Avant tout : JOYEUSES FÊTES A TOUS.
Ensuite : Voici une PREMIERE PARTIE du chapitre 29 d'Anaimia. Pourquoi une partie? Parce que je suis en train de me rendre compte que ce chapitre est juste énorme et que ça va être indigeste. J'ai franchement hésité à vous poster tout en entier (et vous ne l'auriez pas eu aujourd'hui, ce qui est dommage) mais après réflexion, ça risquerait vite de devenir dur à lire donc ; Première partie aujourd'hui, deuxième après demain, voire demain si on avance bien pour les deux scènes qui me posent encore un peu de résistance.
Et avant de commencer le chapitre en question ; je m'excuse. Platement et à genoux, implorant votre miséricorde pour mon retard plus que conséquent. La raison? Je n'en sais fichtrement rien ; mise à part une foule d'évènements en fondu enchainé (la mort de mon précédent pc, l'achat du nouveau, le boulot de cet été, les vacances, le déménagement dans l'appart, la reprise des cours, les stages, etc). J'y ai mis le temps, c'est vrai. Beaucoup trop peut être pour ce que ça va donner au final. Enfin, comme je le faisais remarquer à Bakanda-sama il y a peu ; ça fait moins d'un an de retard, donc je suis large.
Voici donc une partie du chapitre. Une vingtaine de pages, un peu plus peut être. Ce chapitre est long. Très long, et s'étale sur une temporalité étirée, qui nous emmène sur plusieurs mois de la vie des personnages. Des informations, un peu en vrac, des choses que je n'avais pas expliquées, que j'avais oubliées, bêtement, une petite préparation de terrain pour les prochains tomes, afin de faire un minimum de lien entre eux, bien qu'ils sont tous conçus pour pouvoir être lus séparément.
Bref, en espérant donc que vous ne vous y perdrez pas, je ferme ma trop grande bouche et vous laisse lire.
La jeune femme pesta, repoussant d'un revers de poignet les mèches châtaines qui lui barraient la vue. Elle siffla de mécontentement lorsqu'une trainée de sang couleur rouille vint s'égarer sur son front comme un coup de pinceau hasardeux sur une toile vierge, frottant énergiquement ses mains souillées sur les cuisses de son pantalon délavé. Geste inutile au possible puisqu'elle se contenta d'étaler la substance poisseuse au lieu de s'en débarrasser.
Un soupir lui échappa, résonnant de frustration. A genoux devant le sac plastique qu'elle s'appliquait tant bien que mal à refermer, elle lança un regard en biais à la baie vitrée ouverte qui charriait jusqu'à elle les relents du port. Cocktail détonnant si on le mélangeait, comme c'était malheureusement et involontairement son cas, aux épais effluves de l'hémoglobine encore fraîche.
Seule la force de l'habitude, et peut être une légère insensibilité chronique pour tout ce qui était de ce macabre domaine, lui permettait de ne pas rendre sur le champ son repas. A dire vrai, l'odeur n'aurait pas été si forte, du fait de ces deux invités, elle n'y aurait pas même pris gare.
Qui plus est, il était inutile d'ajouter un nouvel ingrédient sur le tapis déjà bien entamé par la cuisine populaire et artisanale. Le fait maison n'avait décidément pas son pareil.
_ Mange proprement, la prochaine fois, lança-t-elle, agacée, à la silhouette qui se découpait à peine sur fond d'un éclairage nocturne grésillant.
Parce qu'elle commençait à en avoir sa claque de nettoyer les restes.
Road laissa échapper un rire fluet, empreint d'une légère moquerie. Il était amusant de voir à quel point les humains s'enhardissaient vite, oubliant parfois qu'ils n'étaient que de pathétiques et fragiles créatures qu'un rien venait briser.
Elle balança distraitement ses jambes, coincées entre les barreaux piqués de rouille du balcon. Accoudée à la ridicule rambarde qui ne servait définitivement qu'à délimiter le vide au-delà de la dalle de pierre, et pourtant presque trop haute pour elle, elle laissa sa tête reposer sur le métal froid. Le rire au bord des lèvres, Road contempla avec fascination sa colocataire lutter pour faire entrer un bras récalcitrant dans un nouveau sac poubelle. Elle devait l'avouer : elle ne s'était pas montrée des plus tendres et patiente, ce soir. Encore moins soigneuse. Mais les deux abrutis qui avaient cru pouvoir eux aussi déguster de la chair fraîche et jeune ne lui avaient en rien facilité la tâche. Quelle idée de chercher à se débattre, aussi…
_ Tu m'aideras pour les transporter jusqu'à la voiture, exigea la plus grande des deux en se levant tout à fait, son ingrate besogne finalement terminée. En partie, du moins, puisqu'il lui faudrait encore descendre le petit monticule qui trônait au milieu du salon et ce, sans en mettre partout : la qualité des sacs poubelle ne valait décidément plus grand-chose, de nos jours.
La vampire agita la main, faisant peu grand cas des revendications de l'humaine et se décala à peine pour lui laisser une étroite place à ses côtés.
La jeune femme s'assit en soupirant, fit craquer son dos dans le mouvement avant de s'installer en tailleur, grattant du bout des ongles la fine pellicule rouge et grasse qui s'était posée sur ses bras, remontant facilement jusqu'au coude. Le silence plana un instant, la plus jeune appréciant ces quelques moments de calme et de paix avant qu'elles ne se décident toutes deux à débarrasser le plancher.
_ Tu en veux ? Proposa l'aînée en lui tendant brusquement la sucette ronde et luisante qu'elle avait en bouche deux secondes plus tôt. La jeune femme fronça le nez, étudiant la sucrerie avec attention, comme s'il s'agissait là d'un item hautement radioactif dont elle devait absolument se méfier.
Avec Road cependant, mieux valait marcher à la prudence que de lui accorder une aveugle confiance. Surtout en matière d'alimentaire.
_ Tu l'as aromatisée ? Se renseigna-t-elle, mine de rien, bien qu'étant à peu de chose près certaine de connaitre la réponse. Qui ne lui plaira pas davantage.
_ Évidemment.
Bon sang, elle aurait dû parier…
_ Alors sans façon.
Road laissa échapper un sifflement désabusé, haussa les épaules d'un air de « tu ne sais pas ce que tu rates » avant de tremper généreusement la sucette dans le bol de céramique placé à côté de ses genoux, l'enduisant d'une large et épaisse couche pourpre au goût de fer. Elle l'enfourna avec délice sous le regard vaguement dégouté de sa colocataire qui se garda bien cependant de tout commentaire. On ne tente pas le diable lorsqu'il est assis à côté de soi. Même s'il est en jupette à froufrous.
Surtout s'il est en jupette à froufrous.
Se laissant finalement retomber en arrière, Naé, s'aplatit sur le dos dans un son mât et un « wof » douloureux et gémissant. Malgré la faible souffrance bêtement engendrée, elle accueillit la vague de fraicheur que diffusait le béton sous sa nuque avec une joie douce. Ses bras la démangèrent à nouveau, réclamant qu'on les débarrasse des résidus sanglants qui les coloraient de teintes rouges et elle ne put empêcher une flopée de malédictions mentales à l'adresse de la vampire. Il lui faudrait des heures pour faire disparaitre la moindre trace de sang, autant visuelle qu'olfactive.
Depuis des années qu'elle partageait l'espace de sa sombre compagne, désormais, elle savait qu'elle aurait dû se faire —au moins un minimum— à toutes ces sales petites manies. Et puisqu'elle avait choisi de rester plutôt que fuir, elle ne devrait plus avoir à s'en plaindre.
Quoique, le choix, le lui avait-on réellement laissé ? Elle avait découvert Road en plein dessert alors qu'elle revenait de l'un de ses cours du soir ; impossible d'échapper à la gamine sans en subir les conséquences et curieusement, elle s'était dit que vivre, même en tant que pseudo-esclave d'une enfant plusieurs fois centenaire se nourrissant exclusivement de sang, était un moindre mal. Après tout, elle avait un toit, un frigo plein et pouvait poursuivre ses études sur le sol japonais en toute quiétude. En contrepartie, elle jouait les gardiennes de jour pour une vampire à l'apparence si innocente que cela en devait sordide et rangeait après elle. Rien de plus banal.
Il lui arrivait parfois de se demander qui des deux était la plus folle.
Et si Naé s'était rapidement habituée à ce mode de vie pourtant hors du commun —et qui l'avait définitivement convaincue que sa santé mentale ne devait pas être des plus stables— il y avait encore quelques points dans son existence, et particulièrement celle de Road, qui lui faisait grincer des dents. La scène sous ses yeux en était encore un exemple flagrant.
Ces repas —orgies— d'un soir qu'elle était obligée de ramasser à la petite cuillère —littéralement parlant, dans certains cas— lui portaient sur les nerfs et avaient le don de la hérisser au plus haut point. Le dernier festin en date remontait à près de trois mois de là et elle avait espéré, peut-être un peu naïvement, effectivement, un répit plus long entre ces diners macabres. D'un point de vue logistique, tout était là pour lui pourrir la vie et bien que d'ordinaire peu portée sur le nettoyage ; elle ne supportait plus le manque de soin de Road lorsqu'elle mangeait.
Avait-elle conscience de la difficulté à faire partir le sang sur ses vêtements, une fois la fête terminée ? A planquer les cadavres dans les coins les plus incongrus de la ville, veillant à ne pas se faire suivre ou démasquer ? Se rendait-elle compte à quel point les os humains étaient durs à découper et qu'une scie électrique n'était définitivement pas pratique à nettoyer ?
Bien évidemment que non ; Road était dans son monde, coupé du sien et ne ferait pas le moindre effort à ce sujet. Il n'aurait pourtant pas été bien compliqué d'occuper plus sainement ses soirées un peu trop longues. Naé avait bien conscience que l'ennui qui s'enroulait autour de la vampire comme un linceul berce le corps d'un mort était des plus épais mais cela ne justifiait pas, à ses yeux du moins, des repas aussi gargantuesques. Et bon dieu, la gamine avait passé l'année à jouer aux échecs, preuve irréfutable qu'elle pouvait parfaitement faire autre chose que se vautrer dans la misère humaine. Littéralement, une fois encore.
Naé soupira de lassitude. Elle avait fini par s'y faire, bien sûr, aux trop nombreuses lubies de sa colocataire invraisemblable et avec la vie pour carotte, elle n'avait certainement pas besoin d'un bâton pour suivre les directives toujours plus farfelues de l'aînée. Elle ne comptait plus les fois où Road l'avait envoyé à l'autre bout de la ville avec des tâches aussi incompréhensibles qu'elles étaient ingrates. D'une annonce de colocation dans le journal pour un ami, au nettoyage de scène de crime —à laquelle pour une fois, elle n'avait même pas participé, ce qui avait rendu l'affaire d'autant plus frustrante que la jeune femme devait également ramasser pour les autres— jusqu'à la surveillance d'une boutique de livres —elle ne s'était guère plaint de cet aspect, ceci dit— en passant par la réception et la transmission de toutes une série de mail et autres messages qui n'avaient pour elle pas le moindre sens, si ce n'était qu'ils venaient pour la plupart du Fou, comme le disait si bien Road —et ça ne l'avait pas rassuré le moins du monde— ; Naé estimait avoir tout fait, tel un parfait serviteur.
