vrai capharnaüm. Il est difficile de reconnaître quoi que ce soit dans un tel bazar. Néanmoins, un coup d'œil suffit pour conclure qu'il n'y a pas de trousse de soin dans le taudis. Amerika a la politesse de ne faire aucun reproche. J'aide le vieil homme à s'asseoir sur ce qui me semble être un tabouret. Il est couvert de boue mais cela ne semble pas l'affecter. Je sors l'alcool désinfectant et les bandages de ma besace et supplie mes membres de ne pas trembler pendant que je nettoie la plaie.

Souffle Akira, ne pense pas. Pas déjà. Il n'est pas encore l'heure. Bientôt, très bientôt mais pas maintenant. Le regard scrutateur et sombre de cet inconnu dont je partage le sang me déstabilise. Lorsque j'ai enfin fini – un milliard d'années plus tard, il passe une main sous mon menton pour accaparer mes yeux. Sa paume rêche et encrassée devrait me donner envie de m'écarter de lui mais... Mais non, oh non, je n'ai plus envie qu'il me lâche.

- Akira, ma petite-fille... Tu ne peux pas savoir à quel point je peine à réaliser que tu sois véritablement ici.

Ses traits tirés par les rides reflètent une tristesse difficile à mesurer. Je déglutis et me livre :

- Il faut que tu saches que je suis amnésique.

- Oui, je t'ai entendue lorsque tu as défendu ta cause devant ces êtres sans vie. Comme tu as changé. Tu pleures, tu te préoccupes d'autrui...

Il se penche en grimaçant lorsque son dos craque et articule chaque syllabe :

- Te souviens-tu, Akira ? Te souviens-tu de quel automate tu étais autrefois ?

- Bien le bonjour Grand-père ! Je suis ravie de pouvoir faire votre connaissance.

- Bon sang ma fille... Qu'as-tu fait d'Akira ?

Des séquences de ma vie passée resurgissent. Celle-ci je la connais. Elle est déjà survenue lorsque j'étais enfant. Je secoue la tête.

- Je n'en ai qu'une vague idée, malheureusement... De nombreux épisodes me sont apparus mais je ne saisis pas grand chose. Est-ce que... est-ce que tu penses pouvoir m'aider ? Sais-tu ce que j'ai vécu avant mes huit ans ?

Je serre les poings sur mes cuisses. J'essaie de contrôler mon empressement du mieux que je peux. Il m'observe longuement puis pousse un soupir.

- Ça va peut-être te surprendre mais c'est seulement la troisième fois que tu poses les pieds sur Pakuta.

Pakuta, une île d'East Blue qui se situe tellement au nord qu'on pense avoir quitté cette mer en l'atteignant. Jadis, j'avais demandé à ma mère pourquoi nous ne voyions jamais son père.

- Non, en vérité je m'en doutais. Et alors... comment j'étais à l'époque ?

Je vois bien que mes questions mettent mal à l'aise le vieil homme. Il se redresse sur le tabouret et réfléchit quelques minutes. Hésite-t-il à me dire la vérité ? Bon sang... Alors que je m'apprête à l'encourager, il chuchote :

- Un automate, un véritable...hrm... pantin.

Je sers les dents. Je meurs d'envie qu'il me déballe la suite. J'enchaîne, la voix cassante :

- Et ?

- Et tu... Comment dire... La première fois que tu es venue à Pakuta devait être également la dernière. Ton père a autorisé ta mère à venir dire adieu à son île natale et à ses habitants qui la chérissaient. Ce qu'il n'avait pas prévu c'est qu'elle t'emmènerait avec elle. Crois-moi, elle s'est fait punir pour ça. Stella voulait que tu me rencontres. Je me souviens de ce jour comme si c'était hier. A cette époque, ma maison faisait encore partie du village. Vous voir marcher côte à côte dans ma direction fut l'une des plus belles visions de ma longue vie. Cependant... J'ai rapidement réalisé que tu suivais les mêmes traces que ton père. Ton maintien droit, ta voix posée, tes propos calculés, ton regard presque hautain, tes habits luxueux. Tout en toi transpirait la noblesse. Tu n'avais pas sept ans que tu étais devenue une mario...hrm... Comment dire...

Je sens que ses propos sont mesurés. Sûrement évite-t-il de me blesser délibérément. Il ne semble pas vouloir poursuivre. Je vais devenir folle s'il occulte une partie de la vérité pour ne pas me faire souffrir.

- D'accord, on a compris. Un automate, un pantin, une marionnette ou n'importe quel putain de robot. Maintenant, nom de Dieu, vas-tu me dire ce qui s'est passé à ma seconde visite ?!

Il hoquette, déconcerté, et se met à tousser violemment. Amerika intervient. D'une main il tapote le dos squelettique du vieillard et de l'autre me retient.

- Doucement, ne sois pas si brusque. Ça ne doit pas être évident pour lui de ressasser le passé.

Je me dégage brutalement de son emprise et agrippe les épaules du vieil homme.

- J'en suis parfaitement consciente ! Il souffre, je souffre, nous souffrons tous. Ce n'est une partie de plaisir pour personne, que je sache. Mais j'exige la vérité et rien que la vérité. Pas de faux-semblant, pas de foutu détournement ! Je vais peut-être endurer un véritable supplice, pleurer, crier mais je n'en ai strictement rien à faire pour le moment. J'ai vécu dans l'incertitude pendant presque une décennie et maintenant que mon histoire est à portée de main je refuse qu'on m'épargne. Ma fierté, mon cœur, ma conscience... Tout mon être se révolte contre cette insulte !

Un ricanement a raison de ma colère. Je me fige et scrute le visage hilare et ridé.

- Tu peux aussi te mettre en colère on dirait, tu m'en vois ravi !

Une étincelle empreinte de bravoure scintille à présent dans ses prunelles. En silence, nous nous levons et il nous invite à nous asseoir par terre au centre de la pièce.

- Bien, par contre ça ne va pas être de la tarte pour le retrouver...

Il se met à fouiller partout en soulevant feuilles, détritus, livres et autres objets. Sa voix éraillée s'élève et pulvérise son malaise et ses craintes.

- Pour que tu comprennes qui tu étais je vais d'abord te conter l'histoire de tes parents. Alors je te prierai de prendre ton mal en patience et d'éviter de me ficher ton poing dans la figure.

J'apprends alors que Stella est née sur cette île, Pakuta. L'accouchement coûta la vie de sa mère. Mon grand-père en fut dévasté mais son amour immédiat pour ce bébé aux mèches roses et aux yeux océan le poussa à prendre les choses en main. Stella fut aimée de tous dès son plus jeune âge. Elle était enthousiaste, perspicace, têtue, intelligente, douce...

- Et aussi terriblement douée pour la peinture. Ah ça oui..., souffle tendrement le vieil homme. Rien ni personne ne pouvait résister à ses coups de pinceau.

Je comprends d'où me vient cette connaissance aussi précise sur les couleurs.

- Une artiste dans toute sa splendeur. Une perle rare qui n'était alors qu'un bourgeon. Et qui était destinée à le rester si elle demeurait sur cette modeste île.

