Comme un cadeau arrive rarement seul, et que j'ai continué à corriger des vieux chapitres après les critiques pertinentes de Rhubarbe, notamment, j'ai beaucoup modifié et ajouté des passages aux chapitres 3 et 7! Voilà, comme ça, si vous ne savez pas quoi faire...
Et puis, bonne lecture...!
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- Juillet 1995, Chemin de Traverse –
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- S'il ne s'agissait pas de vous, je ne suis pas certain que j'aurais ouvert ma porte, Miss Ashtray.
Elizabeth remercia le vieux commerçant d'un signe de tête et promena son regard dans le couloir faiblement éclairé. Les plinthes en bois contre les murs étaient sombres et couraient vers des portes toutes laissées ouvertes, comme par habitude, sur d'autres pièces plongées dans la pénombre. De ce qu'elle savait déjà, Mr Anselme avait toujours vécu seul. Elle reporta son regard sur le vieil homme et remarqua son air inquiet. Elle, elle n'avait plus la force de cacher son état d'âme. Avec Sirius c'était une autre histoire. Elle savait qu'il était au bord d'une falaise prête à s'effriter. Il avait besoin d'elle. C'était assez à Beth pour garder tout son calme devant lui.
- Merci infiniment, Mr Anselme… J'espère ne pas vous causer d'ennui.
Le sorcier en robe de chambre tourna le cou pour regarder une grande pendule qui battait les secondes en indiquant que onze heures trente étaient passées.
- Des ennuis, je n'en ai pas, répondit l'homme d'une voix douce. Mais j'ai peur que vous, vous ne partagiez pas cette chance.
Beth débloqua l'air de ses poumons et glissa sa main à l'intérieur de son sac. Elle en sortit une bourse en cuir, grosse comme son poing, pleine à craquer de gallions d'or. Elle la déposa sur un guéridon à côté d'elle, défit la cordelette, et ouvrit le cuir pour que l'apothicaire puisse en voir le contenu. Quand il l'eut fait, il redressa lentement la tête vers sa visiteuse et écarquilla les yeux. Rien dans son regard ne montra de sentiment cupide ou avide. Juste une surprise franche, et aussi un peu d'inquiétude.
- Oui, vous avez à l'évidence des ennuis, reprit-il à voix basse.
- Il me faut simplement deux choses, Mr Anselme, et je sais que vous les possédez toutes les deux.
Le sorcier redressa son buste et releva le menton, un air d'attente polie sur le visage.
- La première, reprit Beth, c'est une fiole d'Agodoxan.
Le front ridé du vieil homme se tendit d'un froncement de sourcils, avant de se barrer d'un haussement des mêmes parties capillaires. Honnête franchise. Réelle inquiétude. Beth savait qu'elle pouvait continuer à lui faire confiance. Son interlocuteur mit quelques secondes avant de répondre.
- Lorsque j'ai vu votre expression en ouvrant ma porte, je n'ai pas pu m'empêcher de repenser à vous il y a bien… quinze ans de cela.
Il poussa un long soupir.
- Allons nous asseoir...
Il invita Beth à passer dans un salon aussi modeste mais original que la façade de sa maison du Chemin de Traverse. Des cimaises recouvraient l'étendue inférieure des murs et elles étaient la seule marque de richesse. Les meubles étaient en gros bois brut, tout comme le parquet. Les rideaux qui obstruaient les fenêtres avaient passé la mode depuis au moins trente ans, et les tableaux ne comportaient aucun portrait, seulement d'anciennes gravures de plantes fabuleuses. Certaines d'entre elles remuaient simplement comme dans le vent, d'autres montraient leur floraison matinale, d'autres même continuaient de grandir jusqu'à devenir rapiécées et mourir, avant de renaître au même endroit.
Ils s'installèrent l'un en face de l'autre, dans un canapé et un fauteuil vieillots et usés, mais confortables. Beth laissa le soin à Mr Anselme de reprendre la parole.
- Je sais que vous avez un travail à haute responsabilité, finit-il par dire d'un air mesuré. Mais si vous avez besoin d'aide, il n'y a aucune honte à retourner en centre de repos. Ce que vous me demandez est interdit à la distribution, sauf sur ordonnance médicale. Et il y a une bonne raison à cela.
- Je sais que je suis en train de m'auto diagnostiquer, mais croyez-moi bien quand je vous dis que j'ai besoin de cette potion.
- L'Agodoxan est un produit hautement dangereux, insista l'apothicaire en conservant son calme. Il ne peut pas être pris à la légère. Dois-je vous rappeler qu'en cas de mauvaise utilisation, il peut provoquer des hépatites, des maladies cutanées, et plus grave encore, la toxicomanie ? Il y a des siècles, des cas de suicides et d'agressions ont même été observées, avant qu'on en comprenne mieux l'utilisation.
Beth écoutait son vieil ami avec beaucoup de calme, mais très peu d'empathie. Elle savait déjà tout ça. Elle ne comptait certainement pas ruiner sa santé, encore moins celle des autres. Elle se souvenait parfaitement du dosage qu'elle prenait déjà à l'époque.
- Je vous ai aidé il y a longtemps à arrêter ces potions, continua Mr Anselme. Ne me forcez pas à vous remettre le nez dedans.
Beth sentait bien qu'il n'y avait nullement besoin de sonder son esprit pour lire en elle. Son visage reflétait très certainement sa détresse. Elle feignit un sourire, et sut aussitôt qu'il venait d'enfoncer le clou de la pitié d'Anselme.
- Vous ne connaissez pas une once de ce que je traverse en ce moment, répliqua-t-elle d'un air sombre. Mais ce que vous savez par contre, c'est que je ne suis ni stupide, ni suicidaire. Il y a un mal qui se propage au ministère et je ne veux certainement pas fuir pour aller me reposer. Ce ne sera que l'affaire de quelques jours. Tout ce que je vous demande, c'est une seule fiole, Mr Anselme.
Dans l'esprit de la sorcière ressurgit le souvenir que lui avait montré Sirius, et l'infamie prodiguée par Amelia Bones. Beth n'était pas encore capable de vouloir même comprendre les réactions de son mentor. Ce qu'elle avait fait était une chose impardonnable. Peu importait que Sirius surestime la faculté de Beth à faire semblant devant Amelia. Beth allait avoir besoin d'aide pour retourner au département de la Justice magique et garder le contrôle d'elle-même.
Le vieux sorcier s'était mis à se frotter le front, soucieux, et pensif. Il finit par reposer les bras sur les accoudoirs de son fauteuil, et soupira.
- Très bien, fit-il d'un air vaincu. Une seule fiole, c'est tout ce que vous aurez. Vous pouvez reprendre votre bourse pleine d'or, je n'en prendrais que le prix de l'Agodoxan.
Le soulagement de Beth était indescriptible. Le plus dur était passé. Elle trouva même assez d'humeur pour lancer au vieil apothicaire un sourire mystérieux.
- Les gallions servent surtout pour la deuxième requête...
Devant le sourire de la jeune femme, le sorcier ne put s'empêcher de se dérider. Cette partie se promettait moins dramatique. Il croisa les doigts et écouta.
- Je n'ai jamais excellé dans l'art de la potion, continua Beth. Et surtout, je manque de temps. Il y a longtemps, j'ai peut-être entendu une rumeur. Une rumeur qui laissait penser que vous vendriez du Polynectar sous le manteau...
La tête légèrement penchée, l'éclairage tamisée creusant ses ombres et ses rides, le vieil homme se mit à sourire d'un air à la fois inquiétant, et tout aussi énigmatique.
- Non seulement je souhaiterais vous acheter tout ce que vous possédez, mais en plus, j'aimerais que vous continuiez d'en fabriquer pour moi. L'argent servira pour la potion : pour les ingrédients - ne lésinez pas sur la qualité, s'il vous plait - et aussi pour votre taux horaire, ainsi que pour un dernier point : ne réservez ce commerce illégal qu'à moi seule. J'ignore quels étaient vos autres clients, mais nous entrons dans une aire dangereuse. Et le Polynectar peut être utilisé à mauvais escient.
- J'en conclus donc que ce ne sera pas votre cas ?
Beth posa simplement sa tête sur son poing et sourit en imaginant la tête que ferait le sorcier s'il savait que la potion serait utilisée par Sirius Black.
- Une armée se lève dans l'ombre des forces du mal, Mr Anselme. Il est plus que temps de contre-attaquer.
Beth vit passer sur le visage du sorcier un sentiment de crainte associée à la peur. Et puis, il reprit le contrôle de lui-même.
- Je savais que Dumbledore avait raison, murmura-t-il. Je ne suis pas un mouton qui boit la Gazette du sorcier sans l'analyser, ni la critiquer... Je vous aiderai, Miss Ashtray. Je vous aiderai aussi longtemps que je le pourrais.