Mais mêmes ces courses et autres demandes égoïstes autant qu'incompréhensibles —à quoi pouvait bien servir qu'elle dissimule le corps d'un junkie en le faisant tomber dans des gravats depuis le haut d'un HLM miteux à l'abandon, sincèrement ?— n'étaient pas aussi désagréable que le nettoyage. Au moins ne nécessitaient-elles pas dix litres d'essence pour faire disparaitre toutes les preuves de leur passage, elle ne savait combien de sacs poubelle et deux hommes de 90kg coincés dedans en petits morceaux. Grands dieux, elle n'était même pas certaine que tout rentrerait dans le coffre de sa petite voiture. Et si jamais il fallait qu'elle dégueulasse sa banquette arrière avec ces conneries…
_ Parfois, je te déteste.
Ça avait toujours été une curieuse relation entre elles. Ni amies, ni complices, ni véritablement ennemies, elles vivaient d'une sorte d'interdépendance bancale et malsaine. La vie de l'autre dans ses mains, il était clair que Road avait un sérieux avantage sur sa compagne, puisqu'elle se servait d'elle sans vergogne, mais l'humaine aurait après tout pu plier bagages et s'esquiver, retourner en Europe et oublier cette histoire sordide. Quelque part, chacun y trouvait son compte ; une présence suffisante pour les sortir toutes deux de leur train-train quotidien. Naé n'était pas dupe ; la vampire ne l'aimait pas. L'appréciait, à la rigueur, mais elle n'était qu'un simple outil entre ses pattes. Une poupée. Imprévisible et fragile silhouette de chairs et de sang. Ephémère. Et c'était peut-être ça, qui plaisait tant à Road.
Cette mortalité qu'elle ne pouvait plus saisir, cette finalité qui ne la guetterait jamais. Les humains étaient fascinants, en plus d'être une ressource inépuisable de nourriture. Road les adorait, était toujours stupéfaite de la façon dont ils appréhendaient le monde et les situations les plus extravagantes. Elle les aimait pour le spectacle qu'ils avaient la gentillesse de lui donner, ces petits pantins au bout du fil de ses doigts qu'elle se plaisait à faire valser.
Cette année avait été la plus belle des représentations, elle devait bien l'avouer. Quel dommage qu'elle ait dû faire si rapidement tomber le rideau sur sa scène parsemée de larmes et de sang. Une véritable tragédie.
Le bâtonnet de plastique blanc craqua entre les dents de l'adolescente, frottant l'émail tâché de sucre et d'hémoglobine. Road le cracha par-dessus la rambarde, observant d'un œil distrait les lumières du port qui éclaboussaient les eaux en contrebas en auréoles jaunes et blanches. Elle ne prit pas ombrage du commentaire de sa voisine, habituée à ces piques qu'un autre aurait jugé désagréables. Le silence retomba, troublé du bourdonnement de la ville, insecte gigantesque dans la douceur exceptionnelle d'un soir curieusement calme. De ce battement d'aile frénétique s'éleva soudain un ricanement grinçant aux échos de folie douce. La jeune femme sursauta à peine au son strident, se contorsionnant pour atteindre la poche arrière de son jean de laquelle elle extirpa tant bien que mal —elle semblait déterminée à rester allongée sur le béton froid— un téléphone portable d'un âge que beaucoup auraient jugé canonique. Qu'importe, du fait de ses activités hors du commun, elle préférait encore avoir un frigo portatif entre les mains que le dernier smartphone à la mode. Road en possédait un, petit monstre plat de technologie, et Naé était toujours autant amusée de la voir si fascinée par ces nouveautés de fils et de métal. L'électronique avait une curieuse emprise sur les sens de la vampire, aspirant ses réflexions et captant son attention comme une mouche se retrouve prisonnière des effluves d'un pot de confiture ouvert.
L'humaine amena l'objet antique à la hauteur de son visage, plissant des paupières sous la luminosité crue, taillant à la serpe ses traits pourtant ronds. Epargné par sa protection de tissu, le cellulaire était bien heureusement intact et vierge de toute trace sanguinolente. Une bénédiction, lorsque l'on savait qu'il avait pris plus d'une fois un bain de sang, du fait de sa propre négligence. Elle fronça les sourcils.
_ C'est pour toi, déclara-t-elle avec un soupçon d'incompréhension, brandissant l'appareil en direction de l'enfant.
Road se plia, tordant son buste et sa tête dans un angle écœurant alors que ses jambes battaient encore la mesure entre les barres du balcon. Elle plissa à son tour les yeux, s'amusant à singer ces humains incapables de voir plus loin que le bout de leur nez et distingua sans peine l'icône qui s'affichait à l'écran. La photo était sale, presque poussiéreuse du fait de sa qualité médiocre et la myopie problématique de la jeune humaine l'avait empêchée d'en reconnaitre le sujet.
Road éclata d'un léger rire, presque charmant, se balançant vers l'arrière. Puis le sourire d'enfant fit place à un rictus effrayant, déchirant la figure de poupée à la peau d'ambre, étirant ses lèvres et balafrant son visage d'une cicatrice pleine dents. Sous l'éclat de ses yeux fauves, la jeune femme ravala derechef sa curiosité. Et lorsque la plus petite rit pour de vrai, des éclats tranchant comme des lames de rasoir, elle préféra ne pas insister.
Sur l'écran rayé vacillait une simple image.
Celle d'un Fou éraflé aux reflets noirs.
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_ Allen, est-ce que tout va bien ?
Sur le coup, le jeune homme ne réagit pas, perdu dans la contemplation stérile du campus écrasé par une nouvelle vague de chaleur qu'un redoux avait fait monter de l'Est. Lorsqu'il comprit finalement que c'était bien à lui que s'adressait cette question aux vagues airs de rhétorique, il fut extrêmement tenté de répondre un « va te faire foutre » plein de morgue et d'apathie.
Mais parce que Lenalee n'était définitivement pas responsable de son présent état, il ne pouvait se permettre une telle incartade. La pauvre fille n'avait pas à subir ses sautes d'humeur et il doutait fortement que Lavi aurait toléré pareil comportement envers la « femme de sa vie », quand bien même l'albinos estimait avoir une excellente raison à sa morosité.
Aussi se contenta-t-il d'un sourire un peu terne, un rien trop vide, de ceux qui ne croient guère plus en la bonne fortune mais tentent néanmoins de faire bonne figure, à défaut. Il avait toujours réussi à sauver les apparences jusqu'ici, les choses ne devaient pas changer. L'affirmative fut si douce et faible que Lenalee manqua ne pas l'entendre. Et le croire, lorsqu'il certifiait que tout allait bien ; aurait été le plus douloureux doigt dans l'œil qu'elle aurait pu se fourrer. Son mensonge en était si gros que la jeune femme se demanda un instant si elle ne devait pas lui rire au nez avant de le menacer avec une bombe de poivre komuesque —il tenait à ce qu'elle l'ait avec elle en permanence et qui aurait dû normalement servir à repousser Lavi et ses tentatives d'approche. Preuve en était de l'efficacité de la chose— ne serait-ce que pour le faire réagir un tantinet. Elle n'aimait guère cet état presque larvaire qu'il adoptait depuis des jours, s'encroutant dans un désespoir aussi subit qu'il avait été incompréhensible. Allen n'avait jamais fait partie de ces personnalités lunatiques qu'elle avait toujours du mal à comprendre —pouvait-on réellement passer ainsi de la joie à la colère en un temps aussi record que celui de quelques secondes ? Elle n'y croyait guère et son frère n'était que l'exception névrosée confirmant la règle— mais ces dernières semaines l'avaient vu se transformer littéralement. Tour à tour agacé, irrité et irritable, il pouvait presque vous tirer des larmes le lendemain et se vautrer dans l'apitoiement silencieux, diffusant un rayonnement de tristesse dans son sillage.
Les seules choses qui ne semblaient plus désormais changer chez lui étaient son teint cireux et les cernes monstrueux ourlant ses yeux dont l'argent s'était indéniablement polit, telle une pièce de monnaie usée. Les premiers temps, Lenalee avait mis cette attitude changeante sur le compte du stress que provoquaient les examens de fin d'année. Elle-même se savait assez à cran et sur les nerfs en cette période cruciale qui déterminait le classement pour l'an à suivre et lui ouvrirait des possibilités de carrière. Allen pouvait sans conteste souffrir de ce syndrome problématique.
Maintenant qu'elle le contemplait, à voir au travers de la fenêtre plutôt que d'observer le dehors, elle n'était plus si certaine de la justesse de son hypothèse.
Lenalee soupira, retenant la remarque quelque peu acerbe qui lui montait aux lèvres en même temps que cette envie grandissante de l'attraper par les épaules et le secouer jusqu'à ce qu'il lui parle. Qu'il la regarde droit dans les yeux et lui explique enfin de quoi il en retournait. La jeune femme n'avait jamais aimé cette manie qu'avait l'albinos de camoufler sa peine et sa douleur derrière le masque craquelé de ses sourires un rien trop figés. Elle s'était laissé prendre plus d'une fois à cette joyeuse mascarade mais savait dorénavant percer au travers de ses mensonges. Et rien ne l'agaçait plus que de ne pas comprendre la raison profonde de l'état de son jeune frère de cœur.
Elle avait l'impression dérangeante de se retrouver des années en arrière, lorsqu'elle rencontrait pour la première fois ce jeune anglais perdu dans l'immensité de la faculté. Cet adolescent renfermé, silencieux et effacé, le nez baissé dans ses notes et n'ouvrant la bouche que lorsque l'on voulait bien le solliciter. Elle l'avait fait sortir de sa bulle, bien évidemment —la cadette Lee avait toujours été une forte tête et l'assumait pleinement. Rares étaient les situations à lui résister bien longtemps— l'avait trainé au dehors, vers cette lumière qu'il semblait fuir, comme s'il avait peur que le monde ne fasse craquer son déguisement. Sans doute était-ce le cas, et une fois qu'elle lui avait certifié et montré que le soleil ne l'abimerait pas, Allen s'était réveillé. Il s'était épanoui, avait grandi, quittant silence et solitude.
Deux maitresses qu'il semblait désormais reprendre entre ses bras, les accueillant comme les vieilles et familières amantes qu'elles étaient toutes deux. Lenalee lui en aurait foutu des claques si elle avait été convaincue que cela fût efficace.
Désemparée de se savoir si inutile, Lee retourna à ses cours et ses feuilles, relisant pour la énième fois un passage que son inquiétude pour son voisin l'empêchait de comprendre parfaitement. Elle détestait ne pas savoir mais malheureusement, cette interrogation se devrait d'attendre la fin de leurs examens et la préparation de dernière minute dont leur faisait bénéficier leurs professeurs. Elle allait par ailleurs rabrouer Allen encore une fois pour ne pas prêter attention à ses propres révisions mais se ravisa. A quoi bon, elle n'aurait pas la moindre information supplémentaire pour l'instant. Peut-être trouverait-elle un moment pour en parler à Lavi ; la détresse de leur ami avait été telle que même lui, ne partageant pourtant pas leur petit coin d'université, en avait ressenti les vibrations désagréables.