Ainsi les habitants ont rassemblé leurs maigres économies pour qu'elle puisse mettre les voiles lorsqu'elle eut vingt ans. Il était convenu qu'elle soit accompagnée du meilleur pêcheur de Pakuta pour réaliser la traversée jusqu'à Logue Town. Il s'agit d'une ville qui recouvre une île entière et qui ne manque pas d'activités en tout genre. Elle se situe tout près de Reverse Mountain, alias l'entrée qui permet de rejoindre Grand Line. Stella emporta toutes ses toiles et ses outils et embarqua après moult enlacements et encouragements. Une fois arrivée à bon port, il ne lui restait plus qu'à embrasser sa carrière. Comme prévu, Stella ne tarda pas à se construire une excellente réputation dans la ville. Tout le monde était subjugué par cette beauté doublée d'un génie artistique. Que ce soit les commerçants, les citoyens, les touristes, les Marines, les pirates et bien sûr...les nobles.

- Et c'est là que le dénommé Horad entra en scène, n'est-ce pas ? je demande dans un souffle.

- Oui, Horad, l'homme qui allait devenir ton père. Il repéra ta mère lors de son premier vernissage. Il tomba aussitôt sous le charme. Jusqu'à lors, Stella avait toujours repoussé les courtisans qui lui tournaient autour. Ce qui s'ajoutait à son prestige. Toutefois, et je ne saurais l'expliquer, elle céda rapidement aux avances de ton père et tomba amoureuse de lui. Comme le dit le proverbe « L'amour a ses raisons que la raison ne connaît point. »

- Alors... mes parents s'aimaient, c'est bien ça ? je m'enquiers d'une petite voix.

Le vieil homme jette un tas de feuilles par dessus son épaule et ses yeux suivent le même chemin pour se poser sur moi.

- Oui, éperdument.

Je hoche la tête, une part de moi soulagée. L'autre est convaincue que cet amour fut éphémère. Stella et Horad coulèrent des jours heureux dans une bulle qui leur était propre. Ils ne se souciaient de rien. Et pourtant, l'un comme l'autre étaient captivés et séduits par une image totalement falsifiée d'eux-mêmes. De son côté, ma mère n'avait jamais évoqué ses racines. Quiconque la croisait n'aurait jamais pu se douter qu'elle venait d'un milieu plus que modeste. Du sien, mon père qui, en premier lieu, était venu à Logue Town uniquement pour faire affaires, s'était complètement détourné de ses origines. La fascination qu'il éprouvait pour ta mère le rendait aveugle. Jusqu'à cet événement qui changea tout :

- Toi.

Je frémis. Me voilà. A l'état d'embryon mais me voilà. Mon grand-père ouvre à présent des tiroirs et les sort de leurs emplacements pour les fouiller. Je ne sais pas ce qu'il cherche mais s'affairer doit lui être bénéfique pour déballer cette histoire qui prend de plus en plus une drôle de tournure. Une ombre traverse son visage lorsqu'il s'empare d'un objet en forme d'escargot.

- Tu fus l'élément qui recadra tes parents dans leurs contextes respectifs. Un véritable coup de fouet. Lorsque Stella annonça au futur père de son enfant qu'elle était enceinte, Horad exulta de joie. Mais ce fut de très courte durée. Encouragée par son ivresse psychologique, Stella lui confia alors son plus lourd secret : celui de ses origines.

Avant même qu'il ne poursuive, je sens le retournement de situation arriver. Je retiens ma respiration et attends le verdict.

- Une erreur fatale pour leur bulle si fragile. Le terme « fureur » me paraît bien léger pour désigner la réaction de ton paternel.

Je le conçois parfaitement. Horad, un noble, et d'après mon grand-père pas de ceux qui se contentent de vivre dans un bourg, se sentit horriblement trahi et insulté. Lui, tomber amoureux d'une paysanne ? C'était inadmissible, inconcevable. Le vieil homme n'est pas au courant de tout ce qui s'est passé ce jour-là, Stella a volontairement bridé ses souvenirs douloureux. Tout ce qu'il sait c'est que Horad révéla à son tour ses glorieuses racines.

- Horad, de son nom complet Horad...

- NON !

Je bondis. Ma main bâillonne la bouche du vieillard. J'ai crié si fort que le verre des vitres vibre. Les deux hommes me dévisagent, sidérés par ce hurlement inattendu. Je me détends peu à peu, reprends ma place et triture les mèches ondulées qui ornent mon front pour me donner contenance.

- Excusez-moi si je vous ai surpris.

- Complètement siphonnée, j'ai failli avaler ma langue..., baragouine Amerika en se frottant le visage.

- S'il y a bien une chose que je ne veux jamais savoir c'est le nom de mes parents. Je veux rester Akira. Uniquement Akira, et ce pour toujours.

- Je comprends, répond simplement mon grand-père en tâtant son cœur affolé.

Le vieil homme reprend son récit. Transi de haine pour cette femme qui s'est jouée de lui mais paradoxalement paralysé par l'amour fou qu'il lui portait toujours, Horad ne sut préserver sa raison. Ses paroles et actes devinrent insensés. Il obligea Stella à l'épouser et à se soumettre à lui. Il menaça de tuer toutes les personnes de Pakuta y compris elle et le futur bébé si elle n'obtempérait pas. Il avait une mainmise sur la Marine et une grande influence dans le Gouvernement Mondial. Piégée, anéantie, ma mère fut contrainte de le suivre jusqu'à sa terre natale. C'est-à-dire...

- Archontia.

Explosion de bâtiments, et de lumière, et de commerces immenses, et d'enfants jaloux, et de femmes parées de fourrure et de soie, et d'hommes portant des hauts-de-forme et des collerettes, et des majordomes qui s'inclinent devant moi. Explosion de souvenirs disparates impossibles à saisir. Certains s'agrippent férocement.

Je suis petite. Tellement, tellement, tellement petite. Mes minuscules mains tapotent une immense carte maritime. Je me sens excitée. Papa rit devant mon enthousiasme et j'aime son sourire. Il me montre un point sur une mer très fine où il n'y a presque aucune île et qui est séparée par... Je peine à lire. Gr...Grand Line.

- On se trouve ici, sur Calm Belt, dit-il. Regarde trésor, Archontia est proche de la frontière qui sépare Calm Belt de la mer que l'on nomme East Blue. Mais tu n'as aucune crainte à avoir, nous sommes aussi protégés ici que si nous étions à Marie Joie, la Terre Sainte des Dieux de ce monde. Pratiquement personne ne peut naviguer sur Calm Belt. Et ce n'est pas tout. Viens sur mes épaules, je vais te montrer pourquoi.

Autre décor. Les remparts d'Archontia. Une véritable forteresse qui m'émerveille. Je frappe dans mes mains et souris. Personne ne viendra me séparer de mon île chérie.

Je cligne des yeux.

- Archontia. C'est là où je suis née...

- Et où tu as vécu, oui. Ensuite... ah ! Je l'ai enfin retrouvé, bonté divine !

L'homme aux cheveux clairsemés paraît soulagé et brandit devant lui un grand carnet. Il caresse tendrement sa couverture et le presse contre son torse émacié. Puis il vient s'asseoir en face de nous et me présente l'énorme cahier. La couverture est vierge bien qu'un peu jaunie par les années. Mon grand-père me désigne une signature en bas à droite.

- Stella ! Ça a appartenu à ma mère !

- En effet. Il s'agit probablement de son plus grand héritage. Ce carnet regroupe tous les dessins qu'elle a peints sur des feuilles et qu'elle n'a pas vendus. Elle me l'a confié lors de ta première venue à Pakuta. Pendant que tu observais d'un air dédaigneux les autres enfants du village, elle m'a grossièrement conté tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait quitté l'île, soit neuf ans auparavant. Si tu savais comme j'étais affligé de la voir aussi brisée. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle avait tout perdu en épousant Horad. Heureusement, il lui restait un trésor encore plus précieux que ce carnet. Un trésor vivant.