La jeune femme sourit de plus belle.
- Vous pouvez m'appeler Beth.
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L'épaule et la tête appuyées contre le montant de la porte, Sirius détaillait la chambre de son petit frère. Il n'avait pas encore eu l'envie - ou plutôt le courage - d'ouvrir sa porte depuis qu'il était revenu ici. Mais depuis la nouvelle de Beth, ce n'était plus pareil... Regulus n'était plus synonyme de regret amer. Il était maintenant une source de certitude que Sirius s'était toujours trompé sur lui. Beth avait su le voir comme il était depuis toujours. Sirius, lui, avait été aveuglé par la haine amassée pendant des années de guérillas contre sa mère.
Son petit frère était en vie, par les caleçons d'Archimède. Sirius mit quelques secondes avant de sortir de sa torpeur physique. Il soupira et reporta son attention sur la chambre. Tout avait été laissé comme avant. Les bibelots, les cadres, les affiches collées au mur. Les fanions de l'équipe de Quidditch de Serpentard étaient toujours suspendues au plafond, et les livres de cours de Poudlard, rangés sur son bureau. Et surtout, ce qui avait immédiatement sauté au nez de Sirius, tout était d'une propreté étincelante. Pas un nuage de poussière ne flottait devant les fenêtres. Les rideaux et les couvertures montraient peut-être des tâches de vieillesse, mais mis à part ce détail, la chambre était comme dans son état d'origine. C'était là la preuve que Kreattur honorait probablement plus la mémoire de Regulus que celle de Walburga Black. Et aussi que l'elfe de maison, contrairement à ce que les autres pensaient, savait encore se servir d'un balai.
Sirius n'avait toujours pas dit à Kreattur que celui qui avait été son jeune maître favori était toujours en vie. Il laisserait à Beth l'honneur de le faire. Non seulement Sirius ne souhaitait en rien faire partie du bonheur de cette créature puante qui avait contribué à ce que sa vie d'adolescent soit une torture, mais en plus, l'elfe de maison pourrait même enfin pardonner à Beth le meurtre, presque involontaire, qu'elle avait commis sur le portrait de l'ancienne maîtresse de maison. Comme ça, il arrêterait une bonne fois pour toute de déposer chaque matin devant la porte de leur chambre une souris éviscérée ou un corps d'oiseau déplumé.
La porte d'entrée s'ouvrit et se referma doucement. La nuit était tombée depuis quelques heures, et ce soir-là, Remus était occupé ailleurs. Ça ne pouvait être que Beth. Sirius s'approcha de la rambarde et regarda au rez-de-chaussée. Dans la faible lueur des lampes, il vit la sorcière s'approcher en se défaisant de sa cape - on avait beau être en été, les nuits étaient humides et fraîches. Elle leva le menton vers Sirius et lorsqu'elle le vit, elle sourit d'un air vainqueur. Sous son bras, un paquet ficelé produisait un son de légers entrechocs de verre. Il devait y avoir dedans trois ou quatre grandes bouteilles.
- Il a accepté. Il m'a vendu tout ce qu'il avait.
Sirius la laissa monter pour le rejoindre au dernier étage. Pendant qu'elle grimpait les marches tapissées, il se mit à réfléchir calmement aux possibilités infinies qui s'offraient à lui. Il allait pouvoir montrer aux autres de quoi il était capable. L'horizon s'éclaircissait enfin.
Lorsque Beth arriva au dernier étage, elle s'approcha de lui avec une mine fière et calme. Sirius détailla son visage. Ils s'étaient retrouvés depuis quelques jours à peine, mais il ne se lassait toujours pas de la regarder, de la comparer avec le portrait qu'il se souvenait d'elle plus jeune. La dizaine d'année qui était passée avait apposé sa marque sur elle, mais ne l'avait pas enlaidie, bien au contraire. Et maintenant, elle rayonnait, et Sirius n'était pas peu fier de savoir avec certitude qu'il en était la cause. Elle finit par prendre un air interrogateur.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien, répondit le sorcier en haussant un sourcil. J'aime te regarder, c'est tout.
Beth retrouva son sourire et posa une main douce et fraîche sur la joue de Sirius. Le sorcier finit par attraper cette main et l'embrassa lentement en inspirant ses effluves.
- J'avais hâte de te revoir, avoua-t-il avec simplicité.
Le paquet toujours sous le bras, Beth s'approcha de lui en passant une main autour de sa nuque, et l'embrassa tendrement. Cette sensation était comme une drogue pour Sirius. Non seulement son estomac se creusait d'une furieuse envie de vivre, mais instantanément, cette impression le décollait du sol et le ramenait une dizaine d'années en arrière, lorsque sa vie n'avait pas encore tourné en enfer... Lorsqu'elle se dégagea quelques secondes plus tard, le regard de Beth glissa sur la chambre de Regulus, et elle vint se positionner devant comme Sirius l'avait fait quelques minutes plus tôt.
- Qu'est-ce que tu as décidé de faire ? demanda-t-elle en se tournant vers le sorcier.
Il s'approcha à son tour, s'appuya contre le battant de la porte ouverte et croisa les bras. Beth et lui se regardèrent quelques secondes d'un air calme. Enfin, le sorcier soupira.
- Je pense qu'il vaut mieux attendre... Malgré toutes ces années, il mène toujours une vie parfaitement réglée en fonction de sa dissimulation. Il se tient trop sur ses gardes. Il pourrait enlever sa confiance qu'il a en toi, et nous envoyer tous les deux paître à quelques kilomètres de lui.
Beth hocha lentement et affirmativement la tête. Sirius voyait bien qu'elle était déçue, mais elle finit néanmoins par sourire d'un air touché.
- Tu as certainement raison.
Un petit silence s'en suivit. Tous les deux regardèrent l'atmosphère nouvelle qui régnait dans la pièce. Sirius voulait revoir son frère probablement plus que Beth. Sa décision n'était pas un échappatoire – le moment promettait bien sûr d'être difficile – mais une sincère logique. Avant de se revoir, Regulus devait être bien certain de l'innocence de son frère aîné, sinon, on pouvait être sûr qu'il y aurait de la casse. Sirius ne savait pas encore si cela allait concorder avec la prise de conscience de son innocence de la part de la communauté entière des sorciers. Mais ce qu'il comprenait, c'était qu'il lui faudrait un sacré retournement de situation pour arriver jusque là. Il se tourna vers Beth et chassa ces pensées de sa tête.
- Tu te sens prête pour demain ?
Beth détourna les yeux d'un air sûr et presque amusé vers lui.
- J'ai commandé à Mr Anselme un petit remontant, murmura-t-elle. Simplement pour les premiers jours...
Tête penchée, elle lança un dernier regard sur la chambre de Regulus, avant de tendre le paquet qu'elle tenait à Sirius.
- Et toi, paré ?
Il attrapa son colis dans un bruit de tintement de verre et un sourire en coin se dessina sur ses lèvres.
- À dire vrai, je n'ai jamais eu autant envie de ressembler à quelqu'un d'autre... Si tu ne restais pas ce soir, je serais déjà en train de courir dans les rues de Londres en agitant bras et jambes dans tous les sens.
Beth laissa échapper un rire, puis elle glissa sa main dans l'une de ses poches.
- Tu n'irais pas bien loin sans ça...
Elle en extirpa une petite fiole qui contenait quelques cheveux gris et épais. Elle la lui tendit.
- Celui qui ressemblait le plus à tes instructions, continua la sorcière. Plus petit, replet, environ soixante ans... Moldu pur et dur croisé dans le sud de la ville. Il collera parfaitement avec ta vieille robe tartan !
Un beau sourire se dessina sur le visage du sorcier.
- Pour ça, j'vous r'mercie bien, ma p'tite dame ! lança-t-il avec un parfait accent écossais.
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Lorsque Beth se réveilla, il était cinq heures du matin et elle sut instantanément qu'elle n'arriverait pas à se rendormir. Son cœur battait à tout rompre et ses mains étaient moites et brûlantes. Elle avait déjà connu cette routine après l'incarcération de Sirius. Elle se redressa dans le lit et tendit une main tremblante vers son sac posé non loin d'elle. Elle en extirpa le flacon d'Agodoxan, et dans un léger « pop », enleva le bouchon de liège. Une gorgée suffisait. Le liquide sombre et épais comme un jus pressé glissa dans son œsophage et Beth sentit qu'elle allait déjà mieux. Une gorgée suffisait. Jamais plus de cinq par jour, à intervalles de trois heures par prise. Beth savait bien cela, et elle savait aussi qu'elle n'en abuserait pas. Sa volonté d'esprit était plus forte que ça. Elle reposa le flacon dans son sac et se rallongea. À ses côtés, elle vit dans la pénombre que Sirius avait les yeux ouverts.