Allen l'observa du coin de l'œil se remettre à écrire frénétiquement et se désintéressa presque aussitôt de sa voisine de table. La voix monotone de leur professeur atteignait ses oreilles en un bourdonnement effacé, bruit de fond propice à la rêverie. Une rêverie qui tournait irrémédiablement au cauchemar alors que la simple question de Lenalee —et la réponse tout aussi simple qu'il lui avait offerte, telle une faible et pathétique excuse— faisait remonter en lui les souvenirs discordants de ces derniers jours et semaines.
Depuis sa crise de rage dans la chambre de Kanda —qu'il avait pris grand soin de remettre en ordre— Allen avait l'impression que le temps lui jouait des tours et s'écoulait avec une lenteur effrayante. Le monde s'engluait, tournait en rond en une spirale infernale où réapparaissaient sans cesse les vieux démons, parsemé des tâches maussades de son mal-être perpétuel. L'albinos avait conscience de son état déplorable. Il s'était présenté à la fac avec cet air de noyé qui n'a pas dormi depuis des jours et dérive toujours sur une barque en plein milieu de l'océan. Pendant des jours, il avait été incapable d'avaler quoique ce soit, une boule douloureuse obstruant sa gorge, un conglomérat de larmes à grand peine contenues.
Pendant des jours, il avait tenté en vain de se persuader que tout allait finalement s'arranger. Les choses se devaient de rentrer dans l'ordre, il ne pouvait en être autrement. Kanda finirait par revenir chez eux et ils reprendraient tout deux le véritable cours de leurs vies. Il lui était alors inconcevable qu'un autre scénario puisse exister.
Des jours à se voiler la face, perdre le sommeil et l'appétit.
Quelques jours seulement, suffisants pour que l'appartement se mette à suinter la tristesse et la colère, se drapant d'un silence écrasant. D'une absence à la béance d'un vide immense, un abysse sans fond. Des heures, transformées en temps beaucoup trop long, beaucoup trop lent, devenues semaines avec une facilité effrayante, une torpeur sourde qui emprisonnait ses membres et son désir indicible d'aller toujours plus en avant.
Continue à marcher, cela faisait partie des quelques dictons favoris de feu son père. Paix à son âme, le brave homme avait fait de ces maximes un mode de vie auquel son unique fils s'était raccroché tant bien que mal. Pour surmonter la perte de ses parents, tout d'abord, disparus dans un accident de voiture un jour de pluie. Il avait écopé des cicatrices quand sa mère et son père récoltaient la mort. En leur nom et mémoire, Allen s'était juré de ne jamais s'arrêter. Pour les rires de celle qui fut sa mère, pour les sourires de son père ; marcher était le seul hommage qu'il pouvait leur rendre sans se sentir coupable d'être toujours sur ses deux pieds.
Puis aller de l'avant avait fini par devenir pour lui aussi une habitude solidement ancrée. La vie n'avait pas été bien tendre, avant ou après Mana, peu importait l'époque ou le lieu ; sa condition d'albinos mutilé n'avait jamais fait de lui quelqu'un d'apprécié. Il avait dû se battre, plus que certains, à n'en point douter mais avait toujours refusé de laisser aller la bride. Il marcherait, encore et toujours, en dépit des obstacles sur sa route qu'il écraserait de son talon s'il le fallait.
Telle avait été sa promesse, qu'il avait tenue des années durant sans faillir à la tâche.
Aujourd'hui cependant, il baissait les bras dans un soupir de lassitude. Il abandonnait la lutte puisqu'il n'y avait plus rien ni personne pour qui se débattre.
Parce que l'appartement était vide, toujours aussi désespérément vide et silencieux chaque soir qu'il en franchissait le seuil. Une froideur austère, la journée passée plongée dans le noir avait perdu de sa chaleur d'antan pour devenir une bête monstrueuse aux dents redoutables qui l'accaparait corps et âme une fois la porte refermée. L'appartement avait cessé d'être, avait cessé de vivre et respirer, de transpirer ces odeurs si familières, parfois incongrues, mélange d'épices et de papier, la douceur sucrée des boulettes de dango, le pâle reflet lointain du fer carmin. Le réconfort synthétisé en quelques effluves simples, l'impression d'être finalement chez soi, la seule et unique place lui revenant de droit.
Mais la quiétude douce avait fui les murs, redevenus aussi tristes et gris qu'au premier jour.
Lorsque retentit la stridente alarme signifiant la fin des cours de la journée, Allen ne perdit pas un instant. D'apathique, il reprit soudainement des forces, se redressant sur son séant comme un seul homme pour ramasser ses affaires et vider les lieux le plus rapidement possible. Il fut parmi les premiers à jaillir de l'amphithéâtre, sentant s'attarder sur sa nuque le regard de Lenalee. Il n'avait pas la moindre envie de retourner chez lui ; une maison vide n'avait d'autre signification qu'un toit sur la tête et quatre murs pour le prévenir du froid. Un froid qui s'était pourtant infiltré en lui, broyant ses os d'une étreinte impitoyable et gelant les derniers vestiges de son cœur mis à mal.
Mais plus que cette révulsion qu'il éprouvait à l'égard de l'appartement désormais vidé de toute présence, il redoutait encore davantage les questions que la jeune Lee ne manquerait pas de lui poser, encore une fois. Il ne se sentait pas le courage de répondre.
Parler à autrui, amis comme connaissances, était devenue la pire des corvées. S'évader du campus comme si le diable était à ses trousses s'était transformé en habitude, ces derniers temps. Attendre gentiment ses camardes, le sourire aux lèvres, n'avait plus de sens ni d'attrait. Ces moments de complicité qu'il avait tant chérit auparavant lui donnaient à présent la pire des nausées. Il ne parvenait plus à supporter cet éclat infime de pitié dans leurs yeux, ces petits sourires pleins de bonne volonté et de compassion.
Allen n'avait que faire de cette attention mielleuse. Lavi et Lenalee avaient à maintes reprises tenté de le faire parler. Où diantre était donc passé le si souriant Walker ? Ce cher anglais toujours trop poli pour son propre bien, leur ami de toujours ? Ils l'avaient pressé de questions, en espérant une réponse qu'il se refusait de leur donner. En quoi cela les concernait-il ? Et que répondre à cela ? Que pourrait bien lui dire Lavi ? Que pourrait bien lui promettre Lenalee ? Toutes les paroles du monde n'arrangeaient en rien la situation : toutes les excuses de ce putain d'univers étaient aussi fades qu'inutiles.
Et que croyaient-ils ? Qu'Allen ne les entendait pas, à discuter dans son dos sur son récent comportement, comme si ces messes basses pouvaient avoir un quelconque effet positif ?
Il riait sous cape, lorsqu'il parvenait à saisir des brides de conversation chuchotées à mi-voix —ils avaient tant à apprendre dans l'art de la discrétion. Dans d'autres circonstances, l'anglais aurait presque pu trouver cela amusant— alors qu'il contemplait le dehors ou voguait sur la mer houleuse de ses pensées désœuvrées. « Dépression », murmuraient-ils le plus souvent, la jeune femme lui jetant alors des coups d'œil inquiets, comme si elle s'attendait à le voir saisir brusquement un stylo pour se l'enfoncer dans la main ou la cuisse. « Peine de cœur », avait été même proposer Lavi un midi passé à picorer dans leurs assiettes respectives, plus apte et rapide que sa compagne à faire les rapprochements entre le brusque état de leur ami et le fait tout aussi soudain qu'il avait cessé d'émettre protestations et nouvelles au sujet de son colocataire japonais.
Le roux avait une fois voulu le confronter à ce sujet, sèchement rabroué par l'albinos qui n'avait que faire de ses conseils si avisés. Que savait-il de l'amour, lui qui n'avait toujours été qu'un assoiffé, courant après le moindre jupon voltant dans son champ de vision ? Lavi était un être volage ; Lenalee ne serait qu'une passade de plus à ajouter à son tableau de chasse, voilà tout ! Qu'ils ravalent donc leur sollicitude, eux qui n'étaient que—
Allen secoua la tête, arrêtant là le cours de ses pensées mauvaises. A quoi bon cracher son venin au vent ; ses amis n'y étaient pour rien et faisaient de leur mieux pour le soutenir dans une épreuve dont ils ne mesuraient simplement pas toute l'étendue.
Walker leur en voulait, parfois. De cette gentillesse dont ils faisaient preuve, de ce bonheur éclatant qu'ils affichaient presque constamment, placardé sur leurs visages et leurs lèvres. Si frais et nouveau qu'il en devenait odieux. Un regard, un sourire, un simple geste devenait alors synonyme de tant de vœux passés sous silence. Allen les détestait, parfois, de les voir ainsi soudés, ensemble contre vent et marées alors qu'il essuyait seul ses propres tempêtes.
« Peine de cœur », grands dieux, il en aurait ri. Dans ces instants, Allen aurait rêvé de leur dire qu'ils se trompaient. Qu'ils étaient, oh, si en deçà de la vérité.
Qu'ils ne pourraient sans doute jamais comprendre ce qu'il pouvait bien ressentir. Et même s'il était arrogant de prétendre pareille chose ; Allen savait que jamais ils ne parviendraient à mesurer l'ampleur du lien qu'il avait tissé avec Kanda. Un fil maigrelet devenu le plus solide des cordages, capable de soutenir les vents les plus violents sans jamais le laisser se rompre.
Pourquoi ne s'était-il pas rendu compte de tout ceci bien avant ? L'albinos n'était pas dupe ; il le savait depuis longtemps, il en avait pris conscience depuis des lustres mais s'était toujours refusé à regarder plus loin. Avait craint perdre encore plus que ce qu'il allait bien pouvoir gagner à saisir ainsi cette lourde corde tressée et l'enrouler autour de son poignet.
Dieu qu'il regrettait.
Assis dans le premier bus qu'il avait pu attraper —et dont il n'était pas même certain de la destination— Allen laissa aller sa tête contre la vitre, se délectant de la douleur, tangible et sourde, que dégagea son geste. Pour une fois, son cœur et son corps furent en parfait diapason, vibrant d'un même élan de souffrance, à ceci près que sa tête lancinante rappelait immanquablement au jeune homme que tout ceci était bel est bien réel.
Bookman ne fit pas la moindre remarque, lorsque l'étudiant passa le seuil de la librairie pour prendre son service avec trois quart d'heure d'avance. Son regard suffit néanmoins à Allen pour comprendre que le vieil homme désapprouvait totalement sa conduite. Les premiers jours suivant la disparition de Kanda, le jeune homme avait franchement hésité entre se rendre à la boutique pour y gagner son pain quotidien et errer dans les rues à la recherche d'une quelconque information concernant son colocataire absent. Il s'était rapidement rendu compte de l'inutilité de cette dernière hypothèse —où chercher, vers qui se tourner ?— et avait pris le chemin de la petite librairie, la mort dans l'âme. L'anxiété avait finalement fait place à l'accablement et après l'avoir vu si désemparé à son comptoir, Bookman avait fait mine d'insister pour que le littéraire prenne quelques jours de congé.