Le vieil homme se penche et me prend les mains.

- C'était toi. Toi seule lui donnais la force nécessaire pour se lever chaque matin dans cette immense demeure qu'elle considérait comme une prison. Toi seule lui donnais envie de continuer à peindre ce qu'elle voyait, ce que vous viviez. Et tous ces dessins sont à présent entre tes mains.

Je me mords les lèvres. L'amour que me portait ma mère m'enveloppe. Je sens ce lien qui sort du cahier, qui cavale sur mes bras, qui se jette contre ma poitrine et qui pénètre mon cœur.

- Est-ce que tu sais si j'étais... inhumaine avec elle ? je balbutie en rivant mes yeux aux siens.

- Oh non... Non, Akira. Tu avais l'âme d'une noble quand tu marchais, parlais à n'importe qui, observais le monde qui t'entourait. Mais tu devenais une simple petite fille quand tu t'adressais à ta mère et quand tu l'écoutais. A présent, ouvre ce carnet. Il te sera peut-être d'une meilleure aide que moi pour te souvenir. J'ignore si ces dessins te permettront de débloquer ta mémoire mais je ne vois aucune autre solution.

J'effleure la couverture. Amerika frotte lentement mon dos pour m'encourager. Je déglutis et ouvre ce que je considère comme les Mémoires de ma mère. Les premiers dessins datent de sa jeunesse. Mon grand-père ne m'avait pas menti : son talent était inné. Je prends le temps de caresser chaque trait, chaque coup de pinceau. Les peintures sont très variées et concernent toutes Pakuta. Les habitants joyeux, mon grand-père souriant, le village plus entretenu qu'aujourd'hui, la mer, des collines, des fleurs, le ciel, des bateaux bravant les flots au loin. Au bout d'une vingtaine de peintures, je constate que les décors changent. Je comprends alors qu'il s'agit de Logue Town. Les illustrations sont moins nombreuses. Cela ne me surprend guère. Pour se forger une réputation, ma mère a dû peindre sur des toiles beaucoup plus amples et les vendre. Mon cœur rate un battement. Le dessin suivant représente un homme nonchalamment assit sur une chaise, un journal en main. Il sourit et tourne les yeux dans ma direction. Ses cheveux auburn ondulent et encadrent son beau visage imberbe. Il a les pommettes hautes et le front dégagé. Des traits qui me paraissent extrêmement familiers. Ses prunelles émeraude sont saisissantes. Une image floue s'éclaire dans mon esprit.

- C'est mon père.

Je reste de nombreuses minutes devant ce portrait. Un amour envahissant déborde de mon cœur. Impulsivement, j'ai envie de me jeter contre lui et de serrer ses jambes contre moi. J'ai envie d'entendre sa voix et son rire. Je tends les bras, souhaitant de toutes mes forces que ce vœu se réalise.

Et je cours, je cours, je cours en tenant soigneusement le bas de ma robe à dentelles et m'élance dans sa direction. Il me tourne le dos, accoudé au balcon et observe son pistolet doré qu'il astique soigneusement. Non ! Pas question ! Je veux qu'il ne regarde que moi ! Une fois à sa hauteur, je crie en ouvrant grand les bras :

- Bouh !

Il se tourne enfin et range son arme dans sa ceinture. Hi hi, je vois bien qu'il essaie d'être sévère mais ses beaux yeux émeraude pétillent.

- Voyons mon trésor, une dame ne gambade pas de la sorte.

- Une question me turlupine depuis tout à l'heure. Papa ! Dis papa, pourquoi n'as-tu pas aidé cette dame âgée qui est tombée avec ses courses ?

Son sourire se fait plus malicieux. Il me prend dans ses bras. J'adore. Je me sens tellement invulnérable entre ses bras puissants.

- Tout simplement parce que les cloportes ne méritent pas l'aide de nous autres, amis des Dieux de ce monde. Tiens, en parlant du loup...

Il désigne un homme drapé d'un blanc immaculé qui porte un scaphandre. Quel personnage... Quel était le mot employé par mon professeur pour désigner les clowns ? Ah oui, rocambolesque !Quel personnage rocambolesque !

- Il s'agit d'un Dragon Céleste. Aujourd'hui, il parade dans la rue.

- Ah oui, tu m'en as déjà parlé ! Tu descends de l'un des leurs, c'est bien cela ?

Oh non, je n'aime pas quand il fronce les sourcils.

- C'est exact. Malheureusement, mon... balourd de père a quitté leurs rangs pour se marier à une humaine standard. Ces deux-là sont la honte de notre illustre famille. Je me suis tant battu pour renouer avec ces Dieux mais ces derniers sont récalcitrants. Et ils ont bien raison. Leur rang est plus élevé que le ciel, nous sommes des insectes pour eux. Heureusement, depuis que je leur ai garanti que plus tard tu leur apporterai les têtes de ces maudits porteurs du « D » sur un plateau d'argent, ils ont quelque peu reconsidéré leur position. Après tout ce sont leurs ennemis naturels.

Je balance mes jambes, impatiente de rendre mon papa fier de moi. Il m'observe longuement et m'embrasse le bout du nez.

- C'est pour cela que tu dois emmagasiner le maximum d'informations. La partie théorique prendra fin lorsque tu auras dix ans. Ensuite, place à la pratique. J'ai déjà contacté d'excellents bretteurs.

- Oh oui, une belle épée ! Une aussi immaculée que les vêtements des Dragons Célestes !

Il rit et replace tendrement une mèche rebelle dans mon chignon.

- Oui, tout ce que tu voudras.

Il m'aime comme un père. Je l'aime comme une fille. Oh bon sang comme je l'aime ! Il m'a tant appris. Il a répondu à toutes les questions que lui posait la petite curieuse que j'étais et que je suis toujours.

Mais

ses mots tellement cinglants

impossible

IMPOSSIBLE

à oublier.

« Apporter aux Dragons Célestes les têtes des ces maudits porteurs du « D » sur un plateau d'argent ». Pour faire partie des leurs. Et moi, totalement consentante. Prête à devenir l'assassin de Sabo. Prête à endosser le rôle de la petite fille d'un Dragon Céleste.

Et puis

Portgas D. Ace.

Monkey D. Luffy

Je me détourne brutalement et plaque une main sur ma bouche. Mais c'est trop tard. Je vomis de la bile qui se répand sur le sol. Je m'étrangle avec ma bave, tousse à m'en décrocher les poumons. Je suffoque, le front contre les restes d'un repas.

Des enfants plus âgés m'encerclent, bien décidés à ne pas me laisser passer. Je les déteste. Ils me considèrent de haut. J'aimerais avoir la taille de papa pour les gifler. Mais ils n'en valent pas la peine. Ce ne sont que des cloportes. Je ne dois pas avoir peur. Papa dit que le courage est notre plus grande fierté. Je dois être courageuse. Je serre les poings et m'écrie :

- Je suis Akira ! Je suis peut-être encore une enfant mais je suis très intelligente, c'est mon papa qui me l'a dit ! Et je sais qu'un jour je réaliserai mon rêve : celui d'intégrer les Dragons Célestes ! »

Oh non, bordel tais-toi Akira ! Ne redis jamais – JAMAIS – cela ! Tais-toi, tais-toi, tais-toi, tais-toi, tais-toi, tais-toi, tais...

Une force fulgurante me redresse et le visage grave d'Amerika me secoue. Il place ses larges mains à plat sur mon thorax.

- Inspire, expire. Cale ta respiration sur la mienne.