- Tout va bien se passer, assura-t-il d'une voix sincère.
Beth ne répondit rien. Elle ne voulait pas parler d'Amelia Bones. Elle reposa sa tête contre Sirius qui l'accueillit dans ses bras. Elle n'allait pas pouvoir revenir avant quelques jours. Quitter son logement plusieurs nuits de suite pourrait attirer des soupçons.
Elle profita de ce dernier contact pour inspirer son odeur et s'agrippa à lui. Sirius répondit à son étreinte en la serrant plus fort encore, et leurs visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Ils s'embrassèrent. La passion montait en Beth, concentrée dans son bas-ventre. Et l'ardeur avec laquelle Sirius l'enlaçait, l'embrassait, la touchait, fit comprendre à la sorcière qu'il y répondait enfin favorablement. Ils avaient déjà dormi ensemble plusieurs fois, mais elle avait su qu'après toutes ces années passées en cellule, la sexualité de Sirius était tout bonnement tombée dans le néant, étouffée par les idées noires et répétitives que les Détraqueurs lui enfonçaient dans le crâne. Et ce jour-là, à cinq heures du matin, la flamme se ralluma enfin. Et même si le corps de Sirius tremblait parfois, même si leurs ébats furent un peu maladroits, la beauté de leurs caresses consolida un peu plus l'amour qu'ils étaient en train de reconstruire lentement, mais sûrement.
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La sorcière traversait à présent le hall d'entrée du ministère de la Magie. Il était huit heures du matin et elle venait de prendre une autre gorgée de « potion magique ». Son cœur avait repris un battement normal et ses mains ne tremblaient plus. Elle avança sur le parquet lustré parmi la foule d'employés du ministère. Elle évita le contact des yeux. Elle n'avait pas envie de dire bonjour. Quelques années plus tôt, elle avait recherché activement des informations sur les ancêtres de son père : le clan écossais des Graham. Deux ou trois siècles auparavant, ils étaient à leurs heures perdues de véritables soldats, se battant pour la sauvegarde de leurs familles et de leurs terres contre les invasions. Et à ce moment précis, tandis qu'elle marchait vers le département de la Justice magique, et vers une femme qui l'avait trahi huit ans auparavant, Beth se mit à repenser à eux.
Peut-être y avait-il une ressemblance entre ce qu'elle vivait aujourd'hui, et ce qu'ils avaient vécu quelques siècles plus tôt. Cette impression de partir au combat, de marcher vers un ennemi pour faire quelque chose qu'elle répugnait. Dans son cas, ce n'était certes pas enlever des vies, mais plutôt faire l'ingénue, feindre la bonne humeur, dissimuler qu'elle savait pertinemment que sans Amelia Bones, Sirius serait déjà libre et innocenté. Et, tout comme un soldat, Beth n'avait simplement pas le choix. Alors, elle avança, et dans sa tête, il y avait une véritable tempête, une pluie diluvienne que battaient des rafales de vents sur elle. Mais elle tenait bon. Elle ne courbait pas. Et elle continua d'avancer.
Elle finit par atteindre son étage et l'ascenseur s'ouvrit. Dans le couloir, la cohue habituelle. On lui remit un dossier entre les mains, on lui proposa du café, elle croisa le regard feignant l'indifférence de Kingsley Shacklebolt, repéra au loin la tignasse rose de Tonks... Et ses pieds finirent par la déposer dans son bureau, loin du bruit et loin de la crainte de tomber sur sa supérieure. Beth prit une profonde inspiration. Elle pouvait y arriver. Elle le savait. Elle se concentra et enleva de son esprit tout ce qui avait attrait à Sirius et à l'Ordre du Phénix, pour mettre à la place les dossiers en cours et les urgences à terminer. Elle pouvait y arriver. Elle rouvrit les yeux et se rendit compte qu'une de ses mains était dans son sac, et qu'elle tenait serrée la bouteille d'Agodoxan. Elle mit cinq secondes avant de la relâcher. Elle repoussa vivement son sac sous son bureau. Il ne fallait surtout pas qu'elle replonge dedans. S'en tenir à la dose journalière. Quelqu'un frappa tout à coup à la porte et entra, sans laisser le temps à Beth de répondre. Une demi seconde suffit à la sorcière pour comprendre qui faisait ainsi irruption.
Amelia Bones marcha vers elle en tenant un épais dossier, sur lequel elle avait rivé son regard. Jamais auparavant sa large stature, sa tenue lisse aux couleurs foncées et son regard déterminé n'avaient paru si médiocres, si faux aux yeux de Beth... La sorcière battit des cils, fit le vide dans son esprit.
- Je vous préviens, Elizabeth, une longue, très longue journée nous attend.
Bones leva enfin les yeux vers son assistante. Et alors, tout se passa mieux que Beth ne l'avait imaginé. Son esprit était nettoyé, son pavillon de bonne humeur était hissé. Beth lui présenta un sourire mi fatigué, mi amusé.
- Bonjour, Amelia, commença-t-elle d'un ton léger. Dites-moi tout...
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Sirius se tenait droit devant son miroir, vêtu d'un simple caleçon. Il regarda quelques secondes sa silhouette abîmée par les années passées en prison. Il n'était plus aussi maigre qu'il l'avait été deux ans auparavant. Mais il n'en restait pas moins chétif. Il détourna les yeux vers la fiole qu'il tenait dans sa main. Il retira le bouchon de liège. Dans la potion verte et pâteuse, le cheveux gris d'un inconnu flottait paresseusement. Sirius porta la petite bouteille jusqu'à sa bouche et en but une gorgée. Il referma le bouchon en tournant à nouveau les yeux vers le miroir. Et il assista alors à une chose presque familière : la transformation de soi. Il s'était déjà vu de nombreuse fois changer en Patmol en regardant son reflet. Mais cette fois-ci fut tout de même largement différente. Quitter son apparence pour prendre celle d'un autre humain était à la limite du rêve éveillé.
Le corps de Sirius glissa vers le sol de plusieurs centimètre, tandis que son ventre s'élargissait en s'étirant sur les côtés. Il était un peu comme un élastique, un morceau de caoutchouc qui se tordait dans tous les sens. Ses cheveux entrèrent littéralement dans son crâne jusqu'à n'être qu'une masse informe, courte et grise, et une barbe de quelques jours de la même couleur envahit ses joues de bon vivant. Sirius y passa une main et son reflet l'imita. La transformation était terminée, et lui, il regardait maintenant quelqu'un d'autre. C'était tout bonnement bluffant.
Le plus dur restait à faire : filatures, surveillances, espionnage... Mais l'excitation des enjeux était précisément ce que recherchait Sirius. Il enfila une vieille robe se sorcier au motif écossais. Il y déposa dans des poches dissimulées trois fioles de Polynectar et deux fioles complètement vides, de manière séparées, pour qu'elles s'entrechoquent pas. Une seule bouteille de Polynectar contenait un cheveu du même moldu. Les deux autres étaient « vierges », en attente de servir un autre type de cheveux. Et les deux fioles tout à fait vides allaient servir à récolter la pilosité d'autres personnes. Illustres moldus inconnus, ou fameux sorciers concernés par l'armée des mangemorts, Sirius ne savait pas encore. Lorsqu'il fut près, il jeta un autre regard dans le miroir, ajusta une lourde cape autour de ses épaules, mis un petit sac vide et inutile en bandoulière, et se détourna du spectacle pour enfin sortir du 12, square Grimmaurd. Sa journée promettait d'être grisante.
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Beth transplana sur le perron du 12 square Grimmaurd. C'était un vendredi soir. La nuit était assez douce pour un mois de juillet, et la sorcière leva la tête sur la façade de la maison victorienne. Après Regulus, elle était le mieux placée pour comprendre pourquoi Sirius haïssait cette maison magnifique. Son style avait beau étinceler depuis plus de deux siècles, à l'intérieur d'elle, il y avait une enfance que pour rien au monde elle n'aurait voulu vivre.
Beth chassa de sa tête ses pensées empathiques, et son cœur partit en fanfare à l'idée qu'elle allait retrouver les bras de Sirius. Quelle enfant elle faisait ! Mais ce sentiment la faisait vivre, aussi. Elle posa la main sur la poignée de porte et poussa le lourd battant.
Elle avait bien vu à travers les carreaux épais et flous qu'il y avait de la lumière dans le hall. Mais elle ne s'était pas attendue à ce qu'un véritable capharnaüm l'accompagnait.