Le vieil homme avait rarement vu une telle angoisse dans les yeux de son jeune employé. Allen l'avait presque supplié, accrochant un sourire maladroit sur ses lèvres gercées, craquelées de marques de dents nerveuses et le vénérable n'avait pas eu le courage de le renvoyer chez lui.
Car rien ne faisait désormais plus horreur à l'albinos que de retourner à l'appartement. Seule la pensée d'un Tim agonisant devant un bol de croquettes vide lui donnait la force nécessaire pour pousser la porte close de son logement. Et ce soir encore ne ferait pas exception à la règle.
Bookman finit par devoir le mettre dehors alors que le jeune homme devenait soudain extrêmement doué pour dénicher mille et une petites choses indispensables qui nécessitaient son attention particulière et l'obligeait, voilà qui était fort dommage, à rester encore un peu au magasin. Qu'il ne lui demande pas d'heures supplémentaires n'empêchait pas le vieil homme de le mettre à la porte de la boutique une fois son service terminé, l'enjoignant d'un ton bourru à ne pas trainer en chemin et de prendre le temps de se reposer au lieu de venir se tuer à la tâche. Même lorsqu'il ne travaillait pas, Allen avait pris l'habitude de venir se réfugier dans la librairie pour se soustraire au vide qu'était devenue son existence, s'installant discrètement entre deux allées pavées d'étagères remplies pour étudier ses leçons du jour et ses dossiers à rendre.
Bookman le laissait faire, préférant encore le voir là plutôt que dieu seul savait où, à trainer sa misère solitaire. Mais il en convenait, une telle attitude n'était pas saine et il lui faudrait cesser ce comportement au plus vite s'il ne voulait pas que l'ancien prenne les mesures s'imposant pour régler son cas dans les délais les plus brefs.
La mort dans l'âme, Allen prit le chemin du retour, trainant des pieds, esquissant mille détours dans les rues de la ville encore fourmillante de vie pour retarder le plus possible l'instant où il se retrouverait définitivement seul devant la porte de l'appartement.
Comme toujours, il lui sembla revenir bien trop rapidement chez lui. Le salon l'accueillit d'une ombre fraiche, les rideaux tirés depuis le matin empêchant au soleil de venir réchauffer l'atmosphère. Tim ne se jeta pour une fois pas dans ses pieds sitôt le seuil franchi, se contentant de le saluer d'une démarche paresseuse et indolente, avec une indifférence stupéfiante qu'Allen lui enviait un peu. Il aurait aimé se retrouver à sa place, parfois. Une vie loin des tourments de l'âme humaine, voilà qui aurait de quoi séduire bien des cœurs. Le sien en particulier.
L'albinos posa négligemment son sac près du canapé où le plaid roulé en boule attendait sagement de se draper sur ses épaules. Certains soirs, se trainer jusqu'à sa chambre se révélait être la plus insurmontable des épreuves et bien souvent, le sofa bosselé avait accueilli ses nuits sans sommeil ni rêves.
Le temps semblait s'être arrêté, dans cet appartement de la banlieue de Kōbe. Figé en une peinture froide qui prenait lentement la poussière. Allen avait parfois l'impression de marcher au cœur d'un cimetière de souvenirs ; un rien lui rappelait le maitre des lieux aujourd'hui disparu. Et un autre venait briser l'illusion vaine de son retour.
Il y avait bien cru, les premières soirées, après avoir passé des heures pendu au téléphone en priant pour que le nocturne l'appelle. Kanda avait tout laissé tel quel, ne prenant pas même la peine d'emporter avec lui affaires et vêtements, abandonnant ses papiers, donnant l'impression fausse qu'il allait revenir. Enfer, le chèque du loyer du mois était même resté sur la porte du frigo, maintenu en place par un magnet ridicule en forme de boule dorée pourvue d'ailes plumeuses.
Allen avait attendu, des nuits durant, dans ce décor figé aux couleurs fanées à espérer un miracle qui ne viendrait pas. Car les miracles n'existaient pas, n'avaient jamais existé. Et chaque soir sous ses yeux s'offrait ce même spectacle désolant.
Le placard de l'évier entrouvert, la glacière gisant tristement, vidée de son contenu. Une odeur de renfermée, les DVDs abrutissants qui avaient finalement cessé de lui dévoiler leurs intrigues romanesques et scènes mal tournées, un polar abandonné à son triste sort sur un meuble que venait coloniser des légions de poussière.
Un journal périmé, ouvert à la page des jeux, tel un vestige, le témoin d'une vie désormais envolée.
Comme de coutume, Allen gagna la cuisine, lança la cafetière avec une monotonie effroyable. Des gestes sans cesse répétés qui perdaient peu à peu leur sens. Chaque soir pourtant, il s'efforçait à poursuivre cette routine absurde. Un café amer qu'il ne parvenait jamais à finir, une colonne de ces foutus mots croisés qu'il s'efforçait de compléter, traçant des lettres noires là où Kanda aurait dû le faire à sa place.
Une larme, unique, qui roulait avec une lenteur exaspérante le long de sa joue dévorée pour s'écraser sur le journal, faisant baver les imprimés. Un coup d'œil morne sur cette porte de frigo si insolemment colorée, presque éblouissante dans la clarté feutrée d'une veilleuse accrochée dans un coin de la cuisine. Une stupide porte sans intérêt, blanche et glacée, terne et morose, à l'image de ce cœur qui ne battait plus. Une porte simple, qui s'était pourtant peu à peu parée de couleurs folles. Une foule de post-it aux teintes épileptiques, des listes de courses parfois absurdes, des notes de rendez-vous importants, de factures à payer, une carte postale des vacances d'été, deux ou trois photos dont il ne se rappelait même plus l'auteur.
Une porte qui avait subitement repris vie par la présence d'Allen Walker, étalant une vie trépidante et stupéfiante, à deux. Un lieu de rencontre, le plus anodin et incongru qui soit. Un lieu de partage qu'il ne parvenait à balayer, quand bien même sa vue lui était toujours aussi douloureuse et insoutenable. Lui renvoyant à la figure cette absence qu'il aurait pourtant voulu ne pas voir.
Mais se voiler la face n'était plus suffisant pour dissimuler sa peine. Il avait tenu, les premiers jours, puis l'arrivée de la police à sa porte avait fait voler cette réalité éphémère en éclats. Pendant une folle seconde de panique, il avait cru que les Hunters venaient pour lui. Son cœur s'était figé, fait subitement de pierre, avant de chuter avec une lourdeur sans pareille au fond de son estomac. L'homme sur le palier l'avait cordialement salué, son chapeau de feutrine si cliché que le littéraire avait manqué dans rire lorsqu'il s'en était aperçu.
Ils n'étaient pas venus là pour lui, non, ni même pour Kanda, mais pour lui expliquer avec un air affligé que leur enquête concernant Chaoji Han allait être classée, le manque d'indices sur le sujet les poussant à abandonner leurs recherches. Allen s'en était quelque peu voulu, sur le moment, de ne plus avoir songé à son ancien camarade de classe dont le corps croupissait au fin fond d'un terrain vague. Et le soulagement que lui apportait pourtant cette nouvelle avait été de courte durée alors qu'une colère irrationnelle prenait possession de lui.
Dans un état second, il s'était imaginé sauter au cou de cet homme et l'étrangler jusqu'à ce que son visage et ses lèvres prennent une délicieuse teinte violine. Il s'était presque entendu lui hurler que tout ceci était de leur faute, que s'ils n'avaient pas existé, s'ils n'avaient pas été là, eux et leurs chiens, eux et leur haine, alors Kanda serait toujours… serait toujours…
L'officier s'en était prestement retourné à ses affaires, dissimulant avec peine le frisson de terreur pure qui avait secoué son échine l'espace d'un instant alors que son subconscient captait la lueur infiniment dangereuse dans le regard mort de cet adolescent amer. 'Il voulait me tuer', songerait-t-il une fraction seconde avant d'enterrer au plus profond de lui cette désagréable impression. 'Il m'aurait tué s'il en avait eu la possibilité.'
Allen avait refermé la porte sur cette certitude qui s'écroulait, laissant la place à une vérité si cruelle qu'il avait tant cherché à dissimuler.
Kanda ne reviendrait pas. Kanda ne reviendra plus.
Le jeune homme termina sa tasse d'une grimace avant de se forcer à manger un peu. Son appétit légendaire l'avait fui, mais il ne pouvait décemment pas tourner de l'œil en plein cours sous prétexte que son estomac réticent n'avait pas été correctement rempli depuis des jours. Il ramassa ses affaires sans entrain, traina des pieds jusqu'à la chambre de son colocataire pour en pousser le battant avec une délicatesse révérencieuse.
Investir les lieux lui avait semblé être le pire des sacrilèges mais il s'était avéré, assez étonnement et après de nombreuses nuits blanches passées à tourner en rond dans l'appartement ou étouffer ses hurlements de rage dans ses propres couvertures ; qu'il ne pouvait trouver le repos qui lui faisait si cruellement défaut que dans les draps de Yû.
Le tissu avait gardé un peu de cette odeur si caractéristique au nocturne ; cette fragrance de fer et de papier sec, d'agrumes et de café trop fort pour être buvable. Indescriptible et réconfortante. Les restes fugaces d'une présence qui se fondait désormais dans le néant.
Roulé en boule au milieu des couvertures, Allen enfouit son visage dans l'oreiller du vampire, ferma étroitement les yeux et tenta, en vain, d'oublier cette douleur suffocante qui broyait son cœur.
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Tyki soupira, laissant échapper de ses lèvres les arabesques blanches et voluptueuses de sa fumée de cigarette. Coincé entre ses dents, le bâton à moitié consommé oscillait en cercles ridicules mais hypnotisants. C'était d'ailleurs ce qui avait attiré la greluche qui gisait de travers sur ses genoux, le fixant d'un œil vitreux, une discrète moue au visage, témoignage d'une forte consommation alcoolisée avant qu'elle ne termine dans ses bras. Son ensemble de cuir et de dentelle aurait pu être élégant s'il avait été à sa taille —sans doute l'avait-elle emprunté à une de ses amies, finalement plus mince qu'elle ne le pensait, dans l'espoir inutile et imbécile de se donner une taille de guêpe— et la boudinait un peu trop au gout du portugais. Tout juste assez en tout cas pour qu'il perde patience au moment de trouver la fémorale [1] et ne décide finalement de lui ouvrir un deuxième sourire écarlate au travers de la gorge.
De son point de vue, ce dernier lui allait bien mieux que l'original. Il aurait eu un avenir et un doigté certain dans l'univers merveilleux de la chirurgie plastique.
Le vampire se laissa aller en arrière, la nuque reposant finalement contre l'appui-tête de la banquette, une main distraitement posée dans les cheveux agglutinés de sang de son récent diner. Il contempla le ciel par le toit ouvrant de la décapotable autrefois impeccable. Comme le reste, la voiture ne lui appartenait sans doute pas ; qui gagnait assez d'argent à son âge pour se payer un petit bijou pareil ? Si la moquette intérieure et le cuir des sièges n'avaient pas été aussi irrécupérables, Tyki se serait fait une joie d'acquérir ce petit monstre du bitume. Il se désola presque de s'être montré si souillon. Qu'à cela ne tienne, ce serait pour une prochaine fois.