Je fais tant bien que mal ce qu'il m'ordonne, occultant l'espace d'un instant ces terribles souvenirs pour reprendre mes esprits. Inspirer, expirer, inspirer, expirer. Un faible sourire éclaire son visage. Il saisit la main pleine de bile et noue ses doigts aux miens. Je le dévisage.

- Ne tire pas cette tête de dix mètres de long. Tu te souviens de notre promesse ? Jamais je ne lâcherai cette main. Je suis là.

J'opine du chef docilement. Je ne remercierai jamais assez le hasard de m'avoir placée sur son chemin et lui sur le mien. Il a raison. Je ne suis pas seule. J'ai un compagnon d'aventures – pour tous types d'aventures. Ses longs doigts sont chauds, je sens sa présence rassurante. Navigateur émérite, il me guide sur les mers et même dans les méandres de mon esprit. Je le remercie et reprends le carnet d'une main. Mon grand-père n'a pas bronché. Sûrement se doutait-il que la stimulation de mes souvenirs enfouis me ferait cet effet là. Je tourne les pages. Certaines peintures sont attendrissantes. La plupart me représente. Bébé, à un an, à deux ans, à trois ans, à quatre ans...etc. Toujours souriante. Heureuse de vivre auprès de mes parents, dans la ville que j'aime tant et où je me sens en sécurité.

Et maman aussi est heureuse. J'aime quand elle glisse ses longues mèches fuchsia derrière ses oreilles. C'est signe qu'elle va bien. Les manches de sa robe sont retroussées. Elle est assise face à une toile où sont représentés des bateaux de pêcheurs. Pourquoi peint-elle ces hommes aux odeurs douteuses ? Je ne comprends pas mais cela ne fait rien. Tant que maman et papa sont heureux tout me va. Les rayons du soleil rendent étincelants ses cheveux lisses et soyeux. Ce spectacle m'éblouit. Alors je m'écrie :

- Maman, oh maman comme tu es belle ! Plus tard, j'aimerais devenir aussi magnifique que toi !

Elle rit doucement sans quitter son œuvre des yeux.

- Tu es adorable mon ange mais tu sais ce qui compte réellement dans la vie ce n'est pas le physique.

- Ah bon ? C'est quoi alors ?

C'est étrange. Pourtant papa me demande d'être toujours présentable. Elle essuie ses mains sur un torchon et me tapote le haut du crâne.

- C'est ce qu'i l'intérieur de toi, comment les autres te voient et ce que tu leur apportes.

Je réfléchis un instant. Ce qu'i l'intérieur de moi ?

- Oh, je vois. Dans ce cas j'aimerais devenir aussi honnête que t...

Elle secoue si vivement la tête que je n'ose plus rien dire. Puis elle se penche, me saisis abruptement les épaules et plonge ses yeux dans leurs jumeaux.

- Non, non Akira. Ne deviens jamais comme moi, ne refais pas la même erreur que moi.

Aïe, elle me fait mal. Toutefois je n'ose faire le moindre geste. Je bredouille, perdue :

- Une erreur ? Quelle erreur ?

- Celle de l'avoir accepté dans ma vie.

Si je dois en juger son expression stupéfaite, je dirai qu'elle ne pensait pas m'en révéler autant. En guise d'excuse elle caresse ma joue puis reprend son pinceau. Je reste muette de nombreuses minutes, immobile. Parlait-elle de papa ? Se sont-ils disputés? Ça m'inquiète. Je n'aime pas les disputes. Il faut que j'intervienne.

- Maman ! Dis maman, comment tu l'as rencontré papa ?

Cette fois ses cheveux cachent son visage. Ses oreilles ne sont plus visibles. Sa bonne humeur est partie. Néanmoins sa voix douce me rassure :

- Tu es jeune, mon ange, je ne sais pas si tu es apte à comprendre ça mais... Ton père et moi, nous nous sommes mariés pour perpétuer notre rang. Nous avons fait ça pour nos ancêtres.

« Notre rang », « nos ancêtres » ? Parle-t-elle des Dragons Célestes ? Cela me rassure qu'elle soit sur la même longueur d'onde que nous.

- Nos ancêtres ? Est-ce que je peux les voir ?

- Je suis navrée mon ange mais il nous ont quittés. Tu ne peux pas les percevoir mais eux te regardent. Ils nous regardent constamment.

De nouveau je suis totalement perdue. Pourquoi ai-je l'impression que cette fois elle ne parle plus des Dragons Célestes mais d'ancêtres qui la concernent? Je me force à sourire. Maman agit bizarrement. Ses mains sont crispées, ses coups de pinceau sont virulents. Mais maman est douce d'habitude. Même si son histoire me fait un peu peur je dois me montrer bienveillante :

- J'aime beaucoup ton histoire, maman. Mais dis maman, même si votre mariage est arrangé, tu l'aimes quand même papa ?

« Oui, évidemment. Je vous aime tous les deux ». Voilà ce à quoi je m'attendais. Mais pas à ce pinceau qui se brise dans sa main. Pas à cette palette envoyée contre le rideau. Pas à ce tableau et à ce chevalet renversés. Elle se tourne vers moi. Je suis terrifiée, les larmes me montent aux yeux. Jamais je ne l'avais vue avec ce regard. Elle siffle, haletante :

- …Va dans ta chambre, mon ange. Tu es bien trop curieuse aujourd'hui.

Mes mains tremblent, prêtes à lâcher le carnet. Stella... Ma mère était devenue...

- Bipolaire. Ma mère était devenue bipolaire..., je bredouille.

L'expression du vieil homme est si déchirante que je suis à deux doigts de geindre. Calme-toi Akira. Ce n'est pas terminé, tu dois garder toute ta tête. Les rides, les joues creusées et les cernes témoignent de toutes les larmes qu'a déjà versé mon grand-père par le passé. Je le remarque aisément à présent. Il tousse, baisse les yeux sur ses mains impuissantes et déclare :

- Oui. Je ne sais pas ce que tu as aperçu mais tu as vu juste. Comme je te l'ai dit précédemment, Stella n'était plus que l'ombre d'elle-même. La plupart du temps elle parvenait à faire bonne figure, principalement lorsque tu étais là. Toutefois elle se sentait tellement oppressée dans cette existence de soumission et de silence qu'elle en perdait peu à peu la raison. La part la plus sombre de sa personne prenait de plus en plus d'ampleur. Haine, révolte, désir de vengeance. Tout ça la consumait.

Je fronce les sourcils, dubitative. Je profite d'une nouvelle quinte de toux pour demander :

- Mais comment peux-tu savoir tout ça ? Elle n'a pas fait de...crise lorsque nous sommes venues te rendre visite la première fois, pas vrai ?

- Tu as raison sur ce point, elle était en quelque sorte maîtresse d'elle-même. Cependant si je t'en parle avec autant de précision c'est que j'y ai assisté de mes propres yeux.

Il fouille dans ses poches en lambeaux et en sort l'objet en forme d'escargot. Je coule un regard vers Amerika. De toute évidence, il ignore tout comme moi ce que c'est. Alors... D'où sort cette angoisse grandissante ? Pourquoi mes mains ne veulent-elles pas cesser de trembler ? Les phalanges du navigateur pressent les miens.

- Tu sais ce que c'est ? s'enquiert l'homme aux cheveux clairsemés.

- Oui, il me semble que c'est un...

- Combien de fois devrai-je vous le répéter ?! Il me le faut pour demain ! Demain, pas dans trois jours !

Je me fais toute petite. Maman hurle. Elle hurle dans le combiné relié à un drôle d'escargot. Papa l'a déjà utilisé pour s'adresser à des personnes haut-placées. C'est un...