Il y avait une multitude de capes accrochées au porte-manteau et de malles posées à terre le long du vestibule. Certaines étaient ouvertes et montraient des tas de vêtements sens dessus dessous, des piles de bouquins aux pages pliées, et des montagnes de casseroles empilées les unes dans les autres. Des voix s'exclamaient des étages supérieures.
La silhouette d'un garçon aux cheveux roux apparut tout à coup au palier du deuxième étage et entra dans l'une des chambres.
- Ron ! disait-il. Inutile de mentir, je sais que c'est toi qui a mon nécessaire à balais !
- Je ne comptais pas te mentir, répondit une voix lointaine. Et je te signale que je me suis aussi occupé de ton balai.
- Eh bien, tu l'as fichtrement mal poli, ou alors tu t'es curé le nez avec juste après...
La porte se referma en claquant et les voix s'étouffèrent. Beth, parfaitement surprise, haussa les sourcils au maximum qu'elle pouvait. Si elle n'avait pas entendu parler de balai, elle aurait franchement pensé qu'elle s'était trompée de maison et qu'elle avait atterri chez un voisin moldu. Mais les portraits des ancêtres de Sirius étaient bien accrochés à leur place. En passant devant l'un d'entre eux, elle fut alpaguée sans grande politesse.
- Attention, lança une voix monocorde et blasée, cachez vos nobles fessiers... ! Car voilà la tueuse de portraits.
Beth glissa son regard sur sa gauche et ne put s'empêcher de secouer la tête de dépit.
- Bonjour, Phineas, lança Beth d'une voix autrement plus blasée.
L'ancêtre de Sirius avait rejoins le portrait d'une lointaine grande tante revêtue d'une épaisse fourrure noire qui lui donnait l'air d'un joueur de Quidditch particulièrement musclé et poilu. Nu était la tête d'une panthère qui en dépassait, la méprise était inévitable.
- Vous êtes venue provoquer la chute de cette maison ? continua Phineas Nigellus Black en regardant ses ongles parfaitement propres. Je dois vous dire que vous arrivez trop tard. Une famille de rouquins pauvres et mal élevés est déjà en train de s'y atteler... Mais vous avez peut-être encore un espoir. Ils ont l'air trop stupide pour être pourvus de pyromancie.
Beth émit un murmure désapprobateur.
- Surveillez votre langage, très cher Phineas, enjoignit-elle avec un sourire appuyé.
Elle claqua des doigts et aussitôt, une petite flamme surgit au-dessus de sa main pour disparaître dans une légère fumée.
- Un accident est si vite arrivé...
Phineas poussa une exclamation outrée et la sorcière qui l'accompagnait montra à Beth un doigt réprobateur.
- Nous voilà menacés ! On aura tout vu dans cette maison !
Beth sourit et détourna les yeux du tableau. Au bout du vestibule, il y avait une jeune fille qui regardait la scène avec des yeux ronds. Elle venait probablement de sortir de la cuisine, car la porte était restée ouverte. Beth s'approcha d'elle en la saluant de la tête.
- J'ignorais que quelqu'un s'installait ici, commença-t-elle pour briser la glace.
La fille semblait un peu impressionnée par elle, mais dévisageait Beth avec un air poli. La sorcière sourit de plus belle.
- Comment t'appelles-tu ? continua cette dernière, tout à fait amusée d'impressionner la jeune fille.
- Ginny.
Elle pencha légèrement la tête de côté et continuait d'inspecter Beth. Elle avait un joli visage et de magnifiques cheveux longs et roux.
- Vous savez faire des flammes sans baguette magique ?
Beth sourit de plus belle, mais des bruits de pas mirent fin à cette discussion. Arthur Weasley descendait les dernières marches du grand escalier.
- Elizabeth, salua-t-il avec un air heureux. Vous allez manger avec nous ?
- Bonsoir, Arthur. J'ignorais que votre famille devait emménager ici... À moins que je ne me trompe ?
La couleur de cheveux qu'ils partageaient lui fit comprendre qu'elle avait devant les yeux le père et la fille. Elle lança un regard sur les malles et Arthur Weasley émit un petit rire en se frotta la nuque.
- Non, vous ne faites pas erreur. Ce fut l'idée de ma femme de venir ici pour les vacances. Nous attendons l'arrivée de Harry d'un moment à l'autre – il faut juste que Dumbledore nous accorde enfin sa venue – et cet endroit est parfait pour sa sécurité. Mais cette vieille bicoque est si vieille et si sale... L'elfe de maison a vécu ici pendant des dizaines d'année tout seul, et je crois qu'il lui manque une case, le pauvre... En tout cas, il n'a rien nettoyé du tout depuis un âge ancestral, et la maison de Sirius est pleine d'infections et d'invasions de bestioles en tout genre.
Beth étouffa un rire et essaya de dissimuler sa gêne naissante. Des quelques nuits qu'elle avait passées ici la semaine précédente, elle n'avait pas exploré autre chose que la chambre de Sirius et la cuisine des sous-sols. Arthur attrapa sa fille par les épaules.
- Et puis comme ça, on occupe aussi les jeunes pour la bonne cause !
Ginny haussa les sourcils d'un air faussement enchanté.
- Venez, reprit Arthur, il y a ma femme à la cuisine, elle sera contente de vous revoir.
Beth suivit Arthur, tandis que Ginny remontait en courant les escaliers. Alors que la sorcière s'apprêtait à descendre la volée de marches en pierre qui menait aux sous-sols, une autre porte s'ouvrit dans son dos et elle entendit quelqu'un l'appeler.
- Beth ?
La sorcière se retourna et sourit de toutes ses dents.
- Remus !
Et puis Beth fronça légèrement les sourcils, parce que le sorcier n'avait pas du tout l'air content. Il lui fit signe de la main de le suivre dans la pièce où il se trouvait – la grande salle à manger du rez-de-chaussée – et Beth eut un mouvement hésitant vers Arthur.
- Dites à Molly que je viens la voir dans une minute, lança-t-elle poliment.
Elle traversa ensuite le couloir en sens inverse, et profita du voyage pour se débarrasser de sa cape et l'accrocher au porte-manteau.
Remus était déjà retourné dans la pièce faiblement éclairée. Lorsqu'elle y pénétra, Beth vit immédiatement qu'ils n'étaient pas seuls. Un autre sorcier au ventre rebondi, vêtu d'une vieille robe grise et rapiécée, était affalé dans un fauteuil d'époque Régence. Beth ne l'avait pas vu à la réunion de l'Ordre. Elle le regarda une seconde, puis deux, et au bout de la troisième, elle ferma les yeux et émit un petit rire attendri.
- J'ai failli ne pas te reconnaître, dit-elle en relevant les paupières.
Le vieux sorcier aux cheveux gris souriait en se frottant la lèvre inférieure.
- Tu m'en vois ravi, dit-il d'une voix de vieux fumeur.
- Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle là-dedans, intervint Remus d'un air mécontent.
Beth tourna la tête vers lui, l'air parfaitement interloqué.
- Remus ?
- Tu sais que j'ai failli le tuer, avant qu'il m'apporte la preuve que c'était bien lui ?
Le sorcier grisonnant émit un petit rire.
- Calme-toi, mon vieux, je voulais t'en parler cette semaine, mais on ne s'est pas beaucoup vus...
- Oui, c'est ça, rétorqua Remus d'un ton sarcastique.
Il se mit à arpenter la pièce en long et en large avant de se tourner vers Beth.
- J'imagine que tu y es pour quelque chose ? Ce Polynectar, il ne l'a sûrement pas sucé de son pouce.
Beth fronça les sourcils et fixa Remus quelques secondes. Elle adorait ce type. Il faisait partie de ses rares vrais amis. Mais à cet instant précis, elle n'aimait pas du tout le ton qu'il prenait avec elle.
- Ce n'est pas parce que nous avons agi sans ton consentement que ça fait de nous des enfants, répliqua-t-elle vivement.
Le sorcier grisonnant lança un regard sur une vieille montre gousset qu'il venait de sortir de l'une de ses poches. Il se redressa du fauteuil, tapota l'épaule d'un Remus tendu par la colère pour le calmer un peu, et sortit de la pièce sans rien dire. Quelques secondes après son départ, après avoir entendu ses pas dans les escaliers, Remus se tourna vers Beth.
- Il va forcément faire une bêtise, murmura-t-il d'un air d'outre-tombe.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
- Il... Mais enfin... Tu sais comment il est, Beth !
Il se dérida un peu, mais s'attela de nouveau à arpenter la pièce.
- S'il tombe sur un groupe de mangemorts, il va certainement foncer dans le tas ! Il m'a dit qu'il enquêtait sur le terrain... Mon œil. Je suis sûr qu'il n'attend qu'une chose : se battre en duel.