Il prenait rarement ses repas en plein air, préférant le confinement secret de quelques alcôves de bars ou autres établissements peu fréquentables. Mais il avait été séduit par l'odeur de cette adolescente, ce délicat fumet que seuls ceux de son espèce parvenaient à sentir et suivre à la trace ; le meilleur moyen pour ne pas perdre une proie. Bon nombre d'entre eux ne s'embarrassaient pas de tels détails comme le choix du menu, se rabattant bien souvent et sans distinction sur la première gorge palpitante qui leur passait sous le nez. Certains pourtant, tout comme Tyki, préféraient des mets de choix, des victimes que l'on prenait plaisir à sucer jusqu'à la moelle, que l'on aimait traquer avant de refermer ses crocs sur leur cou exposé. Rien n'était plus jouissif que la chasse.
En cela, il avait toujours compris les Hunters. Qu'avaient-ils de si différent, si ce n'était la nature même de leurs cibles ? S'il n'avait pas été de l'envers de la médaille, nul doute que Tyki aurait rejoint leurs rangs avec beaucoup de plaisir. Il aurait adoré être sur leurs talons au moment de capturer son pauvre petit acolyte à la chevelure de nuit.
Le vampire éclata d'un rire grinçant devant la niaiserie évidente de sa poésie imbécile et se redressa. Il écrasa sa cigarette mourante sur le bras de la petite blonde avait qui il avait diné et balança sans ménagement le corps sur le siège passager. Il s'extirpa du véhicule par le toit, sautant agilement au-dessus de l'armature de métal et resta un instant à contempler le décor qui s'offrait à lui. La balade sur les promontoires surplombant la mer avait toujours une de ses clichés favoris. Le roulement bas des vagues, l'air de la montagne se mêlant au sel et aux embruns…. Un paradis de panoramique, si bondé de touristes en plein jour, délicieusement désert quand venait la nuit.
Pensif, il sortit une nouvelle cigarette, exhalant une bouffée avant de reporter son attention sur la décapotable contre laquelle il s'appuyait. La falaise ou le bûcher ?
Lorsqu'il quitta les lieux, les mains négligemment glissées dans les poches, gambergeant le long d'un sentier de forêt presque effacé qui le ramènerait à la civilisation et ses méandres décadents, les hautes parois rocheuses taillées par le vent et la mer étincelaient de couleurs riches et chaudes.
Il inspira à fond, appréciant l'odeur des cendres qui voltaient jusqu'à lui, se délectant du fumet poisseux du corps en combustion et l'aigre acide du métal chauffé à blanc. Autant de fragrances dont il enivrait ses sens décalés. Autant de couleurs dont il régalait ses yeux. Dans sa poche, sa main se resserra distraitement autour d'un morceau de bois lisse qu'il avait oublié avoir laissé là. Le sortant finalement de sa prison de tissu, il le contempla à la lueur des flammes ronflantes, appréciant les reflets sanglants sur le blanc de sa peinture vernie. Il caressa amoureusement la silhouette maigre et élancée du roi, suivant du doigt les courbes douces et les arêtes aigües, se délectant sans pudeur de ce petit jeu qui prenait enfin une tournure alléchante.
Il lui avait fallu tant de temps, une patience d'ange qu'il n'était pas et qu'il avait supportée vaille que vaille. Mais le prix final en valait bien la chandelle. Toute une traque, tant de machinations pour voir se dessiner une ligne droite des plus réjouissantes le menant vers un banquet qui le serait tout autant. Et il se repaîtrait de ses délicieux mets avec la joie d'un enfant monstrueux. Son seul regret peut-être, serait de ne pas voir à sa tablée cet arrogant jeune qui avait osé l'attaquer. Enfer, qu'il aurait aimé le voir se décomposer, inutile, impuissant, contemplant sans pouvoir intervenir la mort lente et délicieuse de ce Roi qu'il protégeait de tout ce qui lui restait d'âme.
Personne ne se mettait entre Tyki et la proie qu'il avait choisie ; personne ne lui avait encore jamais fait l'affront de voler son assiette juste sous son nez et il ne comptait pas voir une telle chose se produire. Ni maintenant, ni jamais. Et l'enfant blanc était une perle trop rare pour qu'il la laisse rouler sur la langue de quelqu'un d'autre. Dieu tout puissant, avait-on déjà senti pareille merveilleuse ? Il tardait plus que tout à Tyki d'y gouter enfin. D'aspirer sa vie jusqu'à la moindre goutte, comme si chacune devait être sa dernière.
Le vampire s'arrêta soudain au milieu du chemin boisé, la forêt silencieuse l'enveloppant de ses branches griffues. Une idée incongrue étourdissante venait de gagner son esprit, rampant comme un animal malade pour y faire son nid. Oh, et si… et s'il le gardait, là, tout contre lui ? Si de le tuer il s'abstenait, le laissant au bord de cette mince frontière. Le garçon était trop bon, trop enivrant pour être gâché ainsi. Alors qu'il pourrait en jouir, encore et encore, des jours et des mois, des années et des décennies, jouer à loisir, pour son seul bon plaisir. Et contempler dans ses yeux d'étoile la mort lente et délicieuse de son humanité. Le désespoir et la haine, l'abandon et la peur.
Tyki rit. Un éclat fou entre les arbres. Il lança le Roi dans les airs, flamme blanche et pleine de vie, pour le rattraper avec adresse et recommencer, telle une boucle qui n'aurait pas de fin. Qui n'en n'aurait jamais.
Le nez au ciel, il sourit de toutes ses dents, ravi.
_ Il est temps de rentrer à la maison.
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Tewaku contempla le rapport qui reposait sagement sur son bureau. Elle était habituée à la paperasserie, les monceaux improbables de dossiers, résultats d'analyses, expertises en tout genre et savait l'apprécier autant que la détester de toute son âme. Jamais pourtant un simple papier ne lui avait inspiré autant de révulsion. Les mots imprimés étaient pareils à des insectes répugnants qui lui donnaient l'envie de tout balayer d'un revers de main. Les regarder bruler et se délecter du lent ballet de leurs cendres chaudes.
Se remettant d'aplomb sur son fauteuil, la jeune femme força à nouveau ses yeux sur les lignes grises qui prenaient un malin plaisir à lui décrire une scène qu'elle connaissait déjà sur le bout des doigts, tant il lui avait fallu les relire, encore et encore, pour les croire pleinement. Mais les évidences étaient là, posées sous ses yeux d'un tracé fluide et presque élégant, aussi net et précis qu'une condamnation à mort. Elle aurait pu espérer encore un peu— après tous, les informations n'étaient pas complètes, les trous étaient encore béants, en attente d'une enquête plus solide, d'un signe de leurs agents— mais elle se refusait à s'y laisser tomber. Elle avait trop longtemps espéré, ces dernières années, avait trop longtemps rêvé dans le vide et le silence de son bureau. Elle préférait voir aujourd'hui la désillusion de ses songes brisés plutôt que l'imbécile souhait d'un scénario nouveau.
Les rapports étaient sans appel. Comment aurait-il pu en être autrement ? Cette expédition avait été montée avec bien trop d'inconnues dans l'équation, trop de variables que cet imbécile heureux avait cru pouvoir maitriser alors qu'il n'en connaissait pas toute l'étendue. Tewaku voulait croire que tout ceci n'avait pas été vain. Que la mort de près de dix des leurs n'avait pas été inutile. Mais aucun corps ne s'étendait sur les tables d'autopsie de leur laboratoire, aucune trace de l'affrontement ne demeurait dans le cimetière. Ni de Link, ni de son adversaire. Du sang, des éclats de pierre, des impacts de balles sur le mat des tombes muettes, les larges sillons d'une lutte sans merci imprimés dans les gravions des allées austères, les cadavres des agents.
Mais les corps, bon dieu, où étaient les corps de l'Inspecteur et de cette saloperie de nuisible ?! Etait-il possible… Tewaku refusait clairement d'entrevoir la possibilité que le jeune homme ait pu… Non, ne pas même y penser ; Link était trop droit, trop impliqué dans leur organisation pour sauter la barrière dressée entre eux et les monstres.
Presque malgré elle, son regard s'égara à nouveau sur le dossier aux feuilles stériles, exemptes des informations qu'elle cherchait à obtenir. Des évènements qu'elle redoutait de s'imaginer. Et quand bien même elle s'était refusée à l'espoir, elle ne put en empêcher la pointe de se ficher au creux de ses côtes.
Il était là, quelque part. Vivant, traquant. Chassant.
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Les journées passaient, inlassablement, et ne semblaient pas vouloir changer d'un iota. Allen avait la désagréable et ô combien habituelle impression de vivre comme le héros « d'un jour sans fin ». A la différence près qu'il n'avait pas besoin de sempiternels « jour de la marmotte » pour savoir jouer du piano et que la femme dont il aurait aimé conquérir le cœur avait disparu de la surface du monde. N'avait peut-être d'ailleurs jamais réellement existé, à la réflexion faite et Walker se demandait parfois s'il n'avait pas finalement vécu —peut-être même dormait-il encore— le pire cauchemar qui fut.
Presque affalé au comptoir de la boutique Bookman, Allen attendait d'éventuels clients sans que ceux-ci aient la décence de le tirer de l'ennui qui guettait à sa propre porte.
Trois semaines, quatre jours et dix-huit heures —il s'épargnait le compte des minutes— que durait cette routine absurde dans laquelle il se réfugiait au plus vite une fois ses cours terminés. Si d'ordinaire, le sentiment de vide qui le prenait lorsqu'il laissait courir son regard sur les étagères pleines d'ouvrages fantastiques était particulièrement apprécié et repoussait avec une efficacité redoutable la déprime qui dévorait son monde ; rien ne semblait être plus irritant en ce jour que cette impression de tourner en rond.
Les mêmes gestes, les mêmes mots, les mêmes bouquins à remettre en rayon une fois les stocks arrivés, les mêmes sourires aux clients qui semblaient toujours identiques —et il était pourtant incapable de se souvenir du nom de cette jeune fille châtain qui venait pourtant presque tous les jours et paraissait à chaque fois se retenir de vouloir acheter tout le magasin. Allen se rappelait en revanche s'être promis de lui faire une réduction sur sa prochaine acquisition, petit geste commercial fort à propos puisqu'il en était certain ; elle devait bien lui faire la moitié de son salaire du mois— et si quelques temps plus tôt, cette routine était ce qu'il avait ardemment recherché ; il aurait tué pour un peu de distraction. Mais ici comme ailleurs dans ce qu'était désormais devenue sa vie ; rien ne semblait vouloir bouger.
_ Librairie Bookman, j'écoute.
Quoique.
Rares étaient les fois où Allen Walker se devait de remplir son rôle de secrétaire modèle et poli au possible. D'ordinaire, Bookman lui-même répondait aux premières sonneries, s'enfermant dans son bureau pour régler quelques transactions avec un collectionneur passionné d'éditions inédites et aussi ancestrales que le propriétaire du magasin. Les exceptionnels appels qu'Allen parvenait à prendre avant que le vieil homme ne fonde sur le combiné tel un rapace sur sa proie innocente, concernaient en règle générale de simples suivis de commandes ou des demandes de renseignements pour d'éventuelles réservations d'ouvrages.