- ...Escargophone.

- Oui, approuve le vieillard. Il était dans les affaires de ta mère lorsque vous...

- Débrouillez-vous comme vous voulez mais je veux impérativement ce King Bull demain à vingt-et-une heures ! Et n'oubliez pas le Granit Marin, je ne veux pas que nous soyons attaquées par un monstre marin ! ...Comment ?

Maman roule des yeux.

- Évidemment que je suis consciente qu'il vient de Water Seven et que ce n'est pas la porte à côté. Si je ne m'abuse c'est pour cette raison que je vous ai envoyé un acompte il y a deux semaines !

Maman se ronge les ongles et fait les cent pas. Pas une seule fois elle ne paraît me voir. Pourtant c'est elle qui m'a convoquée il y a une heure dans l'une des nombreuses chambres d'ami. Je ne comprends rien à ce qu'elle raconte. Elle reprend d'une voix chevrotante :

- S'il vous plaît, ne vous énervez pas. Je... Si ce King Bull parvient à Archontia demain soir, je vous jure que je vous verserai le double de ce que je vous dois encore. Il me le faut absolument. Sans lui, il nous sera impossible de traverser Calm Belt.

La conversation se termine sur des salutations forcées. Maman fixe longuement l'Escargophone, le range dans un grand sac de voyage vide et s'écroule sur le lit. Son visage est rongé par les larmes. Je m'approche :

- Dis maman, pourquoi est-ce que tu pleures ?

Elle sursaute, me considère un instant puis essuie sa figure.

- Je ne pleure pas, mon ange.

- Si si, je vois les larmes couler sur tes joues.

- Je t'assure, je ne pleure pas. Je ne peux pas pleurer.

Je pose une main sur la sienne. Sa peau est douce et chaude. Mes lèvres tremblent. Je me blottis contre elle.

- Tu es triste ? Tu as des regrets ? C'est la première fois que je te vois comme ça et ça me fait mal, tu sais là.

Je place sa main sur mon torse. Elle hoquette :

- Au cœur ?

- Oui au cœur. Je t'en prie maman, dis-moi ce que tu as.

Je la supplie mais ses yeux restent hagards et sa bouche silencieuse. C'est comme si elle ne me voyait pas. Comme si je n'existais plus.

Nouveau décor.

Il fait nuit. Maman et moi sommes dans une barque que transporte sur son dos un drôle d'animal marin gigantesque. J'ai le mal de mer. Tout comme la première fois où nous avons rendu visite à grand-père. Je vomis dans l'océan. C'est dégoûtant, papa aurait honte de moi. Un drôle de courant me fait frissonner dans ma robe. J'avais oublié ce qu'était le vent. Maman ne se préoccupe pas de moi. Elle n'arrête pas de regarder autour d'elle. Je ne vois pas pourquoi elle s'entête, il fait nuit noire, on ne voit rien. J'observe maman et lui demande pour la millième fois :

- Dis maman, pourquoi es-tu si angoissée ?

- Ne t'en fais pas mon ange, nous serons bientôt à Pakuta. Tu verras, ton grand-père sera ravi de nous revoir.

Je grimace. A chaque fois c'est pareil, elle répond à côté. Je boude mais elle ne semble pas le remarquer. Que fait-on sur ce bateau ? Pourquoi doit-on rendre visite à mon grand-père ? Pourquoi partons-nous au beau milieu de la nuit ? Pourquoi allons-nous sur cette île horriblement pauvre qui sent le crottin ? Pourquoi papa n'est pas avec nous ? Vexée, je grommelle :

- Ce n'est pas juste. Je ne veux pas aller sur cette île de miséreux. Je veux rester à Archontia avec papa, les majordomes et mes professeurs. Je...

Une vive douleur flambe sur ma joue. Les larmes me piquent les yeux. Maman... Ma maman m'a giflée.

- Tais-toi, tu ne sais pas ce que tu dis, crache-t-elle. Tu...

- Akira, Akira reprends-toi !

Je papillonne des paupières. Amerika est en train de me secouer.

- Elle semble revenue à elle, affirme le vieil homme, rassuré. Akira, tu ne dois pas te laisser dévorer par ces souvenirs. N'oublie pas qu'il s'agit du passé. Tu... Est-ce que tu vas bien, mon enfant ?

La main calleuse d'Amerika passe sur mes joues et ramasse des larmes qui se sont échappées. Depuis quand est-ce que je pleure ? Ah oui, ça me revient. Depuis que ma mère m'a giflée et... Non ! C'est faux, ce n'est pas le présent ! Le passé... Cette histoire est passée.

- Pourquoi pleures-tu ? demande gentiment le navigateur.

- Je... je ne sais pas, j'ai... j'ai le sentiment que...

J'avale difficilement ma salive et lève les yeux vers mon grand-père.

- ...Que le pire reste à venir. Et que ce pire est lié à mon fruit du démon, n'est-ce pas ?

Il hoche la tête solennellement, vaguement surpris par ma perspicacité. C'est comme si je lui avais donné silencieusement un signal pour qu'il me raconte ce fameux « pire » en question.

- Je ne t'ai pas encore tout dit. Sûrement t'es-tu demandée durant cette dernière décennie d'où te venait cet étrange pouvoir... destructeur. Tout a commencé il y a environ une soixantaine d'années.

L'homme aux cheveux grisonnants change de position pour soulager son dos ankylosé. Je suis suspendue à ses lèvres et n'existe plus que pour l'écouter.

- A l'époque Pakuta était une petite île où les trois quarts des habitants étaient des pêcheurs et des agriculteurs. Notre terre était si fertile que nous ne manquions de rien. Je devais avoir dix-huit ans. Un jour, un conchyliculteur ramassa un étrange fruit au bord de la mer. Il s'agissait de Kujo kujo no mi, le fruit de la répulsion.

Mon pouls s'agite dans ma cage thoracique. Il pulse à l'entente du terme « répulsion ».

- C'est comme si l'océan nous l'offrait. Sans savoir de quoi il s'agissait, il le rapporta au village et nous nous étions mis d'accord pour que ce soit lui qui en bénéficia. Il le mangea et acquit ces pouvoirs ô combien dangereux, ô combien dévastateurs. Ce n'était plus le même homme. Il pouvait expulser et rejeter tout ce qu'il touchait. Il disait qu'une énergie folle bouillonnait sous sa peau. Ne parvenant pas à la calmer il devint irascible et susceptible. Jusqu'au point de non-retour. Cette énergie le domina entièrement, il délivra toute la puissance de son fruit et...il...

Le vieil homme frotte son front et reprend son souffle.

- Il dévasta l'île et... et se tua par la même occasion, consumé par cette libération excessive. Plus qu'expulser, utiliser ce pouvoir en centralisant toute son énergie permet de détruire. Ce désastre coûta la vie à bon nombre de villageois. Pakuta n'était plus la même. De fertile elle devint stérile. Heureusement les habitants parvinrent à traverser cette phase difficile mais notre île ne fut plus jamais comme autrefois. Et puis, dix ans plus tard, un pêcheur revint au village avec le même fruit du démon...

Mes dents claquent. Je suis gelée. Je me reconnais tellement dans cette histoire. Une énergie qui pulse dans mes veines, qui ne demande qu'à exploser et à tout ravager. J'ai détruit des tas et des tas et des tas de choses. Une puissance que je contiens et bride à chacune de ses interventions. Qui me fait saigner lorsque je l'utilise trop souvent. Un fruit du démon qui porte bien son nom, qui a maudit une île une fois et qui est revenu une seconde fois.