Beth hocha la tête négativement pour lui signifier ce qu'elle pensait de tout ça.
- Tu n'en sais rien du tout, Remus. Est-ce que tu te rends compte du potentiel d'informations qu'il pourrait dégoter ? S'il tombait sur un nid de mangemorts, tu ne crois pas qu'il préviendrait l'Ordre pour que tout le monde intervienne ? Il n'est pas stupide, voyons !
Remus lança sur elle un regard à la fois réprobateur et indulgent.
- Tu ne l'as retrouvé que depuis une semaine... Moi, ça fait deux ans que je m'occupe de lui.
Beth expira l'air qu'elle avait bloqué dans ses poumons et secoua la tête.
- Ce n'est pas un concours, reprit-elle à voix plus basse, car des pas redescendaient les marches d'escalier. Et Dumbledore, aussi intelligent qu'il soit, peut faire des erreurs...
Remus la regarda quelques secondes sans bouger, l'air grave. Impossible de comprendre ce qu'il était en train de penser. Quelqu'un marcha dans le vestibule et pénétra dans la salle à manger.
Sirius avait retrouvé sa forme originelle et avait troqué sa large robe miteuse contre une robe noire à sa taille. Il arborait un air fier et impassible. Il s'approcha de Beth, passa une main dans le dos de la sorcière et l'embrassa sur la joue. Cette dernière continua de l'observer avec des yeux ronds jusqu'à ce qu'il se vautre à nouveau dans le canapé qu'il avait occupé précédemment. Ils ne s'étaient pas revus depuis cinq jours, et pourtant, Sirius avait l'air métamorphosé. Et ce, simplement pour une coupe de cheveux. Il les avait raccourcis et les portait à présent comme à l'époque, mi longs jusqu'à la nuque. Sa tignasse était propre et bien peignée vers l'arrière, et sur le visage du sorcier trônait un air apaisé, calme, en paix avec lui-même.
Lorsque Beth réussit à sortir de sa stupeur, elle s'approcha de lui et se laissa tomber à ses côtés.
- Je vais finir par tomber d'accord avec Remus, lança-t-elle avec un grand sourire.
Sirius fronça les sourcils.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- C'est beaucoup trop risqué, continua Beth en feignant de reprendre son sérieux. Imagine que tu ne prennes pas ta dose de Polynectar à temps... Et que tu te retrouves en pleine rue avec cette apparence ! Toutes les filles vont se jeter sur toi, je n'aime pas du tout ça.
Sirius rejeta la tête en arrière et explosa de rire. Remus, tout à l'inverse, plongea la tête dans ses mains avec un air dépité.
- C'est pas vrai...
Il en ressortit deux secondes plus tard, l'air complètement éreinté.
- Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de vous deux ?
Beth avait posé son coude sur le dossier du fauteuil, et sa tête sur sa main. Elle regarda Remus en souriant.
- Arrête de nous prendre pour des enfants, et assieds-toi, imposa-t-elle sur un ton toutefois aimablement.
Remus hésita, soupira, et finit par obéir. Il prit une chaise de la longue table en bois vernis recouvert de poussière et s'y installa. Puis il croisa bras et jambes.
- Tu es calmé, mon vieux ? commença Sirius.
N'obtenant pas de réponse, il se tourna vers Beth.
- Je te laisse faire la plaidoirie ?
Beth plissa les yeux.
- Ne m'oblige pas à me sentir comme au travail...
- Tu ferais pourtant ça tellement mieux que moi.
- Voilà une chose étonnante : Sirius Black sous-estimes ses capacités.
Sirius étouffa un rire, haussa les épaules et se tourna vers Remus qui les regardait comme s'il assistait à une pièce de théâtre particulièrement rébarbative.
- Allez Lunard, détends-toi. Je ne suis pas un idiot, je sais ce que tu penses. Que je ne suis pas sorti depuis longtemps, que je serais incapable de me tenir tranquille, et que j'oublierai les bonnes manières sitôt que je verrai une ordure de mangemort, quitte à mettre ma vie en danger...
- Tu m'enlèves les mots de la bouche, répliqua Remus en feignant un sourire forcé.
- Eh bien, sache que tu n'aurais pas tout à fait tord ! lança Sirius avec un grand sourire et un doigt pointé vers son ami.
Beth s'éclaircit aussitôt la gorge et se pencha un peu vers lui.
- Je ne suis pas sûre que tu t'y prennes de la bonne manière...
- Je t'avais prévenue !
La sorcière hocha la tête d'un air dépité et se redressa en soupirant.
- Ok, je prends la main.
Elle se tourna vers Remus, dont les sourcils froncés cachaient presque entièrement ses deux yeux.
- Ce que Sirius essaie de te dire, mon petit Remus, c'est qu'il n'a plus vingt ans. Et quand bien même il les aurait, il était assez consciencieux à l'époque pour servir activement l'Ordre. Il n'a commis qu'une seule erreur, ajouta Beth après une seconde d'hésitation en regardant le concerné, et nous savons tous les deux qu'elle lui pèse encore sur la conscience.
Sirius la regarda d'un air grave, presque peiné, mais la laissa continuer.
- Remus, reprit Beth en se tournant vers le lycanthrope. Je sais que tu refuseras de tomber d'accord avec nous pour une seule raison : Dumbledore. Bien sûr que c'est un mage puissant d'une intelligence inégalable. Mais laisse moi te dire que concernant Sirius, je ne suis pas du tout d'accord avec lui. Les deux seules excuses de Dumbledore pour le garder cloîtré ici sont largement contestables. La première c'est que Sirius sera reconnu par tous en sortant dehors - sorciers, moldus, mangemorts - et la deuxième c'est que dans cette maison, il y a déjà beaucoup à faire. Ma réponse au premier argument, c'est ta réaction quand tu as vu Sirius avec le Polynectar : il t'a paru tellement peu familier que tu as failli le tuer. Et ma réponse au deuxième argument, la voici : est-ce que tu te moques de moi ? Nettoyer le 12 square Grimmaurd ? C'est complètement ridicule. Il n'y a que dans la communauté des elfes de maison que cette idée pourrait tenir debout – quoique, en voyant ce qu'a fait Kreattur de cet endroit, on est en droit de douter même de ça...
Remus gardait un air sombre, mais les regards qu'il lançait parfois de côté montraient qu'il était en train de réfléchir activement.
- Est-ce que tu imagines le potentiel d'informations que je pourrais rapporter ? intervint Sirius d'un air à présent très sérieux. L'ordre manque cruellement de renseignements sur l'ennemi, tu le sais aussi bien que moi. Même quand Rogue débarque, il est incapable de nous donner quoique ce soit à nous mettre sous la dent... Il suffirait que je suive quelqu'un que nous soupçonnons sous plusieurs déguisements. Ça nous permettrait de découvrir qui est en relation avec qui, où sont leurs planques, quelles sont leurs actions de propagande... J'ai déjà commencé à filer l'aîné Carrow. L'imbécile est aussi discret qu'un troupeau d'Abraxtans... D'autres suivront après lui.
Remus décroisa les jambes et se pencha en avant en posant les coudes sur ses genoux. Il soupira et se passa une main dans les cheveux.
- Tu changes d'apparence, de temps en temps ?
- Je n'ai pas oublié les vieilles leçons de filature, répondit Sirius en haussant un sourcil. J'ai toute une collection de cheveux différents, ma robe de sorcier subit plusieurs sortilèges de teinture par jour, sous elle, je porte des vêtements moldus, juste au cas où j'en aurais besoin, et je n'entre jamais en contact physique ou verbal avec le concerné.
Remus soupira une nouvelle fois. Mais la porte d'entrée s'ouvrit tout à coup en interrompant ses pensées. Il y eut un bruit sourd, signe que quelque avait dû cogner contre l'une des malles du vestibule, et quelques secondes plus tard, Andromeda Tonks passait une tête dans la salle à manger.
- Oh, vous êtes là ! Bonsoir tout le monde !
Beth et Sirius lui répondirent avec le même entrain et Remus se leva de sa chaise, l'air fatigué. Tonks sourit et le dévisagea.
- Ça ne va pas ? demanda-t-elle en penchant un peu la tête.
Remus se tourna vers les deux responsables de son état d'âme et soupira.
- On en reparlera... La réunion aura lieu à vingt et une heure, n'oubliez pas. Je vous laisserai vous expliquer aux autres.
- Je ne viendrai pas les mains vides, assura Sirius en regardant son ami d'un air tranquille.
Remus haussa les épaules pour lui faire comprendre qu'il ne voulait plus en discuter, et sortit de la pièce en compagnie d'une Tonks à l'air curieux.
Lorsqu'ils se retrouvèrent à deux, Sirius et Beth se sourirent en s'observant.