Et finalement, quelque part dans une couche du mille feuilles de l'univers, quelque avait entendu sa prière désespérée et lui offrait sur un plateau le vent du changement. D'une manière si brutale qu'Allen eut d'ailleurs bien du mal à faire face aux rafales dévastatrices qui déferlèrent sur lui, emportant sans pitié les restes de son innocence.
La vitre face à lui fit office d'un miroir trouble dans lequel l'adolescent se vit très clairement passer par plusieurs tons de la gamme chromatique dans un enchainement aussi rapide qu'il fut plaisant. D'une couleur neutre et banale, il devint rouge écrevisse, prit une élégante carnation verdâtre qui n'aurait pas manqué de faire fureur dans un salon de l'agriculture sur les modèles de bottes en caoutchouc, pour finalement gagner trois teintes de blanc vanish à l'oxygène actif. Sa main, qui s'appliquait scrupuleusement à prendre des notes, perdit sensiblement de sa fermeté alors que ses lettres devenaient tremblantes sous l'effet de la nausée légère qui envahissait ses sens. Une série d'images redoutables passa brièvement —mais pas assez— sur l'écran noir de son esprit à vif et un rien trop imaginatif à son goût et Allen se demanda bêtement s'il n'allait pas rendre là son petit-déjeuner pourtant frugal. Il eut toutes les peines du monde à reposer le combiné sur son socle, affirmant du bout des lèvres qu'il transmettrait le message à qui de droit le plus rapidement possible.
Bookman profita de cette coupure neuronale inopinée pour revenir de l'arrière-boutique dans le frottement doux de ses mocassins vieillis sur le parquet aussi fatigué que lui, arquant un sourcil interrogatif à l'adresse de son employé figé sur place, qui arborait sans s'en rendre compte la même expression qu'un homme qui voit sa femme accoucher de l'autre côté de la vitre et prend conscience en cet instant de pure magie que la réalité n'est pas aussi belle et propre que dans les téléfilms hospitaliers.
_ Qu'y a-t-il, gamin ? Un fantôme ?
Allen donna l'impression de tourner de l'œil mais n'en fit bienheureusement rien, se contentant de déglutir bruyamment alors que son regard fuyait obstinément celui de son patron. Son employeur, un vénérable grand-père qui ne payait guère de mine à première vue. Un vieil homme au caractère bien trempé, un homme que l'albinos avait toujours profondément respecté et dont il découvrait aujourd'hui une facette jusque-là inconnue. Et qu'il aurait préféré qu'elle le reste jusqu'à la fin des temps.
_ Eh bien ?
L'impatience dans la voix du vieillard sortit l'anglais de sa torpeur mortifiée et il dut s'y reprendre à trois fois, cherchant ses mots. Un raclement de gorge plus tard, la bouche tordue par une moue à la limite du dégoût péniblement dissimulé, le jeune homme délivra la commande avec une incrédulité incertaine et nauséeuse. Si le destin et la chance étaient avec lui, ce qu'il espérait fortement en cette heure funeste, Bookman n'allait pas tarder à démentir vivement ses propos. Arguer d'une voix forte qu'il n'avait rien à voir là-dedans et qu'il avait autre chose à faire que de s'attarder sur de telles inepties. Peut-être même l'engueulerait-il un peu, pour se disperser de la sorte au lieu de faire ce pour quoi il était payé.
Allen oublia pendant quelques secondes de trop que la bonne fortune n'avait jamais fait partie de ses meilleures amies, au contraire de la poisse qui lui restait extrêmement fidèle. Peut-être même trop.
_ Une certaine… Le jeune homme dut jeter un coup d'œil au papier que sa main crispée et secouée de spasmes avait froissé. Lulubelle, vient d'appeler. Elle aurait voulu savoir… savoir si vous étiez, erm… disponible, pour, eh bien…
Il n'eut pas la force d'en dire plus —et pourtant, dieu seul savait à quel point le message de cette femme avait été long, explicite au possible et tout aussi douloureux à entendre qu'à assimiler— et à sa plus grande horreur, Bookman ne sembla pas en avoir besoin davantage pour en comprendre la teneur.
Son air éternellement bougon quitta ses traits patinés par le temps et ridés par l'âge pour laisser place à une mine réjouie et presque impatiente. Avec une vivacité inouïe, le libraire glissa sur le parquet abimé et se saisit vivement de la note où le jeune homme avait scrupuleusement —et avec beaucoup de mal tant il lui paraissait impossible de se concentrer— inscrit le numéro que lui avait indiqué la femme à l'autre bout du combiné.
Les yeux luisants, Bookman laissa échapper un petit ricanement satisfait proprement effrayant dans sa bouche —car un tel son, additionné aux indications, révélations, de la cliente, impliquait forcément un schéma de pensées des plus imagées— et quitta la pièce avec une rapidité sans pareille, courant presque s'enfermer dans son office en insistant lourdement sur le « qu'on ne me dérange sous aucun prétexte » et un « je fermerais la boutique moi-même, tu peux y aller maintenant, je ne te retiens SURTOUT pas. »
Allen resta là, les yeux exorbités, planté tel le légume qu'avait décidé de devenir son cerveau, incapable de supporter davantage la situation. Ses cauchemars prenaient finalement corps en cet instant, dans cette pièce qui lui était pourtant toujours apparue comme étant un havre de paix et de sérénité.
'Oh mon dieu, qu'est-ce qu'il vient réellement de se passer ici ?'
Et soudain il comprit. Comprit que les Bookman devaient avoir ça dans le sang et qu'on ne pouvait lutter contre sa nature. Jamais. Playboy un jour, playboy toujours.
Allen consulta l'heure en tremblant. Et pria pour que les aiguilles de la vieille horloge de gare que Bookman senior avait accrochée là se décident subitement à changer de place et lui rendent ces quelques précieuses minutes de sa vie, perdues à jamais.
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_ Tiens mon grand, ça va te faire du bien. Tu es certain de ne pas vouloir en parler, trésor ?
Allen sursauta, tournant un regard hanté vers Jerry qui poussait gentiment une tasse de chocolat chaud sous le nez du littéraire, lui adressant une mimique peinée. L'homme n'aimait guère voir se peindre une telle terreur sur les traits de son client préféré. L'adorable Allen Walker avait une bouche faite pour des sourires et des yeux pour aimer. Et non pas arborer cette grimace aussi odieuse qu'elle était disgracieuse.
_ Non. Surtout pas.
Jerry haussa les épaules face à cette réponse catégorique et suintant la frayeur à l'état pur, comme si le simple fait d'évoquer la question suffisait à raviver des souvenirs qu'il aurait préféré garder enfoui au plus profond de son âme et ne jamais les voir se réveiller. L'indien se jura de retrouver celui qui inspirait tant de mauvais sentiments au jeune homme et de lui faire payer cette félonie ; il ne pourrait supporter bien longtemps le petit visage déformé de l'albinos désespéré.
Un week-end et six douches consécutives n'avaient visiblement pas suffit pour le laver de la scène à laquelle il avait assistée dans la librairie Bookman. Allen avait bien songé à s'immoler par le feu pour purifier son âme à jamais souillée, ou encore se frapper résolument le front contre la table de la cuisine en espérant que ses coups répétés lui feraient oublier les tragiques évènements mais rien ne semblait vouloir fonctionner. En désespoir de cause, il s'était décidé à noyer sa peine dans le chocolat chaud de Jerry, boisson à laquelle il avait fini par devenir accro et dont le patron lui offrait gracieusement la consommation. Un manque à gagner évident mais le cuisinier ne pouvait rien refuser au jeune homme.
En l'espace de quelques semaines, le malheureux gamin était devenu un de leurs clients les plus réguliers. Jerry l'avait trouvé sur le pas de la porte, un soir qu'il prenait son service plus tard que d'ordinaire, scrutant l'intérieur de l'établissement sans pour autant se décider à entrer. Le cuisinier l'avait immédiatement reconnu comme il s'était empressé de le faire entrer sans tolérer la moindre protestation à ce sujet. Allen avait mangé à l'œil et lorsque l'indien avait demandé mine de rien —un sourire en coin et le regard pétillant— si Kanda le rejoindrait plus tard dans la soirée et s'il fallait qu'il lance la préparation de ses soba adorées ; il avait eu la surprise de sa vie en voyant l'adolescent fondre en larmes. Jerry avait laissé la direction de la cuisine à ses employés, atterré et désireux de comprendre pourquoi son cher albinos sanglotait ainsi dans ses bras comme s'il ne devait plus y avoir de lendemain.
Allen avait mis du temps avant de se décider à rendre visite au patron extravagant. Après la disparition —son départ, bon dieu, son départ !— de Kanda, le littéraire s'était rarement senti plus perdu qu'en ces trop nombreux jours de pure angoisse. Son errance fatiguée après avoir bêtement sillonné la ville en espérant —après quatre jours sans nouvelles, c'était peine perdue— trouver un indice laissé à son attention par le vampire, ses pas l'avaient finalement mené jusqu'à la devanture du Jerry's. Pendant quelques minutes d'observation silencieuse où son cerveau avait tourné à vide, Allen s'était demandé ce qu'il foutait là. Par quel coup du sort il en était revenu ici, face à ce restaurant où ils avaient fêté son anniversaire, où ils avaient fêté leur premier noël ensemble et, oh misère, Yû avait raison ; qu'est-ce que ça sonnait petit couple gay.
Avec le recul, et lorsque le chagrin lui avait finalement lâché suffisamment le cœur et la gorge, l'anglais s'était dit qu'il avait naturellement cherché à retrouver un peu de Kanda auprès de Jerry et de son établissement. Le vampire y avait eu une connexion, quelques années de bons et loyaux services, et quand bien même la raison de sa présence ici aurait été naïve, Allen ne pouvait désormais plus s'en passer. S'il y avait été autorisé, il aurait arpenté les couloirs de l'hôpital avec la même ardeur qu'il mettait à occuper les tables chez Jerry.
Il n'avait pas résisté le moins du monde lorsque l'indien l'avait entrainé à l'intérieur. Ne s'était pas retenu non plus pour pleurer sur son épaule. Il avait besoin de ça, bon dieu, et au diable la fierté. Et qui d'autre que cet homme pour comprendre sa détresse ? Lavi et Lenalee n'auraient pu être de meilleurs confidents malgré les jours passés ensemble. Ils ne connaissaient pas Kanda, ils ne savaient rien. Jerry, lui, avait eu la chance, l'insigne chance de côtoyer le jeune homme pendant plus de trois ans. Allen n'avait pas même eu ce temps-là. Pas même une foutue année.
_ Jerry…
_ Qu'y-a-t-il mon loulou ?
Allen sourit au fond de sa tasse. Il lui était devenu habituel de s'installer ici pour la fin d'après-midi, la table réservée près de la fenêtre uniquement pour sa visite journalière, une boisson différente déjà servie sur la nappe brune. Tout comme les surnoms dont l'affublait le cuistot, toujours dégoulinants de niaiserie mais bienvenus lorsque sa journée avait été des plus inconfortables ou que son week-end s'était avéré être une terrible épreuve mentale. Rien que d'en évoquer le souvenir, il sentait des frissons horribles remonter le long de son échine telle une onde de doigts glacés. Il secoua la tête, effaçant les traitresses images que lui imposait son imagination encore trop florissante. Lenalee avait peut-être raison, en fin de compte ; trop de rêveries et divagations mentales pouvait se révéler fatal.