- Les fruits du démon sont éternels, Akira. Lorsque son utilisateur décède, il réapparaît ailleurs. Enfin, en théorie. Dans notre cas, il faut croire que nous manquions cruellement de chance. Paniqués, les habitants de Pakuta décidèrent d'enfermer le fruit dans un coffre et de l'enterrer loin du village. Peu de personnes étaient au courant de sa position exacte. Malheureusement, j'en faisais partie.

- Comment ça « malheureusement » ? je m'enquiers aussitôt, le cœur au bord des lèvres.

Les membres du vieil homme se mettent soudainement à flageoler. Sa main usée par le temps et par le chagrin frotte ses yeux d'où s'écoulent tout à coup une quantité phénoménale de larmes. Les miennes suivent la cadence alors que je ne saisis plus rien. Mon esprit est entravé mais mon corps, lui, se souvient de se qui s'est passé ensuite. Je répète, la voix cassée :

- Comment ça « malheureusement » ?

- Akira... Ta mère a... Le Kujo Kujo no mi...

- Tu te rends compte Akira ? Seul ce coffre nous sépare du Kujo kujo no mi à présent. Est-ce que tu te rends compte ?

Oh maman... Maman... Oui... Oui je me rends compte. Je me rends compte que tu m'as traînée de force sur cette île malodorante, je me rends compte que l'orage gronde et me fait trembler des pieds à la tête. Je me rends compte que tu nous as menacés, grand-père et moi, avec un pistolet pour qu'il te montre l'emplacement de ce coffre et que tu l'as forcé à creuser alors que la pluie fouettait nos corps. Je me rends compte qu'une fois la malle en ta possession, tu n'as pas hésité à l'assommer. Je me rends compte que tu m'as tirée dans la boue alors que je pleurais toutes les larmes de mon corps. Je me rends compte, à présent que nous sommes de retour chez grand-père, que tu forces l'ouverture du coffre avec un pied-de-biche. Oh maman... Je me rends compte que tu n'es plus maman...

- Le voilà ! Il paraît tellement insignifiant dans ma main, tu ne trouves pas ?

Elle me présente un fruit noir d'ivoire, je détourne le regard en hoquetant. Je ne veux plus voir ce visage de démente.

- Mange-le, ordonne-t-elle.

Son ton est sans appel. La foudre s'abat sur la mer au loin. Je me recroqueville sur moi-même.

- Non... Je-je ne veux pas...

- Akira, mange-le.

- Je-je veux rentrer chez moi...

Elle passe une main sous mon menton pour que je la regarde. Pendant une fraction de seconde je crois reconnaître de la douceur mais le pistolet braqué sur mon front détruit cette illusion. Je braille de plus belle. Elle retire le cran de sûreté. Ses yeux sont froids, glacials.

- Je ne me répéterai pas. Mange ce fruit. Tout de suite.

Elle le place dans mes mains.

J'agrippe mon front avec ma main libre.

- Pourquoi m'obliges-tu à le manger ? Pourquoi ne le manges-tu pas toi-même ?

J'obéis. Maman m'a menti, il est répugnant ce fruit. J'ai envie de dégobiller. Maman tombe à genoux devant moi et mes yeux rencontrent les siens. Ses prunelles appartiennent toujours à une aliénée. Ses cheveux sont décoiffés. C'est bien elle mais je ne parviens pas à la reconnaître. Ses mains serrent brutalement mes épaules. Elle ouvre la bouche, se ravise puis le courage la pousse à crier :

- Akira, mon ange, je t'en prie sauve-moi ! Sauve-moi, tu es mon dernier espoir !

Je la regarde, hébétée. Je ne comprends rien. Je n'ai jamais rien compris.

Je lâche la main de mon compagnon, me cramponne à mes cheveux et je vocifère, la colère empreinte dans chaque syllabe :

- Espèce de lâche. Tu m'as forcée, moi, ta fille. Non, ton objet.

Dehors j'entends des coups de feu. Et des cris. La porte s'ouvre violemment, à l'instar du tonnerre qui martèle Pakuta, et une ombre se dessine dans l'encadrement de la porte. Le flash m'empêche de divulguer son identité. La silhouette se passe la main dans les cheveux et murmure d'une voix brisée, comme si elle avait tout perdu.

- Qu'est-ce qui se passe ici ? souffle la personne.

Je reconnais cette voix. Papa ! Papa ! Papa ! Il nous a retrouvées, il m'a retrouvée ! Les larmes et le reste de fruit que je m'empresse d'avaler m'empêchent d'exprimer ma joie. Papa fixe ma bouche, statufié.

- Mais... mais qu'as-tu fait Stella ? ...Qu'as-tu fait ?

Gloussement sinistre.

- C'est tellement dommage Horad, tous tes beaux projets tombent à l'eau. Aucun Dragon Céleste n'acceptera Akira avec ce Fruit du démon qu'elle vient d'engloutir. Jamais tu ne rejoindras leurs rangs. Tu resteras à jamais ce que tu es : une pauvre merde ! Tu entends ?!

Elle ricane à n'en plus finir devant sa mine déconfite, tout son corps en est secoué. Puis elle reprend :

- Mais ne t'en fais pas, tu vas bientôt pouvoir rejoindre tes horribles projets, n'est-ce pas Akira ?

Maman saisit mon poignet et me relève. Mais la force me manque, mes jambes ne parviennent pas à me porter. Maman m'adresse un regard ahuri puis voyant la fureur grandissante chez papa, elle braque le pistolet sur lui pour se protéger. Mais c'est trop tard. Papa a tiré. Avec son propre pistolet doré. Entre les yeux de maman. Son corps s'écroule et je... je... je... je vais me réveiller. Je vais me réveiller, me réveiller, je vais me réveiller, je vais...

- Me réveiller, je vais me réveiller, je vais...

...me réveiller ! Papa laisse tomber à ses pieds l'arme, se jette sur le corps inerte de maman et la frappe encore, et encore, et encore. Tout comme le tonnerre dehors qui frappe le sol. Mon cœur s'est figé. Je ne parviens même plus à pleurer.

- Comment as-tu pu... Comment as-tu pu la laisser faire ?! s'époumone papa sans s'arrêter. Idiote, bougre d'imbécile, tu me fais honte ! Disparais !

- Arrête ! Arrête je t'en supplie ! Ne lui fais pas de mal !

Mes lèvres ont bougé d'elles-mêmes. Papa semble se souvenir de ma présence. Ses émeraudes marquées par la folie furieuse me lorgnent sauvagement. Je rampe jusqu'à maman. Son visage, si beau visage, est tout plein de sang. Du sang qui imbibe ma robe et mes mains.

- MAMAN ! NON MAMAN !

Ça y est. Je braille de toutes mes forces. Pourquoi ? Mais pourquoi ? Pourquoi tout cela ? Pourquoi en est-on arrivé là ? Pourquoi maman est-elle devenue aussi effrayante ? Pourquoi papa a tiré sur maman ?

Je suffoque et ne parviens plus à inspirer de l'air, les mains cherchant fiévreusement mon pouls sur mon torse. J'entends vaguement Amerika s'écrier :

- Akira ! Akira je suis là !

- Laisse-là ! Elle doit savoir !

Une main me repousse. Je me retrouve dos au sol, papa terrifiant, menaçant, macabre au dessus de moi. Des doigts empoignent agressivement mes cheveux.

- Pa...papa tu me fais mal !

- Tes cheveux rouges sont comme ce que tu es ! Le diable ! Le diable !