- Tu as tenu le coup toute cette semaine ? commença le sorcier.
- Mieux que je ne l'imaginais, admit Beth en baissant les yeux.
Elle lissa la jupe de sa robe et prit une profonde inspiration.
- J'étais sûr que tu y arriverais, affirma Sirius en caressant la joue de la sorcière.
Beth se tourna vers lui.
- Le plus dur, c'était que je ne pouvais même pas me permettre de penser à toi. Et pourtant Merlin sait que ça m'aurait aidé... Tu m'as tellement manqué.
- Toi aussi.
- Tu me donneras l'adresse de ton coiffeur ? demanda Beth en reculant le buste de quelques centimètres, pour mieux contempler la belle allure qu'il avait.
- Il n'a même pas changé depuis quatorze ans, et il se tient juste devant toi, lança Sirius avec un air fier. Tu savais qu'il pratiquait toujours la même technique qu'avant ? Tu veux la connaître ?
- Avec plaisir, accorda Beth en souriant.
- Eh bien c'est très simple : tu penches la tête en avant de façon à l'avoir bien à l'envers, tu attrapes tes cheveux tombant à quelques centimètres de ton crâne comme si tu allais les nouer ensemble, et là, de la manière la plus sauvage et la plus désinvolte possible, tu coupes tout ce qui dépasse à l'aide de ta baguette magique. Les enfants, mieux vaut laisser un adulte le faire à votre place.
Beth riait si fort qu'elle se tenait les côtes de douleur. Lorsqu'elle réussit à reprendre son souffle, Sirius attrapa son visage entre ses mains et la tourna vers lui.
- J'avais hâte de faire ça...
Il se pencha vers elle et lui embrassa doucement la joue, le cou, les lèvres. Beth s'abandonna complètement sur ce dernier point et passa ses mains dans les cheveux raccourcis du sorcier. Tout à coup, un bruit sourd aux étages supérieurs les ramena brutalement à la réalité. Les cris d'une dispute retentirent bientôt, et quelques secondes plus tard, ils entendirent Molly Weasley arriver au pied des escaliers pour imposer le calme d'une voix tonnante.
- Ces gosses... maugréa Sirius en rejetant la tête en arrière, vaincu par le vacarme.
Beth battit plusieurs fois des paupières et se racla la gorge pour reprendre contenance.
- Ne me dis pas que quelqu'un va partager ta chambre ? s'amusa-t-elle.
- Tu plaisantes ? Personne ne va même partager mon étage.
- Parfait, soupira Beth. Je crois que nous allons avoir besoin d'intimité ce soir...
Sirius sourit.
- Pourquoi attendre ?
Beth montra qu'elle se laisserait bien tenter, mais finit par secouer la tête.
- Je dois aller montrer mes respects à Molly Weasley... Ce serait impoli de les planter là, alors qu'ils sont tes invités.
- On pourrait prétexter qu'on a des devoirs à faire ?
Beth émit un petit rire.
- Ou bien qu'il y a le grenier à nettoyer ? relança-t-elle.
- Non, gardons cette excuse pour demain.
La sorcière finit par se redresser en souriant et Sirius l'imita. Il la serra quelques secondes dans ses bras, l'embrassa dans le cou, et puis ils se dirigèrent tous les deux vers la cuisine.
•
•
- Et est-ce qu'on peut savoir votre nom ?
La question avait été posée par l'un des jumeaux d'Arthur Weasley. Le garçon, qui entrait dans sa dernière année à Poudlard, avait pris un ton poli mais regardait Beth avec un grand sourire. La sorcière échangea un regard amusé avec Sirius.
- Elizabeth Ashtray, répondit-elle en relevant le menton et en haussant un sourcil supérieur. Mais tu peux m'appeler Beth...
Le sourire toujours collé aux lèvres, le garçon hocha la tête de haut en bas, et puis montra du pouce sa poitrine et celle de son frère.
- Moi c'est George, et lui c'est Fred.
- Ne t'approche pas d'eux, avertit Sirius en feignant d'être sérieux. Et s'ils te proposent une friandise, tourne les talons sans crier gare et abrite toi sous une table. Ça pourrait exploser.
Les jumeaux éclatèrent de rire. Ils étaient tous réunis autour de la longue table de la cuisine, celle-là même qui servait aussi à l'Ordre du Phénix, mais pour le moment ils n'avaient devant eux que des assiettes, des couverts, et deux marmites remplies d'un ragoût qui sentait merveilleusement bon. Sirius, Beth, Remus, Tonks et la famille Weasley avaient été rejoints par Maugrey Fol'œil, le seul convive n'ayant pas d'assiette, car il avait pris soin de manger avant de venir. Il était assis à l'autre bout de la table et conversait avec ses voisins : Tonks, l'aîné des Weasley, Bill, et son plus jeune frère, Ron.
- Et vous faites quoi, comme métier ? demanda l'autre jumeau, Fred, en plissant les yeux.
- Les garçons, arrêtez avec vos questions, intervint Molly en prenant enfin place avec les autres. Je sais pertinemment que vous récoltez des informations sur l'Ordre.
- Ce n'est pas grave, Molly, assura Beth en souriant. C'est normal d'être curieux.
- Du moment qu'ils ne vont pas fouiner dans le placard du deuxième étage... glissa Sirius en se servant une nouvelle louche de ragoût.
Fred pointa sa fourchette vers lui d'un air suspicieux.
- On ne la fait pas à nous, répliqua-t-il. Je sais pertinemment qu'il n'y a rien dans ce placard. Nous l'avons déjà fouillé en arrivant ici.
- Fred ! gronda sa mère.
Sirius étouffa difficilement son sourire et regarda le garçon.
- Mais est-ce que vous avez pensé à regarder sous le parquet ? fit-il d'un air mystérieux.
Les jumeaux hésitèrent, échangèrent un regard perplexe, et les adultes se mirent à rire.
- Si je n'avais jamais rencontré Sirius et le père de Harry, j'aurais pu dire que vous étiez les deux pires fouineurs que j'ai jamais vu, lança Remus avec un regard amusé.
George posa un coude désinvolte sur l'épaule de son frère.
- Attends au moins qu'on ait terminé notre scolarisation avant de dire ça, lança-t-il avec un grand sourire.
- Les garçons... intervint Arthur avec un froncement de sourcil peu convainquant.
Ginny, qui s'était assise en face de Beth, se tourna vers elle.
- S'il vous plait, pourriez-vous nous dire ce que vous faites dans la vie ? demanda-t-elle en souriant avec politesse.
Beth montra la jeune fille à ses frères.
- Vous devriez en prendre de la graine, les garçons. Ça, c'était une question très gentiment formulée.
- Ne vous fiez pas à elle, intervint Charlie, le cadet de la famille, assis de l'autre côté de Ginny. Sous son masque angélique, c'est la pire d'entre nous !
Sa sœur lui donna un petit coup de coude dans les reins et Beth sourit.
- Vous avez probablement raison, enchaîna Fred en feignant un air sérieux. Nous avons certainement trop pris notre aise, pardonnez-nous. Mais la réponse se fait toujours attendre...
Beth croisa les doigts sous son menton et fit mine de réfléchir.
- Eh bien, je vais vous laisser deviner entre trois propositions...
- J'adore jouer à ce genre de chose ! répliqua George avec un grand sourire.
La sorcière prit quelques secondes pour réfléchir et partagea un sourire avec Remus et Sirius.
- A) Je suis médicomage au centre de soin à la maison de repos Scrubbed Wood...
Elle vit Charlie hocher lentement la tête d'un air réfléchi.
- B) Je suis l'adjointe de la directrice à la Justice Magique et membre du Magenmagot.
- Trop jeune... souffla Fred à l'adresse de son frère jumeau.
- C) Mes parents n'avaient pas de pouvoirs magiques. Je travaille chez les moldus au secrétariat principal d'une centrale thermique.
- C'est toujours la dernière réponse, lança George.
- Je dis aussi réponse C, appuya son frère, mais simplement parce que je n'ai rien compris à ce qu'elle vient de dire.
Sirius et Remus poussèrent un rire. Beth se tourna vers Ginny et Charlie pour les faire participer au jeu. Charlie posa ses avant-bras constellés de tâches de rousseur et de marques de brûlure sur la table, et réfléchit deux petites secondes.
- Moi, je penche pour la réponse A. Je suis déjà allé une fois à Scrubbed Wood pour voir une amie qui y a bossé il y a quelques années. Hors jamais personne ne connaît cet endroit. Le détail est trop choisi...
Beth émit un murmure approbateur et regarda la petite sœur. Ginny se gratta l'arrière du crâne en faisant mine de réfléchir.