_ Est-ce que tu aurais… est-ce que tu accepterais de me prendre au restaurant ? Comme serveur, par exemple ?
Jerry s'arrêta dans ses mouvements, les couverts qu'il déposait à la table voisine encore suspendus au-dessus de la nappe. Il haussa un sourcil, curieux et un brin sceptique. Non pas que l'idée en elle-même ne lui plaisait pas : l'adolescent était une perle qu'il aurait eu plaisir à avoir dans son restaurant. Souriant, poli, adorable et amical, une crème parmi les crèmes.
_ Serveur ? Chaton, tu n'as pas un autre travail, à la librairie du vieux Bookman ?
Si, si, il en avait un. Un formidable poste, par ailleurs, dont il s'était toujours réjoui, plongé dans un univers qu'il chérissait et adorait. Mais depuis peu, depuis… l'incident —ne pas y penser, ne pas y penser— Allen redoutait l'instant où il devrait pousser la porte de la boutique et faire face à son patron pimpant. Non, définitivement, il ne pourrait supporter ce poids plus longtemps sur sa conscience.
_ Oui, mais… je crains que ça ne parvienne pas à suffire pour que je puisse garder un toit sur la tête. Et je crois que j'ai besoin de changer un peu d'air…
Dans un sens comme dans l'autre, Allen ne mentait sur aucun des points. Il avait vraiment besoin de changer d'air et ce, le plus rapidement possible. Mais plus encore que le désir brulant de fuir le regard ravi de Bookman après la visite inopinée de mademoiselle Lulubelle, une de nos plus ferventes clientes, l'anglais se devait de faire face à un tout autre problème, bien plus terre à terre. Une bête histoire d'argent, encore une. Pour beaucoup, l'albinos était gratifié de l'étiquette « radin », collée au beau milieu du front et dont il ne se départirait pas avant un moment. Lavi aimait plaisanter à ce sujet, rabroué généralement relativement rapidement par sa chère et tendre. Allen n'en prenait pas ombrage ; il avait parfaitement conscience de ses tendances d'écureuil. Mais cette saleté de rongeur n'était que la résultante d'une vie avec un pochetron au panier percé et ses petites économies l'avaient à coup sûr tiré de plusieurs mauvais pas par le passé.
Seulement voilà, on a beau enterrer ses noisettes dès qu'elles tombent de l'arbre, sa réserve personnelle n'était, à l'heure actuelle, pas suffisante pour lui garantir un avenir stable. Kanda avait laissé un chèque, coincé sur le frigo —et à la réflexion, Allen s'était dit que le vampire avait tout planifié— pour régler le prochain loyer mais l'anglais voyait arriver la nouvelle échéance et il savait qu'il n'avait rien pour la payer. Et il était hors de question de vendre les affaires du brun pour garder l'appartement tout comme il était hors de propos, dans l'absolu, de vider les lieux. Le littéraire ne pouvait s'y résoudre, agrippé à ses cordes d'espoir qui se tendaient entre les murs de leur logement commun. Peut-être Kanda allait-il revenir, peut-être que tout n'était pas encore perdu.
Il ne voulait pas partir. Et pour cela, il avait besoin du salaire de Yû.
_ Oh, mon lapin. Je comprends. Bien sûr que tu peux venir travailler ici, je suis certain que tu seras fantastique. Quand veux-tu commencer ?
Allen haussa un sourcil, amusé de l'enthousiasme sincère de l'indien qui en battait presque des mains tel un enfant devant ses cadeaux à noël. Eh bien, il avait effectivement compté et prédit une réponse positive de la part de l'homme —Jerry l'adorait trop pour pouvoir lui refuser quoique ce soit, l'étudiant le soupçonnait même d'être incapable de dire « non »— mais si rapidement était presque inespéré.
_ Tu ne me prends même pas à l'essai ?
Parce que mine de rien, il n'avait pas la moindre expérience du service. Les seuls restaurants qu'il n'avait jamais fréquentés étaient principalement dans le cadre pur et simple de sa gargantuesque consommation. Se retrouver de l'autre côté de la barrière, pour une fois, ne serait pas inintéressant. Qui sait, il aurait peut-être même le droit et privilège de chaparder discrètement en cuisine lorsqu'il se serait suffisamment acclimaté aux lieux. Dans le cas contraire, il trouverait le moyen de supporter cette douce torture et se contenterait de s'enivrer des effluves glorieuses de la cuisine de Jerry. Il pouvait bien savourer par procuration, non ?
_ Aha, je te fais confiance mon petit chou. Quand es-tu disponible ?
'Tout le temps'¸ fut tenté de répondre le plus jeune. Ses loisirs s'étaient atrocement réduit depuis le départ de son compagnon, et même le piano, qu'il pouvait désormais jouer à loisir, avait perdu toute grâce à ses yeux. Il n'avait plus goût à grand-chose et tous les moyens étaient bons pour lui faire oublier sa misère. Et lui éviter la douloureuse expérience d'une rencontre de visu avec la fameuse Lulubelle, par la même occasion.
_ Les week-ends. Et certains soirs. Je te donnerais un planning.
Car ses récentes pérégrinations mentales n'avaient pas joué les compatibles avec sa capacité à réviser et apprendre ses cours. Tant et si bien que la dernière série d'examens qui se profilait à l'horizon — et déterminait, accessoirement, son passage à l'année supérieure— promettait d'être des plus laborieuses. Allen avait obtenu d'un étudiant sénior de lui donner quelques séances de tutorat en plus des classiques cours du soir qu'il s'efforçait de suivre avec le plus d'assiduité possible. Parce que Kanda avait disparu de sa vie ne voulait pas pour autant dire que le monde cessait de tourner —ce qui était fort dommage en soi— et s'il voulait effectivement faire quelque chose de son existence ; Allen devait se maintenir à niveau et avaler les années d'études. Redoubler n'était pas même une option envisageable : il perdrait la maigre bourse à laquelle il avait bien heureusement le droit et jamais il ne parviendrait à financer une nouvelle année sans cela.
_ Oh, tu ne peux pas être là tous les soirs, mon grand, contra immédiatement Jerry —'il est psychique ou quoi ?'— en secouant les mains, comme catastrophé de le priver de sa vie étudiante et nocturne si palpitante. On va commencer léger, je ne voudrais pas t'épuiser à la tâche !
_ Je te remercie, Jerry…
Allen prit compte du poids qui pesait sur ses épaules lorsque celui-ci les quitta, le laissant curieusement léger. S'éloigner un peu de ce qu'il connaissait lui ferait sans doute du bien. Installer une nouvelle routine, recommencer, redresser la tête et poursuivre son chemin passait par un premier pas sur un sentier inconnu. Et Jerry, avec son grand sourire aimable, ses manies idiotes mais attendrissantes et sa flamboyance perpétuelle, seraient d'une aide précieuse. Assez stupidement, le jeune homme sentit monter des larmes de gratitudes qu'il essuya d'un revers de main avant qu'elles ne coulent traitreusement sur ses joues. Il jeta un bref coup d'œil au cuisinier, qui se retenait de lui passer une main dans les cheveux, et esquissa lui aussi un sourire.
_ De rien, trésor. Et si tu as besoin de parler, de quoique ce soit, je suis là.
Et ces quelques mots plein d'une sincérité douce, que tant d'autres avaient pourtant prononcés avant lui, furent les plus beaux qu'Allen ait jamais entendus.
_ Ouais… je sais…
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Alto souffla dans ses mains jointes, comme cherchant à réchauffer ses doigts tremblants solidement pressés les uns aux autres. Il ne faisait pas froid, pourtant. L'inverse était même de mise, le parfum délicat de l'été dansant dans l'air chaud qui battait les rues de Joetsu et charriait les effluves du port sur lequel il attendait patiemment que l'heure avance. Encore quelques minutes et il s'estimerait libéré, enfin, de ses obligations de la journée et de la basse besogne dont on l'avait encore chargé.
Alto ne s'était jamais plaint de son travail. Certes, être le coursier officiel —auquel on collait l'invisible mais non moins présente étiquette « larbin » sur le front— de la grande et ô si célèbre Sheryl Nome n'avait pas que des avantages. Mais si l'on prenait en compte les chiffres sur son chèque à chaque fin de mois, le jeune homme estimait que le jeu en valait la chandelle. Même si le présent jeu impliquait un rendez-vous clandestin dans la partie la plus glauque des docks pour récupérer quelques produits intéressants que sa patronne et chanteuse réclamait à grands cris depuis le début de la matinée.
Sans en avoir l'habitude, Alto n'en n'était pas à son coup d'essai dans le domaine particulier des passeurs du dimanche. Il ne cautionnait en rien ces transactions et préférait amplement que d'autres s'en chargent mais il arrivait parfois que les fournisseurs de la jeune femme en vogue ne soient pas à l'heure ou que son précieux butin se termine avant la date voulue. Alto était donc contraint de faire le sale boulot lui-même, en maudissant ses problèmes d'argent qui l'avaient poussé à se mettre au service de la chanteuse capricieuse.
Présentement, son contact était en retard et Alto lui faisait la grâce d'encore deux minutes avant de rebrousser chemin. Tant pis s'il devait subir les foudres de Sheryl ; trainer dans le coin plus longtemps devenait dangereux. Vraiment.
Depuis qu'il avait mis les pieds sur les quais poisseux où l'air sentait la marée et la fumée des industries proches, Alto s'était senti épié. La sensation fourmillait à la base de sa nuque, rampant sous sa peau comme un animal malade. Malgré la chaleur, il avait froid et ses mains crispées par le stress se couvraient d'une sueur moite et glacée. Michael s'était toujours fait un plaisir de se moquer de son manque de jugeote, arguant qu'il avait autant de bon sens qu'un enfant de deux ans mais en termes d'instinct, Alto avait les réflexes d'un félin.
Et en cet instant, ses alarmes mentales et naturelles lui hurlaient que quelque chose n'allait pas et qu'il devait partir.
Tout de suite.
Et alors que le jeune homme décidait finalement que s'en était assez, qu'il avait besoin de se tirer rapidement de ce trou à rats, le gamin censé lui livrer la marchandise débarqua comme une fleur dans l'allée de déchargement qu'il arpentait depuis ce qui lui paraissait être des heures.
Alto vit l'autre avant son collègue d'infortune. Ce fut sans doute ce qui le sauva.
Sa première réaction, outre de faire précipitamment marche arrière pour se rencogner dans l'ombre d'un conteneur de transport, fut assez stupidement de songer que l'apocalypse zombie avait finalement commencé. C'était risible, improbable et malgré les quelques théories farfelues en faveur de l'anéantissement de la race humaine par les morts —eh, ils étaient bien plus nombreux que les respirants et Alto ne pouvait croire que la science ne parviendrait pas un jour à un tel prodige— qu'il aimait formuler lors de soirées pizza/jeux/bière entre amis ; Alto n'y croyait pas le moins du monde.