Il me postillonne dessus. Les larmes dégringolent sur ses joues tremblantes de rage et viennent se mêler aux miennes. Il se perd dans mon regard. Et moi dans le sien si vert. Un vert que j'aimais. Un vert qui me révulse à présent. Je n'ose pas bouger face à son hésitation. Il me lâche lentement puis ses mains viennent enserrer ma gorge. J'étouffe rapidement et me débats. Non, non !

- Chut, mon trésor. Ce sera bientôt terminé...

Il m'étrangle. Mes jambes gigotent dans tous les sens. Je ne parviens plus à respirer. Non, non, lâche-moi ! Mes mains frappent en vain son visage, battent l'air inutilement puis mes phalanges saisissent ses poignets et...

- Lâche-moi ! je m'égosille à pleins poumons. Ne me touche PAS !

...et je sens ses os se briser. Il s'écarte et la puissance de son hurlement égalise celle de la foudre. Je tremble comme une feuille, le souffle absent. Que s'est-il passé ? Papa s'agite dans tous les sens et m'incrimine de mots que je ne connais pas. Il faut que je parte. Parte loin de ces démons qui ne sont plus mes parents. Qui ne sont pas mes parents. J'esquisse tant bien que mal un mouvement pour me relever. Papa me dévisage, épouvanté. Ses yeux ne mentent pas : moi aussi je suis un démon.

- Tu n'iras nulle part sale abomination !

Il se jette à terre, le visage au sol comme un chien. Plus aucune dignité. Il saisit entre ses dents le pied-de-biche. Et il fonce, il se rue sur moi alors que je suis toujours paralysée par la peur et l'incompréhension. Le coup ne manque pas.

Il percute mon crâne de plein fouet.

Je vole et chute à terre, sonnée. L'élan pris par papa le fait tomber sur moi. Et puis ma vision devient brumeuse. J'ai mal. Tellement mal. Jamais physiquement je n'ai eu aussi mal de ma vie. Je sens...

...le sang couler sur ma tempe droite. Une blessure qui peut mettre fin à ma vie mais qui décide plutôt de s'attaquer à ma mémoire. A mes souvenirs.

La douleur me tient miraculeusement éveillée. Je ne vois plus rien, un tambour s'est installé dans mon crâne mais je peux encore remuer. Difficilement. Papa bouge. Mes membres glissent lentement, péniblement sur son corps. Corps chaud. Il faut que je lui dise que je ne vois rien. Qu'il doit allumer la lumière. Parce que l'orage me fait peur. Où est son visage ? Je veux voir son sourire. Si beau sourire. Ah ! Le voilà. Il se fige. Corps froid.

- NON ! Pitié, non, pitié, pitié, non... !

- Akira !

Amerika me maintient face à lui. Mes mains endiablées ne parviennent plus à contenir l'océan de larmes qui se sauvent, des larmes retenues à mon insu depuis presque une décennie. Mes yeux déchirés par ce qu'ils ont vu et voient encore cherchent ceux d'un soutien. Et le trouve. Je me cramponne à lui et supplie, la voix disloquée :

- Par pitié, ne me laisse pas faire ça... !

Ça explose. Dans mes mains. Ça se déverse sur moi. Ce que je tenais entre mes doigts n'existe plus. Qu'était-ce au juste ?Je ne m'en souviens plus. Cela ne doit pas être très grave. J'ai mal. Il faut que je dorme. Maman dit toujours que les rêves éloignent la douleur. Dormons.

Douleur

Douleur

Douleur

Je ne parviens pas à dormir, j'ai bien trop mal. Je... Mon corps se soulève. On me transporte. Une voix. Me parle-t-elle ? Le tambour éclipse tout autre son. Quelque chose de dur sous moi. Une nouvelle matière. Peut-être du bois ? C'est humide. Ah oui c'est vrai, il a plu. On touche mon visage. La voix, encore elle. Mais cette fois plus proche, toute proche de mon oreille. J'entends alors :

- Va-t'en et sois heureuse.

/

La bruine a cessé et a laissé derrière elle une fraîcheur bienvenue. Elle me permet de rester éveillée. Dans quelques minutes ce sera l'aurore mais les nuages vont certainement être un frein conséquent pour le soleil. Assise sur un rocher au bord de l'eau, j'inspire l'air salé. L'île est silencieuse, l'océan est calme, presque plat. En observant et écoutant cette tranquillité, personne ne se douterait que Pakuta connut une catastrophe il y a neuf ans de cela. Une catastrophe amenée par ma mère et son désir de vengeance, par mon père et ses idéaux égoïstes et par moi moi-même et ma cécité. La haine que portent les villageois contre ma famille est totalement légitime. Tout comme l'isolement et le sentiment d'insécurité de mon grand-père.

Mon géniteur n'est pas venu seul lors de ce désastre. Il fut accompagné par de nombreux Marines qui mirent le feu au village. D'où les cris et les coups de feu. Et les nombreuses morts. Mon grand-père, assommé par ma mère, s'était réveillé en les entendant débarquer sur l'île. Le temps qu'il revienne jusqu'à son logement il était trop tard. Je n'imagine même pas l'horreur qui le saisit lorsqu'il découvrit l'effroyable tableau dépeint chez lui. Courageusement, il remit à plus tard ses lugubres pensées et s'élança vers le seul être encore animé de cette œuvre sinistre : c'est-à-dire moi. Constatant que j'étais vivante, il me souleva et courut discrètement à travers les flammes, les tires et les quelques cadavres jusqu'à la rive à l'autre bout de l'île. Là, il m'installa dans une barque. Une barque qui navigua à l'aveugle, qui se laissa porter au gré des flots et du vent. Une barque qui chavira sûrement à proximité de l'île de Dawn à cause d'une tempête. Une tempête impétueuse qui déchira une partie de ma robe de luxe et qui emporta avec elle boue et sang. Seule la profonde plaie sur mon arcade sourcilière droite persista. Et les flots me déposèrent sur une péninsule inconnue, un endroit qui me permit de renaître. Renaître pour être une tout autre personne.

L'écume effleure mes orteils. Apaisée, j'adresse un regard plein de reconnaissance à l'océan.

- D'une certaine façon tu m'as sauvée la vie. Je ne te remercierai jamais assez pour cela.

- Encore en train de parler aux vagues ?

Je tourne la tête et ne suis pas surprise de découvrir Amerika. Il souhaite se montrer avenant mais je constate qu'il n'ose pas approcher sans mon assentiment. J'esquisse un semblant de sourire et lui fais signe de me rejoindre. Soulagé d'un poids, il s'assoit lourdement à mes côtés.

- Tu ne dors pas ? s'enquiert-il au bout de quelques minutes de silence reposant.

Je secoue la tête.

- Non. Impossible de dormir ici. Reprenons la mer, tu veux bien ?

Ma demande est soudaine mais il ne s'en formalise pas. Il me sourit et passe un bras autour de mes épaules.

- C'est quand tu veux.

Je ferme les yeux, pose ma tête contre lui et savoure sa présence. Sa veste sans manche tressée avec des feuilles de palmiers séchées me pique la peau. Je n'aurais jamais pu affronter toute cette horreur sans son soutien.

- Je me doutais que vous seriez au bord de la mer.

Un malaise vient percer ma carapace de sérénité. Mon grand-père traîne ses pieds fatigués jusqu'à nous. Je lève les yeux vers lui mais les détourne aussitôt. Je déteste aussitôt ce que j'y vois.

Compassion, tristesse et pitié.