- Moi je dis la réponse B, dit-elle en plissant un peu les yeux.
- Pourquoi ça ? demanda Beth.
Ginny prit quelques secondes pour rassembler ses idées.
- Parce que vous faites partie de l'Ordre du Phénix. Hors dans la réponse B, vous avez choisi un job qui serait juste parfait pour protéger activement les autres. Ç'aurait été un peu... navrant de l'avoir inventé. Vous ne trouvez pas ?
Elle se mit à regarder ses frères en rougissant, car elle se rendait certainement compte que si elle se trompait, elle était en train de dire quelque chose de blessant. Beth échangea un regard amusé avec la mère de famille.
- Félicitations, Molly, lança-t-elle, vous avez des enfants décidément très intelligents ! Mais il n'y a qu'un seul gagnant ce soir, et c'est...
Fred Weasley se mit aussitôt à battre la table comme un tambour.
- ... cette perspicace jeune fille !
La moitié de la cuisine éclata en exclamations. La plupart criaient de joie, sauf les jumeaux qui s'étonnèrent de dépit, et Charlie leva l'une des mains de sa sœur en signe de victoire.
- Ginny ! Ginny ! Ginny !
Rouge comme une pivoine, la jeune fille souriait d'un air intimidé. Beth était heureuse de contempler cette famille. Ils étaient tous drôles et avaient l'air très attachés les uns aux autres. Elle avait déjà rencontré l'un des fils d'Arthur au Ministère, Percy, mais le garçon lui avait paru d'une solennité excessive, bien loin de ce à quoi elle était en train d'assister. Il était d'ailleurs le seul absent à cette table mais Beth, sur le coup, ne fit pas attention à ce détail.
Lorsque le repas fut fini, lorsque le dessert fut mangé et la table, débarrassée, Molly Weasley déclara qu'il était temps pour les jeunes de monter se coucher, et les accompagna hors de la cuisine. Seuls restèrent ceux qui était majeurs : Charlie et Bill. Ils s'étaient levés de leurs chaises pour se dégourdir les jambes et discutaient avec leur père et Remus du prochain départ de Charlie pour la Roumanie.
Beth regarda Sirius. Elle appréhendait peut-être un peu la réunion. Elle savait pertinemment que l'annonce du plan de Sirius serait difficile à faire avaler. Le sorcier tourna lui aussi la tête vers elle. Il plissa les yeux d'un air déterminé en lui faisant un léger signe de tête. Pas besoin de Legilimencie pour comprendre qu'il était en train de lui assurer que tout irait bien.
Beth attrapa l'une de ses mains et la serra brièvement. Elle était soudain devenue inquiète, mais pas parce qu'elle doutait de lui. Ni parce que, comme Remus, elle n'avait plus confiance en son jugement. Non, elle avait soudain peur parce qu'elle se rendait compte des risques que Sirius s'apprêtait à encourir. Beth, elle, restait simplement les pieds sous son bureau, et enregistrait le moindre détail qui se passait autour d'elle et qui pourrait intéresser l'Ordre. Mais lui, il s'apprêtait à sortir dehors, à suivre l'ennemi, en bref, à prendre des risques énormes. Alors elle se rappela d'un rêve qu'elle avait fait régulièrement pendant de nombreuses années.
C'était un rêve flou où elle voyait Sirius sourire avec bonheur en faisant un simple signe de la main à Beth, avant de disparaître dans la brume. Et il y avait cette impression d'abandon immense qui prenait à chaque fois Beth aux tripes et la forçait à se réveiller, parfois en pleurant. Ce rêve avait commencé bien avant l'emprisonnement de Sirius, et il l'avait poursuivie longtemps après. Le sorcier serra légèrement sa main et la sortit de ses pensées. Beth releva les yeux vers lui. Il passa une main sur sa joue.
- Ne sois pas triste, comme ça, murmura-t-il en fronçant légèrement les sourcils. Ça me fend le cœur.
Ils se regardèrent ensuite avec un air amusé, car c'était une phrase que Sirius avait déjà dite plusieurs fois à la sorcière lorsqu'ils étaient plus jeunes. Beth aurait bien voulu s'enfouir dans ses bras, mais elle se rendit compte que quelques personnes les observaient discrètement, dont Molly Weasley et Tonks – cette dernière ne manqua pas, lorsqu'elle croisa le regard de Beth, de détourner la tête en souriant largement.
Les autres membres de l'Ordre commencèrent à arriver dès vingt heures trente, permettant à Beth de mieux se familiariser avec certains d'entre eux. Lorsque vingt et une heures sonnèrent, Dumbledore entra dans la cuisine. Sa stature droite et sa grande prestance ne manquèrent pas d'intimider la sorcière lorsqu'elle réalisa qu'elle s'apprêtait à lui tenir tête.
Le directeur de Poudlard ne fut pas le dernier arrivant. Deux minutes après lui, la porte de la cuisine s'ouvrit à nouveau et tout le monde tourna la tête vers Severus Rogue.
Lorsque Beth avait découvert Sirius une semaine plus tôt, la surprise lui avait frôlé l'apoplexie. Voir Severus Rogue débouler ce soir-là – jamais Remus ni Sirius ne l'avaient encore mentionné – la rapprocha un peu cet état d'esprit. La sorcière savait pertinemment que l'ancien mangemort avait été gracié après la chute de Voldemort par l'aide de Dumbledore. Le voir ce soir dans cette cuisine lui fit penser que Rogue faisait probablement déjà partie de l'Ordre à cette époque.
Beth se trouvait bien placée pour le voir arriver et s'asseoir, aussi prit-elle le temps de l'observer. Elle ne l'avait littéralement pas revu depuis leur sortie à Poudlard, mais une seconde lui avait suffi pour le reconnaître. Il avait toujours ce nez fin et crochu, ce rideau de cheveux qui encadrait son visage et ce même regard perçant, qui, pour le moment, balayait la table. Ses yeux s'arrêtèrent sur Beth pendant qu'il prenait place sur une chaise. La sorcière leva un peu le menton en guise de salut, mais lui, il ne répondit pas du tout et porta son attention sur Dumbledore. Peu remuée par cet affront, Beth l'imita et la réunion débuta.
Aucune découverte révolutionnaire ne ponctua celle-ci. Rien n'avait vraiment changé depuis la semaine précédente, et les protections de Harry et de la Prophétie furent les seuls sujets importants. Lorsqu'on parla du garçon, Arthur Weasley en profita pour parler du déplacement de Harry.
- Nous nous disions avec Molly qu'il pourrait peut-être arriver à la fin du mois, et ainsi fêter son anniversaire avec nous.
Dumbledore hocha la tête un instant et regarda Weasley par-dessus ses lunettes.
- Ce n'est pas encore le moment, Arthur. Harry ne sera jamais aussi bien protégé que chez son oncle et sa tante. Tant que les tours de garde du 4 Privet Drive continuent, je sais qu'il ne risque absolument rien. Laissons-le là-bas pour le moment.
Arthur eut l'air nettement déçu mais accorda que Dumbledore avait raison.
- Nous verrons pour le mois d'août, alors, hasarda-t-il avec un faible sourire.
Dumbledore reporta son attention sur l'assemblée.
- Aucun incident notable pour les tours de garde au département des Mystères ?
Quelques sorciers hochèrent négativement la tête.
- C'est le calme plat depuis que nous avons commencé, intervint Maugrey en élevant la voix pour se faire entendre. Bien entendu, ça ne doit pas être une raison pour baisser notre garde. Mais nous ignorons toujours...
Il fut soudain interrompu par Severus Rogue qui s'octroya d'emblée la parole. Sa voix nasillarde avait prit de la profondeur avec l'âge.
- J'ai quelque chose qui pourrait peut-être vous aider, lança-t-il avec une pointe de désintéressement. Un langue de plomb informe régulièrement le Seigneur des Ténèbres. Mais j'ignore lequel, malheureusement...
Lorsqu'elle entendit la nouvelle, Beth ne put s'empêcher de tourner la tête vers Sirius, qui était assis pour la réunion presque en face d'elle. Il soutint son regard une seconde. Il pensait la même chose qu'elle : voilà une enquête qu'il pourrait mener à bien.
- ... mais je ne doute pas que quelqu'un parmi vous s'en occupera.
Beth perçut dans le ton de Rogue du sarcasme et s'étonna à peine de voir son regard glisser sur Sirius. Ce dernier tourna également la tête vers lui et sourit.
- Oh, mais je ne parlais pas de toi, assura Rogue avec un air mauvais. Je sais combien cette maison a besoin d'être nettoyée, inutile de prendre la peine avec de vrais risques.