Et si son cerveau refusait en bloc cette proposition grotesque, elle était, pour l'heure, la seule chose à laquelle il pouvait décemment penser.
Sombre, ramassée, la silhouette avançait avec cette démarche vacillante propre aux morts sur leurs deux pieds qu'affectionnait tant le cinéma d'horreur. Voutée par la fatigue et pourtant marquée d'une prédation certaine.
Le gosse ne s'en sortirait pas vivant. Alto le savait, il le sentait et malgré la certitude qu'il serait le prochain sur la liste s'il ne se mettait pas immédiatement à courir ; il ne put s'empêcher de demeurer figé sur place, fasciné par le spectacle en un seul acte qui se jouait sous ses yeux.
Le dealer malingre, que le crack et l'acide avaient rendu aussi dégingandé que cette forme qui s'approchait de lui avec une implacabilité terrifiante, lui adressa une insulte à son brusque recul. La perspective de perdre son client de la soirée le poussa à une brève accélération et un crachat sifflant équivoque. L'éclat d'une lame courte brilla dans le creux de sa paume avant que son visage ne percute le pavé avec une violence sans pareille.
Alto n'aurait pu le jurer sur l'honneur mais il resta longtemps persuadé d'avoir clairement entendu les os du nez se briser en un bruit écœurant de chairs humides ; un cri de douleur mangé par le grondement bestial qui jaillit de la chose, perchée sur le dos du malheureux.
Humanoïde, les membres trop longs, trop maigres. Un clodo en manque de nutriments ou un toxico en plein trip ; Alto n'en savait rien et ne voulut pas le savoir. Il vit l'autre se pencher vers l'avant, soulever la tête du dealer en sang et lui déchirer la gorge d'un coup de dents.
Simplement. Avec un naturel si désarmant qu'Alto éclata de rire. Et le regretta presque aussitôt. L'homme, le zombie, la créature se redressa, sur le qui-vive, lui laissant cette impression de monstruosité à l'affut. Dans la pénombre du soir, il vit briller ses yeux pendant une trop longue seconde.
Puis un sourire démesuré, si fou qu'Alto se surprit à ne pas hurler. Il recula, lentement, les mains en évidence alors que l'autre continuait de le fixer, attendant un signe, l'instant où il pourrait bondir, le plaquer au sol, tuer, déchirer les chairs tendres sous la morsure implacable de ce rictus terrifiant.
Alto tourna les talons, manqua de tomber dans sa précipitation. Il avait froid. Un bloc de la glace dans le creux de l'estomac, un autre gelant ses pensées, ne lui laissant plus qu'une seule idée à l'esprit. Fuir. Aussi loin que possible. Oublier ces brefs instants perdus dans la brume et l'odeur de marée. Rien ne s'était passé ici ; l'homme n'avait jamais existé et n'existerait jamais. Un rêve éphémère qu'effacerait le matin.
Rarement il fut autant soulagé d'entendre les hurlements désappointés de Sheryl lorsqu'il vint à sa rencontre les mains vides.
[1] artère fémorale : dans la cuisse
[2] Alto Saotome, du mécha/space opéra Macross frontier. Oui, encore un brun aux cheveux longs. Je les collectionne. Et Sheryl None, du même animé, chanteuse star de son état, malheureusement un des personnages principaux que je ne peux pas piffrer.
Je le rappelle et certains auront peut être fait attention mais il y a quelques illustrations des chapitres (pas tous, hélas, dessiner ou écrire, il faut choisir et j'ai déjà du mal à en faire au moins un des deux...) sur le blog. Les liens sont sur le profil, n'hésitez pas à venir me dire ce que vous en pensez.
Encore une fois en tout cas, merci de votre patience, de votre soutien et à très vite (après demain ou demain, sait on jamais) pour le prochain chapitre.
Réponses aux reviews
Misaki-chab
Eh bien j'espère que malgré mon absence, tu as persévéré dans ton fanatisme pour cette fanfic et que tu verras effectivement apparaitre ce chapitre, ou du moins ; cette partie de chapitre.
Je vois aussi que tu es une fan de Nezumi et Kuroh. Ca tombe bien, tu me diras, moi aussi et si jamais je fais une famille à Kanda dans des UA comme celui ci, ils ont toujours le rôle de frangins. J'aime les incorporer. Quant au Xover, c'est plus ou moins prévu sur un projet de fic plus "familial", justement. Et n'arrête pas de parler, moi, ça me fait plaisir. ^^ Un grand merci pour ta review.
Calile's
Je me rends compte que j'accueille de nouvelles lectrices, c'est super sympa de découvrir de nouvelles têtes parmi ma petite bande d'abonnées. Je te remercie beaucoup de tes jolis compliments, et je suis ravie de voir que cette fic te plait. Beaucoup, visiblement, puisque si j'ai bien tout compris ; tu as tout lu. En double. Chapeau. ^^
Ah, les caractères respectifs des personnages, tout un travail derrière pour les apprivoiser. C'est une chose qui me plait beaucoup, dans l'univers de la fanfic. Respecter les personnages, leurs manières d'agir, de penser, même si ce n'est pas toujours évidemment, me parait être l'une des règles primordiale de la fanfic. A quoi bon les dénaturer? Si le but est juste d'écrire une histoire avec des personnages parfaitement OOC, autant se lancer avec des personnages originaux plutôt que de revêtir la peau de ceux qui existent déjà et exhiber leurs dépouilles comme des marionnettes sans saveur. Enfin, ce n'est que mon point de vue là dessus mais c'est toujours agréable lorsque les lecteurs me font remarquer que j'essaye d'être la plus fidèle possible. Pour certaines situations, j'avoue que mon côté un peu bisounours (un peu trop souvent dissimulé sous des couches de sadisme) peut me pousser vers des sentiers et réactions que les personnages ne prendraient ni n'auraient pas mais j'essaye toujours de faire au mieux pour qu'on les retrouve, eux, et pas l'auteur derrière.
Les UA, oui, je pense que c'est aussi plus complexe que le canon, puisque c'est un monde qu'il faut créer de toutes pièces, avec ses règles et sa logique, pour faire évoluer nos héros dans un environnement qui n'est pas naturellement le leur. Mais c'est un exercice que j'adore tout particulièrement ; créer des mondes, une histoire, un passé pour un univers qui ne trouve vit qu'ici, ça a un petit côté magique que j'apprécie beaucoup.
Et oui, je ne suis pas une fan de la romance outrageusement exposée. Des petites touches, par ci, par là, comme tu le dis, ça change et ce n'est pas si désagréable que cela. L'amour ne pas passe uniquement par de grands discours et des démonstrations extravagantes. Les petites intentions sont souvent celles qui restent, le quotidien et le naturel, il n'y a que ça de vrai. Et ce que j'aime le plus, dans tout ça, c'est de décrire le chemin qui mène à une relation, plus que la relation établie en elle même.
Black'
Eh bien, je pense que je vais rétorquer en m'exprimant ainsi ; Excuse moi de mette mon chapitre seulement maintenant. ^^
Yep, Nezumi a survécu aux flammes (la brulure dans le doooos...) et est devenu un scientifique de renom, employé chez les Hunters. Franchement ballot, n'est-ce pas? Qui? Moi? Sadique? Allons, allons, je m'améliore et je deviens quand même un peu plus gentille avec ce chapitre, non? Comment ça, non?
Kho
Je prends bonne note que tu ne veux pas voir mourir ce malheureux Yû. Je prends bonne note. Mais me connaissant... (grand sourire démoniaque).
Road se moque de Yu et de son colocataire parce que contrairement à elle, il s'y est attaché. On ne peut pas dire que Naé et Road soient de véritables amies. Elles vivent l'une à côté de l'autre, comme deux parasites sur une même branche, mais là s'arrête leur relation. C'est une forme d'auto-dépendance mais que Road peut briser en un instant sans un remord. Naé n'est qu'une distraction de plus pour elle, c'est tout, alors qu'Allen représente bien plus aux yeux de Yû qu'un simple colocataire et alibi.
Pour tout avouer, dans la première version de ce chapitre, Nezumi devait périr comme le reste de la famille et seuls Daisya et Marie, pas à la maison à ce moment, devaient être les seuls survivants. Sauf que ça ne faisait pas assez tragique à mon goût et ce petit changement de plan me permet quelques ouvertures pour la suite. Et s'il n'est pas évoqué avant ce chapitre là, c'est parce que Link n'avait pas fait le rapprochement, puisque Yû n'était pas dans leurs fichiers et que Kanda lui même ne parle jamais de sa famille.
Miu-chii
Allen se devait de craquer un peu, dans une situation pareille et depuis le temps que ça dure, il est arrivé à bout de ses nerfs d'acier.
Parce que tout s'arrête un jour, ma pauvre amie, mais c'est ce qui rend les choses si agréables. La vie serait chiante si elle était infinie, non ? Bon, pour le coup, le chapitre 29 est coupé en deux, alors disons que ce morceau est l'intro du dernier chapitre.
Oui, je parlais de lui, effectivement. Tous les scientifiques travaillant pour les Hunters ne sont pas nécessairement des connards sans coeur, la preuve. ^^ Heureusement que Nezumi est là pour redorer un peu le blason. Eh bien, effectivement, Yû aurait pu s'exposer au soleil, seulement le virus en lui, ses instincts vampires le poussent naturellement à s'abriter en journée. C'est un réflexe, bêtement et à moins de s'attacher dans un coin, il ne pourra pas rester de lui même dehors. Et quelque part, il n'avait pas envie de mourir, disons le franchement.
Yep, même chose, j'ai parlé de Yuri et il ressortira du placard dans le tome 3, si tout va bien. Il a fait partie de la vie de Yû à un moment donné, ce pourquoi je ne l'évoque que brièvement pour l'instant, puisqu'il n'avait pas de rôle à jouer dans Anaimia.
Dark'
La plus longue pour la fin, comme toujours. ^^ Tant pis pour le compte rond, je ne suis plus à ça près et regarde, je brise mon compteur pour les chapitres, alors...
Bon, et bien, j'attends que tu me dises ce que tu penses du chapitre 29, alors et s'il va passer dans ton top des chapitres préférés. En sachant qu'il n'y a là qu'une partie.
Que ferions nous sans Tim, hein? Un chat, c'est le meilleur ami du dépressif solitaire, tiens. Et je pense qu'avec tout ce qu'il a vécu, Allen à le droit d'être dépressif. Oui je suis sadique, oui on ne sait toujours pas si Yû et vivant ou bien si Link remonte la pente pour aller se niacker notre albinos en guise de vengeance. Et oui, je l'assume. Totalement.
Yû est toujours verni avec moi, j'adore lui faire une histoire de famille horrible. Quand on y repense, dans le manga, la famille prend cher aussi, après tout ; c'est pas comme si toutes les personnes du laboratoire 6 qui se sont quand même occupés de lui, étaient mortes dans d'atroces souffrances, tués par le corps de son meilleur ami habité par l'âme de son ancienne amante. Je dis ça, je dis rien, hein.
Pour le combat dans le cimetière, je travaille sur une petite illustration mais... erg, ma lenteur est devenue une légende, désormais. Enfin, ce sera fait un jour, c'est déjà ça, j'éditerai à ce moment là.