Se doutant que je ne serai plus très loquace à présent, il reprend :

- Tu sais Akira, selon moi on appelle « famille » un groupe d'individus unis par le sang et brouillés par des questions d'argent.

J'avale difficilement ma salive et frotte mes tibias. Il ne fait pas si froid mais je me sens gelée tout à coup. Je reprends ma respiration et parviens à murmurer :

- Ils m'aimaient mais ils aimaient davantage ce qu'ils pouvaient faire de moi. Jusqu'à mes huit ans je fus un outil. Et puis après... après je suis devenue quelqu'un. Je suis devenue un être humain.

- « Va-t'en et sois heureuse ». C'est ce que je t'ai souhaité lorsque tu as quitté Pakuta. Si je comprends bien tu as découvert le bonheur ?

Je souris. Un véritable sourire. Bon sang je ne pensais plus en être capable avant un moment. Ce sont les souvenirs de mes trois frères et des personnes que j'ai rencontrées qui me rendent aussi radieuse tout à coup. Ace, Luffy, Sabo, Magra, Dogra, Dadan, les bandits, Makino, Garp, Odori, Ranbu. Et puis Amerika, Nenibe, Mirandrana, Kambana Iray, Tanora et le peuple de Bibidia.. Ai-je connu le bonheur ?

- Oh oui.

Des instants magiques, uniques, qui sont ancrés dans chaque cellule de mon corps. Ils sont rangés à côté d'autres beaucoup plus obscurs et douloureux. Ma mère soumise à la noblesse ma mère entraînée de force dans un tourbillon d'oppression mon père fourbe et imbu de sa personne. Qui tue ma mère. Et moi qui assassine mon père. Et surtout – SURTOUT – la mort incompréhensible et brutale de Sabo. A quoi sont dus tous ces malheurs ?

Aux inégalités entre les différents peuples, les différentes civilisations, les différentes façons d'appréhender la vie qui poussent à envisager le pire. Aux injustices qui régissent ce monde.

Je me lève. Des larmes silencieuses glissent sur mes joues. Des larmes qui se répandent en hommages pour toutes mes douleurs passées que je souhaite surmonter définitivement. Je rattrape les quelques gouttes qui parsèment mes joues et tends le bras devant moi. Les perles tombent dans l'océan.

- Ces larmes de souffrance seront les dernières. Je ne pleurerai plus jamais de tristesse.

Amerika me scrute sévèrement. Je devine qu'il désapprouve cette décision mais je l'ignore. Des mouettes et des goélands piaillent au dessus de nos têtes. Libres. Je poursuis :

- Je n'ai pas récupéré tous mes souvenirs mais cela n'a plus d'importance. Je ne remettrai jamais les pieds ici.

Un rayon étincelant éventre les nuages oppressants et vient lécher nos joues. C'est inattendu. Les contrastes de luminosité et d'obscurité qui colorent la mer sont fascinants. Peu à peu la clarté prend l'ascendant sur son ennemi. On se croirait...

/

- Au paradis ?

- Oui papa. Mon professeur de ce matin m'a dit que tout le monde y allait une fois que... euh... l'âme quitte le corps de son propriétaire, c'est ça ?

- Je vois que tu es toujours à l'écoute de ce qu'on te dit, mon trésor, mais ton professeur s'est malencontreusement fourvoyé cette fois-ci.

- Ah oui ?

- C'est exact. Tout le monde ne va pas au paradis. Tu sais, il paraît que seuls ceux qui ont une âme purifiée vont dans cet endroit féerique et éblouissant. Et je suis persuadé que tu feras partie de ces élus, Akira.

/

Je fronce les sourcils. Encore ce souvenir (cf. chapitre sept). Les paroles prononcées ce jour-là me paraissent totalement dénuées de sens à présent. Je ricane amèrement et lâche d'un ton acerbe :

- Je suis ravie de te décevoir papa, tu sauras que je ne suis ni un ange ni une élue. Je n'irai pas au paradis car je suis loin d'être pure. Sache que je vais changer la face de ce monde détraqué.

Je me tourne vers les deux hommes qui sont restés silencieux pour laisser libre cours à mon opinion. Le vieil homme me fait un bref signe de tête, les yeux humides et se retire. L'un comme l'autre nous ne pouvons plus rien ajouter à ce qui s'est passé. Adieu grand-père...et merci. Les prunelles rivées à celles d'Amerika, j'annonce :

- Voilà mon objectif : détruire les inégalités qui salissent le monde, parcourir les différentes mers pour éradiquer les injustices. Mon souhait le plus cher est que tous les individus soient égaux à l'image de ton peuple. Je sais que c'est possible, je l'ai vu de mes propres yeux sur Bibidia. Je nourrissais silencieusement cette ambition depuis des années mais rencontrer les habitants de ton île m'a permis de concrétiser cette idée.

Le navigateur croise les bras et sourit tranquillement.

- Rien que ça ! Alors toi tu n'as pas les nerfs croisés sur l'estomac. On va se mettre un tas de personnes à dos, tu en es bien consciente ?

Je souris faiblement à l'entente de l'expression amerikanienne utilisée par mon ami. Non Amerika, je n'ai pas peur.

- Cela ne fait aucun doute que nous deviendrons rapidement des cibles à abattre. Toutefois je n'ai pas hissé le drapeau de la piraterie pour me la couler douce. Et toi tu ne m'as pas suivie pour te gratter l'entrejambe.

Il rit, toutes dents dehors exactement comme... L'image de mon petite frère s'impose à moi.

- Tu sais, Luffy souhaite devenir le Roi des pirates en trouvant le One Piece. Disons alors que je pars à la recherche de ma propre vision de ce fameux One Piece. Il s'agirait d'un monde unifié, une seule pièce.

Amerika sourit encore plus en évaluant ma détermination. Un vent violent se lève. Il amplifie nos émotions. Le navigateur lève les bras et s'exclame :

- C'est un grec ! Et il nous beugle de nous dépêcher, qu'il nous reste tant de choses à accomplir et que ce n'est pas en se grattant l'entrejambe que nous allons réaliser nos rêves !

Il a raison. Partons. Je fais un pas vers la mer et je tressaille. Quelque chose se casse. Cliquetis. Je vois des menottes imaginaires quitter mes poignets et mes chevilles pour s'étaler à mes pieds.

Ça y est. Je ne suis plus enchaînée à mes liens de sang.

Et je me sens bien. Tellement bien.


Le petit commentaire de l'auteure : Vous êtes toujours vivants ? Pas trop choqués ?
Sachez que j'avais le passé d'Akira en tête depuis le tout début. J'ai glissé des brides de souvenirs par-ci par-là pour vous mettre sur différentes pistes. Ces souvenirs font de nouveau leur apparition dans ce chapitre. Mais il ne s'agit plus seulement de phrases. Ici on retrouve des gestes, un décor et des émotions. Les phrases douces de Stella cachaient en réalité une personnalité beaucoup plus macabre. J'ai toujours veillé à ne pas trop en révéler sur elle durant toute ma fic pour créer la surprise ici.
Le passé d'Akira fut éprouvant à écrire mais paradoxalement j'y ai pris beaucoup de plaisir. J'aime beaucoup le contraste entre la Akira noble, petite-fille de Dragon Céleste qui aspire à rejoindre leurs rangs et notre Akira actuelle. D'ailleurs en parlant d'elle la révélation de son passé créé chez elle une véritable scission. On le ressent déjà en fin de chapitre.

Enfin voilà. J'espère que ça vous a plu. N'hésitez pas à me faire part votre avis !
Ciaossu !