Parfaitement abasourdie, Beth battit plusieurs fois des paupières. Ainsi, les vieilles rancœurs de l'école n'avaient jamais été oubliées... Une petite colère monta en elle mais elle se garda bien de la montrer.
- Puisque tu t'inquiètes pour la maison, Rogue, tu pourrais y mettre la main à la patte ? rétorqua Sirius d'un air calme. Et concernant ta mission, reprit-il sans laisser le temps à son interlocuteur de rebondir, je m'en charge sans problème.
Les membres de l'Ordre tournèrent vers lui des regards étonnés et incertains. Beth dévisagea Dumbledore. La tête appuyée sur une main, il regardait Sirius en plissant un peu les yeux, mais gardait son habituel sourire aux lèvres.
- Ne fais pas d'esbroufes à cette table, répliqua Rogue d'un air plus mauvais. Ce que fais l'Ordre n'est pas une blague. Pas pour moi, en tout cas.
- Et pour moi non plus, répliqua Sirius, piqué au vif.
Il balaya l'assemblée d'un regard déterminé.
- Ce que je vais vous dire va certainement déplaire, mais rester gentiment cloîtré ici, c'est terminé. Je ne vois pas pourquoi je devrais me terrer alors que je peux vous aider dehors.
Il s'enfonça plus confortablement sur sa chaise avant de continuer.
- J'ai en ma possession assez de Polynectar pour tout un régiment, et je compte bien m'en servir à bon escient. J'ai déjà commencé la filature de Amycus Carrow cette semaine. Je pourrais vous donner le détail de sa vie jusqu'à sa pointure de chaussure. Mais ce qui vous intéressera mieux, c'est de savoir qu'il s'est rendu avec sa sœur dans l'allée des Embrumes et qu'il y a rencontré plusieurs fois Lucius Malefoy, et toujours en mimant le parfait hasard. Sauf que, quand ça arrive quatre fois par semaine, la chance n'a plus rien à voir là-dedans.
Lorsqu'il eut terminé, il haussa un sourcil inquisiteur, dans l'attente d'une réaction. Beth croisa le regard de Remus. Le sorcier se dérida un peu mais ne dit rien.
- Alors tu t'es dégoté du Polynectar, hein ? intervint Maugrey Fol Œil d'un air un peu agressif.
- J'en ai un chaudron tout entier.
- Et tu as pensé à te faire plusieurs couvertures, au moins?
- J'ai six touffes de cheveux différentes. Des hommes de tous les âges. J'ai toujours sur moi une fiole de chaque, plus quelques une de Polynectar vierge, au cas où. J'ai loué une chambre au Chaudron Baveur pour plusieurs mois et j'ai fait pareil dans un hôtel moldu en centre ville. J'y ai posé quelques pièges, pour la forme...
Beth vit Tonks prendre un air impressionné et se détendit un peu.
- Bon, répondit simplement Maugrey. Et ce Polynectar, tu l'as dégoté où ? Impossible d'en préparer en si peu de temps, ou alors tu nous l'avais caché.
Beth laissa une seconde de blanc. Une seule.
- C'est moi qui le lui ai fourni.
Toutes les têtes se tournèrent vers elle mais elle garda son calme. Elle finit même par glisser son regard sur Dumbledore. Le directeur avait perdu son sourire mais la regardait sans animosité. Maugrey Fol Œil continua son interrogatoire.
- C'est ta confection ?
- Non. Mais j'ai mon fabricant attitré. Il ignore tout de l'Ordre, bien entendu, ou même de Sirius. Mais je le connais depuis quinze ans et j'ai toute ma confiance en lui. Il ne fournit plus que moi, maintenant.
- Ta confiance n'est pas suffisante pour moi.
- Je comptais bien garder un œil sur lui, juste au cas où, se défendit Beth d'un air tranquille.
Severus Rogue choisit ce moment pour repartir à la charge.
- Alors voilà pourquoi Black se met en tête de sortir en plein jour... Non contente de lui mettre des âneries dans le crâne, tu es aussi sa nouvelle coiffeuse attitrée, je présume ?
Il commença sérieusement à taper sur les nerfs de Beth. Mais le sang de la sorcière resta froid, et son port de tête fut plus digne encore.
- Non, Severus, répliqua-t-elle de bonne humeur. Sirius est assez grand pour s'occuper lui-même de ses cheveux. Et toi aussi tu pourrais le faire, ajouta-t-elle, faussement encourageante. Il te suffit d'un peigne, et d'un shampoing deux fois par semaine.
Severus la regarda un instant avec un visage dépourvu d'expression, puis se tourna vers le directeur.
- Vous allez laisser faire ça ? Non pas que la sécurité de Black m'importe...
Dumbledore prit une profonde inspiration et l'ambiance de la pièce se tendit un peu plus.
- Nous ne sommes plus à Poudlard. Vous êtes tous des adultes maintenant, commença-t-il d'une voix pleine d'humilité. Je ne peux pas vous donner d'ordre. Je t'ai donné mon avis, Sirius, et tu as choisi de ne pas l'écouter. Tu es parfaitement libre de le faire. Tu as pris cette initiative et visiblement, elle va nous mener quelque part. Mais à l'avenir, l'Ordre doit savoir ce que tu vas entreprendre. Agir chacun dans son côté est le meilleur moyen de se diviser, et de subir des pertes.
Sirius regardait Dumbledore d'un air un peu affecté. Beth devina qu'il devait repenser à Lily et James. Lorsque le directeur eut fini de parler, Sirius releva un peu la tête.
- Bien, professeur, répondit-il simplement.
Beth ne put s'empêcher de regarder Rogue. Une colère palpable le faisait rougir un peu, mais il ne dit rien.
Dumbledore fit le tour de la pièce d'un regard perçant.
- La parole est ouverte à ceux qui veulent.
Après avoir écouter Emmeline Vance parler de faits divers moldus qui pourrait vraisemblablement avoir un rapport avec Voldemort, Beth prit la parole.
- Professeur, il faut que vous sachiez que le cabinet de Fudge s'intéresse à l'école. J'ai surpris quelques personnes parler du poste de Défense contre les forces du Mal resté vaquant. Je ne sais absolument pas ce qu'ils ont en tête, mais peut-être vont-ils bientôt vous conseiller un candidat. Peu importe la personne qu'ils proposent, je crois qu'il serait plus sage que vous le refusiez.
- Vous n'avez toujours personne ? intervint Dedalus Diggle, un autre fonctionnaire du Ministère.
Dumbledore s'éclaircit la gorge et sourit.
- Il semblerait que par les bruits qui courent, la possible malédiction qui empêcherait tout professeur de garder ce poste plus d'un an semble en effrayer plus d'un. Pas plus tard qu'hier, je me suis pris un troisième refus. Mais je ne perds pas encore espoir...
- Peut-être serait-il temps que quelqu'un rompe le « maléfice », lança Bill Weasley en souriant, et son regard glissa sur son voisin de gauche.
Lorsque Alastor Maugrey se rendit compte qu'il était le centre d'intérêt, il se mit à vociférer d'une voix forte.
- Obligez-moi un peu, pour voir !
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Dans la chambre de Sirius, le lecteur de vinyles tournait en crépitant le son d'une chanson de leur jeunesse. C'était lent, mais rythmé. Ça restait accroché à la poitrine, et quand on l'écoutait, on n'avait pas d'autres envies que de danser lentement dessus. Les souvenirs aux tripes, Sirius faisait tourner lentement Beth sur elle-même, avant de la reprendre dans ses bras, en accord avec la musique. Le corps de la sorcière ondulait entre ses mains. Sirius ferma les yeux. Il ne s'était pas senti aussi vivant depuis des années. Beth leva les bras et les passa autour de son cou. Elle se colla à lui et attendit quelques secondes d'éternité avant de l'embrasser passionnément. Ils avaient lancé un sortilège d'insonorisation et la musique hurlait dans leurs oreilles. Mais certaines chansons ne s'écoutaient que de cette manière. Sirius prit le corps de sa déesse entre ses doigts, au niveau du bassin, et l'amena lentement vers le lit. Il passa la robe de Beth par-dessus sa tête. Lorsqu'elle fut nue dans la faible lueur d'une bougie, une nouvelle vague d'émotion le submergea. Non seulement il se sentait vivant, mais en plus, il était amoureux. Elle s'allongea dans ses draps et l'attendit en le regardant, paupières à moitié fermées. Sirius la contempla quelques secondes. Qui était-il, lui, pour mériter ça ? Peu enclin à ce qu'elle, elle le voit dénudé – il savait qu'il n'était plus attirant comme avant – et pour ne pas qu'elle se rende compte qu'il avait aussi un peu envie de pleurer, il s'approcha du bougeoir et souffla sur la flamme, et le noir complet les accueillit.
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